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Au lecteur:

Voir les Note de Transcription et Table des Matières en fin de livre.

LES

PARTIS POLITIQUES

EN PROVINCE.

IMP. E. DÉZAIRS, A BLOIS.

LES

PARTIS POLITIQUES

EN PROVINCE,

Par P. Scudo.

PARIS,

LEQUIEN, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS, 47.

MDCCCXXXVIII.

A LA SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE

DE NANTES.

En témoignage

D'une vive reconnaissance.

Scudo.

I.

INTRODUCTION.

Expirant sous les débris de la société antique, le dix-huitième siècle légua à son successeur l'impérieux devoir de trouver aux nations délaissées une nouvelle moralité. La révolution de 89 brillera dans l'avenir, comme une vaste épopée de l'esprit humain. Ce fut le cri lugubre d'un monde corrompu succombant sous les coups d'une génération nouvelle, qui s'emparait de la vie avec une impitoyable fureur; ce fut l'acclamation spontanée et magnifique d'un peuple malheureux, qui s'échappait des bastilles de la féodalité; ce fut l'horrible immolation d'une caste sociale qui avait absorbé en elle seule la puissance et la richesse de la nation; enfin, ce fut l'apparition du principe de l'égalité, déposé par Jésus dans la conscience du genre humain, qui, perçant l'enveloppe de la foi, se constituait une vérité de l'intelligence.

Dans le petit nombre de lois fondamentales de l'esprit humain, il y en a une qui les domine toutes: c'est le dogmatisme de la volonté. La volonté de l'homme est une puissance primitive, qui ne se soumet qu'à un principe supérieur; jamais elle n'accorde à une simple volonté comme elle, le droit de la commander, si cette dernière ne puise ce droit dans une source impersonnelle. Deux volontés individuelles sont deux unités d'une même nature, qui ne peuvent faire nombre, parce que l'une ne saurait se subordonner à l'autre. Si dans les coups dont on l'accable, le soldat autrichien croyait voir l'effet de la volonté du caporal qui les lui administre, il l'égorgerait à l'instant même; mais sachant que le caporal n'est qu'un misérable instrument, il remonte le fleuve de la hiérarchie sociale, et va chercher la cause de son supplice jusque sur le trône de l'empire, où sa raison trébuche et s'anéantit: l'histoire de l'humanité confirme ce principe.

Cependant la société serait-elle possible avec ce tourbillon de volontés individuelles, si un lien ne les réunissait pour en former un tout harmonieux? évidemment non. Quel sera donc ce verbe mystérieux qui établira l'ordre dans le chaos? Ici se partagent les philosophes, et se multiplient les systèmes.

Pour qu'une volonté surgisse du sein de ses égales et vienne leur imposer sa loi, il faut de toute nécessité qu'elle soit appuyée de l'une des deux puissances qui seules, en ce monde, dominent les volontés individuelles: de Dieu ou de l'humanité. Dieu et l'humanité, sources sacrées d'où s'épandent les principes des sociétés; fleuves immenses aux cours desquels doit se retremper la volonté qui prétend régir les nations. Lorsque cette volonté émane de Dieu, c'est un tuteur vigilant qui ne livre la liberté aux peuples qu'à mesure qu'ils avancent dans le progrès; mais si elle s'échappe de l'acclamation des masses, alors elle est le vœu intelligent des hommes émancipés. Dans le premier cas, elle s'appelle royauté, dans le second, souveraineté nationale.

Il est de l'essence de tout véritable principe d'être impersonnel, et d'appartenir aux lois générales de la raison; et comme tel, il trouve toujours une respectueuse obéissance. Mais aussitôt que ce principe quitte les régions élevées où il a été conçu, et qu'il tombe dans la personnalité, en perdant sa pureté originelle, il perd aussi sa force sociale; il s'incarne alors, il s'individualise, il s'abâtardit sous la volonté mesquine d'un homme ou d'une caste, et il périt comme un fait isolé. Or, la volonté individuelle qui a reçu le baptême de Dieu ou de l'humanité, se dépouille de son caractère humain, elle quitte la terre et monte, comme le Christ, au séjour des principes; c'est à ce titre qu'il lui est possible de gouverner les hommes. Que si, par la succession des temps, elle manquait à sa haute destinée, alors elle devra s'attendre à la résistance des autres volontés, qui ne verront plus en elle qu'une force individuelle, sans mission et sans droit.

Ici il faut prévoir une question qu'on ne manquera pas de nous faire. Comment Dieu manifeste-t-il son approbation? Comment transmet-il son pouvoir à la volonté particulière? Admettriez-vous la révélation? Nous répondrons à ces objections en exposant nos idées sur la royauté.

En remontant aussi loin que possible le cours des affections de l'homme, on trouve au fond de son intime nature un sentiment primitif si vivace, qu'il survit à toutes les catastrophes de l'âme, et qu'aucune forme politique ne saurait l'anéantir: c'est le sentiment paternel. Le sentiment paternel est un délicieux amour de soi-même, reversé sur l'image qui doit nous transmettre à l'avenir, et qui circule dans nos veines avec la vie. Rien ne lui est antérieur, si ce n'est la cause suprême à qui nous devons tout. En effet, la famille est une monade sociale, placée sur la terre comme un point dans l'espace, une note fondamentale de l'harmonie du monde. Monarchie, république, tyrannie, tout passe et repasse au-dessus de cette unité indestructible, qui survit aux orages de l'humanité comme le dernier mot d'une mystérieuse Providence. C'est là, c'est au sein de la famille que naquit et se développa la magistrature paternelle, premier germe de l'autorité morale. Je dis premier germe de l'autorité morale, car ce n'est ni à la force, ni à la richesse, ni à l'assentiment de ses égaux que le père doit son pouvoir dans la famille; il le doit à un sentiment qu'il n'a pas créé, à une cause qui lui est supérieure. Mais quel est donc l'être fort qui donna à l'homme cette douce affection pour sa progéniture, origine première de toute autorité? La nature, dit le philosophe; Dieu, lui répond le chrétien: qu'importe! vous convenez au moins que l'homme a puisé l'autorité morale hors de sa volonté, je n'en demande pas davantage.

La magistrature paternelle était nécessaire. Il fallait aux enfants jeunes, faibles et inexpérimentés, une autorité forte et bienveillante, qui les guidât à travers les phénomènes du monde, et les initiât avec prudence aux mystères de la vie. Tant que le père usa de son pouvoir dans l'intérêt de ses enfants et pour le bonheur de la communauté, il était juste, puisqu'il était indispensable; aussi sa volonté était-elle religieusement exécutée, car elle avait la sainteté d'un principe. Mais lorsqu'oubliant sa mission tutélaire, le père voulut étouffer sous sa tyrannique personnalité l'indépendance; de ses enfants, le fils aîné, émancipé par l'âge et la raison, se posa en face de son père et lui dit: «Ton autorité absolue expire devant ma liberté; et je suis libre puisque je me suffis à moi-même. Je t'ai obéi comme père, comme magistrat chargé de soutenir ma faiblesse; mais homme et ton égal, je te résiste.» Et assis autour de l'âtre paternel, le fils prit part au conseil de la famille. Voilà l'origine de l'aristocratie, qui fut le premier accent de la liberté.

La royauté antique, dans sa vénérable majesté, a tous les caractères de la magistrature paternelle; elle en est incontestablement le développement régulier et naturel. Vous la voyez avec son sceptre pastoral, le front ceint d'une couronne mystique, couverte d'un manteau sacré, se retirer dans un tabernacle, comme une parole divine. Elle est simple et absolue, et jamais elle ne s'inquiète de l'assentiment des peuples, qu'elle dirige de sa puissante main. Elle les gouverne sans contrôle, car elle souffre et prévoit pour eux; elle est l'expression des mœurs naïves de cet âge reculé; c'est la science des vieux jours, c'est le temps et son expérience guidant les pas incertains des nations. D'ailleurs la royauté était la seule forme sociale que pût concevoir alors l'intelligence des peuples; elle était la réalisation extérieure d'un besoin de l'esprit, elle était l'expression de l'unité.

Or, l'unité est le but éternel auquel tend l'esprit humain. Il la veut en toutes choses et à toutes les époques de la vie; seulement chez l'homme simple elle n'est qu'une idée, chez le philosophe elle forme un système. Les progrès des peuples ainsi que ceux de l'individu peuvent se mesurer à la grandeur de l'unité qu'ils se sont faite. Dans la haute antiquité l'homme voyait les bornes du monde là où s'arrêtait l'horizon; et Dieu circonscrivait la personnalité humaine, comme la vigne enlace de ses flexibles rameaux l'orme de nos campagnes. Plus tard, en brisant l'égoïsme de son intelligence, il y laissa pénétrer des phénomènes ignorés; avec les connaissances de l'homme, s'agrandit aussi l'idée de la nature et de son auteur; et Dieu, adoré jusqu'alors sous la forme d'une nymphe ou d'un roseau, fut replacé par le progrès sur le trône de l'univers. D'abord il confond tout dans une vaste unité; puis il la fractionne en mille autres par l'abus de l'analyse; et enfin il reconstruit le tout par la puissance de sa raison. Ignorant, il est superstitieux; l'analyse le rend athée; par la science, il devient religieux comme Newton. C'est ainsi que sous les symboles d'or de la nature se cachent les mystères de la destinée humaine; mystères qui ne se dévoilent à l'humanité qu'à mesure qu'elle avance dans l'avenir.

Si l'art, si la religion, si toutes les créations spontanées ou réfléchies de l'esprit humain témoignent de ce besoin d'unité, ce témoignage éclate plus encore dans l'organisation politique. La société primitive, telle que nous la voyons s'épanouir en Orient, est une extension de la famille et rien de plus; et la royauté est fille de l'autorité paternelle. Les subtiles combinaisons sont indignes du sens commun de l'histoire.

Les révolutions sociales qui, au sein de la famille, avaient arrêté l'empiétement égoïste de l'autorité paternelle, se renouvelèrent plus tard autour de la royauté, quand celle-ci oublia sa mission providentielle. Héritière du pouvoir du père de famille, la royauté était le résultat de l'accroissement de l'humanité, et de la transformation de la famille en la tribu. Tant qu'elle resta dans les limites de son autorité légitime, et qu'elle présida avec amour à l'émancipation des peuples, sa volonté ne rencontra jamais un obstacle; mais lorsqu'elle voulut résister au progrès, et refuser la liberté à ceux qui la réclamaient et qui la méritaient, ceux-ci lui tinrent le même langage que le fils avait tenu à son père, et s'opposèrent à l'extension de son autorité. La royauté fit alors ce qu'avait fait le père de famille, ce que font tous les pouvoirs quand ils voient expirer le jour de la domination: elle employa la force. A la force on opposa la force; et, vaincue dans ce conflit de volontés individuelles, la royauté fut obligée d'admettre au partage de la souveraineté ceux-là mêmes qu'elle venait de combattre. Cette seconde aristocratie fut un nouveau progrès de la liberté.

C'est un fait incontestable: l'aristocratie a été la mère de la liberté sociale. Les droits que l'aristocratie exigea de la puissance royale furent ceux que plus tard les peuples réclamèrent de l'aristocratie elle-même; partout où l'aristocratie n'a pu éclore et restreindre la volonté égoïste de la royauté, là règne un profond despotisme. Voyez l'Orient.

Mais cette nouvelle aristocratie, qui partage actuellement avec la royauté les droits de la souveraineté politique, comment se conduira-t-elle à son tour avec ceux qui plus tard viendront aussi frapper à la porte de l'état, et demander leur émancipation? Sera-t-elle assez juste pour leur tendre une main fraternelle, et pour les introduire sans résistance dans la légalité? Non; elle voudra également se perpétuer au pouvoir, et elle ne renoncera à la jouissance de ses priviléges qu'après avoir été vaincue par la majorité. C'est par une suite de semblables révolutions, c'est en élargissant successivement le cercle du progrès, c'est en passant de la royauté pure à une petite aristocratie, de celle-ci à une plus grande, que l'humanité chemine dans l'histoire, jusqu'à ce que la résistance de ceux qui dominent devenant trop forte, il arrive une de ces grandes catastrophes sociales, qui bouleversent et renouvellent tout.

Le dix-huitième siècle a été un grand tribun, dont la magnifique parole retentira loin dans l'avenir; mais il fut trop passionné pour avoir été impartial. Saisi d'une haine profonde contre une société avilie qu'il voulait reconstituer, il étudia l'histoire avec un cœur courroucé et un esprit aveuglé par de mesquines préoccupations. Pour lui, tout ce qui s'était accompli depuis la chute du paganisme n'avait été que le pillage du monde civilisé par la barbarie; il ne voyait dans la féodalité que le règne de la force et la négation de la moralité humaine; aussi traversa-t-il le moyen-âge l'âme remplie d'un sentiment de terreur et de dégoût, et il courut bien vite se jeter dans les bras de la radieuse antiquité. Épris d'un amour ardent pour ses turbulentes démocraties, il se plaisait à la lecture de leurs annales comme à celles d'un poëme héroïque. Plutarque et ses grands hommes fut le livre chéri du dix-huitième siècle. Il parcourut ces pages vénérables de la belle humanité avec un plaisir indicible; puis, il tira imprudemment ces larges physionomies du cadre social qui les contenait et les expliquait, et il se les offrit comme des symboles dignes de son adoration. La Grèce et ses vives populations, Rome, ses conquêtes et ses sanglants orages, lui parurent contenir l'expression la plus élevée de la liberté humaine. Il ne s'aperçut pas, tant il était fasciné par les beautés de l'art antique, que, dans cette Athènes, si glorieuse et si belle, la volonté sociale émanait exclusivement de l'aristocratie de la cité! il ne vit pas, dis-je, que, sous cette population souveraine et absolue, qui jugeait en dernier ressort toutes les grandes questions de la patrie, gémissait un monde d'infortunés esclaves, livrés comme de vils animaux aux caprices du citoyen! Oui, il ignorait que ce superbe Athénien, qui allait sur la place publique applaudir Démosthènes, avait, dans sa maison, dans ses terres, comme un seigneur féodal, cent malheureux occupés à labourer ses champs, et à préparer son dîner. Enfin le dix-huitième siècle méconnut cette profonde vérité: que la civilisation antique ne touchait que la superficie de la société; que l'homme y était toujours immolé au citoyen; qu'il n'y était libre qu'autant qu'il partageait la souveraineté, et que cette souveraineté était tout entière dans les mains d'une faible minorité.

De cette fausse appréciation de la marche de l'humanité, il résulte deux faits qui caractérisent le dix-huitième siècle, et qui ont eu sur la révolution de 89 une influence remarquable. Du moment où les philosophes furent convaincus que la liberté avait atteint, il y a deux mille ans, sa plus large portée; et que le progrès, épouvanté de la chute de la société antique, s'était arrêté sur les lèvres éloquentes de l'art grec et romain, ils durent être forcément persuadés que pour raviver le corps social, il n'y avait que deux moyens possibles: déblayer le sol de l'Europe de tout ce qu'y avait apporté le tourbillon des peuples du Nord, ramener ensuite les nations modernes aux formes sévères de l'antique démocratie. L'influence d'un point de vue historique sur les affaires de la vie est si grande, qu'en laissant échapper le sens de l'esprit social de l'antiquité, le dix-huitième siècle fut contraint de méconnaître la grande loi progressive du genre humain. La question ainsi posée, il dut tout entreprendre pour dépouiller nos vieilles nations chrétiennes de leur enveloppe séculaire, et croire qu'une fois mise à nu, il serait facile de les couvrir d'un pallion grec ou d'une toge romaine. Il ne pouvait douter un seul instant de la maturité des masses à recevoir la souveraineté politique, puisqu'il était malheureusement convaincu qu'Athènes, Sparte et Rome avaient été, il y a deux mille ans, de pures démocraties. Voilà la grande erreur de la philosophie du dernier siècle, erreur dont nous verrons les résultats dans la suite.

La révolution de 89, fidèle en tout point aux doctrines philosophiques du dix-huitième siècle, déplaça la source de la souveraineté, et la fit surgir de la volonté des masses. Les hommes sont égaux devant la loi de Dieu, avait dit le Christ; les hommes doivent être égaux devant la loi des hommes, lui répond Mirabeau dix-huit cents ans après; et au bruit de cette ineffable parole, l'aristocratie française s'enfuit pour jamais dans les entrailles de la nation. C'est ainsi qu'à travers les siècles, qui passent comme des ombres légères, se complètent les pensées civilisatrices. Chaque peuple paraît à son tour sur la scène du monde, où, par la bouche de ses sages et de ses artistes, il formule le progrès.

D'abord, l'assemblée constituante porte sa main vigoureuse sur toutes les parties de la vieille société, et débarrasse le sol de cette foule de droits féodaux que réprouvait la raison. Puis avec une admirable intelligence, elle se saisit de toutes les branches de l'administration publique, et jette sur la France un réseau de lois qui portent en tout lieu la vie et l'unité. Cette restauration des lois organiques; cette simplification des rouages administratifs; cet esprit d'unité, répandu sur toute la surface du pays; cette réhabilitation de l'homme et de ses droits civils; cette justice distributive, égale pour tous et pour chacun: voilà l'œuvre immortelle de la Constituante, œuvre depuis long-temps préparée par les progrès de l'esprit humain.

Nous l'avons déjà dit; deux seuls principes peuvent légitimement gouverner le monde: le principe primordial de la tutelle gravée dans le cœur de l'homme, qui du père de famille passa à la royauté, de celle-ci à une aristocratie, et ainsi de suite, comme le filet d'eau qui, du sommet des hautes montagnes, tombe de cascade en cascade et va se perdre à l'océan; et celui de la souveraineté nationale. Ces deux principes sont exclusifs, et ils arrivent à des époques différentes.

Quel que soit celui de ces deux principes qui constitue la société, elle se compose toujours de deux parties: la partie morale où réside le gouvernement et la conscience du corps politique, et la partie inférieure et végétative où se débattent les individualités. On peut améliorer la seconde, simplifier ses relations avec l'état, la mettre en harmonie avec les nouveaux besoins sans toucher à la partie morale, sans déplacer la souveraineté: ces mouvements arrivent très fréquemment dans la société matérielle, et portent dans l'histoire le nom de révolution politique. L'assemblée constituante venait d'accomplir la plus grande révolution politique des temps modernes, et de réorganiser en toutes ses parties la société matérielle. Il s'agissait de savoir maintenant si la raison des masses était arrivée à ce point de maturité indispensable, pour présider à ses propres destinées; s'il était temps de remettre au peuple sa robe virile? Cela n'était pas douteux pour l'assemblée constituante, et d'une voix qui troubla le monde, elle proclama la souveraineté des peuples. Il restait à réaliser ce principe, à l'affermir dans la société. En face d'une monarchie aussi vieille que la nation, pleine de respect pour un roi simple et honnête homme, la main de l'assemblée hésita à l'achèvement de son œuvre; elle eut l'incroyable simplicité de confier à une royauté de dix siècles la garde de la souveraineté du peuple, rapprochant ainsi deux principes inconciliables, dont l'un ne doit la vie qu'à la mort de l'autre. Ici est la faute, ici se voit la fatale influence de la préoccupation historique du dix-huitième siècle. A trois cents ans d'intervalle, l'assemblée constituante commet la même erreur que le concile de Constance, qui, après avoir réformé l'église en son chef et dans ses membres, s'avise de réserver au pape le droit de convoquer le concile! défaisant d'une main ce qu'il avait fait de l'autre.

L'infortuné Louis XVI, trompé par la dignité mensongère que lui avait conservée la constitution de 91, cherche de toutes parts l'autorité qui est inséparable de la royauté, et il ne trouve que résistance et mépris. Abandonné de tous les siens, assis sur un trône solitaire comme une victime expiatoire, il entend gronder la voix formidable des factions qui lui imputent les crimes qui sont le résultat inévitable du pacte social qu'on lui a imposé, et il paie de sa tête l'erreur de l'assemblée constituante. A sa mort, la confusion s'empare des choses. Il se fait un horrible mélange de toutes les vérités sociales. Les peuples se précipitent dans un gouffre de fange et s'égorgent sur le cadavre de la royauté. L'esprit humain, privé tout-à-coup de sa foi antique, court comme un démon déchaîné à toutes les aberrations; il renverse tout ce qui s'oppose à ses fureurs, et, la torche du fanatisme à la main, il salit les pages de l'histoire de l'humanité des plus dégoûtantes bacchanales. Deux partis surgissent de ce chaos mémorable, qui, comme les génies du bien et du mal, se disputent l'empire du monde.

L'un, composé des plus nobles intelligences, fils des progrès du temps, nourri de l'histoire et de la philosophie des nations; fort par son éloquente parole qu'anime un profond amour de la patrie; mélange de grâce et d'élévation, de force et d'atticisme, il résume dans son bataillon sacré toute la civilisation française. Les Girondins, généreux vainqueurs d'une aristocratie séculaire, prêtent une oreille attentive aux cris des vaincus, et ne veulent pas qu'on les abandonne à la rage de la basse démocratie. Ils savent bien que le sang versé par les factions enfante des martyrs, et qu'on n'efface pas une vieille société d'un coup d'éponge. Âmes naïves et sincères, ils veulent que toutes les voix de la patrie se groupent autour de la souveraineté nationale, et que la révolution se rattache à la chaîne du passé. Point de hache, point de proscription, paix, miséricorde, égalité et justice pour toutes les classes, pour tous les individus! Mais, illustres et à jamais déplorables victimes de leur propre faiblesse, ils succombent faute d'énergie et de prévoyance sous les coups d'une faction sanguinaire qui, s'élançant du bas-fond de la société, vient plonger ses griffes de fer dans le sein de la France.

La Montagne, terrible expression de l'égoïsme démocratique, sanglante révélation de nos misères, mémorable enseignement qui doit nous apprendre que d'horreurs on peut commettre au nom des plus saintes vérités! ramas d'ignobles écoliers, misérables phraseurs nés de la poussière scolastique du dix-huitième siècle, ils n'auraient pas su administrer un village en respectant l'humanité. Sans connaissance du passé, sans intelligence des besoins de l'avenir, ils prennent pour symbole d'un siècle d'industrie, les sales guenilles des misérables; et ils voudraient étouffer trente millions d'hommes sous des formules lacédémoniennes. Écoutez-les, dans leur langage ordurier et bouffon; ils n'ont que des insultes pour leurs victimes, et que des abstractions de collége pour ceux qui leur demandent la paix et le bonheur! Oh! les sublimes législateurs! qui répondent à coup de guillotine à la moindre objection qu'on leur fait! Oui, la Montagne sera toujours l'exécration des nobles cœurs et des esprits élevés; elle est à l'immortel principe de la souveraineté nationale ce que la Saint-Barthélemy fut au christianisme, la profanation d'une vérité de l'esprit humain. Née des erreurs du dix-huitième siècle sur l'antiquité, la Montagne immola des milliers de victimes avec des phrases de rhéteur; elle égorgea la liberté, et la livra à la volonté d'un soldat heureux.

L'empire ne change rien à la question des principes. Pouvoir révolutionnaire et sans légalité, il réunit, d'une main vigoureuse et habile, les éléments fécondants de la révolution de 89. Il organise la société matérielle jusqu'alors si maltraitée, arme la cité d'une force nécessaire pour la garantir des intérêts individuels, et il va sur les champs de bataille défendre la France nouvelle contre l'Europe monarchique.

En 1814, la maison de Bourbon remonte sur le trône de ses ancêtres, et avec elle le principe primordial de la tutelle. Elle se ressaisit de la souveraineté inhérente à la véritable royauté; et, si elle juge à propos d'accorder aux besoins des temps quelques libertés, c'est comme une concession de sa toute-puissance quelle pourra absorber, quand elle le jugera bon. Cette absorption qu'elle essaya l'étouffa en 1830.

La révolution de juillet, en renversant la restauration, a voulu reprendre à la royauté le principe de la souveraineté et le replacer dans la nation. Les hommes qui depuis quinze ans avaient manœuvré dans le cercle de la Charte royale de 1814, et qui avaient fait à la monarchie légitime cette facile, cette grammaticale opposition; ces hommes, dis-je, furent bien effrayés à la vue de la victoire populaire qu'ils étaient loin d'avoir prévue; et, satisfaits de la proscription de la branche aînée, ils s'empressèrent de ramasser pièce à pièce les mille fragments du gouvernement détruit, et, soufflant de leurs petits poumons sur ce tas de brisures, ils s'en firent un ordre social tout juste assez grand pour les héberger, laissant le peuple vainqueur aboyer à la porte.

Ce livre n'est point un pamphlet. Philosophe, nous cherchons dans l'étude de l'histoire à découvrir ces grands principes qui sont la base des sociétés. Nous n'ignorons pas qu'entre ces époques mémorables, où l'homme, dépouillé de ses vieilles croyances, cherche à reconstruire le monde à sa nouvelle image, il y a des moments terribles d'hésitation et de souffrance, de force et de faiblesse, pendant lesquels l'humanité, désertant les temples d'une voix qui expire, s'avance lentement dans l'avenir; et que souvent elle revient se pencher douloureusement sur les débris du passé qu'elle inonde de ses larmes. Les gouvernements, qui alors s'emparent de la société matérielle pour donner le temps à la pensée de préparer sa nouvelle demeure, sont très utiles; mais leur existence est attachée à la durée des besoins qui les avaient appelés. La Charte de 1830 n'a aucun de ces caractères de grandeur et d'unité qui décèlent une institution forte: c'est une halte de la société matérielle qui, dans l'incertitude du chemin qu'elle doit suivre, attend le retour de ses éclaireurs pour continuer son voyage.

On comprend le but de ce livre. C'est l'étude d'un homme indépendant qui, sans aucune préoccupation politique, cherche à pénétrer dans la vie intime de ces fractions sociales qui composent une nation, à y saisir le trait qui les caractérise, et à prendre acte des éléments qu'elles déposent dans la moralité d'un peuple. L'auteur a voulu tracer un page de l'histoire de son temps: La critique lui apprendra s'il a réussi dans ses efforts.

II.

DE LA FRANCE.

Au sein de la famille européenne, parmi ces nations qui naquirent des dépouilles de l'empire romain, et que la voix du christianisme arracha à la barbarie, il est un peuple fort et puissant, indomptable à la guerre, actif, laborieux dans la paix, gai, spirituel, à la physionomie douce, vive et légère, aux formes sveltes, élégantes, à l'abord facile et communicatif, au parler bref et sentencieux: c'est le peuple français.

La nature, qui semble ne livrer à l'humanité ses innombrables arcanes qu'à mesure que celle-ci se rend digne de les comprendre, tient encore caché à nos yeux avides le mystère de l'individualité des peuples. Grande est la préoccupation du sage, lorsqu'en jetant les yeux sur cette terre, il voit ces milliers de nations, filles d'un même dieu, toutes marquées au front du sceau de la même famille, et chacune distinguée par un trait particulier; toutes soumises aux mêmes peines, aux mêmes besoins, naissant dans la douleur, mourant dans la douleur, et chacune parcourant un sentier unique dans la vie, et chacune laissant un passé qui lui est propre! Ce n'est pas seulement un peuple qui diffère d'un peuple, c'est la caste qui se dessine dans un peuple, c'est la famille dans la caste, c'est l'individu dans la famille, c'est l'individu qui diffère de l'individu. Quelle est donc la cause suprême qui tira de l'unité primitive de la création, cette éclatante variété? Quel est celui qui du type éternel de la race humaine, fit surgir ces insaisissables physionomies qui frappent et vous étonnent? Comment sur cette face d'homme si simple a-t-on su écrire tant d'incroyables choses, cosi dolci accenti, cosi orribili favelle!

Les phénomènes du monde qui enveloppent et pénètrent l'homme de toutes parts, ont dû modifier sa flexible nature; mais leur influence a été plutôt physique que morale. Ce n'est pas dans la langue de Monton de Montesquieu que nous trouverons le principe qui constitue la nationalité; c'est par les idées qu'un homme diffère d'un homme, et c'est par les idées qu'une société se distingue d'une autre société. Lorsque deux intelligences s'abreuvent à la même source, que deux cœurs vibrent à l'unisson, que deux âmes versent dans la même coupe et leurs joies et leurs douleurs; alors il y a paix, il y a harmonie, il y a société. Un peuple est une réunion d'individus qui pendant des siècles ont vécu de la même idée, respiré sous le même ciel, pleuré sur la même terre, prié le même dieu. Otez à ces peuples la pensée commune qui les sustente et le temps pendant lequel ils s'en sont nourris, et il n'y a pas de raison pour qu'un Turc ne soit un Anglais, qu'un Français ne soit un Chinois. Les nations sont filles du temps et de la communauté de souvenirs. C'est par les souvenirs que vivent les peuples, et qu'ils nourrissent l'amour de leur indépendance. C'est contre les souvenirs que se brisent les conquérants et les despotes; c'est à rompre cette chaîne de la pensée nationale que tendent leurs efforts, et c'est à sa résistance que nous devons la gloire de l'humanité. On n'emporte pas la patrie sous la semelle de ses souliers, a dit Danton: ce mot est admirable de vérité. Non, on n'emporte pas la patrie! La patrie n'est ni dans la richesse, ni dans la puissance, ni dans les abstractions des philosophes. Elle est dans les lieux qui vous ont vu naître, dans la chaumière où vous avez été bercé, dans le ruisseau qui serpente au bas de la colline, dans le chant maternel. Elle est dans ces ineffables souvenirs des premiers jours de la vie qui se gravent en vous, s'attachent en vous, se font chair, se font os, grandissent et meurent avec vous, et vous suivent depuis l'échafaud jusque sur le trône du monde. L'esprit humain peut s'étendre, parcourir l'immensité de l'espace, aller s'asseoir à côté même de Dieu; l'individu ne pourra jamais quitter le coin de terre où il essaya ses premiers pas, où il versa ses premières larmes, car il y tient par le fil des souvenirs. Homme! par ta pensée, tu peux être le citoyen du monde; par tes souvenirs, tu n'es qu'un faible roseau qui ne saurait vivre loin des bords qui baignent tes racines. O Providence, que tu es belle!

La raison ne se laisse borner ni par une pierre, ni par un poteau; elle s'indigne de tout ce qui est mal, du knout dont on frappe le Russe, comme de l'oppression de l'esclave indien, sous la main républicaine de l'épicier de l'Amérique. Les souvenirs, au contraire, sont arrêtés par toute chose, par une haie, par un fossé; ils tiennent à une feuille, à un arbre; ils s'épandent autour de vous, se multiplient en mille rameaux, s'impriment sur tous les objets. C'est le fauteuil de votre aïeul, c'est la grande allée du château, c'est la mousse qui croît sur un vieux mur, c'est un baiser de mon amie d'enfance. L'humanité est une par la raison, elle est multiple par les souvenirs; la science est une, parce qu'elle est fille de la raison; mais la poésie est variée comme la nature, parce qu'elle naît dans le cœur de l'homme doux, berceau des souvenirs; la poésie est intraduisible, car elle est l'expression intime de l'individualité; mais une vérité mathématique est à Paris ce qu'elle est à Philadelphie.

En tout temps et en tout lieu, qu'est-ce que l'aristocratie? des souvenirs que se transmettent cinq ou six générations de familles; qu'est-ce qu'une famille? encore des souvenirs. Aussi la puissance destructive de la révolution fut-elle obligée de s'arrêter devant les souvenirs; elle a pu enlever à la noblesse sa prépondérance politique, mais il lui a été impossible d'anéantir l'aristocratie: il aurait fallu effacer l'histoire de France. Jamais le Portugais ne voudrait faire partie de la monarchie espagnole; aucune réforme politique ou religieuse n'éteindra la haine que les Irlandais portent à leurs conquérants; et le gouvernement autrichien serait aussi libéral qu'il est cruel et oppresseur, que l'Italie n'en serait pas moins son plus implacable ennemi. C'est que les souvenirs sont une source intarissable dans laquelle les peuples retrempent leur individualité; c'est que les souvenirs sont à l'humanité, ce que l'attraction est au système du monde.

L'attention de l'homme est faible et circonscrite dans sa puissance; et toutes les sciences sociales ont proclamé que de la division du travail, dépendait la perfection dans les arts et la richesse des nations. Si la pensée humaine se divise en facultés ayant chacune sa sphère d'action, si dans la société chaque individu se voue à une industrie particulière, dans l'humanité chaque peuple a sa mission et sa spécialité dans l'œuvre du progrès. L'intelligence se divise en deux grandes parties: celle de la conception, et de la réalisation. Passer du monde de l'abstraction à celui de la réalisation, traverser ces Thermopyles de la raison, détacher l'idée du vague qui l'enveloppe, la dépouiller de tout caractère dogmatique, et la réaliser sans secousses et sans orages, c'est l'œuvre de l'artiste, c'est toute la civilisation. Certains hommes sont propres à la conception, certains autres à la réalisation; rarement la même tête réunit ces deux avantages: il en est de même parmi les peuples.

La Grèce, par exemple, fut dans la haute antiquité la nation réalisatrice par excellence. C'est dans son sein que naquirent les plus grandes vérités sociales; elle les couva avec amour et les livra à l'humanité, belles et puissantes. La Grèce ne créa presque rien; elle reçut de l'Asie le germe de toutes choses. Mais il fallait à ce germe, pour fructifier, l'intelligence des peuples helléniques. Ce ne sont pas les bataillons d'Alexandre qui ont conquis l'Asie, c'est l'esprit de la Grèce; c'est lui qui brisa la tiare du grand roi. Rome succéda à la Grèce, dans la propagande sociale. Celle-ci expirait sous le despotisme des rois macédoniens. Rome prit dans sa main toute la civilisation antique, et y grava son image. Les républiques de la Grèce étaient intelligentes, mais leur moralité était partielle et locale. Rome résuma dans sa puissante synthèse ces fractions de vérités, dont elle tira ce droit italique qui, mis au bout de son épée, devint la loi du monde. Enfin, un cri de l'humanité souffrante enfanta le christianisme qui, déchirant l'enveloppe patricienne du droit romain, appela toutes les nations à la table d'un seul et vrai Dieu.

Soit qu'on remonte à la race gauloise, soit qu'on s'arrête après l'assimilation des Francs dans le peuple conquis, ce qui toujours distingue la nation française, c'est une grande bravoure, une fastueuse intrépidité, l'amour de la guerre et le mépris de ses dangers. Vaine, bruyante, pour apaiser sa sensibilité nerveuse et occuper son excessive mobilité, il faut qu'elle piaffe, qu'elle agisse, qu'elle brandisse sa grande épée, qu'elle soulève sous ses pas des tourbillons de poussière, et qu'elle se jette tête baissée dans la mêlée des combats. Ne lui demandez ni trop de discipline ni trop d'obéissance; fière, raisonneuse, elle remplit les camps du bruit de ses paroles, frémit sous la main de ses capitaines et s'échappe des rangs. Ce ne sont pas les dépouilles de l'ennemi qu'elle cherche dans les combats; c'est la gloire! Ce ne sont pas des conquêtes qu'elle veut, mais des trophées! Pour elle, tout n'est pas de vaincre, mais de vaincre avec honneur, avec éclat; elle méprise les ruses de la guerre, la science de la conservation; elle aime le courage qui s'immole, la force qui brise et renverse. Aussi affectionne-t-elle les combats singuliers, les luttes individuelles, les courses vagabondes, les guerres aventureuses. Voyez ce fier Gaulois nu jusqu'à la ceinture, faisant parade de sa large poitrine, montrant ses bras nerveux, se balançant comme un palmier sur ses hanches saillantes, s'avancer, ainsi désarmé, contre une forêt de piques romaines? Rien n'est changé en lui, et trente siècles après il dira à la bataille de Fontenoy: C'est a vous de tirer les premiers, messieurs les Anglais!

Les guerres entreprises par la France ont un caractère de générosité naïve qu'on ne rencontre nulle part. Au moindre mot elle court aux armes, et ne s'inquiète ni du but de la guerre ni de l'avantage qu'elle en pourra tirer. Il lui suffit qu'il y ait des coups de lance à donner et des lauriers à cueillir. Il n'y a pas de rivage qu'elle n'ait franchi, pas un pouce de terre qu'elle n'ait foulé sous ses pas, et cependant, jamais elle n'a pu conserver une conquête hors du cercle de sa nationalité. Vingt fois elle fut maîtresse de l'Italie, et vingt fois elle en a été chassée par un ennemi moins brave et moins généreux: c'est qu'elle manque de suite dans ses plans; c'est que ses idées sont rapides comme la foudre, et que sa tête étant le passage des progrès de l'humanité, elle n'a pas la constance des peuples retardataires; c'est que trop préoccupée de l'idée générale, elle néglige le fait particulier. Mais aussi, c'est dans sa moralité que gît sa véritable puissance. Que lui importent les conquêtes matérielles, elle qui domine par la sympathie qu'elle inspire? Elle n'a qu'à dire un mot, et les nations s'agitent et se groupent autour d'elle comme une armée en bataille! La riante physionomie du Français, sa pénétrante parole, sa vivacité, sa lucide intelligence, son courage, son désintéressement, son amour pour le faste, les femmes et les plaisirs; toute cette allure de bon compagnon sont des qualités qui lui attachent les peuples et lui donnent un caractère particulier.

On sait combien les Gaulois aimaient à se vêtir d'étoffes rayées, aux couleurs vives et tranchantes, à se parer déchaînés, d'anneaux et de colliers d'or; ce goût s'est perpétué dans la nation. Dès le treizième siècle, il avait frappé l'empereur Frédéric II; il servit de thême aux prédicateurs de tout le moyen-âge; il fut raillé par les satiriques et mis en scène par Molière; cependant il vit encore et vivra toujours. C'est qu'il est un des éléments fondamentaux de la personnalité française. Le goût exquis de ce peuple pour l'élégance du costume, sa rare délicatesse dans le choix et la distribution des ornements, sont connus de l'Europe, et aujourd'hui les modes parisiennes sont celles du monde. Le Français est vain; il veut briller, plaire, jouer un rôle; de là son aimable frivolité et l'attention presque féminine qu'il met à orner sa personne de cent colifichets. Ce n'est pas la valeur intrinsèque des objets qui le séduit, c'est leur valeur relative; ce n'est pas par la richesse des habits qu'il se distingue, mais par leur élégance; tout est forme en lui, tout est valeur de convention. De là dérive également son penchant très remarquable, pour la société des femmes.

La femme émancipée par le christianisme n'a jamais été véritablement libre qu'en France. Il est vrai qu'en France on l'a déshéritée de tout droit politique, mais en revanche on lui a donné la royauté de la famille. La femme est l'élément fondamental et primitif de la société. Partout où elle est esclave règne le despotisme; partout où les lois ou les mœurs l'élèvent au rang de l'homme, là existe une certaine liberté. La femme est toute actuelle, ses peines et ses plaisirs sont instantanés; le passé lui échappe comme une ombre légère, et elle ne comprend l'avenir que du jour où Dieu la rend mère. C'est par le cœur qu'elle juge le monde, et ses regards s'arrêtent presque toujours à la surface des choses. Aussi aime-t-elle l'éclat et le mouvement extérieur; aussi veut-elle que pour lui plaire, l'homme se transforme en valeur sociale, qu'il monétise son intelligence, qu'il descende de son moi égoïste, et qu'il traduise sa capacité en faits utiles et palpables. Elle ne comprend rien à l'abstraction et ne s'intéresse qu'à la réalité; elle aime la puissance, mais la puissance qui se manifeste; elle recherche la force, mais celle qui sait vaincre. Tout se coordonne autour de la femme, et le cercle tracé par le bas de sa robe, est le premier cercle de la légalité.

L'homme ou le peuple qui vit moralement avec la femme subit infailliblement son influence, qui est toute favorable au développement de ses facultés sociales. Il y a long-temps qu'on parle en Europe de la politesse française; et qu'est-ce que la politesse, si ce n'est la civilisation. Dans le code de la politesse française au dix-huitième siècle, il y a toute la révolution de 89; car la politesse n'est autre chose que la loi de l'égalité humaine réduite aux proportions de la vie ordinaire; aussi il n'y a rien dans la politesse qui ne soit dans la morale. Le peuple français, qui a tant de condescendance et de respect pour la femme, est également celui qui a le mieux compris la science de la vie; il possédait la liberté bien avant qu'on songeât aux constitutions politiques et à la pondération des pouvoirs. La société française est très remarquable dans ses lois intérieures et dans ses minutieuses prescriptions; c'est l'analyse parfaite de l'activité humaine. Là, tout est prévu, tout est classé; pas un acte de la volonté, pas une démarche qui ne soit jugée par un code sévère, connu et admis de tous. Un salon français est le type d'une société bien ordonnée; il y règne une grande unité dans les manières et dans le costume. Pas une chaise qui ne soit sur la ligne tracée par la maîtresse de la maison, pas un bout de cravate qui fasse saillie, pas une pose qui ne soit celle de tout le monde, pas une parole qui trouble l'harmonie générale. Toutefois, cette rigoureuse uniformité dans les actes extérieurs, est accompagnée de la plus parfaite égalité. Une fois le seuil de la porte franchi, vous êtes l'égal de tout le monde, du duc, du prince, traité avec les mêmes égards et la même distinction. Vous pouvez tout dire alors, exprimer toutes vos idées, parce que la puissance qui vous écoute et que vous cotoyez s'entoure de la politesse pour rapprocher les rangs et adoucir les distinctions; car c'est surtout l'unité qui caractérise la société française. Mœurs, langage, costume, habitations, etc., tout y est soumis; et vous ne pouvez vous en écarter sans être frappé par le ridicule, arme toute française, parce que le ridicule est fils de l'unité sociale. Aussi le Français est-il avant tout imitateur; il veut faire ce que fait tout le monde; rarement il ose s'écarter du groupe de la majorité. Il se polit, il s'efface, il est clair, il est aimable, parce qu'il veut qu'on le comprenne et qu'on l'aime. En littérature, en peinture, dans les arts, dans les mœurs, dans la politique, il ne voudra que ce qui est large, ce qui convient à tous les hommes, ce qui est social.

Cette pétulance, ce besoin d'agir, d'aller, d'occuper le monde de sa personne et de ses actes; cette absence de tout mystère dans les faits les plus intimes de la conscience; ce penchant irrésistible à parler haut, à tout dire, à tout avouer, et à livrer son âme aux regards de la foule; cet amour pour la parure, les femmes et les plaisirs qui caractérisent la nation française de tous les siècles, sont la manifestation éclatante d'une faculté de l'esprit humain, de la faculté de l'artiste, le réalisateur par excellence.

L'esprit de la France est d'une rare et énergique simplicité. N'entrant pas très avant dans les mystères de la connaissance absolue, craignant de s'égarer dans les profondeurs de l'être, il reste sur les bords du monde positif; toujours jeune, il aime les joies de la terre, le soleil et la nature. Ses conceptions manquent peut-être de force; il n'a pas le vol audacieux de la spontanéité, mais il est clair et industrieux. Il ne se tient pas comme l'esprit germanique dans des cimes inaccessibles, il n'apparaît pas sous de mystérieuses incarnations; il est facile et sympathique. A peine l'idée y est-elle éclose, qu'elle recherche les applaudissements de la foule. Il lui faut de blanches mains, de doux regards qui l'approuvent et l'encouragent. Éminemment naïve, elle a foi en sa puissance et en sa destinée; elle aime à se communiquer, à se faire comprendre, à s'entendre répéter par l'écho des masses. C'est surtout l'étonnante rapidité avec laquelle il passe de la conception à la réalisation, de la théorie à la pratique, qui caractérise l'esprit français.

Aucun peuple de nos jours n'a le bras aussi près de l'intellect. Entre l'abstraction et la forme, entre la pensée et l'art, c'est-à-dire entre le ciel et la terre, il n'y a pour lui qu'un court passage qu'il franchit en un bond! La science, dans son incessante curiosité, a-t-elle soulevé le voile d'une vérité nouvelle? La France demande aussitôt: A quoi bon cela? Si la réponse n'est pas claire, si le résultat qu'on peut en attendre n'est pas prochain, la France sourit et passe outre. Ce qu'elle conçoit aujourd'hui, elle le formule demain. On pourrait diviser l'Europe en trois parties: le Nord, y compris l'Angleterre, serait l'abstraction; le Midi, c'est-à-dire, l'Espagne, l'Italie et la Grèce, la poésie; et la France formerait le saint-esprit de cette trinité sociale, le bon sens pratique, organe conciliateur qui se tient sur la grande route de la civilisation, qui prête une oreille à Dieu et l'autre à l'humanité.

La pensée française est une perpétuelle affirmation, parce que c'est la pensée de la vie. Elle aime à causer et à partager sa foi. Ne lui confiez rien, elle le divulguerait aussitôt; il faut qu'elle dise et formule tout. Depuis la chute de l'empire romain, pas une vérité ne s'est assise dans la société sans sa participation, c'est elle qui a raffermi la papauté, qui a été son bras séculier et le soutien de sa redoutable hiérarchie. Elle a fait les croisades, créé la chevalerie, les ordres militaires; c'est en France que la féodalité poussa ses vigoureuses racines; c'est en France que l'architecture gothique déploya d'abord sa magnificence, et c'est à la France qu'appartient toute la poésie du moyen-âge. A toutes les grandes époques de l'histoire, la France s'est levée comme un seul homme pour propager le progrès! Au onzième siècle, elle fit de la propagande catholique; au dix-septième, elle prêcha la monarchie; au dix-huitième, elle démocratisa le monde. Toujours logique, toujours conséquente, aux accents de saint Bernard, elle entraîne l'Occident au tombeau du Christ; du cogito de Descartes, elle tire, l'état, c'est moi! de Louis XIV; et du contrat social de Rousseau, la révolution de 89.

L'idée n'a cours en Europe qu'après avoir été frappée au coin de la moralité française, et en avoir reçu sa valeur commerciale. Lorsque Luther s'insurgea contre la monarchie catholique, c'est la France qui fut le théâtre de cet immortel combat. La papauté savait bien que si la France acceptait la réforme, c'en était fait de son existence: aussi l'étreignit-elle de toutes ses forces. Philippe II et Élisabeth d'Angleterre, ces deux représentants du passé et de l'avenir, se disputèrent la France comme le gage certain de la conquête du monde; et si la papauté existe encore, c'est que la France est restée catholique. L'Angleterre, qui depuis tant de siècles bouillonne dans son île comme dans une immense chaudière, qui depuis deux cents ans est en possession de sa trinité constitutionnelle, l'Angleterre n'a rien fait pour l'humanité. Close dans son moi solitaire, elle absorbe tout ce qu'elle répand et s'engraisse de sa propre substance. Elle a fait dix révolutions, tué un roi, créé une république; eh bien! l'Europe n'en a pas même sourcillé, parce que l'Europe comprenait que l'Angleterre n'avait rien de sympathique, et que, renfermée dans son égoïsme national, elle ne possédait rien de ce qui fait palpiter le cœur des peuples, rien de social. Mais que la France s'avise de l'imiter, et vous verrez tous les rois de l'Europe la cerner comme une bête féroce. C'est que la pensée française a la puissance de généraliser; c'est que le plus petit grain qui tombe dans son sein grandit, devient chêne immense, et couvre le monde de son ombrage; c'est que la France est humaine, sociale et veut la propagande. Oui, la France veut la propagande! Tous les grands pouvoirs qui l'ont gouvernée ont fait de la propagande; sans la propagande, le Français est le dernier peuple de l'Europe. Sans physionomie, sans originalité, sans profondeur, il n'est fort que par son caractère représentatif. Croyez-vous que c'est pour avoir ergoté sur quelques articles de la Charte que les Manuel, les Foy, les Benjamin Constant sont admirés de l'Europe? C'est parce qu'ils défendaient la liberté de l'esprit humain.

Voyez la langue où s'empreint le caractère national! de Ville-Harduin à Châteaubriand elle ne s'est pas écartée d'un degré de sa forme primitive. Les mots ont roulé avec les siècles, et ont subi leurs modifications, mais l'esprit en est resté toujours le même; claire, transparente, la pensée coule sous la phrase comme le poisson sous une onde limpide; tout le monde l'y voit circuler; sans détours, sans mystère, comme la pensée française, elle croit en sa puissance, elle affirme toujours. Point de proposition possible sans conclusion, sans un fait, sans une réalisation: le verbe, tout à côté du nom, comme l'action de la conception, comme l'art de l'abstraction. Humaine, sociale, tout le monde la sait, tout le monde la parle; langue éminemment populaire, le substantif y précède l'adjectif, comme la substance précède la modification, comme le peuple préexiste à l'aristocratie; vive causeuse, c'est la langue des affaires et de la vie. Fille de presque tous les dialectes de l'Europe, elle a vu le jour en même temps que la société moderne: elle a grandi avec elle. Au douzième siècle, elle est naïve comme les croisades; au seizième, moqueuse et mordante comme la réforme; au dix-septième, forte et majestueuse comme la monarchie de Louis XIV; et au dix-huitième, audacieuse, agressive comme la révolution de 89. C'est surtout sa prose qui est admirable, rien ne lui est comparable; et la prose, c'est l'esprit, la force d'une langue, le signe infaillible auquel on reconnaît les progrès d'un peuple. Enfin, la langue française est une langue démocratique et de propagande, telle qu'il la fallait à un peuple social et généralisateur, qui de nos jours est à la tête du monde civilisé.

III.

DU PARTI ROYALISTE.

Un siècle irrévérencieux, un siècle superbe ébranla de son rire insultant la foi antique des peuples. La France fut bouleversée, ses vieilles institutions livrées aux caprices de la foule, et une royauté aussi ancienne que la nation baigna de son sang innocent le billot des criminels, qui devint l'autel du monde régénéré. Tout disparut du sol de la patrie. Les passions s'échappèrent avec un épouvantable fracas du sein des peuples, comme les vents de la caverne d'Eole, et emportèrent dans leur sublime orage, mœurs, croyances et sécurité. Une nouvelle génération, délirante de liberté, rompit la chaîne des temps, renia le passé, plongea sa main audacieuse dans les entrailles de l'état, effaça toute distinction sociale, dispersa la famille, jeta aux vents les cendres de ses pères, et, comme le fossoyeur dans un temps d'épidémie, elle s'assit en riant sur la charrette qui traînait à la voirie ses innombrables victimes! puis la révolution s'élance sur l'Europe féodale, et pendant quarante ans l'asservit à ses lois. Enfin, les peuples, fatigués du despotisme d'un héros républicain, qui avait chaussé les brodequins d'or de Charlemagne, rompent les rangs, et laissent tomber ce colosse qui, parce que sa tête touchait au ciel, avait oublié qu'il était monté sur les épaules des nations.

La maison des Bourbons revint régner sur la France. Tout pour elle avait changé d'aspect, lois, mœurs, langage, jusqu'au palais de ses ancêtres. La vieille France n'était plus, on ignorait même qu'il existât une postérité de Louis XIV. La nation était divisée en deux camps formidables; l'un nombreux et vaincu, mais après cinquante ans de victoires; l'autre faible et souffrant, mais appuyé d'un million de bayonnettes étrangères; c'est entre ces deux partis qu'apparut Louis XVIII, la charte à la main, les sommant d'oublier tout ce qui s'était passé, et de fondre dans un harmonieux ensemble la société nouvelle. Il était de l'intérêt des émigrés d'accepter cette transaction, et de reconnaître les changements faits si douloureusement par la révolution; de se mêler dans les rangs de la nation et de réchauffer leurs vieux os à son souffle puissant. Mais le royaliste inflexible recula devant cette fusion; étourdi par le bruit discordant de tant de voix inconnues, il s'enfuit épouvanté et court s'enfermer dans son vieux castel, où, sous l'âtre seigneurial, il se prosterne devant Dieu et son roi, les uniques symboles de sa croyance.

Cependant, l'esprit innovateur de 89 marchait en avant; il se faisait jour par toutes fissures de la monarchie légitime; il frappait de son fouet tout ce qui s'opposait à son passage: il fallait ou se faire le compagnon de son voyage, ou périr sous les roues de son char. Mais le royaliste, plongé dans la contemplation de ses vieilles idées, n'entendait pas la révolution qui grondait au dehors et qui faisait résonner son sabre impérial sur le pavé des cités. Inébranlable dans ses sentiments, il détournait les yeux d'un siècle inconcevable; il se serrait contre l'autel sacré de la famille, et il abandonnait Ilion en proie à ses vainqueurs. Mais son fils, ne pouvant résister aux illusions de son âge et de son époque, se tenait sur le seuil de la maison paternelle, d'où il contemplait le mouvement du siècle; et prêt à se mêler à la foule joyeuse qui passe, il s'arrête à la voix languissante de son père qui lui dit: O mon fils! où vas-tu!...

Lorsque dans le sein de l'humanité éclate une de ces révolutions que nécessite la marche des idées, la génération contemporaine, celle qui réalise le progrès, est rarement aussi pure que le principe dont elle est l'expression. Toujours la pensée générale est torturée dans le cœur de l'homme, toujours la liqueur se ressent de la corruption du vase. Ce n'est que bien long-temps après, lorsque la société a étanché le sang de ses blessures, que se fait sentir le bien de la réforme, et que les actions s'harmonisent avec les doctrines. La génération révolutionnaire de 89, animée d'abord d'un sentiment noble et juste, voulut débarrasser l'état d'abus intolérables, sans porter atteinte aux existences individuelles, sans toucher aux bases fondamentales de tout corps politique. Mais irritée par la résistance des vieux intérêts, enflammée par une prompte victoire, elle dépassa le but qu'elle s'était proposé. Entraînée par son élan, enorgueillie de sa nouvelle puissance, elle voulut tout refaire, tout changer. Dépouillée de tout principe, sans rien de fixe dans la conscience pour résister au torrent, la génération de 89 fut l'écolière imbécille de tous les sophistes, l'esclave de tous les fourbes qui voulurent la commander. Elle se laissa égorger par la Montagne, avilir par le directoire, caserner par Napoléon. Elle avait proclamé la liberté, juré de maintenir dix ou douze constitutions, détruit la noblesse, tué la royauté, proscrit les prêtres catholiques; on déchira ses constitutions, on l'empêcha d'écrire et de penser, on lui imposa un nouveau roi, une nouvelle noblesse, de nouveaux prêtres; on la fit aller à la messe. Flétrie par tous les gouvernements, elle tomba de chute en chute dans la plus vile abjection; on en fit de la chair à guillotine, de la chair à canon; elle se vautra dans les antichambres de tous les gueux enrichis, de tous les fripons échappés au gibet; et de nos jours encore ses restes impurs salissent le palais de la royauté nouvelle!

Dans ce mémorable naufrage de la société française, dans cette immense déroute où chaque soldat, ayant perdu son drapeau, errait au hasard et expirait isolé, il est beau de voir le royaliste ferme dans ses sentiments politiques, inébranlable dans ses croyances religieuses, ne se laisser abattre ni par l'exil, ni par la spoliation, ni par la misère; croire à la royauté malgré les succès de la république, croire au catholicisme malgré les philosophes et les jacobins, croire à la légitimité malgré sa chute de tous les trônes de l'Europe; ne se laisser décourager ni par les victoires de la Convention, ni par les conquêtes de l'empire; regarder sans fléchir les antiques dynasties se prosterner aux pieds d'un plébéien, et se disputer l'honneur de lui baiser ses bottes impériales; résister aux appas du génie et de la gloire; et, malgré tant de revers, s'attacher pour jamais au culte du malheur, au culte d'une famille infortunée! Cela est beau, cela est admirable, et le sera éternellement! Eh! qui le nie? Le parti royaliste n'a jamais compris son époque; il s'est heurté en insensé contre d'insurmontables obstacles; avec plus de clairvoyance et moins d'entêtement, il aurait tout concilié: ses croyances et ses intérêts, le bonheur du pays et la consolidation de la légitimité. Cela est incontestable, en le considérant comme parti politique; mais comme homme, que la pose du royaliste est noble, que son regard est doux et ferme, au milieu de ce débordement, dans cette orgie des passions populaires, dans ce pêle-mêle, dans cet avortement de tant de systèmes, de tant de religions, de tant de réformes! L'esprit du philosophe s'arrête avec bonheur sur cette physionomie du royaliste, si calme, si souffrante, si dévouée, si pleine de foi et d'amour, qui refuse un mensonge quand un mensonge peut la sauver; qui résiste à l'éclat des faux dieux, aux paroles captieuses des faux prophètes, aux séductions de la victoire et de la prospérité; et qui souffre et meurt pour Jésus et pour ses rois!