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UN
VOYAGE BOTANIQUE
AU
SAHARA

PAR
JEAN MASSART
Professeur à l’Université de Bruxelles
Assistant à l’Institut botanique

[Décoration]

GAND
IMPRIMERIE C. ANNOOT-BRAECKMAN, AD. HOSTE, SUCCr
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1898

Extrait du Bulletin de la Société royale de botanique de Belgique, tome XXXVII (1898), première partie.

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UN
VOYAGE BOTANIQUE
AU
SAHARA.

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AVANT-PROPOS.

Un subside du Gouvernement belge m’a permis de séjourner dans le Sahara algérien, pendant le printemps de l’année 1898, avec mon excellent ami M. A. Lameere, professeur de zoologie à l’Université de Bruxelles.

Nous nous proposions d’étudier la faune et la flore. Le mois d’avril fut consacré en entier à l’exploration de Biskra et de ses environs. Un séjour préparatoire à Biskra devrait être recommandé à tous ceux qui désirent entreprendre un voyage scientifique dans le Sahara. Le désert y est très varié : rivières taries, sables amoncelés en hautes dunes, rochers fendus par la chaleur, grandes plaines couvertes d’une croûte de sel, alluvions caillouteuses ou limoneuses.... aucun terrain n’y fait défaut. L’oasis elle-même, exploitée par les indigènes, est moins monotone qu’ailleurs : les dattiers plantés au hasard en un désordre pittoresque, abritent une nombreuse flore adventice. Enfin, avantage inappréciable, Biskra est en communication facile avec le monde civilisé. Combien de fois ne nous sommes-nous pas trouvés devant des plantes que nous ne parvenions pas à déterminer ! Heureusement, M. Battandier, le savant botaniste d’Alger, avait bien voulu nous engager à lui soumettre toutes les espèces douteuses, et grâce à son inépuisable obligeance, les déterminations nous parvenaient en quatre ou cinq jours.

Un mois suffit à peine pour nous familiariser avec le désert qui entoure Biskra. Une petite caravane est équipée, et nous voilà en route à travers le désert. D’abord, par le chott Melrhir et le lit desséché de l’oued Rirh, jusqu’à Tougourt. D’ici nous faisons un grand détour vers l’Est à travers les sables du Souf. Rentrés à Tougourt, nous reprenons notre marche vers le Sud pour atteindre Ouargla. A partir de cette dernière ville, nous passons sur le désert pierreux dont nous ne sortons qu’à Laghouat, après avoir traversé une curieuse région rocheuse, presque plane, parsemée de larges fonds argileux, les daya.

C’est à Laghouat que devait se terminer, dans notre projet primitif, le voyage dans le désert. Mais la vie un peu aventureuse que nous menons depuis quelques semaines présente à nos yeux tant de charmes, qu’au lieu de revenir directement vers Alger nous préférons gravir un chaînon latéral du Grand-Atlas, pour descendre de nouveau dans le désert à Bou- Saada. Enfin, après 46 jours de voyage, nous retrouvons à Bordj-bou- Arreridj le chemin de fer qui nous ramène à Alger.

De nombreux naturalistes ont fait connaître dans tous ses détails la flore de Biskra. Aussi me contenterai-je, dans les pages qui suivent, de décrire en botaniste l’itinéraire que nous avons suivi dans le désert.

Coxyde, le 21 août 1898.

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=1. — Les déserts salés et les oasis de l’oued Rirh.=

Tout au commencement d’avril, quand nous faisions nos premières promenades aux environs de Biskra, il nous semblait que jamais nous n’y resterions un mois, que ces grandes plaines sèches, ces montagnes pelées et ces oasis trop bien entretenues ne nous intéresseraient pas au delà de quelques jours. Mais à mesure que nous allions, pénétrant davantage le secret de cette aridité, l’intérêt s’éveillait, la monotonie de la nature s’animait de plantes et d’insectes restés inaperçus ; et c’est à regret que nous avons vu approcher le jour fixé pour le départ.

Aujourd’hui donc, 1er mai, la petite caravane a quitté l’Hôtel de l’Oasis. Nous sommes montés sur des mulets. Un troisième mulet porte notre guide, Abdallah ben Ahmed, un Biskri qui nous rendra de grands services pendant tout notre voyage, tant comme guide qu’en qualité d’intendant et de cuisinier. Les deux chameliers et le muletier vont à pied. Les bagages sont sur trois chameaux. Ont-ils l’air dépaysé, ces animaux, avec leur chargement hétéroclite où les objets les plus disparates sont ficelés côte à côte. Le plus vigoureux porte nos effets personnels enfermés dans des malles et des valises ; en outre, des livres, des instruments de toute espèce, depuis les microscopes et les thermomètres jusqu’aux pinces à insectes, et surtout d’innombrables bocaux de verre remplis d’alcool, que l’amble du chameau secoue avec un cliquetis peu rassurant. Un autre a toute une charge de conserves : nous devons emporter notre nourriture pour tout un mois, car d’ici à Laghouat nous pourrons à peine nous procurer quelques œufs et un peu de lait, de temps en temps. Par dessus l’énorme couffe en sparterie toute bondée de boîtes en fer-blanc, on a empilé la presse pour la préparation des plantes d’herbier, et les paniers dans lesquels nous rapporterons une collection de plantes typiques du Sahara, séchées dans leur attitude normale ; ces échantillons sont destinés au Jardin botanique de Bruxelles. Ajoutons-y encore le fusil et les multiples filets qui serviront à la capture des animaux. Le troisième dromadaire — les chameaux d’ici n’ont qu’une seule bosse — porte, outre l’orge des mulets et la nourriture pour nos gens, deux grandes caisses avec des bouteilles d’eau de « table » : nous avons été prévenus que très souvent l’eau du désert sera tellement mauvaise que nous ne pourrons pas la boire, même après l’avoir fait cuire. Deux outres se balancent contre les flancs de la bête. Ces outres ne sont autre chose que des peaux de bouc, soigneusement tannées et goudronnées, encore couvertes de leurs poils. On y versera chaque matin la provision quotidienne.

Pendant près d’une heure, nous cheminons dans l’oasis de Biskra. Elle est arrosée par une rivière, l’oued Biskra, qui descend des montagnes situées au Nord. Un barrage établi en amont de la ville détourne vers les jardins toute l’eau de l’oued. Jusqu’à ce soir nous longerons l’oued, avec ses berges coupées à pic, mais dont le lit caillouteux, large de plus d’un kilomètre, ne renferme pas une goutte d’eau. A mesure que nous en descendrons le cours, nous verrons le lit se rétrécir entre les berges de moins en moins hautes, et finalement les derniers vestiges de la rivière s’évanouir parmi les sables. Tel est, à part une seule exception, le sort de toutes les rivières qui s’engagent dans le Sahara. Même si elles n’étaient pas employées à irriguer les cultures, pourraient-elles traverser ce pays brûlant, sans pluies régulières, sans sources, où rien ne vient réparer les pertes incessantes qu’elles subissent de la part de l’infiltration et de l’évaporation ! Affaiblies par les saignées successives, absorbées par le désert, les rivières, quelque puissantes qu’elles fussent au début, ne tardent pas à disparaître sans retour. Et l’on a ici le spectacle paradoxal de cours d’eau qui deviennent de plus en plus maigres lorsqu’on s’éloigne de leur source, de fleuves qui n’ont pas d’embouchure. Le Nil seul traverse toute la largeur du Sahara ; mais que reste-t-il en Égypte des énormes masses d’eau que le Haut-Nil enlève à la grande forêt africaine !

De même que « l’Égypte est un présent du Nil », l’oasis de Biskra est un présent de l’oued, qui se sacrifie pour elle jusqu’à la dernière goutte. Combien les procédés de culture dans les oasis sont différents de ceux qu’on utilise chez nous ! Dans ces pays-ci, où les pluies sont rares et inconstantes, l’agriculture n’est possible que grâce aux arrosements. Imaginez tous les champs, quels qu’ils soient, — orge, légumes, fourrages, — coupés de rigoles communicant avec le canal qui côtoie la pièce de terre. Chaque jour le propriétaire vient lever les petits barrages afin de laisser l’eau se répandre sur le terrain. Rien de plus étrange qu’un champ d’orge ou un carré d’ognons complètement inondé et transformé pour quelques heures en un étang. La limite du champ est d’une netteté absolue : partout où le sol a été abreuvé, les graines ont germé et la récolte sera abondante ; — à quelques centimètres de là, la terre ne montre pas le fendillement caractéristique de l’irrigation, et les semences n’ont pas levé : c’est le désert.

Pour les Dattiers, le procédé de culture est le même. Au pied de chaque arbre on creuse une large fosse dans laquelle est amenée l’eau d’un canal. Pour arriver à arroser ainsi les 150,000 Palmiers qui composent l’oasis de Biskra, il a fallu créer un système de rigoles d’une complication inouïe ; aussi une promenade dans les jardins n’est-elle qu’une suite de sauts.

Que font là-haut ces hommes perchés au milieu des palmes ? Ils s’occupent de polliner leurs Dattiers. Afin d’assurer la fécondation des régimes femelles, les Arabes sont obligés de grimper sur les arbres pour insérer dans chaque inflorescence femelle quelques rameaux d’un régime mâle. Le pollen s’échappe des anthères et glisse parmi les fleurs femelles.

Chaque Dattier est exclusivement mâle ou femelle. Si on semait les noyaux, on obtiendrait environ par moitié des mâles et des femelles, et comme il faut au moins dix ans pour qu’un Dattier de semis porte des fleurs, le sol aurait été occupé pendant tout ce temps par des individus mâles inutiles. Aussi, pour établir de nouvelles plantations ou pour remplacer les individus trop vieux, a-t-on soin d’utiliser les jeunes pousses qui naissent au bas des arbres à fruits. De cette façon on est sûr de n’avoir que des femelles. Pour en féconder plusieurs centaines il suffit d’un seul mâle ; du reste, on peut, pour quelques sous, acheter au marché un régime de fleurs à pollen.

Le bouturage permet également de conserver la pureté des races. Depuis ces dernières années, les Arabes attachent une grande importance à ne planter que les variétés les plus productives. Le Dattier (Phoenix dactylifera) compte plusieurs centaines de variétés qui se distinguent autant par la vigueur, le port et le feuillage que par les caractères du fruit : il y a des dattes sèches et des dattes « grasses », c’est-à-dire ne séchant jamais complètement ; il y en a qui doivent être consommées sur place et d’autres qui se prêtent à l’exportation... La patrie de cet arbre est inconnue : c’est certainement une plante introduite dans le Sahara, où elle ne vit nulle part à l’état sauvage. Mais de même que le chameau, lui aussi d’origine étrangère, le Dattier semble s’être merveilleusement adapté au climat du Grand Désert. Tout terrain lui est bon. Toute eau, quelque salée qu’elle puisse être, lui convient pourvu qu’elle soit abondante. Il supporte impunément les gelées de − 5° ou − 7° qui surviennent fréquemment ici en hiver. Il ne craint pas les ardeurs de l’été, lorsque l’air, à l’ombre, atteint une température de 50°, et que les feuilles directement exposées au soleil s’échauffent encore davantage. Bien plus, il lui faut ces fortes chaleurs pour mûrir ses fruits : on ne le cultive avec succès que dans les régions où, plusieurs mois de suite, le thermomètre monte chaque jour au delà de 40°. Le Dattier, dit un proverbe arabe, doit avoir les pieds dans l’eau et la tête dans le feu.

L’adaptation du Dattier au climat saharien est plus apparente que réelle : nulle part il n’existe à l’état subspontané. Or, remarquons que les dattes constituent le fond de la nourriture des Indigènes et que chaque caravane laisse derrière elle une traînée de noyaux. Seulement ceux-ci ne germent jamais, ou si à la faveur d’une saison exceptionnellement humide, il donnent une plantule, elle est guettée par la prochaine sécheresse. Il est bien vrai que sa racine s’enfonce rapidement dans le sol à la recherche d’eau, mais la plante sera néanmoins brûlée par le soleil avant qu’elle ait pu atteindre la nappe souterraine. En réalité, le Dattier ne peut habiter le Sahara que grâce à la protection de l’homme, et comme tant d’autres plantes cultivées que la domestication a rendues douillettes, ce Palmier s’éteindrait aussitôt si l’homme cessait de s’occuper de lui.

Sous le couvert des Palmiers, on cultive beaucoup d’arbres qui dans d’autres pays réclament le plein soleil : Oliviers, Figuiers, Orangers, Grenadiers, etc. (Voir phot. 4.) Un coup d’œil par dessus les murs en terre garnis d’épines de Jujubier, qui entourent les jardins, nous montre suspendus aux branches des Figuiers, des chapelets de petites figues desséchées.

Les Arabes ont appris que certaines variétés de figues ne mûrissent que si elles sont visitées par un Hyménoptère, le Blastophaga grossorum. Cet Insecte se développe de préférence dans les fruits, petits et peu savoureux, d’une race particulière de Figuiers, le « Dokkar ». Les Arabes cueillent ces figues avant la complète maturité, au moment où des légions d’insectes ailés vont en sortir. Les Dokkar sont ensuite enfilés en chapelets et attachés aux Figuiers, dans le voisinage des jeunes fruits qui ont besoin des Blastophaga. Trompés par l’analogie apparente de cette opération et de celle qui amène la fécondation du Dattier, les Arabes donnent aux Dokkar le nom de « figues mâles. »

On a vu plus haut que l’absence de pluies régulières a forcé les habitants à établir leurs cultures dans les seuls endroits où elles peuvent être irriguées chaque jour. Les villages disséminés au milieu des Palmiers portent, eux aussi, l’empreinte d’un climat aride au ciel toujours serein. Les maisons, blanchies à la chaux, sont bâties en « tob », briques de boue simplement séchées au soleil ; nulle part on ne voit de gouttière ; au lieu de toits inclinés, des terrasses. (Voir phot. 3). Il suffirait de quelques fortes averses pour détremper et délayer tout un village. En revanche, si les habitations n’ont pas besoin d’être protégées contre la pluie, on s’applique avec des soins minutieux à les garantir du soleil : pas de fenêtres qui laisseraient entrer les flots de lumière et de chaleur ; — d’étroites meurtrières par lesquelles les rayons ont peine à se glisser.

Nous voici hors de l’oasis, dans le désert salé où nous voyagerons pendant quatre jours, d’ici à Tougourt. Autour de nous, dans le lointain, des sites qui nous sont devenus familiers. C’est d’abord le djebel Harmel, ou montagne de Sable, chaîne de collines pierreuses, aux strates redressées. Le vent du désert les a noyées en partie sous de larges dunes de sable que percent des pointes de rocher. Du côté du Nord, l’horizon est borné par la chaîne de l’Aurès dont les pentes chauves laissent apercevoir de maigres bouquets d’arbres. A gauche, la large entaille représente le lit de l’oued Biskra. Derrière elle, quelques lignes sombres légèrement surélevées au-dessus de l’horizon plat du désert ; ce sont des groupes de Palmiers, des oasis, et parmi elles nous reconnaissons avec plaisir l’oasis de Sidi-Okba, visitée, il y a quelques semaines, avec l’aimable M. Maupas, le naturaliste bien connu d’Alger.

Le terrain que nous foulons, mélange confus de limon jaune et de cailloux, montre çà et là dans les petites dépressions des plaques blanches brillant au soleil. La terre est partout ici imprégnée de substances salines. Pendant l’hiver les eaux souterraines remontent à la surface du sol, et leur évaporation abandonne les sels qui se concrètent en une épaisse croûte blanche. (Voir phot. 5). Aux endroits où les matières salines ne sont pas assez abondantes pour que le terrain se garnisse d’une efflorescence cristalline compacte, elles forment néanmoins avec le limon une écorce dure qui craque sous le pied.

Ces plaines salées ont une végétation toute particulière, composée en grande partie de Salsolacées à entrenœuds ou à feuilles charnus, et de plantes dont les organes aériens sécrètent des matières salines. La composition de la maîgre flore change du tout au tout suivant les légères modifications dans la nature du sol : qu’une différence presque inappréciable survienne, soit dans la salure ou dans l’humidité du terrain, soit dans les proportions relatives du sable et de l’argile qui forment le limon, aussitôt les espèces qui étaient fort bien adaptées au milieu et qui luttaient avec avantage contre les concurrentes, se verront disputer la place par d’autres, et en général elles finiront par être repoussées. Dans ces régions deshéritées où la vie est entourée de tant d’obstacles, un rien suffit à assurer la prééminence d’une espèce sur toutes les autres.

La pauvreté de la flore attriste l’œil. Ainsi, nous traversons en ce moment une bande sablonneuse et peu salée. Examinons cette petite touffe hérissée de feuilles grises sur lesquelles se balancent de fines panicules soyeuses ; c’est une Graminacée, l’_Aristida obtusa_ ; — et la touffe voisine ; c’est la même ; — et celle-ci ; c’est encore la même ; — ah ! en voici une autre ; non, c’est la même ; — celle-là au moins est différente ; non, c’est la même, seulement elle a été broutée de plus près ; — enfin, en voici une ; c’est encore la même, un peu plus avancée ; — et ainsi, jusqu’au pied du djebel Harmel, l’unique espèce se répète à l’infini.

La physionomie du paysage se modifie brusquement. Nous venons de pénétrer dans une région plus salée, et aussitôt les touffes clairsemées de l’_Aristida_ font place à d’étranges bouquets dont les fleurs roses ont l’air d’avoir été piquées une à une sur des monticules de sable. (Voir phot. 6). C’est le Limoniastrum Guyonianum, le Zeita des Arabes, une Plombaginacée frutescente. Le vent chargé de poussières dépose ses sédiments entre les branches, et l’arbrisseau butté sans répit par les rafales de sable en arrive à être enfoui sous une dune. Menacés à chaque minute d’être enterrés vivants, les malheureux végétaux ont toutes les peines du monde à maintenir à la lumière leurs feuilles et leurs fleurs. La même particularité se retrouve, quoique à un moindre degré, chez le Nitraria tridentata, un arbuste épineux de la famille des Zygophyllacées. Il n’existe ici qu’à l’état d’individus isolés, mais nous le reverrons tantôt, couvrant de vastes espaces de ses tertres gris dont se détachent des rameaux traînants.

Sans relâche les plantes doivent lutter contre le sable qui tend à les submerger. Mais, d’autre part, l’amoncellement des grains quartzeux autour des branches défend celles-ci contre la transpiration excessive. L’avantage que la plante retire de cette protection n’est certes pas négligeable : nous remarquons tout de suite que les rameaux qui ont été mis à nu par la dernière tempête, privés maintenant de leur manteau sableux, se sont complètement desséchés et ne portent plus que des feuilles recroquevillées.

Le principal intérêt du Limoniastrum réside, non dans la façon dont il se comporte vis-à-vis du sable, mais dans ce fait que la plante sécrète des substances salines qui se déposent à la surface des feuilles. Dans les premiers temps de notre séjour à Biskra, nous trouvions régulièrement, chaque matin, les Zeita couverts d’une rosée abondante, alors que les végétaux voisins étaient tout à fait secs. Chaque gouttelette repose sur une des squames salines qui garnissent les feuilles. Il est donc hors de doute que les sels déliquescents, éliminés par des glandes spéciales, attirent et précipitent la vapeur d’eau, et cela dans une atmosphère non saturée qui ne laisse pas tomber de rosée proprement dite. Il semble démontré que la plante est capable d’absorber ce liquide, malgré sa forte concentration. Quoiqu’il en soit, voici une plante dont les feuilles, pendant l’hiver et le printemps, changent de teinte avec les heures du jour : le matin, elles sont vertes, puisque les sels, étant dissous, ne se voient pas ; quelques heures plus tard, le liquide a disparu, — absorbé ou évaporé, — les sels recristallisent et l’arbuste reprend sa teinte blafarde. Mais au mois de mai, l’air est déjà trop sec, même la nuit, pour que la plante puisse en extraire la moindre humidité.

Lentement notre caravane passe entre les petits tertres pulvérulents dont les rameaux de Limoniastrum constituent la charpente, et sur la convexité desquels s’étalent leur triste feuillage et leurs cymes de fleurs roses. Nous dépassons les Nitraria, et à présent nous sommes dans le bois de Tamarix de Saada. C’est un bois, en effet ; un bois saharien. Pas plus d’ombre que n’en donneraient des Asperges. Des « arbres » très espacés, aux branches flexueuses naissant au ras de la terre, et dont les plus fortes dressent à hauteur d’homme de maigres pinceaux de ramuscules effilés ; les insignifiantes écailles vert-pâle, — tout ce qui reste des feuilles, — sont apprimées contre les entrenœuds et piquées de points gris. Les Tamarix sécrètent aussi des sels déliquescents, seulement au lieu que ceux-ci forment un revêtement cristallin presque continu, comme chez les Limoniastrum, ce ne sont que de minuscules agrégats d’une poussière grise.

Les larges ondulations s’applanissent, la proportion de sable diminue et nous arrivons dans une zone basse où domine l’argile. La couche superficielle du terrain, lavée par les pluies d’hiver, a perdu la majeure partie de ses sels ; son écorce dure s’est crevassée en réseau par suite du retrait de l’argile. Partout dans la dépression peu profonde où nous cheminons, le sol montre des traces manifestes de ruissellement, et à plusieurs reprises nous devons même contourner des ravins. Sur ce terrain, déjà très varié, les cailloux se sont entassés çà et là en gros monceaux ; ailleurs des traînées de sable cachent le limon sous-jacent. Hormis les tas de pierres où rien ne pousse, toute cette région argileuse est garnie d’une végétation beaucoup moins uniforme que celle des sables salés. Au fond des ravins, poussent de vigoureux buissons d’une Salsolacée, l’_Arthrocnemon macrostachyum_ ; ses entrenœuds renflés, privés de feuilles, ressemblent à ceux d’un Salicornia. Des Nitraria et des Limoniastrum ont élu domicile sur les sables. L’espèce prédominante du limon argileux est ici le Halocnemon strobilaceum, Salsolacée à petites feuilles charnues, serrées les unes contre les autres sur des rameaux grêles ; à l’aisselle des feuilles déjà sèches qui garnissent les branches de l’année dernière, se développent des bourgeons denses et courts, qui sont comme des verrues régulièrement disposées. Une dernière Salsolacée, très répandue aussi, Suaeda vermiculata, aux ramuscules enchevêtrés, garnis de petites feuilles cylindracées, charnues.

Par terre entre les cailloux, deux plantes étranges — desséchées, recoquillées. — Odontospermum pygmaeum et Anastatica hierochuntica. Toutes deux présentent ceci de particulier que le végétal, après la maturité des fruits, retient énergiquement ses graines pour les empêcher de se perdre pendant les longues sécheresses, et qu’il ne les met en liberté que si une pluie vient les mouiller. On a longtemps supposé que le squelette ligneux, chargé de fruits mûrs, se détache du sol, et, devenu le jouet du vent, roule à travers le désert. Des observations précises, faites en premier lieu par M. Volkens (=1887=, p. 84) et dont il est aisé de vérifier l’exactitude, montrent que le végétal reste indéfiniment fixé par sa longue racine pivotante, réduite à son axe ligneux. Le vent n’a donc aucune part dans la dissémination de ces espèces ; elle est effectuée par le choc des gouttes de pluie ; celles- ci amènent l’étalement du végétal et rejaillissent ensuite de tous côtés en emportant les graines.

La vraie Rose de Jéricho (Asteriscus pygmaeus ou Odontospermum pygmaeum) est une mignonne Compositacée Tubuloïdée dont les capitules peu nombreux, — il n’y en a souvent qu’un seul, — sont portés par des rameaux longs à peine de un ou deux centimètres. Les bractées de l’involucre sont infléchies vers le haut et se rejoignent au-dessus du capitule. Si nous mouillons un capitule, nous voyons les bractées se redresser, puis s’étaler jusqu’à ce que les akènes soient complètement mis à nu. L’aigrette des fruits est très réduite et partant ils sont peu aptes à être entraînés par le vent. Détachons-en quelques-uns : alors qu’on ne parvenait pas à les arracher sans les rompre quand le réceptacle était sec, rien n’est plus facile que de les décoller à présent. Dans cet état, la pluie les enlève aisément ; toutefois, elle ne peut les disperser que dans un petit rayon ; aussi constatons-nous que les individus sont tous groupés les uns auprès des autres. Autour des Odontospermum racornis, des années précédentes, nous ne manquerons pas de trouver des exemplaires vivants, avec leurs feuilles lancéolées un peu velues, et les fleurons ligulés jaunes qui bordent le capitule.

Nous serons moins heureux en ce qui concerne la Main de Fatma (Anastatica hierochuntica) : les individus desséchés abondent, mais les vivants sont introuvables en cette saison. Les squelettes fructifères de cette Cruciféracée sont souvent offerts en vente dans les bazars arabes sous le nom de Roses de Jéricho. En général l’acheteur reçoit en même temps un papier avec des indications sur la manière de faire refleurir la plante qui a été invariablement « cueillie en Palestine.... Trempez la Rose dans l’eau ; le lendemain vous la verrez verdir et donner une belle fleur. » Inutile d’ajouter que ceci n’est qu’une des innombrables ruses qu’emploient les Arabes pour allécher les clients. Voici ce qui se produit en réalité. Les rameaux, qui à l’état sec sont repliés vers l’intérieur comme les doigts d’une main fermée, s’étalent dès qu’ils sont mouillés. De même que pour les bractées de l’_Odontospermum_, ces mouvements sont provoqués par l’hygroscopicité. Les valves de la silicule qui était hermétiquement fermée, s’écartent maintenant à la moindre pression ; les graines s’imbibent d’eau et germent. Les branches mortes se garnissent ainsi d’un duvet vert ; mais il est évident que jamais ces plantules ne deviennent assez grandes pour fleurir. Dans la nature, les choses se passent d’une façon analogue. La pluie détermine en premier lieu l’étalement des branches ; les fruits sont donc atteints directement par les gouttes. Or chacune des valves de la silicule porte vers le haut une oreillette horizontale sur laquelle les gouttes agissent comme sur un levier pour faire basculer les valves. Le fruit étant ouvert, le rejaillissement du liquide projette les graines tout autour de la plante-mère.

Il y a dans le Sahara plus de plantes annuelles que ne le ferait supposer la rigueur du climat. La plupart d’entre elles sont extrêmement éphémères : dès qu’une pluie survient, on les voit germer, donner des fleurs et, en toute hâte, mûrir leurs graines.... Tout doit être terminé avant que les dernières particules d’eau de pluie aient eu le temps de s’évaporer. Les graines mûres peuvent impunément attendre pendant des années qu’une nouvelle pluie leur permette de sortir de leur torpeur.

Le décor change encore une fois : plus de cailloux ni de monticules de sables ; une puissante couche d’argile presque pure coupée de ravins. L’_Atriplex Halimus_ (Halimus pedunculatus) a supplanté toutes les autres espèces ; ses buissons blancs, aux feuilles satinées, couvrent la plaine jusqu’à l’horizon d’un épais fourré gris pâle. Cette Salsolacée est appelée Guetaf par les Arabes ; on en mange les jeunes pousses en guise d’épinards. Elle a aussi une grande importance comme fourrage : malgré son goût âcre et salé, les chameaux en sont très friands ; ici même, un troupeau de plusieurs centaines d’individus de tout âge broutent avec voracité, sans seulement lever la tête pour nous regarder passer. En hiver le bétail trouve suffisamment de nourriture dans le Sahara ; les pluies, quelque précaires qu’elles soient, font alors pousser un peu d’herbe sur les terrains les plus rebelles. Mais dès que l’été ramène ses chaleurs desséchantes, la maigre verdure s’évanouit et les troupeaux sont chassés vers les montagnes et les hauts-plateaux. Ceux que nous croisons dans le Guetaf s’en vont par petites journées vers les montagnes de l’Aurès ; ils ne reviendront qu’en automne, avec les premières pluies.

Il est midi. Nous sommes en selle depuis plus de six heures et nous acceptons volontiers la proposition des chameliers de nous arrêter pour le déjeuner. « Nous serons très bien ici, disent-ils ; non seulement nos bêtes trouveront à manger, mais les messieurs auront un peu d’ombre. » De l’ombre ! on voit bien que les Arabes ne savent pas ce que c’est. Il nous font entrer dans un ravin ; à condition de nous coller étroitement contre la paroi verticale, nous pourrons profiter de la chétive tache d’ombre que projette un Limoniastrum solitaire, posé en surplomb sur le bord de l’escarpement. Le repas est vite expédié, le premier de nos immuables déjeuners : sardines ou thon, pain, dattes, thé. Les dernières bouchées ne sont pas avalées qu’il faut se remettre en route, marcher sous le soleil flamboyant du plein midi.... Nous sommes à moitié assoupis, congestionnés par le repas, éblouis par l’aveuglante lumière que nous renvoient les feuilles blanchâtres du Guetaf. Ah ! si nous pouvions garder les yeux fermés, laisser aller les mulets à leur guise ! Mais l’étape est fort longue aujourd’hui, 52 kilomètres, et nous n’en avons pas encore parcouru la moitié ; aussi, chaque fois que nos montures quittent le chemin pour vagabonder dans le désert, la matraque du muletier les ramène-t-elle dans la bonne voie.

Nous voici de nouveau dans la plaine sablonneuse où le roc est presque à fleur de terre, avec de larges plis séparés par des dépressions à peine perceptibles. De loin le pays semblait tout à fait plat, et on doit être descendu dans un creux pour remarquer les légers mouvements du terrain. Quoique les différences de niveau ne soient que de quelques mètres, la flore se modifie de tout point quand on passe de l’éminence à la dépression. Sur la hauteur il y a souvent des buissons de Tamarix déchiquetés par les coups de vent. Les versants sont garnis des Salsolacées que nous avons vues l’avant-midi ; il s’y ajoute par place une autre espèce, l’_Echinopsilon muricatus_, plante grise avec de petites feuilles velues un peu grasses. Dans les portions déclives où la surface est voisine de la roche imperméable, l’humidité se conserve plus longtemps et les Salsolacées ont fait place à une végétation toute différente. Le centre est en général occupé par un massif de Jujubiers (Zizyphus Lotus). Le regard se pose avec complaisance sur ces arbrisseaux d’un beau vert au milieu de l’immensité fauve semée de plantes grises. Nos chameaux, eux aussi, se réjouissent à la vue de cette verdure inespérée. Mais leur joie est de courte durée : à peine ont-ils reconnu les Jujubiers qu’ils retournent tristement vers le chemin ; pas moyen de donner un coup de dents parmi les épines crochues, acérées, qui défendent le feuillage. Leur désappointement est si grand qu’ils ne font même pas attention aux innombrables petites plantes éphémères qui croissent autour des arbustes. Ce sont principalement des Graminacées : Stipa tortilis, Hordeum maritimum, Phalaris minor, etc. Elles finissent de mûrir leurs fruits et les milliers d’aigrettes jaunes des Stipa reflètent le soleil.

Abdallah, notre guide, nous signale à l’horizon des points en saillies sur une crête de sable. « Derrière cela, dit-il, est le caravansérail où nous passerons la nuit. Courage ! » Nous forçons le pas, les yeux fixés sur les taches foncées. Sont-ce des arbustes, des têtes de palmiers, des constructions, des chameaux accroupis ? Impossible de rien distinguer. C’est vraiment trop loin ; et malgré la pureté et la sécheresse de l’atmosphère on ne distingue que le contour sans aucun détail. Nous voici dans un creux, et les marques noires ne sont plus visibles ; espérons qu’elles seront tout proches quand nous arriverons sur la hauteur. Vain espoir ; les énigmatiques points sombres sont aussi indécis qu’auparavant. De nouvelles dépressions, de nouvelles rides à franchir. Les taches ont l’air de reculer à mesure que nous allons vers elles, et autour de nous les éternelles Salsolacées garnissent les versants sablonneux, les petites Graminacées font les mêmes tapis dorés auprès des Jujubiers verdoyants. Les heures se succèdent sans amener le moindre changement dans le paysage. Aurions-nous atteint le but, seraient-ce ces buissons-ci qu’Abdallah nous montrait il y a quelques heures ? « Pas du tout, dit-il, ceux que je vous ai indiqués sont plus loin, nous les verrons dès que nous serons sur la hauteur, là devant nous. » En effet, ils réapparaissent au loin, bien loin, hélas !

Enfin ! nous les avons laissés derrière nous. Le bordj (caravansérail) se voit à quelques kilomètres d’ici. Il est grand temps que nous descendions de nos mulets : voilà plus de onze heures que nous marchons, et c’est long, onze heures, pour des gens qui n’ont jamais fait d’équitation.

Ces caravansérails sont établis par les autorités militaires. Pour pouvoir y passer la nuit, on doit être muni d’une lettre de diffa, c’est-à-dire d’une autorisation délivrée par le commandant militaire ; elle donne droit, moyennant une équitable rémunération, à la chambre pour les voyageurs, à l’écurie pour les montures, enfin à la diffa, c’est-à-dire au repas arabe.

Pas trop confortable, le bordj de Chegga. La chambre à laquelle on nous mène ne possède pas un meuble. Sur le sol battu nous étalons nos couvertures : voilà notre lit ; il ne sera certes pas fort moelleux, mais nous sommes assez éreintés pour que la dureté de la couche ne nous empêche pas de dormir. Le fait est que nous sommes littéralement exténués, à tel point que nous n’avons pas même le courage de manger. Pourtant nous ne pouvons pas aller nous coucher tout de suite. L’eau de Chegga est trop suspecte pour que nous osions la boire telle quelle ; il faut la bouillir et en faire du thé : nous aurons ainsi, enfermée dans deux grands bidons en fer-blanc, notre ration de liquide pour le lendemain. Pendant que nous préparons le thé, nous jetons un coup d’œil sur le spectacle qui se déroule devant nous. Au milieu du grand cercle que forment les bagages et les chameaux entravés pour la nuit, nos hommes ont allumé des feux pour cuire leur couscouss. Immédiatement au- delà, le désert, le grand désert vide où les touffes de Salsolacées se poursuivent à perte de vue ; un ciel sans nuages, où brille la lune, plus blanche, semble-t-il, que chez nous.

Le lendemain nous sommes levés avant le soleil. La toilette n’est pas longue : on couche tout habillé et il n’y a qu’à se mettre debout pour être prêt. Pendant qu’on charge les mulets et les chameaux, nous avalons à la hâte quelques dattes. On charge les mulets, disons-nous. En effet, ils n’ont pas de selle ; par dessus le bât, on étale un tellis, immense sac en poil de chameau, dont les coins servent d’étrier, et dans lequel on fourre les appareils photographiques, le déjeuner de midi, ainsi que nos sacoches avec les bocaux et les ustensiles dont nous pourrions avoir besoin pendant la marche. Sur le tellis, notre literie, c’est-à-dire les couvertures et les cabans.

Nous reprenons notre pèlerinage. Pendant toute la matinée le paysage reste identiquement ce qu’il était la veille : un plateau à grands plis arrondis, larges mais peu élevés, où le rocher perce au travers du sable ou du limon. La même flore aussi : Suaeda vermiculata, Echinopsilon muricatus, Limoniastrum Guyonianum, Nitraria tridentata.

Dans les endroits rocailleux, une nouvelle Salsolacée s’y ajoute, Anabasis articulata. Ses entrenœuds sont charnus comme ceux de Salicornia. Dans le tout jeune âge, ils laissent voir une faible coloration verte sous l’épiderme gris ; mais dès qu’ils vieillissent ils prennent une teinte crayeuse. Ces portions anciennes se détachent et forment autour du chétif buisson un amas qui ressemble à des lombrics pétrifiés. (Voir phot. 2). Il est probable que la désarticulation des rameaux âgés est un moyen qu’emploie la plante pour se débarrasser d’un excès de sels minéraux. Les végétaux adaptés à vivre dans les terrains salés supportent, nous le savons, de grandes doses de sels. Néanmoins il arrive un moment où les matières minérales se concentrent au point de gêner le fonctionnement de l’organisme, et en particulier l’assimilation chlorophyllienne. Pour éviter que ces substances n’encombrent les tissus, l’_Anabasis_ les fait émigrer vers les portions anciennes dont la chute est imminente.

Dans les sables nous remarquons également, sur le fond uniforme de la flore, quelques espèces que nous n’avions pas encore rencontrées : Centaurea furfuracea, une herbe annuelle presque sans tige, avec un unique capitule posé sur le sable ; Atractylis flava glabrescens (A. citrina), minuscule chardon à capitules jaunes, chez lequel les fleurons périphériques sont si développés que l’ensemble donne l’impression d’un capitule de Corymbifère ; enfin une Rosacée à feuilles grises, Neurada procumbens. C’est « une petite plante herbacée appliquée sur le sol, dont les fruits restent enfermés dans le calice accrescent. Ces fruits, pareils à des boutons, germent à la moindre pluie. La sécheresse revient parfois avant qu’ils aient pu produire autre chose que des radicules. Si l’on essaye de ramasser ces fruits qui semblent secs, on est tout étonné d’éprouver une vive résistance. Ce sont les radicules qui les ont fixés au sol. On dirait qu’on y a cousu des boutons » (Battandier et Trabut. =1898=, p. 165.)

Nous allons voir enfin du neuf. Encore quelques pas et nous sommes devant le chott Melrhir. Les chott, on le sait, sont des lacs : sur les cartes géographiques ils sont marqués en bleu, de même que les cours d’eau.

Il est immense, le Melrhir. Jusqu’à l’horizon, on voit se soulever les vagues ourlées d’écume. La falaise par laquelle nous allons descendre, cesse brusquement pour reparaître au loin, plus haute, plus escarpée. Çà et là un îlot surgit, tout vert au milieu des flots jaunâtres. Devant nous, de l’autre côté du chott, une oasis de Dattiers. A nos pieds, une plage unie, en pente douce ; de la vase argileuse sur laquelle se détachent des plantes cendrées, par petites touffes rondes. Nous relevons les yeux. La ligne de falaises se profile maintenant au-dessus de l’horizon. Elle n’est plus continue comme tantôt : de profondes entailles la découpent, et de plus, elle s’est avancée vers la gauche. Voilà qu’un nouvel îlot se montre ! Où donc sont ceux que nous admirions il y a un instant ? Et cette rangée de vagues qui déferlaient ? Elle se maintient immobile ! Qu’est-ce donc que ce lac où les flots sont figés, mais dont les bords et les îles se déplacent ? Illusions, mirage, tout cela. Le chott Melrhir est complètement à sec. L’eau blonde est de la boue durcie ; l’écume n’est autre chose qu’un dépôt cristallin de sel et de gypse ; les îlots et les falaises, c’est le soleil qui se joue dans les couches d’air inégalement surchauffées. Une seule chose est réelle, c’est l’oasis d’Ourhir, là-bas en face de nous.

Le chott Melrhir est le dernier de toute une suite de lacs qui du golfe de Gabès s’étendent vers l’intérieur du Sahara. C’est par là que s’écoulaient autrefois à la Méditerranée les eaux du fleuve qui descendait des hauteurs du Grand-Désert, et dont nous remonterons jusqu’à Ouargla le cours maintenant tari. Le lac lui-même n’est plus qu’un vaste bourbier ; sa lisière seule est assez résistante pour supporter une caravane, tandis que tout le milieu est occupé par d’insondables couches de vase sur lesquelles les efflorescences salines font une croûte illusoire : tout animal qui s’y risque est aussitôt enlisé. Pas un brin d’herbe ne pousse sur la boue saturée de sel ; au- dessus de cette solitude réfractaire à toute vie, aucun oiseau ne plane. Jadis il y avait ici un grand lac, alimenté par un fleuve abondant ; ses rives étaient sans doute garnies de bosquets et de prairies. L’insatiable soleil a tout dévoré, et le vide qu’il a créé, il le peuple de fantômes, de mirages décevants.

Ce lac pâteux se desséchera encore davantage. L’apport d’eau par les pluies ne compense pas l’évaporation. Il ne tombe pas ici 20 centimètres d’eau par an, quantité insignifiante dans un pays où, déjà le 2 mai, notre thermomètre marque 34°. Du reste, le Sahara tout entier subit un sort analogue ; partout l’équilibre est rompu entre les précipitations atmosphériques et l’évaporation, et fatalement le désert est condamné à devenir de plus en plus aride.

Nous sommes descendus sur la vase solidifiée qui forme la plage du Melrhir. La surface raboteuse a la consistance de la pierre. La route passe à égale distance des berges éboulées qui bordent le lac et des nappes salines brillant au soleil. Pendant trois heures nous passons entre les touffes isolées de plantes halophiles. (Voir phot. 7.) Ce sont des Halocnemon strobilaceum en buissons assez denses, souvent bruns ou même carminés, et des Limoniastrum Guyonianum dont les rameaux noirs tordus, non cachés ici par le sable, supportent des feuilles d’une teinte indécise, verdâtre ou grisâtre. Parmi ces deux plantes qui forment le fond de la flore, quelques Tamarix, gris également, et de rares Anabasis articulata avec leur aspect de fossiles.

Chose peu commune, le pays que nous foulons est à une trentaine de mètres au-dessous du niveau de la Méditérranée. C’est l’un des arguments qui ont été invoqués en faveur de la théorie de la mer saharienne : on avait imaginé que le Sahara est le fond d’une mer récemment asséchée. D’après cette hypothèse, maintenant reléguée parmi les fables, les rangées de dunes marquent les étapes successives du retrait de la mer, les amas de cailloux et les sables dénués d’humus sont les restes des anciennes grèves, les chott, enfin, représentent les cuvettes dans lesquelles les eaux viennent se concentrer. Il avait même été question de creuser un canal pour permettre à la Méditerranée de reprendre possession du Grand Désert. Mais on sait à présent que les régions déprimées sont tout à fait exceptionnelles et que le percement du seuil de Gabès amènerait seulement l’immersion du Melrhir et de quelques chott voisins. La mer intérieure que l’on créerait ainsi ne couvrirait qu’une infime portion du Sahara[1] et ne pourrait donc pas exercer sur le climat européen l’influence bienfaisante qu’en attendait le commandant Roudaire, l’auteur du projet.

Le Sahara n’est pas non plus aussi plat qu’on se le figurait. Il ne ressemble en aucune façon à la description classique : « du sable, rien que du sable sans cesse remanié par le simoun ; une vaste plaine, toute unie, où les seuls objets sur lesquels la vue puisse se reposer sont des ossements blanchis, restes des caravanes qui ont succombé à la soif ou qui ont été ensevelies sous la poussière ; un pays tellement sec qu’aucune herbe n’y pousse ; à travers lequel, suivant une expression pittoresque, on peut voyager pendant des semaines sans rencontrer seulement de quoi se faire un cure-dent ». En réalité, ce n’est pas ainsi du tout. La structure géologique du Sahara est fort variée. Sa surface est aussi accidentée que celle de maint pays d’Europe ; d’après les dernières données, son élévation moyenne est de 460 mètres, soit de 170 mètres plus forte que celle de l’Europe. Enfin, nulle part le sol ne reste nu sur une grande étendue. La végétation n’est certes pas luxuriante, ni comme nombre d’individus, ni comme espèces : le Sahara tout entier, presque aussi grand que l’Europe, ne renferme qu’un millier de plantes différentes, dont la moitié environ existent dans le Sahara algérien. Mais chacune de ces espèces couvre, soit seule, soit associée à un petit nombre d’autres, d’immenses espaces.

C’est son uniformité qui donne à la flore saharienne son caractère propre. Le désert n’est pas vide, il est seulement monotone. Ah ! s’il n’y avait rien, on en prendrait son parti, on saurait qu’il est inutile de regarder. Mais non. Sans relâche de nouvelles plantes semblent s’offrir au botaniste ; on s’approche, on examine, et on revient déçu. Depuis que nous sommes descendus sur le chott Melrhir, combien de fois ne nous sommes-nous écartés de notre caravane, attirés par une touffe plus étalée ou plus haute, plus verte ou plus rouge, et toujours en vain. Les quatre éternelles espèces nous poursuivront jusqu’à l’autre bout du chott.

Heureusement nous sommes près d’Ourhir. Nous connaissons assez les oasis pour ne pas nous attendre à rencontrer un nid de verdure, où les ruisseaux murmurent gaîment parmi les fleurs, à l’ombre des grandes palmes balancées par le vent. Des oasis aussi poétiques n’existent que dans les écrits des littérateurs qui n’ont jamais été au Sahara et qui, pour imager leur style, opposent l’oasis riante au désert mort. Pourtant après les deux journées que nous venons de passer en pleine sauvagerie, — ce sont les premières du voyage et nous ne sommes pas encore habitués à cette existence, — nous saluons avec joie la maison européenne qui s’élève au milieu des Palmiers. Nous avons une lettre d’introduction pour M. Bonhoure, le directeur des plantations d’Ourhir. Cette oasis dépend de la « Société du Sud Algérien » qui possède encore d’autres cultures dans la vallée de l’oued Rirh, en particulier à Sidi-Yahia, où nous serons reçus demain soir.

Les oasis exploitées par des Français sont beaucoup moins pittoresques que celles des Indigènes : les Dattiers sont plantés en quinconce entre des rigoles qui se coupent à angle droit. Il n’y a plus ici de rivières pour arroser les arbres, et toute l’eau est fournie par des puits artésiens. Sous l’ancien fleuve dont le lit, maintenant à sec, se poursuit depuis les hauteurs du Sahara central jusqu’au chott Melrhir, il existe une nappe artésienne, véritable fleuve souterrain dont l’eau est ramenée à la surface par des puits. Ceux-ci sont forés par l’atelier militaire sous la direction de M. l’ingénieur Jus, « Bou el Ma », « le Père de l’Eau », comme l’appellent les Arabes.

Ourhir possède sept puits donnant huit à neuf mille litres d’eau à la minute. Cette masse d’eau, qui paraît énorme au premier abord, suffit à peine en été pour abreuver les vingt-cinq mille Palmiers qui composent l’oasis, grande de cent vingt-cinq hectares. Pendant la saison où la transpiration est active, il faut donc à un Dattier environ un quart de litre d’eau par minute. Mais, ainsi que nous le faisait remarquer notre hôte, beaucoup de liquide se perd avant d’arriver aux racines. En vue de réduire cette déperdition, on vient d’établir une fabrique de tuyaux en terre cuite, destinés à remplacer la canalisation à ciel ouvert.

Les plantations françaises ne payent pas d’impôt, tandis que les Arabes doivent acquitter une taxe annuelle de dix à vingt-cinq centimes par Palmier. Malgré cette imposition, la culture du Phœnix progresse d’année en année et les Indigènes de l’oued Rirh, gagnés par l’exemple des Français, commencent à faire exécuter des sondages. A l’heure qu’il est, beaucoup d’oasis arabes sont déjà irriguées par des puits jaillissants. Ces puits qui sont profonds d’environ 70 mètres et donnent de l’eau à 24°, coûtent chacun de quatre à cinq mille francs.

Quelle bonne soirée nous avons passée là, avec la charmante famille Bonhoure, sur la terrasse d’où le regard plane par dessus les Dattiers. D’abord c’est le soleil qui se couche sur le désert, mettant des zébrures pourpres aux palmes luisantes ; c’est le chott qui étale jusqu’à l’infini sa tristesse de mort. Puis, quand tout fut envahi par les mystères du soir, un orage éclate sur les sommets de l’Aurès. Les montagnes sont distantes de plus de cent kilomètres ; mais telle est la transparence de l’atmosphère que chaque éclair fait voir dans tous leurs détails les forêts, les ravins et les larges pans de rochers escarpés.

Le lendemain nous sommes éveillés par la voix de notre hôte : « Vite, venez voir le soleil se lever sur la mer. » C’est admirable, en effet : sur l’horizon du chott Melrhir, un horizon rectiligne, sans un accident, sans une aspérité, le soleil monte flamboyant, tout seul dans le ciel.

Un coup d’œil rapide sur l’intéressant jardin que Madame Bonhoure a su créer sous les Dattiers. « En cette saison, me dit-elle, il faut l’inonder tous les deux ou trois jours. C’est incroyable ce qu’il a fallu essayer d’espèces avant d’en trouver quelques-unes qui soient capables de supporter le climat excessif du désert. » Les Rosiers, les Œillets, les Gaillardia annuels, les Amarantes et les Chrysanthèmes du Japon sont magnifiques. Ces derniers fleurissent de septembre à novembre. La Capucine grimpante (Tropaeolum majus) reste toujours naine : la sève s’évapore pendant son trajet dans la tige grêle, et celle-ci n’atteint jamais plus de trente centimètres de longueur. Chez les plantes ligneuses la sève est mieux protégée contre la transpiration, et la croissance en longueur peut s’effectuer. Aussi ne nous étonnerons-nous pas de voir des Vignes former des berceaux de feuillage à l’ombre des Palmiers.

Bientôt nous sommes à l’oasis de Mrhaïer, que les Arabes ont fertilisée à l’aide de puits artésiens. Le village, purement indigène, est fort pittoresque et présente bien les caractères typiques des bourgades de l’oued Rirh. On choisit un fond argileux, assez humide pour fournir de la boue. Celle-ci est gâchée et façonnée en « tob », grandes briques qu’on sèche au soleil. Voilà les seuls matériaux de construction, avec quelques troncs de Palmier pour soutenir la terrasse. Les maisons basses, cubiques, sont jetées sans ordre le long de ruelles tortueuses. Autour du village, la tranchée dans laquelle on a pris la boue pour le tob a été élargie en un fossé où viennent se déverser toutes les immondices. Il faut avoir passé à côté de ces égoûts, un jour de forte chaleur, pour se rendre compte de l’odeur que peuvent dégager les résidus d’une agglomération humaine.

Jusqu’à la halte du soir, le pays reste invariablement le même ; c’est toujours le désert salé et gypseux. Ici nous contournons des dunes, ailleurs nous passons dans des fonds limoneux. Parfois aussi la roche sous-jacente est presque à nu sur un grand espace ; le sable est alors émaillé de lamelles de gypse qui brillent au soleil comme des éclats de verre. A plusieurs reprises, nous longeons de très près la falaise, éboulée par places, qui borde l’oued Rirh. Le fleuve desséché est tellement large qu’il nous est impossible d’apercevoir l’autre rive.

Fait route dans la matinée avec un groupe de pèlerins montés sur des bourriquets. Ils sont allés au marabout de Sidi-Makfi, dans l’oasis d’Ourhir, et rapportent des roses dans le capuchon de leur burnous. De temps en temps ils en détachent quelques pétales et les froissent pour en faire une boulette qu’ils s’enfoncent dans la narine gauche. Cette façon de jouir d’une fleur est fort en vogue auprès des « élégants » du Sahara. Nos compagnons de route n’ont plus la peau mate des Arabes d’Algérie. Les lèvres sont grosses, le nez est épaté et le teint brun foncé : ils appartiennent à la race fortement métissée de nègre qui habite à l’état sédentaire les oasis de toute la vallée. Les Nomades seuls ont conservé le type pur.

Nous nous séparons près d’une source que deux Palmiers solitaires signalaient de loin. C’est un trou, large de deux pieds, creusé dans une butte de sable ; le mince filet d’eau qui s’écoule de la fontaine est bu aussitôt par le désert. Le cheikh nous invite à venir passer une journée dans son village dont nous voyons les Dattiers à quelques kilomètres de nous. Il serait sans doute fort intéressant de visiter une plantation faite par des Arabes, loin de tout contact européen. Mais le temps fait défaut. Nous remercions le cheikh de son aimable offre. Salam alekoum ! Salut !

En toute une journée, nous ne rencontrons qu’une seule plante curieuse, le Frankenia thymifolia, un sous-arbrisseau dont les minuscules feuilles disparaissent sous les cristaux grisâtres qu’elles ont sécrétés. Les rameaux font l’effet de branchettes qui ont séjourné dans une fontaine pétrifiante.

L’oasis de Sidi Yahia, où le directeur, M. Cornu, nous souhaite la bienvenue, est toute récente ; les Palmiers commencent à peine à fructifier.

Le lendemain matin, nous visitons avec notre aimable hôte l’oasis d’Ayata dont il gère également l’exploitation. C’est l’une des premières qui aient été établies par la « Société du Sud-Algérien. » Elle est très prospère et plantée principalement en Deglet-Nour, un Dattier dont le fruit atteint une haute valeur. On a tenté ici la domestication de l’Autruche ; les expériences n’ont pas donné de résultats fort encourageants, et actuellement le parc ne renferme plus qu’un seul couple. Sous les Palmiers, il y a beaucoup de cultures accessoires ; ainsi, on est occupé à moissonner quinze hectares de magnifique orge. M. Cornu essaie aussi de cultiver en grand les asperges. Les produits sont très beaux et très hâtifs ; seulement, les marchés sont trop éloignés : les asperges, expédiées jeunes et tendres, lignifient en route leurs vaisseaux et leurs fibres, et quand elles arrivent en France elles sont devenues dures et impropres à la consommation.

Avant de faire nos adieux à M. Cornu, nous remplissons nos outres et nos bidons à l’un des puits d’Ayata. C’est la meilleure eau de toute la contrée : elle ne laisse qu’un résidu de 2 à 3 grammes par litre, alors que les autres contiennent de 5 à 10 % de matières salines. Les sels sont surtout des chlorures et des sulfates de sodium, de calcium et de magnésium. Dire qu’en Europe une eau n’est réputée potable que si elle contient au plus un millième de matières dissoutes ! « Chaque fois que je vais en France, nous dit M. Cornu, j’ai de la peine à m’habituer de nouveau à l’eau. Elle est insipide ; c’est comme de l’eau de pluie. » Les eaux du Sahara, par contre, n’ont que trop de goût. Et l’amertume que leur communique la magnésie ne serait rien encore si cette substance n’avait pas des propriétés purgatives si accentuées.

Les chameaux sont partis bien avant nous. Il faudra marcher vite pour les rejoindre. Peu importe, du reste, qu’on flâne ou qu’on presse le pas, puisque tout de même, il n’y a rien à recueillir. Dès que l’on a dépassé quelques larges bosses de sable avec leur flore immuable, on arrive dans les sebkha qui annoncent le grand fond boueux de Tougourt. Le sebkha est un diminutif du chott. C’est une dépression, d’ordinaire sans issue, dans laquelle le liquide se rassemble quand par hasard il tombe une averse, et où affleure l’eau souterraine. Sur l’argile glissante, pas un caillou, pas un brin d’herbe (Voir phot. 8). Une fosse, parfois, dont les bords sont durcis par des concrétions salines. Dans l’eau nagent des paquets poisseux de Cyanophycées, entremêlés de trémies de sel.

Nous sommes devant le premier sebkha, au milieu de la végétation halophyte que nous avons déjà tant vue. « Dis donc, Abdallah, est-ce que tu vas nous conduire à travers cette lagune. » — « Pourquoi pas ! » — « Eh bien ! et l’eau ? » — « Venez toujours ; nous verrons bien. » Nous descendons. A mesure que nous avançons, l’eau s’écarte, comme devant les Hébreux dans la mer Rouge. Arrivés sur la rive opposée, nous regardons derrière nous : l’eau est toujours là, calme, limpide, reflétant le bleu du ciel et les Tamarix qui dominent l’autre bord.

C’est encore une fois du mirage. La nappe liquide n’est pas réelle. Rien d’étonnant à ce que nous ayons été trompés : l’illusion est en effet si complète que l’eau apparaît même en photographie. (Voir phot. 8.) Tout contre le sol, une couche d’air, surchauffée par la réverbération de la chaleur, est devenue beaucoup moins réfringente que les strates voisines. Elle ne se laisse plus traverser par les rayons obliques, et ceux-ci y subissent la réflexion totale. Le ciel et les objets situés près de l’horizon se réfléchissent donc sur cet air embrasé, comme si c’était une nappe liquide. Marchez vers cette eau fallacieuse, elle se dérobe : les rayons lumineux ne la frappent plus avec une obliquité suffisante. Qu’une bouffée de vent survienne, la couche d’air doucement agitée vous donnera l’impression d’une flaque qui se ride sous la brise.

Les sebkha se succèdent et se ressemblent, tristes et nus ; au fond de tous dort une onde illusoire. Nous voyons enfin pointer à l’horizon les minarets de Tougourt. En même temps que nous, entre dans la ville une caravane chargée de madriers et de poutrelles de fer, qui a quitté Biskra une semaine avant nous. Nos chameliers sont fiers de raconter qu’ils ont franchi en quatre jours les deux cent et quelques kilomètres qui séparent les deux villes.