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REMY DE GOURMONT

Esthétique
de la langue française

LA DÉFORMATION--LA MÉTAPHORE
LE CLICHÉ
LE VERS LIBRE--LE VERS POPULAIRE

PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCIX

DU MÊME AUTEUR:

CRITIQUE

Le Latin mystique (Etude sur la poésie latine du moyen âge) (3e édition), 1 vol. in-8º raisin 10 fr. »

L’Idéalisme, 1 vol. in-12 écu 2 fr. 50

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ROMAN, THÉATRE, POÈMES

Sixtine (2e édition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50

Le Pèlerin du silence (2e édition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50

Les chevaux de Diomède (2e édition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50

D’un Pays lointain, 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50

Lilith (2e édition), 1 vol. in-8º écu 3 fr. »

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IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Douze exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 12.

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

PRÉFACE

Esthétique de la langue française, cela veut dire: examen des conditions dans lesquelles la langue française doit évoluer pour maintenir sa beauté, c’est-à-dire sa pureté originelle. Ayant constaté, il y a déjà bien des années, le tort que fait à notre langue l’emploi inconsidéré des mots exotiques ou grecs, des mots barbares de toute origine, de toute fabrique, je fus amené à raisonner mes impressions et à découvrir que ces intrus étaient laids exactement comme une faute de ton dans un tableau, comme une fausse note dans une phrase musicale. Il me sembla donc que, sans rejeter inconsidérément les observations (qualifiées mal à propos de règles) grammaticales, il fallait du moins ajouter un nouveau principe à ceux qui guident l’étude des langues, le principe esthétique. Voilà toute la première partie de ce livre, y comprises les notes sur la Déformation.

Le chapitre des métaphores pourrait tenir en vingt lignes, si on ôtait les exemples; si on y mettait tous les exemples possibles, il demanderait vingt gros volumes. Il ne faut donc le regarder que comme une indication: il dira la possibilité d’un dictionnaire sémantique des langues de civilisation européenne. L’excuse de sa longueur, car il paraîtra long à beaucoup, c’est qu’en ces sortes de travaux il est défendu de demander à être cru sur parole; cette nécessité justifie encore l’aridité d’une nomenclature empruntée à différentes langues étrangères.

Je pense d’ailleurs qu’il ne faut jamais hésiter à faire entrer la science dans la littérature ou la littérature dans la science; le temps des belles ignorances est passé; on doit accueillir dans son cerveau tout ce qu’il peut contenir de notions et se souvenir que le domaine intellectuel est un paysage illimité et non une suite de petits jardinets clos des murs de la méfiance et du dédain.

Je désire ajouter que ces études, car sans être de la philologie elles s’appuient constamment sur la philologie romane et sur la linguistique générale, ont été aperçues de ceux dont l’approbation m’était nécessaire, alors que, sans préparation apparente, je me hasardais à des questions auxquelles il est d’usage, entre littérateurs, de ne pas répondre. Ce n’est pas comme caution que je dis le nom de l’illustre Max Muller, maître des mythologies et des métaphores, ni celui de M. Gaston Paris, dont nous sommes tous les disciples, ce qui n’est pas une raison pour qu’il ait approuvé autre chose dans mon Esthétique que le soin avec lequel j’ai défendu les principes que m’ont donnés ses travaux; c’est plutôt en manière de dédicace, et alors je n’oublierais pas M. Antoine Thomas, qui aime passionnément la langue française et qui l’a suivie jusqu’en ses plus mystérieuses métamorphoses. M. Gaston Paris me permettra de citer ici quelques lignes de son écriture, car elles sont une critique et elles disent ma pensée même, depuis que je les ai lues: «Sur quelques points (comme ce qui regarde l’orthographe) je ne serais pas tout à fait d’accord avec vous, et en thèse générale je ne sais si dans l’évolution linguistique on peut faire autre chose qu’observer les faits; mais après tout dans cette évolution même toute volonté est une force et la vôtre est dirigée dans le bon sens.» Ma pensée c’est cela même, c’est que je ne suis qu’une force, aussi petite que l’on voudra, qui voudrait se dresser contre la coalition des mauvaises forces destructives d’une beauté séculaire. Je n’ai à ma disposition ni lois, ni règles, ni principes peut-être; je n’apporte rien qu’un sentiment esthétique assez violent et quelques notions historiques: voilà ce que je jette au hasard dans la grande cuve où fermente la langue de demain.

R. G.

23 mars 1899.

ESTHÉTIQUE

DE LA LANGUE FRANÇAISE

Le caractère est le style d’une langue. Chaque langue a son caractère qui se révèle par les sonorités, par les formes verbales; c’est dans les mots qu’il met d’abord son empreinte obscure et profonde.

GUILLAUME DE HUMBOLDT.

Je défendrai toujours la pureté de la langue française.

MALHERBE.

CHAPITRE PREMIER

Beauté physique des mots.--Origines des mots français.--Les doublets.--Le vieux français et la langue scolastique.--Le latin réservoir naturel du français.

On ne s’est guère intéressé jusqu’ici aux mots du dictionnaire que pour en écrire l’histoire, sans prendre garde à leur beauté propre, de forme, de sonorité, d’écriture. C’est qu’on a cru sans doute que, dégagés de l’image ou de l’idée qu’ils contiennent, les mots n’existeraient plus qu’à l’état d’articulations vaines. La phonétique elle-même n’a pu rester complètement indifférente à la signification des mots dont elle analysait les éléments, et c’est ainsi qu’elle est arrivée à établir l’origine et la filiation de presque tous les vocables de la langue française. Mais on conçoit très bien, et il y a une phonétique pure qui, faisant abstraction de toute sémantique, constate simplement la généalogie des sons, leurs mutations, leurs influences réciproques. L’esthétique du mot, telle que j’essaierai de la formuler pour la première fois, aura d’abord ce point de contact avec la phonétique qu’elle ne s’occupera que par surcroît du sens verbal, tout à fait insignifiant dans une question de beauté physique: la signification d’un mot ni l’intelligence d’une femme n’ajoutent rien ni n’enlèvent rien à la pureté de leur forme. Pureté: voilà le déterminatif[1].

[1] Vaugelas, qui ne pouvait avoir qu’un sens instinctif de la pureté des mots, a le sens de leur beauté. Il loue en ces termes insidieux: «il est beau et doux à l’oreille.»

Il y a dans la langue française et dans toutes les langues novo-latines, trois sortes de mots: les mots de formation populaire, les mots de formation savante, les mots étrangers importés brutalement; maison, habitation, home, sont les trois termes d’une même idée, ou de trois idées fort voisines; ils sont bien représentatifs des trois castes d’inégale valeur qui se partagent les pages du vocabulaire français. Notre langue serait pure si tous ses mots appartenaient au premier type, mais on peut supposer, sans prétendre à une exactitude bien rigoureuse, que plus de la moitié des mots usuels ont été surajoutés, barbares et intrus, à ce que nous avons conservé du dictionnaire primitif: la plupart de ces vocables conquérants, fils bâtards de la Grèce ou aventuriers étrangers, sont d’une laideur intolérable et demeureront la honte de notre langue si l’usure ou l’instinct populaire ne parviennent pas à les franciser. Leur nombre croissant pourrait faire craindre que le français fût en train de perdre son pouvoir d’assimilation, jadis si fort, si impérieux; il n’en est rien, mais la demi-instruction, si malheureusement répandue, oppose à cette vieille force l’inertie de plusieurs sophismes.

Cependant les mots du second et du troisième type peuvent avoir acquis, par le hasard des formations ou des déformations, une certaine beauté analogique; ils peuvent être tels qu’ils aient l’air d’être les frères véritables des véritables mots français; cette pureté extérieure, qui ne fait point illusion au phonétiste, doit désarmer le littérateur; il nous est parfaitement indifférent, en vérité, que hélice, agonie, gamme soient des mots grecs; rien ne les différencie des plus purs mots français; ils se sont naturellement pliés aux lois de la race et leur fraternité est parfaite avec lice, dénie, flamme, véridiques témoins. Il y a aussi un grand nombre de termes abstraits qui, quoique d’une physionomie assez barbare, nous sont indispensables, tant que le vocabulaire n’aura pas subi une réforme radicale; dès qu’on touche aux abstractions, il faut écrire en gréco-français; cet essai sera, et est déjà plein de mots que je répudie comme écrivain, mais sans lesquels je ne puis penser. On ne peut les supprimer, mais on peut tenter de les rendre moins laids: cela sera l’objet d’un des chapitres que j’ai le dessein d’écrire.

Pareillement, et avec moins d’hésitation encore, il faut respecter la plupart des mots latins qui sont entrés dans la langue sans passer par le gosier populaire, ce terrible laminoir. Ils sont mal formés; on n’a pas tenu compte, en les transposant, des modifications spontanées que la prononciation leur aurait fait subir si le peuple les avait connus et parlés; on les jeta brutalement dans la langue, sans écouter aucun des conseils de l’analogie et on infesta ainsi le français de la finale ation, qui peu à peu a détruit le pouvoir de aison, finale normale, moins lourde et plus définitive. De potionem le peuple a fait poison et les savants potion; le peuple fut plus ingénieux et plus personnel, étant ignorant. Mais potion était utile, l’idée générale contenue dans potionem ayant disparu du mot populaire[2]. La nécessité qui a fait doubler émoi par émotion est beaucoup moins évidente, et l’on ne voit pas bien que la langue qui avait émouvoir ait fait, en acceptant émotionner, une acquisition très importante ni très belle.

[2] Elle a également disparu de potion pour se partager entre breuvage et boisson.

Poison et potion; on appelle doublets ces mots de forme différente et de souche unique; le second est venu doubler le premier soit à une époque assez ancienne, soit au cours des siècles ou tout récemment. Ils n’ont jamais la même signification et c’est l’excuse du mauvais; excuse assez faible, car, comme je l’expliquerai plus loin, un seul mot peut, sans qu’aucune confusion soit à craindre, porter jusqu’à dix ou douze sens différents.

C’est ainsi que la langue ayant tiré du latin capitale la forme cheptel a fait, avec le même mot, la forme capital. Voici quelques exemples de doublets que je n’emprunte pas à l’opuscule de Brachet, quoiqu’ils s’y trouvent certainement:

Latin Vieux français Français moderne
Monasterium Moutier Monastère
Ministerium Métier Ministère
Paradisus Parvis Paradis
Hospitale Hôtel Hôpital
Augurium Heur Augure
Unionem Oignon Union[3]
Crypta Grotte Crypte
Decima Dîme Décime
Articulum Orteil Article
Navigare Nager Naviguer

[3] Il y a deux unio-nem, l’un disant oignon, l’autre union. Ce n’est donc pas là un doublet véritable; mais si le vieux français avait tiré un mot de unionem (unir), nous dirions, sans rire: L’oignon fait la force.

Souvent, le sens s’étant perdu de la fécondité naturelle du français, un savant en quête d’un qualificatif, d’un dérivé est remonté au mot latin au lieu d’interroger le mot français:

Natalis Noël Natalité Ostrea Huître Ostréiculture Ranuncula Grenouille Renonculacées Oxalia Oseille Oxalique Medulla Moëlle Médullaire[4] Auricula Oreille Auriculaire Gracile Grêle Gracilité Dies dominica Dimanche Dominical Pediculum Pou Pédiculaire Pneuma Neume Pneumatique

[4] Il n’est pas très rare de lire: la moëlle médullaire. Il ne faut pas trop rire, ni trop blâmer cela. Le langage d’usage n’a pas à tenir compte du sens étymologique des mots. Voir plus loin, à la fin du chapitre II.

On doit avoir l’impression rien qu’à parcourir ces deux listes très écourtées, que si les mots de la seconde colonne sont français, ceux de la troisième ne le sont pas, ou très peu; ils ne sont pas davantage latins, puisque jamais en aucun pays ils n’ont été prononcés tels que le dictionnaire nous les offre aujourd’hui. Ils n’en sont pas moins, sauf le dernier, fort estimables; leur présence dans la langue est devenue presque un ornement en même temps qu’une garantie de solidité depuis que tant d’autres causes de destruction sont venues l’assaillir et, partiellement, la vaincre.

Nous ne comprenons plus, sans études préalables, le vieux français; la tradition a été rompue le jour où les deux littératures, française et latine, se trouvèrent réunies aux mains des lettrés; les hommes qui savent deux langues empruntent nécessairement, quand ils écrivent la plus pauvre, les termes qui lui manquent et que l’autre possède en abondance. Or, à ce moment le français paraissait aussi pauvre en termes abstraits que le latin classique, tandis que le latin du moyen âge, enrichi de toute la terminologie scolastique, était devenu apte à exprimer, avec la dernière subtilité, toutes les idées; ce latin médiéval a versé dans le français toutes ses abstractions; la philosophie et toutes les sciences adjacentes s’écrivent toujours dans la langue de Raymond Lulle. Identité, priorité, actualité sont des mots scolastiques. Cet apport, continué par les siècles, a presque submergé le vieux français. On en était arrivé à croire, avant la création de la linguistique rationnelle, que ces mots latins étaient les seuls légitimes et que les autres représentaient le résidu d’une corruption extravagante; mais la corruption elle-même a des lois et c’est pour ne pas les avoir observées qu’on a si fort gâté la langue française.

Il n’est pas bien certain, en effet, que le vieux français fût aussi dénué qu’on l’a cru: si les innovateurs avaient connu leur propre langue aussi bien qu’ils connaissaient le latin, auraient-ils négligé afaiture pour construction, ou semblance pour représentation? La nécessité n’explique pas tous ces emprunts; la vanité en explique quelques autres: il a toujours paru aux savants de tous les temps qu’ils se différenciaient mieux de la foule en parlant une langue fermée à la foule. Dans l’histoire du français il faut tenir compte du pédantisme. Sur près de deux mille mots purement latins en sion et tion, il n’y en a pas vingt qui puissent entrer dans une belle page de prose littéraire; il y en a moins encore qu’un poète osât insérer dans un vers. Ces mots, et une quantité d’autres, appartiennent moins à la langue française qu’à des langues particulières qui ne se haussent que fort rarement jusqu’à la littérature, et si on ne peut traiter certaines questions sans leur secours, on peut se passer de la plupart d’entre eux dans l’art essentiel, qui est la peinture idéale de la vie.

D’ailleurs les mots les plus servilement latins sont les moins illégitimes parmi les intrus du dictionnaire. Il était naturel que le français empruntât au latin, dont il est le fils, les ressources dont il se jugeait dépourvu et, d’autre part, quelques-uns de ces emprunts sont si anciens qu’il serait fort ridicule de les vouloir réprouver. Il y a des mots savants dans la Chanson de Roland. Au point de vue esthétique, si imperméabilisation et prestidigitateur, par exemple, manquent vraiment de beauté verbale, il y a moins d’objections contre beaucoup de leurs frères latins, et d’autres, fort nombreux, sont très beaux et très innocents[5]. Tout en regrettant que le français se serve de moins en moins de ses richesses originales, je ne le verrais pas sans plaisir se tourner exclusivement du côté du vocabulaire latin chaque fois qu’il se croit le besoin d’un mot nouveau, s’il voulait bien, à ce prix, oublier qu’il existe des langues étrangères, oublier surtout le chemin du trop fameux Jardin des Racines grecques. Le mal que ce petit livre a fait depuis deux siècles aux langues novo-latines est incalculable et peut-être irréparable.

[5] Innocent est un mot de formation savante, qui remonte au XIe siècle. Du latin innocentem le peuple aurait fait ennuisant.

CHAPITRE II

Le sens du mot déterminé par sa fonction et non par son étymologie.--Les mots détournés de leur sons premier.--Les mots à sens nul et les mots à sens multiples.--Le mot est un signe et non une définition.

Sans compter les dérivés, la langue française contient environ quatre mille mots latins de formation populaire; il n’y a qu’à contempler le Dictionnaire de Godefroy pour apprendre que ces quatre mille mots ne sont que des témoins échappés à un grand naufrage. Les mots primitifs d’origine germanique sont encore dans le vocabulaire au nombre de plus de quatre cents; on compte dans la même couche ancienne, mais tout à fait à la surface, une vingtaine de mots grecs importés par les Croisés, au XIIIe siècle; la langue française ayant à ce moment un grand pouvoir d’assimilation, leur origine est méconnaissable; radicalement francisés, ils sont devenus chaland, chicane, gouffre, accabler, avanie. La part du grec dans la langue française originale est équivalente à celle du celtique, nulle; elle est au contraire importante, autant que déplorable, dans le français moderne.

On a fort bien dit que le nom n’a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d’en éveiller l’image. C’est pourquoi le souci des fabricateurs de tant d’inutiles mots gréco-français apparaît infiniment ridicule[6]. Lorsqu’on inventa les bateaux à vapeur, il se trouva aussitôt un professeur de grec pour murmurer pyroscaphe; le mot n’a pas été conservé, mais il figure encore dans les dictionnaires. N’importe quel assemblage de syllabes était apte à signifier bateau à vapeur aussi bien que pyroscaphe, puisque, même avec la connaissance du grec, il nous est impossible de découvrir dans cette agglutination de termes l’idée de «bateau qui marche au moyen d’une machine à vapeur»; trouvé dans les papyrus calcinés d’Herculanum, il serait légitimement traduit par _brûlot_[7]. Ces équivoques sont inévitables lorsqu’on veut substituer au procédé légitime de la composition ou de la dérivation le procédé, tout à fait enfantin, de la traduction. Tous ces mots empruntés au grec ont d’abord été pensés et combinés en français; et absurdes en français, ils ne le sont pas moins en grec.

[6] M. Antoine d’Abbadie imaginant un nouveau théodolite l’appela aba, «mot qui a l’avantage d’être court et sans étymologie». (Bulletin de la Société de Géographie, sept. 1878.)--A propos de théodolite, notons qu’il se trouve dans les dictionnaires entre théodicée et théogoniste; cela donne envie de le traduire par route de Dieu.

[7] Les indigènes du Gabon, qui ne savent pas le grec, ont nommé le bateau à vapeur bateau fumée, ce qui est fort joli. (Voyages d’Alfred Marche.)

La filiation d’un mot, même du latin au français, n’est presque jamais immédiatement perceptible; très souvent le mot français a une signification tout à fait différente de celle qu’il supportait en latin; bien plus, à quelques siècles, et même à quelque cinquante ans de distance, un mot français change de sens, devient contradictoire à son étymologie, sans que nous nous en apercevions, sans que cela nous gêne dans l’expression de nos idées; d’identiques sonorités expriment des objets entièrement différents, soit qu’elles aient une origine divergente, soit qu’un mot ait assumé à lui seul la représentation d’images ou d’actes disparates[8]. Il n’y a que des rapports vagues, purement métaphoriques, entre un grand nombre de mots français anciens et le mot latin dont ils sont la transposition populaire: de frigorem (froid) à frayeur, de rugitus (rugissement) à rut, ou de pedonem (piéton) à pion, de gurges (gouffre) à gorge, de marcare (marteler) à marcher, il y a si loin que la phonétique seule a pu identifier ces vocables divergents[9]. Les mots chapelet et rosaire ont passé du sens de chapeau et de couronne de roses à celui de grains enfilés, et c’est de ce dernier sens brut que dérivent nécessairement, aujourd’hui, toutes leurs significations métaphoriques, amoureuses ou pieuses. Chapelle provient de la même racine que chapelet et signifie proprement un petit chapeau; poutre vient de pulletrum et Ronsard l’employa encore dans le sens de cavale.

[8] Les trois mots poële du français viennent de trois mots latins différents, petalum, patellam et pensiles. Les trois mots grâce (pitié, don, beauté) représentent le seul mot gratia. On compterait en français environ quinze cents mots dont le son se retrouve, avec des variantes orthographiques, dans un ou plusieurs autres mots. Le même son a quelquefois jusqu’à huit ou dix sens différents, de sorte qu’avec quinze cents sons la langue a fait au moins six mille mots.

Appelés jadis homonymes, ces mots sont dits maintenant homophones. Il y a un très riche Nouveau dictionnaire des mots homonymes par le sieur Delion-Baruffa (A Sedan, an XIII).

[9] Voir plus loin l’étude sur la Métaphore.

Certains écrivains, amateurs d’étymologies, sont très fiers quand ils ont fait rétrograder un mot français vers la signification stricte qu’il avait en latin; c’est un plaisir dangereux dont on abusa au seizième siècle. Des mots tels que montre, règle, ne possèdent d’autre sens que ceux que leur donne la phrase où ils figurent; cahier, voulant dire un assemblage de quatre choses, n’est représentatif d’un objet déterminé que parce que nous ignorons son origine; le mot d’où il est né, quaternus, a reparu en français moderne sous la forme médiocre de quaterne. M. Darmesteter a analysé dans sa Vie des Mots douze significations du mot timbre, qui vient de tympanum; il y en a d’autres[10], mais quel qu’en soit le nombre, nous ne les confondons jamais, pas plus que nous ne sommes troublés par la distance qu’il y a entre calmar, au sens de plumier, et calmar, au sens de seiche monstrueuse: quel travail s’il nous fallait retrouver dans les douze ou quinze significations de timbre l’idée de tambour et dans calmar l’idée de roseau. Le mot arrive quelquefois à un sens absolument contradictoire avec son étymologie: un exemple assez connu mais curieux est celui de cadran, venu de quadrantem, qui avait pris la signification de carré. Le verbe tuer vient littéralement du latin tutari (protéger)[11].

[10] Par exemple, celle de: coffre où l’on conserve les carafes frappées.

[11] Tutari, tutari focum (protéger, puis étouffer le feu), étouffer, tuer; ainsi a-t-on reconstitué l’histoire singulière de ce mot qui dit exactement le contraire de ses syllabes primitives. On dit encore en Normandie, tuer le feu; dans le centre de la France et au Canada, tuer la chandelle. Malherbe a écrit:

C’est que la terre était brûlée
S’ils n’eussent tué ce flambeau.

Défendre (il en était déjà de même du latin defendere) veut dire à la fois repousser et protéger.

Il faut donc sourire de la prétention de certains savants. Un mot n’a pas besoin de contenir sa propre définition. Dans l’instrument nommé télescope, l’idée de voir de loin n’est aucunement essentielle, mais si on la croyait nécessaire, le mot longue-vue était bien suffisant, et capable de porter, comme lunette, une double ou une triple signification. Le télescope aurait pu encore, sans aucun danger, être appelé tube ou tuyau; c’est ce dernier nom qu’il eût sans doute reçu, si le peuple avait été appelé à le baptiser[12]. Comme jumelles, mot populaire, presque argotique, est joli, comparé à microscope, stéréoscope, d’une barbarie si savante et si triste! Au pédant qui invente binocle, l’instinct heureux de l’ignorant répond par lorgnon; à cycle, tricycle, bicycle et tous leurs dérivés l’ouvrier qui forge ces machines oppose bécane: il n’a point besoin du grec pour lancer un mot d’une forme agréable, d’une sonorité pure et conforme à la tradition linguistique[13].

[12] Par peuple, en linguistique, il faut entendre, sans distinction de classe, de caste, ou de couche, l’ensemble du public, tel que livré à lui-même et usant de la parole sans réflexion analytique.

[13] Bécane, mot de la langue des serruriers, semble parallèle à béquille (quille à bec, canne à bec). Bécane serait la forme contractée de bec-de-cane, également terme de serrurerie.

CHAPITRE III

Le gréco-français.--Les mots à combinaisons étymologiques.--Les mots composés français.--Le grec industriel et commercial.--Le grec médical.--Le grec et la dérivation française.--Le grec et le français dans la botanique, l’histoire naturelle, la sociologie.--Les dieux grecs.

Le grec, assez peu senti pour qu’on ose y toucher sans scrupule, offre aux fabricants de mots nouveaux une facilité vraiment excessive.

Au lieu d’interroger la langue française, d’étudier le jeu de ses suffixes, le mécanisme de ses mots composés, on a recours à un lexique dont la tolérance est infinie et qui se prête aux combinaisons agglutinatives les plus illogiques et les plus inutiles. Avec deux signes (un peu retors, il est vrai), avec, par exemple, le mot chum (cloche) et un déterminatif, les Chinois disent: «Son que produit une cloche dans le temps de la gelée blanche;» avec trois signes ils disent: «Son d’une cloche qui se fait entendre à travers une forêt de bambous[14].» Voilà sans doute l’idéal de tous ceux qui ignorent que, grâce à ce délicieux système, il faut une quarantaine d’années pour s’assimiler les «finesses» de ce langage immense mais immobile. Tout est prévu également par le gréco-français; à la cloche chinoise il peut opposer, dans un genre plus sévère, icthyotypolite ou épiplosarcomphale.

[14] Callery, Dictionnaire de La langue chinoise. Spécimen. 1842.

Il est très mauvais, même dans la plupart des sciences, d’avoir des mots qui disent trop de choses à la fois; ces mots finissent par ne plus correspondre à rien de réel, les mêmes combinaisons ne se représentant que fort rarement à l’état identique; s’il s’agit de phénomènes stables il faut les qualifier soit par un mot net et simple, soit par un ensemble de mots ayant un sens évident dans la langue que l’on parle. L’abondance des termes distincts est une pauvreté, par la difficulté que tant de sonorités étrangères trouvent à se loger dans une mémoire et aussi parce que chacun de ces mots, réduit à une signification unique, est en lui-même bien pauvre et bien fragile. On arrive à ne coordonner qu’un assemblage énorme et disparate de vases de terre presque entièrement vides. Les langues viriles maniées par de solides intelligences tendent au contraire à restreindre le nombre des mots en attribuant à chaque mot conservé, outre sa signification propre, une signification de position. Ainsi le langage devient plus clair, plus maniable, plus sûr; il donne, avec le moindre effort, le rendement le plus haut. Il ne s’agit pas de bannir les termes techniques, il s’agit de ne pas traduire en grec les mots légitimes de la langue française et de ne pas appeler céphalalgie le _mal de tête_[15].

[15] Noter que l’expression française, avec ses trois mots, est plus courte que l’unique mot grec.

Le français, tout aussi bien que le grec et certaines langues modernes, se prête volontiers aux mots composés; on en relève plus de douze cents dans les dictionnaires usuels qui ne les contiennent pas tous, et il s’en forme tous les jours de nouveaux. Plusieurs méthodes ont été employées pour joindre deux idées au moyen de deux mots qui prennent un rapport constant; celle qui semble aujourd’hui le plus en usage consiste à unir deux substantifs en donnant au second la valeur d’un adjectif; elle est infiniment vieille et sans doute contemporaine des langues les plus lointaines que nous connaissions. On peut se figurer un langage sans adjectifs; alors pour dire un homme rapide (qui-court-vite) on dit un homme cheval (un coureur jadis reçut ce sobriquet); si le second terme passe définitivement à l’idée générale de rapidité, la langue, pour exprimer l’idée de cheval, lui substitue un autre mot; les langues bien vivantes ne sont jamais embarrassées pour si peu. Certains noms de couleurs en sont restés à la phase mixte, tantôt substantifs, tantôt adjectifs: teint brique, cheveux acajou, la Revue _saumon_[16]; mais tout substantif français peut être employé adjectivement: le champ de la composition des mots selon ce système est donc illimité[17]. On forme encore beaucoup de nouveaux mots en faisant suivre d’un nom un verbe à l’impératif singulier ou un substantif verbal; cette méthode a enrichi la langue française depuis l’origine: coupe-gorge, tire-laine, pèse-goutte, hache-paille. Les combinaisons sont nombreuses par lesquelles se façonnent les mots composés; ce n’est pas ici le lieux de les expliquer, mais on peut conseiller, en principe, à tous les innovateurs d’avoir toujours sous la main les deux livres admirables de Darmesteter sur la formation actuelle des mots nouveaux et des mots composés. On vient d’inventer un appareil que l’on a bien voulu dénommer cinézootrope; que nos aïeux n’ont-ils su le grec aussi bien que les photographes (encore un joli mot) et le tournebroche s’appellerait pompeusement l’_obéliscotrope_[18]!

[16] Cavallotti avait fondé un journal appelé Gazzettino rosa, nous disons de même une femme châtain. M. Daudet, dans ce cas, écrivait châtaine; aurait-il dit une barbe acajoue? Il faut rester dans l’analogie.

[17] Mots récents ainsi formés: cheval-vapeur, idées-forces.

[18] Οβελισκος veut dire broche ou brochette.

Cinézootrope appartient au grec industriel et commercial: c’est une langue fort répandue, qui se parle au Marais et qui s’écrit dans les prospectus. Selon cet idiome, un empailleur devient un taxidermiste et un vitrier un vitrologue; le papier-cuir devient du papier _skytogène_[19] et toute pommade est _philocome_[20] comme tout élixir _odontalgique_[21]. Beaucoup de ces barbarismes sont assez fugitifs, mais il en demeure assez pour infecter même la langue commerciale qu’on aurait pu croire à l’abri du delirium græcum. C’est que l’auteur d’une invention souvent insignifiante croit ennoblir son œuvre en la qualifiant d’un mot qu’il achète et qu’il ne comprend pas[22]; c’est aussi que les commerçants connaissent le goût du peuple pour les mots savants; en prononçant des bribes de patois grec ou latin, la commère se rengorge et la femme du monde sourit, pleines de satisfaction. Un marchand d’appareils photographiques a baptisé sa boutique, Photo-Emporium; il vend des vitagraphes et des kromskopes! Tel industriel se vante d’être le créateur du cuir pantarote. Celui-ci trafique orgueilleusement d’huiles qu’il dénomme: enginer-auto et moto-naphta! Voilà les résultats de l’instruction vulgarisée sans goût. Il y a là quelque chose de honteux, mais le grand point est de parler français le moins possible et d’avoir l’air, en prononçant des syllabes barbares, d’avouer un secret.

[19] Sans doute pour scytogène (σκυτος).

[20] Littéralement qui-soigne-sa-chevelure; le mot est donc absurde.

[21] Même remarque: le sens direct est: qui-fait-mal-aux-dents.--Pour dire l’art de restaurer les livres, Nodier conseille sérieusement bibliuguiancie.

[22] L’inventeur qui a décoré sa lanterne du nom de biographe ignorait peut-être l’existence antérieure de ce mot dans l’usage français; il ignorait encore bien plus que βιος signifie surtout la vie humaine et ne possède pas l’idée générale de vie qui est tenue par ζωη ou φυσις.--Le mot français biologie veut dire en grec biographie.

Les médecins de Molière parlaient latin, les nôtres parlent grec. C’est une ruse, qui augmente plutôt leur prestige que leur science. Ils commencèrent à user sérieusement de ce stratagème au dix-huitième siècle; du moins ne voit-on, avant cette époque, même dans Furetière, que peu de termes médicaux tirés du grec. Peu à peu ils se mirent à divaguer dans une langue qu’ils croyaient celle d’Hippocrate et qui n’est qu’un jargon d’officine. Les vieux noms des maladies, tels que pourpre, grenouillette, _poil_[23], taupe, écrouelles, échauboulures, tortue, ongle, clou, fer-chaud, fic, thym (verrue) furent chassés; chassées aussi les appellations populaires comme: mal S. Antoine, mal rose, mal des Ardents, trois noms de l’érysipèle; comme mal d’aventure, pour panaris, mal S. Main, pour la gale, mal de mère, pour hystérie; comme mal caduc, haut mal et mal S. Jean, pour épilepsie. Cependant Villars les cite encore[24] ainsi que les noms vulgaires des instruments de chirurgie; bec de cygne, bec de cane, bec de grue, _bec de lézard_[25], bec de perroquet, bec de corbeau, bec de bécasse, pélican, érigne, feuille de myrte, etc. Il nous apprend que le sieur Mauriceau, accoucheur, ayant inventé un instrument, l’appela tire-teste. Ce médecin osait encore parler français. J’ignore le nom de l’actuel tire-tête, mais je suis sûr que ce nom commence par _céphalo_[26]. Malgré ce retardataire la nomenclature médicale s’ornait de vocables décisifs. On avait décidé de nommer acrochordons les verrues, emprosthotonos les convulsions, lipothymie la pâmoison, alexipharmaques les contre-poisons, anacathartiques les expectorants, eccoprotiques les purgatifs, anaplérotiques les cicatrisants; il y eut des médicaments antihypocondriaques, à savoir: l’ellébore noir, la scolopendre, l’hépatique, le senné, le safran de mars, les capillaires et l’extrait panchimagogue. Ce fut un grand progrès d’avoir appelé histérotomotocie l’opération césarienne, scolopomacherion le bec de bécasse et méningophylax un couteau à pointe mousse pour la chirurgie de la tête!

[23] Maladie du sein dont le nom était, il est vrai, dû à une erreur assez ridicule.

[24] Dictionnaire françois-latin des termes de médecine et de chirurgie par Elie Col de Villars; Paris, 1753.--Il cite aussi de curieux noms de bandages: épi, doloire, fanons, œil, épervier, etc.

[25] Comme on se figure difficilement le bec d’un lézard, voici l’article de Col de Villars: «_Bec de lézard_, s. m. Rostrum lacertinum, i. s. n. C’est aussi [comme le bec de grue] une espèce de tire-balle ou de pincettes dont les lames qui forment la partie antérieure sont applaties.»

[26] Nom médical de tête, en composition. Cerveau, cervelle, trop clairs, de trop bonne langue, sont remplacés par encéphale, en composition, encéphalo.

Les médecins modernes n’ont presque rien inventé de plus absurde, mais ils ont inventé davantage, et renouvelé à la fois leur science et l’art d’en voiler la faiblesse au vulgaire. Le Dr Bazin, qui avait du mérite, aurait rougi de ne pas appeler un cor, _tylosis_[27]. La petite maladie des paupières qu’Ambroise Paré nommait ingénument des grêles, ses héritiers l’ont baptisée chalazion; ce mot était technique dans la médecine grecque, mais grêles (χαλαζα) le traduit fort bien, image pour image. «Les médecins, dit avec sagesse M. Brissaud, sont coupables de conserver--et surtout d’inventer des formes bâtardes, métissées de grec et de latin, dans les cas où le fond de notre langue suffirait amplement»; et il cite le mot excellent de cailloute, nom d’une phtisie particulière aux casseurs de cailloux, ou provoquée par des poussières minérales; les nosographes, le trouvant trop clair et trop français, l’ont biffé pour écrire pneumochalicose. Mais n’avaient-ils pas déjà substitué phlébotomie à saignée! Voici sans observations une liste de mots français avec leur nom correspondant en patois médical; on jugera de quel côté sont la raison et la beauté:

[27] Le Professeur Brissaud, Histoire des expressions populaires relatives à la médecine (1888), livre fort intéressant et qui m’a été des plus utiles pour ce chapitre sur le grec médical.

Adéphagie Fringale
Adénoïde Glanduleux
Agrypnie Insomnie
Adynamie Faiblesse
Omoplate Palette, Paleron (restés comme termes de boucherie)
Ombilic Nombril
Pharynx Avaloir (vieux français)
Zygoma Pommette
Thalasie Mal de mer
Epilepsie Haut-mal
Asthme Court-vent
Ephélides Son (taches)
Ictère Jaunisse
Naevi Envies
Phlyctène Ampoule
Ecchymose Bleu, Meurtrissure, Sang-meurtri (vieux français)
Myodopsie Berlue (latin: bislucere)
Diplopique Bigle
Apoplexie Coup de sang

On pourrait continuer, car le vocabulaire gréco-français est fort abondant. Les lexiques spéciaux contiennent environ trois mille cinq cents mots français tirés du grec, mais ils sont tous incomplets; il est vrai que l’un de ces ouvrages attribue au grec la paternité d’une quantité de vocables purement latins, ou allemands, comme pain et balle. L’auteur, pour l’amour du grec, fait venir bogue, une sorte de poisson, de Βοαω, qui veut dire crier: c’est peut-être aller un peu loin! Mais le nombre exact de ces mots importe peu; il y en aura toujours trop, bien qu’ils meurent assez rapidement. Rien ne se fane plus vite dans une langue que les mots sans racines vivantes: ils sont des corps étrangers que l’organisme rejette, chaque fois qu’il en a le pouvoir, à moins qu’il ne parvienne à se les assimiler. Prosthèse, terme grammatical,--élégante traduction de greffe!--a échoué sous la forme prothèse chez les dentistes qui bientôt n’en voudront plus. Déjà les médecins qui ont de l’esprit n’osent plus guère appeler carpe le poignet ni décrire une écorchure au pouce en termes destinés sans doute à rehausser l’état de duelliste, mais aussi à ridiculiser l’état de chirurgien. Si beaucoup de mots nécessaires à la médecine et à l’anatomie (celui-ci même, par exemple) sont irremplaçables, il faut tout de même tenter de les rendre moins laids en les francisant complètement et non plus seulement du bout de la plume; nous examinerons ce point.

De l’usage des termes grecs dans les sciences médicales, on donne cette explication qu’il est impossible de tirer tel dérivé nécessaire de tel mot français. Que faire de oreille, par exemple, ou de œil? Mais du mot œil l’ancienne langue a tiré œillet, œillade, _œillère_[28]; de oreille, elle a tiré oreillon (orillon, dans Furetière), oreillard, oreiller, oreillette, oreillé (terme de blason). Oreillon, c’est pour le peuple toute maladie interne de l’oreille; cela vaut bien otite, il semble. Œil était tout disposé à donner bien d’autres rejetons: œiller, œilliste, œillage, œillon, œillard, etc.; et oreille: oreilliste, oreilleur, oreillage. Qui même peut affirmer que ces termes ne sont pas usités en quelque métier?

[28] Œillette, anciennement oliette, se rattache à oleum, olium, huile.

Mais le médecin des yeux eût rougi de s’appeler œilliste, comme le médecin des dents s’appelle dentiste; déjà la qualification d’_oculiste_, insuffisamment barbare, humilie ses prétentions: il est ophtalmologue. Il y a aussi des otologues, des glossologues et peut-être des onyxologues.

Comme la médecine, la botanique, dont les éléments premiers, les noms vrais des plantes, sont pourtant de forme populaire, a été ravagée par le latin et par le grec. Là, il n’y a aucune excuse, car toutes les plantes ont un nom original et rien n’obligeait les botanistes français à accepter la ridicule nomenclature de Linné, alors que la nomenclature populaire est d’une richesse admirable. Pour le seul mot clematis vitalba ou clématite, en véritable français, viorne, du latin viburnum, il n’y a pas dans la langue et dans les dialectes moins d’une centaine de noms[29]; en voici quelques-uns, parmi lesquels on pouvait choisir: aubevigne, vigne blanche, vignolet, fausse vigne, veuillet, vioche, vigogne, viorne, vienne, vianne, viaune, liaune, liane, viène, vène, liarne, iorne, rampille, et des mots composés très pittoresques: barbe de chèvre, barbe au bon Dieu, cheveux de la Vierge, cheveux de la Bonne Dame, _consolation des voyageurs_[30]. A quoi bon alors le mot clématite (qui n’est d’ailleurs pas laid)? Quel est son rôle si ce n’est celui de négateur de tous ceux qu’il a l’orgueil de remplacer? Elle est singulière la légendaire pauvreté d’une langue où l’on pourrait dans l’écriture d’un paysage nommer trente fois une plante sans répéter deux fois le même nom! Mais une langue est toujours pauvre pour les demi-savants[31]. Que d’images pleines de grâce dans ces noms que le peuple donna aux fleurs! Ainsi l’_adonis aestivalis_ ou autumnalis est appelé: goutte de sang, sang de Vénus, sang de Jésus; l’_anémone nemorosa_ est la pâquerette, la demoiselle, la Jeannette, la fleur des dames; la pulsatilla vulgaris est la coquelourde, la coquerelle, le coqueret, la coquerette, la clochette, le passe-velours, la fleur du vent. Cette coquerelle, des botanistes ont osé la dénommer alkékange, mot dont j’ignore l’origine[32], mais dont la laideur est trop évidente. L’_ortie de mer_ est devenue l’_acalèphe_; le chardon, une acanthe, et l’_épine-vinette_, une oxyachante; l’âne qui broute en remuant les oreilles reçoit la qualification pompeuse d’_acanthophage_.

[29] E. Rolland, Flore populaire, tome Ier.

[30] Les Anglais disent aussi: Traveller’s joy, parce que la viorne annonce un village prochain.

[31] Il ne faut pas confondre cette opulence imaginative ou verbale, qui témoigne de la vitalité d’une langue, avec l’indigente richesse dont on a parlé plus haut, qui ne met en circulation que de la fausse monnaie.

[32] C’est sans doute de l’arabe d’officine. Hadrianus Junius le cite comme synonyme de halicacabus et lui donne pour correspondants en français (XVIe siècle): coquerets, coulebobes, alquequanges, baguenaudes.

Sous le nom de zoologie, l’histoire naturelle s’est glorifiée, comme la botanique, d’un mépris complet pour la langue populaire et raisonnable: l’_espadon_ est promu à la dignité de xiphias et le raveçon devient un uranoscope, de sorte qu’on doute si ce poisson n’est pas plutôt une lunette d’approche; les fourmiliers sont des oryctéropes; les crabes, des ocypodes; les chauves-souris, des chéiroptères; traduit bien soigneusement en gréco-français, le _fourmi-lion_[33] devient le myrméléon.

[33] Sur ce mot voir plus loin, page 205.

Il y a un oiseau que Buffon appelle courlis de terre ou grand pluvier; Belon, pour le mieux caractériser, adopte le terme populaire, jambe enflée, lequel est fort juste, puisque ce pluvier est remarquable par un renflement particulier de la jambe au-dessus du genou. Une telle bonhomie a choqué les naturalistes modernes et ils ont traduit soigneusement en grec jambe enflée, ce qui a donné le mot charmant œdicnème. Ce sont les mêmes ravageurs qui baptisèrent brutalement orthorrhyngue le miraculeux oiseau-mouche, la petite chose ailée par excellence, et dont on disait jadis qu’il vole sans jamais se reposer, qu’on croyait dénué de pattes, parce que les Indiens qui le capturaient les enlevaient si adroitement que toute trace de la blessure avait disparu! Une histoire naturelle pour les enfants commence ainsi un chapitre: «Le nom du chœropotamos vient de deux mots grecs, choiros, porc, et potamos, rivière.» N’est-elle pas amusante cette explication, qui répète sans doute littéralement le raisonnement du savant inventeur de ce mot grotesque? Mais ni le savant ni personne n’ont jamais songé combien il serait simple, clair et logique, et économique de dire, avec naïveté: porc de rivière. Ensuite les Grecs pourront traduire cela en grec, les Anglais en anglais, les Allemands en allemand; cela ne nous regarde pas.

Outre sa nomenclature, où je veux encore relever quelques mots galants tels que chondroptérygien et macrorrhynque (comment des créatures humaines ont-elles pu émettre de tels sons[34], volontairement?), l’histoire naturelle possède une langue générale dont elle a malheureusement imposé l’usage aux historiens et aux critiques. En voici un aperçu:

[34] En astronomie, le terrible sizygie est à peu près impossible à prononcer; on le croirait inventé pour quelque «jeu de société», comme Gros gras grain d’orge, quand te dégrogragraindorgeriseras-tu?

Anthropozoologique[35]
Morphologie
Anthropomorphique
Anthropolologie (?)
Anthropopithèque
Dolichocéphale
Mésaticéphale
Brachycéphale
Hvperdolychocéphalique
Brachychéphalisante
Bi-zygomatique
Eugénésique
Microorganisme
Microbiologie
Bio-sociologique
Chorographie.
Sociologiquement
Paléoethnologie
Mammologique
Leptorrhinienne
Néolithique
Néanderthaloïdes
Protohistorique
Troglodytes
Mégalithiques
Métazoaire
Protozoaire
Hyperzoaire

[35] J’ai relevé ce mot et le suivant, car il s’agit de les prendre en des livres de littérature, dans une étude de M. Faguet sur les fables de La Fontaine. Je prends la plupart des autres dans un excellent livre de M. Jean Laumonier, la Nationalité française. II. les Hommes. On les trouverait également épars en des centaines, en des milliers d’ouvrages récents et jusque dans les romans à prétentions scientifiques. Beaucoup sont usuels: ils n’en sont pas meilleurs. Cette liste montrera l’étendue et la gravité du mal qui opprime la langue française. Nodier disait déjà, en 1828: «La langue des sciences est devenue une espèce d’argot moitié grec, moitié latin... Il faut prendre garde de l’introduire dans la littérature pure et simple...» Le mal est fait. Le même Nodier fait remarquer, quoique bien respectueux du grec, combien il est ridicule et impropre de dire en français alphabet au lieu de abécé ou abécédaire, selon les cas. (Examen critique des Dictionnaires.)

Quelques-uns de ces mots sont d’une laideur neutre et bête; les autres sont hideux à dégoûter de la science et de toute science. Buffon cependant, qui avait du génie, a écrit sur l’homme tout un volume, encore scientifiquement valable, et dans une langue qu’un enfant de douze ans comprend à la première lecture. La notion contenue dans hyperdolychocéphale n’est pas de celles dont l’importance puisse justifier la méchanceté du mot.

Le grec admettait des combinaisons de lettres que nous ne pouvons plus juger, la prononciation ancienne nous étant inconnue ou mal connue. C’est pourquoi aucun mot grec, ni même les noms propres, ne peut être transposé littéralement en français. J’ignore comment les Grecs articulaient Ἡρακλης, mais certainement ils ne disaient pas Hèraklès. Hercule n’est pas une transcription beaucoup moins exacte. Du XIVe au XVIIe siècle, le français, alors si puissant, avait dompté et réduit au son de son oreille presque tous les noms grecs historiques. C’est de cette époque que datent Troie, Ulysse, Hélène, Achille, Cléopâtre, Thèbes, qu’on a voulu réformer plus tard et arracher de la langue en les écrivant Troiè, Odysseus, Hélénè, Akhilleus, Cléopatrè, Thébè. Quant à la nécessité de différencier Ποσειδων d’avec Neptunus, elle est certaine; là, on pourra peut-être innover, mais en se souvenant que notre langue est latine et que la transcription latine de Ποσειδων est _Posidion_[36]. Il faut beaucoup de tact et beaucoup de prudence pour franciser des mots grecs, sans offenser à la fois le grec et le français.

[36] Nom de plusieurs villes et, en particulier, nom ancien de Catomeria, dans l’île de Chio: Posidion.

CHAPITRE IV

La langue française et la Révolution.--Le jargon du système métrique.--La langue traditionnelle des poids et mesures.--La langue des métiers: la maréchalerie, le bâtiment, etc.--Beauté de la langue des métiers, dont l’étude pourrait remplacer celle du grec.

Victor Hugo se vantait d’avoir libéré tous les mots du dictionnaire. Il songeait aux mots anciens qui sont beaux comme des plantes sauvages et de même origine naturelle et spontanée. Mais son génie d’anoblir les moindres syllabes eût échoué devant les monstres créés par la Révolution[37]; il eût échoué et il eût reculé devant millilitre, décistère et kilo!

[37] Il y a une création contemporaine de la Révolution qui a généralement échappé à toute critique, c’est, dans le Calendrier républicain, les noms des mois de l’année. Et en effet la beauté de ces douze mots est vraiment originale; on ne peut rien reprendre dans leur sonorité et presque rien dans leur forme. Ce presque rien concerne nivôse, vendémiaire, messidor et thermidor, mots qui n’ont aucun sens en français, tandis que brumaire, par exemple, ou prairial, ou ventôse sont de tout point parfaits. Ah! que l’auteur de cette merveille n’a-t-il été chargé de la nomenclature du système métrique! Peut-être, aussi bien, n’avait-il que cela à dire dans sa vie, car si c’est le même Fabre d’Églantine qui imagina les primidi, duodi, tridi, il faut avouer que là il ne fut pas très heureux. D’ailleurs, malgré leur grâce ou leur langueur, ni prairial, ni brumaire n’auraient pu, de longtemps, évoquer tout ce qu’il y a pour nous dans le triste octobre ou dans le clair mai:

Tunc etiam mensis madius florebat in herbis. (XIIe siècle.)

Je n’ai pas qualité pour juger des avantages offerts par le système métrique, ni pour affirmer que la routine des Anglais ait entravé leur développement commercial et restreint leur expansion dans le monde. Il ne s’agit en cette étude que de la beauté verbale et je dois me borner à chercher si le mot grain est moins beau que le mot décigramme, si l’extraordinaire kilo n’est pas une perpétuelle insulte au dictionnaire français[38].

[38] Francis Wey s’est amusé à substituer, en des phrases de conversation, certains de ces mots aux mots traditionnels, décagramme, par exemple, à once: «Elle ne pèse pas un décagramme!»

Cette abréviation, plus laide encore que le mot complet, est fort usitée; kilo et kilomètre sont même à peu près les deux seuls termes usuels que le système métrique ait réussi à introduire dans la langue, puisque litre sous cette forme et sous celle de litron existait déjà en français[39]. En 1812, devant la répugnance bien naturelle du peuple, on dut permettre le retour des anciens mots proscrits qui s’adaptèrent désormais à des poids et à des mesures conformes à la loi nouvelle. Il restait à adoucir la théorie, comme on avait adouci la pratique et à faire rentrer dans l’enseignement primaire les termes français chassés au profit du grec; on ne l’a pas osé et l’on continue à enseigner dans les écoles toute une terminologie très inutile et très obscure. Aujourd’hui comme durant tous les siècles passés, le vin se vend à la chopine, au demi-setier, au verre; et dans les provinces les vieux mots pots, pinte, poisson, roquille, demoiselle et bien d’autres sont toujours en usage; pièce, foudre, velte, queue, baril, pipe, feuillette, muid, tonneau, quartaut n’ont point capitulé devant hectolitre, ni boisseau, ni barrique, ni hotte. En Normandie le mot hectare est tout à fait incompris, hormis des instituteurs primaires: là, comme sans doute dans les autres provinces, le champ du paysan s’évalue en acres, arpents, journaux, perches, toises, verges et vergées. Les marins en sont restés à la lieue, à la brasse, au mille, au nœud, et plusieurs corps de métier, notamment les imprimeurs, pratiquent uniquement le système duodécimal, soit sous les noms de point, ligne, pouce et pied, soit au moyen d’un vocabulaire spécial. Qui entendit jamais prononcer le mot stère? Les bûcherons qui mesurent encore le bois au lieu de le peser se servent plus volontiers de la corde, et les auvergnats, de la voie. Cette racine inusitée n’en a pas moins fructifié: elle a donné stéréotomie, stéréoscope, stéréotypie, mots élégants et qui ont le mérite de prouver qu’il ne peut y avoir aucun rapport rationnel entre la signification et l’étymologie. Les pauvres enfants auxquels on a fait croire que les syllabes du mot stère contiennent l’idée de solide ne sont-ils pas tout disposés à comprendre stéréoscope? Heureusement que, moins respectueux que leurs maîtres, ils oublient bientôt ces mots absurdes; les ouvriers stéréotypeurs n’ont pas tardé à imposer clichage et cliché.

[39] Litre, au sens de bande de couleur noire, est identique à liste (anciennement listre, du vieux haut-allemand lista). Le litron était la seizième partie du boisseau; son étymologie est incertaine.

En dehors du système officiel, mètre a été d’une terrible fécondité; allié tantôt à un mot grec, tantôt à un mot latin, car tout est bon aux barbares qui méprisent la langue française, il donna une quantité de termes inutiles et déconcertants tels que chronomètre, microchronomètre, célérimètre (que l’instinct a tout de même éliminé pour prendre compteur), anthropométrie. Ce dernier mot est d’autant plus mauvais qu’il ne dit rien de plus que mensuration, doublet du vieux mesurage, malheureusement dédaigné. On prépare pour l’Exposition une grande carte des récifs et des profondeurs des côtes de France; ce titre donnerait une bien médiocre idée des talents de l’auteur; aussi a-t-il dénommé sa carte lithologico-isboathométrique. Voilà qui est sérieux.

Le système métrique pouvait très bien se concilier avec le vocabulaire traditionnel; c’est ce qui est advenu dans la pratique de la vie, et encore que les lois (singulières tracasseries!) défendent d’imprimer le mot sou dans une indication de prix, peu de gens se sont encore résignés à appeler ce pauvre sou proscrit autrement que par son nom unique et vénérable. Comme les Poids et Mesures, la plupart des métiers ont eu à subir l’assaut du gréco-français, mais la plupart ont assez bien résisté, opposant au pédantisme la richesse de leurs langues spéciales créées bien avant la vulgarisation du grec. Sauf quelques mots par lesquels d’académiques vétérinaires voulurent glorifier leur profession, la maréchalerie se sert d’un dictionnaire entièrement français, ou francisé selon les bonnes règles et les justes analogies; parmi les plus jolis mots de ce répertoire peu connu figurent les termes qui désignent les qualités, les vices ou la couleur des chevaux; azel, aubère, balzan, alzan, bégu, cavecé, fingart, oreillard, rouan, zain. Récemment la racine ἵππος est venue donner naissance, d’abord à l’_hippologie_ (qui n’est autre que la maréchalerie), puis à l’_hippophagie_; les palefreniers sont devenus très probablement des hippobosques et enfin, ceci est plus certain, la colle faite avec la peau du cheval a pris le nom magnifique d’_hippocolle_. Ce mot n’est-il pas un peu trop gai pour sa signification?