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Les Morts qui
parlent

Par le Vte E.-M. de Vogüé
(de l’Académie française)

Introduction par
Victor Giraud

Paris
Nelson, Éditeurs
189, rue Saint Jacques
Londres, Édimbourg, et New-York

INTRODUCTION[1]

PAR VICTOR GIRAUD

[1] Ces pages étaient écrites quand la mort est venue brusquement frapper M. de Vogüé. Je n’ai pas cru devoir rien y changer. Mais on me permettra bien, ici, en note, d’exprimer d’un mot, en face de cette tombe si fraîchement ouverte, toute la douloureuse émotion que me fait éprouver la soudaine disparition d’un écrivain qui avait toujours été très bon, et plus qu’encourageant pour moi, et dont la perte sera très cruellement ressentie, en France et hors de France, par tous ceux qui aiment les lettres, et qui ont la noble religion du talent.

Il y a dans le Roman russe quelques lignes qui ont dû, j’imagine, rendre parfois rêveurs les admirateurs et les amis de M. de Vogüé quand, en 1893, on apprit qu’il allait se présenter à la députation: “On est tenté,--écrivait-il de Tourguénef,--on est tenté de s’inquiéter pour l’avenir du poète; on entend derrière ces phrases comme un mauvais grondement de politique; est-ce que la grande suborneuse va le détourner de sa vraie voie?” Et il ajoutait: “Il n’en sera rien heureusement. Tourguénef était bien trop littéraire, trop contemplatif et trop détaché, pour se jeter dans cette mêlée où l’on entre avec des convictions et d’où l’on sort avec des intérêts.” Je ne puis m’empêcher d’appliquer ces paroles à M. de Vogüé lui-même. Il a failli lui aussi, un instant, se jeter dans la mêlée, et de 1893 à 1898, on le vit au Palais-Bourbon représenter une circonscription de l’Ardèche. Mais on ne lui permit point de rendre à son pays les services effectifs qu’il avait rêvé de lui rendre. Nos démocraties contemporaines sont dures aux poètes qui, nés avec un grand nom, ont la noble ambition de les servir. Elles n’admettent plus que l’on veuille siéger “au plafond”; elles sont réfractaires à l’indépendance; elles sont rebelles à l’idéalisme. “Plus sévère que celle de Platon, notre république reconduit à la frontière ceux qui viennent lui parler d’art et de poésie, sans même les couronner de fleurs.”

Il est peut-être heureux que M. de Vogüé ait vérifié sur lui-même ce mélancolique jugement de sa jeunesse, et qu’il se soit, lui aussi, laissé reconduire à la frontière: il en rapportait les “souvenirs et visions” qui, un an plus tard, allaient prendre corps, forme et vie dans les Morts qui parlent.

* * * * *

Ce n’est pas à dire d’ailleurs qu’il faille chercher dans ce livre de véritables “portraits” de nos hommes politiques. Les Morts qui parlent ne sont à aucun titre un roman à clefs. M. de Vogüé, et je l’en félicite, aurait considéré comme indigne de lui de transporter tout vifs dans une œuvre d’imagination, sous un nom d’emprunt, les collègues qu’il avait coudoyés dans les couloirs de la Chambre; il n’a pas voulu recourir à ce trop facile moyen de succès,--ou de scandale. Il a fait infiniment mieux. Comme tous les grands artistes de tous les temps, comme Balzac, comme Molière, il a pris sans doute son bien partout où il le trouvait; il a ramassé dans la réalité vivante les traits épars et significatifs qu’elle lui fournissait; mais, comme eux aussi, il a fait entrer ces données toutes matérielles dans des combinaisons inédites; il en a composé des figures à la fois réelles et idéales, qui ont toute la vérité et la ressemblance du modèle directement observé et fidèlement copié, et, en même temps, toute la généralité de la création artistique. Ainsi transformée, la réalité contemporaine a pris une valeur toute nouvelle: repensée et comme recréée par un cerveau de poète, elle dépasse et déborde les contingences de l’existence quotidienne, de l’observation transitoire; elle s’élève jusqu’au symbole; parfois même, elle touche à la prophétie. Elzéar Bayonne ressemble assurément moins à M. Jaurès qu’à Ferdinand Lassalle; ou plutôt, il ne ressemble qu’à lui-même, cet orateur socialiste que tout le monde juge “ministrable”: quelques mois après la publication des Morts qui parlent, un socialiste siégeait pour la première fois au banc des ministres français.

Ce don d’utiliser et de généraliser tout à la fois l’expérience concrète, on le retrouve dans la description du milieu où vivent et s’agitent les personnages mis en scène par le romancier. Cette peinture du milieu parlementaire est vraiment admirable de vie grouillante et palpitante, et, en même temps, de largeur compréhensive, d’évocation synthétique. C’est une vaste fresque qui a tout le relief et la précision d’une miniature. M. Jules Lemaître déclarait, voilà déjà dix ans, que cette partie du livre “tient du chef-d’œuvre”, et il n’est, je pense, aucun lecteur désintéressé qui, là-dessus, ne lui donne pleinement raison. Quand on a lu les descriptions de ces séances de la Chambre où tant d’intérêts, de passions, de convoitises et d’égoïsmes sont aux prises, où se nouent tant d’intrigues et se consomment tant de lâchetés, on ne les oublie plus. La chute d’un ministère, l’élection d’un président de la République, le tumulte soulevé par un orageux discours socialiste, l’enterrement du président Duputel sous la pluie et dans la boue de Paris, ce sont là désormais des “choses vues”, et qui se gravent pour toujours dans l’imagination du lecteur. Saint-Simon aurait reconnu dans ce peintre d’histoire l’un de ses plus légitimes héritiers.

Mais M. de Vogüé ne se contente pas de peindre; il pense et il fait penser; il formule et il explique. Il a étudié in anima vili la psychologie des foules; il en a reconnu les lois; il s’est rendu un compte exact, précis, de la mentalité spéciale qui, dès qu’ils sont assemblés, transforme en fanatiques aveugles et violents des hommes qui, pris individuellement, et hors de la salle des séances, ne manquent ni de bon sens, ni de savoir, ni de courtoisie, ni même de scepticisme. Pour exprimer la fatale et délétère influence du milieu sur les âmes, l’écrivain a trouvé une image saisissante, aussi suggestive que forte, et qui restera sans doute, en raison même de sa douloureuse justesse: “Chaque après-midi, fait-il dire à un député, cœur sincère et droit, il me semble que je me replonge dans un bain de haine.” Et n’est-ce pas là, en effet, puissamment traduite, l’impression que l’on emporte des séances les plus mouvementées du Palais-Bourbon? Rappelons encore ces lignes étonnantes: “Ce fut pis encore quand le plafond lumineux s’éclaira: dans l’air épais, sur ces figures terreuses, fantomatiques, avec la clarté trouble et jaunâtre dont on ne voyait pas la source, il sembla qu’une pluie de fiel en dissolution s’épandît; elle tremblait dans l’atmosphère vibrante, elle faisait saillir les masques convulsés, plus terreux et plus jaunes, plus haineux sous le cerne de lumière bilieuse.”

Et à ceux qui demanderaient: Pourquoi ce singulier et triste phénomène? Pourquoi, dans cette enceinte empoisonnée, tant de colères et tant de haines? M. de Vogüé fournit une explication et une réponse. C’est en vain que tant d’honnêtes gens, qui se croient nés d’hier, prétendent recommencer l’histoire. Un long passé se survit en eux malgré eux et leur dicte leurs gestes quotidiens. A leur insu, ils recommencent, contre les mêmes adversaires, les combats qu’ont livrés leurs pères. Le légiste, le vilain, le procureur, le huguenot, le féodal de l’ancienne monarchie française revivent dans leurs petits-neveux et leur ont légué leurs querelles à vider. Toutes les passions qui agitaient nos ancêtres et qui les dressaient les uns contre les autres ne sont pas mortes avec eux; elles se sont toutes donné rendez-vous dans cette salle de spectacle; nous leur prêtons notre propre voix, mais nous ne leur prêtons que notre voix; par notre bouche, ce sont les Morts qui parlent. Telle est en substance, exprimée par une formule retentissante, qui tout de suite a fait fortune et est passée en proverbe, la théorie philosophique dont le livre tout entier est comme l’illustration plastique. Il suffit de l’énoncer pour en voir toute la justesse et la profondeur.

Et M. de Vogüé a poussé plus loin encore et plus avant la recherche des causes profondes qui expliquent les manifestations diverses de notre vie politique et sociale. Il a très bien vu et très fortement dit et montré que, au fond de toutes ces querelles, de toutes ces passions, de toutes ces haines, il n’y a qu’une seule question: l’éternelle question religieuse. Tantôt obscure et voilée, tantôt au contraire brusquement émergeante, elle est l’âme parfois invisible, mais toujours présente, de notre histoire contemporaine. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, les conclusions de M. de Vogüé rejoignent et confirment celles des observateurs les plus pénétrants, les plus lucides et les plus impartiaux des choses actuelles. On ne trouvera pas beaucoup de romans où des problèmes d’une telle ampleur et d’une telle portée soient posés et agités.

Et tout cela compose une œuvre puissante et grave, passionnée, et pourtant sereine, un peu tendue par endroits peut-être, et où l’on sent circuler, sous l’éclat imagé et sous l’ironie ardente de la forme, comme un large courant intérieur d’âcre amertume et d’altier pessimisme. Ce pessimisme est-il entier, absolu? C’est ce qu’il n’est pas indifférent d’examiner d’un peu plus près.

* * * * *

Un de mes amis, esprit exact et précis, historien de métier, et qui s’est fait une loi et une habitude de voir toutes choses sous l’aspect du relatif, me disait, il y a quelque temps, après une lecture des Morts qui parlent:

“Comme réquisitoire contre notre régime parlementaire, ce livre est admirable, et il n’est aucune des critiques qu’il formule à laquelle, pour ma part, je ne souscrive pleinement. Mais si tout ce qu’il dit est vrai, il ne dit peut-être pas tout. Comme Taine jadis dans ses Origines, il semble bien ne mettre en relief qu’un côté des choses. Si malfaisante que soit trop souvent l’œuvre de nos députés, il leur arrive... de se tromper, de voter quelques bonnes lois, de réaliser d’utiles réformes, d’accomplir, dans leurs commissions surtout, de modestes et saines besognes. Si d’ailleurs il n’en était pas ainsi, il y a longtemps que le “peuple souverain” les eût cassés aux gages. Si médiocre, et imparfait, et vicieux même que soit un régime, il ne dure pas depuis quarante ans bientôt sans répondre à certains besoins généraux, sans remplir, tant bien que mal, certains offices indispensables. Corrigeons-le, réformons-le, adaptons-le à notre tempérament national, rien de mieux: mais gardons-nous de le condamner en bloc. D’autre part, jetons un coup d’œil autour de nous. La France n’est pas le seul pays à essayer du régime parlementaire. Même chez les peuples qui l’ont adopté bien avant nous, et chez lesquels il est pour ainsi dire issu d’une sorte de génération spontanée, ne pourrait-on pas signaler, même aujourd’hui, quelques-uns des vices les plus graves dont nous souffrons chez nous? Tout est-il toujours parfait à la Chambre des Lords et à la Chambre des Communes? Et les élections anglaises elles-mêmes,--celles de 1910,--ont-elles été partout un modèle d’urbanité? Que si, toutes comparaisons faites, nous devons nous reconnaître politiquement inférieurs,--ce qui n’est pas sûr,--à nos heureux voisins, la raison en est assez simple. La France est le premier des grands États modernes à avoir tenté sur elle-même l’expérience démocratique. Cette expérience,--que tous les peuples tenteront à leur tour, et dont ils profiteront quand nous l’aurons nous-mêmes tentée,--cette expérience ne se fait pas chez nous sans heurts, sans tâtonnements, sans fausses manœuvres. Comment pourrait-il en être autrement? Avant de nous jeter la première pierre, que les Italiens, les Allemands, les Russes, et même les Anglais, résolvent d’abord pour leur propre compte ce difficile problème... J’avoue que j’aurais voulu trouver quelques considérations de cet ordre sous la plume de M. de Vogüé,--ou du député Jacques Andarran.”

Je ne suis pas assez grand clerc dans ces sortes de questions pour décider si mon ami a raison ou tort. Je crois bien que M. de Vogüé pourrait revendiquer le droit qu’a tout écrivain d’imagination de choisir dans la réalité, de mettre en lumière et en saillie tel côté particulier des choses plutôt que tel autre. Mais ce dont je suis très sûr, c’est qu’il serait désolé que l’on vît dans son livre un jugement d’ensemble et de fond sur la France contemporaine. Mieux que personne, il sait que la France n’est pas tout entière au Palais-Bourbon, et s’il a mis comme sous-titre aux Morts qui parlent “scènes de la vie parlementaire”, c’était bien pour faire entendre que, en France surtout, la “vie parlementaire” ne se confond nullement avec la vie nationale. “Je t’ai retracé,--fait-il dire quelque part à Jacques Andarran écrivant à son frère Pierre,--je t’ai retracé, tel que je le vois ici, le tableau de la France: non, pas de la France: de ses maîtres occasionnels.” La distinction est essentielle, et je sais, pour ma part, infiniment gré à M. de Vogüé de l’avoir si nettement formulée.

En France, en effet, plus que partout ailleurs, le pays réel doit être soigneusement distingué,--l’Anglais Courtenay Bodley l’a fort bien vu,--du pays officiel; l’un et l’autre ne communiquent qu’en de rares circonstances et ne se ressemblent guère. Les deux Frances dont on a si souvent parlé, la France rouge et la France noire, c’est surtout dans nos assemblées politiques qu’elles vivent et s’entre-déchirent. Mais au-dessous et en marge de ces deux Frances, il y en a une troisième, qui n’est ni rouge, ni noire; c’est celle qui travaille et qui épargne, et qui, sans se soucier de nos querelles métaphysiques ou politiques, refait constamment, patiemment la fortune matérielle et la santé morale du pays. Cette “troisième France”, qui est la vraie France, M. de Vogüé la connaît bien, et il lui a fait sa juste place dans les Morts qui parlent. C’est elle d’où sont sortis ces “Soudanais” dont l’écrivain nous décrit en termes vibrants l’œuvre utile, féconde, héroïque, et de si haute et si lointaine portée. C’est elle encore que symbolisent vaillamment, dans leur coin de province, ces deux femmes, si virilement actives, si nobles et si pures, la tante et la nièce, dont le romancier a vigoureusement peint les âmes harmonieuses et profondes. Et c’est elle enfin qui a produit ce Jacques Andarran, où il me semble bien que M. de Vogüé s’est un peu représenté lui-même,--joignant ainsi son propre portrait à celui des vrais ouvriers d’avenir, et donnant, par son propre exemple, à ceux qui aiment le généreux et clair génie de la France de nouvelles raisons de croire à sa vitalité.

VICTOR GIRAUD.

Versailles, 25 février 1910.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Le Roman russe.
Souvenirs et Visions.
Remarques sur l’Exposition du Centenaire.
Maxime Gorky.
Le Maître de la mer.
Jean d’Agrève.
Syrie, Palestine, Mont Athos.

TABLE

PREMIÈRE PARTIE.
Chapitre Page
I. L’orateur 1
II. Au fumier de Job 23
III. L’ascension d’Elzéar 41
IV. A l’hôtel Sinda 54
V. Daria Véraguine 70
VI. L’élection d’Eauze 84
VII. L’initiation 106
VIII. Ceux d’autrefois 127
IX. Rose Esther 147
X. En famille 165
XI. Le bain de haine 190

DEUXIÈME PARTIE.
XII. Un cœur irrésolu 219
XIII. La séance continue 240
XIV. Les Soudanais 255
XV. Le Panama 278
XVI. Les Bayonne agissent 309
XVII. A Versailles 336
XVIII. Renverse 362
XIX. Les chagrins de Jacques 382
XX. Marie 401
XXI. Mors et vita 416

LES MORTS QUI PARLENT

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

L’ORATEUR

La parole est à M. Elzéar Bayonne.

Le président Duputel jeta ces mots de la petite voix malicieuse et nonchalante, alliacée par un léger accent du Midi, qui rappelait, au dire de ses flatteurs, l’organe de son compatriote Adolphe Thiers. Il articula chaque syllabe, comme un régisseur de théâtre qui attend un effet certain du nom qu’il lance aux spectateurs.

L’effet voulu se produisit aussitôt. Le bourdonnement des conversations particulières mourut sur les banquettes redevenues silencieuses. Les députés qui péroraient dans un groupe, au pied de la tribune, regagnèrent leurs sièges. L’injonction machinale: «A vos places, messieurs!» prit dans la bouche des huissiers une intonation persuasive. Par les deux tambours de droite et de gauche, les couloirs dégorgèrent dans l’hémicycle un flot de retardataires qui se hâtaient vers les sentiers ménagés entre les travées. Au banc du Gouvernement, les figures lasses des ministres se relevèrent au-dessus des dossiers, avec le mouvement instinctif de taureaux harcelés dans l’arène, col rentré, cornes tendues pour repousser un nouvel assaut. Des secrétaires, des attachés de cabinet, des sénateurs en maraude au Palais-Bourbon se massèrent des deux côtés de la tribune, debout, obstruant le passage. Tandis que les gradins se couronnaient de longs cordons de têtes attentives, un tassement précipité se faisait au-dessus, dans les galeries du premier étage, dans les tribunes du second. Des journalistes rentraient en coup de vent, des femmes se penchaient aux premiers rangs, le buste en offrande. Dans le grand théâtre national subitement rempli, du parterre aux loges, des loges au poulailler, on vit passer sur toutes les physionomies l’air de recueillement voluptueux qu’elles prennent à l’Opéra, au moment où le ténor entre en scène pour la romance attendue.

L’homme qui concentrait sur lui tous ces regards gravit lentement les marches de la tribune. Il promena un coup d’œil circulaire sur l’assemblée; il s’installa dans sa forteresse d’acajou, sans se hâter, avec la tranquillité voulue de l’acrobate qui rassemble ses muscles sur une plate-forme du cirque avant de se risquer sur la corde raide. Durant ces quelques secondes de préparation muette, il laissa le circuit magnétique s’établir entre son auditoire et sa personne.

--Vous aviez raison, ma chère, comme il est bien, cet affreux homme!--murmura une provinciale à l’oreille de sa voisine. Le sentiment traduit par cette remarque se peignait sur les visages curieux de toutes les femmes qui achevaient l’examen rapide d’Elzéar Bayonne.

Il était très bien, en vérité, le jeune chef du parti socialiste; grand et dégagé, la taille élégamment prise dans une redingote aux revers de soie, le front rejeté en arrière sous la couronne des cheveux noirs, négligemment bouclés; un large front tout rayonnant de pensée, foyer où l’on sentait couver la flamme qui jaillissait des beaux yeux, ardents et doux. Leur caresse atténuait ce qu’il y avait d’un peu dur dans la courbe du nez en bec d’aigle, dans la ligne mince des lèvres, retirées sous la moustache brune.--Une tête de César,--disait un des séides fervents de Bayonne, le vieux Caucuste, mulâtre des Antilles, ancien délégué de la Commune aux Beaux-Arts.--De César asiatique,--ajoutaient les envieux; et, en effet, le masque pâle qui s’enlevait sur le front obscur du bureau présidentiel rappelait les faces de marbre des empereurs syriens.

Dès les premiers mots, la voix de l’orateur consomma la prise de possession physique qui lui livrait cette assemblée. Voix au timbre grave, mordante et chaude comme la vibration d’une corde de violoncelle; stridente d’ironie, quand sa colère fouaillait un adversaire, elle redevenait, l’instant d’après, une musique de plainte profonde, alors que le défenseur des misérables disait leurs peines sourdes, leur soif de justice et de pitié.

Le débat roulait sur une loi ouvrière. La commission rapportait un projet déposé depuis sept ans, voté une première fois durant la précédente législature, retenu ensuite au Sénat pendant quelques années, renvoyé par la haute assemblée avec des modifications destructives du principe même de la loi. La commission avait péniblement reprisé cette toile de Pénélope; mais, après trois jours de discussion, il ne restait plus rien du projet primitif, criblé d’amendements contradictoires. Les orateurs du centre avaient proposé et fait passer des restrictions qui annihilaient toutes les garanties données aux associations syndicales; puis, changeant de tactique, ce même centre avait voté deux articles additionnels introduits par l’extrême gauche, et si gros de conséquences dangereuses qu’ils eussent rendu la loi inapplicable. Ces articles, habilement rédigés, revêtaient le caractère d’une manifestation sentimentale dont on ne pouvait laisser le bénéfice à des adversaires: ils fournissaient un excellent tremplin électoral. Au passage des urnes, le mot d’ordre accoutumé avait couru sur les bancs de la majorité:

--Blanc! blanc! Votons blanc! Le Sénat ne votera jamais cela, la loi est enterrée!

Et vingt voix s’étaient aussitôt élevées:

--Le renvoi de l’ensemble à la commission!

Le rapporteur demandait lui-même ce renvoi, du ton vexé et avec le découragement sincère d’un auteur dont la pièce est reçue à corrections. Le ministre combattait mollement la demande, avec le découragement feint d’un homme d’État qu’on empêche d’aboutir. On savait le ministre hostile à la loi: nul ne prenait le change sur la manœuvre de l’adroit pilote, qui se plaignait de ramener le navire aux chantiers et se réjouissait en secret à l’idée de l’échouer dans les ensablements du port.

Bayonne avait jugé la partie perdue, cette fois encore. Jetant par-dessus bord la loi mort-née, il revenait à son réquisitoire habituel contre l’ordre social, à ses amplifications oratoires où son talent se complaisait.

--«Oui, disait-il, nous ne regrettons pas de vous voir refuser aux prolétaires jusqu’à ces médiocres palliatifs, qui leur donneraient peut-être l’illusion menteuse d’un effort pour les libérer. Nous avons défendu la loi en essayant de l’améliorer, nous l’eussions votée, parce que nous ne sommes pas des théoriciens intransigeants, parce que vous nous trouverez toujours prêts à faciliter l’éclosion de la plus humble fleur de justice sur le terreau décomposé de la société capitaliste. Vous venez l’arracher de vos propres mains, cette pâle fleur des ruines: faites, nous triompherons une fois de plus de votre aveu d’impuissance; chacun de vos reculs marque pour nous un pas de plus vers l’avènement de l’ordre nouveau, de l’ordre juste et rationnel. Ah! Messieurs, vous ne voulez même pas qu’il passe un peu d’air et de lumière sous l’énorme pyramide, chaque jour plus haute, chaque jour plus lourde, qui pèse sur les multitudes écrasées. Tant mieux! Ce peuple éternellement abusé se redressera plus tôt pour la renverser de fond en comble; il sait, dans son admirable patience, que, plus cruelles sont les souffrances d’aujourd’hui, plus prochaine et plus complète sera leur récompense, sa victoire de demain. Merci, vous qui ouvrez de force les yeux que nous n’aurions pas encore réussi à dessiller!»

Les applaudissements et les «très bien» partaient en fusées nourries des gradins de l’extrême gauche. Le centre écoutait silencieusement, comme on écoute du rivage le grondement des vagues irritées, avec un petit frisson de plaisir à les voir venir si hautes, avec la certitude tranquille qu’elles n’arriveront jamais jusqu’à la crête de la falaise où l’on jouit de leur bruit.

Bayonne continuait: il refaisait pour la vingtième fois le tableau de la féodalité financière, il la juxtaposait traits pour traits à la féodalité militaire de jadis; et, dans un élan de facile hardiesse, l’orateur socialiste rendait justice à cette dernière, qu’il proclamait plus humaine, plus élastique, moins étroitement fermée aux évasions possibles du serf. Des bancs de l’extrême droite, quelques applaudissements timides s’élevèrent, répondirent à ceux de la gauche. Ils redoublèrent, après une phrase sur le pouvoir modérateur de l’ancienne royauté. Le petit vicomte Olivier de Félines battait frénétiquement des mains, comme bat des ailes une alouette attirée au miroir.

--Regardez qui vous applaudit! interrompit une voix au centre.

Du regard et du geste, Bayonne fondit sur l’interrupteur.

--«M. Cornille-Lalouze m’invite à regarder qui m’applaudit. Cette interruption revient souvent ici: j’en admire toujours la beauté. En effet, M. le vicomte de Félines et ses amis m’applaudissent. Ils ne partagent pas mes espérances démocratiques, et ils savent comment je considère l’aimable puérilité de leurs regrets monarchiques. Ils m’applaudissent pourtant, dans le moment que je dénonce vos fautes. Et après? Quand M. Cornille-Lalouze parle à cette tribune, quand il y vient consolider le pouvoir de l’argent et les privilèges de ses détenteurs. M. le vicomte de Félines et ses amis applaudissent l’opportuniste, l’anticlérical qui rassure momentanément leurs intérêts. C’est le jeu naturel de la politique; et j’ai assez de philosophie pour ne jamais dire à l’honorable M. Cornille-Lalouze: Regardez qui vous applaudit!»

Un rire étouffé courut sur tous les bancs. M. Cornille-Lalouze n’avait jamais proféré une parole à la tribune. Cet homme gras et déplaisant, enrichi dans la fabrication des bicyclettes, envoyé à la Chambre par une circonscription pauvre et sensible aux bienfaits, était peu sympathique à ses collègues. Il venait précisément de les égayer à ses dépens, la semaine précédente, avec un billet de faire-part qui circulait dans les couloirs. Ce billet, où le député et sa famille notifiaient la mort d’une proche parente, portait la mention usuelle: décédée munie des sacrements de l’Église. Sur les exemplaires adressés aux frères et amis, ces mots étaient rayés à la plume; la rature énergique faisait croire à une inadvertance du lithographe ou à un changement de la dernière heure dans les dispositions de la famille. Le compétiteur de M. Cornille-Lalouze aux élections, un clérical, avait expédié à ses amis de la Chambre des liasses de billets des deux types, avec et sans la rature: on s’était fort diverti à la découverte de cette ingénieuse rouerie.

Tandis que la grosse face poilue de M. Cornille-Lalouze se contractait derrière son pupitre, avec les grimaces d’un matou qui a reçu un seau d’eau froide sur la tête, Bayonne s’échappait par une volte savante des applaudissements de la droite. A la majorité détendue, à demi conquise dans cet accès de gaieté, il adressait un chaleureux appel «au nom de la mère commune, la grande Révolution, au nom de ces principes, rénovateurs du vieux monde, qui demeurent le lien indissoluble de tous les cœurs républicains; de ceux-là mêmes qu’une douloureuse torpeur arrête sur le chemin de la terre promise! Car vous la désirez comme nous, vous qui ne la voyez pas, et, si nous devons succomber sur la route, j’ai la confiance que les plus jeunes d’entre vous y entreront un jour, qu’ils revendiqueront la noble mission d’y conduire un peuple libéré!»

Saisis, quelques-uns des «plus jeunes» commencèrent d’applaudir sur les confins du centre. A mesure que l’éloquence de Bayonne se faisait plus câline, plus attendrie pour les frères retardataires, les applaudissements gagnaient des travées jusque-là figées dans leur résistance. L’ouragan de bravos parti de l’extrême gauche secouait à cet instant tout l’hémicycle, faiblissait à peine au milieu, se renforçait à droite dans le groupe socialiste égaré de ce côté. On eût dit le crépitement d’une flamme d’incendie qui multipliait ses foyers, dévorait de proche en proche les îlots d’abord préservés, fondait dans un immense creuset toutes les matières réfractaires. Du haut en bas de cette salle bondée, il n’y avait plus qu’une créature aux centaines de têtes, passive, possédée par l’homme qui l’enveloppait de ses effluves, vibrant à l’unisson sous la parole de cet homme; il n’y avait plus qu’un faisceau de nerfs reliés par une même communication électrique, rattachés par une racine commune à ce front élargi, dominateur, qui émergeait seul lumière de la tribune. Le gaz venait de s’allumer au plafond, il versait sa clarté perpendiculaire sur le haut de ce visage dont les autres parties disparaissaient dans la pénombre, sur ce réflecteur vivant et mouvant où s’hypnotisaient tous les regards.

Fascinés, les hommes du peuple qui garnissaient les galeries supérieures écoutaient, avec des crispations dans leurs mains impatientes de battre. Deux lycéens firent le geste d’applaudir.

--Que c’est beau, cette domination sur une assemblée! dit à haute voix l’un d’eux.

--C’est beau! répéta comme un écho inconscient, dans la tribune au-dessous, la dame de province; et son corsage bondissait tumultueusement. Autour d’elle, des Parisiennes, muettes, dévisageaient l’orateur: les unes, un sourire heureux sur les lèvres; d’autres, rigides, les yeux animés de courtes lueurs, sous les secousses réitérées dont elles recevaient la caresse intérieure. Au fond de la tribune du Conseil d’État, un jeune abbé s’agitait, ne se possédant plus; il murmurait, de plus en plus haut:

--Il a raison, il a pourtant raison!

L’abbé se tut, rougissant, sous le regard d’un vieux magistrat, bouche rasée et pincée, qui répliqua:

--C’est des inepties. Elles sont bien dites.

Deux groupes paraissaient seuls en dehors de l’universelle communion d’enthousiasme: les journalistes, là-haut, figures ironiques, pressées dans une tribune, qui laissaient voir l’ennui professionnel des critiques à la représentation d’une pièce trop connue; les huissiers, qui circulaient au fond de l’hémicycle de leur pas discret, avec leur air calme et correct de gardiens attentifs dans une maison de fous. Le vieil huissier-chef regarda l’horloge, transmit à un collègue sa serviette bourrée de lettres:

--Prends le service, j’ai affaire à la questure.

Il dit cela du ton d’un homme qui rentre chez lui sous l’averse et passe son parapluie à un ami qui sort.

Bayonne affermissait sa conquête sur la totalité de l’auditoire par une revendication enflammée des fiertés nationales.

--L’Europe se couvre de soldats, régiments embusqués derrière les vieilles haines, les vieux préjugés, les vieilles ambitions, comme les survivants d’une épidémie derrière les tombeaux d’un cimetière où ils achèveraient de s’entre-détruire en se fusillant sur les morts de la veille. Partout un espoir de meurtre plane sur les villes laborieuses, paralysant l’essor pacifique du travail humain. Vous vous épuisez de sacrifices pour aligner une muraille de fer aussi large, aussi haute que celle de l’adversaire toujours attendu. Et vous laissez inutile l’incomparable armée des vraies forces françaises, l’immortelle armée d’invasion qui ne connut jamais ni arrêt, ni retraite, ni débâcle; l’armée des idées incarnées dans ce peuple et qui l’a toujours fait conquérant du monde par le droit divin du progrès. Ah! ne comprenez-vous pas votre erreur? Vous désarmez la France plus sûrement, plus dangereusement que si vous aviez licencié tous nos bataillons, le jour où vous retenez l’esprit français sur la route où il marche, sonnant le ralliement aux idées nouvelles. N’a-t-il pas triomphé sans même combattre à toutes les étapes du siècle, réparé les fautes et les folies de nos dynasties, déjoué les plans concertés des hommes d’État qui nous guettaient comme une proie, et qui chancelaient soudain, menacés, interdits, sentant trembler sous leurs pieds le sol où nos idées s’insinuaient pour dévorer et retourner contre eux leurs armées? Permettez donc qu’il souffle encore, ce vent de la victoire qui ne coûte pas une goutte de sang, ce vent de la revanche certaine qui gonflera d’une joie longtemps désapprise les plis désolés de notre drapeau. Si nous étions persuadés, mes chers collègues, que le sacrifice de nos doctrines peut seul procurer cette résurrection de la France, nous n’hésiterions pas, je vous le jure, à dire à la raison et au progrès: Attendez, souffrez, laissez passer la France!--Convaincus que le triomphe national est inséparable de celui de la raison et du progrès, je voudrais faire pénétrer notre foi dans vos cœurs; vous n’hésiteriez pas davantage, vous non plus, à sacrifier ces lourds intérêts qui abattent le ressort populaire; vous attacheriez les premiers l’idée sociale à la hampe frémissante du drapeau, s’il vous était prouvé qu’à ce prix ses fières couleurs se relèveraient une fois de plus sur la terre, emblème de réparation pour nous, de libération pour tous!

Ce fut un trépignement sur tous les bancs. Les plus sages, étreints à la gorge, s’abandonnaient au délire commun. M. Chasset de la Marne, le président du centre gauche, entrait à cet instant dans la salle. Dès qu’il aperçut Bayonne à la tribune, il eut un sourire narquois.

--Quel air joue-t-il encore, ce flûtiste?

Mais la phrase d’habitude, jetée à la cantonade, mourut aussitôt sur ses lèvres. Renseigné par un premier coup d’œil sur les physionomies, le vieux parlementaire comprit qu’il n’était pas au diapason: à la vue des gens de son groupe qui battaient des mains, M. Chasset de la Marne changea brusquement d’expression; il s’arrêta au pied de la tribune, attentif et grave; avec la docilité d’un mouton égaré qui rentre dans le mouvement du troupeau, il se mit à applaudir, d’un geste machinal, les derniers mots de la période qu’il n’avait pas entendue.

L’instinct de l’orateur avertit Bayonne qu’il était temps de conclure, l’assemblée lui ayant donné tout ce qu’elle pouvait rendre d’émotion et de soumission momentanée. Il tourna court sur une tirade claironnante, qui s’adressait plus spécialement aux passions de ses amis et les soulevait pour l’ovation finale. Il descendit de la tribune. Des bancs inférieurs de l’extrême gauche, les socialistes se précipitèrent au-devant de leur chef; d’autres l’attendaient, debout sur les gradins supérieurs: toutes les mains cherchaient les siennes et recommençaient, après l’étreinte, à scander derrière lui la triple salve d’applaudissements; les visages ironiques et provoquants défiaient les gros bataillons du centre. Ceux-ci gardaient un silence gêné; le sortilège dissipé, la Chambre se reprenait. Les députés dégringolèrent entre les travées, essaimèrent en masse, se répandirent dans les couloirs. Redevenus loquaces et bruyants, ils déambulaient en allumant les cigarettes à travers les vestibules, le salon des Conférences, la buvette. Des groupes bourdonnants, où étaient confondus les gens de tout parti, se formaient, se dispersaient, se reformaient autour des couples d’interlocuteurs qui discutaient avec animation le discours de Bayonne.

--Très bon, aujourd’hui, Bayonne!

--Peuh! toujours la même chanson, mieux chantée cette fois.

--Il a pourtant dit quelques vérités incontestables!

C’était un opportuniste conservateur qui appuyait énergiquement sur cette affirmation.

--Oui, reprenait un radical, mais on pourrait lui répondre que...

Et chacun de développer les arguments avec lesquels il se serait fait fort de répondre à l’orateur socialiste. Ses plus verbeux contradicteurs étaient ceux qui ne parlaient jamais à la tribune; ceux aussi qui venaient de se surprendre à l’applaudir et en gardaient un remords, un besoin de réagir contre la surprise du magicien. On eût dit les ébats d’une ménagerie, quand, après la sortie du dompteur qui les tenait couchés sous sa cravache, les fauves gambadent dans la cage et mordent les barreaux.

Ces discussions théoriques sur la harangue de Bayonne ressemblaient d’ailleurs aux controverses des spectateurs, durant un entr’acte du théâtre, sur la pièce de Dumas ou d’Augier qui les a fait penser un moment. On venait d’entendre un exercice littéraire, passionnant par les idées qu’il suscitait, mais abstrait des réalités quotidiennes; nul ne songeait à établir un rapport entre ce jeu de pur esprit et les exigences pratiques, positives, de la vie sociale et politique. Le vote en témoignait, ce vote que rendaient au même instant pour leurs collègues absents les gardiens des boîtes, et qui écartait à une énorme majorité l’ordre du jour de l’orateur acclamé. On avait applaudi l’artiste, on votait pour le ministère: c’étaient deux ordres d’idées entièrement séparés.

--Bah! un joli discours de plus, et qui ne changera rien au train nécessaire du monde!

Cette acclamation de Poujard’hieu, l’ancien ministre, l’ami de Gambetta, résumait bien le sentiment commun.

--Ne vous y fiez pas trop, interrompit Asserme; goutte à goutte, le vitriol socialiste ronge notre bloc de granit républicain.

Aristide Asserme, «le député bien parisien de la Nouvelle», suivant la formule consacrée des journaux où il écrivait, «le Canaque», comme l’appelaient la Libre Parole et l’Autorité, avait la spécialité de représenter l’esprit français au Parlement. Il y représentait par surcroît la Nouvelle-Calédonie, depuis qu’un concurrent richissime l’avait évincé de sa circonscription des Alpes-Orientales. Créole de Bourbon, venu tout jeune à Paris pour y publier des vers sous le patronage de son compatriote Leconte de Lisle, il s’était fait ramasser un soir par Gambetta dans une loge d’actrice où le tribun portait ses hommages. Aristide s’accrocha à la redingote flottante du grand homme, l’amusa par son bagout, reçut de lui l’investiture d’un fief électoral dans les Alpes. Dépouillé de son canonicat, il obtint d’un ministère ami le siège de Nouméa, nouvellement créé. Le député n’avait fait qu’une courte visite à l’île lointaine, sur un vaisseau de l’État qui l’y amena en conquérant. Ses électeurs, quelques fonctionnaires et quelques colons, le renommaient fidèlement depuis cette époque; les méchantes langues prétendaient qu’on allongeait la liste électorale avec des forçats libérés et des Canaques recrutés par le bâtonniste, comme dans l’Inde.

--Des électeurs littéralement électrisés,--disait Asserme, car il les mettait en mouvement par un coup du câble officiel,--et vraiment libéraux puisqu’ils ne demandent qu’une chose, la liberté.

Sceptique et jouisseur, très avisé, sous ses airs de bouffon, rompu aux intrigues des couloirs où il promenait depuis quinze ans sa calvitie précoce, sa jolie barbe crespelée et sa faconde aimable, populaire dans le salon de la Paix parmi ses confrères du journalisme, le créole retombait toujours sur ses pieds après les aventures fâcheuses où l’entraînaient de perpétuels besoins d’argent. Compromis dans le Panama, dans toutes les affaires suspectes, il passait chaque fois à travers les mailles du filet de la justice, reparaissait souriant et acquitté. Nul ne tenait rigueur à cet enfant gâté du Parlement, radical d’étiquette, ministériel quand le cabinet avait besoin d’un renfort, et qui évoluait savamment dans l’orbite du pouvoir, assez loin pour se faire payer ses services, assez près pour les offrir au bon moment.

Asserme devait ses succès à une imagination baroque et fertile. Au temps où il représentait les Alpes-Orientales, il avait un préfet peu maniable. Le cabinet d’alors hésitait à faire sauter cet administrateur. Une idée vint au député. Il alla chez un marchand de couronnes funéraires, il choisit un bel article, jais noir, avec l’inscription: Souvenirs et regrets, il fit emballer, adresser franco, sans nom d’expéditeur, à M. le Préfet des Alpes-Orientales. Le lendemain, même envoi d’un autre magasin; et ainsi de suite chaque jour, pendant trois semaines, tous les marchands de couronnes parisiens y passèrent. Au troisième arrivage, les employés de la préfecture jasèrent: les fonctionnaires et les journalistes du chef-lieu s’arrangèrent vite pour avoir affaire dans les bureaux, précisément à l’heure où l’on déballait chaque matin le fatal colis. Au bout de huit jours la ville était en liesse: pas d’autres conversations dans les cafés, les deux feuilles locales exultaient, le préfet n’osait plus se montrer sur le Mail. A la quinzième couronne, il était démonté. La plaisanterie avait coûté vingt-cinq louis à Aristide, mais son homme dut demander lui-même un changement.

Le «spirituel député de la Nouvelle» entretenait sa réputation par les discours amusants où il réclamait un peu de la manne budgétaire pour son île, «pour ce paradis austral où nous ne savons employer que nos damnés, où nous pourrions tous finir un jour, mes chers collègues, si la fortune inique faisait de nous des vaincus de la liberté.»

Tel était l’homme qui glosait le discours de Bayonne.

--Eh! oui, continuait-il, ils ont fêlé le bloc:

Toujours intact aux yeux du monde
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa fêlure fine et profonde...

--Mon Dieu! je sais bien, on peut encore boucher la lézarde en y pilant du curé. Mais, si cet ingrédient venait à nous manquer, elle apparaîtrait aux yeux du monde, inquiétante. Bayonne vous force à l’écouter, à l’applaudir; il vous apprivoise à quelques-unes de ses idées; son socialisme et, qui pis est, sa personnalité parlementaire deviennent peu à peu tolérables, possibles, combinables, passez-moi le mot, avec d’autres éléments, en un lendemain de crise. Se rendre possible, tout est là en politique. Un beau jour, on se réveille étonné: le loup-garou avec lequel on effrayait les enfants fleure le maroquin, tout comme un autre.--Demandez plutôt à Pélussin, qui mijote là-bas une affaire avec le gouverneur du Comptoir Général des colonies. Il fut de la Commune, jusqu’au bout, il a fait tuer du Versaillais, c’est sûr; nous nous servions même de ce prétexte, dans le temps, quand nous l’utilisions en cachette, pour ne pas lui payer les excellents articles qu’il faisait dans nos journaux contre l’ordre moral. Le voilà aujourd’hui sous-secrétaire d’État; et il me marchande, parce qu’il me trouve trop avancé, une misérable subvention aux phares que je lui demande pour ma pauvre île, afin que mes bons forçats ne gagnent pas le large plus souvent qu’à leur tour; il me répond, le cynique: «Ne faites pas aux autres ce que vous n’eussiez pas voulu qu’on vous fît; comment me serais-je évadé, moi, si l’on avait vu clair à la Nouvelle!...»--Qui sait si Bayonne ne nous chantera pas un jour la même antienne? Mes bons amis, prenez garde à ce mélodieux stercoraire.

Tandis qu’Aristide expliquait à quelques collègues mal informés la légitimité de cette épithète, on cherchait vainement dans les couloirs l’homme à qui il la décernait. Bayonne s’était promptement arraché aux étreintes de ses amis; sorti de l’amphithéâtre par une des portes discrètes ménagées à mi-hauteur du pourtour, au sommet des gradins, il avait franchi précipitamment les marches qui débouchent dans le corridor de ronde, au pied des escaliers par où s’écoulait le public des tribunes réservées. Arrêté là, il entendait son nom bruire dans toutes les conversations. Elles cessaient quand on l’apercevait, chacun ralentissait le pas pour attarder sur l’orateur des regards curieux, admiratifs. Bayonne paraissait indifférent à ces caresses de la gloire; il attendait, les yeux fixés sur le haut de l’escalier. Soudain, il s’élança à la rencontre d’une jeune femme qui descendait, la dernière, de la tribune du président.

Finement moulée dans la souple jupe beige, sous la casaque de loutre où frissonnaient des lueurs errantes, elle descendait les degrés d’un pas lent, ce pas de statue en mouvement où la grâce harmonieuse de certaines femmes met une musique, faite des rythmes concordants de la gorge, des hanches, des genoux. Elle était de celles qu’à cette musique on entend venir, semble-t-il, en même temps qu’on les voit. La ligne sombre de sa beauté, accusée par le costume aux teintes sévères, s’égayait de deux points lumineux: une touffe de roses pourpre piquée au corsage, une torsade d’un blond fauve qui débordait la petite capote noire et moirait d’or le collet de loutre. Sous la voilette, dans le visage arrondi, presque trop rond, aux traits fins entre des joues pleines, les yeux brillaient de la légère fièvre emportée de cette séance. Ils arrêtèrent sur Bayonne un regard fier et distant, qui appelait de très haut, avec condescendance; il semblait que ce regard ramassât cet homme à terre et l’élevât jusqu’au visage qui lui souriait gravement. Le député s’approcha; sa voix, impérative et mordante à la tribune, se fit suppliante, trembla de cette même chaleur de passion contenue qui avait ému la Chambre.

--Etes-vous contente?

--Oui, dit la jeune femme, avec une légère cantilène d’accent étranger;--oui, puisqu’_ils_ seront contents.

--Qui, ils?

--Vous le demandez? Ceux pour qui nous travaillons; ceux dont la peine fait votre force, ceux pour qui et en qui je vous...

Elle n’acheva pas. Une flamme qui passa dans ses yeux dit le mot qu’elle avait retenu.

--Et pourtant, reprit Bayonne, vos lèvres viennent de me refuser la parole qui me payerait de tout. Dites qu’elle ressortira de ces lèvres, ce soir, chez la baronne.

--Venez, et vous verrez.

--Vous y serez de bonne heure?

--J’y dîne. Et vous?

--Le temps de jeter un coup d’œil sur mes épreuves, et j’y cours. Vous serez dans la rotonde des palmiers, n’est-ce pas, sous le grand Ruysdaël où il y a des blés de soleil, comme vos cheveux? Vous ne regarderez personne autre, Daria? Gardez-moi d’ici là toute votre âme, que je la prenne toute dans votre premier regard, ce soir.

En échangeant ces quelques mots, ils étaient arrivés à l’extrémité du corridor, dans le vestibule où dévalait le public des galeries supérieures.

--Adieu, dit en souriant la jeune femme. Voyez comme tout le monde vous regarde, vous! C’est intimidant, je me sauve.

Elle s’éloigna par le trottoir de la petite cour, vers la grille ouverte sur le quai. Immobile sur le seuil, Bayonne suivait des yeux la svelte casaque de loutre qui serpentait entre les gardiens de la paix et les camelots. Du flot d’allants et venants répandus sur le perron central, à côté de lui, des appels, des saluts familiers arrivaient par bordées.

--Voilà le triomphateur! Bravo, Bayonne! Superbe! Incomparable!

Il ne semblait pas entendre. Plus rien du Parlement, de ses fièvres et de son absorption tyrannique, n’existait à cette minute pour celui qu’Aristide venait d’appeler «le mélodieux stercoraire».

Ce mot nécessite quelques explications.

CHAPITRE II

AU FUMIER DE JOB

Sur les terrains qui portent aujourd’hui les élégants hôtels de la plaine Monceau, les vieux Parisiens ont vu des enclos de plates-bandes maraîchères, des vacheries, des étables attenantes à de sordides cahutes, tout un quartier mi-urbain, mi-rural, où les travaux des champs se mêlaient aux industries de la ville. La noble et paisible culture de la terre venait mourir là, déjà défigurée et empoisonnée par l’haleine de Paris, comme meurent sur un fond de tourbières les dernières lames du large, à la limite indécise où la grande mer se change en un petit marais, stagnant, chargé d’impuretés. Quelques maisons de pierre ou de brique alternaient avec des masures de bois à un seul étage, dissimulées derrière les murs de clôture. Ces logis donnaient sur des jardinets, sur des cours où vaguaient les poules et les veaux; ils abritaient une population chétive: nourrisseurs, fruitiers, laitiers, éleveurs de volaille, petits commissionnaires en denrées.

Le plus misérable de ces établissements était sans conteste celui du père Bayonne. Il occupait une cour irrégulière de quelques mètres carrés enclavée entre un chantier de bois et la haute muraille latérale d’une distillerie, au point où la rue d’Héliopolis débouche actuellement dans la rue Guillaume-Tell. Au fond de cette cour, dans l’angle de gauche, une cage de vieilles planches, coiffée d’un toit en auvent, faisait saillie sur un rez-de-chaussée, où elle s’appuyait par quatre étançons. Une cloison divisait la cage en deux chambres; de l’unique pièce du rez-de-chaussée, qui formait une assez vaste cuisine, on accédait à ce galetas par une échelle de meunier. Dans l’angle opposé de la cour, une autre cabane de lattes, aménagée en étable, hébergeait deux vaches et un cheval. Une étrange muraille, maçonnée avec des matériaux de toute provenance, fragments de pierres meulières, tessons de poteries, tuiles et ardoises noyées dans le mortier, montait assez haut pour dérober aux passants la vue de la maison ratatinée et de l’étable; cette fortification, en alignement sur une ruelle, était percée d’une espèce de porte charretière qui donnait un lointain air de ferme à la «propriété». Sur le linteau de la porte, un cadre de bois formant enseigne se balançait au vent. La peinture, quoique d’un goût romantique, ne devait évidemment rien au pinceau d’Eugène Delacroix: on y distinguait vaguement un vieillard respectable, nu et barbu, couché sur un monceau de choses indéfinissables, devisant avec trois personnages en costumes bibliques. Au-dessous de ce groupe, un calligraphe inexpérimenté avait tracé, en gros caractères rouges, ces mots:

AU FUMIÉ DE JOB

L’enseigne parlante était expliquée aux passants de la ruelle par le large tas de fumier qu’ils apercevaient dans la cour, à travers les vantaux déjetés de la porte charretière.

Là s’approvisionnèrent d’engrais, pendant plus de quarante ans, les petits maraîchers de la plaine Monceau et des alentours. Le fondateur de cette industrie, le père Bayonne, était arrivé en France à la suite des alliés, en 1814. Nous disons «arrivé» pour nous conformer à la tradition du quartier; mais le mot n’est pas exact, appliqué à un émigré qui rentrait sur le sol où il avait connu des jours plus prospères. Descendant de Siméon Lévy, l’un de ces marranes espagnols qui vinrent de Tolède à Bayonne après l’édit de tolérance d’Henri II, vers l’an 1550, Rodrigues Lévy, dit Bayonne, était frère cadet d’Abel, le munitionnaire des armées de la République et de l’Empire. Associé à son aîné dans les opérations de courtage sur les blés, quand la Révolution éclata, Rodrigues fut victime des guerres qui ouvraient à Abel Bayonne une source de profits. Tandis que celui-ci accompagnait en Suisse le commissaire Rapinat et imitait cet illustre modèle en prélevant une grosse dîme sur les dépouilles des Bernois, la course maritime paralysait les affaires où Rodrigues s’obstinait, à Bordeaux d’abord, puis à Marseille. Le blocus continental ayant complètement arrêté les transactions avec l’Angleterre, le courtier s’embarqua pour Odessa. Il y végéta misérablement, jusqu’au jour où le reflux de l’Europe nous ramena cette épave avec tant d’autres. En voyant partir la sotnia de Cosaques à laquelle il fournissait de l’eau-de-vie, Rodrigues Bayonne avait chargé sur sa petite charrette de cantinier la jeune femme qu’il venait d’épouser, Séphora Minskaïa, et son enfant nouveau-né. Roulée par le torrent des convoyeurs russes jusqu’à Paris, la pauvre famille s’était échouée dans la masure abandonnée de la plaine Monceau. On radouba la cage avariée; une palissade d’abord, et ensuite la muraille composite élevée par les mains du nouvel occupant, assurèrent aux Bayonne la possession du terrain vague attenant à la maison. L’étable y surgit, deux vaches y rejoignirent le petit cheval qui avait traîné les nomades d’Odessa à Paris. Un jardinier voisin s’étant proposé pour acheter chaque semaine au nourrisseur la litière de ces animaux, Bayonne comprit qu’il y avait une lacune dans la vie industrielle du quartier.

Il fit cette découverte sur la fin de la Restauration, déjà trop vieux et trop recru de misère pour en tirer tout le parti qu’elle eût offert à un inventeur plus actif. Néanmoins, on vit dès lors le père Bayonne sortir chaque jour, à l’aube, avec la charrette remisée depuis l’exode de Russie; il la ramenait le soir, emplie des fumiers et des détritus ramassés sur les routes ou achetés à bas prix dans la banlieue pour être revendus aux maraîchers du voisinage. Ceux-ci prirent l’habitude de se fournir au tas qui se reformait tous les matins dans la cour du père Bayonne. Prévenant et ponctuel en affaires, il s’attachait les clients, il les apitoyait sur ses longues tribulations. Le «vieux Cosaque», comme l’appelaient les bonnes femmes, bénéficiait de l’inclination naturelle aux citadins pour les types originaux de leur quartier. Les enfants s’amusaient de sa lévite jaune fourrée de renard et du haut bonnet de même poil d’où s’échappaient des tire-bouchons de boucles blanches; ils faisaient cercle pour entendre conter au père Bayonne les histoires de Bautzen et de Lutzen, ils regardaient avec respect le maigre roussin qui avait trotté sous le feu du canon.--«C’est un homme au-dessus de son état», disaient les fruitières. État peu relevé; mais le père Bayonne avait frappé un coup habile sur les imaginations en tirant de la sienne l’enseigne peinte au-dessus de sa porte. L’évocation de Job ennoblissait la marchandise amoncelée dans la cour, un rapprochement involontaire se faisait dans les esprits entre le malheureux patriarche et ce petit vieillard biblique, si éprouvé, si digne devant son tas de paille pourrie: on en concevait de la considération pour le revendeur d’engrais.

Quand il mourut, en 1840, rien ne changea au train de vie accoutumé. Ferdinand Bayonne remplaça le père dans la petite charrette, son berceau ambulant de 1814. La clientèle lui resta fidèle; sous la direction de sa mère Séphora, il continua d’administrer le tas renouvelé chaque jour par ce travail de fourmi. Ferdinand n’avait qu’un génie régulier, dépourvu de ressort et d’invention. Un quart de siècle passa sur sa tête; il devint à son tour le père Bayonne. A deux pas du Paris bouleversé par M. Haussmann, cour et masure gardaient leur physionomie de la Restauration, leur air de misère vieillotte, leurs pratiques commerciales sans horizon. La première femme du second Bayonne, Anna Lion-Meyer, ne lui donna pas cette impulsion conjugale qui réveille parfois une industrie sommeillante: créature malingre et d’échine ployée sous la malechance, Anna traîna son étisie dans le galetas sans y laisser d’enfants. La secousse excitatrice allait venir au Fumier de Job de la deuxième femme du patron, Rachel Heymann, des Heymann de Mayence.

Cette personne de tête doit être considérée comme la véritable créatrice de la grande maison d’engrais chimiques Bayonne et Cie. Ferdinand convola sur le tard, en 1862. A peine installée dans le fief des Bayonne, et nonobstant l’arrivée rapide de deux marmots, Elzéar et Nathalie, Rachel y manifesta un puissant esprit d’innovation et de métamorphose. Le nombre des vaches s’accrut dans l’étable agrandie; les marchés passés avec quelques usines qui donnaient des déchets industriels firent affluer dans la cour des charretées de détritus bizarres, soumis aussitôt à de savants triages, classés en catégories tarifiées selon de nouvelles échelles de prix. Ce n’était pourtant là qu’un prélude aux grands projets que méditait Rachel. A défaut d’une instruction absente, un sûr instinct commercial lui fit deviner l’importance de la révolution agricole qui s’accomplissait à ce moment, l’avenir des nouvelles méthodes qui saturaient la terre d’engrais exotiques ou artificiels. Chacun rêve à hauteur de son horizon: devant la litière de ses vaches, Rachel rêvait aux gisements de guano du Pérou. Elle s’assura le concours d’un jeune chimiste polonais, qui mourait de faim dans une mansarde de la rue d’Héliopolis; il lui prêta sa science en échange d’un morceau de pain. Le même instinct infaillible révéla à Mme Bayonne l’expansion imminente de Paris sur la plaine Monceau, et la plus-value prochaine des terrains environnants. Elle acquit alors, par de bons contrats, les meilleurs lots de ces terrains, qui valaient de vingt à trente sous le mètre, qui atteignirent, cinq ou six ans plus tard, lorsqu’elle les revendit, cinquante, soixante francs et plus.--Avait-elle trouvé quelques épargnes de son beau-père dans l’armoire du galetas? Sut-elle intéresser à son entreprise un bailleur de fonds? On le présuma, quand on lui vit entre les mains du papier de la maison Nathan et Salcedo, inféodée aux Bayonne de la branche aînée et fortunée.