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HISTOIRE
D'UNE MONTAGNE

PAR
ÉLISÉE RECLUS

[J H]

BIBLIOTHÈQUE
D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

CHAPITRE I

L'ASILE

J'étais triste, abattu, las de la vie. La destinée avait été dure pour moi, elle avait enlevé des êtres qui m'étaient chers, ruiné mes projets, mis à néant mes espérances. Des hommes que j'appelais mes amis s'étaient retournés contre moi en me voyant assailli par le malheur; l'humanité tout entière, avec ses intérêts en lutte et ses passions déchaînées, m'avait paru hideuse. Je voulais à tout prix m'échapper, soit pour mourir, soit pour retrouver, dans la solitude, ma force et le calme de mon esprit.

Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j'étais sorti de la ville bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais le profil denteler le bout de l'horizon.

Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m'arrêtant le soir devant les auberges écartées. Le son d'une voix humaine, le bruit d'un pas, me faisaient frissonner; mais, quand je cheminais solitaire, j'écoutais avec un plaisir mélancolique le chant des oiseaux, le murmure de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois.

Enfin, marchant toujours au hasard par route ou par sentier, j'arrivai à l'entrée du premier défilé de la montagne. La large plaine rayée de sillons s'arrêtait brusquement au pied des rochers et des pentes ombragées de châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues de loin avaient disparu derrière des sommets moins hauts, mais plus rapprochés. A côté de moi la rivière, qui plus bas s'étalait en une vaste nappe, se plissant sur les cailloux, coulait inclinée et rapide entre des roches lisses et revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de chaque rive, un coteau, premier contrefort des monts, dressait ses escarpements et portait sur sa tête les ruines d'une grosse tour, qui jadis fut la gardienne de la vallée. Je me sentais enfermé entre les deux murailles; j'avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit; derrière moi étaient restés ennemis et faux amis.

Pour la première fois depuis bien longtemps, j'éprouvai un mouvement de joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je m'arrêtai pour aspirer avec volupté l'air pur descendu de la montagne.

Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes de cailloux, de poussière ou de boue; maintenant j'ai quitté les basses plaines, je suis dans la montagne non encore asservie! Un sentier, tracé par les pas des chèvres et des bergers, se détache du cheminot plus large qui suit le fond de la vallée et monte obliquement sur le flanc des hauteurs. C'est la route que je prends pour être bien sûr d'être enfin seul.

M'élevant à chaque pas, je vois se rapetisser les hommes qui passent sur le sentier du fond. Les hameaux, les villages, me sont à demi cachés par leurs propres fumées, brouillard d'un gris bleuâtre qui rampe lentement sur les hauteurs et se déchire en route aux lisières de la forêt.

Vers le soir, après avoir contourné plusieurs escarpements de rochers, dépassé de nombreux ravins, franchi, en sautant de pierre en pierre, bien des ruisselets tapageurs, j'atteignis la base d'un promontoire dominant au loin rochers, bois et pâturages. A la cime apparaissait une cabane enfumée, et des brebis paissaient à l'entour sur les pentes. Pareil à un ruban déroulé dans le velours du gazon, ce sentier jaunâtre montait vers la cabane et semblait s'y arrêter. Plus loin, je n'apercevais que de grands ravins pierreux, éboulis, cascades, neiges et glaciers. Là était la dernière habitation de l'homme. C'était la masure qui, pendant de longs mois, devait me servir d'asile.

Un chien puis un berger m'y accueillirent en amis.

Libre désormais, je laissai ma vie se renouveler lentement au gré de la nature. Tantôt j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres écroulées d'une crête rocheuse; tantôt je cheminais au hasard dans une forêt de sapins; d'autres fois, je gagnais les crêtes supérieures pour aller m'asseoir sur une cime dominant l'espace; souvent, aussi, je m'enfonçais dans un ravin profond et noir où je pouvais me croire comme enfoui dans les abîmes de la terre. Peu à peu, sous l'influence du temps et de la nature, les fantômes lugubres qui hantaient ma mémoire relâchèrent leur étreinte. Je ne me promenais plus seulement pour échapper à mes souvenirs, mais aussi pour me laisser pénétrer par les impressions du milieu et pour en jouir comme à l'insu de moi-même.

Si, dès mes premiers pas dans la montagne, j'avais éprouvé un sentiment de joie, c'est que j'étais entré dans la solitude et que des rochers, des forêts, tout un monde nouveau se dressait entre moi et le passé; mais, un beau jour, je compris qu'une nouvelle passion s'était glissée dans mon âme. J'aimais la montagne pour elle-même. J'aimais sa face calme et superbe éclairée par le soleil quand nous étions déjà dans l'ombre; j'aimais ses fortes épaules chargées de glaces aux reflets d'azur, ses flancs où les pâturages alternent avec les forêts et les éboulis; ses racines puissantes s'étalant au loin comme celles d'un arbre immense, et toutes séparées par des vallons avec leurs rivelets, leurs cascades, leurs lacs et leurs prairies; j'aimais tout de la montagne, jusqu'à la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher, jusqu'à la pierre qui brille au milieu du gazon.

De même, le berger mon compagnon, qui m'avait presque déplu, comme représentant de cette humanité que je fuyais, m'était devenu graduellement nécessaire; je sentais naître pour lui la confiance et l'amitié. Je ne me bornais plus à le remercier de la nourriture qu'il m'apportait et des soins qu'il me rendait, mais je l'étudiais, je tâchais d'apprendre ce qu'il pouvait m'enseigner. Bien léger était le bagage de son instruction; mais, quand l'amour de la nature se fut emparé de moi, c'est lui qui me fit connaître la montagne où paissaient ses troupeaux, à la base de laquelle il était né. Il me dit le nom des plantes, me montra les roches où se trouvaient les cristaux et les pierres rares, m'accompagna sur les corniches vertigineuses des gouffres pour m'indiquer le chemin à prendre dans les passages difficiles. Du haut des cimes il me désignait les vallées, me traçait le cours des torrents; puis, de retour à notre cabane enfumée, il me racontait l'histoire du pays et les légendes locales.

En échange, je lui expliquais aussi bien des choses qu'il ne comprenait pas et que même il n'avait jamais désiré comprendre. Mais son intelligence s'ouvrait peu à peu, elle devenait avide. Je prenais plaisir à lui répéter le peu que je savais en voyant son œil s'éclairer et sa bouche sourire. La physionomie se réveillait sur ce visage naguère épais et grossier; d'être insouciant qu'il avait été jusqu'alors, il se changeait en homme réfléchissant sur soi-même et sur les objets qui l'entouraient.

Et, tout en instruisant mon compagnon, je m'instruisais moi-même, car, en essayant d'expliquer au berger les phénomènes de la nature, j'arrivais à les comprendre mieux, et j'étais mon propre élève.

Ainsi sollicité par le double intérêt que me donnaient l'amour de la nature et la sympathie pour mon semblable, j'essayai de connaître la vie présente et l'histoire passée de la montagne sur laquelle nous vivions comme des pucerons sur l'épiderme d'un éléphant. J'étudiai la masse énorme dans les roches dont elle est bâtie, dans les accidents du sol qui, suivant les points de vue, les heures et les saisons, lui donnent une si grande variété d'aspects, ou gracieux ou terribles; je l'étudiai dans ses neiges, ses glaces et les météores qui l'assaillent, dans les plantes et les animaux qui en habitent la surface. Je tentai de comprendre aussi ce que la montagne avait été dans la poésie et dans l'histoire des nations, le rôle qu'elle avait eu dans les mouvements des peuples et dans les progrès de l'humanité tout entière.

Ce que j'appris, je le dois à la collaboration de mon berger, et aussi, puisqu'il faut tout dire, à la collaboration de l'insecte rampant, à celle du papillon et de l'oiseau chanteur.

Si je n'avais passé de longues heures, couché sur l'herbe, à regarder ou à entendre ces petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je moins compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein tous ces infiniment petits et les entraîne avec nous dans l'insondable espace.

CHAPITRE II

LES SOMMETS ET LES VALLÉES

Vue de la plaine, la montagne est de forme bien simple: c'est un petit cône dentelé s'élevant, parmi d'autres saillies d'inégale hauteur, sur une muraille bleue, rayée de blanc et de rose, qui borne tout un côté de l'horizon. Il me semblait voir de loin une scie monstrueuse aux dents bizarrement taillées; une de ces dents est la montagne où se sont égarés mes pas.

Cependant le petit cône que je distinguais des campagnes inférieures, simple grain de sable sur le grain de sable qui est la terre, m'apparaît maintenant comme un monde. De la cabane, j'aperçois bien, à quelques centaines de mètres au-dessus de ma tête, une crête de rochers qui me semble être la cime; mais, que je le gravisse, et voici qu'un autre sommet se dresse par delà les neiges. Que je gagne un deuxième escarpement, et la montagne paraît encore changer de forme à mes yeux. De chaque pointe, de chaque ravin, de chaque versant, le paysage se montre sous un nouveau relief, avec un autre profil. A lui seul le mont est tout un groupe de montagnes; de même, au milieu de la mer, chaque lame est hérissée de vaguelettes innombrables. Pour saisir dans son ensemble l'architecture de la montagne, il faut l'étudier, la parcourir dans tous les sens, en gravir chaque saillie, pénétrer dans la moindre gorge. Comme toute chose, c'est un infini pour celui qui veut la connaître en son entier.

La cime sur laquelle j'aimais le mieux à m'asseoir, ce n'est point la hauteur souveraine où l'on s'installe comme un roi sur un trône pour contempler à ses pieds les royaumes étendus. Je me sentais plus heureux sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait à la fois descendre sur des pentes plus basses, puis remonter, d'arête en arête, vers les parois supérieures et à la pointe baignée dans le ciel bleu. Là, sans avoir à réprimer ce mouvement d'orgueil que j'aurais ressenti malgré moi sur le point culminant de la montagne, je savourais le plaisir de satisfaire complètement mes regards à la vue de ce que neiges, rochers, forêts et pâturages m'offraient de beau. Je planais à mi-hauteur, entre les deux zones de la terre et du ciel, et je me sentais libre sans être isolé. Nulle part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cœur.

Mais c'est aussi une bien grande joie d'atteindre une haute cime dominant un horizon de pics, de vallées et de plaines! Avec quelle volupté, avec quel ravissement des sens on contemple dans un tableau d'ensemble l'énorme édifice dont on occupe le faîte! En bas, sur les pentes inférieures, on ne voyait qu'une partie de la montagne, au plus un seul versant; mais, du sommet, on aperçoit toutes les croupes fuyant, de ressaut en ressaut et de contrefort en contrefort, jusqu'aux collines et aux promontoires de la base. On regarde d'égal à égaux les monts environnants; comme eux on a la tête dans l'air pur et dans la lumière; on s'élève en plein ciel, pareil à l'aigle que son vol soutient au-dessus de la lourde planète. A ses pieds, bien au-dessous de la cime, on aperçoit ce que la multitude d'en bas appelle déjà le ciel: ce sont les nues qui voyagent lentement au flanc des monts, se déchirent aux angles saillants des roches et aux lisières des forêts, laissent çà et là dans les ravins quelques lambeaux de brouillards, puis, volant au-dessus des plaines, y projettent leurs grandes ombres aux formes changeantes.

Du haut du superbe observatoire, on ne voit point cheminer les fleuves comme les nuages d'où ils sont sortis, mais leur mouvement se révèle par l'éclat brasillant de l'eau qui se montre de distance en distance, soit au sortir des glaciers brisés, soit dans les petits lacs et les cascades de la vallée, ou dans les méandres tranquilles des campagnes inférieures. A la vue des cirques, des ravins, des vallons, des gorges, on assiste, comme si tout d'un coup on était devenu immortel, au grand travail géologique des eaux creusant, évidant leurs lits dans toutes les directions autour du massif primitif de la montagne. On les voit, pour ainsi dire, sculpter incessamment la masse énorme pour en emporter les débris, en niveler la plaine, en combler une baie de la mer. Je la distingue aussi, cette baie, du haut du sommet gravi; là s'étend ce grand abîme bleu de l'Océan, d'où la montagne est sortie, où tôt ou tard elle rentrera!

Quant à l'homme, il est invisible; mais on le devine. Comme des nids à demi cachés dans le branchage, j'aperçois des cabanes, des hameaux, des villages épars dans les vallons et sur le penchant des monts verdoyants. Là-bas, sous la fumée, sous une couche d'air vicié par d'innombrables respirations, quelque chose de blanchâtre indique une grande cité. Les maisons, les palais, les hautes tours, les coupoles, se fondent en une même couleur rouilleuse et sale, contrastant avec les teintes plus franches des campagnes environnantes: on dirait une sorte de moisissure. On songe alors avec tristesse à tout ce qui se fait de perfide et de mauvais dans cette fourmilière, à tous les vices qui fermentent sous cette pustule presque invisible; mais, vu de la cime, l'immense panorama des campagnes est beau dans son ensemble, avec les villes, les villages et les maisons isolées qui paillettent çà et là l'étendue. Sous la lumière qui les baigne, les taches se fondent avec ce qui les entoure en un tout harmonieux; l'air déroule sur la plaine entière son manteau de pâle azur.

Grande est la différence entre la vraie forme de notre montagne si pittoresque, si riche en aspects variés, et celle que je lui donnais dans mon enfance à la vue des cartes que me faisait étudier le maître d'école. Je me figurais alors une masse isolée d'une régularité parfaite, aux pentes égales sur tout le pourtour, au sommet doucement arrondi, à la base gracieusement infléchie et se perdant insensiblement dans les campagnes de la plaine. De montagnes semblables, il n'en est point sur la terre. Même les volcans, qui surgissent isolément, loin de tout massif, et qui grandissent peu à peu en épanchant latéralement sur leurs talus des cendres et des laves, n'ont point cette régularité géométrique. La poussée des matières intérieures se produit tantôt dans la cheminée centrale, tantôt par quelque crevasse des flancs; de petits volcans secondaires naissent çà et là sur les pentes du mont principal et en bossellent la surface. Le vent lui-même travaille à lui donner la forme irrégulière, en faisant retomber où il lui plaît les nuages de cendres vomis pendant les éruptions.

Mais pourrait-on comparer notre montagne, vieux témoin des âges d'autrefois, à un volcan, mont né d'hier à peine et n'ayant pas encore subi les assauts du temps? Depuis le jour où le point de la terre où nous sommes prit sa première rugosité, destinée à se transformer graduellement en montagne, la nature, qui est le mouvement, la transformation incessante, a travaillé sans relâche à modifier l'aspect de cette protubérance: ici elle a exhaussé la masse; ailleurs elle l'a déprimée; elle l'a hérissée de pointes, parsemée de coupoles et de dômes; elle en a ployé, plissé, raviné, labouré, sculpté à l'infini la surface mouvante, et maintenant encore, sous nos yeux, le travail se continue.

A l'esprit qui contemple la montagne pendant la durée des âges, elle apparaît aussi flottante, aussi incertaine que l'onde de la mer chassée par la tempête: c'est un flot, une vapeur; quand elle aura disparu, ce ne sera plus qu'un rêve.

Toutefois, dans ce décor changeant ou toujours varié produit par l'action continuelle des forces de la nature, la montagne ne cesse d'offrir une sorte de rythme superbe à celui qui la parcourt pour en connaître la structure. Que la partie culminante soit un large plateau, une masse arrondie, une paroi verticale, une arête ou une pyramide isolée ou bien un faisceau d'aiguilles distinctes, l'ensemble du mont présente un aspect général qui s'harmonise avec celui du sommet. Du centre du massif jusqu'à la base du mont se succèdent, de chaque côté, d'autres cimes ou groupes de cimes secondaires; parfois même, au pied du dernier contrefort qu'entourent les alluvions de la plaine ou les eaux de la mer, on voit encore une miniature du mont jaillir en colline du milieu des campagnes ou en écueil du sein des eaux. Le profil de toutes ces saillies, qui se succèdent en s'abaissant peu à peu ou brusquement, présente une série de courbes des plus gracieuses. Cette ligne sinueuse, qui réunit les sommets de la grande cime à la plaine, est la véritable pente. C'est le chemin que prendrait un géant chaussé de bottes magiques.

La montagne qui m'abrita longtemps est belle et sereine entre toutes par le calme régulier de ses traits. Des plus hauts pâturages, on aperçoit la grande cime, dressée comme une pyramide aux gradins inégaux; des plaques de neige, qui en remplissent les anfractuosités, lui donnent une teinte sombre et presque noire par le contraste de leur blancheur; mais le vert des gazons qui recouvre au loin toutes les cimes secondaires apparaît d'autant plus doux au regard, et les yeux, en redescendant de la masse énorme à l'aspect formidable, se reposent avec volupté sur les molles ondulations des pâtis; elles sont si gracieuses de contours, si veloutées d'aspect, que l'on songe involontairement à la joie qu'aurait un géant à les caresser de la main. Plus bas, des pentes brusques, des saillies de rochers et des contreforts revêtus de forêts me cachent en grande partie les flancs de la montagne; mais l'ensemble me paraît d'autant plus haut et plus sublime que mon regard en embrasse seulement une partie, comme une statue dont le piédestal me resterait caché; elle resplendit au milieu du ciel, dans la région des nues, dans la pure lumière.

A la beauté des cimes et des saillies de toute espèce correspond celle des creux, plissements, vallons ou défilés. Entre le sommet de notre montagne et la pointe la plus voisine, la crête s'abaisse fortement et laisse un passage assez facile entre les deux versants opposés. C'est à cette dépression de l'arête que commence le premier sillon de la vallée serpentine ouverte entre les deux monts. A ce sillon s'en ajoutent d'autres, puis d'autres encore, qui rayent la surface des rochers et s'unissent en ravins convergeant eux-mêmes vers un cirque d'où, par une série de défilés et de bassins étagés, les neiges s'écoulent et les eaux descendent dans la vallée.

Là, sur un sol à peine incliné, se montrent déjà les prairies, les bouquets d'arbres domestiques, les groupes de maisons. De toutes parts des vallons, les uns gracieux, les autres sévères d'aspect, s'inclinent vers la vallée principale. Au delà d'un détour éloigné, le val disparaît au regard; mais, si l'on cesse d'en voir le fond, on en devine du moins la forme générale et les contours par les lignes plus ou moins parallèles que dessinent les profils des contreforts. Dans son ensemble, la vallée, avec ses innombrables ramifications pénétrant de toutes parts dans l'épaisseur de la montagne, peut se comparer aux arbres dont les milliers de rameaux sont divisés et subdivisés en ramilles délicates. C'est par la forme de la vallée et de tout son réseau de vallons qu'on peut le mieux se rendre compte du véritable relief des montagnes qu'elle sépare.

Des sommets d'où la vue plane le plus librement sur l'espace, ne voit-on pas d'ailleurs un grand nombre de cimes que l'on compare les unes avec les autres et qui se font comprendre mutuellement? Par-dessus le profil sinueux des hauteurs qui se dressent de l'autre côté de la vallée, on distingue dans le lointain un autre profil de monts déjà bleuâtres; puis, encore au delà, une troisième ou même une quatrième série de monts d'azur. Ces lignes de monts, qui vont se rattacher à la grande crête des sommets principaux, sont vaguement parallèles malgré leurs dentelures, et tantôt se rapprochent, tantôt s'éloignent en apparence, suivant le jeu des nuages et la marche du soleil.

Deux fois par jour se déroule incessamment l'immense tableau des monts, quand les rayons obliques des matins et des soirs laissent dans l'ombre les plans successifs tournés vers la nuit et baignent de lumière ceux qui regardent le jour. Des cimes occidentales les plus éloignées à celles que l'on distingue à peine à l'occident, c'est une gamme harmonieuse de toutes les couleurs et de toutes les nuances qui peuvent se produire sous l'éclat du soleil et la transparence de l'air. Parmi ces montagnes, il en est qu'un souffle pourrait effacer, tant elles sont légères de tons, tant leurs traits sont délicatement tracés sur le fond du ciel!

Qu'une petite vapeur s'élève, qu'une brume imperceptible se forme à l'horizon, ou seulement que le soleil, en s'inclinant, laisse gagner l'ombre, et ces montagnes si belles, ces neiges, ces glaciers, ces pyramides, s'évanouissent par degrés ou même en un clin d'œil. On les contemplait dans leur splendeur, et voici qu'elles ont disparu du ciel; elles ne sont plus qu'un rêve, un souvenir incertain.

CHAPITRE III

LA ROCHE ET LE CRISTAL

La roche dure des montagnes, aussi bien que celle qui s'étend au-dessous des plaines, est recouverte presque partout d'une couche plus ou moins profonde de terre végétale et de plantes diverses. Ici ce sont des forêts; ailleurs, des broussailles, des bruyères, des myrtes, des ajoncs; ailleurs encore, et sur la plus grande étendue, ce sont les gazons courts des pâturages. Même là où la roche semble nue et jaillit en aiguilles ou se dresse en parois, la pierre est revêtue de lichens blancs, rouges ou jaunes, qui donnent souvent une même apparence aux rochers les plus différents par l'origine. Ce n'est guère que dans les régions froides de la cime, au pied des glaciers et sur le bord des neiges, que la pierre se montre sous une enveloppe de végétation qui la déguise. Grès, calcaires, granits, sembleraient au voyageur inattentif être une seule et même formation.

Cependant la diversité des roches est grande; le minéralogiste qui parcourt les monts, le marteau à la main, peut recueillir des centaines et des milliers de pierres différentes par l'aspect et la structure intime. Les unes sont d'un grain égal dans toute leur masse, les autres sont composées de parties diverses et contrastent par la forme, la couleur et l'éclat. Il en est de mouchetées, de diaprées et de rubanées; de transparentes, de translucides et d'opaques. On en voit qui sont hérissées de cristaux à faces régulières; on en voit aussi qui sont ornées d'arborisations semblables à des bouquets de tamaris ou à des feuilles de fougère. Tous les métaux se retrouvent dans la pierre, soit à l'état pur, soit mélangés les uns avec les autres; tantôt ils se montrent en cristaux ou en nodules, tantôt ce ne sont que de simples irisations fugitives, pareilles aux reflets éclatants de la bulle de savon. Puis ce sont les innombrables fossiles, animaux ou végétaux, que renferme la roche et dont elle garde l'empreinte. Autant de fragments épars, autant de témoins différents des êtres qui ont vécu pendant l'incalculable série des siècles écoulés.

Sans être ni minéralogiste ni géologue de profession, le voyageur qui sait regarder voit parfaitement quelle est la merveilleuse diversité de toutes ces roches qui constituent la masse de la montagne. Tel est le contraste entre différentes parties du grand édifice que déjà, de loin, on peut reconnaître souvent à quelle formation elles appartiennent. D'une cime isolée dominant un espace étendu, on distingue avec facilité l'arête ou le dôme de granit, la pyramide d'ardoise et la paroi de la roche calcaire.

C'est dans le voisinage immédiat du sommet principal de notre montagne que la roche granitique se révèle le mieux. Là, une crête de roches noires sépare deux champs de neige déployant de chaque côté leur blancheur étincelante; on dirait un diadème de jais sur un voile de mousseline. C'est par cette crête qu'il est le plus facile de gagner le point culminant du mont, car on évite ainsi les crevasses cachées sous la surface unie des neiges; là, le pied peut se poser fermement sur le sol, tandis qu'à la force des bras on se hisse facilement, de degré en degré, dans les parties escarpées. C'est par là que je faisais presque toujours mon ascension, lorsque, m'éloignant du troupeau et de mon compagnon le berger, j'allais passer quelques heures sur le grand pic.

Vue à distance, à travers les vapeurs bleuâtres de l'atmosphère, l'arête de granit paraît assez uniforme; les montagnards, pratiques et presque grossiers dans leurs comparaisons, lui donnent le nom de peigne; on dirait, en effet, une rangée de dents aiguës disposées régulièrement. Mais au milieu des rochers eux-mêmes on se trouve dans une sorte de chaos: aiguilles, pierres branlantes, amoncellements de blocs, assises superposées, tours qui surplombent, murs s'appuyant les uns sur les autres et laissant entre eux d'étroits passages, telle est cette arête qui forme l'angle du mont. Même sur ces hauteurs, la roche est presque partout recouverte, comme par une espèce d'enduit, par la végétation des lichens; mais, en maint endroit, elle a été mise à nu par la friction de la glace, par l'humidité de la neige, l'action des gelées, des pluies, des vents, des rayons du soleil; d'autres rocs, brisés par la foudre, sont restés aimantés par le choc du feu céleste.

Au milieu de ces ruines, il est facile d'observer ce qui fut encore tout récemment l'intérieur même de la roche; j'en vois les cristaux dans tout leur éclat, le quartz blanc, le feldspath à la couleur d'un rose pâle, le mica qui semble une paillette d'argent. En d'autres parties de la montagne, le granit mis à nu présente un autre aspect: dans une roche, il est blanc comme le marbre et parsemé de petits points noirs; ailleurs, il est bleuâtre et sombre. Presque partout il est d'une grande dureté, et les pierres qu'on pourrait y tailler serviraient à construire des monuments durables; mais ailleurs il est tellement friable, les cristaux divers en sont si faiblement agrégés, qu'on peut les écraser entre ses doigts. Un ruisseau, qui prend sa source au pied d'un promontoire de ce grain peu cohérent, s'étale dans le ravin sur un lit de sable le plus fin tout brillanté de mica; on croirait voir l'or et l'argent briller à travers l'eau frémissante; plus d'un rustre venu de la plaine s'y est trompé et s'est avidement précipité sur ces trésors qu'entraîne négligemment le ruisselet moqueur.

L'incessante action de la neige et de l'eau nous permet d'observer une autre espèce de roche qui entre aussi pour une grande part dans la masse de l'immense édifice. Non loin des arêtes et des dômes de granit, qui sont les parties les plus élevées de la montagne et semblent en être le noyau, pour ainsi dire, se montre une cime secondaire dont l'aspect est d'une frappante régularité; on dirait une pyramide à quatre pans posée sur l'énorme piédestal que lui forment les plateaux et les pentes. C'est un sommet composé de roches ardoisées, que le temps rabote incessamment par tous ses météores, le vent, les rayons solaires, les neiges, le brouillard et les pluies. Les feuillets brisés de l'ardoise se fissurent, se brisent et descendent en masses glissantes le long des talus. Parfois le pas léger d'une brebis suffit pour mettre en mouvement des myriades de pierres sur tout un flanc de montagne.

Tout autre que la roche ardoisée est la roche calcaire qui constitue quelques-uns des promontoires avancés. Quand cette roche se brise, ce n'est pas, comme l'ardoise, en d'innombrables petits fragments, mais en grandes masses. Telle fracture a séparé, de la base au sommet, tout un rocher de trois cents mètres de hauteur; de côté et d'autre, on voit monter jusqu'au ciel les deux parois verticales; au fond du gouffre, la lumière pénètre à peine, et l'eau qui le remplit, descendue des hauteurs neigeuses, ne réfléchit la clarté d'en haut que par les bouillonnements de ses rapides et les rejaillissements de ses cascades. Nulle part, même en des montagnes dix fois plus élevées, la nature ne paraît plus grandiose. De loin, la partie calcaire du mont reprend ses proportions réelles, et l'on voit qu'elle est dominée par des masses rocheuses beaucoup plus hautes; mais elle étonne toujours par la puissante beauté de ses assises et de ses tours; on dirait des temples babyloniens.

Fort pittoresques aussi, bien que d'une faible importance relative, sont les rochers de grès ou de conglomérats composés de fragments cimentés. Partout où la pente du sol favorise l'action de l'eau, celle-ci délaye le ciment et se creuse une rigole, une fente étroite qui, peu à peu, finit par scier la roche en deux. D'autres courants d'eau ont également creusé dans le voisinage des fissures secondaires, d'autant plus profondes que la masse liquide entraînée est plus abondante; la roche ainsi découpée finit par ressembler à un dédale d'obélisques, de tours, de forteresses. On voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect rappelle maintenant celui de villes désertes, avec leurs rues humides et sinueuses, leurs murailles crénelées, leurs donjons, leurs tourelles surplombantes, leurs statues bizarres. Je me souviens encore de l'impression d'étonnement, voisine de l'effroi, que je ressentis en approchant de l'issue d'une gorge envahie déjà par les ombres du soir. J'apercevais de loin la noire fissure, mais, à côté de l'entrée, sur la pointe du mont, je remarquais aussi des formes étranges qui me semblaient des géants alignés. C'étaient de hautes colonnes d'argile portant chacune à leur cime une grosse pierre ronde qui, de loin, figurait une tête. Les pluies avaient peu à peu dissous, emporté tout le sol environnant; mais les lourdes pierres avaient été respectées, et, par leur poids, continuaient à donner de la consistance aux gigantesques piliers d'argile qui les soutenaient.

Chaque promontoire, chaque rocher de la montagne a donc son aspect particulier, suivant la matière qui le compose et la force avec laquelle il résiste aux éléments de dégradation. Ainsi naît une infinie variété de formes qui s'accroît encore par le contraste qu'offrent à l'extérieur de la roche les neiges, les gazons, les forêts et les cultures. Au pittoresque des lignes et des plans s'ajoutent les changements continuels de décor de la surface. Et pourtant, combien peu nombreux sont les éléments qui constituent la montagne et qui, par leurs mélanges, lui donnent cette variété si prodigieuse d'aspects!

Les chimistes qui, dans leurs laboratoires, analysent les rochers, nous apprennent quelle est la composition de ces divers cristaux. Ils nous disent que le quartz est de la silice, c'est-à-dire du silicium oxydé, un métal qui, pur, serait semblable à de l'argent, et qui, par son mélange avec l'oxygène de l'air, est devenu roche blanchâtre. Ils nous disent aussi que feldspath, mica, augrite, hornblende et autres cristaux, qui se trouvent en si grande variété dans les rocs de la montagne, sont des composés où l'on retrouve, avec le silicium, d'autres métaux, l'aluminium, le potassium, unis en diverses proportions et suivant certaines lois d'affinité chimique avec les gaz de l'atmosphère. La montagne entière, les montagnes voisines et lointaines, les plaines de leurs bases et la terre dans son ensemble, tout cela n'est que métal à l'état impur; si les éléments fondus et mélangés de la masse du globe reprenaient soudain leur pureté, la planète aurait, pour les habitants de Mars ou Vénus braquant sur nous leurs télescopes, l'aspect d'une boule d'argent roulant dans le ciel noir.

Le savant qui recherche les éléments de la pierre trouve que toutes les roches massives, composées de cristaux ou de pâte cristalline, sont, comme le granit, des métaux oxydés: tels sont le porphyre, la serpentine et les roches ignées sorties de terre pendant les explosions volcaniques, trachyte, basalte, obsidienne, pierre ponce: tout cela, c'est du silicium, de l'aluminium, du potassium, du sodium, du calcium. Quant aux roches disposées en feuillets ou en strates, placées en couches les unes au-dessus des autres, comment ne seraient-elles pas aussi des métaux, puisqu'elles proviennent en grande partie de la désagrégation et de la redistribution des roches massives? Pierres brisées en fragments, puis cimentées de nouveau, sables agglutinés en roche après avoir été triturés et pulvérisés, argiles devenues compactes après avoir été délayées par les eaux, ardoises qui ne sont autre chose que des argiles durcies, tout cela n'est que débris des roches antérieures et, comme elles, se compose de métaux. Seuls, les calcaires, qui constituent une partie si considérable de l'enveloppe terrestre, ne proviennent pas directement de la destruction de roches plus anciennes; ils sont formés de débris qui ont passé par les organismes des animaux marins; ils ont été mangés et digérés, mais ils n'en sont pas moins métalliques; ils ont pour base le calcium combiné avec le soufre, le carbone, le phosphore. Ainsi, grâce aux mélanges, aux combinaisons variées et changeantes, la masse polie, uniforme, impénétrable, du métal, a pris des formes hardies et pittoresques, s'est creusée en bassins pour les lacs et les fleuves, s'est revêtue de terre végétale, a fini par entrer jusque dans la sève des plantes et dans le sang des animaux.

Le métal pur se révèle encore, çà et là, parmi les pierres de la montagne. Au milieu des éboulis et sur le bord des fontaines, on voit souvent des masses ferrugineuses; des cristaux de fer, de cuivre, de plomb, combinés avec d'autres éléments, se trouvent aussi dans les débris épars; parfois, dans le sable du ruisseau, brille une parcelle d'or. Mais, dans la roche dure, ni le minerai précieux, ni le cristal, ne sont distribués au hasard; ils sont disposés en veines ramifiées qui se développent surtout entre les assises de formations différentes. Ces filons de métal, semblables au fil magique du labyrinthe, ont conduit les mineurs, et après eux les géologues, dans l'épaisseur, l'histoire de la montagne.

Autrefois, nous disent les contes merveilleux, il était facile d'aller recueillir toutes ces richesses dans l'intérieur du mont; il suffisait d'avoir un peu de chance ou la faveur des dieux. En faisant un faux pas, on essayait de se retenir à un arbuste. La frêle tige cédait, entraînant avec elle une grosse pierre qui cachait une grotte jusqu'alors inconnue. Le berger s'introduisait hardiment dans l'ouverture, non sans prononcer quelque formule magique ou sans toucher quelque amulette, puis, après avoir marché longtemps dans la noire avenue, il se trouvait tout à coup sous une voûte de cristal et de diamant; des statues d'or et d'argent, ornées à profusion de rubis, de topazes, de saphirs, se dressaient tout autour de la salle: il suffisait de se baisser pour ramasser des trésors. De nos jours, ce n'est plus sans travail, par de simples incantations, que l'homme parvient à conquérir l'or et les autres métaux qui dorment dans les roches. Les précieux fragments sont rares, impurs, mélangés de terre, et la plupart ne prennent leur éclat et leur valeur qu'après avoir été affinés dans la fournaise.

CHAPITRE IV

L'ORIGINE DE LA MONTAGNE

Ainsi, jusque dans sa plus petite molécule, la montagne énorme offre une combinaison d'éléments divers qui se sont mélangés en proportions changeantes; chaque cristal, chaque minerai, chaque grain de sable ou parcelle de calcaire, a son histoire infinie, comme les astres eux-mêmes. Le moindre fragment de roche a sa genèse comme l'univers; mais, tout en s'entr'aidant par la science les uns des autres, l'astrologue, le géologue, le physicien, le chimiste, en sont encore à se demander avec anxiété s'ils ont bien compris cette pierre et le mystère de son origine.

Et l'origine de la montagne elle-même, est-il certain qu'ils l'aient dévoilée? A la vue de toutes ces roches, grès, calcaires, ardoises et granits, pouvons-nous raconter comment la masse prodigieuse s'est accumulée et dressée vers le ciel? En la contemplant dans sa beauté superbe, pouvons-nous faire un retour sur nous-mêmes, faibles nains qui regardons, et dire à la montagne, avec l'orgueil conscient de l'intelligence satisfaite: «La plus petite de tes pierres peut nous écraser, mais nous te comprenons; nous savons quelles ont été ta naissance et ton histoire»?

Comme nous, et plus que nous, les enfants se questionnent à la vue de la nature et de ses phénomènes; mais, presque toujours, dans leur confiance naïve, ils se contentent de la réponse vague et mensongère d'un père ou d'un aîné qui ne sait pas, d'un professeur qui prétend ne rien ignorer. S'ils n'obtenaient pas cette réplique, ils chercheraient, chercheraient toujours, jusqu'à ce qu'ils se fussent donné une explication quelconque, car l'enfant ne sait pas rester dans le doute; plein du sentiment de son existence, entrant en vainqueur dans la vie, il faut qu'il puisse parler en maître de toutes choses. Rien ne doit lui rester inconnu.

De même les peuples, à peine sortis de leur barbarie première, avaient pour tout ce qui les frappait une affirmation définitive. La première explication, celle qui répondait le mieux à l'intelligence et aux mœurs de ce groupe humain, était trouvée bonne. Transmise de bouche en bouche, la légende a fini par devenir parole divine, et les castes d'interprètes ont surgi pour lui donner l'appui de leur autorité morale et de leurs cérémonies. C'est ainsi que, dans l'héritage mythique de presque toutes les nations, nous trouvons des récits qui nous racontent la naissance des montagnes ainsi que celle des fleuves, de la terre, de l'Océan, des plantes, des animaux et de l'homme lui-même.

L'explication la plus simple est celle qui nous montre les dieux ou les génies jetant les montagnes du haut du ciel et les laissant tomber au hasard; ou bien encore les dressant et les maçonnant avec soin, comme des colonnes destinées à porter la voûte des cieux. Ainsi furent construits le Liban et l'Hermon; ainsi fut enraciné aux bornes du monde le mont Atlas aux robustes épaules. D'ailleurs, une fois créées, les montagnes changeaient souvent de place, et des dieux s'en servaient pour se les lancer d'un coup de fronde. Les Titans, qui n'étaient point dieux, bouleversèrent tous les monts de la Thessalie, pour en dresser des remparts autour de l'Olympe; le gigantesque Athos lui-même n'était pas trop pesant pour leurs bras, et, du fond de la Thrace, ils le portèrent jusqu'au milieu de la mer, à l'endroit où il s'élève aujourd'hui. Une géante du Nord avait rempli son tablier de collines et les semait de distance en distance pour reconnaître son chemin. Vichnou, voyant un jour une jeune fille dormant sous les rayons trop ardents du soleil, s'empara d'une montagne et la tint en équilibre sur le bout de son doigt pour abriter la belle dormeuse. Telle a été, nous dit la légende, l'origine des ombrelles.

Dieux et géants n'avaient pas même toujours besoin de saisir les monts pour les déplacer; ceux-ci obéissaient à un simple signe. Les pierres accouraient au son de la lyre d'Orphée, les montagnes se dressaient pour entendre Apollon: c'est ainsi que naquit l'Hélicon, séjour des muses. Le prophète Mahomet arriva deux mille ans trop tard: s'il fût venu dans un âge de foi plus naïve, il ne serait point allé à la montagne, c'est elle qui se serait dirigée vers lui.

A côté de cette explication de la naissance des montagnes par la volonté des dieux, la mythologie de peuples nombreux en fournit une autre moins grossière. D'après cette idée, les rochers et les monts seraient des organes vivants poussés naturellement sur le grand corps de la terre, comme poussent les étamines dans la corolle de la fleur. Tandis que, d'un côté, le sol s'abaissait pour recevoir les eaux de la mer, de l'autre il se redressait vers le soleil pour en recevoir la lumière vivifiante. C'est ainsi que les plantes élèvent leur tige et font tourner leurs pétales vers l'astre qui les regarde et leur donne l'éclat. Mais les légendes antiques ont perdu leurs croyants et ne sont plus pour l'humanité que des souvenirs poétiques; elles sont allées rejoindre les rêves, et l'esprit des chercheurs, enfin dégagé de ces illusions, est devenu plus avide à la poursuite de la vérité. Aussi les hommes de nos jours, de même que ceux des temps anciens, ont-ils à se répéter encore, en contemplant les cimes dorées par la lumière: «Comment donc ont-elles pu se dresser dans le ciel?»

Même à notre époque, où les savants font profession de n'appuyer leurs théories que sur l'observation et l'expérience, il en est dont les fantaisies sur l'origine des monts ressemblent assez aux légendes des anciens. Un gros livre moderne essaye de nous démontrer que la lumière du soleil qui baigne notre planète a pris corps et s'est condensée en plateaux et en montagnes autour de la terre. Un autre affirme que l'attraction du soleil et de la lune, non contente de soulever deux fois par jour les flots de la mer, a fait aussi gonfler la terre et redressé les vagues solides jusque dans la région des neiges. Un autre enfin raconte comment les comètes, égarées dans les cieux, sont venues heurter notre globe, en ont troué l'enveloppe comme des pierres brisant un glaçon, et ont fait jaillir les montagnes en longues rangées et en massifs.

Heureusement la terre, toujours en travail de création nouvelle, ne cesse d'agir sous nos yeux et de nous montrer comment elle change peu à peu les rugosités de sa surface. Elle se détruit, mais elle se reconstruit de jour en jour, constamment; elle nivelle ses montagnes, mais pour en édifier d'autres; elle creuse des vallées, mais pour les combler encore. En parcourant la surface du globe et en observant avec soin les phénomènes de la nature, on peut donc voir se former des coteaux et des monts, lentement, il est vrai, et non pas d'une soudaine poussée, comme le demanderaient des amis du miracle. On les voit naître, soit directement du sein de la terre, soit indirectement, pour ainsi dire, par l'érosion des plateaux, de même qu'une statue apparaît peu à peu dans un bloc de marbre. Lorsqu'une masse insulaire ou continentale, haute de centaines ou de milliers de mètres, reçoit des pluies en abondance, ses versants sont graduellement sculptés en ravins, en vallons, en vallées; la surface uniforme du plateau se découpe en cimes, en arêtes, en pyramides, se creuse en cirques, en bassins, en précipices; des systèmes de montagnes apparaissent peu à peu là où le sol uni se déroulait sur d'énormes étendues. Il est même des régions de la terre où le plateau, attaqué par des pluies sur un seul côté, ne s'échancre en montagnes que par ce versant: telle est, en Espagne, cette terrasse de la Manche qui s'affaisse vers l'Andalousie par les escarpements de la sierra Morena.

En outre de ces causes extérieures qui changent les plateaux en montagnes, s'accomplissent aussi dans l'intérieur de la terre de lentes transformations qui ont pour conséquence d'énormes effondrements. Les hommes laborieux qui, le marteau à la main, cheminent pendant des années entières à travers les monts pour en étudier la forme et la structure, remarquent, dans les nouvelles assises de formation marine qui constituent la partie non cristalline des monts, de gigantesques failles ou fissures de séparation qui s'étendent sur des centaines de kilomètres de longueur. Des masses, ayant des milliers de mètres d'épaisseur, se sont redressées dans ces chutes ou même ont été complètement renversées, de sorte que leur ancienne surface est devenue maintenant le plan inférieur. Les assises, en s'affaissant par chutes successives, ont dénudé le squelette de roches cristallines qu'elles entouraient comme un manteau; elles ont révélé le noyau de la montagne comme une draperie retirée soudain découvre un monument caché.

Mais les écroulements eux-mêmes ont eu moins d'importance que les plissements dans l'histoire de la terre et dans celle des montagnes qui en forment les rugosités extérieures. Soumises à de lentes pressions séculaires, la roche, l'argile, les couches de grès, les veines de métal, tout se plisse comme le ferait une étoffe, et les plis qui naissent ainsi forment les monts et les vallées. Semblable à la surface de l'Océan, celle de la terre s'agite en vagues, mais ces ondulations sont bien autrement puissantes: ce sont les Andes, c'est l'Himalaya, qui se redressent ainsi au-dessus du niveau moyen des plaines. Sans cesse les roches de la terre se trouvent soumises à ces impulsions latérales qui les ploient et les reploient diversement, et les assises sont dans une fluctuation continuelle. C'est ainsi que se ride la peau d'un fruit.

Les cimes qui surgissent directement du sol et qui montent graduellement du niveau de l'Océan vers les hauteurs glacées de l'atmosphère sont les montagnes de laves et de cendres volcaniques. En maints endroits de la surface terrestre, on peut les étudier à l'aise, s'élevant, grandissant à vue d'œil. Bien différents des montagnes ordinaires, les volcans proprement dits sont percés d'une cheminée centrale par laquelle s'échappent des vapeurs et les fragments pulvérisés de roches incendiées; mais, quand ils s'éteignent, la cheminée se ferme, et les pentes du cône volcanique, dont le profil perd de sa régularité première sous l'influence des pluies et de la végétation, finissent par ressembler à celles des autres monts. D'ailleurs, il est des masses rocheuses qui, en s'élevant du sein de la terre, soit à l'état liquide, soit à l'état pâteux, sortent tout simplement d'une longue crevasse du sol et ne sont point lancées par un cratère, comme les scories du Vésuve et de l'Etna. Les laves qui s'accumulent en sommets et se ramifient en promontoires ne diffèrent que par leur jeunesse de ces vieilles montagnes chenues qui hérissent ailleurs la surface de la terre. Les laves jadis brûlantes se refroidissent peu à peu; elles se délitent extérieurement et se revêtent de terre végétale; elles reçoivent l'eau de pluie dans leurs interstices et la rendent en ruisselets et en rivières; enfin elles se recouvrent à leur base de formations géologiques nouvelles et s'entourent, comme les autres montagnes, d'assises de galets, de sable ou d'argile. A la longue, le regard du savant peut seul reconnaître qu'elles ont jailli du sein de la grande fournaise, la terre, comme une masse de métal en fusion.

Parmi les anciens monts qui font partie de ces massifs et de ces systèmes qu'on appelle les «colonnes vertébrales» des continents, il en est un grand nombre qui sont composés de roches très ressemblantes aux laves actuelles et d'une constitution chimique analogue. Comme ces laves, porphyres, trapps et métaphyres sont sortis de terre par de larges fissures et se sont étalés sur le sol, pareils à une matière visqueuse qui se figerait bientôt au contact de l'air, la plupart des roches granitiques semblent s'être formées de la même manière; elles sont cristallines comme les laves, et leurs cristaux ont pour éléments les mêmes corps simples, le silicium et l'aluminium. N'est-il pas raisonnable de penser que ces granits ont été, eux aussi, une masse pâteuse, et que des crevasses du sol ont donné passage à leurs coulées brûlantes? Toutefois, ce n'est là qu'une hypothèse en discussion et non une vérité démontrée. De même que les laves qui jaillissent du sol soulèvent parfois des lambeaux de terrains avec leurs forêts ou leurs gazons, de même on pense que l'éruption des granits ou autres roches semblables a été la cause la plus fréquente du soulèvement des assises de formations diverses qui constituent la partie la plus considérable des montagnes. Des strates de calcaire, de sable, d'argile, que les eaux de la mer ou d'un lac avaient jadis déposées en couches parallèles sur le fond de leur lit, et qui étaient devenues la pellicule extérieure de la terre, auraient été ainsi ployées et redressées par la masse qui s'élevait des profondeurs et qui cherchait une issue. Ici le flot montant du granit aurait brisé les assises supérieures en îles et en îlots qui, tout disloqués, fendillés, chiffonnés en plissements bizarres, sont épars maintenant dans les dépressions et sur les saillies de la roche soulevante; ailleurs, le granit ne se serait ouvert dans le sol qu'une seule crevasse de sortie en reployant de côté et d'autre les assises extérieures, suivant les angles d'inclinaison les plus divers; ailleurs encore, le granit, sans même se faire jour, n'en aurait pas moins bossué les couches supérieures. Celles-ci, sous la pression qui les a fait se ployer, auraient cessé d'être plaines pour devenir collines et montagnes. Ainsi, même les hauteurs formées de strates paisiblement déposées au fond des eaux auraient pu se dresser en cimes, de la même manière que les protubérances de laves; un puits creusé à travers les couches superposées atteindrait le noyau de porphyre ou de granit.

En admettant que la plupart des montagnes ont fait leur apparition à la manière des laves, la cause qui a fait jaillir du sol toutes ces matières en fusion reste encore à reconnaître par la pensée. D'ordinaire on suppose qu'elles en ont été exprimées, pour ainsi dire, par la contraction de l'enveloppe extérieure du globe, qui se refroidit lentement en rayonnant de la chaleur dans les espaces. Jadis, notre planète était une goutte brûlante de métal. En roulant dans les cieux froids, elle s'est figée peu à peu. Mais la pellicule seule est-elle solidifiée, ainsi qu'on aime à le répéter, ou bien la goutte entière est-elle devenue dure jusque dans son noyau? On ne le sait pas encore, car rien ne prouve que les laves de nos volcans sortent d'un immense réservoir remplissant tout l'intérieur du globe. Nous savons seulement que ces laves s'élancent parfois des crevasses du sol et coulent à la surface; de même les granits, les porphyres et autres roches semblables auraient coulé hors des fentes de l'écorce terrestre, comme la sève s'échappe de la blessure d'une plante. La marée de pierres fondues serait montée de l'intérieur, sous la pression de l'enveloppe planétaire, graduellement resserrée par l'effet de son propre refroidissement.

CHAPITRE V

LES FOSSILES

Quelle que soit l'origine première de la montagne, son histoire nous est du moins connue depuis une époque de beaucoup antérieure aux annales de notre humanité. A peine cent cinquante générations d'hommes se sont succédé depuis que se sont accomplis les premiers actes de nos ancêtres dont il soit resté des témoignages; avant cette époque, l'existence de notre race ne nous est plus révélée que par des monuments incertains. L'histoire de la montagne inanimée est écrite, au contraire, en caractères visibles depuis des millions de siècles.

Le grand fait, celui qui frappait déjà nos aïeux dès l'enfance de la civilisation, et qu'ils ont diversement raconté dans leurs légendes, est que les roches distribuées en assises régulières, en couches placées les unes au-dessus des autres comme les pièces d'un édifice, ont été déposées par les eaux. Qu'on se promène au bord d'une rivière; que même, par un jour de pluie, on regarde la rigole temporaire qui se forme dans les dépressions du sol, et l'on verra le courant s'emparer des graviers, des grains de sable, des poussières et de tous les débris épars, pour les distribuer avec ordre sur le fond et sur les rivages de son lit; les fragments les plus lourds se déposeront en couches à l'endroit où l'eau perd la rapidité de son impulsion première, les molécules plus légères iront plus loin s'étaler en strates à la surface unie; enfin les argiles ténues, dont le poids dépasse à peine celui de l'eau, se tasseront en nappes partout où s'arrête le mouvement torrentiel de l'eau. Sur les plages et dans les bassins des lacs et des mers, les assises de débris successivement déposées sont encore bien plus régulières, car les eaux n'y ont pas la marche impétueuse des ondes fluviales, et tout ce que reçoit leur surface se tamise à travers la profondeur de leurs eaux en restant, sans que rien vienne troubler l'action égale des vagues et des courants.

C'est ainsi que, dans la grande nature, se fait la division du travail. Sur les côtes rocheuses de l'Océan, assaillies par les flots du large, on ne voit que galets et cailloux entassés. Ailleurs, s'étendent à perte de vue des plages de sable fin, sur lesquelles le flot de marée se déroule en volutes d'écume. Les sondeurs qui étudient le fond de la mer nous disent que, sur de vastes espaces, grands comme des provinces, les débris que rapportent leurs instruments se composent toujours d'une vase uniforme, plus ou moins mélangée d'argile ou de sable, suivant les divers parages. Ils ont aussi constaté qu'en d'autres parties de la mer la roche qui se forme au fond du lit marin est de la craie pure. Coquillages, spicules d'éponges, animalcules de toute sorte, organismes inférieurs, siliceux ou calcaires, tombent incessamment en pluie des eaux de la surface, et se mêlent aux êtres innombrables qui s'accumulent, vivent et meurent sur le fond, en multitudes assez grandes pour constituer des assises aussi épaisses que celles de nos montagnes; et d'ailleurs, celles-ci ne sont-elles pas formées de débris du même genre? Dans un avenir inconnu, lorsque les abîmes actuels de l'Océan s'étaleront en plaines ou se redresseront en sommets à la lumière du soleil, nos descendants verront des terrains géologiques semblables à ceux que nous contemplons aujourd'hui, et qui peut-être auront disparu, menuisés en fragments par les eaux fluviales.

Pendant la série des âges, les assises de formations maritimes et lacustres, dont la plus grande partie de notre montagne est composée, sont arrivées à occuper à une grande hauteur au-dessus de la mer leur position penchante et contournée en plissements bizarres. Qu'elles aient été soulevées par une pression venue d'en bas, ou bien que l'Océan se soit abaissé par suite du refroidissement et de la contraction de la terre ou par toute autre cause, et que, de cette manière, il ait laissé des couches de grès et de calcaire sur les anciens bas-fonds devenus continents, ces assises sont là maintenant, et nous pouvons à notre aise étudier les débris que nombre d'entre elles ont rapportés du monde sous-marin.

Ces débris, ce sont les fossiles, restes de plantes et d'animaux conservés dans la roche. Il est vrai, les molécules qui constituaient le squelette animal ou végétal de ces corps ont disparu, aussi bien que le tissu des chairs et les gouttes de sang ou de sève; mais le tout a été remplacé par des grains de pierre qui ont gardé la forme et jusqu'à la couleur de l'être détruit. Dans l'épaisseur de ces pierres, ce sont les coquillages des mollusques et les disques, les boules, les épines, les cylindres, les baguettes siliceuses et calcaires des foraminifères et des diatomées qui se rencontrent en plus étonnantes multitudes; mais il s'y trouve aussi des formes qui remplacent exactement les chairs molles de ces êtres organisés; on voit des squelettes de poissons avec leurs nageoires et leurs écailles; on reconnaît des élytres d'insectes, des branchilles et des feuilles; on distingue jusqu'à des traces de pas, et, sur la roche dure qui fut jadis le sable incertain des plages, on retrouve l'empreinte des gouttes de pluie et l'entre-croisement des sillons tracés par les vaguelettes du bord.

Les fossiles, fort rares dans certaines roches de formation marine, très nombreux au contraire en d'autres assises, et constituant la masse presque entière des marbres et des craies, nous servent à reconnaître l'âge relatif des assises qui se sont déposées pendant la série des temps. En effet, toutes les couches fossillifères n'ont pas été renversées et bizarrement entremêlées par les failles et par les éboulis, la plupart d'entre elles ont même gardé leur superposition régulière, de sorte que l'on peut observer et recueillir les fossiles dans l'ordre de leur apparition. Là où les assises, encore dans leur état normal, ont la position qu'elles avaient jadis, après avoir été déposées par les eaux marines ou lacustres, le coquillage que l'on découvre dans la couche supérieure est certainement plus moderne que celui des couches situées au-dessous. Des centaines, des milliers d'années, représentées par les innombrables molécules intermédiaires du grès ou de la craie, ont séparé les deux existences.

Si les mêmes espèces de plantes et d'animaux avaient toujours vécu sur la terre depuis le jour où ces organismes vivants firent leur première apparition sur l'écorce refroidie de la planète, on ne pourrait juger de l'âge relatif des deux couches terrestres séparées l'une de l'autre. Mais des êtres différents n'ont cessé de se succéder pendant les âges et par conséquent dans les assises superposées. Certaines formes, qui se montrent en très grande abondance au sein des roches stratifiées les plus anciennes, deviennent peu à peu plus rares dans les roches d'origine moins éloignée, puis finissent par disparaître tout à fait. Les nouvelles espèces qui succèdent aux premières ont aussi, comme chaque être en particulier, leur période de renaissance, de propagation, de dépérissement et de mort; on pourrait comparer chaque espèce de fossile animal ou végétal à un arbre gigantesque, dont les racines plongent dans les terrains inférieurs d'antique formation, et dont le tronc se ramifie et se perd dans les couches hautes d'origine plus récente.