TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIÈRE.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS,
DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.
Dédié au Roi
Par J. B. de Saint-Victor
Seconde Édition,
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.
QUATRE VOLUMES IN-8º, ET UN ATLAS IN-4º.
TOME TROISIÈME.--DEUXIÈME PARTIE.
Miratur molem..... magalia quondam.
ÆNEID., lib. I.
PARIS,
LIBRAIRIE CLASSIQUE-ÉLÉMENTAIRE,
RUE DU PAON, Nº 8.
M DCCC XXIV.
AVIS DE L'ÉDITEUR.
Une inadvertance de l'imprimeur, dont on s'est aperçu trop tard pour pouvoir y porter remède, a produit une irrégularité dans la manière de numéroter les pages adoptée jusqu'à présent dans cet ouvrage. Les nombres, au lieu de suivre dans cette seconde partie du troisième volume ceux de la première, ainsi qu'il a été pratiqué dans les première et seconde parties des deux volumes précédents, recommencent par l'unité, comme si cette partie formoit un volume séparé.
Cette erreur est de peu d'importance sans doute; nous ajouterons même que, vu le nombre considérable de pages que contient chacun de ces volumes, cette manière de les numéroter est à la fois plus simple et plus commode que la première.
Elle eût été adoptée dès le commencement, si nous avions pu nous faire alors une juste idée de l'étendue que devoit avoir l'ouvrage. Au lieu de suivre les divisions de la première édition, et de publier trois volumes partagés en six parties, chacune de ces parties eût formé un volume séparé, et celle-ci seroit le sixième.
Nous espérons que messieurs les Souscripteurs jugeront comme nous qu'une erreur qui ne produit absolument aucun changement dans l'économie du livre mérite à peine d'être remarquée.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
QUARTIER SAINT BENOIT.
Ce quartier est borné à l'orient par la rue du Pavé-de-la-Place-Maubert, le marché de ladite place, les rues de la Montagne-Sainte-Geneviève, Bordet, Moufetard, et de Lourcine exclusivement; au septentrion, par la rivière, y compris le Petit-Châtelet; à l'occident, par les rues du Petit-Pont et de Saint-Jacques inclusivement; et au midi, par l'extrémité du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à la rue de Lourcine.
On y comptoit, en 1789, cinquante-neuf rues, trois culs-de-sac, deux abbayes, deux églises collégiales, quatre paroisses, trois chapelles, quatre séminaires, six communautés d'hommes, quatre de filles et six couvents; deux écoles, dix-neuf colléges, un hôpital, deux places, etc.
PARIS SOUS LOUIS XIII ET SOUS LA MINORITÉ DE LOUIS XIV.
Il faut suivre avec attention le règne de Louis XIII: il n'a pas été, selon nous, moins étrangement jugé par ses nombreux historiens que les règnes qui l'ont précédé. La révolution, qui nous a appris à nous tenir en garde contre leurs censures passionnées, nous apprendra de même à nous méfier de leurs admirations niaises et de leurs jugements superficiels. Comment en seroit-il autrement? Nous voyons de nos yeux des catastrophes qu'ils n'avoient pas su prévoir, qu'il ne leur appartenoit pas même de pouvoir imaginer. Il nous est donné de saisir dans leur ensemble des faits qu'ils isoloient sans cesse les uns des autres, qu'il leur arrivoit souvent de considérer comme de grands et heureux résultats des vues purement humaines selon lesquelles la société chrétienne étoit depuis si long-temps gouvernée; tandis que, les considérant selon l'ordre de la Providence et dans les justes rapports où ils sont placés, nous y découvrons à la fois et les effets nécessaires de ces fausses doctrines que nous avons tant de fois signalées, et les causes non moins fatales d'événements réservés aux âges suivants, et dont nous étions destinés à subir les dernières conséquences.
(1610.) Une partie de la grande chambre du parlement étoit assemblée dans une des salles du couvent des Grands-Augustins, située dans cette partie méridionale de Paris que nous décrivons maintenant[1]; et le président de Blanc-Mesnil y tenoit l'audience du soir, lorsque le bruit s'y répandit que Henri IV venoit d'être assassiné. Pendant ce temps, les conseillers les plus intimes de la reine délibéroient déjà avec elle sur les moyens de lui assurer la régence. Le moment étoit favorable et même décisif, car le prince de Condé et le duc de Soissons, les deux princes du sang qui avoient le plus de puissance et de crédit, étoient alors absents de la cour. Aussi sut-elle en profiter; et le parlement étoit encore dans le premier trouble où l'avoit jeté cette fatale nouvelle, lorsque le duc d'Épernon, celui de tous ces conseillers de Marie de Médicis qui, dans cette circonstance, montra le plus de présence d'esprit et de résolution, y entra tout à coup, et demanda avec hauteur, même d'un ton presque menaçant[2], que cette princesse fût déclarée régente, séance tenante et sans délibérer. Elle le fut en effet à l'instant même. Le lendemain, le roi vint tenir son lit de justice où la régence fut confirmée; et aussitôt commencèrent les troubles de cette orageuse minorité.
[Note 1: Dans le quartier Saint-André-des-Arcs.]
[Note 2: Il s'assit au banc des pairs, et montrant son épée, qu'il tenoit à la main: «Elle est encore dans le fourreau, dit-il; mais il faudra qu'elle en sorte, si l'on n'accorde pas, dans l'instant, à la reine-mère un titre qui lui est dû selon l'ordre de la nature et de la justice.»
(Vie du duc d'Épernon, tom. II.)]
On forma un conseil de régence; et d'abord la plupart des grands seigneurs et des officiers de la couronne prétendirent y avoir entrée. Tandis que les ministres de la reine étoient occupés à satisfaire ou à repousser ces prétentions, le comte de Soissons arriva à Paris, se plaignant hautement qu'une affaire d'une aussi grande importance que la régence du royaume eût été terminée sans sa participation, et soutenant qu'un arrêt du parlement ne suffisoit point pour la conférer; qu'elle ne pouvoit l'être que par le testament des rois, ou par une déclaration faite de leur vivant, ou par l'assemblée des états-généraux. Il fallut apaiser ce prince hardi et entreprenant: les ministres y parvinrent en lui donnant une pension de cinquante mille écus et le gouvernement de la Normandie.
Il fallut aussi calmer les alarmes des huguenots, qui n'avoient point dans les conseillers de la régente la confiance qu'avoit fini par leur inspirer le feu roi, et qui surtout étoient loin de les craindre autant qu'ils l'avoient craint. On se hâta donc de publier une déclaration qui confirmoit l'édit de Nantes dans toutes ses dispositions. L'arrivée du duc de Bouillon dans la capitale avoit suivi de près celle du comte de Soissons: son crédit étoit grand dans le parti religionnaire dont il étoit considéré comme un des chefs principaux; sa souveraineté de Sedan, ses alliances et ses intelligences avec un grand nombre de princes étrangers, l'activité de son esprit et son habileté, en faisoient un personnage considérable et capable de se faire redouter. Il étoit arrivé assez tôt pour assister au conseil dans lequel fut agitée la grande question de savoir si l'on suivroit la politique du feu roi, qui n'avoit rassemblé deux armées en Champagne et en Dauphiné, que pour soutenir les entreprises des princes protestants contre la maison d'Autriche et les projets de conquête du duc de Savoie sur le Milanois; ou si, abandonnant un tel système, on conclueroit avec l'Espagne une alliance solide, si nécessaire au repos de la chrétienté. Cet avis prévalut et fit voir qu'il y avoit de bons esprits dans cette assemblée[3]. L'armée du Dauphiné fut dissoute; on conserva celle de Champagne; et le duc de Bouillon, à qui l'on avoit promis, trop légèrement sans doute, le commandement de cette armée[4], ne vit point sans un dépit profond ses espérances trompées, et la préférence que l'on donna, dans cette circonstance, au maréchal de la Châtre.
[Note 3: Abandonné par la France, le duc de Savoie fut obligé de demander la paix au roi d'Espagne en suppliant; celui-ci, satisfait de l'avoir humilié, la lui accorda sans autres conditions. Certes, si l'on considère que le projet de ce duc étoit de s'aider du secours des François pour chasser les Espagnols du nord de l'Italie, cette conduite de Philippe II peut être citée comme un exemple de modération.]
[Note 4: Elle fut destinée à porter secours, en cas de besoin, aux princes protestants d'Allemagne, qui prétendoient à la succession de Bergues et de Juliers, et aux états-généraux, qui appuyoient ces prétentions. La France ne sortoit point de cette politique qui lui faisoit ménager tous les partis.]
Mais ce qui inquiéta la régente plus vivement que tout le reste, ce fut le retour du prince de Condé de l'exil volontaire où il s'étoit condamné sous le feu roi[5]. Elle craignoit qu'il ne fût rentré en France pour lui disputer la régence et s'emparer du gouvernement. Ses craintes et celles de ses ministres furent telles à cet égard, qu'à l'occasion de ce retour, l'ordre fut donné d'armer les bourgeois de Paris, et que l'on créa pour les commander de nouveaux officiers qui prêtèrent serment de fidélité à la reine[6]. De son côté, le prince n'étoit pas sans méfiance et sans alarmes: il ne voulut entrer à Paris que bien accompagné; sur l'invitation secrète qu'il leur en fit faire, un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes allèrent au-devant de lui et lui formèrent un cortége imposant, qui l'accompagna jusqu'au Louvre, où il se rendit au moment même de son arrivée. Telles étoient les dispositions des esprits, signes précurseurs et manifestes des discordes qui alloient bientôt éclater.
[Note 5: La passion insensée que Henri IV avoit conçue pour Marguerite de Montmorenci sa femme, l'avoit déterminé à prendre ce parti. Il sortit précipitamment de France en 1609, emmenant la princesse avec lui, et se retira d'abord à Bruxelles, ensuite à Milan.]
[Note 6: Tout le peuple parut disposé à soutenir ses intérêts; et l'on n'entendoit que ces mots dans les rues: «Nous ne reconnoissons que le roi et la reine.»]
Dès ces premiers moments de la régence, on commença à s'apercevoir de l'empire absolu qu'exerçoient sur l'esprit de la reine Concini et sa femme Éléonore Galigaï. Leur faveur sembloit croître de jour en jour; rien ne s'obtenoit que par eux, rien ne se faisoit que par leur avis. Tout plioit devant ces deux étrangers, et les princes du sang étoient réduits eux-mêmes à rechercher leur amitié. Des querelles de cour, des jalousies, des méfiances nouvelles furent les premiers résultats de cette affection aveugle et impolitique de Marie de Médicis; et nous en verrons bientôt de plus tristes effets.
(1611) Cette année fut remarquable par la disgrâce du duc de Sully, depuis long-temps odieux à la cour, disgrâce que quelques-uns de son parti, et même des plus considérables, avouèrent qu'il avoit bien méritée[7]. Le plus grand nombre des protestants n'en jugea pas ainsi. Ces sectaires qui savoient si bien mettre à profit ou les malheurs de l'état ou la foiblesse de ceux qui le gouvernoient, ne pouvoient laisser échapper l'heureuse occasion que leur offroit une minorité pour recommencer leurs insolences et leurs mutineries. Cette même année étoit justement celle où il leur étoit permis de se réunir en assemblée générale afin de procéder à l'élection de deux députés qui résidoient constamment pour eux auprès de la cour, et qu'ils renouveloient tous les trois ans; elle se tint, comme à l'ordinaire, à Saumur, et indépendamment des délégués de chaque église, qui devoient légalement la former, on y vit arriver les ducs de La Trimouille, de Bouillon, de Sully, de Rohan, MM. de Soubise, de La Force, de Châtillon, et un grand nombre d'autres seigneurs des plus considérables du parti. L'alarme se répandit bientôt à la cour, lorsqu'on les vit, oubliant qu'ils n'étoient assemblés que pour procéder à la nomination de leurs députés, proposer de nouvelles formules de serment, répondre aux déclarations de la régente par des cahiers de plaintes, et refuser de nommer ces députés jusqu'à ce que l'on eût fait droit à leurs réclamations, dans lesquelles les intérêts du duc de Sully ne furent point oubliés. La France entière partageoit les alarmes de la cour, et craignoit de se voir replonger dans les horreurs de ces guerres civiles si peu éloignées d'elle, et dont les traces sanglantes n'étoient point encore effacées; et en effet, si l'on en eût cru les plus violents, le parti entier eût, à l'instant même, repris les armes et commencé les hostilités. Mais plusieurs autres, qui exerçoient aussi une grande influence, étoient plus modérés; quelques-uns même entretenoient des intelligences avec la cour, entre autres le duc de Bouillon; et ce fut particulièrement à ses efforts et à son habileté que l'on dut d'arrêter, au moyen de quelques concessions nouvelles, leurs pernicieux desseins. Son zèle toutefois étoit loin d'être désintéressé: la récompense qu'il en reçut ne lui paroissant pas suffisante[8], il se repentit bientôt de ce qu'il avoit fait; et c'est alors qu'on le vit, se tournant du côté du prince de Condé, s'insinuer, par mille artifices, jusque dans sa confiance la plus intime, et employer tout ce qu'il avoit de ressources dans l'esprit pour aigrir ses mécontentements.
[Note 7: Dès le jour de la mort de Henri IV, il avoit commencé à se rendre odieux et suspect à la cour, en refusant opiniâtrement de venir au Louvre, malgré les invitations pressantes et même les ordres de la reine-mère, pour aller se renfermer dans la Bastille, d'où il envoya enlever tout le pain qu'il put trouver aux halles et chez les boulangers, comme s'il eût eu le dessein d'y soutenir un siége. Si l'on en croit Bassompierre de qui nous tenons cette circonstance, il fit, ce même jour, une faute encore plus grave et qui ne fut pas oubliée: ce fut d'écrire au duc de Rohan son gendre, qui étoit alors à l'armée de Champagne, de marcher droit sur Paris avec six mille Suisses qu'il commandoit en qualité de colonel-général; et celui-ci s'étoit déjà avancé d'une journée, lorsque Sully le contremanda. On se plaignoit généralement de ses manières hautaines et inciviles, de son obstination à ne suivre que ses idées particulières; et tout en reconnoissant qu'il avoit fort accru l'épargne du feu roi, (bien que ce fût plutôt par un système de parcimonie que par une économie bien entendue), on l'accusoit de malversations dans l'exercice de sa charge, et l'on en citoit pour preuve la fortune immense qu'il avoit su se faire en très-peu de temps. Il répondit à cette accusation, la plus sensible pour lui et qu'on reproduisoit le plus souvent, par un mémoire dans lequel il rendoit compte au public du commencement et des progrès de sa fortune; mais il n'en est pas moins vrai de dire que, dans l'assemblée des protestants tenue à Saumur, la proposition ayant été faite de le soutenir, le duc de Bouillon représenta au duc de Rohan, qu'il ne jugeoit pas prudent que l'assemblée se déclarât si hautement en sa faveur; et que, quelque grande que fût l'exactitude et la fidélité d'un surintendant des finances, il étoit difficile que l'on ne trouvât pas quelque chose à redire à sa conduite lorsqu'on l'examinoit à la rigueur; et que si la cour le mettoit en jugement, elle trouveroit bientôt le moyen d'obliger M. de Sully à quitter tous ses emplois, en n'usant, pour y réussir, que des voies les plus juridiques et les plus légitimes. (Mém. du duc de Rohan.) Ajoutons que dans cette même assemblée et dans celles qui suivirent, ce même Sully se montra l'un des plus factieux et des plus fanatiques parmi ceux qui vouloient la guerre civile; qu'entêté comme il l'étoit de toutes les doctrines religieuses de sa secte, il en professoit aussi toutes les doctrines politiques, ainsi qu'il le prouva en maintes occasions, et principalement lorsque la mort de Henri IV l'eût dégagé de ces liens d'affection et de reconnoissance qui l'attachoient à ce grand roi. De tout ceci nous concluons, et sans nier toutefois qu'il ne fût recommandable par plusieurs qualités estimables, que Sully est fort au-dessous de la renommée qu'on lui a faite, renommée qu'il doit en grande partie à sa qualité de chaud protestant; et que pour valoir mieux que L'Hôpital, préconisé comme lui, et pour des raisons à peu près semblables, par la tourbe de nos libres penseurs, ce n'étoit cependant ni un génie supérieur ni un véritable homme d'état.]
[Note 8: Il avoit la prétention, non-seulement d'entrer dans le ministère, mais d'y avoir la première place et de mener toutes les affaires.
(D'Estrées, Mém. de la Rég., p. 89.)]
(1612) Ils commencèrent à se manifester à l'occasion du mariage de Louis XIII avec une infante d'Espagne: le contrat en fut signé le 22 août de cette année. Ce mariage, vivement désiré par le pape, et dont les effets naturels devoient être de changer toute la politique de la chrétienté, ne pouvoit être vu d'un bon oeil par le parti protestant; et du reste, les esprits étoient, dès lors, tellement faussés sur tout ce qui touchoit aux véritables rapports des sociétés que le christianisme avoit réunies sous une loi commune, que plusieurs, même parmi les catholiques, blâmoient aussi ce mariage comme ne devant amener d'autre résultat que de fortifier en Allemagne la puissance de la maison d'Autriche, et d'ôter à la France la confiance et l'appui des princes protestants. Le prince de Condé et le comte de Soissons adoptèrent ces idées: ce n'étoit qu'avec une extrême répugnance qu'ils avoient donné leur consentement à ce mariage; la faveur de Concini, qui n'avoit plus de bornes, aigrissoit encore leur mécontentement; elle continuoit à remplir la cour de cabales et de divisions; et le duc de Bouillon, attentif à profiter de toutes les fautes de la régente, ne cessoit de répéter au prince de Condé qu'elle perdoit l'état, et qu'il lui appartenoit, comme premier prince du sang, de porter remède à un aussi grand mal; il lui montroit tous ces mécontents qu'avoit faits l'aveugle prévention de Marie de Médicis pour ce qu'il appeloit un faquin de Florentin, prêts à se réunir à lui dans une si noble et si juste cause, lui offrant en même temps le secours et l'appui du parti protestant, c'est-à-dire une armée de cent mille hommes et les places fortes de France les mieux pourvues de munitions et d'artillerie. Tout cela produisit enfin l'effet qu'il en attendoit. (1614) Cette intrigue, conduite habilement et avec un tel mystère que la reine et ses ministres n'en saisirent pas le moindre fil et n'en eurent pas même le soupçon, éclata tout à coup par la retraite des deux princes, que suivirent bientôt les ducs de Nevers, de Longueville, de Mayenne, de La Trimouille, de Luxembourg, de Rohan, et un grand nombre d'autres seigneurs. Le duc de Bouillon partit le dernier; le duc de Vendôme, arrêté au moment où il se disposoit à sortir de Paris, trouva bientôt le moyen de s'échapper; et tandis que les autres confédérés se rassembloient dans la ville de Mézières, il courut en Bretagne dans le dessein de faire soulever cette province dont il étoit gouverneur.
Dans la situation critique où cette fuite des princes mettoit la régente, le duc d'Épernon donna le conseil vigoureux de faire prendre, à l'instant même, les armes à la maison du roi; de mettre le jeune monarque à la tête de cette petite armée, et de poursuivre les princes et seigneurs fugitifs avant qu'ils eussent eu le temps de rassembler des troupes et d'organiser leur parti. De l'aveu même du prince de Condé, ils étoient perdus si ce conseil eût été suivi; mais on préféra négocier lorsqu'il falloit combattre. Aux manifestes du prince de Condé, la reine répondit par des apologies; et sans que l'on eût tiré l'épée de part et d'autre, cette première guerre fut terminée par le traité de Sainte-Ménéhould, dans laquelle on accorda aux mécontents à peu près tout ce qu'ils demandoient, ce qui ne produisit de leur part et ne devoit en effet produire qu'une feinte soumission. Il fallut même que le jeune roi fût mené en Bretagne pour forcer le duc de Vendôme à mettre bas les armes; et il ne fût point rentré dans le devoir, si une partie de la province n'eût refusé de se faire complice de sa rébellion.
Quant aux protestants, ils se conduisirent, en cette circonstance, et ceci est très-remarquable, comme s'ils eussent été réellement une puissance indépendante, qui auroit eu des intérêts propres et entièrement étrangers à ceux de l'état. Après avoir promis aux princes d'être leurs auxiliaires contre la régente, ils avoient fait savoir à celle-ci que, si elle vouloit les satisfaire, ils l'aideroient à réduire les mécontents; puis, voyant que les deux partis vouloient la paix, ils s'étoient retournés du côté de ceux-ci pour rallumer la guerre. Renfermé dans la ville de Saint-Jean-d'Angeli dont, deux ans auparavant, il avoit eu l'audace de s'emparer sans que la cour eût osé lui demander raison d'un tel attentat, le duc de Rohan, protestant de bonne foi et l'un des chefs les plus ardents de ce parti, dirigeoit toutes ces manoeuvres, et étendant ses vues dans l'avenir, espéroit, à la faveur de ces discordes intestines, lui faire regagner tout ce qu'il avoit perdu.
Jusqu'à cette époque, la ville de Paris n'avoit pris aucune part à ces divisions: elle étoit demeurée soumise à l'autorité de la régente; et le parlement, que les princes avoient tenté d'entraîner dans leur rébellion, n'avoit pas même voulu ouvrir les missives qu'ils lui avoient adressées. La majorité du roi, déclarée dans un lit de justice tenu le 20 octobre de cette année, sembloit devoir accroître encore cette confiance du peuple et de ses magistrats dans une administration qu'avoit confirmée, au milieu de cette grande solennité, la volonté suprême du monarque. Les états-généraux, dont la convocation étoit un des principaux articles du traité de Sainte-Ménéhould, indiqués d'abord à Sens, transférés ensuite à Paris, ne produisirent rien qui mérite d'être remarqué. Les princes essayèrent vainement de s'y rendre maîtres des délibérations: ils n'y purent obtenir aucun crédit, et le temps s'y passa en vaines altercations qui tournèrent au profit de l'autorité.
(1615) Ce fut pendant ces états, les derniers que l'on ait tenus en France, que commencèrent à paroître deux hommes destinés à jouer avant peu et successivement le premier rôle dans le gouvernement, le sieur Charles d'Albert de Luynes, qui entroit alors dans la faveur du roi et à qui fut donné le gouvernement d'Amboise, dont un des articles du traité de pacification obligeoit le prince de Condé à se démettre; et Armand-Jean Du Plessis de Richelieu, évêque de Luçon, qui, dans la présentation des cahiers, harangua le roi au nom du clergé[9].
[Note 9: Il est cependant très-remarquable que, dans ces états-généraux, le clergé de France, parlant en corps et non sous l'influence de la puissance séculière, proposa au roi de recevoir le concile de Trente, lui déclarant «qu'il y alloit de l'honneur de Dieu et de celui de cette monarchie très-chrétienne, qui, depuis tant d'années, avec un si grand étonnement des autres nations catholiques, portoit cette marque de DÉSUNION sur le front, etc.» (Voy. les Mémoires du clergé pour l'année 1615; l'Anti-Febronius vindicatus de Zaccaria, tom. V, Épit. II, pag. 93; et De l'Église gallicane, par M. de Maistre, p. 5.) Celui qui porta la parole en cette occasion, fut, comme nous venons de le dire, ce même évêque de Luçon, ce Richelieu, qui depuis....!
Il n'y a pas d'apparence que la demande que faisoient les évêques et archevêques, un moment rendus à leurs véritables libertés, fût favorablement accueillie par ce même pouvoir temporel qui tendoit sans cesse à accroître ses usurpations; mais elle fut d'abord violemment combattue par cette opposition politiquement calviniste, dont les parlementaires avoient depuis long-temps répandu les maximes dans le troisième ordre qu'ils dirigeoient à leur gré. Ce fut donc le tiers-état qui s'opposa surtout à l'admission de ce concile, lequel fut rejeté, quant à la discipline, et à qui l'on voulut bien faire la faveur singulière de l'admettre, quant au dogme. Quels étoient les principaux meneurs de cette opposition du tiers-état? Écoutons l'abbé Fleury parlant à l'époque où il étoit désabusé de toutes ces dangereuses doctrines: «Ce furent, dit-il, des jurisconsultes profanes ou libertins qui, tout en faisant sonner le plus haut les libertés, y ont porté de rudes atteintes en poussant les droits du roi jusqu'à l'excès; qui inclinoient aux maximes des hérétiques modernes, et en exagérant les droits du roi et ceux des juges laïques ses officiers, ont fourni l'un des motifs qui empêchèrent la réception du concile de Trente.» (Sur les libertés de l'Église gallic., Opusc., p. 81.)]
Déçus des espérances qu'ils avoient fondées sur cette assemblée des états-généraux, les princes recherchèrent l'appui du parlement et l'excitèrent à demander des réformes dans l'administration. Cette compagnie qui les avoit repoussés lorsqu'ils étoient en révolte ouverte, les accueillit dès qu'ils lui offrirent les apparences d'une résistance légale à l'autorité, résistance dans laquelle elle se voyoit appelée à paroître au premier rang, et qui alloit confirmer ses anciennes prétentions à s'immiscer dans les affaires publiques.
S'étant donc assemblé le 28 mars, le parlement prit un arrêté par lequel les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne ayant séance en la cour, étoient invités de s'y rendre pour donner leur avis sur les propositions qu'il avoit résolu de faire «pour le service du roi, le soulagement de ses sujets et le bien de l'état.»
On n'a pas besoin de dire que la reine, jalouse comme elle l'étoit de son autorité, se trouva offensée au dernier point de cet arrêt. On défendit aux princes de se rendre aux assemblées du parlement; la démarche de cette compagnie fut déclarée attentatoire à l'autorité royale; et les gens du roi, mandés le lendemain au Louvre, reçurent l'ordre d'y apporter son arrêt et le registre de ses délibérations.
En donnant son registre, le parlement fit porter au roi quelques paroles de soumission, protestant qu'il n'avoit prétendu ordonner la convocation dont on se plaignoit que sous le bon plaisir de sa majesté. Cependant, comme il ne cessa point de demander une réponse à ce sujet, et que cette demande devint même l'objet d'un nouvel arrêté rendu solennellement le 9 avril suivant, l'ordre lui fut intimé d'envoyer des députés au Louvre. Ces députés y furent très-mal reçus. Le jeune prince, endoctriné par sa mère, débuta avec eux par des paroles pleines d'aigreur. Le chancelier de Silleri, parlant ensuite au nom du roi, leur défendit expressément de se mêler du gouvernement de l'état, et surtout de faire désormais la moindre démarche pour l'exécution de leur arrêt. Les députés répondirent par des protestations d'une entière obéissance; et le lendemain, les chambres assemblées n'en arrêtèrent pas moins qu'il seroit fait des remontrances au roi sur les désordres de l'état. Ni les efforts ni les menaces de la reine ne purent empêcher l'effet du nouvel arrêt. Leurs remontrances, dressées par des commissaires, examinées dans plusieurs séances tenues exprès par les chambres assemblées, furent lues le 26 mai dans une audience que le parlement demanda au roi. Dans ces remontrances, où cette compagnie établissoit d'abord le droit qu'elle avoit de prendre connoissance des affaires de l'état, elle attaquoit indirectement l'alliance et le double mariage conclu avec l'Espagne, et d'une manière plus marquée, la faveur extraordinaire dont jouissoit un étranger, le maréchal d'Ancre[10], au préjudice des propres sujets du roi, demandoit une meilleure administration des finances, proposoit quelques dispositions favorables aux princes, et du reste répétoit une partie des remontrances contenues dans les cahiers du tiers-état, lors de la dernière assemblée des états-généraux. Toutes ces choses furent écoutées avec beaucoup d'impatience de la part de la reine; et lorsque la lecture en fut achevée, sa colère éclata sans mesure. La députation fut renvoyée avec de grandes menaces; le lendemain 27 mai, un arrêt du conseil, rendu contre les remontrances du parlement, ordonna qu'elles seroient biffées de ses registres, en même temps que son arrêté du 28 mars; et des lettres-patentes lui furent expédiées pour qu'il eût à enregistrer à l'instant même cet arrêt.
[Note 10: Concini.]
Cependant cette affaire, qui occupoit alors tous les esprits et qui sembloit devoir être poussée aux dernières extrémités, n'eut point les suites fâcheuses qu'on auroit pu en attendre. Le parlement, voyant la cour irritée à ce point, s'humilia sous l'autorité royale, ainsi que c'étoit son usage quand il sentoit qu'il n'étoit pas le plus fort, satisfait d'ailleurs d'avoir ainsi empêché de tomber en désuétude ses anciennes prétentions à s'immiscer dans le gouvernement de l'état, et retira ses remontrances. De son côté, la cour, sachant l'affection que les peuples portoient à cette compagnie, ne parla plus ni de l'enregistrement ni de l'exécution de son arrêté; mais, dès ce moment, l'opinion publique, sur laquelle le parlement exerçoit une grande influence, fut ébranlée; et la haine qu'inspiroit aux grands l'extrême faveur du maréchal d'Ancre, se communiqua à toutes les classes de la société, qui commencèrent à le considérer comme le seul auteur de toutes les divisions de la cour, et de tous les maux dont la France étoit affligée.
Un démêlé très-vif qu'il eût avec le duc de Longueville[11], dans lequel celui-ci succomba, accrut encore cette haine générale dont il étoit l'objet. Alors les princes, indignés de cet outrage, s'éloignent une seconde fois de la cour, publient un manifeste sanglant, particulièrement dirigé contre le favori, font traîner en longueur les négociations que l'on a la foiblesse d'entamer avec eux, afin de se donner le temps de rassembler des troupes, passent la Loire à la tête d'une armée, font un traité avec les protestants, dont les alarmes croissoient à mesure que l'époque du mariage du roi devenoit plus prochaine; et la guerre civile semble prête à renaître. Du côté de la cour, deux armées sont formées: l'une commandée par le maréchal de Bois-Dauphin, et destinée à poursuivre celle des princes; l'autre sous les ordres du duc de Guise, et couvrant la marche du roi, qui traversa ainsi son royaume en bataille rangée pour aller à Bordeaux recevoir et épouser l'infante d'Espagne. Le duc de Rohan, à la tête d'un corps de protestants armés, osa s'avancer jusqu'à Tonneins, et, dans une conférence qu'il eut avec des députés du roi, qui lui demandoient raison de sa conduite, s'emporta en plaintes et en reproches dans lesquels l'esprit de son parti se montroit tout entier[12]. Le conseil de la régente sembla en cette circonstance recouvrer quelque vigueur: il fut décidé que le duc de Rohan seroit déclaré ennemi de l'état; on ôta à M. de La Force, qui s'étoit joint à lui, le gouvernement du Béarn; les protestants reçurent l'ordre de mettre bas les armes, sous peine d'être poursuivis comme rebelles et criminels de lèse-majesté; enfin les deux armées royales furent réunies en une seule sous les ordres du duc de Guise, pour aller à la rencontre de celle des princes, qui étoit déjà entrée dans le Poitou, et l'accabler ainsi sous des forces supérieures.
[Note 11: Ce prince, qui avoit le gouvernement de la Picardie, avoit voulu s'opposer à quelques travaux que le maréchal d'Ancre projetoit de faire à la citadelle de la ville d'Amiens, dont il étoit gouverneur. Il n'avoit point réussi dans cette entreprise; et ayant voulu y mettre de la violence, les officiers préposés à la garde du château avoient repoussé la force par la force, et l'avoient obligé de faire retraite.]
[Note 12: Il dit que les protestants s'étoient vus forcés de prendre les armes, parce qu'ils avoient vu le roi lever des troupes sans les y admettre, ce qui leur faisoit craindre qu'elles ne fussent destinées à agir contre eux; que l'assemblée de Grenoble les avoit exhortés à se mettre en défense en cas que les députés qu'ils envoyoient au roi n'obtinssent pas de réponse favorable, et qu'en effet on n'avoit eu aucun égard aux demandes de ces députés; qu'on avoit publié en divers endroits du royaume que les mariages entre la France et l'Espagne entraîneroient la ruine de la religion protestante; que cette juste crainte étoit principalement ce qui leur avoit mis les armes à la main.]
(1616) Toutefois, au milieu de ces démonstrations guerrières qui sembloient devoir annoncer des résultats décisifs, on négocioit toujours; et la cour, toujours foible, étoit encore disposée à acheter la paix. Des conférences ne tardèrent donc point à s'établir pour parvenir à cette paix si vivement désirée; et elles le furent dans la ville de Loudun. Les confédérés s'y rendirent, chacun avec des intentions différentes, et uniquement occupé de ses intérêts particuliers. Les princes et la plupart des mécontents catholiques vouloient sincèrement la fin des troubles, et n'y mettoient d'autre prix qu'un changement dans l'administration qui leur permît d'y prendre part: là se bornoit leur ambition. Les chefs protestants avoient des vues plus profondes: la paix ne leur convenoit point; ou du moins s'ils consentoient à la faire, ce n'étoit qu'à des conditions qu'on ne pouvoit leur accorder sans affoiblir l'autorité royale et en avilir la majesté. Ne pouvant obtenir ces conditions insolentes, il n'étoit point d'efforts qu'ils ne fissent auprès du prince de Condé et de séductions qu'ils n'employassent pour le déterminer à rejeter les propositions de la cour; mais celui-ci étoit las de la guerre civile, et ce n'étoit point au profit des protestants qu'il avoit prétendu la faire. Il signa donc un traité de paix qui lui assura ce qu'il désiroit depuis long-temps, la place de président du conseil; et les chefs protestants se virent ainsi dans la nécessité de le signer après lui, bien qu'ils n'y trouvassent ni les avantages ni les sûretés qu'ils prétendoient obtenir. Or, à moins de leur accorder l'indépendance absolue, il étoit impossible de jamais les satisfaire.
Le roi prit la route de Paris immédiatement après la signature du traité, et s'arrêta un moment à Blois, où il se fit dans le ministère quelques changements attribués à l'influence du maréchal d'Ancre, qui ne vouloit dans le conseil que des hommes qui lui fussent entièrement dévoués[13]. Cependant les princes, retirés dans leurs terres ou dans leurs gouvernements, ne sembloient pas fort empressés de reparoître à la cour, comme s'ils eussent conçu quelques inquiétudes sur l'exécution du traité. Enfin le duc de Longueville consentit à s'y rendre sur les invitations pressantes de la reine; mais ce fut pour y recommencer ses cabales contre elle et contre ses ministres, et avec une telle violence, que cette princesse ne vit d'autre parti à prendre que de tâcher de lui opposer le prince de Condé, qu'elle engagea plus vivement encore à y revenir. Ce fut l'évêque de Luçon qui fut chargé de cette négociation. Le prince y revint en effet, mais pour cabaler aussi de son côté; et l'on put bientôt reconnoître que le traité de Loudun loin d'apaiser les ressentiments les avoit accrus. De même que les protestants n'étoient point satisfaits et ne pouvoient l'être, parce qu'ils prétendoient à l'égalité avec les catholiques; de même rien ne pouvoit contenter les princes, s'ils ne devenoient entièrement maîtres des affaires; et ils se montrèrent bientôt, à l'occasion de cette faveur extrême dont continuoit de jouir le maréchal d'Ancre, plus susceptibles et plus jaloux qu'ils n'avoient encore été. Ils ne manquoient aucune occasion de lui faire quelque affront, et cherchoient par toutes sortes de moyens à accroître la haine populaire dont il étoit déjà l'objet. L'autorité de la régente étoit attaquée de toutes parts; et les appuis les plus fermes de son parti l'abandonnoient peu à peu pour se ranger du côté des mécontents. Ceux-ci tenoient des assemblées nocturnes[14] dans lesquelles ils méditoient une révolution entière dans le gouvernement de l'état; et le maréchal, instruit qu'on y avoit délibéré de le faire assassiner, en fut alarmé au point de s'enfuir en quelque sorte de Paris. Mais en s'éloignant de cette ville il conseilla à Marie de Médicis de faire arrêter le prince de Condé que les factieux désignoient ouvertement pour la remplacer dans la régence, et d'attaquer ainsi le mal dans sa source. La reine vit en effet qu'elle n'avoit pas un moment à perdre, et fit un effort sur elle-même pour prendre ce parti vigoureux. Le prince, que la retraite du maréchal avoit rendu tout puissant et auprès de qui se pressoit déjà la foule des courtisans, fut arrêté dans le Louvre même, où l'on avoit su adroitement l'attirer; mais on manqua les ducs de Vendôme, de Mayenne, de Bouillon, et leurs principaux partisans. Presque tous s'échappèrent de Paris avec la plus grande facilité; et telle étoit l'anarchie qui régnoit alors dans le gouvernement, que plusieurs d'entre eux, s'étant rassemblés à la porte Saint-Martin, y tinrent une espèce de conseil, dont le résultat fut de rentrer dans la ville pour essayer d'y exciter un soulèvement en leur faveur; mais le peuple n'y paroissant point disposé, ils se virent enfin forcés de se retirer au nombre d'environ trois cents cavaliers, qui allèrent se cantonner dans la ville de Soissons.
[Note 13: Les sceaux furent ôtés au chancelier de Silleri, et donnés à Du Vair, premier président du parlement de Provence; et Puisieux, fils du chancelier, qui étoit secrétaire d'état, reçut, peu de temps après, l'ordre de quitter la cour.]
[Note 14: À Saint-Martin-des-Champs et dans le faubourg Saint-Germain.]
Toutefois la haine des Parisiens pour le favori de la régente, et par conséquent pour l'administration actuelle, s'étoit si souvent manifestée, et par des signes si peu équivoques, que la princesse, mère du prince de Condé, dès qu'elle eut appris le malheur arrivé à son fils, crut pouvoir seule et malgré le départ des chefs du parti, exciter une sédition; elle monta sur-le-champ en carrosse et parcourut toutes les rues de Paris, accompagnée d'un groupe de gentilshommes à cheval qui crioient: «Aux armes, messieurs de Paris, le maréchal d'Ancre a fait tuer monsieur le prince de Condé, premier prince du sang; aux armes, bons François, aux armes.» Elle alla ainsi jusqu'au pont Notre-Dame, sans que sa présence ni les cris de ses gentilshommes produisissent aucun effet. Les marchands fermèrent leurs boutiques, mais le peuple demeura tranquille; on aperçut seulement une femme qui essayoit de commencer une barricade auprès de Sainte-Croix-de-la-Cité. Un cordonnier, nommé Picard, entièrement dévoué aux princes, et ennemi déclaré de Concini, tenta aussi d'ameuter la populace, sur laquelle il avoit beaucoup de crédit, et malgré tous ses efforts ne parvint à réunir qu'une petite troupe mal armée, qui se dissipa d'elle-même en un instant. Cependant quelques domestiques du prince, envoyés à dessein dans les environs de la maison du maréchal, parvinrent à y former un rassemblement, échauffèrent la multitude, et la poussèrent à en briser les portes et à la piller. Le guet qui se présenta pour arrêter le désordre fut repoussé; et le pillage, interrompu seulement par la nuit, fut recommencé le lendemain, jusqu'à ce que la maison eût été entièrement dévastée.
Ce fut alors que l'évêque de Luçon entra au conseil: le maréchal d'Ancre, que le mauvais succès de cette confédération avoit rendu plus puissant que jamais, mécontent de quelques ministres[15] dont l'avis n'étoit pas que les princes fussent éloignés des affaires et qu'on les traitât avec cette rigueur, avoit obtenu de la régente qu'ils fussent renvoyés pour être remplacés par ses propres créatures; et Richelieu étoit du nombre de ceux qui lui avoient montré le plus de dévouement. Celui-ci fit voir d'abord ce qu'il étoit; et attribuant avec raison à la foiblesse et à l'indécision du gouvernement, et les troubles précédents et ceux qu'avoit fait naître cette nouvelle rébellion, il conseilla de montrer plus de vigueur et d'employer pour l'étouffer tout ce que la puissance royale avoit de force et de majesté. Son conseil fut suivi: on commença par des exemples de sévérité dans Paris même, où il se fit plusieurs exécutions de ceux qui cherchoient à y enrôler des soldats pour le parti des princes. (1617) Trois armées furent mises en campagne: l'une étoit sous les ordres du duc de Guise, qui venoit de faire sa paix, et du maréchal de Themines; le maréchal de Montigny commandoit la seconde, et la troisième avoit pour chef le comte d'Auvergne, que l'on tira de la Bastille, où il étoit depuis long-temps renfermé[16], pour l'opposer aux rebelles, et qui justifia la grâce qu'on lui avoit accordée et la confiance que l'on avoit mise en lui, en les battant partout où il les rencontra. Ces trois armées agissoient simultanément sur tous les points où les princes avoient établi leurs moyens de résistance[17]. Ainsi poursuivis de toutes parts, ceux-ci se virent bientôt réduits aux dernières extrémités; mais au moment où ils étoient prêts de succomber, une révolution de cour les sauva.
[Note 15: Il nomma Barbois contrôleur des finances à la place du président Jeannin, et l'évêque de Luçon fut fait secrétaire d'état.]
[Note 16: Il étoit fils naturel de Charles IX. Henri IV l'avoit fait mettre à la Bastille pour être entré dans la conspiration du duc de Biron; et il étoit condamné à y finir ses jours.]
[Note 17: Dans le Perche, dans le Maine, dans le Soissonnois, dans l'Île de France, dans la Champagne, dans le Berry, dans le Nivernois.]
Et en effet, pour profiter de semblables succès, il auroit fallu un autre caractère que celui de Marie de Médicis: il n'y avoit en elle que foiblesse et imprévoyance; les apparences de résolution qu'il lui arrivoit quelquefois de montrer, n'étoient autre chose que l'entêtement d'un esprit capricieux et borné; et elle le fit bien voir dans cette obstination qu'elle mit à soutenir contre l'animadversion publique ce Concini et sa femme, qu'elle avoit pour ainsi dire tirés de sa domesticité, et qu'elle opposoit aveuglément, et en les comblant sans cesse de nouvelles faveurs, à tant d'ennemis dont ces faveurs scandaleuses accroissoient de jour en jour le nombre, et qui, grands et petits, s'élevoient contre elle de toutes parts. On s'indignoit à la fois et des richesses prodigieuses amassées par ces deux étrangers aux dépens de la substance des peuples, et de voir les princes du sang sacrifiés à de tels favoris; et de ce pouvoir sans exemple que s'étoit arrogé un Italien de faire et défaire les ministres en France, selon qu'ils étoient plus ou moins soumis à ses caprices, et des instruments plus ou moins serviles de sa fortune et de ses volontés. Ainsi prenoit sans cesse de nouvelles forces le parti opposé à la régente; et ses ennemis les plus dangereux n'étoient pas dans le camp des princes, mais à la cour même et jusque dans la société la plus intime de son fils. Luynes possédoit toute la confiance du jeune roi, et s'en servoit avec beaucoup d'adresse pour discréditer sa mère auprès de lui et le déterminer à sortir enfin de tutelle, à secouer un joug dont il devoit se sentir humilié, et qui étoit devenu insupportable à ses sujets. Louis avoit pour le maréchal d'Ancre une aversion naturelle qui ne contribua pas peu à lui faire recevoir les impressions que vouloit lui donner son favori; celui-ci venoit de former avec les princes une union secrète dont l'objet étoit de perdre la reine et ses deux créatures: en même temps qu'il disposoit le roi à voir ces princes d'un oeil plus favorable, il continuoit de l'aigrir et de le prévenir contre sa mère, jusqu'à lui persuader que ses jours n'étoient pas en sûreté auprès d'elle; et lui montrant dans le maréchal d'Ancre le principal artisan des complots qui s'ourdissoient contre son autorité et peut-être contre sa vie, il parvint à en obtenir un ordre de le faire arrêter. Mais, n'ignorant pas combien Concini s'étoit fait de partisans par ses bienfaits et ses prodigalités, il jugea qu'en une telle entreprise, il n'y avoit de sûreté pour lui que dans un assassinat, et fit ajouter à l'ordre de l'arrêter celui de le tuer en cas de résistance, bien décidé à interpréter ainsi le moindre mouvement ou la moindre parole qui lui échapperoient au moment où l'on se saisiroit de lui.
Cette intrigue, bien que tramée dans le plus profond mystère, n'avoit pu demeurer si secrète que quelques vagues indices n'en fussent parvenus jusqu'à la reine et au maréchal. Elle en conçut des alarmes assez vives pour avoir avec son fils plusieurs explications dans lesquelles elle lui offrit d'abandonner entièrement la conduite des affaires, et même de se rendre au parlement pour y faire une abdication solennelle du pouvoir qu'elle exerçoit en son nom. Louis fit voir en cette circonstance cette disposition naturelle qu'il avoit à dissimuler ses vrais sentiments, l'un des traits les plus marquants de son caractère: loin d'entrer dans les vues de sa mère, il lui donna tous les témoignages de confiance et de satisfaction qui pouvoient la rassurer, combattit le dessein qu'elle paroissoit former de ne plus prendre part au gouvernement, et l'invita fortement à vouloir bien continuer de servir de guide à sa jeunesse et à son inexpérience. De son côté le maréchal avoit par intervalles de tristes pressentiments: il songeoit quelquefois à se retirer de cette cour orageuse où il n'avoit qu'un seul appui qui, d'un jour à l'autre, pouvoit lui manquer, et à mettre hors de France sa vie et sa fortune en sûreté. L'ambition de sa femme l'empêcha, disent les historiens, de céder à cette heureuse inspiration.
Luynes toutefois ne précipita rien: il vouloit que le roi fût bien affermi dans les résolutions qu'il lui avoit fait prendre. Le voyant enfin tel qu'il désiroit qu'il fût, il s'occupa de chercher l'homme propre à frapper un coup aussi hardi. Le baron de Vitri, capitaine des gardes-du-corps, jouissoit d'une grande réputation de courage et faisoit hautement profession de haïr et de mépriser le maréchal: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux. Vitri, sur l'ordre du roi qui lui fut montré, accepta la commission de s'emparer de Concini, mort ou vif, et s'étant associé quelques amis aussi déterminés que lui[18], l'exécuta avec beaucoup de sang-froid et de résolution. Cette scène tragique se passa le 24 avril, à six heures du matin, sur le petit pont du Louvre, où le maréchal alloit entrer. Vitri l'arrêta de la part du roi; et d'après ses instructions, regardant comme un acte de résistance un mouvement que celui-ci fit en arrière et une exclamation qui lui échappa, il le fit tuer sur-le-champ de trois coups de pistolet[19]. Montant aussitôt dans la chambre du roi, il lui dit ce qui avoit été fait; de là il se rendit dans l'appartement de la maréchale, qui étoit voisin de celui de la reine, et lui signifia l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. Marie de Médicis fut à l'instant même confinée dans son appartement; on lui ôta ses gardes, qui furent remplacés par ceux du roi: celui-ci refusa de la voir, quelques instances qu'elle pût faire pour obtenir cette entrevue; et elle demeura seule et abandonnée, tandis que, dans l'appartement de son fils, tout respiroit la joie et retentissoit d'acclamations[20]. À l'exception de l'évêque de Luçon, dont la conduite, dans cette position difficile, avoit été aussi adroite que mesurée, tous les ministres nouveaux furent disgraciés et les anciens rappelés; à force d'outrages et de mauvais traitements, on détermina la reine à demander elle-même à se retirer de la cour; la ville de Blois fut désignée pour le lieu de son exil; et tout fut réglé d'avance pour son entrevue d'adieux avec son fils, et jusque dans les plus petites circonstances. Les princes revinrent aussitôt à la cour, et justifièrent leur révolte «par la nécessité où ils s'étoient trouvés de prendre les armes pour s'opposer aux violences et pernicieux desseins du maréchal d'Ancre, qui se servoit des forces du roi contre l'intérêt de sa majesté et dans l'intention de les opprimer.» On souffrit que le corps de celui-ci fût déterré par la populace, et qu'elle exerçât sur ce cadavre les plus indignes outrages[21]; et la maréchale, condamnée à mort par arrêt du parlement, fut exécutée en place de Grève le 8 juillet suivant[22]. Ainsi finit d'elle-même la guerre civile; et cette révolution de cour fut aussi complète qu'il étoit possible de la désirer.
[Note 18: Les principaux étoient du Hallier son frère, Persan son beau-frère, Bournonville, Guichaumont, et Rigaud, exempt des gardes-du-corps.]
[Note 19: Vitri avoit placé un garde-du-corps à la porte du Louvre pour épier le moment où le maréchal sortiroit de la maison qu'il avoit près de ce palais, avec ordre de le venir avertir aussitôt à la porte du grand cabinet du roi, où il l'attendoit. La garde remplit exactement sa commission: Vitri partit sur-le-champ, et prit avec lui en passant tous ceux qui l'attendoient, et fit une telle diligence, qu'il arriva près du maréchal lorsque celui-ci n'étoit encore que sur le Petit-Pont, où il lisoit une lettre. Comme Vitri étoit fort vif, peut-être seroit-il passé sans le voir, si du Hallier, qui le suivoit, ne lui eût dit: «_Monsieur, voilà M. le maréchal._»--«_Où est-il?_ reprit Vitri.»--«_Tenez, le voilà_, lui dit Guichaumont, et en même temps celui-ci lui tira le premier coup de pistolet. Les autres tirèrent aussi; mais on a toujours cru que Guichaumont l'avoit tué, parce qu'il tomba dès qu'il l'eut frappé. D'autres disent que Vitri, s'approchant de lui, le prit d'une main par le bras, et que, levant de l'autre son bâton de commandement, il lui déclara l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. Moi, prisonnier! reprit le maréchal en faisant un pas en arrière: et c'est alors que partirent les trois coups de pistolet. (Mém. du marq. de Fontenay-Mareuil.) Plusieurs disent que Concini, se voyant attaqué, fit mine de vouloir tirer son épée pour se défendre; mais M. de Brienne assure, dans ses Mémoires, «qu'aucun de ceux qui en pouvoient rendre témoignage, n'en étoit convenu en particulier.»
On remarque que parmi plus de trente gentilshommes qui l'accompagnoient, aucun d'eux ne mit l'épée à la main, à l'exception de Saint-Georges, qui depuis fut capitaine des gardes du cardinal de Richelieu; mais, voyant que les autres l'abandonnoient, il fut forcé de se retirer.]
[Note 20: Les courtisans s'y rendoient en foule, et l'on fut obligé de mettre ce jeune prince sur un billard; afin qu'il fût plus à portée de voir ceux qui venoient lui rendre hommage, et d'en être vu.]
[Note 21: Le corps du maréchal fut déposé d'abord dans la salle des portiers, ensuite dans le petit jeu de paume du Louvre. Il y resta jusqu'à neuf heures du soir, et fut porté ensuite à Saint-Germain-l'Auxerrois, où on l'enterra secrètement sous l'orgue, afin de cacher au peuple sa sépulture. Elle fut connue toutefois dès le lendemain, et quelques gens de la lie du peuple, ou dirigés par ses ennemis, ou poussés par leur propre fureur, s'attroupèrent dans l'église Saint-Germain, déterrèrent le cadavre et exercèrent sur lui mille indignités, aux cris redoublés de vive le roi. On le pendit à des potences qu'il avoit fait dresser lui-même, on lui arracha le coeur, on coupa sa chair par petits morceaux; ces mêmes potences, que l'on abattit, lui servirent de bûcher; et les cendres, ainsi que les débris de son cadavre, furent jetés dans la rivière.
Quoiqu'on ne puisse justifier ce ministre de quelques abus de pouvoir dans le haut rang où la faveur l'avoit placé, il faut bien se garder de croire que ce fût un aussi méchant homme que l'a dépeint cette multitude de libelles, de déclarations, de remontrances, publiés alors par ses ennemis. Le maréchal d'Estrées, qui s'étoit jeté dans le parti des princes, et qui sans doute prit part d'abord à toutes ces calomnies, s'étonne, dans ses mémoires, des excès auxquels on s'étoit porté contre lui, et lui rend ainsi un témoignage qui ne sauroit être suspect: «Quand je fais réflexion, dit-il, sur les circonstances de la mort du maréchal d'Ancre, je ne la puis attribuer qu'à sa mauvaise destinée, ayant été conseillée par un homme qui avoit les inclinations fort douces; et comme il étoit lui-même naturellement bienfaisant et qu'il avoit désobligé fort peu de personnes, il falloit que ce fût son étoile ou la nature des affaires qui eussent soulevé tant de monde contre lui.»]
[Note 22: Dans l'arrêt qui la condamne, elle n'est point déclarée sorcière, comme plusieurs l'ont avancé, mais seulement criminelle de lèse-majesté divine et humaine, sans que son crime fût autrement spécifié. Au reste, il est certain qu'elle se défendit victorieusement sur toutes les accusations capitales qu'on éleva contre elle; et l'on ne peut s'empêcher de la considérer comme une victime immolée à la vengeance de ceux qui possédoient alors un pouvoir, dont elle et son mari avoient joui trop long-temps. Elle mourut avec un courage modeste, qui excita beaucoup de pitié et même d'attendrissement parmi tous ceux qui étoient accourus à ce triste spectacle.]
(1618) Le gouvernement prit dès ce moment une allure plus ferme; et le pouvoir de celui qui succédoit au maréchal venant immédiatement du roi, imposa davantage, fut d'abord moins envié et moins contesté. Mais cela dura peu: le même esprit de mutinerie continuoit d'animer tous ces grands impatients du joug. Peut-être s'étoit-il accru par l'impunité et par cette espèce de triomphe qu'ils venoient de remporter sur l'autorité. La reine-mère avoit été pour eux un objet de haine, tant qu'elle avoit eu entre les mains cette autorité, qu'elle refusoit de partager avec eux: ils devinrent ses partisans dès qu'elle eut été abattue, et qu'ils eurent reconnu que par cet événement leur position n'étoit point changée. Blessé des hauteurs de Luynes, contrarié par lui dans quelques-unes de ses prétentions, le duc d'Épernon écouta le premier les propositions que lui fit faire Marie de Médicis, de former un parti pour la tirer de sa captivité, car elle étoit véritablement prisonnière à Blois; et les protestations qu'elle faisoit de vivre désormais entièrement éloignée des affaires, les engagements solennels qu'elle offroit même de prendre à cet égard, ne rassuroient point assez le roi et son favori, pour qu'ils cessassent un seul instant d'exercer à son égard la plus rigoureuse surveillance. L'intrigue fut conduite avec beaucoup de mystère et d'habileté: pour en assurer le succès, d'Épernon feignit même un moment de se réconcilier avec Luynes; et bientôt il eut rallié autour de lui assez de mécontents pour tenter l'entreprise audacieuse de délivrer la reine et de s'attaquer à l'autorité même du souverain.