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PIERRE VÉRON

LES GENS
DE
THÉATRE

PARIS
DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Palais-Royal, 13 et 17, galerie d'Orléans

Tous droits réservés

1862

Paris.--Imp. VALLÉE et Cie, 15, rue Breda

PRÉFACE

Puisque c'est au théâtre que ce livre est consacré, j'aurais pu--pour mettre en repos ma conscience--me rappeler ce qui se passe au théâtre même.

Vous avez, comme moi, remarqué avec quel cœur on y rit de sa propre caricature.

Les transes de Sosie font pâmer de joie le peureux; l'hypocrite se gausse à l'aise de Tartufe; les infortunes de Sganarelle plongent dans des accès de délire tous les maris de sa famille.

Car l'homme est ainsi fait qu'il ne se reconnaît nulle part,--probablement parce qu'il ne se connaît jamais. Chacun de nous est le plus mauvais juge de la ressemblance de son portrait.

En partant de ce principe, je n'avais point à craindre que personne s'attribuât les ridicules et les travers dont ce volume essaye le croquis.

N'importe! On a tant médit du théâtre et de tout ce qui en approche, que nous ne voulons pas avoir l'air de faire chorus à ces banales et souvent injustes déclamations.

Le temps n'est plus--Dieu merci--où les comédiens se voyaient frappés d'une proscription brutale qui ne s'arrêtait même pas devant une tombe. Ces planches que l'intolérance feignait de prendre pour des tréteaux, trop de noms illustres les ont glorifiées pour que la confusion soit désormais possible.

Qui sait même si à l'exagération de la défaveur n'a pas succédé de nos jours l'exagération de l'engouement?

De là la nécessité de faire sentir de temps en temps les épines de ce monde dont on est toujours tenté de ne voir que les fleurs; le besoin de prévenir les naïfs en inscrivant sur la porte: Ici il y a des piéges-à-brebis.

La flatterie et l'illusion sont les plus dangereuses conseillères; mieux vaut le coup de griffe de la critique que le coup d'encensoir de la flagornerie. Le théâtre doit en savoir quelque chose,--lui qui passe son temps à châtier--en riant quand il le peut.

Usons donc de cette chère et bonne licence du rire qui épargne tant de larmes, à ce qu'assure Beaumarchais. Frondons les défauts et au besoin les vices.

En narguant l'exception, on démontre la règle--qui, pour les gens de théâtre, est honorabilité, labeur et courage.

LES

GENS DE THÉATRE

I

PARLEZ AU CONCIERGE

Ce jour-là...

Je regrette amèrement de ne pas commencer par la belle matinée de printemps dont le lecteur se montre toujours si friand; mais, primo, comme la scène se passe à deux heures de l'après-midi; secundo, comme il neige à flocons au dehors, un scrupule peut-être exagéré m'empêche de maintenir quand même l'heureuse formule.

Ce jour-là donc,--12 février 18..,--vers deux heures de l'après-midi, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer, la loge des époux Balandreau, concierges assermentés du petit théâtre des Divertissements-Plastiques, présentait le coup d'œil le plus animé.

C'est qu'en ce moment avait lieu à l'étage supérieur,--le public n'entre pas ici,--la répétition générale d'un de ces chefs-d'œuvre que la noble élégance du langage contemporain appelle des pièces à femmes.

La pièce à femmes est un des signes du temps.

On a souvent parlé des petites causes produisant les grands effets; ici il a fallu, au contraire, plusieurs grandes causes pour produire l'effet le plus mesquin. Il a fallu que l'amour, l'esprit et le goût collaborassent à leur mutuelle décadence, pour que la montagne en travail accouchât de cette ridicule souris.

Trois complices pour un avortement: les auteurs, le public, et le quartier Breda!

C'est trop--des trois.

Le quartier Breda aurait dû rester un quartier et ne pas devenir une ville; le public aurait dû respecter l'art et les artistes, en se respectant lui-même; quant aux auteurs...

Cela me rappelle certaine jaquette dont un de mes camarades de pension me raconta jadis l'histoire.

La jaquette avait été d'abord une magnifique houppelande, dans laquelle l'aïeul du narrateur se carrait aux jours de gala. Elle brillait alors de toute sa splendeur;--solide, moelleuse, taillée en pleine étoffe et sans marchander.

L'aïeul mort, le grand-père hérita et se contenta de modifier légèrement la forme antique de la houppelande, qui se trouva un peu rapetissée.

Mais elle était si ample!

Du grand-père elle passa au père.

Celui-ci,--jugeant inutile de remplacer ce vêtement précieux et sans pareil,--se contenta, lui aussi, de le repriser d'un côté, de le rapiécer de l'autre, de le diminuer sur les bords;--et ma foi, il faisait encore figure en cet accoutrement.

Malheureusement,--lorsque le père trépassa à son tour,--reprises et rapiéçages s'étaient multipliés à tel point qu'il devenait impossible d'en ajouter d'autres. Tout ce qu'un ouvrier put faire, ce fut de tailler par-ci, de rogner par-là,--tant et si bien, qu'il ne resta quasi plus d'étoffe.

L'antique et vaste houppelande avait fini en queue de jaquette,--de cette jaquette étriquée dans laquelle précisément grelottait mon pauvre camarade de pension, dont le dénûment excitait les sarcasmes des uns, la pitié des autres.

Cette histoire, c'est celle de l'esprit français au théâtre.

Molière fournit l'étoffe à mesure que veux-tu. Beaumarchais, les agréments à profusion;--quelle belle houppelande toute neuve! Marivaux, Dancourt, Fabre, Picard et consorts la raccourcissent et la rétrécissent à leur taille; leurs successeurs la traînent, la fripent, la tournent, la retournent, la dégradent, cherchent à la raccommoder. Enfin, le Vaudeville--un gamin dégénéré, un enfant terrible,--s'amuse à en découper de tout petits morceaux;--jusqu'au jour où le dadais s'aperçoit qu'il n'a plus de quoi se vêtir.

Et voilà pourquoi la jaquette--trop courte--laisse voir les mollets de ces dames, par en bas, et leurs épaules, par en haut.

Le mollet et l'épaule représentent l'alpha et l'oméga de la pièce à femmes.

Avec ces deux lettres là, on se passe du reste de l'alphabet.

On remplace l'observation par l'exhibition, les tableaux de mœurs par les tableaux vivants, le fil de l'intrigue par le coton des couturières.

Les caractères, les mots, jusqu'au couplet--ce radeau de la Méduse, où l'esprit trouvait moyen de vivre pendant une douzaine de vers avec un seul trait final,--jusqu'au couplet, tout s'en va:

On chantait, ils en sont aises,
Ils font danser maintenant.

Ou si l'on chante, c'est pis encore!

Des beautés engagées en qualité de modèles ne peuvent être astreintes à la roulade. Les statues ne vocalisent pas, que diable!

Si donc les formes sont vraies, la direction n'a pas le droit de se plaindre que les voix soient fausses. Les assistants,--étant tout yeux,--n'ont pas le temps d'être tout oreilles.

Quel que soit, d'ailleurs, le prétexte sous lequel on amène le sexe sur la scène, pourvu qu'il y foisonne, tout le monde est content.

D'où il suit que--pour offrir une définition à ceux qui en éprouvent le besoin--la pièce à femmes est un ouvrage dans lequel les femmes tiennent lieu de pièce.

II

SUITE DU PRÉCÉDENT

Peut-être devrais-je,--avant de continuer, présenter à la compagnie mes très-humbles excuses pour la digression dans laquelle j'ai été entraîné dès les premiers pas.

Je préfère remplacer les excuses par un aveu.

Ce livre n'est point un roman; c'est un voyage buissonnier à travers les us et coutumes dramatiques. Or, en fait de voyages, j'ai horreur des trajets directs. J'aime à m'arrêter quand il me plaît, à zigzaguer comme l'envie m'en prend; il est par conséquent fort probable que je retomberai plus d'une fois dans le péché que je confesse au moment du départ.

Vous voilà prévenus, chers compagnons de route.

La ligne droite n'a que trop d'adorateurs à notre époque. Laissons un peu de place au caprice et ne faisons pas de la littérature une seule et même rue de Rivoli.

Sur ce, je reviens au théâtre des Divertissements-Plastiques, où l'on répétait une pièce à femmes, et à la loge des dignes époux Balandreau, concierges de l'établissement.

Cette loge, de quinze pieds carrés environ, mérite une description particulière.

Dans cet étroit espace se trouvaient représentés: la communauté conjugale, le chauvinisme, l'administration, le commerce et la cuisine.

La communauté conjugale par une commode à la forme antique, véritable memento d'acajou, qui devait rappeler aux hôtes de céans la date du par-devant monsieur le maire.

Le chauvinisme par un buste du petit caporal, soigneusement recouvert d'un globe protecteur.

L'administration par trois casiers où dormaient quelques paperasses et sur lesquels on lisait en gothique de hasard: M. le Directeur, M. le Régisseur, M. le Caissier.

Le commerce par une petite armoire qui laissait voir en s'entre-bâillant une rangée de bouteilles pleines ou entamées.

La cuisine, par un pot au feu, ronflant près de la fenêtre sur un fourneau économique.

J'allais oublier l'art, qui figurait dans ce capharnaüm sous la forme d'un cadre de bois peint, orné d'une photographie exhibant un ancien amoureux de la troupe en costume collant. Le jeune premier avait daigné, de sa propre main, ajouter au bas du portrait ces mots concis, mais flatteurs: Offert au père Balandreau.

Des chaises de paille, un fauteuil en velours d'Utrecht et un poêle de faïence blanche complétaient le décor. Quant aux personnages...

C'étaient d'abord les maîtres du logis. Isidore Balandreau, ex-enfant de troupe aux vélites de la garde, retraité sergent en 1832: Euphémie Balandreau, son épouse légitime, ci-devant cantinière de l'armée française.

Isidore Balandreau avait fait de sa vie deux parts, l'une pour la gloire qui lui avait donné le jour, l'autre pour le théâtre qui abritait sa vieillesse. Il disait en parlant des victoires du premier Empire: «_Nos_ batailles, nos lauriers, nos conquêtes.» Il disait à propos des représentations de la petite scène dont il relevait en qualité de fonctionnaire: «_Nous_ donnons demain une première. Nous venons d'engager un comique sur lequel nous fondons de grandes espérances. Nous tenons un succès d'argent.» Il filait enfin avec le père noble de longs entretiens sur l'art militaire et avec le pompier de service d'interminables conversations sur l'art dramatique.

Euphémie Balandreau, elle, n'avait jamais connu qu'une passion: celle de l'argent. Aussi, dès le principe, sa nouvelle profession lui avait-elle semblé peu lucrative. Mais, la pièce à femmes aidant, l'ex-cantinière ne tarda pas à mettre à profit les souvenirs de son ancien métier. Le troupier fut seulement remplacé par le gandin.

Il était si dur, par les temps de frimas, d'attendre dans la rue les nymphes des Divertissements-Plastiques! Et la mère Balandreau avait si bon cœur!

Elle commença par permettre à un des sigisbées de stationner sur le seuil de sa loge. La semaine suivante, elle l'invita à s'approcher du poêle. Quinze jours après, elle l'autorisa à s'asseoir. Un peu plus tard, comme le pauvret s'ennuyait à périr, il arriva que, pour l'aider à tromper les rigueurs de l'attente, elle eut sous la main une bouteille de je ne sais quelle liqueur. Elle en offrit un verre, qui fut accepté--et payé.

A compter de ce moment, Euphémie Balandreau avait trouvé,--ni plus ni moins qu'Archimède. Elle avait inventé la cantine de l'amour, rien que cela.

A cette cantine venaient tous les poursuivants et tous les suivants de ces dames. Elles étaient quarante actrices dans la troupe; multipliez, pour chacune, par...--au moins! et supputez les bénéfices de la concierge industrieuse.

Car, il y avait, dans le nombre de ses habitués, des fils de famille qui payaient comme à vingt ans, et des pères--de famille aussi,--qui payaient comme à soixante.

Sans compter les bénéfices de la petite poste galante et le chapitre des renseignements.

Non pas qu'on manquât de principes. Au contraire! Plus on en avait, plus il fallait d'écus en bataille pour en triompher;--exemple:

--Madame, seriez-vous assez bonne pour remettre en secret cette lettre à...

--Je ne suis la commissionnaire de personne!

--Cette lettre à mademoiselle Virgi...

(Une pièce blanche se montrait alors à l'horizon.)

--Mademoiselle Virginie?... Elle m'a défendu de recevoir les déclarations. Son appartement est trop petit.

--Voyons, ma chère dame, je vous en prie...

(Une pièce jaune succédait.)

--C'est bien! on tâchera, on essayera... Et il vous faut une réponse, pas vrai?

--Vous devinez ma pensée.

--C'est là ce que je ne peux pas vous promettre; vu que...

(La pièce jaune grossissait de volume.)

--Enfin, si vous y tenez tant, on fera l'impossible, quoi!

Autre exemple:

--Madame, auriez-vous l'extrême obligeance...

--Je suis pas obligeante, moi.

--Je désirerais savoir l'adresse de mademoiselle Chiffonnette?

--Y a des dictionnaires où qu'on trouve ces choses-là.

--Madame...

(Apparition des cent sous.)

--D'ailleurs, j'en suis pas bien sûre; je crois qu'elle reste dans la rue... dans la rue de Clichy... Quant au numéro... je l'ai oublié... Ma foi, oui, je l'ai...

--Cherchez, je vous en conjure...

(Exhibition des dix francs.)

--Numéro vingt-deux! Comme ça me revient tout d'un coup... Une bonne petite fille au reste que Chiffonnette... quand on sait la prendre... Ah! si j'étais homme, c'est moi qui m'en ferais adorer.

--Vraiment? Par quel moyen?

--Monsieur, la vie privée de mes artisses ne m'appartient pas et ma discrétion...

(Entrée des vingt francs.)

--Tout ce que je peux vous dire, c'est que...

Et Euphémie Balandreau de débiter six pages de documents intimes.

Excellente créature au demeurant, et remplissant avec conscience les devoirs du ménage.

On aurait admiré ses qualités conjugales rien qu'à voir de quelle façon convaincue elle écumait son pot-au-feu au moment où vous avez eu le plaisir de faire sa connaissance.

Tout en écumant, elle s'adressait à un des cinq ou six gandins qui dégustaient autour du poêle un verre de curaçao:

--Sans vous commander, monsieur Alfred, passez-moi donc mon panier à braise qu'est sous la commode; ce satané feu ne va pas.

--Comment!... Tu veux que monsieur avec ses gants frais... interrompit Balandreau.

--Laisse-nous donc tranquille, toi. Monsieur Alfred est un jeune homme complaisant qui ne me refusera pas ce petit service. Il sait bien que, quand je peux faire quelque chose pour lui être agréable... accentua-t-elle avec intention.

Le gandin, dont la jalousie avait sollicité mainte fois la surveillance d'Euphémie, s'empressa d'obtempérer à sa requête.

--Messieurs, dit un second gandin, un verre de madère au succès de la pièce nouvelle.

--Il paraît, fit Balandreau, que c'est crânement joli, et que ça s'enlèvera à la baïonnette. Le garçon d'accessoires m'a dit que c'était écrit!...

--Les jupes, ajouta judicieusement madame, auront encore un centimètre et demi de moins que dans la Revue.

Monsieur Alfred déguisa une grimace, et d'un ton mécontent:

--Il me semble que le directeur abuse un peu du décolleté...

--Et de quoi voulez-vous donc qu'il abuse, le pauvre cher homme? S'il s'en faisait faute, il trahirait la confiance du public qui encourage ses efforts intelligents.

--Il n'en est pas moins désagréable de voir la femme qu'on aime...

--Ne faudrait-il pas qu'elle se mette dans une boîte, votre Alice! S'il est permis de pousser la jalousie à ce point-là.

--Moi, pas du tout!...

--Laissez donc, vous seriez capable de la forcer à jouer dans un sac fermé du haut et du bas... Comme si les chasses trop gardées n'étaient pas celles où il y a le plus de braconniers.

Tous les confrères de M. Alfred éclatèrent de rire.

--Ça n'empêche pas qu'elle a, au troisième tableau, à ce que je me suis laissé conter, un costume de femme sauvage...

--Alice en femme sauvage! s'écria le gandin.

--Désole-toi donc, ajouta son voisin, elle a toujours les plus jolis rôles. Coralie s'en plaignait encore à moi ce matin.

--Coralie ne serait pas capable de remplir les rôles d'Alice. Elle ne chante pas.

--La belle affaire! Est-ce qu'elle a besoin de chanter? Pourquoi ne lui demandes-tu pas tout de suite d'avoir du talent?

--Dame!...

--Allons donc! mon cher, nous avons changé tout cela. La comédie est morte, vive le tableau vivant!

--Permettez, monsieur, grommela une matrone qui se tenait dans un coin sans souffler mot... Parlez pour ces dames, mais il y a des exceptions. Ma fille n'est pas un tableau vivant; elle sort du Conservatoire...

Le gandin allait répondre, quand l'ex-cantinière, se jetant à la traverse:

--Mon Dieu, mame Ratois, vous voilà toujours avec votre fille...

--J'ai bien le droit de...

--Vous avez... rien du tout. Vous avez que vous ferez son malheur avec vos manies. Voyez plutôt dans tout le théâtre, il n'y a absolument qu'elle qui vienne ici accompagnée.

--Comme le conscrit sous l'œil de son supérieur, ricana Balandreau.

--Ma fille est sage, monsieur...

--Encore votre rengaîne... riposta avec animation Euphémie. Ma parole d'honneur, vous me faites de la peine. Vous ne vous apercevez donc pas que le temps des mères d'actrices est passé. En 1830, possible, mais au jour d'aujourd'hui, bernique! Il faut marcher avec son siècle...

--Emboîter le pas, je ne connais que ça, approuva Balandreau.

--A quoi que ça servait les mères d'actrices? A fournir des sujets de caricatures aux petits journaux, à user les derniers cabas qu'on ait fabriqués en France... une cinquième roue à un carrosse, quoi?

--Madame Balandreau! exclama la matrone indignée.

--Fâchez-vous, ne vous fâchez pas, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Demandez plutôt à ces messieurs, demandez à Balandreau lui-même, qu'est un homme d'âge. C'est-il vrai que ça nuit à la carrière des jeunes filles?

--Le fait est...

--T'as encore vu hier les deux brunes que leurs messieurs ont fait engager...

A la bonne heure! Ça trotte sans lisières, ça fait ses affaires soi-même et ça n'a pas besoin que maman fourre son nez dans ce qui ne la regarde pas.

Pour en conclure, bien franchement, vous avez tort et vous vous en mordrez les pouces, mais il sera trop tard. Ça vous apprendra à n'avoir pas su vous mettre à la retraite!

Les gandins riaient aux éclats. La clef grinça dans la serrure.

--Tenez, voilà probablement votre postérité qui vient vous chercher, pour que vous lui donniez la main jusqu'à la maison...

Tous les regards s'étaient tournés vers la porte, mais au lieu d'un profil féminin, ce fut un visage masculin qui apparut.

Quel visage!

Figurez-vous un malheureux dont les traits, peu séduisants de leur nature, étaient couperosés par le froid.

Sur le rouge vif des joues tranchait une barbe de couleur indécise, à laquelle s'étaient attachés des flocons de neige qui lui donnaient une apparence grotesque.

Un chapeau de forme surannée complétait par en haut cette tête, bornée en bas par une cravate de couleur passée.

A l'aspect de cette face qui s'avançait par la porte entr'ouverte, avec les effarements de la timidité, les rires avaient redoublé. L'inconnu parut plus décontenancé encore, et resta bouche béante, sans avoir la force de prononcer un mot.

--En voilà un, murmura Balandreau, dont le fourniment aurait un brin besoin d'être astiqué.

Puis tout haut:

--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

L'inconnu, sentant tous les regards braqués sur lui, ne répondait pas.

--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, nom d'un nom! répéta le concierge, en élevant le ton.

--C'est... je... Monsieur le directeur est-il visible?

--Ça dépend.

--Si... mes intentions... Je voulais lui présenter un ouvrage...

--Il n'y a personne, repartit brusquement Balandreau...

--Tout à l'heure pourtant...

--Quand on vous réitère qu'il n'y a personne... Avez-vous fini de venir dégeler dans ma loge?

En effet, la neige amassée par le bizarre visiteur dégouttait en eau dans les lares de l'ex-caporal.

--Ce n'est pas malheureux, reprit celui-ci, en suivant de l'œil l'étranger qui lâchait pied... Ils se figurent qu'un directeur a été mis au monde pour s'occuper des pièces qu'on lui apporte... Si on les écoutait tous...

--Pardon, mais... tremblota une voix.

C'était l'inconnu qui, après s'être dirigé vers la rue, était revenu sur ses pas.

--Pardon, mais j'avais oublié... Vous ne pourriez pas me dire ce qu'est devenue Eulalie?

Pour le coup c'en était trop. La singularité de cette question, l'air gauche avec lequel elle était formulée, soulevèrent une explosion générale de quolibets. Les gandins se tordaient et essayaient de se cotiser pour un bon mot, Balandreau sacrait, Euphémie glapissait:

--Eulalie perdue! Vingt francs de récompense.

--Il faut la faire afficher, cette pauvre biche.

--Mille tonnerres! allez au diable avec vos Eulalies...

--Vit-on jamais pareil benet?...

Le malheureux intrus promena un instant autour de lui des yeux ahuris, sur lesquels semblait flotter un voile de larmes, puis, sans oser proférer une parole de plus, s'enfuit précipitamment.

La mitraille de plaisanteries allait de nouveau faire explosion après son départ, lorsque soudain tous les assistants se levèrent avec précipitation. C'était la répétition qui venait de finir.

Ces messieurs étaient déjà auprès de ces dames. Seul Alfred-Othello n'avait pas trouvé Alice et redescendait en maugréant:

--Comment a-t-elle pu sortir sans que je la voie!... Elle savait cependant que je l'attendais... Me tromperait-elle?... Ma bonne madame Balandreau, je cours jusqu'au boulevard... Pendant ce temps-là veillez ici...

--N'ayez pas peur, répondit à mi-voix la portière, vous en aurez pour votre argent...

Puis apercevant la matrone qui sortait chastement, accompagnée de mademoiselle sa fille, elle ajouta en manière de conclusion:

--Qué malheur, qu'au temps où nous vivons, il y ait encore des parents assez égoïstes pour sacrifier ainsi leurs enfants!...

III

A QUOI TIENT UNE VOCATION

Tout lecteur est un peu Anglais sous ce rapport;--il ne se lie volontiers qu'avec les personnages qui lui ont été présentés.

Courons donc après l'infortuné qui, à la suite de sa fausse entrée, complétée par une sortie non moins fausse, arpente piteusement la rue sur laquelle s'ouvre la porte familière des Divertissements-Plastiques.

--Athanase Briquet, cher lecteur...

--Athanase qui? Briquet quoi?

--J'allais vous l'apprendre.

Athanase Briquet, six mois avant la scène cruelle dont vous venez d'être témoin, était clerc unique chez le seul huissier de la petite ville de Gérizy. Il griffonnait du matin au soir, avec une ardeur consciencieuse, les splendeurs de la prose judiciaire sur le papier que le gouvernement prend sous sa protection moyennant une redevance de quelques centimes.

Le patron, reconnaissant de ses bons et loyaux services, lui avait, à trois reprises, accordé une gratification de cinq francs au bout du trimestre; un jour même, en relisant une saisie grossoyée avec charme et calligraphiée majestueusement, il avait daigné assurer, entre deux prises, que son clerc était un garçon qui irait loin.

Aller loin,--pour l'huissier de la petite ville de Gérizy,--c'était prendre, vers quarante-cinq printemps, la succession de l'étude, et Athanase en avait accepté l'augure.

Était-ce donc un crétin? Pas du tout.

Et ici il y aurait presque lieu d'examiner à quoi tiennent les vocations humaines. Pour ma part, je suis convaincu que le génie est pour moitié au moins affaire de circonstance. L'occasion, qui fait le larron, fait aussi les grands hommes.

Chaque fois que je vois un garçon épicier peser mélancoliquement une livre de cassonade, je me dis que, transporté dans un milieu différent, il aurait peut-être rimé des odes à rendre jalouse l'ombre de M. de Pompignan.

Il y a,--par réciprocité,--tant de gens de lettres qui auraient constitué d'excellents garçons épiciers!

Athanase n'était donc pas né crétin, ce qui ne lui enlevait pas la faculté de le devenir. Il subissait simplement la volonté du hasard qui l'avait abandonné orphelin et sans fortune au coin de cette borne qu'on nomme une sous-préfecture de province. Il n'avait pas d'ambition, parce qu'il n'avait pas d'émulation. Il végétait, parce qu'il n'avait pas le moyen de vivre. Il restait dans son fromage, parce que ce fromage le nourrissait.

Il y serait probablement resté toujours, si, un matin... Ne perdez pas de vue ma théorie des vocations.

Ce matin-là, le patron l'avait envoyé porter un protêt chez la dugazon de la troupe dramatique de Gérizy. Les dugazons départementales ne sont point, hélas! ce qu'un vain peuple pense, et les protêts ne respectent rien,--pas même les héroïnes à quarante-deux francs par mois.

Athanase n'avait jamais mis le pied dans un théâtre,--sans cela le patron lui aurait-il prédit de hautes destinées?--Il professait pour l'actrice en général le culte idolâtre qu'inspire l'inconnu.

Aussi, quand il apprit qu'il allait se trouver en face d'une de ces créatures prestigieuses, le cœur lui battit un peu. Il lui battait beaucoup en montant l'escalier.

En le redescendant, il lui battait passionnément; Athanase était amoureux fou de la dugazon.

Pour cela qu'avait-il fallu? Une boucle de cheveux noirs tombant sur un cou de galbe médiocre, un bras assez blanc, tiré nonchalamment hors du lit pour recevoir le papier timbré, un reste de rouge sur les joues, un coin de chemisette trahissant l'incognito d'une épaule...

Il avait fallu surtout la tardive candeur du néophyte de vingt-neuf ans.

Le soir, Athanase, en quittant l'étude à neuf heures, alla acheter une contremarque au théâtre de Gérizy. A minuit, il attendait sur la place la sortie de sa bien-aimée; à deux heures du matin, il se promenait sous ses fenêtres encore éclairées; à deux heures et demie, il crut voir se pencher pour souffler la bougie une ombre ornée de moustaches.

Les moustaches ressemblaient à celles du baryton qui jouait avec la dugazon.

--Je ne puis pourtant pas me faire cabotin, gémit-il dans un accès de dignité grotesque... Eh bien! pour me rapprocher d'elle, j'écrirai des pièces!

Vous n'avez pas perdu de vue ma théorie des vocations? Récapitulons:

Si une dugazon n'avait pas souscrit un billet;

Si, après l'avoir souscrit, elle n'avait pas oublié de le payer;

Si le protêt résultant de cet oubli n'avait pas été apporté quand la débitrice était encore au lit;

Si le bras de ladite débitrice avait été moins blanc, ou sa chemisette plus hermétique;

La France n'aurait pas compté un auteur dramatique de plus!

IV

PROSE ET POÉSIE

De la conclusion du chapitre précédent, il ne conviendrait pas d'induire que j'ai l'intention de ridiculiser la résolution du clerc incandescent.

Autrefois--au vieux temps de la routine--on ne s'improvisait pas écrivain d'une heure à l'autre, et le cri du téméraire amoureux eût semblé un peu bien outrecuidant.

Mais aujourd'hui!...

On cite nombre de personnes qui, pendant toute une période de leur existence, ont été dans le barreau, la médecine, la diplomatie, les vins, les cotonnades, la quincaillerie, les assurances, la bureaucratie, les hauts fourneaux, les suifs ou la pisciculture, et qui soudain, mécontents du produit de leurs industries respectives, s'écrient comme notre ami:

--Je ferai des pièces!

Ils ont supputé, en parlant ainsi, que les bénéfices de ce commerce peuvent être supérieurs, qu'en tout cas la mise de fonds n'est pas ruineuse. Une grammaire décente n'est même pas de rigueur!

Faire des pièces!... Mais c'est la position de tous ceux qui n'en ont pas et aussi de beaucoup de gens qui en ont une autre.

Dans les mansardes, dans les salons, dans les ministères, dans les comptoirs, chez les potentats, les bohêmes, les vicomtes, les négociants, les docteurs, partout on fait des pièces par vanité ou par intérêt.

Pourquoi Athanase n'en aurait-il pas fait par amour?

Je vous ai dit qu'il n'était point sot. Il avait beaucoup lu, il savait l'orthographe et la passion décuplait ses mérites.

C'était trois fois plus qu'il n'en fallait.

Malheureusement la poésie et la prose,--surtout la prose d'huissier--ont toujours plaidé en séparation pour incompatibilité d'humeur.

Le clerc émancipé commettait bévues sur bévues. Sa calligraphie périclitait: dans un inventaire important, il avait omis toute la section de la batterie de cuisine; il désertait l'étude à la nuit et dormait parfois sur son pupitre pendant le jour; enfin douze feuilles de papier-timbré avaient disparu sans qu'on en eût retrouvé trace;--douze feuilles, ô forfait!--sur lesquelles il avait aligné des strophes à Eulalie,--c'était son nom à elle!--et un scénario.

Le patron dévorait sa colère; mais l'orage s'amassait. Il ne devait pas tarder à éclater.

Athanase n'avait pas encore tiré de son amour un parti très-satisfaisant.

Son bilan se dressait ainsi:

Trente-sept francs de places de parterre.

Deux cent soixante-quinze heures de factions diurnes ou nocturnes.

Cinq rhumes.

Trois courbatures.

Un drame ébauché.

Une comédie incomplète.

Un vaudeville en projet.

J'oubliais une trentaine de chopes payées à divers au café du théâtre, dans l'espoir de se créer des intelligences dans la place.

Si peu exigeante que soit une passion, elle ne saurait accepter une telle situation comme la réalisation de ses rêves les plus chers. Le soupirant s'assombrissait chaque jour davantage, chaque jour par conséquent les omissions du clerc prenaient de plus formidables proportions.

Un vendredi,--date mémorable--il ne parut pas à l'étude. L'huissier se rendit en personne à son domicile et faillit avoir un coup de sang lorsqu'on lui annonça que son employé était sorti.

Le lendemain, Athanase arriva vers midi. Il était horriblement pâle.

--Je vous attendais, monsieur, fit l'huissier se méprenant sur les motifs de cette pâleur, et d'autant plus arrogant qu'il supposait son subordonné plus craintif.

--Ah! vous m'attendiez, répliqua le clerc d'un ton indifférent.

--Oui, monsieur. M'expliquerez-vous ce que signifie cette conduite?

--Quelle conduite?

--Tout Gérizy ne parle que de vos déportements!

Athanase ne daigna même pas répondre. Il paraissait absorbé dans ses pensées.

--Déportements! entendez-vous, dé... por... te... ments! Est-ce ainsi que vous vous débauchez! que vous désertez vos devoirs! que vous trahissez ma confiance! Car j'avais confiance en lui... Je rêvais pour lui un avenir dont il est indigne... ma charge et la main de ma fille peut-être!...

Athanase conservait son immobilité insouciante.

--On vous a vu,--j'en rougis pour mon étude,--on vous voit hanter les tabagies, vous galvauder au théâtre...

A ce mot, le clerc tressaillit.

--On m'a même assuré que vous étiez épris d'une drôlesse.

--Drôlesse! s'écria-t-il révolté.

--Vous vous permettez maintenant d'élever le ton chez moi... Monsieur Athanase Briquet, je vous chasse!...

--Vous n'aurez pas cette peine, fit froidement le jeune homme, car je vous apportais ma démission.

Cette réponse atterra l'huissier, qui comptait sur l'effet de sa menace pour amener le récalcitrant à résipiscence.

--Votre démission... reprit-il après un silence... votre... Mais que voulez-vous donc faire?... A quoi êtes-vous bon si ce n'est...

--Je pars pour Paris, où je vais présenter une comédie en trois actes.

C'était la chute du tonnerre pour l'homme de la basoche... Il fit un haut-le-corps en arrière, puis d'une voix étranglée:

--Le malheureux!... Il déshonorait ma maison à mon insu!

Sans ajouter un mot, il passa dans son cabinet où sa femme lui prodigua l'eau sucrée.

Pour Athanase--avec une fébrile impatience--il tira de son pupitre de douleur les manuscrits qu'il y avait laissés, et en fit un paquet qu'il enveloppa à la hâte, en murmurant:

--Le train part à deux heures... à onze, je serai à Paris. Elle y est engagée, m'a-t-on dit... J'ignore où; mais n'importe! je la retrouverai!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une fois débarqué, il avait au hasard commencé sa tournée par le théâtre des Divertissements-Plastiques, et vous savez avec quel succès.

V

UN ARISTARQUE DE PROVINCE

Encore mal remis de sa première algarade--qui ne devait, hélas! pas être la dernière--le ci-devant clerc suivait le trottoir, la tête baissée et en proie à de mélancoliques méditations.

Ce début ne présageait rien de bon.

Et, faisant un involontaire retour en arrière, il revit passer devant ses yeux le patron sévère mais juste, l'étude enfumée mais paisible, le pupitre monotone mais stable.

--Peut-être aurais-je mieux fait de...

Il n'acheva pas cette pensée, et comme honteux de sa défaillance fugitive:

--Non! les obstacles ne serviront qu'à surexciter mon courage. Pour elle, je soulèverai le monde, j'aurai de l'énergie, de la persévérance, du talent même.

Eulalie! Eulalie!...

Au beau milieu de ses réflexions, il fut soudain rappelé à la vie réelle par une brusque secousse qui faillit rompre à son détriment les lois de l'équilibre. Il venait de donner de tout son corps dans un passant.

--Maladroit! s'écria celui-ci... Si vous regardiez devant vous au lieu de contempler le bout de vos bottes...

--Veuillez m'excuser, fit le songeur en levant le nez, je...

--Comment!... je ne me trompe pas, interrompit le passant. Monsieur Briquet!

--Monsieur Chamonin!

--Par quel hasard êtes-vous à Paris?

Athanase rougit sans répondre.

--C'était donc vrai, ce qu'on m'avait conté... Vous avez quitté l'étude?... On ne parle que de cela dans tout Gérizy. On ajoute même certains détails... Hein, mauvais sujet?

Athanase passa à la nuance cochenille.

--Vous vous taisez? qui ne dit mot consent. Voyez-vous cela, mon gaillard! Et qu'est-ce que vous en avez fait de notre dugazon? car tout s'explique maintenant. C'est vous qui l'avez enlevée!

Cette supposition, mise en regard de l'attitude de l'amoureux novice, formait bien le contraste le plus plaisant du monde et accrut tellement son embarras que, reculant les limites de la teinte écarlate, il balbutia:

--Je ne sais... Je vous jure que...

--Comment! ricana Chamonin en le poussant dans un café, de la dissimulation! Le nec plus ultrà du Don Juanisme!

--De grâce, ne me raillez pas!... Si vous saviez!...

Le si vous saviez était une transition de détresse qui signifiait: «Par pitié, écoutez-moi...» Athanase avait trouvé un confident, il s'enlaçait à cette consolation.

L'enlacement dura une heure, durant laquelle il révéla tout à son auditeur généreusement résigné:

--Ah çà, mon cher, vous êtes fou! exclama ce dernier en manière de point final.

--Pourquoi? demanda naïvement le clerc.

--Beau comme l'antique, ma parole d'honneur. Vous croyez à votre avenir dramatique et à l'amour des dugazons, vous!

--Je crois que je l'aime, pas autre chose. Avec ce seul mot, je me sens capable de tout.

--Mon pauvre ami!... C'est étonnant, chez l'huissier on perd ordinairement ses illusions de meilleure heure. Mais, trop tendre insensé, vous ignorez donc absolument la valeur de cette expression: Artiste de sous-préfecture!

Au masculin, c'est un budget de vingt à quarante sous par jour en moyenne, le dédain des dévots, pour qui un acteur ne sera un homme que dans cinq ou six révolutions; les rebuffades du cafetier qui,--lorsque v'là les comédiens,--ne cache plus les couverts, mais ferme le livre de crédit; enfin un mélange étrange et attristant de fatigues, d'oisiveté, de convoitise, de déclassement et de souffrance.

Au féminin, c'est la vie d'expédients, la toilette de hasard, l'amour de rencontre; le fils de l'adjoint paye le loyer, un capitaine de la garnison la robe, un commis le dîner;--ou vice versâ; sans compter que les fils d'adjoint se marient, que les commis s'établissent, que les garnisons passent, et qu'alors il faut subir le contre-coup de ces changements. Trouvez donc dans ces chassés-croisés la place du sentiment.

--Mais il peut y en avoir d'honnêtes...

--Parbleu! puisque impossible n'est pas français! Et après?

--Après! après!

--La réalité en est-elle moins navrante? N'est-ce pas toujours la grimace sous le sourire forcé? l'oripeau sur le dénûment? Être obligé de s'acheter un pourpoint de velours quand on n'a pas de paletot; ceindre le soir un diadème et repriser ses bas le matin... Du diable si l'idéal résiste à de telles épreuves.

Athanase, comme tous ceux qui sont possédés par une idée fixe, n'avait aucun souci des tirades qu'il écoutait sans les entendre. Une seule remarque le frappa.

--D'où vient, demanda-t-il, que vous soyez si bien renseigné sur un semblable sujet, vous, un principal de notaire?

Chamonin cligna de l'œil malicieusement:

--Nourri dans le sérail, j'en connais les détours.

Vous ignoriez donc ma qualité de correspondant du Phare dramatique, journal parisien voué aux intérêts du théâtre?... Garçon, le Phare dramatique...

--Mais, alors, vous devez savoir ce qu'est devenue Eulalie.

--Je ne sais rien du tout, par la raison bien simple que je suis ici depuis trois heures seulement... Lisez-moi ça... là... Gérizy, 5 février...

VI

CORRESPONDANCE DÉPARTEMENTALE

Athanase parcourait machinalement le journal que lui avait tendu Chamonin, sans découvrir l'article revendiqué par le correspondant satisfait.

En revanche, il avait déjà passé en revue une quantité innombrable de phrases qui semblaient faire partie d'un dictionnaire commun aux 86 départements.

C'étaient:

«_M. A..., cet artiste consciencieux._»

«_Mlle B..., notre charmante prima donna._»

«_C..., ce comique au jeu si franc._»

«_La ravissante Mme P..., que Paris nous envierait s'il la connaissait._»

«_L'ensemble de l'exécution a été digne des premières scènes._»

«_Notre habile directeur s'est surpassé lui-même._»

Etc., etc., etc., etc...

Ces litanies d'enthousiasme postal occupaient quatre grandes colonnes.

--C'est singulier, fit candidement notre ingénu, on dirait toujours le même article.

--Vous plaisantez?... Quand le Phare dramatique aura un correspondant capable de tourner un compte-rendu comme le mien... Cela vous a un cachet, une couleur... Eh bien, vous ne l'achevez donc pas?

Athanase venait, sans penser à mal, de poser le journal sur la table.

--C'est que, risqua-t-il, je ne l'ai pas trouvé...

--Je vous l'avais pourtant bien indiqué. Là, au bas de la seconde colonne de la troisième page... Gérizy, 5 février... Prêtez l'oreille, je vais vous le lire moi-même.

Et Chamonin commença le morceau suivant:

«Le Phare dramatique, dans sa haute sollicitude pour les intérêts de l'art et la décentralisation intellectuelle, a compris le premier toute l'importance des comptes-rendus que la province envoie à Paris; aussi sommes-nous fier d'avoir été choisi pour correspondant par ce journal, digne de prendre pour devise le vers de Térence: Rien de ce qui est humain ne m'est étranger.

»Je suis en même temps heureux d'y représenter une des villes qui suppléent à la puissance numérique par le goût du beau et le culte des choses de l'esprit.

»Pour se convaincre de cette vérité flatteuse, il suffit de dresser le bilan sommaire de notre saison dramatique:

»Huit drames, deux opéras comiques, treize vaudevilles, en moins de trois mois et demi.

»Cela tient du prodige.

»L'enchanteur à qui nous devons toutes ces merveilles, c'est M. Pigeonnier, ce directeur infatigable, audacieux, persévérant, dont nous avons eu maintes fois occasion de mettre en relief les qualités hors ligne.

»Diriger ainsi, c'est créer.

»En une seule semaine, M. Pigeonnier vient encore de nous offrir coup sur coup Indiana et Charlemagne, un vaudeville éternellement jeune, et le Poignard sanglant, ce drame palpitant qui obtient au boulevard un succès si retentissant.

»N'est-ce pas le cas de s'écrier avec le poëte:

... Cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!

»Il ne nous a pas été donné de voir à Paris le Poignard sanglant; mais nous n'hésitons pas à affirmer que notre troupe intrépide ne craindrait pas la comparaison.

»Mme Gaspard, notre grand premier rôle, a épuisé toute la gamme des sentiments et fait vibrer toutes les cordes. Elle a passé en revue toutes les nuances de la palette la mieux assortie.

»Tour à tour émue, caressante, hautaine, révoltée, elle a tenu captif sous le charme l'auditoire haletant. La jeunesse si pleine de cœur de Gérizy a tenu à témoigner à cette grande artiste toute sa sympathie. On l'a attendue à la sortie, sur la place au Pain, et on lui a décerné là une véritable ovation.

»Ce sont de ces dates qui se gravent en caractères indélébiles dans la carrière d'une comédienne.

»A côté de Mme Gaspard, notre éminent Cramoizin a su se faire applaudir sans être écrasé par ce voisinage. C'est tout dire. Distinction, chaleur, énergie, M. Cramoizin réunit des qualités qui ne seraient déplacées nulle part.

»Mlle Balinet, notre piquante soubrette, dans un rôle épisodique, a montré, comme à son ordinaire, la grâce unie à la beauté.

»Courage, monsieur Panneron! Si je parlais la belle langue virgilienne, je vous crierais: Sic itur ad astra! Vous avez détaillé votre scène de folie avec une verve remarquable.

»N'oublions pas Mlle Gonesse, qui n'a qu'une tirade; mais c'est le propre du talent de faire quelque chose avec rien. Vous entendrez, ou je me trompe fort, parler avant peu dans la capitale de cette intéressante artiste.

»Il serait injuste de ne pas constater que la mise en scène a contribué puissamment au succès. Un amateur, dont la modestie égale le mérite, M. Anatole Globert, avait, pour l'acte du Pont du Torrent, brossé avec une maestria surprenante un décor de clair de lune qui rappelait les pâles légendes de la verte Érin.

»Enfin les costumes avaient été remis à neuf pour cette solennité exceptionnelle.

»Que la province entière imite l'exemple si noblement donné par notre sous-préfecture et son directeur. M. Pigeonnier a senti que l'art avait les yeux sur lui, et il a été à la hauteur de cette mission.

»A tous les départements de nous suivre et de se rallier autour du drapeau que le Phare dramatique porte d'une main si ferme. Sursum corda!...»

Chamonin avait achevé.

--Eh! bien, qu'en dites-vous? questionna-t-il.

--Vous supposez que tous ces détails sur des notabilités de clocher doivent intéresser les abonnés?

--Les abonnés sont intéressés par leurs propres louanges, qui leur font digérer celles qu'on décerne à autrui. Vous ne connaissez pas le premier mot du mécanisme de ces affaires-là...

--J'avoue que jusqu'ici... Mais pourquoi n'avez-vous pas parlé d'Eulalie alors?

--Parce quelle ne jouait pas dans le drame... Savez-vous que vous devenez ridicule avec cette monomanie.

--Je l'aime, soupira Briquet...

--Décidément c'est une passion...

--Oh! oui!

--Malgré tous les raisonnements, vous êtes décidé à rester ici et à chercher les traces de la fugitive?

--Décidé.

--Mais elle n'a aucun talent.

--Monsieur Cha...

--Elle en est à la seconde jeunesse et à la troisième beauté.

--Monsieur Cha...

--Réserve faite du chapitre des aventures...

--Monsieur Chamonin... Je vous en supplie...

--Allons, du moment où c'est sans rémission, avant de repartir pour Gérizy, je veux au moins que notre rencontre vous soit de quelque utilité. Accompagnez-moi aux bureaux du Phare dramatique, je vous présenterai... Puisque vous vous lancez dans la mêlée dramatique, cette relation pourra vous être utile.

--Je vous remercie.

--Vous refusez? Par exemple!... Le Phare est une feuille ou très-utile ou très-dangereuse.

--Si mes pièces sont bonnes, on en dira naturellement du bien, et si elles sont mauvaises, on en dira du mal quand même.

Dans les deux cas...

--Saperlotte! vous êtes par trop... amoureux, vous! Est-ce que les choses se passent ainsi! On est l'ami ou l'ennemi du Phare et il vous traite en conséquence...

--Encore un coup je vous remercie, mais...

--Tant pis, vous auriez probablement eu des renseignements sur Mlle Eulalie...

--Je vous suis! s'écria Athanase.

VII

LE PHARE DRAMATIQUE

En l'an 18.., il y avait des bas-fonds dans le journalisme.

Le progrès depuis lors les a desséchés et purifiés,--nous aimons mieux le croire que d'y aller voir.

Nous pourrions d'ailleurs citer deux, trois et dix feuilles consacrées à la spécialité théâtrale, et toutes remplissant aujourd'hui avec une parfaite dignité leur tâche souvent difficile.

Mais en l'an 18.., il y avait les bas-fonds dans le journalisme.

Dans ces bas-fonds on se livrait à des pratiques commerciales sur le compte desquelles je m'étonne qu'un amateur curieux n'ait pas encore interrogé le code.

Car enfin...

Vous avez une poche; dans cette poche flâne une bourse,--habitée.

Un individu s'approche; il glisse adroitement la main et opère un virement de fonds non prévu par la finance.

Le tout--notez-le bien--sans avoir eu recours à la moindre violence, sans même que vous ayez rien senti.

Nonobstant, un sergent de ville survient, empoigne l'individu, le conduit au poste, et--il est condamné à un séjour plus ou moins prolongé dans certains édifices où l'État a la délicatesse de ne pas faire payer de loyer à ses locataires.

Bien,--très-bien.

Au lieu de cela, vous avez comme précédemment une poche et une bourse.

Un individu s'approche de même que devant: seulement l'individu vous met sous la gorge un morceau de papier imprimé et vous tient à peu près ce langage:

«Monsieur, madame ou mademoiselle,

»Vous êtes artiste; la réputation est par conséquent le plus clair de votre patrimoine.

»Regardez ceci.

»Avec ce petit papier, je puis démontrer à tel nombre de gens que vous n'avez jamais eu, n'aurez jamais, ou n'avez plus aucun talent.

»En d'autres termes, je suis à même de vous égorgiller un brin.

»Vous plaîrait-il de dénouer les cordons de cette bourse cachotière, qui a l'air d'avoir des secrets pour moi?...»

Sur ce, vous payez,--et l'avare Mazas ne réclame pas sa proie!

Serait-ce que la violence constitue dans le second cas une circonstance atténuante?

Non! Décidément je ne me sens point assez fort légiste pour de pareilles casuistiques, et j'aurais sans scrupule logé gratuitement dans les édifices cités plus haut le directeur du Phare dramatique.

Un homme charmant, en vérité!

Il avait toujours des gants frais, des chemises fines, des bottes vernies et des chapeaux luisants.

Il avait même une particule--seul cadeau qui ne vînt pas d'autrui et qu'il se fût fait lui-même.

Quand Chamonin et son protégé se présentèrent dans son cabinet, il était occupé à parcourir, en compagnie d'un employé qui s'éclipsa aussitôt, une liste de noms, précédés ou suivis de signes divers.

Chamonin, qui n'y voyait pas plus loin que le bout de sa petite vanité provinciale et ignorait dans quel guêpier se fourvoyait sa littérature épistolaire, tendit la main à son directeur et lui présentant sa suite:

--Un de mes amis, mon cher maître. Monsieur Athanase Briquet, qui vient à Paris avec l'intention de travailler pour le théâtre... Permettez-moi de le recommander à votre bienveillance...

--Comment donc!... Les amis de nos amis... D'ailleurs, nous sommes toujours heureux de compter les auteurs nouveaux dans notre clientèle.

Le directeur avait souligné le dernier mot.

--Monsieur voudra bien, ajouta-t-il, nous laisser son adresse; on lui enverra le journal et à son premier ouvrage, si, comme je n'en doute pas, il promet et il tient...

Ces deux verbes avaient encore été soulignés adroitement.

--Pardon, monsieur, dit Athanase, mais j'aurais un service plus immédiat à vous demander. Vous ne pourriez pas me donner des nouvelles de Mlle Eulalie?

Cette maudite question produisait toujours un effet fatal.

Le directeur du Phare fronça le sourcil et regarda Chamonin d'un air qui voulait dire:

--Quel idiot m'amenez-vous là?

Après quoi, tout haut:

--Mademoiselle Eulalie?... J'avoue ne pas connaître dans les célébrités parisiennes...

--Elle jouait les dugazons à Gérizy la semaine dernière, et l'on m'a assuré qu'elle avait un engagement ici.

--Mon cher monsieur, désolé; mais--si complet que soit notre journal--nous ne tenons pas l'article Voyage des dugazons... Chamonin, j'aurais un mot à vous dire en particulier.

La formule ne prêtait guère à l'équivoque. Athanase se leva.

--Attendez-moi un instant dans le bureau, fit Chamonin.

L'ex-clerc attendait en effet depuis plusieurs instants, lorsqu'un bruit soudain vint frapper son oreille.

Du côté du cabinet directorial retentissaient des éclats de rire auxquels son nom se trouvait mêlé.

--J'ai été ridicule, pensa-t-il en promenant avec embarras les yeux autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait pas de témoins de sa déconvenue.

Le bureau était vide; mais ses regards avaient rencontré un papier qu'en sortant le caissier avait laissé sur la table.

C'était la liste qu'avait remarquée Athanase au moment où il entrait dans le cabinet directorial. Elle commençait ainsi:

* * * * *

--MADAME L..., rue Sainte-Anne.--Abonnement simple; trois mois. Entre parenthèses, une main, celle de monsieur le directeur, sans doute, avait ajouté:--Quelques phrases de compliment banal à l'occasion.

--MONSIEUR M..., ténor, rue des Martyrs.--N'a pas encore renouvelé.--Écrire au critique musical de lui consacrer une demi-colonne aigre-douce pour dimanche.

--MONSIEUR N..., rue Saint-Honoré.--Désabonné à dater du 15.--Attaques hebdomadaires.

--MADEMOISELLE V..., rue Mogador.--Abonnement de six mois.--Formules gracieuses sans exagération.

--MADEMOISELLE P..., rue Verte.--Double abonnement de deux ans, payé d'avance.--Grande artiste.--Six articles de fond et une lithographie dans le courant du premier trimestre.

--MONSIEUR V..., baryton, arrivé cette semaine.--Se présenter à son hôtel pour savoir sur quel pied il compte...

Athanase n'en lut pas davantage, et gagnant la porte: Mieux vaut encore, pensa-t-il derechef, être ridicule que coquin!

VIII

L'HOMME A L'ABSINTHE

Il était plein de bons sentiments cet Athanase Briquet.--Pauvre garçon!

Je dis: pauvre garçon! parce qu'au dix-neuvième siècle les bons sentiments font rarement les bonnes affaires.

S'il existait un homme Montyon digne de tous les prix de vertus fondés ou à fonder, je ne donnerais pas douze cents francs par an de son avenir. Soyez confiant, on vous dupe; dévoué, on vous exploite; modeste, on vous passe sur le dos;--et ainsi du reste de la litanie.

Encore sous le coup de sa juste mais candide indignation, le naïf avait regagné l'hôtel meublé où il était descendu et qu'il avait eu soin de choisir dans le quartier des théâtres,--à deux pas du boulevard du Temple.

La journée--au milieu de toutes ces diverses pérégrinations--s'était promptement écoulée. Il était huit heures quand il rentra dans sa chambre, décorée de l'ameublement classique: lit à rideaux de calicot, vieux secrétaire, guéridon à dessus de marbre et toilette-lavabo.

La cheminée était veuve de toute flamme, le carreau de tout tapis. On aurait dit une cellule de prison.

--Brrrou! grimaça-t-il, qu'il fait froid et triste ici!... A Gérizy du moins...

Il avait allumé une bougie.

--Voyons! voyons! secouons ces idées-là... Parbleu! j'y pense. Je n'ai pas dîné, ce doit être la cause de ma mélancolie. Si les grandes pensées viennent du cœur, les grandes tristesses viennent de l'estomac... Un mot à garder pour ma comédie future...

Il sonna le garçon, qui remonta bientôt avec un spécimen de bouilli, un débris de veau rôti, un semblant de légume et un détritus de salade;--le dîner de la table d'hôte attachée à l'établissement.

--Non!... Décidément, je ne suis pas en train... Ce veau entame avec mon énergie une lutte que je ne me sens pas le courage de continuer... Je ne sais si je m'abuse, mais la viande que me donnait le patron à Gérizy me semblait moins récalcitrante.

Encore ces souvenirs!...

Le fait est que, pour ma première journée, je n'ai pas précisément obtenu un succès sans nuages.

La façon dont ce brutal portier entend l'hospitalité et celle dont cet étrange directeur de journal entend la délicatesse ne sont pas faites pour me causer des transports d'enthousiasme... Et n'avoir pas seulement pu retrouver ses traces! Où est-elle?

L'image d'Eulalie venait de traverser la cervelle d'Athanase, il n'en fallait pas davantage pour l'exalter.

--Lâche!... Parce que la route n'est pas semée de fleurs, je me découragerais... Comme si tout Paris devait deviner qu'un naturel de Gérizy est arrivé dans ses murs et venir lui offrir sur un plat d'argent les clefs de tous ses théâtres!...

Mais avec de la persévérance... J'ai deux mille cinq cents francs en portefeuille. Le fruit des économies que je faisais pour acheter l'étude du patron... C'est du pain pour deux ans... et en deux ans...

Il tira un de ses manuscrits de sa malle, mais la fatigue l'emporta. Sa tête retomba sur sa poitrine. Il dormait, il rêvait même.

Dans son rêve, il voyait les directeurs assiéger sa porte; il les recevait du haut d'un trône, ayant à ses côtés Eulalie en costume de reine moyen âge. Des vivats ébranlaient les fenêtres. C'était la foule qui au dehors criait: Vive Athanase Briquet! Vive notre grand écrivain!...

A une heure du matin, il était encore endormi sur sa chaise. La bougie allait finir, mais son rêve continuait toujours, quand il fut réveillé en sursaut par le choc de sa porte ouverte avec fracas.

Un homme ivre entrait en trébuchant et en chantant à tue-tête un couplet de facture sur l'air de la Famille de l'Apothicaire:

Mon cher ami, vous n'avez rien!
C'est justement ma maladie...
Mon cher ami, vous...

Tiens!... quelqu'un chez moi... comme dans la Rue de la Lune!... Noble étranger, je suis votre serviteur.

Salut, habitant de mes lares...

L'ivrogne entamait l'air de la Colonne...

--Pardon, monsieur, dit Athanase à demi réveillé, que demandez-vous?...

--Ce que je demande!... Elle est bonne, par exemple!... Ce que je demande... Mon lit donc!...

Mon lit! mon lit! mon pauvre lit!
Mon lit solitaire
De célibataire...

Il sera d'autant plus de circonstance que mes jambes...

Quand tout tourne, tourne, tourne...

L'ivrogne passait à l'air du Cabaret de Lustucru.

--Encore une fois, monsieur, je suis ici chez moi. Vous vous trompez.

--Ah! elle est bonne celle-là!... Comme dans Un Matelas pour deux... Je l'ai joué, moi, Un Matelas pour deux... Un crâne vaudeville encore et avec des couplets un peu chics...

Si vous vendez mon bonnet de coton,
Mon cher, moi je vendrai la mèche!

Le chanteur détonnait l'air de J'en guette un petit de mon âge.

--Monsieur, je vous en prie...

--C'est moi qui vous en prie... Je ne peux pas me coucher devant vous... Le respect des convenances... Tiens! poursuivit l'ivrogne en s'approchant de la table d'un pas mal affermi... vous faisiez une pièce en m'attendant. Il y aura un rôle pour moi, n'est-ce pas? Un rôle très-gai; parce que moi la gaîté, c'était mon fort!...

--De grâce...

--Parole d'honneur, c'était mon fort, et le couplet aussi:

En vérité, je vous le dis...

--Monsieur, je vais être obligé d'appeler...

--Certainement que j'ai été rappelé et plus de dix fois, et plus de vingt aussi... Bravo!... tous! tous!...

--Cette chambre n'est point la vôtre; recueillez vos souvenirs!

--Mes souvenirs!... Pourquoi prononcez-vous ce mot-là?... Je n'en veux pas de souvenirs, je n'en veux pas! s'écria l'ivrogne avec un accent strident... Les souvenirs, c'est elle!... Pour y échapper, le vin, les liqueurs, l'absinthe. L'absinthe surtout... Mais je n'aperçois pas sur la cheminée la bouteille que j'ai laissée à moitié ce matin... Est-ce que vraiment j'aurais erré!

--Sans nul doute... Vous êtes ici au numéro 11.

--Tiens!... Les jambes à mon oncle... Moi c'est le 9... Sans rancune, voisin. On peut se tromper quand il fait nuit... Surtout n'oubliez pas de me réserver un rôle dans votre machine parce que moi... la gaîté, il n'y aura jamais mon pareil... Vous permettez que j'allume mon rat à votre bougie... Jamais il n'y aura mon pareil!...

Sur quoi le nocturne visiteur regagna le corridor en attaquant l'air de Kalpigi.

Athanase l'entendit encore pendant quelque temps, puis les sons lui semblèrent plus confus. Son rêve recommença.

IX

LA PHILOSOPHIE DES AFFICHES

Le lendemain, la réalité avait reparu.

Athanase--à qui il venait de poindre une idée--était descendu dès le matin pour inspecter les affiches de théâtre. Il trouva celles de la veille--que le chiffonnier avait respectées d'aventure.

De la première à la dernière, il les parcourut toutes, cherchant de préférence les noms placés en vedette.

Car il croyait dans sa simplicité que la fonderie française ne devait point avoir de caractères assez gigantesques pour annoncer les débuts d'Eulalie à la capitale du monde civilisé.

Peine inutile! espérance déçue! Et pourtant, Dieu sait s'il en avait dénombré de ces noms en vedette!

Encore un des signes du temps.

La vedette est à l'affiche ce que le ruolz est au luxe contemporain. Autrefois on avait des artistes hors ligne et des couverts d'argent. Aujourd'hui l'on a de l'argenterie de cuivre qui met le clinquant à la portée de tout le monde et des artistes en maillechort qui remplacent l'inspiration par la réclame.

Faute de pouvoir grandir son talent, on grossit son nom,--c'est toujours cela.

Il est tellement ingénu ce bon public! Il se laisse si bien prendre à la routine du regard!

Si j'avais la baguette du Diable boiteux et que je soulevasse le crâne d'un bourgeois comme ce parent de Satan Ier soulevait le toit des maisons, vous seriez témoins d'un travail qui rappelle la célèbre cristallisation de Stendhal.

Assistez mentalement à la comédie.

L'affiche est là embusquée au coin du mur et guettant sa proie.--Le bourgeois passe, son épouse l'accompagne.

L'affiche et les yeux du bourgeois se rencontrent,--mais ne se saluent pas cette première fois. Ils ne se connaissent point encore.

Les yeux ont seulement remarqué des lettres énormes qui lui ont paru constituer un nom,--celui de Bartavelle, le grand premier rôle de mélodrame.

A la seconde rencontre, les yeux et l'affiche ont déjà lié un brin de connaissance. Bartavelle n'est plus un étranger pour le bourgeois.

A la troisième rencontre, les yeux honorent l'affiche d'un petit signe de familiarité.

--Ah! oui, fait le bourgeois, c'est ce mélodrame dont on s'occupe tant. Il paraît qu'il y a là un acteur... un nommé Bartavelle...

Le bourgeois n'achève pas, mais à la quatrième rencontre, il a adopté Bartavelle. Bartavelle est de ses amis, et si sa femme par hasard se permet de demander quel est ce nouvel acteur: