JOSEPH CONRAD
EN MARGE
DES MARÉES
TRADUCTION DE G. JEAN-AUBRY
ÉDITION ORIGINALE
nrf
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, RUE DE GRENELLE. 1921
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ŒUVRES COMPLÈTES DE JOSEPH CONRAD
TRADUITES SOUS LA DIRECTION DE ANDRÉ GIDE
PAR
G. JEAN-AUBRY
MARC CHADOURNE
G. D’HARCOURT
HENRI HOPPENOT
ANDRÉE JOUVE
PHILIPPE NEEL
ISABELLE RIVIÈRE
ANDRÉ RUYTERS
GENEVIÈVE SÉLIGMANN-LUI
PARUS
LE TYPHON
TRADUCTION DE ANDRÉ GIDE
LA FOLIE-ALMAYER
TRADUCTION DE GENEVIÈVE SÉLIGMANN-LUI
SOUS LES YEUX D’OCCIDENT
TRADUCTION DE PHILIPPE NEEL
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, 108 EXEMPLAIRES DE LUXE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 8 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE, MARQUÉS DE A A H, 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET 840 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 10 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A j, 800 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 1 A 800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 801 A 830, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.
EXEMPLAIRE
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD. 1921.
A
Monsieur ERNST BECKMAN
en souvenir de Londres
et de Littlehampton,
respectueux hommage du traducteur
G. J.-A.
NOTE DU TRADUCTEUR
L’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui la traduction a paru originalement sous le titre de _Within the Tides_[1] titre dont la version française la plus approchée eût été peut-être Entre flot et jusant. C’est d’accord avec M. Joseph Conrad que nous avons décidé d’adopter le titre très légèrement différent de En marge des marées qui répond également aux intentions de l’Auteur; si la mer en effet apparaît bien dans les contes que réunit ce volume, elle n’en forme pas, comme dans d’autres ouvrages de l’écrivain, le lieu principal et le lien essentiel, elle ne fait ici figure que de comparse, présente, familière et indispensable, mais, cette fois, à l’arrière-plan du drame.
[1] Within the Tides, tales by Joseph Conrad, J. M. Dent et Sons Ltd. London, 1915.
Nous ajouterons que nous avons eu la rare fortune de pouvoir soumettre à l’Auteur, qui possède une connaissance assurée de notre langue, cette traduction pour laquelle sa bienveillance s’est étendue jusqu’à en revoir avec nous toutes les pages.
On ne s’étonnera donc point que nous tenions à marquer ici à l’Auteur, auquel nous lient une vive admiration et une très affectueuse amitié, notre particulière reconnaissance.
NOTE DE L’AUTEUR[2]
Les contes réunis dans ce livre ont soulevé, lors de leur publication, deux remarques en manière de commentaires et une accusation critique nettement caractérisée. L’un des comptes-rendus remarqua que je me complaisais à parler de gens qui vont à la mer, ou qui vivent sur des îles solitaires, et complètement libérés des entraves habituelles au monde civilisé; et cela, disait-on, parce que de tels personnages me permettaient de donner libre cours à une imagination qui ne se trouve ainsi liée que par les lois naturelles, et les plus universelles d’entre les conventions humaines. Cette remarque contient, à vrai dire, une part de vérité. C’est seulement dans l’idée d’un choix délibéré qu’elle manque son but. Je n’ai, en aucune façon, recherché une liberté d’imagination particulière, ni un jeu plus libre de la fantaisie dans le choix que j’ai fait de mes personnages ou de mes sujets. La nature de mes connaissances, des suggestions et des idées où mes créations ont trouvé leur origine a dépendu directement des conditions même de ma vie active. Elle a dépendu de contacts, et même de très légers contacts, plutôt que d’une réelle expérience, parce que, en fait, ma vie est loin d’avoir été une vie d’aventures. Même aujourd’hui, quand ma pensée se reporte vers mon passé avec un certain regret (Qui pourrait ne pas regretter sa jeunesse?) et une indubitable affection, sa couleur emprunte la sobre nuance d’un labeur assez rude et d’obligations exigeantes, toutes choses qui, par elles-mêmes, n’entraînent guère une sensation de romantisme. Si ces choses exercent rétrospectivement une vive attraction sur moi, c’est, il me semble, que le sentiment romantique de la réalité était une faculté innée en moi, une faculté qui peut bien être en soi une malédiction, mais qui, disciplinée par le sentiment de la responsabilité personnelle et par la reconnaissance de ces rudes faits de la vie que nous partageons avec le reste de l’humanité, ne devient plus qu’un point de vue duquel les ombres même de la vie apparaissent colorées d’un rayonnement intérieur.
[2] Cette “Note de l’Auteur”, encore inédite en anglais, a été écrite à l’intention du présent ouvrage pour la collection des Œuvres Complètes de l’écrivain: “The Works of Joseph Conrad” (William Heinemann, London, 1921), collection actuellement en cours de publication.
Un semblable romantisme n’est point un péché. La vérité ne lui fait pas tort. Ce romantisme essaie seulement de faire bon cœur contre mauvaise fortune, si mauvaise que celle-ci puisse être: et dans cette malechance même il sait découvrir une certaine beauté.
J’entends ici le romantisme considéré du point de vue de la vie et non pas du point de vue de la littérature d’imagination, ce romantisme, qui, à ses débuts, s’associait uniquement à des sujets du Moyen-Age, ou, tout au moins, à des sujets puisés dans un passé reculé. Mes sujets n’ont rien de moyen-âgeux: et j’ai sur eux quelque droit, car mon passé est bien à moi. Si leur cours se déroule hors de la large voie de la vie sociale organisée, c’est peut-être dû à ce que j’ai moi-même, en quelque sorte, rompu avec elle de bonne heure et obéi à une impulsion qui devait m’être assez naturelle pour avoir pu me soutenir à travers tous risques de désillusion. Toutefois cette origine de mon œuvre littéraire est loin d’avoir donné plus libre carrière à mon imagination. Tout au contraire, le simple fait d’avoir à traiter des sujets éloignés du cours ordinaire de l’expérience quotidienne m’a mis dans l’obligation de demeurer encore plus scrupuleusement fidèle à la vérité de mes propres sensations. Le problème consistait à rendre vraisemblables des sujets inaccoutumés. Pour cela j’ai dû créer pour eux, reproduire pour eux, étendre autour d’eux, l’atmosphère même de leur réalité. Ce fut là la tâche la plus difficile de toutes et la plus importante, et qui avait pour but de rendre avec conscience cette vérité dans la pensée comme dans les faits, qui a toujours été mon but.
La seconde des remarques auxquelles j’ai fait allusion plus haut consistait à faire observer que, dans ce volume, le tout était plus grand que les parties. J’en laisse juges mes lecteurs, me contentant de remarquer que s’il en est vraiment ainsi, il me faut le prendre pour un hommage rendu à ma personnalité, puisque ces contes qui semblent implicitement se tenir si bien ensemble qu’on a cru devoir les considérer en bloc et les juger comme le produit de la même disposition d’esprit, ont été écrits à différentes époques, sous des influences diverses, et avec l’intention déterminée de tenter plusieurs façons de raconter une histoire. Les idées et les suggestions de ces contes me sont venues à différents moments et dans des parties du globe fort distantes les unes des autres. Ce livre a été l’objet de critiques de diverse nature, en général des plus justifiables, mais qui, en deux ou trois occasions, m’ont grandement surpris. Entre autres une accusation de faux réalisme portée contre le conte du début, le Planteur de Malata. Je l’aurais jugée assez sérieuse, si je n’avais découvert, en lisant plus avant, que le distingué critique ne m’accusait, somme toute, que d’avoir cherché à éluder une heureuse conclusion, simplement par une sorte de lâcheté morale, par peur d’être pris pour un esprit superficiellement sentimental. Où (et de quelle sorte) y a-t-il dans le Planteur de Malata un seul germe de bonheur qu’on eût pu faire fructifier à la fin? je me perds à le chercher. Une critique de ce genre me paraît méconnaître tout le propos et le sens même d’un ouvrage dont l’intention première était principalement d’ordre esthétique: un essai de description et de narration autour d’une situation psychologique donnée.
Plus sérieuse était la critique que me fit de vive voix un vieil ami que j’apprécie fort et dont l’opinion était que, dans la scène auprès du rocher (scène qui, du point de vue psychologique, est décisive), ni Felicia Moorsom, ni Geoffrey Renouard ne trouvent ce qu’il conviendrait qu’ils se dissent. Je ne discutai pas ce point-là sur le moment, d’autant plus qu’à dire vrai je ne me sentais pas moi-même entièrement satisfait de la scène. En relisant ce dialogue, plus tard, en vue de cette édition, j’en suis venu à conclure que ce qu’il y a de vrai dans la critique de mon ami, c’est que les personnages sont un peu trop explicites à l’endroit de leur émotion, et qu’ils détruisent ainsi, dans une certaine mesure, ce prestige illusoire qui caractérise leurs personnalités. Je le regrette vivement car je considère le Planteur de Malata comme la presque réalisation de la tentative que j’avais entreprise de faire une chose très difficile, et que j’eusse aimé avoir accomplie aussi parfaitement qu’il m’était possible. Toutefois, si l’on considère le diapason et la tonalité de tout ce conte, il est bien difficile d’imaginer ce que ces deux personnages auraient pu trouver d’autre à se dire, à ce moment précis, à cet endroit particulier de la surface du globe. Dans la disposition d’esprit où ils se trouvent tous les deux, et étant donné l’état exceptionnel de leurs sentiments, ils auraient pu dire n’importe quoi.
N’importe quoi! L’éminent critique qui m’a accusé d’un faux réalisme né de ma timidité se trompe entièrement. Je voudrais lui demander ce qu’il imagine qu’une étreinte, en quelque sorte, pour toute la vie, de Felicia Moorsom et de Geoffrey Renouard aurait bien pu être? Eût-elle même pu exister? Eût-elle été vraisemblable? Non! je n’ai rien éludé par timidité ni par paresse. Et peut-être même qu’une légère défiance à l’égard de mes propres forces n’eut pas été déplacée en cette affaire. Elle m’a fait défaut; je ressemble à Geoffrey Renouard en ce que je ne puis, une fois engagé dans une aventure, supporter l’idée d’y renoncer. Le moment était venu pour ces deux êtres de se découvrir l’un à l’autre. Ils devaient le faire. Rendre le moment décisif d’un sentiment avec les seuls termes du langage humain est vraiment une impossible tâche. Les mots écrits n’en constituent qu’une sorte de traduction. Et, si cette traduction, par manque d’habileté ou par un extrême désir de bien faire, en arrive à être trop littérale, les personnages en proie au travail de la passion quelle qu’elle soit, au lieu de se révéler eux-mêmes, ce qui serait de l’art, en arrivent à se trahir, ce qui n’est ni de l’art ni de la vie. Pas même de la vérité; en tout cas pas toute la vérité, car c’est la vérité privée de toutes ces réserves, de toutes ces distinctions nécessaires et sympathiques qui lui donnent sa véritable forme, ses justes proportions, son semblant de rapport humain.
Oui, la tâche qui consiste à traduire les passions avec des paroles, on peut vraiment déclarer qu’elle est «trop difficile». Mon impénitence habituelle me rend néanmoins heureux d’avoir tenté ce conte avec tous ses dessous, toutes ses complications, y compris la scène auprès du rocher gris qui couronne la hauteur de Malata. Toutefois je ne suis pas satisfait du résultat d’une façon assez excessive pour ne pas excuser un patient lecteur qui s’en montrerait déçu.
Je ne me suis point réservé de place pour parler des trois autres contes; car je ne crois pas qu’ils réclament de commentaires détaillés. Chacun d’eux a une couleur particulière, et j’ai essayé délibérément de donner à chacun d’eux un ton spécial et une différente construction de phrases. L’on m’a demandé dans un compte rendu relatif à l’_Auberge des deux Sorcières_, si j’avais jamais rencontré un conte intitulé A very strange bed, qui fut publié dans Household Words, en 1852 ou 53. Je n’ai jamais vu un seul numéro de Household Words de cette période. Un lit de ce genre fut découvert dans une auberge, sur la route de Rome à Naples, vers la fin du XVIIIe siècle. Où j’en ai trouvé l’indication, je ne saurais le dire à présent, je suis certain toutefois que ce n’est pas un conte. Ce lit est le seul fait que contienne l’_Auberge des deux Sorcières_. Les deux autres contes en renferment de plus nombreux, suggérés par mon expérience personnelle.
1920
J. C.
LE PLANTEUR DE MALATA
I
Deux hommes causaient dans le cabinet du rédacteur en chef du journal le plus important d’une grande ville coloniale. Tous deux étaient jeunes. Le plus gros des deux, blond, d’aspect plus citadin, était le rédacteur en chef et le co-propriétaire du journal.
L’autre s’appelait Renouard. On pouvait voir clairement sur son beau visage bronzé que quelque chose le préoccupait. C’était un homme maigre, tout à la fois nonchalant et actif.
Le journaliste reprit:
--Il paraît que vous avez dîné hier soir chez le vieux Dunster?
Il employait le mot «vieux» non pas dans le sens affectueux qu’on y attache en parlant d’amis intimes, mais par simple constatation de la réalité. Le Dunster en question était vieux, en effet. Ç’avait été l’un des hommes politiques les plus considérables de la colonie: il s’était retiré des affaires publiques après un voyage en Europe et un long séjour en Angleterre, pendant lequel il avait eu une bonne presse. La colonie en était fière.
--Oui, j’y ai dîné, dit Renouard. Le jeune Dunster m’a invité juste au moment où je sortais de son bureau. On eût dit une soudaine inspiration, et cependant je ne puis me défendre d’y soupçonner une arrière-pensée. Il a beaucoup insisté. Il m’a assuré que son oncle serait enchanté de me voir, ma nomination à la concession de Malata ayant été, lui avait dit récemment celui-ci, l’un des derniers actes de sa vie politique.
--C’est très touchant. Le vieux «sentimentalise» de temps à autre sur le passé.
--Je ne sais vraiment pas ce qui m’a fait accepter, continua Renouard. La sentimentalité n’est pas mon fort. D’ailleurs, quoique le vieux Dunster ait été assez aimable à mon égard, il ne m’a même pas demandé ce que devenait mon exploitation de plantes à soie; il en a probablement oublié l’existence. Je dois dire qu’il y avait chez lui beaucoup plus de monde que je ne m’y attendais: c’était vraiment un grand dîner.
--J’y étais invité, reprit le journaliste, mais je n’ai pu m’y rendre. Quand êtes-vous donc arrivé de Malata?
--Hier matin, à l’aube. J’ai fait jeter l’ancre à l’extrémité de Garden-Point, dans la baie. Je suis arrivé dans le bureau du jeune Dunster avant qu’il eût fini de dépouiller son courrier. L’avez-vous jamais vu lire ses lettres? Je l’ai aperçu par la porte entre-bâillée. Il tient les feuilles à deux mains, remonte les épaules jusqu’à ses vilaines oreilles et rapproche son long nez de ses grosses lèvres comme une pompe aspirante. Un vrai monstre commercial enfin!
--Ici on ne le considère pas comme un monstre, répliqua le journaliste en examinant attentivement son interlocuteur.
--C’est sans doute que vous êtes habitué à sa figure, comme à beaucoup d’autres. Je ne sais pourquoi, lorsque je viens en ville, l’aspect des gens dans la rue me frappe si vivement. Ils semblent terriblement expressifs.
--Et peu agréables?
--Non, pas toujours. L’effet est souvent frappant sans être absolument net... Je sais, vous croyez que c’est le résultat de mon existence solitaire.
--Assurément oui, je le crois. C’est très démoralisant. Vous ne voyez personne autour de vous pendant des mois. Vous menez une existence tout à fait malsaine.
L’autre eut à peine un sourire et murmura qu’en effet il s’était bien passé onze mois depuis son dernier séjour en ville.
--Vous voyez, insista le rédacteur en chef. La solitude agit comme un poison. Alors vous découvrez sur les visages des indices mystérieux et pénétrants dont un homme bien portant ne se préoccupe pas. Voilà où vous en êtes!
Geoffrey Renouard se garda bien de dire au journaliste que les indices de son visage, un visage d’ami pourtant, l’ennuyaient au moins autant que beaucoup d’autres. Il notait ces petits ravages que l’âge imprime chaque jour sur une apparence humaine. Tout cela l’émouvait et l’inquiétait, comme le signe d’un horrible travail intérieur, terriblement visible pour un œil comme le sien, accoutumé à la solitude de Malata, où il s’était établi après cinq ans d’explorations et d’aventures.
--C’est un fait que lorsque je suis chez moi, à Malata, je ne vois vraiment personne. Je ne fais pas attention aux «boys» de la plantation.
--Nous, ici, nous ne faisons pas attention aux gens dans les rues. Voilà qui est raisonnable!
Le visiteur ne répondit rien, afin d’éviter une discussion. Ce qu’il était venu chercher au bureau de la rédaction, ce n’était pas de la controverse, mais un renseignement. Il hésitait à aborder son sujet. La vie solitaire donne à l’homme une réserve à l’égard de tout commérage, surtout dans ses rapports avec les gens pour qui médire de son prochain est l’emploi le plus habituel de la langue.
--Vous êtes très occupé? dit-il.
Le rédacteur, qui était en train de marquer au crayon rouge une grande bande de papier imprimé, jeta son crayon en disant:
--Non, j’ai fini. Carnet mondain! Ce bureau-ci est un endroit où l’on sait tout sur tout le monde, sur ceux qui comptent et ceux même qui ne comptent pas. Il passe ici des gens bizarres, des vagabonds de toutes sortes, de l’intérieur, du Pacifique. Mais à propos, l’autre jour, la dernière fois que vous étiez ici, vous avez ramassé un de ces pauvres diables pour en faire votre assistant, n’est-ce pas?
--J’ai pris un assistant uniquement pour faire cesser vos sermons sur le danger de la solitude, répondit rapidement Renouard. Et le journaliste se mit à rire devant cette intonation un peu rancunière. Si peu bruyant que fût son rire, sa personne replète en était secouée. Il était parfaitement persuadé que son jeune ami s’était rangé à son avis sans croire tout à fait à sa sagesse ou à sa sagacité. C’était pourtant lui qui avait, des premiers, aidé Renouard dans ses desseins d’exploitation: cinq années d’aventures scientifiques, de travaux, de dangers et de ténacité, le tout conduit avec une rare valeur, et qu’un gouvernement économe avait si modestement récompensé par la concession de l’île de Malata.
Encore cette récompense n’avait-elle été due qu’à l’éloquence du journaliste, par la parole et par la plume: il disposait d’une certaine influence dans la ville. Incertain du degré d’affection que Renouard pouvait avoir pour lui, il n’éprouvait pas lui-même une grande sympathie pour certains côtés de cette nature qu’il ne pouvait démêler. Pourtant il sentait confusément que c’était là sa personnalité véritable,--et peut-être absurde. Ainsi, par exemple, dans le cas de cet assistant, Renouard s’était incliné devant les arguments de son ami et protecteur, arguments contre l’influence malsaine de la solitude, arguments en faveur d’un compagnon, fût-il même querelleur. Très bien. Il s’était montré docile et même aimable en cette circonstance. Mais ensuite qu’avait-il fait? Au lieu de prendre conseil de son ami, d’un homme qui précisément connaissait la foule de gens sans emploi qui traîne sur le pavé de la ville, voilà que cet extraordinaire Renouard, tout à coup et presque en cachette, ramasse quelqu’un, Dieu sait qui, et s’embarque dare-dare avec lui pour Malata. Cette façon d’agir à son égard était aventureuse et sournoise. C’était là son genre. Aussi le journaliste, qui n’avait pas trouvé la chose à son goût, continua de rire, puis s’arrêtant soudain:
--Oh! oh! oui, à propos de votre assistant...
--Eh bien, quoi? dit Renouard après un silence, tandis que son visage prenait un air d’ennui.
--N’avez-vous rien à m’en dire?
--Rien, si ce n’est... Et l’expression butée qu’avaient prise le visage et la voix de Renouard s’effaça, tandis qu’il semblait hésiter un moment; puis changeant d’idée: «Non, dit-il, rien du tout.»
--Vous ne l’avez pas ramené avec vous, par hasard, pour le changer d’air.
Le planteur de Malata regarda fixement son ami, puis secouant la tête il murmura négligemment:
--Je pense qu’il est très bien où il est... Mais j’aimerais bien que vous me disiez pourquoi le jeune Dunster a tant insisté pour m’avoir à dîner chez son oncle hier soir. Tout le monde sait combien je suis peu mondain.
Le rédacteur se récria devant tant de modestie. Son ami ignorait-il qu’il était leur seul et unique explorateur, l’homme qui expérimentait la plante à soie...
--Cela ne me dit toujours pas pourquoi j’ai été invité hier soir. Car jamais le jeune Dunster n’a songé à me faire cette politesse auparavant.
--Notre brave Willie ne fait jamais rien sans raison, c’est vrai.
--Et chez son oncle surtout...
--Il y habite.
--C’est vrai, mais il aurait pu m’inviter ailleurs. Le plus curieux est qu’il m’a bien paru que l’oncle n’avait rien de particulier à me dire. Il m’a souri aimablement deux ou trois fois, et c’est tout. C’était un grand dîner, environ seize personnes.
Le rédacteur, après avoir dit qu’il regrettait de n’avoir pu y aller, voulut savoir si les gens étaient intéressants.
Renouard regretta que son ami n’eût pas été là. Lui dont l’affaire ou du moins la profession, était de savoir tout ce qui se passait sur cette partie du globe, il aurait probablement pu lui dire qui étaient, parmi les invités, certains nouveaux venus. Le jeune Dunster (Willie), orné d’un énorme plastron de chemise et sa peau blanche luisant désagréablement entre ses rares cheveux noirs ramenés par mèches sur le sommet de sa tête, s’était précipité sur lui et l’avait présenté à ces personnes, comme il l’eût fait d’un chien savant ou d’un enfant prodige. Décidément, il détestait Willie: encore un de ces gros individus accaparants.
Il y eut un silence. Renouard semblait n’avoir plus rien à dire, lorsque tout à coup il aborda le vrai motif de sa visite au bureau de la rédaction.
--Ils m’ont eu l’air de gens qui sont sous l’effet d’un enchantement.
Le rédacteur jeta vers son ami un regard approbateur. Que cela fût ou non la conséquence de sa vie solitaire, c’était en tous cas une nouvelle preuve de sa faculté de pénétrer les physionomies.
--Vous avez omis de me les nommer; mais je puis essayer de les deviner, peut-être? Vous voulez parler du professeur Moorsom, de sa fille et de sa sœur, n’est-ce pas?
Renouard approuva:
--Oui, une dame à cheveux blancs.
Mais par son silence et son regard fuyant il était facile de comprendre que ce n’était pas la dame à cheveux blancs qui l’avait intéressé.
--Ma foi, dit-il en reprenant son maintien habituel, il m’a semblé que je n’étais invité là que pour servir d’interlocuteur à cette jeune fille.
Il ne dissimula pas qu’il avait été vivement frappé par l’aspect de celle-ci. Personne n’aurait pu échapper à cette impression. Elle différait complètement de toutes les personnes présentes, et cela ne tenait pas uniquement à ce que sa robe venait de Londres.
Lui, ne l’avait pas conduite à table; c’était Willie. Ce n’était qu’après, sur la terrasse...
La soirée était délicieusement calme. Il s’était assis à l’écart, seul, avec le désir d’être ailleurs, à bord de sa goélette, de préférence, et débarrassé de ce harnachement mondain. Il n’avait pas, en tout, échangé quarante paroles avec les autres convives. Tout à coup il l’avait vue, de loin, venir seule, vers lui, le long de la terrasse faiblement éclairée.
Elle était grande et souple et portait avec noblesse une tête couronnée d’une chevelure luxuriante, et à laquelle Renouard trouva un caractère particulier, quelque chose d’un peu païen.
Il avait été sur le point de se lever, mais l’approche résolue de la jeune fille l’avait fait rester à sa place. Il ne l’avait pas beaucoup regardée au cours de la soirée. Il n’avait pas cette liberté de regard que donnent l’habitude de la société et la fréquentation des étrangers; ce n’était pas à vrai dire de la timidité, mais seulement la réserve d’un homme inhabile aux manœuvres de cette curiosité négligente qui sait tout voir sans y paraître.
Tout ce qu’avait retenu son premier regard scrutateur, immédiatement abaissé, ç’avait été l’impression des cheveux d’un roux splendide et de deux yeux très noirs. L’effet en avait été troublant, mais furtif; il l’avait presque oublié, lorsque tout à coup il la vit venir sur la terrasse, dans le rythme ondulant de toute sa personne, lente et empressée tout à la fois, comme si elle se contraignait. La lumière d’une fenêtre ouverte l’éclaira au passage, et la masse illuminée de ses cheveux relevés apparut soudain incandescente, ciselée et fluide, évoquant à l’esprit l’image d’un casque de cuivre poli, ou les lignes mouvantes d’un métal en fusion. A cette vue une admiration étonnée s’était emparée de Renouard; mais il n’en souffla mot à son ami le rédacteur. Il ne lui confia pas non plus comment cette approche avait fait surgir en son esprit l’image de la grâce, de l’amour infini, et ce sens d’inépuisable joie que contient la beauté. Non, ce dont il fit part au rédacteur ce ne furent pas ses émotions, mais de simples faits énoncés d’une voix lente et en termes ordinaires.
--Cette jeune fille vint s’asseoir près de moi. Elle me dit: «Êtes-vous Français, Monsieur Renouard?»
Il avait respiré une bouffée d’un parfum subtil dont il ne parla pas non plus: d’un parfum qu’il ne connaissait pas. La voix était grave et distincte. Les épaules et les bras nus brillaient d’une splendeur extraordinaire et, lorsqu’elle avait avancé la tête dans la lumière, il avait pu voir l’admirable ligne de son visage, le nez fin et droit aux narines mobiles, et le coup de pinceau exquis de ses lèvres rouges sur cet ovale sans couleur. L’expression des yeux se noyait dans un jeu d’ombres mystérieuses de jais et d’argent, sous les reflets de cuivre et d’or rouge de la chevelure. On eût dit un être fait d’ivoire et de métaux précieux transmués en un tissu vivant.
--Je lui ai dit que ma famille vivait au Canada et que j’avais été élevé en Angleterre, avant de venir ici. Je ne puis comprendre quel intérêt elle a pu prendre à mon histoire.
--Et vous vous en plaignez?
Le ton du journaliste sembla froisser légèrement le planteur de Malata.
--Non, dit-il d’une voix étouffée et presque maussade. Puis, après un court silence, il reprit:
--Étrange. Je lui ai raconté comment j’étais parti courir le monde à dix-neuf ans, presque au sortir de l’école. Il paraîtrait que son frère m’avait précédé de deux ans dans le même collège. Elle a voulu savoir ce que j’ai fait d’abord en arrivant ici; quels emplois on pouvait y trouver, où l’on pouvait aller, ce qui pouvait vous arriver. Comme si je pouvais dire ou prédire, d’après mon expérience, la destinée des gens qui viennent ici avec cent projets divers et pour cent raisons différentes..., ou même sans autre raison que l’amour du changement, qui vont, viennent et disparaissent. Incroyable. On aurait dit qu’elle voulut m’entendre raconter leurs histoires: je lui ai dit que la plupart ne valaient pas la peine d’être racontées.
L’éminent journaliste, la tête appuyée sur son poing gauche et le coude sur la table, écoutait avec une grave attention, mais ne paraissait pas aussi surpris que Renouard semblait s’y attendre; aussi ce dernier demanda-t-il brusquement:
--Vous savez quelque chose?
L’homme universel hocha la tête et dit:
--Oui, oui, mais allez toujours.
--C’est tout. Je ne sais rien de plus. Je me suis vu engagé dans le récit détaillé de mes propres aventures, au début de ma carrière. Il est impossible qu’elle ait pu y trouver un intérêt quelconque. Vraiment c’est tout à fait extraordinaire. Ces gens ont quelque chose en tête. Nous étions assis dans la lumière de la fenêtre, et le père rodait sur la terrasse, les mains derrière le dos, la tête basse. La dame à cheveux blancs est venue deux fois à la fenêtre de la salle à manger, j’en suis certain. Les autres convives commençaient à prendre congé, et cependant nous restions assis là. Cette famille est probablement descendue chez les Dunster. C’est la vieille Madame Dunster qui a mis fin à la situation. Le père et la tante tournaient aux alentours comme s’ils n’osaient pas s’approcher de cette fille. Tout d’un coup elle s’est levée, m’a serré la main et m’a dit qu’elle comptait bien me revoir.
Tout en parlant, Renouard revoyait le balancement de son corps plein de force et de charme, il sentait la pression de sa main, il entendait encore les derniers accents de ce grave murmure jaillissant de cette gorge si blanche dans la lumière de la fenêtre et il se rappelait les rayons noirs de ses yeux résolus, glissant sur son visage au moment où elle lui avait tourné le dos. Il revoyait tout, et pourtant ce n’était pas vraiment avec plaisir. C’était plutôt émouvant comme s’il s’était découvert une nouvelle faculté. Il y a des facultés dont on se passerait bien volontiers, comme par exemple celle de voir à travers un mur de pierre, ou de se rappeler une personne avec cette netteté surnaturelle. Et que penser de ces parents qui l’entouraient avec cet air d’anxieuse sollicitude? Ces figures du monde civilisé ne cessaient de se dresser devant lui. Ces êtres s’interposaient si fortement entre lui et la réalité du monde extérieur qu’il s’était senti poussé vers le bureau de son ami. Il espérait qu’un renseignement banal viendrait chasser de sa pensée les fantômes de ce dîner inattendu. A vrai dire, la personne qualifiée qu’il aurait dû voir était le jeune Dunster, mais il ne pouvait absolument pas souffrir Willie Dunster.
Sur ces entrefaites, le rédacteur avait changé d’attitude, et faisant maintenant face à sa table de travail, il souriait légèrement, d’un air entendu.
--Une fille étonnante, hein?
L’incongruité de ce terme aurait suffi à faire bondir de sa chaise n’importe qui. Étonnante! cette jeune fille, étonnante! Étonn... Mais Renouard contint ses sentiments. Son ami n’était pas un homme à qui faire des confidences, et, somme toute, ce genre de conversation était bien ce qu’il était venu entendre. Comme il avait néanmoins fait un geste, il se rencogna et dit avec une indifférence parfaitement feinte qu’elle était, en effet, très..., surtout parmi cette collection de personnes mal fagotées. Il n’y avait pas là une femme de moins de quarante ans.
--Est-ce ainsi qu’on parle de la crème de notre société, du «dessus du panier», comme on dit en France, s’écria le journaliste en feignant l’indignation. Savez-vous que vous ne ménagez guère vos expressions?
--Je m’exprime très peu, déclara Renouard d’un ton sérieux.
--Je vais vous dire ce que vous êtes. Vous êtes un garçon qui ne pèse pas ses paroles. Avec moi, naturellement, cela n’a pas d’importance; mais, vous ne saurez jamais...
--Ce qui m’a surtout frappé, interrompit Renouard, c’est que ce soit moi qu’elle ait choisi pour une aussi longue conversation.
--C’est peut-être que vous étiez l’homme le plus remarquable de la soirée.
Renouard secoua la tête:
--Vous avez manqué votre effet, mon cher, il faudra essayer autre chose, dit-il avec calme.
--Vous ne me croyez pas? Ah! modeste personnage! C’est bon! Mais laissez-moi vous assurer qu’en temps ordinaire j’aurais eu raison. Vous êtes suffisamment remarquable pour cela. Mais aussi vous me faites l’effet d’un garçon assez perspicace. Eh! bien, les circonstances sont extraordinaires. Pardieu! elles le sont.
Il se mit à rêver. Au bout d’un moment, le planteur de Malata laissa tomber négligemment:
--Et vous les connaissez?
--Et je les connais, répliqua l’universel journaliste, du ton le plus simple, car l’occasion était trop particulière pour faire montre de sa vanité professionnelle; cette vanité si familière à Renouard qu’il s’étonna de n’en pas avoir le spectacle et qu’il appréhenda là-dessous de fâcheuses nouvelles.
--Vous avez rencontré ces personnes? demanda-t-il.
--Non, je devais les rencontrer hier soir, mais je me suis vu forcé d’écrire le matin à Willie pour m’excuser. C’est alors qu’il a eu la lumineuse idée de vous inviter à ma place, en supposant que vous pourriez être utile. Willie est parfois stupide; il est évident que vous êtes le dernier à pouvoir servir à quoi que ce soit dans cette histoire.
--Comment se fait-il que je m’y trouve mêlé, quelle qu’elle puisse être?
Et ici une sourde irritation altéra légèrement la voix de Renouard:
--Je ne suis arrivé que d’hier matin.
II
Son ami le journaliste se tourna carrément vers lui:
--Willie m’avait demandé conseil, et du moment qu’il vous a mêlé à cette histoire, je puis bien vous dire de quoi il s’agit. Je vais essayer d’être aussi bref que possible. Mais, naturellement, tout ceci entre nous.
Il s’arrêta. Renouard, qui sentait s’accroître son malaise, fit un signe d’assentiment, et l’autre ne perdit pas de temps en préambule:
--Le professeur Moorsom..., physicien et philosophe..., une belle tête à cheveux blancs (à en juger par les photographies), beaucoup de cerveau aussi dans cette tête..., tous ces fameux livres..., pour sûr, même Renouard avait dû en entendre parler...
Renouard grommela que ce genre de lecture n’était pas son fort, et son ami s’empressa d’ajouter que ce n’était pas le sien non plus, sauf par obligation professionnelle, pour la page littéraire de ce journal qui était à la fois sa propriété et l’orgueil de sa vie; le seul journal littéraire des Antipodes ne pouvait vraiment pas ignorer le philosophe à la mode. Non pas que qui que ce fût aux Antipodes eût jamais lu une ligne du professeur Moorsom, mais tout le monde, femmes, enfants, débardeurs, et cochers de fiacre, en avait entendu parler. La seule personne, à part lui, qui, dans ces parages, eût lu les œuvres du philosophe, était le vieux Dunster qui, à une certaine époque même, se disait moorsomien (ou moorsomite), et cela bien avant que le philosophe eût atteint la notoriété dont il jouissait maintenant, bien avant qu’il fût devenu «un personnage» à tous égards..., socialement aussi..., tout à fait la coqueluche de la haute société.
Renouard écoutait attentivement, tout en dissimulant du mieux qu’il pouvait son attention.
--Un charlatan, enfin? murmura-t-il négligemment.
--Non, je ne pense pas. Je ne veux pas dire cela. Je ne serais cependant pas surpris qu’il eût écrit la plupart de ses œuvres pour se moquer du monde. D’ailleurs, rappelez-vous bien ceci, il n’y a vraiment que dans le journalisme que l’on puisse trouver des écrits complètement sincères; croyez-moi.
Ce disant, le rédacteur s’arrêta un moment, en jetant un regard perçant sur son interlocuteur jusqu’à ce que celui-ci eût murmuré un accidentel «oh! sans doute». Il se mit alors à expliquer que le vieux Dunster, pendant sa tournée en Europe, avait été à Londres le «lion» de la saison, à l’époque où il était descendu chez les Moorsom. Il entendait par là le père et la fille, car le philosophe était déjà veuf depuis pas mal d’années.
--Elle n’a pas l’air très jeune fille, murmura Renouard.
L’autre acquiesça:
--Cela n’a rien d’étonnant, étant donné qu’elle a tenu le rôle de maîtresse de maison à Londres avec des gens de la haute depuis le moment où elle a eu les cheveux relevés... Je ne m’attends pas du tout, d’ailleurs, continua-t-il, lorsque j’aurai l’honneur de lui être présenté, à trouver en elle la prime fleur de la jeunesse. Ces gens sont descendus chez les Dunster incognito, comme des princes du sang. Personne ne s’y laisse prendre, mais enfin ils aiment mieux cela. Et même, pour obliger le vieux Dunster, nous n’avons pas, dans le journal, fait mention de leur présence. Mais on mettra votre arrivée parmi nos célébrités locales.
--Juste ciel!
--Parfaitement. M. G. Renouard, l’explorateur, dont l’indomptable énergie, etc..., qui travaille actuellement à la prospérité de notre pays dans sa plantation de Malata... A propos, comment va la plante à soie? Ça marche?
--Oui.
--Avez-vous rapporté de la fibre?
--Une pleine goélette.
--Je vois cela, vous pensez la faire transporter dans les usines d’essai de Liverpool, hein? Les gros capitalistes, là-bas, sont très intéressés, n’est-ce pas?
--En effet.
Il y eut un moment de silence, puis le journaliste ajouta lentement:
--Vous serez un homme très riche, un de ces jours.
Le visage de Renouard ne trahit aucun sentiment à l’annonce de cette prophétie assurée; il ne dit rien jusqu’à ce que son ami eût repris, d’un ton méditatif:
--Vous devriez intéresser le professeur Moorsom à cette affaire, puisque Willie vous a présenté.
--Comment, un philosophe!
--Je ne crois pas qu’il soit ennemi de gagner un peu d’argent, et il doit savoir assez bien s’y prendre (ici la voix du journaliste se teinta de respect), il a su gagner une fortune avec sa philosophie.
Renouard leva les yeux, réprima un violent désir de sortir brusquement, mais quitta lentement son fauteuil:
--Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée, dit-il; d’ailleurs, de toute façon, je dois le revoir.
Il se demanda s’il avait réussi à atténuer le trouble de sa voix, si son intonation avait été assez détachée, car il était en proie à une vive émotion qui n’avait rien à voir avec l’aspect commercial de la question. Il arpentait la pièce comme pour s’en aller, quand il entendit un léger rire: il se retourna soudain, les sourcils froncés; mais ce n’était pas de lui que riait le rédacteur, il riait en regardant vaguement le mur qui lui faisait face: c’était évidemment le préambule d’un discours que Renouard, revenu à lui, attendit sans mot dire, mais non sans une singulière inquiétude.
--Non, vous ne devineriez jamais; personne ne devinerait jamais ce que cherchent ces gens-là. Quand Willie est venu me raconter cette histoire, les yeux lui en sortaient de la tête.
--Comme toujours, d’ailleurs, remarqua Renouard avec un mouvement de dégoût. Il est stupide.
--Il était ahuri, et je le fus aussi, après qu’il m’eut raconté la chose. C’est une chasse, mon cher. Et ce qu’on cherche, c’est un homme. Et Willie, au cœur tendre a embrassé cette cause.
Renouard répéta: «Un homme?...» Puis il se rassit brusquement rien en apparence que pour écarquiller les yeux.
--Willie est venu vous emprunter une lanterne? demanda-t-il sarcastiquement, en se levant de nouveau sans raison apparente.
--Quelle lanterne? s’écria le rédacteur abasourdi, dont le visage s’assombrit d’une expression soupçonneuse. Renouard, vous faites toujours des allusions à des choses que je ne saisis pas. Si vous étiez dans la politique, moi, en tant que journaliste, je ne me fierais à vous qu’autant que je vous verrais agir, mais pas davantage. Vous êtes pourri de sophismes. Mais écoutez; l’homme en question est celui qui a été pendant un an le fiancé de Miss Moorsom. Ce ne peut être n’importe qui, en tout cas; mais il ne semble pas avoir été bien avisé, c’est dur pour cette jeune fille.
Il parlait avec sentiment et l’on sentait que ce qui allait suivre était une affaire qui lui tenait au cœur. Mais, en homme qui connaît son monde, il marqua un étonnement amusé: un jeune homme d’excellente famille, allant partout, et pas n’importe qui, un garçon qui avait un pied dans les deux M.
Renouard, qui arpentait la pièce, se retourna:
--Que diable est-ce là? demanda-t-il à voix basse.
--Eh! bien, quoi? le Monde et la Monnaie, c’est ainsi que je les appelle, pour aller plus vite. Vous avez les trois R au bas de l’échelle sociale et les deux M en haut, vous comprenez?
--Ah! ah! Elle est bonne, ah! ah!
Et Renouard se mit à rire d’un air égaré.
--Et vous progressez des unes aux autres, par ces temps de démocratie, continua le journaliste avec une imperturbable suffisance. C’est-à-dire si vous êtes suffisamment malin. Le seul danger, c’est de l’être trop. Et je crois que c’est ce qui sera arrivé à ce garçon. Un beau jour il s’est trouvé mêlé à un vilain gâchis, un vilain gâchis financier. Willie vous comprenez, n’est pas entré dans les détails avec moi. On ne lui en a, du reste, pas donné beaucoup. Mais vous savez, là, une sale affaire, quelque chose qui relève de la cour d’assises. Il était innocent, cela va sans dire. Mais il a tout de même dû disparaître.
--Ah! ah! (Renouard se reprit à rire brusquement, le regard fixe, comme auparavant), il y a donc un autre M dans l’histoire?
--Que voulez-vous dire? demanda vivement le journaliste, comme si on eût voulu empiéter sur sa découverte.
--Je veux dire «maboul».
--Mais non, pas du tout, pas du tout.
--Bon, appelez-le seulement un malfaiteur. Que diable voulez-vous que cela me fasse?
--Mais attendez donc. Vous n’avez pas encore entendu la fin de l’histoire!
Renouard, qui avait déjà son chapeau sur la tête, se rassit avec le sourire de dédain d’un homme qui a découvert la morale d’une histoire. Le journaliste virevoltait sur sa chaise tournante. Enfin, d’un ton plein d’onction:
--Disons, un imprudent. Bien souvent l’argent est aussi délicat à manier que la poudre. On ne saurait prendre trop de précautions à l’égard des gens qui travaillent avec vous. En tout cas il y eut un krach fantastique, une affaire sensationnelle, et ses amis intimes ne le virent plus. Avant de disparaître, toutefois, il alla voir Miss Moorsom. Ne trouvez-vous pas que ce seul fait démontre son innocence? Ce qui s’est dit alors entre eux, personne ne le sait, à moins que la jeune fille n’en ait fait confidence à son père. Il n’y avait pas grand-chose à dire. Il n’y avait pas non plus grand chose à faire, si ce n’est de le laisser s’en aller, n’est-ce pas? car l’histoire s’étalait dans tous les journaux. Le mieux, c’était de l’oublier, et aussi le plus facile. Pardonner aurait été plus difficile, pour une jeune fille de son genre et de son monde, mêlée à une pareille affaire. Je veux dire une jeune fille ordinaire. Or le pauvre diable ne demandait pas mieux que d’être oublié, seulement il trouva moins facile d’y contribuer. Il écrivit de temps à autre. Il n’écrivit pas à ses amis. Il n’avait pas de parents proches. Le professeur avait été son tuteur. Non, le pauvre diable écrivit de temps en temps à un ancien serviteur de son père, à la campagne, en lui défendant absolument de dévoiler l’endroit de sa retraite. Mais le vieil imbécile ne trouva rien de mieux que de s’en aller rôder aux abords de la maison des Moorsom, en ville; peut-être mit-il dans la confidence la femme de chambre de Miss Moorsom et écrivit-il à «Monsieur Arthur» que la demoiselle allait bien et semblait heureuse, ou quelque chose d’aussi réjouissant. Je veux bien que le jeune homme consentait à ce qu’on l’oubliât, mais je ne crois pas que ce genre de nouvelles l’enchantait. Qu’en dites-vous?
Renouard, les jambes allongées et la tête penchée sur la poitrine, ne répondit rien. Un sentiment qui n’était pas à proprement parler de la curiosité, mais plutôt une sorte de vague angoisse assez désagréable, comme le symptôme d’une maladie mystérieuse, l’empêchait de se lever et de s’en aller.
--Il devait avoir évidemment des sentiments mélangés, affirma le rédacteur. Bien des garçons, par ici, reçoivent des nouvelles de chez eux avec des sentiments mélangés. Mais je me demande quels seront ses sentiments quand il saura ce que je vais vous dire, nous sommes sûrs qu’il n’en sait rien encore. Voilà six mois, un employé de la Cité, un simple employé de banque, se trouva arrêté à la suite d’une affaire de détournement ou quelque chose d’approchant. Se voyant sous le coup d’une sérieuse condamnation, il jugea bon de soulager sa conscience d’une vieille histoire de titres contrefaits ou supprimés qui prouva, clair comme le jour, l’honorabilité de notre gentilhomme ruiné. L’escroc était bien placé pour savoir à quoi s’en tenir, puisqu’il avait été employé dans la fameuse affaire, avant le krach. On ne put plus avoir de doute sur l’innocence du jeune homme; mais où diable était-il, le jeune homme innocent, c’est ce qu’on ne savait pas. Nouvelle affaire sensationnelle dans le monde. Miss Moorsom déclara: «Il va venir me redemander et je l’épouserai.» Seulement, il ne revint pas. Entre nous, à l’exception de Miss Moorsom, personne ne désirait bien vivement son retour. Mais elle avait l’habitude de n’en faire qu’à sa tête. Elle perdit patience et déclara que, si elle savait où se trouvait le jeune homme, elle irait le chercher. Tout ce que l’on put tirer du vieux serviteur fut que la dernière lettre qu’il avait reçue portait le timbre de notre belle ville et que c’était la seule adresse qu’il eût jamais connue de «Monsieur Arthur». Et voilà. A dire vrai, le vieux serviteur était à l’article de la mort, emporté par une maladie de cœur; Miss Moorsom ne put le voir; elle alla à la campagne pour apprendre elle-même ce qu’elle pourrait du vieillard, mais il était si mal qu’elle dut rester en bas, tandis que la femme du moribond était montée près de lui; celle-ci redescendit avec les détails que je viens de vous dire. Il était dans un état qui ne permettait pas de lui poser d’autres questions; d’ailleurs il passa dans la nuit et ne laissa rien derrière lui qui pût mettre sur une trace quelconque.
Notre ami Willie me laissa entendre qu’il y avait eu des jours orageux dans la maison du professeur. Enfin les voilà ici. Il me semble que Miss Moorsom n’est pas de l’espèce des jeunes filles que l’on peut laisser galoper en liberté à travers le monde. C’est égal, je trouve cela plutôt «chic» de sa part mais je comprends que le professeur ait eu besoin de toute sa philosophie dans la circonstance. C’est maintenant son unique enfant, et brillante. Dieu sait combien Willie en bredouillait, positivement, quand il a voulu me la décrire, et j’ai vu, dès votre entrée, qu’elle vous avait fait aussi une impression peu ordinaire.
Renouard, d’un geste irrité, rabattit son chapeau sur ses yeux. Le journaliste ajouta qu’assurément ni Renouard ni Willie n’avaient été habitués de rencontrer des jeunes filles d’une aussi remarquable supériorité. Quand Willie avait été à Londres autrefois faire son apprentissage, il n’avait guère fréquenté qu’un monde de pensions de famille; cela se voyait, du reste. Quant à lui-même, dans les beaux jours où il marchait sur le glorieux pavé de Fleet-street, il n’avait pas de relations et ne se souciait pas d’en avoir avec le grand monde. A cette époque rien ne l’intéressait que la politique parlementaire et les discours de la Chambre des Communes.
Le journaliste fit à ce passé récent l’hommage d’un sourire attendri, tout chargé de souvenirs, et revint à son idée que, pour une jeune fille du monde, elle avait eu un beau geste. Cependant le professeur pouvait ne pas en être ravi. Car enfin ce garçon, tout blanc comme linge qu’il fût, n’en était pas moins complètement dénué des biens de ce monde. Et il y a des malchances, si imméritées qu’elles soient, qui vous gâchent la carrière d’un homme à tout jamais. Cependant il était difficile d’opposer un refus catégorique à un aussi noble élan, sans parler du grand amour qui était à la base. Ah! l’Amour! Et puis la jeune fille était de taille à partir seule: elle en avait l’âge, le courage, l’argent nécessaire. Moorsom avait dû conclure qu’il était vraiment plus paternel, plus prudent aussi et plus sûr, à tous égards, de se laisser entraîner dans cette chasse. La tante les accompagna pour les mêmes raisons, et l’on donna comme prétexte un banal voyage autour du monde.
Renouard s’était levé, et restait debout, le cœur battant, étrangement agité par cette histoire, dépouillée pourtant de tout éclat par la nature parfaitement prosaïque du narrateur. Le journaliste ajouta: «On m’a demandé d’aider à la recherche.»
Là-dessus Renouard marmotta quelque chose comme une formule d’excuse à propos d’un rendez-vous pris, et il sortit. La netteté foncière de son esprit ne pouvait le défendre d’une sensation de jalousie croissante. Il pensait qu’évidemment ce n’était pas un homme de ce genre-là qui pouvait être digne du fidèle attachement d’une semblable jeune fille. Mais il avait assez vécu pour savoir que les actes, les vues et les idées d’un homme ne sont pas nécessairement à la hauteur de son caractère; et pénétré d’une émotion délicate, par égard pour cette splendide créature, il s’efforça d’imaginer un homme pourvu d’une rare supériorité morale, de dons extérieurs et d’une extraordinaire séduction. Ce fut en vain. Au sortir de longs mois de solitude et plusieurs jours passés en mer, la beauté de la jeune fille se présentait à lui, invincible dans sa splendeur, à moins que ce ne fût par sa propre faiblesse. Il était plus aisé de croire à une telle faiblesse que de supposer à cet homme des qualités susceptibles de le rendre digne d’elle. Plus aisé, et moins humiliant. La faiblesse peut être généreuse, et chez une pareille femme elle ne pouvait être que généreuse, tandis que de l’imaginer subjuguée par quelqu’un de commun, cela c’était intolérable.
La force même de l’impression physique qu’il avait reçue de Miss Moorsom (de semblables impressions sont les sources véritables des mouvements les plus profonds de notre âme) lui rendait cette idée inconcevable. Le prince charmant n’a jamais vécu hors des contes de fée; il ne vit pas dans le domaine du Monde et de la Monnaie et au surplus en y trébuchant. De la générosité, c’était assurément cela. Oui, c’était sa générosité. Mais cette générosité était à la fois royale dans sa splendeur et presque absurde dans sa prodigalité, ou peut-être divine.
Le soir, à bord de sa goélette, assis sur le bastingage, les bras croisés et les yeux fixés sur le pont, le planteur se laissa environner par la nuit, plongé dans une méditation sur le mécanisme des sentiments et les sources de la passion. Et tout le temps il lui sembla que la jeune fille était réellement présente. Son impression avait été si pénétrante qu’au milieu de la nuit, réveillé en sursaut, les yeux hagards dans l’obscurité de sa cabine, il n’évoqua pas l’image de la jeune fille, mais il en respira le discret parfum; et il aurait pu jurer qu’il avait été réveillé par le léger froissement de sa robe. Il se redressa quelque temps dans la nuit, en proie non pas à de l’agitation, mais au contraire à une sorte d’oppression née du sentiment qu’il venait de lui arriver quelque chose qui ne pourrait plus s’effacer.
III
Il vint flâner, l’après-midi, dans le bureau du rédacteur, traînant avec une feinte nonchalance le poids de cet irrémédiable dont il s’était senti accablé pendant la nuit, ce sentiment d’une chose qu’il ne pouvait plus empêcher.
Son ami lui annonça aussitôt, d’un ton protecteur, qu’il avait fait, la veille au soir, la connaissance de la famille Moorsom, chez les Dunster. Dîner très simple, il n’y avait personne, ce qui valait mieux pour l’affaire en question.
--Mais dites-moi donc...
Renouard, les mains crispées au dossier d’une chaise, fixa sur son ami un regard vague.
--Sapristi, mais c’est une fille étonnante, s’écria le journaliste... Pourquoi diable allez-vous vous asseoir sur cette chaise qui n’est pas du tout confortable?
--Je n’allais pas m’y asseoir.
Et Renouard alla lentement à la fenêtre, satisfait d’avoir pu trouver assez d’empire sur lui-même pour lâcher immédiatement la chaise plutôt que de la soulever et d’en assommer le rédacteur.
--Willie n’a pas cessé de la contempler, des larmes plein les gros yeux. Vous auriez dû le voir s’incliner sentimentalement vers elle tout le temps du dîner.
--Assez, dit Renouard d’un ton si angoissé que son ami se retourna, mais ne put lui voir que le dos.
--Vous poussez vraiment trop loin votre antipathie pour le jeune Dunster, c’est positivement morbide, dit-il doucement. Tout le monde ne peut pas être beau après trente ans... J’ai pu parler un peu avec le professeur, de vous surtout. Il m’a paru très intéressé par vos tentatives; cela le distrait un peu du sujet principal. Miss Moorsom n’a pas semblé fâchée que je vous aie mis dans la confidence. Notre ami Willie m’a également approuvé. Le vieux Dunster, avec sa longue barbe blanche, avait l’air de donner sa bénédiction. Tout ce monde semblait avoir une haute opinion de vous, simplement parce que je leur ai dit que vous aviez mené toutes sortes d’existences avant de venir vous fixer sur cette plantation. Ils voudraient avoir votre opinion. Quelle occupation, à votre avis, M. Arthur a-t-il bien pu trouver ici?
--Quelque chose de facile, grommela Renouard sans desserrer les dents.
--Sportsman, athlète? Ne soyez pas trop dur pour ce pauvre diable. Peut-être galope-t-il par des pâturages, peut-être conduit-il des troupeaux ou chemine-t-il en cherchant un emploi quelque part au diable, peut-être prospecte-t-il en ce moment dans le désert.
--Ou bien couché ivre-mort devant une auberge, sur la grand route. La journée est assez avancée pour cela.
Machinalement le rédacteur leva les yeux; la pendule marquait cinq heures moins le quart:
--Il est tard, en effet, mais ce n’est pas une raison pour que notre homme en soit là. Peut-être navigue-t-il dans le Pacifique occidental, peut-être même sur une goélette de boucanier. Quoique je ne voie pas bien à quel titre. Pourtant...
--Peut-être passe-t-il en ce moment sous cette fenêtre.
--Pas lui..., mais j’aimerais bien que vous sortiez un peu de cette fenêtre pour qu’on puisse au moins vous voir la figure. Je déteste parler à quelqu’un qui me tourne le dos. Vous êtes là à grommeler tout seul comme un ermite sur une grève. Je vais vous dire ce qu’il y a, Geoffrey. Eh! bien, vous n’aimez pas l’humanité.
--Je ne gagne pas non plus ma vie à parler des affaires de l’humanité, répliqua Renouard.
Il vint cependant s’asseoir docilement dans un fauteuil.
--Qui vous prouve que votre homme ne se promène pas en ce moment dans cette rue? demanda-t-il. Ce n’est pas plus invraisemblable que n’importe laquelle de vos hypothèses.
Radouci par la docilité de Renouard, le journaliste l’examina un instant.
--Eh! bien, je vais vous dire pourquoi. Sachez donc que nous nous sommes mis en campagne. Nous avons télégraphié son signalement à tous les postes de police, dans tout le pays. Et qui plus est, nous sommes maintenant certains qu’il n’est pas venu en ville depuis au moins trois mois. Quant à dire si son absence a été plus longue, cela, pour le moment, nous ne le pouvons pas.
--C’est très curieux.
--C’est très simple. Miss Moorsom lui a écrit ici, poste restante, aussitôt après qu’elle eut essayé de voir le vieux serviteur. Eh! bien, la lettre est toujours là en souffrance. Personne n’est venu la réclamer. Donc cette ville n’est pas la résidence du jeune homme. Personnellement je ne l’ai jamais pensé. Mais il ne peut manquer d’y venir un jour ou l’autre. Et c’est précisément notre principal espoir, qu’il doive venir un jour en ville, tôt ou tard. N’oubliez pas qu’il ignore la mort du vieux serviteur. Il viendra chercher ses lettres. Et alors il trouvera une note récente de Miss Moorsom.
Renouard, silencieux, pensait que tout cela était assez vraisemblable. L’air de lassitude qui assombrissait ses traits énergiques et bronzés, ainsi que son regard rêveur, montrait assez le profond ennui que lui causait cette conversation. Le journaliste n’y voulut voir que la preuve plus évidente encore de son immoral détachement à l’égard de l’humanité, et l’effet de cette solitude malsaine qui lui avait, en fin de compte, desséché le cœur. Tout cela s’accordait à sa théorie habituelle. Il déclara que, tant qu’un homme n’a pas cessé de donner de ses nouvelles, il n’y a pas lieu de le considérer comme perdu. C’était grâce à ce principe qu’on avait pu retrouver mainte et mainte fois des criminels en fuite. Puis, changeant soudain de sujet, il demanda à Renouard s’il y avait longtemps qu’il avait eu des nouvelles des siens et s’ils étaient en bonne santé.
--Oui, merci.
Cela fut dit d’un ton brusque qui interdisait toute familiarité. Il n’aimait pas qu’on lui parlât de sa famille pour laquelle il avait une affection profonde et pleine de remords. Il y avait des années qu’il n’avait vu un seul de ses parents, dont il différait complètement. Dès le matin de son arrivée, il était allé au bureau Dunster et là, dans les casiers dont l’un portait l’indication «Malata», il avait trouvé un petit tas d’enveloppes; quelques-unes lui étaient adressées personnellement; l’une était pour son assistant: le tout aux bons soins de Dunster et Cº. Quand l’occasion se présentait, la maison Dunster faisait suivre ces lettres, soit par un garde-côtes en croisière, soit par un navire de commerce. Pendant les quatre derniers mois, l’occasion ne s’était pas présentée une seule fois.
--Vous comptez rester ici quelque temps? demanda le journaliste, après un assez long silence.