EDWARD S. ELLIS
LA CAPTIVE
DES MOHAWKS
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17, 19, GALERIE D’ORLÉANS
1865
Tous droits réservés
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
LA CAPTIVE
DES MOHAWKS.
I
UN ÉTRANGER.
Il y a trois quarts de siècle, le bruit sec d’une hache retentissait sous les voûtes d’une forêt immense. C’était un homme aux formes athlétiques, nommé Alfred Heverland, qui brandissait cet outil, dont il enfonçait profondément le fer étincelant dans le cœur d’un des plus puissants monarques de la forêt.
Alfred était Américain; il avait émigré quelques années auparavant des provinces plus civilisées de l’Est, et s’était retiré dans cet endroit reculé de l’ouest du comté de New-York. Il avait élevé une modeste demeure au milieu de cette solitude, et, avec sa tendre compagne et une sœur, il avait posé les fondements d’une colonie. Cet établissement, il est vrai, était encore bien faible; il ne se composait que des trois personnes que nous venons de mentionner, et de la fille d’Haverland, jeune beauté aux yeux bleus. Toutefois, le hardi colon avait compris que le courant de l’émigration se dirigeait rapidement vers l’Ouest, et qu’avant peu d’années des villages et des villes s’élèveraient sur l’emplacement de cette forêt inhabitée, tandis que les Indiens seraient refoulés vers le couchant.
Notre bûcheron était un type magnifique de cette espèce d’hommes qu’on appelle les rois de la nature. Sa lourde casaque reposait sur une bûche à quelques pas plus loin, et sa poitrine bombée n’était recouverte que d’un gilet de dessous qui collait sur ses membres et sur son torse comme un justaucorps. Le col de ce vêtement était ouvert et laissait voir le cou bruni et la poitrine haletante du bûcheron: un pantalon épais retombait sur les grossiers mocassins qu’il avait aux pieds. Une petite casquette en peau de loutre, rejetée sur le derrière de sa tête, laissait son front à découvert, tandis que ses cheveux noirs tombaient en boucles soyeuses sur ses larges épaules. Ses traits étaient réguliers, et fortement accentués, son front élevé, son nez aquilin, et ses yeux d’un noir étincelant. Tel était Haverland au milieu de la forêt. Il se tenait le pied gauche en avant, et ses muscles, qui semblaient toujours tendus, trahissaient une force herculéenne.
Sa hache brillante s’enfonça dans le cœur, pour ainsi dire saignant, du chêne qu’elle avait attaqué, jusqu’à ce qu’elle l’eût traversé entièrement et qu’elle eût rencontré l’entaille pratiquée du côté opposé. Alors le majestueux monarque de la forêt commença à chanceler. Haverland se recula en jetant un regard vers le sommet du chêne qui cédait à ses efforts et qui s’inclinait lentement. Enfin, le colosse tomba, et, en touchant la terre, il fit entendre un craquement et un bruit semblables à ceux du tonnerre. Le bûcheron resta un moment immobile; sa respiration ardente sortait de sa poitrine comme un jet de vapeur; enfin il se dirigea vers l’arbre qu’il venait d’abattre. Au même instant, son oreille exercée crut entendre un bruit suspect; il laissa tomber sa hache, prit sa carabine, et se tint sur la défensive.
«Comment vous portez-vous?... Comment vous portez-vous?... Vous n’avez pas peur, je suppose; ce n’est personne autre que Seth Jones, du New-Hampshire,» dit le nouveau venu avec un accent particulier.
Seth Jones, du New-Hampshire.
Le bûcheron leva la tête et vit un curieux spécimen de la race humaine. Cet homme du New-Hampshire était ce que l’on appelle un Yankee, espèce que l’on rencontre rarement, et dont on parle beaucoup de nos jours. Il possédait un grand nez aquilin tout mince, deux petits yeux gris clignotants, et un corps frêle, mais nerveux, orné de longues extrémités; ses pieds étaient enfermés dans de beaux souliers, et le reste de son costume était conforme à celui que l’on portait sur les frontières au temps dont nous parlons. Sa voix avait ce timbre particulier et incertain qui appartient à cet organe quand il est en mue, et lorsqu’il était un peu agité, elle avait des sons étranges et inimaginables.
Le bûcheron, avec une pénétration caractéristique, vit au premier coup d’œil à quel genre d’hommes appartenait son interlocuteur. Il prit sa carabine de la main gauche et lui tendit l’autre en lui disant:
«Eh! non, mon ami, je n’ai certainement pas peur; mais, vous le savez, dans ces temps-ci, il faut agir avec prudence et circonspection; quand on se trouve dans un endroit aussi isolé que celui-ci, ce serait un crime d’être négligent, surtout lorsque l’on est l’aide et le soutien de plusieurs personnes.
--Cela est très-vrai.... très-vrai; vous avez raison, monsieur.... Ah! au fait, je suis forcé d’avouer que je ne sais pas votre nom.
--Haverland.
--Bien.... merci.... Haverland.... ou comme vous voudrez. Nous vivons dans un temps dangereux.... il n’y a pas à disputer là-dessus, et j’ai été étrangement surpris lorsque j’ai entendu le bruit d’une hache dans ces contrées.
--Moi aussi j’ai été surpris de rencontrer votre visage quand j’ai levé la tête. Jones, je crois, m’avez-vous dit, est votre nom?
--Oui.... oui.... Seth Jones, du New-Hampshire; les Jones forment là-haut une nombreuse famille--peut-être trop nombreuse pour que chacun de ses membres s’y trouve à l’aise--aussi j’ai émigré. Vous connaissez peut-être ce nom-là?
--Non, je ne connais personne de ce nom dans cette contrée.
--Ah! vous ne le connaissez pas? Cependant les Jones sont bien connus dans le pays.... Quelques hommes remarquables sont sortis de cette famille.... Mais qui diable vous retient dans ce pays de païens?... Pour quelle raison vous y trouvez-vous, et qu’est-ce qui a pu vous y porter.
--L’esprit d’entreprise, monsieur. J’étais fatigué des façons soi-disant civilisées de notre pays; et lorsqu’on offre à celui qui veut émigrer des champs aussi beaux que ceux qui sont devant nous, je considère que c’est un devoir d’en profiter, et je l’ai fait. Maintenant, monsieur, à votre tour d’être franc avec moi. Apprenez-moi qui vous a poussé à visiter un pays aussi dangereux, lorsque vous n’aviez aucune raison de supposer que des blancs y avaient déjà commencé un établissement: vous avez tout l’air d’un chasseur indien ou d’un coureur des bois.
--Eh! peut-être! En tout cas, je l’ai été. J’ai été coureur avec les gars de la Montagne-Verte, sous le colonel Allen, et je suis resté avec eux jusqu’à la fin de la révolution. Alors je suis descendu à la ferme où j’ai travaillé avec le père; puis il est arrivé dans le voisinage une affaire qui m’a fait croire qu’il valait mieux pour moi de m’en aller; je vous en tairai les motifs, mais je puis vous déclarer que tout acte criminel y est étranger. Je m’arrêtai à l’établissement situé près du fleuve pendant quelques jours, et enfin je me décidai à faire un tour par ici.
--Je suis bien aise que vous soyez venu, car je ne vois pas souvent de visage blanc. J’espère que vous accepterez l’hospitalité d’un bûcheron, et que vous resterez avec nous aussi longtemps que vous le pourrez; mais, surtout, vous n’oublierez pas que plus vous resterez ici, plus nous vous en témoignerons de joie.
--Je resterai jusqu’à ce que vous soyez fatigué de ma personne, dit en riant l’excentrique Seth Jones.
--Comme vous venez de l’Est, vous pourrez sans doute me donner des renseignements sur l’état des esprits et sur les dispositions des Indiens qui habitent votre contrée et la mienne. D’après vos remarques, je supposerais volontiers cependant que rien de très-sérieux ne nous menace.
--Je ne sais pas, mais.... répondit Seth en secouant la tête et en regardant la terre.
--Quoi donc, mon ami?
--Je vais vous le dire; j’ai entendu raconter de terribles histoires tout le long de mon chemin. On dit que les damnés habits rouges ont mis les Indiens en mouvement. Du moins, ils l’ont essayé: c’est certain.
--En êtes-vous sûr? demanda l’homme de la forêt en trahissant ses inquiétudes par cette parole.
--J’en suis presque certain; il y a un petit établissement là en bas.... j’en ai même oublié le nom.... qui a été attaqué par ces démons et qui a été entièrement brûlé.
--Est-ce possible?... Pendant ces trois ou quatre derniers mois, j’ai entendu parler de la terrible hostilité qui existe entre les blancs et les Peaux-Rouges, mais je préférais ne pas y croire. Quelquefois, cependant, je sentais que j’avais tort.
--Voilà l’état des choses: si vous tenez à la femme de votre cœur et à vos petits chérubins--car je suppose que vous en avez--vous ferez bien de vous diriger vers des parages plus sûrs; je ne sais même pas comment vous avez pu rester si longtemps ici sans être inquiétés.
--Ma conduite à l’égard des Indiens a toujours été dictée par l’honnêteté et la bienveillance, et ils m’ont toujours témoigné des sentiments d’amitié, à moi comme aux miens, qui sont sans défense. Voilà l’unique motif de ma confiance, et, dans le fait, ma seule espérance.
--C’est très-bien; mais, permettez-moi de vous le dire, il ne faut jamais se fier à un Indien: cette race est trop turbulente; vous croyez mettre le doigt sur eux, et ils sont déjà bien loin; c’est comme cela, fort malheureusement.
--Je crains bien que vos soupçons ne soient trop fondés, répondit Haverland d’un ton triste.
--Je suis bien aise de vous avoir rencontré; car je commençais à devenir misanthrope. J’aime rendre service à mon semblable, et je m’attacherais à vous, puisque c’est vous que le hasard m’a fait rencontrer.
--Merci, ami; et maintenant, allons à la maison. J’avais l’intention de passer la journée à travailler, mais vos paroles m’en ont ôté le courage.
--C’est malheureux; mais je ne devais pas vous cacher la vérité, n’est-il pas vrai?
--Certainement, et c’eût été mal à vous de ne pas m’avertir des dangers qui me menacent. Allons à la maison.»
En disant ces mots, Alfred remettait sa casaque, jetait sa carabine et sa hache sur son épaule, et s’enfonçait dans un sentier qu’il avait tracé lui-même à travers la forêt. Il se dirigea d’un pas pensif vers sa demeure, tandis que son nouvel ami marchait derrière lui et le suivait de près.
II
SOMBRE NUAGE.
En retournant ainsi vers sa demeure, Haverland ne prononça que quelques paroles, quoique son loquace ami causât sans cesse et toujours. Le bûcheron avait le cœur trop gros pour donner la réplique à Jones et à ses inoffensives plaisanteries; de sombres et terribles soupçons s’étaient déjà dressés bien des fois devant lui, et il avait fermé les yeux pour ne pas les voir; mais, maintenant, il était impossible de s’y méprendre: ils apparaissaient à chaque pas, et ils se changeaient en une effrayante certitude.
La lutte révolutionnaire des colonies était terminée à l’époque dont nous parlons, et leur liberté était fondée sur une base solide: toutefois, la paix ne régnait pas partout. On voyait chaque jour de sombres, de cruelles et de sanglantes tragédies se passer sur les frontières, et elles devaient encore durer pendant une génération. La mère patrie, qui avait échoué dans son œuvre de despotisme et d’asservissement, excitait les Indiens et leur faisait commettre des atrocités révoltantes sur des hommes inoffensifs. Elle trouva en eux des instruments trop dociles, et elle suscita une guerre terrible qui dura fort longtemps; et, même lorsque la cause qui l’avait fait naître eut disparu, les sauvages continuèrent encore ce combat inégal. Tous ceux qui connaissent l’histoire des États-Unis doivent le savoir: la guerre, sur les frontières, a été pour ainsi dire interminable. Le courant de l’émigration, en se dirigeant vers l’Ouest, rencontra toujours ses vagues fougueuses, qu’il ne surmonta qu’après des combats et des efforts incessants. Aujourd’hui même, qu’on a presque atteint le rivage lointain du Pacifique, cette race entêtée fait encore briller de temps à autre les tristes lueurs des combats.
La modeste demeure d’Alfred Haverland s’élevait dans une charmante vallée; son bras vigoureux avait dégagé tout autour un espace libre, de sorte que sa résidence se trouvait à une certaine distance de cette forêt qui avait une immense étendue. Dans cette clairière, il restait encore quelques arbres abattus; et, à certains endroits où l’on avait ouvert ce sol vierge, on pouvait juger des richesses inépuisables qu’il renfermait dans son sein, et qui n’attendaient que la main de l’homme pour produire abondamment.
L’habitation était semblable à celles que l’on trouve généralement dans les nouveaux établissements. Un simple amas de grosses bûches, serrées les unes contre les autres, ayant une ouverture pour porte et une autre pour fenêtre, voilà tout ce qui pouvait attirer l’attention du dehors; au dedans, on trouvait deux appartements, un rez-de-chaussée et un premier. La pièce du bas servait à tous les besoins et à tous les usages, excepté à y dormir; tout naturellement c’est dans le haut que l’on reposait. En bâtissant cette hutte, Haverland avait fait peu de préparatifs de défense, car il espérait bien qu’il n’en aurait jamais besoin, et il lui semblait que l’idée du danger ne le quitterait pas un instant s’il donnait à son habitation l’air d’une forteresse. D’ailleurs, devait-il employer un temps précieux à un ouvrage qui ne lui servirait peut-être jamais à rien; dans tous les cas, il n’aurait jamais la possibilité de soutenir un siége prolongé, et une poignée d’assaillants pourraient toujours lui imposer toutes leurs conditions.
Comme le bûcheron débouchait dans la clairière, Ina, sa fille, l’aperçut et sortit de la maison en courant pour aller à sa rencontre.
«Père, je suis contente de te voir revenir sitôt; mais le dîner n’est pas prêt. Tu as peut-être cru qu’il l’était? Je disais justement à ma mère....»
Et elle s’arrêta tout à coup en voyant l’étranger.
«Non, ma fille, je ne croyais pas que l’heure du dîner fût arrivée; mais, comme un ami est venu me voir, j’ai pensé que je pourrais mieux le recevoir à la maison que dans les bois; mais où est donc ton baiser habituel, ma chère enfant?»
Le père se baissa et posa ses lèvres sur le front de sa fille; puis il la prit par la main et s’avança vers la cabane.
«C’est une vraie beauté! s’écria Seth Jones; est-elle née dans ce pays?... C’est votre fille, je suppose?
--Oui, c’est ma fille, mais elle n’est pas née dans ces contrées.»
Ce n’était pas étonnant qu’Ina Haverland reçût un pareil éloge de Seth Jones. Elle était en effet très-jolie; elle avait quinze ou seize printemps et en avait passé déjà plusieurs dans cette solitude qui était alors sa demeure. Elle était plutôt petite que grande, mais gracieuse comme une gazelle, et libre de toutes les contraintes que le monde impose ordinairement aux jeunes filles de son âge. Son costume ressemblait en partie à celui du monde civilisé. Elle portait un jupon court, de grandes guêtres magnifiquement brodées, et un large pardessus assez semblable à ceux que l’on voit aux dames de nos jours. Ses petits pieds étaient enfermés dans d’étroits mocassins admirablement travaillés et parsemés de perles et d’ornements indiens, et un collier de wampum était enroulé autour de son cou.
Elle entra la première dans la maison et fut suivie par le bûcheron et le pionnier.
Haverland présenta son nouvel ami à sa sœur et à sa femme, en leur disant qu’il était venu par le hasard dans cette direction, et qu’il resterait probablement chez eux pendant quelques jours. Mais l’œil fin de la femme eut bientôt remarqué l’expression pensive qu’avait prise la figure de son mari; elle comprit qu’il savait encore quelque chose qu’il cachait, et que ce quelque chose devait être plus sérieux et plus important que tout ce qu’il avait dit. Elle ne voulut cependant ni le questionner, ni même lui parler, car elle savait qu’il dirait tout ce qui serait nécessaire lorsqu’il en serait temps.
On engagea une conversation banale qui se prolongea jusqu’au moment où le repas fut servi par l’active femme de ménage, et tous se réunirent autour de la table, où le père commença à appeler avec ferveur la bénédiction du ciel sur le frugal repas qui fut pris en silence.
«Femme, dit Haverland, je vais sortir un instant avec mon ami, tandis que toi et Marie, vous vous occuperez ici comme vous le jugerez convenable jusqu’à mon retour; je ne reviendrai probablement qu’à la nuit; n’ayez aucune inquiétude sur mon compte....
--Je tâcherai de ne pas en avoir; mais, mon cher mari, ne t’éloignes pas trop de la maison, car d’étranges craintes m’assiégent depuis ce matin.»
La figure ordinairement sérieuse et calme de Marie trahissait alors une expression d’inquiétude qui lui était peu habituelle.
«Ne crains rien, femme, je n’irai pas loin,» répondit Haverland.
Et il sortit de la maison.
Ina venait de paraître avec un petit seau à la main, comme si son intention eût été d’aller puiser de l’eau à une source qui se trouvait à quelque distance de la maison.
«Un instant, jeune fille, dit Seth en s’avançant pour prendre le seau; c’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.
«C’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.»
--Non, je l’ai porté bien souvent; je vous remercie; ce n’est rien pour moi, cela.
--Mais laissez-moi vous remplacer pour cette fois; je veux seulement vous montrer ma bonne volonté et mon agilité.»
Ina lui abandonna le seau en riant et le suivit de l’œil, tandis qu’il s’acheminait lentement vers l’endroit où le sentier conduisait dans la forêt.
«Est-ce bien loin d’ici? demanda-t-il en se retournant lorsqu’il fut arrivé au sentier.
--A quatre pas de vous, répondit Haverland; le sentier y conduit tout droit.»
Seth répondit quelque chose qu’on n’entendit pas, fit un mouvement de tête, et disparut dans la forêt.
Le simple fait que nous venons de raconter, quoique frivole en lui-même, est un de ces riens qui sont la cause d’événements importants, et qui semblent montrer qu’une providence pleine de sagesse les fait naître pour remplir ses desseins. Seth Jones n’avait eu d’autre but qu’un amusement de quelques minutes; et cependant, avant de revenir, il vit qu’il avait été heureusement inspiré.
Il s’avança rapidement, et, après avoir parcouru une petite distance, il atteignit la source.
En se baissant, il entendit un léger bruit dans des buissons qui se trouvaient un peu plus loin, et comme il allait plonger le seau dans le bassin, il vit se refléter sur la surface unie de l’eau un mouvement imprimé aux feuilles d’un arbrisseau.
Il était trop rusé et trop prudent pour laisser voir qu’il avait remarqué quelque chose; il remplit le seau sans trahir ni émotion ni soupçon. Toutefois, en se relevant, il jeta un regard rapide autour de lui; mais il le fit avec autant d’indifférence que possible, et alors il aperçut à vingt pas de là deux Indiens qui étaient blottis sous le feuillage! En tournant le dos pour s’en aller, il ressentit un sentiment tout particulier de malaise, car il savait que c’était la chose du monde la plus facile pour ces deux gaillards de lui envoyer une ou deux balles qui l’eussent tué sur-le-champ. Cependant, il ne hâta nullement le pas et ne manifesta aucun trouble. Lorsqu’il arriva dans la clairière, il remit l’eau à Ina en riant.
«Voyons, en route, dit Haverland en se dirigeant vers la source.
--Non, pas de ce côté, et pour une bonne raison, dit Seth en faisant avec la tête un mouvement significatif.
--Pourquoi cela?
--Je vais vous le dire.
--Eh bien! allons à la rivière?
--C’est bien, mais surtout ne nous éloignons pas trop de votre maison.»
Haverland le regarda d’un œil inquiet, et il vit que ces paroles devaient avoir une importante signification; cependant, il n’en dit rien et marcha vers la rivière.
Ce courant d’eau n’était qu’à quelques centaines de pas de la cabane, et il allait du nord au sud. A cet endroit, il était très-calme et très-peu large; cependant, un quart de lieue plus bas, il se changeait en une grande rivière assez profonde; son lit était bordé presque partout d’arbustes épais et impénétrables, que dominaient des arbres gigantesques. Ces massifs formaient les limites de la triste solitude qui couvrait alors cette partie de l’État de New-York, et dont on voit encore aujourd’hui de grandes portions.
Haverland s’avança vers un endroit où il s’était souvent arrêté pour causer avec sa femme, dans les premiers temps qu’ils s’étaient établis dans cette contrée. En y arrivant, il posa la crosse de sa carabine sur le sol, croisa ses bras sur le canon, se retourna, et regarda Seth en plein visage.
«Que vouliez-vous dire en me recommandant de ne pas trop m’éloigner de la maison?
--Une minute,» répondit Seth, qui tendait l’oreille comme pour écouter.
Haverland le regarda attentivement, et il entendit bientôt quelque chose d’inusité; on eût dit que quelqu’un ramait sur le fleuve. Le pionnier s’avança alors sur le bord de l’eau et fit signe à son compagnon d’approcher. Haverland obéit, regarda sur la rivière et vit, à quelques centaines de mètres, un canot qui, poussé par les rames de trois Indiens, descendait rapidement le courant.
«Voilà ce que je voulais dire, murmura Seth en reculant un peu.
--Les aviez-vous vus? demanda Haverland.
--Eh! oui. Ils étaient à la source; ils guettaient votre fille pour l’enlever et s’enfuir avec elle.»
III
L’ORAGE ÉCLATE.
«En êtes-vous certain? demanda Haverland avec vivacité et émotion.
--Bien certain, puisque je les ai vus.
--Comment.... quand.... et où les avez-vous vus?... Répondez vite, je vous en prie, car je sais que la vie de personnes qui me sont chères se trouve en péril....
--Je ne sais pas grand’chose, mais je sais que leur vie est en péril; lorsque j’étais à la source, j’ai aperçu cette vermine empoisonnée, et j’ai compris que ces drôles attendaient votre fille. C’était bien pour elle qu’ils étaient venus, sans quoi ils m’auraient joliment tanné la peau à coups de fusil. Je les ai vus se blottir, et j’ai comme fait si je ne soupçonnais rien. Reconnaissant alors que j’étais par ici, ils sont redescendus pour chercher du renfort, et ils reviendront cette nuit avec toute leur bande. C’est certain!
--Vous avez raison, et, au point où en sont les choses, c’est le moment d’agir.
--Oui, oui. Mais que vous proposez-vous de faire?
--Comme vous m’avez témoigné jusqu’ici le plus grand intérêt, je dois vous demander conseil.
--Ne savez-vous pas ce que vous avez à faire, mon ami?
--J’ai un plan, mais je voudrais d’abord connaître le vôtre.
--Eh bien! je puis vous le donner tout de suite; vous savez bien que vous êtes dans une contrée déserte, et que la meilleure chose que vous ayez à faire, c’est de vous en aller au plus vite. Les établissements ne sont pas à plus de vingt milles d’ici; et vous feriez bien de faire vos paquets et de partir sans perdre de temps.
--C’était aussi mon projet. Mais, un instant, nous partirons par eau; et ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’à la nuit, afin que l’obscurité pût nous protéger? Nous venons de voir que la rivière cache assez d’ennemis pour déjouer nos desseins, s’ils étaient connus: nous devons donc attendre jusqu’à la nuit.
--Vous avez raison, et comme il n’y a pas de lune, nous aurons toutes les chances, d’autant plus que nous devons descendre le courant au lieu de le remonter.
--Vous le voyez, la guerre continue! Quand j’ai quitté le pays, je pensais qu’on arrangerait les choses de façon à empêcher ces infernales Peaux-Rouges de commettre leurs déprédations; mais ils ont l’air diablement braillards, et on ne doit pas se fier à ces gens faux et rusés.»
Un instant après, Haverland retourna à la maison avec Seth. Il appela sa femme et sa sœur, et leur expliqua, en quelques mots, ce qui s’était passé. Les craintes qu’ils avaient conçues commençaient à se réaliser, et on ne perdit pas de temps en lamentations inutiles. On fit immédiatement les préparatifs du départ. Le bûcheron avait un grand bateau assez semblable à ces radeaux plats qu’on voit de nos jours sur les rivières de l’Ouest. Il était attaché à un arbre qui bordait le rivage; on le mit à l’eau et on y porta tous les effets de la petite colonie. Pendant ce temps, Seth était resté sur le bord de la rivière pour surveiller le courant, de peur que l’ennemi n’arrivât à l’improviste.
Le chargement du bateau prit la plus grande partie de l’après-midi, et la nuit descendait déjà sur le fleuve, lorsque le dernier objet fut placé à bord. Cette besogne terminée, tous s’assirent dans le canot et attendirent que l’obscurité fût complète pour commencer à descendre le courant.
«Il est dur, dit Haverland d’un ton assez triste, de quitter une maison que l’on a eu tant de peine à construire.
--C’est vrai, répondit Seth, que Marie regardait très-attentivement, comme si elle n’eût pas été satisfaite des manières et de la tournure de l’étranger.
--Mais il vaut mieux partir, mon cher Alfred, dit la femme. Espérons que la guerre sera bientôt terminée; nous avons traversé déjà d’aussi grands périls que ceux qui nous menacent maintenant, et je crois que le temps où nous pourrions revenir en toute sûreté n’est pas bien éloigné.
--Nous ne pouvons mourir qu’une fois, dit Marie à moitié distraite, et je suis résignée à mon sort, quel qu’il soit.»
Seth étudia le visage de la tante Marie d’un regard rapide et perçant; puis il sourit et dit:
«Vous avez l’air d’un héros qui se prépare à mourir; mais je suis capitaine ici, et avec votre permission, bien entendu, mes chers amis, je ne puis permettre que mon équipage ait des idées noires.»
Et sa figure joviale semblait encourager la petite bande.
«Je n’aurais pas peur de rester ici maintenant, dit bravement Ina. Je suis sûre que nous reviendrons bientôt. Je le sens.»
Haverland embrassa son enfant, et ce fut toute sa réponse. Nos passagers gardèrent de nouveau le silence et cessèrent de causer; l’obscurité qui se formait autour d’eux, aussi bien que la position singulière dans laquelle ils se trouvaient, les rendait tous tristes. Le bateau était encore amarré au rivage et on allait bientôt le détacher. Mme Haverland était entrée dans la grossière cabine dont la porte était restée ouverte, tandis que Seth et son mari se tenaient à l’arrière. Ina était assise tout près d’eux et gardait le silence comme les autres.
«N’est-ce pas, que tout paraît sombre et terrible derrière nous? dit-elle à Seth à voix basse en montrant le rivage.
--Oui, un peu.
--Et pourtant je n’aurais pas peur de retourner à la maison.
--Vous êtes bien mieux dans le bateau, jeune fille.
--Vous croyez que j’ai peur, dit-elle en sautant sur le rivage.
--Ina!... Ina!... Que veux-tu faire?... demanda le père d’un ton sévère.
--Oh! rien; je veux seulement courir un peu pour me dégourdir les jambes.
--Reviens ici à l’instant même!
--Oui.... oh! père, vite, vite, au secours!
--Prenez les rames et éloignez-vous, commanda Seth en sautant dans l’eau et en poussant le bateau au large.
--Mais, pour l’amour de Dieu, et mon enfant?
--Vous ne pouvez aller à son secours.... Ces Indiens l’ont prise. Je la vois; baissez-vous vite, ils vont faire feu! Attention!»
Au même instant on entendit la décharge de plusieurs carabines, et des langues de feu brillèrent dans l’obscurité, tandis que les hurlements sauvages d’une troupe d’Indiens faisaient retentir tous les échos.
Sans l’avertissement de Seth, tous eussent été perdus! Il avait compris la situation et il les avait sauvés.
«Oh! mon père!... ma mère!... les Indiens m’emportent! criait Ina d’une voix lamentable et déchirante.
--Ciel miséricordieux! dois-je laisser périr mon enfant sans écouter ses cris? grommela Haverland d’un air furieux.
--Ne craignez rien, ils ne lui feront pas de mal, et nous devons prendre soin de nous, puisque nous le pouvons; ne relevez pas la tête, car ils pourraient nous voir.
--Père, père, tu veux donc m’abandonner? criait de nouveau Ina avec des accents qui fendaient le cœur.
--Ne soyez pas inquiète, jeune fille! lui cria Seth; ayez bon courage. Je vous délivrerai, si vous prenez patience. Oui, je le ferai, aussi vrai que je m’appelle Seth Jones; seulement, ne perdez pas courage, ma petite Ina.»
Il lui cria ces derniers mots avec force, car le bateau glissait rapidement dans le courant.
La mère avait tout entendu et ne disait rien. Elle comprenait son malheur, et elle tomba à la renverse sur son siége. Les yeux de Marie brillaient comme ceux d’une tigresse en furie; elle ne cessait de lancer des regards d’indignation à Seth pour lui reprocher d’avoir abandonné sa nièce à son horrible sort. Mais elle ne parlait pas; elle était aussi immobile et aussi pâle qu’une statue. Seth la regardait avec des yeux de lynx, et ses prunelles ressemblaient à des charbons ardents; mais il était aussi calme que si rien ne s’était passé, et il fit bientôt sentir à tout le monde qu’il était né pour faire face à des événements aussi terribles que ceux-là.
Ils étaient alors au milieu du courant qu’ils descendaient rapidement, et l’obscurité était si grande qu’ils ne pouvaient même pas apercevoir les rives du fleuve.
IV
UNE MAISON DE MOINS ET UN AMI DE PLUS.
C’était le matin de la journée que nous venons de voir s’écouler. Le ciel était clair, et le jour s’annonçait comme un des plus beaux et des plus agréables de l’année. L’atmosphère était parfaite, et l’on éprouvait cette sensation particulière de bien-être et de vigueur que produit en nous le temps quand il est tout à fait beau.
Cette partie de l’État de New-York, dans laquelle se passent les premières scènes de ce drame de la vie des frontières, était à cette époque coupée et diversifiée par de nombreux cours d’eaux; la plupart étaient d’une largeur comparativement petite, mais quelques-uns étaient d’une grandeur considérable; on voyait sur leurs bords et dans les espaces qu’ils séparaient, des milliers d’acres de forêts épaisses et luxuriantes, tandis que, dans certains autres endroits, on trouvait des plaines d’une grande étendue entièrement privées de bois.
Ce jour-là donc, un cavalier longeait lentement un de ces endroits découverts qui était éloigné de quelques milles seulement de la maison d’Haverland. Au premier coup d’œil, on pouvait reconnaître qu’il venait de fort loin, car il paraissait fatigué, et le cheval qu’il montait semblait également épuisé. Notre cavalier était un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, portant le costume des chasseurs; et, quoiqu’il fût fatigué de sa longue course, l’attention qu’il apportait à ses moindres mouvements indiquait clairement qu’il n’était pas étranger à la vie des forêts. Son apparence prévenait en sa faveur; il avait de beaux yeux noirs, des cheveux bouclés, un nez aquilin et une bouche petite et finement dessinée. Une longue carabine luisante reposait sur le devant de sa selle, et il était prêt à s’en servir au premier moment opportun. Les flancs de son cheval fumaient et écumaient, et l’animal poursuivait son chemin avec une fatigue évidente.
A mesure que le jour baissait, le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande vigilance et un plus grand empressement. Il examinait soigneusement les bois et les cours d’eau qu’il traversait, comme s’il eût été en quête de la trace d’une habitation quelconque. Enfin, il parut satisfait comme s’il eût trouvé ce qu’il cherchait, et il activa le pas de sa monture.
«Oui, se disait-il, la maison du bûcheron ne peut être bien éloignée maintenant; je me souviens de ce cours d’eau et de ce bois là-bas; je dois pouvoir l’atteindre avant la nuit; allons, mon brave cheval, en avant! et du courage, car nous touchons au terme de notre voyage.»
Le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande vigilance.
Quelques instants après, il aperçut un petit ruisseau qui sautillait et écumait sur son lit rocailleux, et il entra dans la large percée qui conduisait à la clairière s’étendant devant la porte de la maison d’Haverland. Mais, quoiqu’il eût une idée assez exacte de la position où il se trouvait, il s’était grandement trompé sur la distance qui lui restait à parcourir, et la nuit était venue lorsqu’il approcha du ruisseau sur lequel nous avons vu s’embarquer les fugitifs. Il savait que ce cours d’eau conduisait directement à la maison qu’il cherchait, et il résolut de le suivre jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination. Sa marche se ralentit, car il fut souvent obligé de faire le tour des épaisses broussailles qui bordaient la rivière; et, quand il fut arrivé à un quart de lieue de la cabane d’Haverland, la nuit était déjà bien avancée.
«Allons, ma bonne bête, la course a été plus longue que je ne m’y attendais; mais nous touchons maintenant au terme de notre voyage. Tiens!... Qu’est-ce que cela signifie?»
Il avait poussé cette exclamation et cette interrogation en voyant briller tout droit devant lui une clarté lugubre qui s’élançait vers le ciel.
«Est-ce que la maison du chasseur serait en feu?... c’est impossible!... et cependant c’est bien dans sa direction!... Ciel! quelque malheur est arrivé!»
Agité par une émotion aussi violente que pénible, Éverard Graham (tel était le nom du cavalier) poussa rapidement son cheval vers l’endroit où brillait la clarté. En peu de temps, il s’en était approché aussi près qu’il avait osé le faire avec son cheval; il mit donc pied à terre, attacha sa monture, et marcha prudemment. La clarté était si forte, qu’il jugea nécessaire de choisir son chemin avec le plus grand soin.
Quelques instants suffirent pour lui faire tout comprendre.
La maison d’Haverland, dans laquelle il comptait passer la nuit, n’était plus qu’une gerbe de flammes, et une vingtaine d’ombres brunes sautaient et dansaient autour de ce feu effrayant, comme des démons dans une orgie de spectres.
Graham resta un instant pétrifié d’horreur et d’étonnement. Il s’attendait à voir les corps grillés d’Haverland et de sa famille, ou à entendre leurs cris d’agonie; il ne cessa pas de regarder, mais il fut convaincu, ou qu’ils avaient été massacrés ou qu’ils s’étaient enfuis, car rien ne révélait leur présence. Il ne pouvait penser qu’ils eussent pu s’échapper, et il fut porté à croire qu’ils avaient été tués par le tomahawk ou qu’ils avaient péri dans les flammes.
Ce spectacle était effrayant et n’avait presque rien de terrestre; la petite maison petillait et craquait sous une masse de flammes dévorantes qui jetaient des lueurs bizarres dans la clairière et répandaient sur les lisières de la forêt une lumière presque aussi grande que celle du soleil en plein midi; les vingt individus aux couleurs sombres sautaient et dansaient avec une joie sauvage, et autour de cette scène régnait une vaste solitude qui entourait tout comme un océan de ténèbres.
Les flammes diminuèrent peu à peu et les bois semblèrent s’enfoncer dans l’obscurité. Les sauvages cessèrent leurs cris et bientôt même ils disparurent.
L’habitation qui, jusqu’alors, avait paru une masse de flammes étincelantes, n’était plus qu’un amas de charbons et de cendres à moitié éteints qui brillaient d’une rougeur ardente au milieu de l’obscurité.
Une heure ou deux plus tard, on aurait pu voir un individu qui se glissait furtivement et silencieusement autour de ces ruines fumantes. La lueur expirante de l’incendie lui donnait l’air d’un fantôme et on aurait pu le prendre pour l’ombre de quelque habitant de la cabane. Il s’arrêtait de temps en temps et écoutait comme s’il eût espéré entendre le bruit des pas d’une autre personne; puis il recommençait de nouveau sa marche de spectre autour des ruines. Plusieurs fois il s’arrêta pour regarder dans le brasier, comme s’il eût supposé que les os blanchis de plusieurs êtres humains allaient frapper sa vue; mais il reculait bientôt et restait immobile, plongé dans d’horribles et pénibles pensées. C’était Éverard Graham qui cherchait les restes d’Haverland et de sa famille.
«Je ne vois rien, se disait-il, et il est probable qu’ils se seront échappés, ou peut-être leurs corps se calcinent-ils en ce moment dans cet amas de charbons; cependant quelque chose me dit qu’ils n’y sont pas, et s’ils ne sont pas là, que peuvent-ils être devenus?... Comment ont-ils pu se soustraire à la cruelle vengeance de leurs barbares ennemis? Qui peut les avoir avertis?... Ah! mon Dieu! malgré la vive espérance que je ressens, mon bon sens me dit qu’il n’y a aucun motif pour le supposer. Oh! combien est triste le sort de ceux qui dans ces temps ne sont pas protégés.
--C’est vrai, par ma foi!»
Graham tressaillit, comme si on lui avait tiré un coup de fusil, et il regarda avec inquiétude autour de lui. A quelques pas, il aperçut la silhouette d’un homme qui restait immobile et qui avait l’air de le contempler.
«Et qui êtes-vous, demanda-t-il, vous qui apparaissez ici dans un pareil moment?
--Je suis Seth Jones, du New-Hampshire. Et qui pouvez-vous être aussi, vous, qui arrivez dans un si mauvais moment?
--Qui je suis?... Je suis Éverard Graham, un ami de l’homme dont la maison est en ruine et qui, je le crains, a été massacré avec sa famille.
--C’est bien; mais ne parlez pas si haut. Il peut y avoir d’autres oreilles aux alentours; venez par ici, il n’est pas probable que nous soyons remarqués.»
Tout en disant ces mots, il s’enfonça dans l’obscurité où Graham le suivit. Il eut d’abord quelques légers soupçons; mais l’accent et la voix de l’étranger le rassurèrent, et il continua sa route avec lui, sans méfiance et sans hésitation.
«Vous dites que vous êtes un ami d’Haverland? murmura Seth à voix basse.
--Oui, je l’ai connu avant qu’il vînt s’établir ici; c’était un intime ami de mon père; je lui avais promis de lui faire une visite aussitôt que je le pourrais, et j’étais venu dans cette intention.
--C’est bien, mais vous avez choisi un bien mauvais moment, je crois.
--Oui, certes; mais si j’avais voulu attendre que la tranquillité régnât partout, ma visite ne se serait probablement jamais faite.
--Quant à cela, c’est bien possible.
--Mais permettez-moi de vous demander si vous savez quelque chose sur la famille?
--Je puis en savoir quelque chose, puisque j’étais par ici au moment même de l’événement.
--Sont-ils captifs, ou ont-ils été tués?
--Ni l’un ni l’autre.
--Est-il possible qu’ils aient échappé?
--Parfaitement: je les ai aidés moi-même à s’enfuir.
--Dieu soit loué, et où sont-ils?
--En bas de la rivière, à l’un des établissements....
--Est-ce bien loin d’ici?
--A trois ou quatre lieues, peut-être.
--Bien! hâtons-nous d’aller vers eux, ou permettez-moi de prendre congé de vous, car je n’ai rien qui puisse me retenir ici.
--Volontiers, répondit Seth qui fit un pas en avant; mais j’oubliais de vous dire que la jeune fille est avec les Indiens. Je n’avais pas encore pensé à vous informer de ce triste événement.»
Graham tressaillit. Il maîtrisa cependant son émotion et fit un violent effort pour demander à son compagnon:
«Mais quelle est la tribu qui a pris Ina?
--Celle de ces infernaux Mohawks, je crois.»
Et Seth lui raconta les incidents qu’on a lus dans le chapitre précédent; il ajouta cependant que les parents et la tante de la jeune fille étaient en sûreté. Il les avait accompagnés lui-même jusqu’à l’établissement voisin, où il les avait laissés sains et saufs et s’était hâté de revenir au lieu du sinistre où il était arrivé en même temps que Graham. Il lui dit qu’il l’avait d’abord pris pour un sauvage et que le voyant seul, il s’était disposé à lui tirer un coup de fusil; mais, qu’en l’entendant se parler à lui-même, il avait bientôt découvert qu’il avait à faire à un blanc.
«Et quel motif vous amène ici? lui demanda Graham.
--Belle question, par ma foi!... Quel motif me ramène ici? c’est le même, je suppose, que celui qui vous a fait venir vous-même. Je veux retrouver Ina, cette jolie fille....
--Ah!... Pardonnez-moi, monsieur, je suis bien aise d’apprendre cela, et je suis déjà disposé à confesser que cette raison est pour ainsi dire la seule qui m’ait amené ici.
--Puisque vous étiez venu seul pour aller à son secours, je présume que vous espérez la reprendre assez facilement, et je pense que vous avez une plus grande chance de réussir, si un autre joint ses efforts aux vôtres.
--C’est exactement mon avis; donnons-nous la main.»
Et ces deux hommes qui se donnaient ainsi une poignée de main de la façon la plus amicale, si l’obscurité ne les eût pas empêchés de se voir, auraient pu lire sur le visage l’un de l’autre une radieuse expression de sympathie. Ils s’enfoncèrent plus loin dans le bois et continuèrent leur conversation.
Les Indiens qui avaient pris Ina étaient, comme Seth l’avait pensé, des guerriers de la tribu des Mohawks. Cette tribu elle-même faisait partie des Cinq-Nations réunies: les Senecas, les Cuyugas, les Onondagas, et les Oneidas devenus tout à fait célèbres dans l’histoire. Les Français les appelaient Iroquois et les Hollandais Maguas, tandis qu’en Amérique on les désigne sous le nom de Mingoes ou Agamuschim, ce qui veut dire Peuples-Unis. Les Mohawks ou Wabingi vécurent d’abord seuls et indépendants. Les Oneidas se joignirent ensuite à eux, et leur exemple fut suivi par les Onondagas, les Senecas et les Cuyugas. Au commencement du siècle dernier les Tuscaroras du Sud entrèrent dans l’union et la confédération fut nommée les Six-Nations, quoique encore aujourd’hui on l’appelle parfois les Cinq-Nations. Elles étaient naturellement solidaires, et celui qui déclarait la guerre à une tribu les avait toutes contre lui. Elles formaient une confédération formidable et la révolution montra de quelles actions elles étaient capables, lorsqu’elles étaient excitées par les Anglais. Durant la guerre de pillage et de rapine qui se prolongea tant sur la vieille frontière, les colons blancs usèrent principalement de stratagème pour déjouer leurs adversaires, et c’était par ce moyen seul que Seth espérait arracher Ina de leurs mains.
V
SETH TROUVE LA PISTE ET IL LA QUITTE.
«Ce sont ces Mohawks, dites-vous, qui l’ont enlevée? remarqua Graham après une pause.
--Oui.
--Les avez-vous aperçus?
--J’accourus aussi vite que possible, et ils s’en allaient au moment où j’arrivais, j’en ai aperçu un ou deux, et j’ai pensé que c’étaient les Mohawks. Quoi qu’il en soit, je ne fais aucune différence, que ce soit les Mohawks, les Oneidas, ou toute autre tribu des Cinq-Nations, peu importe; tous ces Indiens sont de vraies canailles, et tous sont capables de voler la fille d’un blanc.
--Je suis de votre avis; nous aurons les mêmes difficultés à surmonter d’un côté comme de l’autre. Maintenant, il ne s’agit point de discuter si l’on essayera de sauver Ina, mais de savoir comment on s’y prendra. J’avoue que je suis dans l’embarras. Ces Mohawks sont excessivement rusés.
--Oui.
--Mais aussi, vous le savez, si nous parvenions à les tromper, nous ne serions pas les premiers blancs auxquels reviendrait cet honneur.
--C’est encore vrai. Laissez-moi seulement réfléchir pendant une minute.»
Graham cessa de parler, tandis que Seth semblait plongé dans des pensées profondes et sérieuses. Tout à coup, relevant la tête, il dit:
«Je le tiens!
--Quoi? Le plan que nous devons suivre?
--Je crois que je le tiens.
--Eh bien! dites-le.
--Voici: nous devons aller à la recherche de la fille d’Haverland, il n’y a pas à balancer.»
Malgré la tristesse qui s’était emparée de Graham, le pauvre jeune homme ne put s’empêcher de rire aux éclats en remarquant le ton sérieux avec lequel Seth lui avait dit ces paroles.
«De quoi riez-vous? demanda Seth assez piqué.
--Eh bien! je croyais que depuis longtemps nous étions arrivés à cette conclusion.
--Je ne le savais pas; nous avions donc conclu! Quoi qu’il en soit, j’ai encore réfléchi.... Qu’y a-t-il là-bas?... Une autre maison qui brûle?»
Graham regarda dans la direction indiquée, et il s’aperçut que c’était le jour qui paraissait. Il le fit remarquer à son compagnon.
«Tiens, c’est vrai! voilà le jour; j’en suis bien aise, car nous avons besoin de lumière.»
Le soleil parut bientôt au-dessus de la forêt et répandit un torrent de lumière dorée sur les bois et les cours d’eau. Les oiseaux faisaient éclater leur chant matinal dans chaque partie de la forêt, et toute la nature paraissait aussi gaie, aussi souriante que si aucun acte barbare n’avait été commis pendant la nuit. Aussitôt qu’il fit suffisamment clair, Seth et Graham se dirigèrent vers la rivière.
«Comme nous nous mettrons bientôt en campagne, dit notre jeune homme, je vais donner quelques soins à mon cheval que j’ai amené avec moi. Il est à quelques pas d’ici, et je serai de retour dans un instant.»
Et, tout en disant cela, il disparut dans le bois. Il trouva son cheval harassé et endormi sur le sol; il lui ôta le lien qui le retenait, et comme il pouvait trouver là une nourriture abondante dans de petites pousses jeunes et tendres et dans une herbe luxuriante, il lui ôta sa selle et sa bride, et lui laissa liberté entière jusqu’à son retour; il courait le risque de ne jamais le retrouver, mais il se confia en sa bonne étoile. Cela fait, il retourna vers son compagnon, qu’il trouva appuyé sur sa carabine, l’air pensif et le regard tourné vers la rivière qui coulait rapidement devant lui. Graham le regarda un moment avec curiosité et lui dit:
«Je suis prêt, Seth, et vous?»
Seth se retourna sans dire un mot et s’avança vers la clairière. Lorsqu’ils arrivèrent devant les ruines de la maison, ils s’arrêtèrent tous les deux, et Seth dit à voix basse:
«A l’œuvre, il faut trouver leur piste.»
Ils baissèrent la tête vers le sol et tournèrent autour de la clairière; tout à coup Graham s’avança rapidement, fit quelques pas dans le bois, puis s’arrêta et s’écria:
«Seth, la voici!»
Ce dernier se hâta de se rendre auprès de son ami; il se baissa un moment, inspecta le sol des yeux en avant et en arrière, et répondit:
«C’est bien là leur piste; ils ne l’ont pas beaucoup dissimulée ici, mais je crois qu’il nous faudra ouvrir nos yeux bien grands pour la suivre, quand nous serons plus avancés dans le bois.
--C’est probable, maintenant que nous tenons le point de départ; il faut prendre nos dispositions; vous ouvrirez la marche en suivant ces traces.
--Ne pourriez-vous pas le faire vous-même? demanda Seth en le regardant dans le blanc des yeux.
--Pas si bien que vous; je vous ai vu très-peu de temps, mais je suis sûr que vous connaissez la forêt beaucoup mieux que moi.
--J’ai quelque expérience des combats, mais très-peu pour suivre la piste de l’ennemi à travers une solitude comme celle-ci.
--Ne dites pas cela, c’est là-dessus que nous ne serions pas d’accord. C’est moi qui ai toujours suivi les tories ou les habits rouges pour le vieux colonel Allen, et je me rappelle qu’une fois.... mais je pense que ce n’est pas le moment de raconter des histoires, je n’ai pas assez de temps; toutefois, je puis dire, quoique peut-être je ne devrais pas m’en vanter, que je puis suivre le premier Peau-Rouge venu aussi loin qu’il lui plaira d’aller, sans m’inquiéter des peines qu’il pourrait prendre pour cacher sa piste. Vous le voyez, si j’entreprends de suivre celle-ci, c’est que j’ai l’habitude de tenir mon nez sur le sol, mais comme je ne pourrai probablement pas voir tous les dangers qui nous menaceront, ce sera votre affaire; vous vous tiendrez sur mes talons, et vous ferez voyager vos yeux tout autour de nous.
--Je tâcherai de bien remplir mon rôle; cependant, j’espère que vous m’aiderez un peu.
--Je vous aiderai autant que je pourrai en vous disant où ces démons ont passé; maintenant, en route; j’ai promis à Haverland que je ne me représenterais pas devant lui tant que je ne pourrais pas lui donner des nouvelles de sa fille, et, je le jure, je tiendrai ma parole.
--Allons, en avant!»
Et Seth partit d’un pas rapide. Il se tenait légèrement penché en avant, et son œil gris et perçant interrogeait continuellement le sol. Graham le suivait à quelques pas en arrière; il avait le canon de sa carabine passé sous son bras gauche et la crosse dans sa main droite, de façon à être prêt à faire feu au premier signal.
Les traces que Seth Jones suivait étaient bien faibles; elles eussent été tout à fait invisibles pour un observateur moins exercé. Les Indiens, quoiqu’ils eussent peu de crainte d’être suivis, étaient cependant trop rusés et avaient trop d’expérience pour négliger aucune précaution qui pût mettre en défaut les ennemis disposés à les suivre. Ils étaient partis selon l’habitude indienne, à la file, c’est-à-dire que chacun d’eux marchait sur la piste de celui qui le précédait, de sorte qu’en regardant à terre on était porté à croire qu’un seul sauvage avait passé en cet endroit. Ina avait été forcée de voyager de cette façon, et plus d’une fois, lorsque par inadvertance elle avait fait un faux pas, un coup terrible lui avait rappelé son devoir; les feuilles portaient si peu l’empreinte d’une pression, elles étaient si peu foulées et si peu dérangées, qu’en se baissant et en examinant avec soin le terrain, on voyait à peine les traces que les mocassins y avaient laissées; on reconnaissait difficilement qu’une feuille était dérangée ou qu’une petite branche n’avait pas encore repris la position qu’elle occupait avant d’avoir été pliée par le pied d’un être humain. Ces légers indices, il est vrai, ne pouvaient cependant échapper à l’œil exercé du pionnier; ils étaient aussi visibles pour lui que les empreintes d’un pied sur un chemin poudreux. Tout à coup Seth s’arrêta, releva la tête, et, se tournant vers Graham, dit:
«Nous gagnons du terrain.
--Ah! vraiment!... Que je suis heureux de l’apprendre!... Quand pourrons-nous les atteindre?
--Je ne saurais le dire au juste, mais il faudra encore du temps; ils vont d’un assez bon pas, et ils ne se sont arrêtés que de temps à autre la nuit dernière pour laisser reposer Ina. Dieu les damne, ces chiens! elle aura besoin de se reposer plus d’une fois avant d’en avoir fini avec eux.
--Ne pouvez-vous estimer leur nombre?
--Ils sont à peu près une vingtaine, des meilleurs guerriers mohawks. Je puis affirmer cela d’après leurs traces.
--Comment cela? On n’en voit qu’une, cependant.
--Naturellement, mais j’ai mes petites indications à moi.
--Avez-vous faim?
--Pas du tout; je puis rester sans manger jusqu’à l’après-midi sans le moindre inconvénient.
--Je puis attendre aussi; veillez bien, et en avant!»
Seth s’enfonça de nouveau dans les bois, et les deux amis poursuivirent leur voyage comme auparavant.
Le soleil était déjà haut sur l’horizon; ses rayons brillants perçaient les voûtes de la forêt en plusieurs endroits, et ils pénétraient parfois en flots dorés jusque sur le sentier que suivaient nos voyageurs.
Après avoir traversé quelques petits ruisseaux limpides où ils purent reconnaître que ceux qu’ils poursuivaient avaient étanché leur soif en passant, ils rencontrèrent des daims effrayés qui s’élançaient en avant, s’arrêtaient et regardaient avec étonnement, puis reprenaient de nouveau leur course dans leurs domaines solitaires. Graham eut de la peine à résister à la tentation d’abattre un de ces animaux, surtout lorsqu’il commença à sentir les premiers aiguillons de la faim; mais il connaissait trop le danger qu’il y avait à hasarder un coup de fusil, qui pouvait attirer sur eux en un instant leurs plus mortels ennemis.
Tout à coup Seth s’arrêta et éleva la main.
«Qu’est-ce que cela signifie?... dit-il en regardant sur le côté de la piste.
--Quoi donc? demanda Graham en s’approchant de lui.
--La piste se partage ici. Ils doivent s’être séparés en deux bandes, mais je ne puis deviner pourquoi.
--N’est-ce pas une ruse pour dérouter ceux qui pourraient les poursuivre?
--Oui, c’est cela; mais écoutez! Vous allez suivre la principale piste, tandis que moi je prendrai celle de côté et nous verrons bientôt.»
Graham fit ce qu’il lui ordonnait, quoiqu’il eût beaucoup de peine à suivre les traces des fugitifs, mais c’était une ruse; comme ils s’y étaient attendus, les deux pistes se réunissaient quelques pas plus loin.
«Il faut bien prendre garde à ne pas être déroutés par ces stratagèmes, remarqua Seth. Je dois surveiller le terrain de plus près, ayez l’œil bien ouvert pour que je ne fasse pas la culbute dans un nid de frelons.»
Ils s’avancèrent alors avec prudence et rapidité; vers le milieu de l’après-midi, ils s’arrêtèrent au bord d’une rivière d’une largeur considérable. Seth sortit de ses poches quelques beaux quartiers de venaison séchés qu’il avait apportés avec lui de l’établissement, et nos deux amis firent un bon repas. Cela fait, ils se relevèrent et se mirent en route.
«Voyez cela, dit Seth en montrant le milieu de la rivière; observez cette pierre, et remarquez comme elle est placée; voyez-vous à côté l’empreinte du mocassin? L’un d’eux a fait ici un faux pas, soyons prudents!»
Il entra dans l’eau et traversa la rivière suivi de Graham. Lorsqu’ils furent de nouveau sur la terre ferme, les ombres du soir commençaient à s’amasser sur la forêt; déjà les oiseaux avaient cessé leurs chants; il y avait cependant une lune brillante, si brillante même, qu’ils résolurent de continuer leur poursuite.
Leur marche alors se ralentit beaucoup, car Seth était obligé de faire grande attention pour conserver la piste, et s’il n’y avait pas eu dans le bois quelques clairières où ils pouvaient voir aussi bien qu’au milieu du jour, ils auraient été forcés d’attendre jusqu’au matin. Plusieurs fois Graham fut obligé de s’arrêter tandis que Seth se traînait sur les mains et sur les genoux pour découvrir la trace des Indiens. Ils ne trouvèrent aucun signe qui indiquât que les fugitifs avaient campé, et ils jugèrent d’après cela que leurs ennemis avaient l’intention d’atteindre leur tribu avant de se reposer, ou qu’ils étaient cachés quelque part dans le voisinage. Cette dernière supposition était la plus vraisemblable, et la prudence exigeait qu’ils fussent toujours sur leurs gardes.
Tout à coup Graham s’aperçut que les arbres paraissaient plus petits et plus clairsemés, comme aux approches d’une grande clairière. Il appela l’attention de Seth sur cette particularité et ils furent du même avis. Quelques minutes plus tard, ils entendirent le bruit d’un torrent et ils se trouvèrent bientôt sur les bords d’une grande crique formée par une rivière. Le courant était très-rapide; mais ils n’hésitèrent pas à se jeter au milieu des flots qu’ils traversèrent à la nage. La nuit était douce et agréable, ils ne souffrirent donc guère de ce bain forcé, qui mouilla leurs vêtements et les rendit collants; mais l’exercice de la marche leur rendit bientôt une chaleur suffisante.
En remontant sur la berge, ils se trouvèrent dans une plaine immense et pour ainsi dire sans bornes, où la piste semblait les conduire.
«Allons-nous traverser ce grand espace? demanda Graham.
--Je ne vois pas d’autre chemin; mais nous ne pouvons suivre le bord de l’eau, car nous aurions à faire quelques centaines de lieues, tandis qu’en marchant devant nous, il nous sera facile d’atteindre l’extrémité de la plaine.»
Et cela était vrai, du moins en ce qui concernait la dernière partie de son assertion. La plaine qu’ils avaient devant eux était, selon toute apparence, une prairie d’une très-grande longueur, et d’une largeur comparativement petite. On pouvait distinguer fort bien la ligne sombre des bois qui formait la limite opposée et elle ne paraissait pas être à plus d’une heure de marche.
«Je ne vois pas d’autre chemin, répéta Seth en se parlant à lui-même, et s’il faut traverser cette plaine, ce n’est pas une petite affaire, j’en réponds!
--Ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’au matin? demanda Graham.
--Pourquoi?
--Nous pouvons courir quelque danger pendant la nuit.
--Et pensez-vous donc que nous traversions facilement la plaine pendant le jour? Nous servirions tout simplement de cible aux Indiens qui auraient l’idée de nous tirer dessus!
--Ne pouvons-nous en faire le tour?
--Ne vous ai-je pas dit que cette prairie s’étendait à des centaines de lieues de chaque côté; il nous faudrait trois ans pour faire la moitié de ce que vous dites!
--Je ne savais pas que vous m’eussiez donné un renseignement aussi intéressant; mais, puisque tel est le cas, il ne nous reste naturellement rien autre à faire que d’avancer sans perdre notre temps à jaser.
--La piste est assez droite, dit Seth en se retournant et en regardant la terre: je ne doute pas qu’elle ne conduise en ligne directe à l’autre extrémité. Je l’espère, parce que ce serait très-commode.
--Vous m’aiderez à faire le guet, dit Graham, car vous n’aurez pas besoin d’examiner le terrain aussi souvent, et nous devons avoir l’œil partout.»
Comme on peut facilement se le figurer, nos deux amis, quoique chasseurs pleins d’expérience, avaient fort mal calculé la distance qui les séparait de l’extrémité de la prairie. Il était minuit lorsqu’ils l’atteignirent.
Tout était silencieux comme la mort, lorsqu’ils entrèrent prudemment et furtivement dans le bois.