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EDMOND ROSTAND

LES ROMANESQUES

COMÉDIE EN TROIS ACTES
EN VERS
Représentée pour la première fois sur la scène de la COMÉDIE-FRANÇAISE
le lundi 21 Mai 1884.

QUARANTE-CINQUIÈME MILLE

PARIS
LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1911

Tous droits réservés.

OUVRAGES D'EDMOND ROSTAND

Les Musardises, Édition nouvelle, 1887-1893, poésies 3 50

Les Romanesques, comédie en trois actes, en vers, 49e mille 3 50

La Princesse Lointaine, pièce en quatre actes, en vers, 44e mille 2 »

La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers, 42e mille 3 50

Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, en vers, 376e mille 3 50

L'Aiglon, drame en six actes, en vers, 271e mille 3 50

Chantecler, pièce en quatre actes, en vers, 150e mille 3 50

Pour la Grèce, poésie (épuisé).

Un Soir à Hernani, poésie 1 »

Discours de réception à l'Académie Française 1 »

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--4856

A ROSEMONDE

PERSONNAGES

SYLVETTE
PERCINET
STRAFOREL
BERGAMIN, père de Percinet
PASQUINOT, père de Sylvette
BLAISE, jardinier

UN MUR, personnage muet

SPADASSINS, MUSICIENS, NÈGRES, PORTEURS DE TORCHES, UN NOTAIRE, QUATRE BOURGEOIS, ETC.

La scène se passe où l'on voudra, pourvu que les costumes soient jolis.

DISTRIBUTIONS

1894 1899 1901 Mlle Mlle Mlle SYLVETTE REICHENBERG. HENRIOT. MULLER. MM. MM. MM. PERCINET LE BARGY G. BERR. G. BERR. STRAFOREL DE FÉRAUDY. COQUELIN CADET. COQUELIN CADET. BERGAMIN LELOIR. LELOIR. LELOIR. PASQUINOT LAUGIER. BARRAL. LAUGIER. BLAISE FALCONNIER. FALCONNIER. FALCONNIER.

La musique de scène est de M. GEORGES HÜE

N. B.--Pour les droits de représentation en province ou à l'étranger, s'adresser à M. R. GANGNAT, agent général de la Société des Auteurs Dramatiques.

Pour les détails de mise en scène, s'adresser à M. GAILLARD, à la Comédie-Française.

ACTE PREMIER

_La scène est coupée en deux par un vieux mur moussu et tout enguirlandé de folles plantes grimpantes. A droite, un coin du parc de Bergamin; à gauche, un coin du parc de Pasquinot. De chaque côté, contre le mur, un banc._

_Quand le rideau se lève, Percinet est assis sur la crête du mur, ayant, sur son genou, un livre, dont il donne lecture à Sylvette, attentive, debout sur le banc, de l'autre côté du mur, auquel elle s'accoude._

SCÈNE PREMIÈRE

SYLVETTE, PERCINET.

SYLVETTE.

Ah! Monsieur Percinet, mais comme c'est donc beau!

PERCINET.

N'est-ce pas?... Écoutez répondre Roméo:

Il lit.

«C'est l'alouette, Amour, je te dis que c'est elle! «Vois, le bord des vapeurs légères se dentelle, «Et là-bas, au sommet rose du mont lointain, «Sur le bout de son pied se dresse le matin! «Il faut fuir...»

SYLVETTE, vivement, prêtant l'oreille.

Chut!

PERCINET écoute un instant, puis:

Personne! Ainsi, Mademoiselle, Ne prenez pas ces airs effarouchés d'oiselle Qui de la branche, au moindre bruit, va s'envoler... Écoutez les Amants Immortels se parler: Elle: «Amour, amour cher, non, ce n'est pas l'aurore, «Mais c'est, pour éclairer ta fuite, un météore!» Lui: «Puisqu'elle le veut, eh bien, soit! ce n'est point «L'alouette qui chante et l'aurore qui point: «Ce reflet, c'est le tien, Cynthia, dans la nue! «Vienne la Mort, la Mort sera la bienvenue!»

SYLVETTE.

Oh! non, je ne veux pas qu'il parle de cela,
Ou bien je vais pleurer...

PERCINET.

Alors, restons-en là!
Et, jusques à demain refermant notre livre,
Laissons, puisqu'il vous plaît, le doux Roméo vivre.

Il ferme le livre et regarde tout autour de lui.

Quel adorable endroit, fait exprès, semble-t-il, Pour s'y venir bercer aux beaux vers du grand Will!

SYLVETTE.

Oui, ces vers sont très beaux, et le divin murmure Les accompagne bien, c'est vrai, de la ramure, Et le décor leur sied, de ces ombrages verts; Oui, Monsieur Percinet, ils sont très beaux, ces vers! Mais ce qui fait pour moi leur beauté plus touchante, C'est que vous les lisez de votre voix qui chante.

PERCINET.

La vilaine flatteuse!

SYLVETTE, soupirant.

Ah! pauvres amoureux! Que leur sort est cruel, qu'on fut méchant pour eux!

Avec un soupir.

Ah! je pense...

PERCINET.

A quoi donc?

SYLVETTE, vivement.

A rien!...

PERCINET.

A quelque chose
Qui vous a fait soudain devenir toute rose!

SYLVETTE, de même.

A rien!...

PERCINET, la menaçant du doigt.

Oh! la menteuse... aux yeux trop transparents! Je le vois, à quoi vous pensez!...

Baissant la voix.

A nos parents!

SYLVETTE.

Peut-être...

PERCINET.

A votre père, au mien, à cette haine
Qui les divise!

SYLVETTE.

Eh! oui, c'est là ce qui me peine Ce qui me fait pleurer en cachette, souvent. Lorsque, le mois dernier, je revins du couvent, Mon père, me montrant le parc de votre père, Me dit: «Ma chère enfant, tu vois là le repaire De mon vieil ennemi mortel, de Bergamin. De ce gueux, de son fils, détourne ton chemin; Promets-moi bien, sinon, vois-tu, je te renie, D'être, pour ces gens-là, toujours, une ennemie, Car, de tous temps, les leurs ont exécré les tiens!» J'ai promis... Vous voyez, Monsieur, comme je tiens.

PERCINET.

Et n'ai-je pas promis à mon père, de même, De vous haïr toujours, Sylvette?--et je vous aime!

SYLVETTE.

Sainte Vierge!

PERCINET.

Et je t'aime, enfant!

SYLVETTE.

C'est un péché!

PERCINET.

Un gros... que voulez-vous? Plus on est empêché D'aimer quelqu'un, et plus il vous en prend l'envie. Sylvette, embrassez-moi!

SYLVETTE.

Mais jamais de la vie!

Elle saute du banc et s'éloigne.

PERCINET.

Vous m'aimez cependant!

SYLVETTE.

Que dit-il?

PERCINET.

Chère enfant,
Je dis ce dont encor votre coeur se défend,
Mais ce dont plus longtemps douter serait un leurre!
Je dis... ce que vous-même avez dit tout à l'heure,
Oui, vous-même, Sylvette, en comparant ainsi
Les Amants de Vérone aux deux enfants d'ici.

SYLVETTE.

Je n'ai pas comparé!...

PERCINET.

Si!... Mon père et ton père
A ceux de Juliette et de Roméo, chère!
C'est pourquoi Juliette et Roméo c'est nous,
Et c'est pourquoi nous nous aimons comme des fous!
Et je brave à la fois, malgré leur haine aiguë,
Pasquinot-Capulet, Bergamin-Montaiguë!

SYLVETTE, se rapprochant un peu du mur.

Alors, nous nous aimons? Mais, Monsieur Percinet, Comment ça s'est-il fait si vite?...

PERCINET.

L'amour naît, On ne sait pas comment, pourquoi, quand il doit naître. Je vous voyais souvent passer de ma fenêtre...

SYLVETTE.

Moi de même...

PERCINET.

Et nos yeux causaient en tapinois.

SYLVETTE.

Un jour, là, près du mur, je ramassais des noix, Par hasard...

PERCINET.

Par hasard, là, je lisais Shakespeare; Et--pour unir deux coeurs vois comme tout conspire...

SYLVETTE.

Le vent fit envoler, psst!... chez vous, mon ruban!

PERCINET.

Pour le rendre, aussitôt, je grimpai sur le banc...

SYLVETTE, grimpant.

Je grimpai sur le banc...

PERCINET.

Et depuis lors, petite, Chaque jour je t'attends, et chaque jour plus vite Bat mon coeur lorsqu'enfin monte, signal béni! Là, derrière le mur, ton doux rire de nid, Qui ne s'achève pas sans que ta tête émerge Du fouillis frémissant de folle vigne vierge!

SYLVETTE.

Puisque nous nous aimons, il faut nous fiancer.

PERCINET.

C'est à quoi justement je venais de penser.

SYLVETTE, solennellement.

Dernier des Bergamin, c'est à toi que se lie
La dernière des Pasquinot!

PERCINET.

Noble folie!

SYLVETTE.

On parlera de nous dans les âges futurs!

PERCINET.

Oh! trop tendres enfants de deux pères trop durs!

SYLVETTE.

Mais, qui sait, mon ami, peut-être l'heure tinte Où Dieu veut que, par nous, leur haine soit éteinte?

PERCINET.

J'en doute.

SYLVETTE.

Moi, j'ai foi dans les événements,
Et j'entrevois déjà cinq ou six dénoûments
Très possibles.

PERCINET.

Vraiment, et lesquels?

SYLVETTE.

Mais suppose --Dans plus d'un vieux roman j'ai lu pareille chose-- Que le Prince Régnant vienne à passer un jour... Je cours le supplier, lui conte notre amour, Que nos pères entre eux ont une vieille haine... --Un roi maria bien don Rodrigue et Chimène-- Le Prince fait venir mon père et Bergamin, Et les réconcilie...

PERCINET.

Et me donne ta main!

SYLVETTE.

Ou bien, cela s'arrange ainsi que dans Peau d'Ane. Tu dépéris, un sot médecin te condamne...

PERCINET.

Mon père me demande, affolé: «Que veux-tu?»

SYLVETTE.

Tu dis: «Je veux Sylvette!»

PERCINET.

Et son orgueil têtu
Est contraint de fléchir!

SYLVETTE.

Ou bien, autre aventure: Un vieux duc, ayant vu de moi quelque peinture, M'aime, envoie un superbe écuyer, en son nom, M'offrir d'être duchesse...

PERCINET.

Alors, tu réponds: «Non!»

SYLVETTE.

Il se fâche: un beau soir, dans quelque sombre allée
Du parc, où pour rêver à toi je suis allée,
On m'enlève!... Je crie!...

PERCINET.

Et je ne tarde point
A surgir près de toi; je mets la dague au poing,
Me bats comme un lion, pourfends...

SYLVETTE.

Trois ou quatre hommes. Mon père accourt, te prend dans ses bras; tu te nommes; Alors, il s'attendrit, me donne à mon sauveur, Et ton père consent, tout fier de ta valeur!

PERCINET.

Et nous vivons longtemps et très heureux ensemble!

SYLVETTE.

Et tout cela n'a rien d'impossible, il me semble?

PERCINET, entendant du bruit.

On vient!

SYLVETTE, perdant la tête.

Embrassons-nous!

PERCINET, l'embrassant.

Et ce soir même, ici,
A l'heure du Salut, tu viendras, dis?

SYLVETTE.

Non.

PERCINET.

Si!

SYLVETTE, disparaissant derrière le mur.

Ton père!

Percinet saute vivement à bas du mur.

SCÈNE II

SYLVETTE, descendue du mur et, par conséquent, invisible à Bergamin, PERCINET, BERGAMIN.

BERGAMIN.

Ah! je vous prends à rêvasser encore,
Seul, en ce coin de parc?

PERCINET.

Mon père, je l'adore, Ce coin de parc!... J'adore être assis sur ce banc Que la vigne du mur abrite en retombant!... Voyez-vous comme elle est gracieuse, la vigne? Remarquez ces festons d'une arabesque insigne. On est si bien ici pour respirer l'air pur!

BERGAMIN.

Si bien devant ce mur?

PERCINET.

Je l'adore, ce mur!

BERGAMIN.

Je ne vois pas ce que ce mur a d'adorable.

SYLVETTE, à part.

Il ne peut pas le voir!

PERCINET.

Mais il est admirable, Ce vieux mur, crêté d'herbe; enguirlandé, couvert Ici de vigne rouge, ici de lierre vert, Là de glycine mauve aux longues grappes floches, Et là de chèvrefeuille, et là d'aristoloches! Ce vieux mur centenaire et croulant, dont les trous Laissent pendre au soleil d'étranges cheveux roux, Qui de petites fleurs charmantes se constelle, Ce mur sur qui la mousse est d'une épaisseur telle Qu'il fait à l'humble banc scellé dans sa paroi Un dossier de velours comme au trône d'un roi!

BERGAMIN.

Ta! ta! ta! Voudrais-tu, blanc-bec, me faire accroire Que tu viens ici pour les beaux yeux du mur?

PERCINET.

Voire,
Pour les beaux yeux du mur!...

Tourné vers le mur.

qui sont de bien beaux yeux Frais sourires d'azur, doux étonnements bleus, Fleurs profondes, clairs yeux, vous êtes nos délices, Et si jamais des pleurs emperlent vos calices, D'un seul baiser nous les volatiliserons!...

BERGAMIN.

Mais le mur n'a pas d'yeux!

PERCINET.

Il a les liserons.

Et, gracieux, il en présente un, prestement cueilli, à Bergamin.

SYLVETTE.

Est-il spirituel, doux Jésus!

BERGAMIN.

Est-il bête! Mais je connais ce qui te fait perdre la tête.

Mouvement d'effroi de Percinet et de Sylvette.

Tu viens lire en cachette!

Il prend le livre qui sort de la poche de Percinet, et regarde le dos.

Et du théâtre!...

Il l'ouvre et le laisse tomber avec horreur.

En vers! Des vers!... Voilà pourquoi, la cervelle à l'envers, Vous rêvez, vous errez, évitant les approches, Pourquoi vous me venez parler d'aristoloches, Et pourquoi vous voyez des yeux bleus à ce mur! Un mur n'a pas besoin d'être joli,--mais sûr! Je vais faire enlever toutes ces choses vertes Qui pourraient nous cacher quelques brèches ouvertes, Et, pour mieux nous garder d'un voisin insolent, Remaçonner ce pan, bâtir un beau mur blanc, Bien blanc, bien net, bien propre; au lieu... d'aristoloches, Le garnir, dans le plâtre ayant fait des encoches, De tessons de bouteille au tranchant acéré Qu'on verra s'en aller en bataillon serré...

PERCINET.

Oh! grâce!

BERGAMIN.

Pas de grâce!... Ainsi je le décrète! Tout le long, tout le long, tout le long de la crête!

SYLVETTE et PERCINET, consternés.

Oh!

BERGAMIN, s'asseyant sur le banc.

Çà, causons!

Il se relève et s'éloigne du mur avec un air soupçonneux.

Mais, hum!... les murs, s'ils n'ont pas d'yeux, Ont des oreilles!

Il fait le mouvement de monter sur le banc. Effroi de Percinet. Au bruit, Sylvette se fait toute petite derrière le mur, mais Bergamin renonce, après une grimace que lui arrache quelque vieille douleur, et fait signe à son fils de monter à sa place, et de regarder.

Vois si quelque curieux...

PERCINET, grimpant lestement sur le banc et se penchant au-dessus du mur bas à Sylvette, qui aussitôt s'est redressée.

A ce soir!

SYLVETTE, lui donnant sa main qu'il baise--tout bas.

Je viendrai devant que l'heure sonne.

PERCINET, de même.

J'y serai!

SYLVETTE, de même.

Je t'adore!

BERGAMIN, à Percinet.

Eh bien?

PERCINET, sautant à terre et à voix haute.

Eh bien,--personne!

BERGAMIN, rassuré, se rassied.

Alors, causons... Mon fils, je veux vous marier.

SYLVETTE.

Ah!

BERGAMIN.

Qu'est-ce?

PERCINET.

Rien.

BERGAMIN.

On vient de faiblement crier.

PERCINET, regardant en l'air.

Quelque oiselet blessé...

SYLVETTE.

Hélas!...

PERCINET.

dans la ramure!...

BERGAMIN.

Or donc, mon fils, après réflexion très mûre, J'ai fait pour vous un choix.

PERCINET, remonte en sifflant.

Tu! tu!

BERGAMIN, après un instant de suffocation, le suivant.

Je suis têtu,
Et je vous forcerai, Monsieur...

PERCINET, redescendant.

Tu! tu! tu! tu!

BERGAMIN.

Voulez-vous bien finir de siffler, mauvais merle!... Une femme encor jeune, et très riche,--une perle!

PERCINET.

Et si je n'en veux pas de votre perle!

BERGAMIN.

Attends!
Je m'en vais te montrer, polisson!...

PERCINET, rabaissant la canne levée de son père.

Le Printemps A rempli les buissons, mon père, de bruits d'ailes, Et les sources des bois voient s'abattre auprès d'elles Des couples de petits oiseaux se caressant...

BERGAMIN.

Impudique!

PERCINET, même jeu.

Tout rit et fête Avril récent;
Les papillons...

BERGAMIN.

Pendard!

PERCINET, même jeu.

à travers champs essaiment,
Pour aller épouser toutes les fleurs qu'ils aiment!...
L'Amour...

BERGAMIN.

Bandit!

PERCINET.

met tous les coeurs en floraison...
Et vous me voulez voir marié de raison!

BERGAMIN.

Oui, certes, garnement!

PERCINET, d'une voix vibrante.

Eh bien, non, non, mon père!
Je jure... sur ce mur--qui m'entend, je l'espère!--
Que je me marierai si romanesquement,
Que l'on n'aura jamais vu dans aucun roman
Quelque chose de plus follement romanesque!

Il se sauve en courant.

BERGAMIN, courant après lui.

Oh! je t'attraperai!

SCÈNE III

SYLVETTE, puis PASQUINOT.

SYLVETTE, seule.

Vraiment, je conçois presque
La haine de papa pour ce méchant...

PASQUINOT, entrant à gauche.

Eh bien,
Que fait-on par ici, Mademoiselle?

SYLVETTE.

Rien.
On se promène.

PASQUINOT.

Ici! seule! Mais, malheureuse!...
Vous n'avez donc pas peur?

SYLVETTE.

Je ne suis pas peureuse.

PASQUINOT.

Seule près de ce mur!... Mais je vous le défend, D'approcher de ce mur! Mais, imprudente enfant, Regarde bien ce parc: tu vois là le repaire De mon vieil ennemi mortel!...

SYLVETTE.

Je sais, mon père.

PASQUINOT.

Et tu viens t'exposer à des mots outrageants, A des?... Sait-on de quoi sont capables ces gens? Si ce gueux, ou son fils, connaissaient que ma fille Vient seule rêvasser dessous cette charmille... Oh! rien que d'y penser, je me sens frissonner! Mais je vais le barder, le caparaçonner, Ce mur, le hérisser de fer pour qu'on s'éventre, Qu'on s'empale, en voulant le franchir, et qu'on s'entre, Rien qu'en s'en approchant, des pointes dans la chair.

SYLVETTE, à part.

Il ne le fera pas, ça coûterait trop cher.
Il est un peu serré, papa.

PASQUINOT.

Rentre,--un peu vite!

Elle sort, il la suit des yeux d'un air courroucé.

SCÈNE IV

BERGAMIN, PASQUINOT.

BERGAMIN, parlant à cantonade.

Ce billet à Monsieur Straforel, tout de suite.

PASQUINOT court vivement au mur et y grimpe.

Bergamin!

BERGAMIN, même jeu.

Pasquinot!

Ils s'embrassent.

PASQUINOT.

Comment va?

BERGAMIN.

Pas trop mal.

PASQUINOT.

Ta goutte?

BERGAMIN.

Mieux. Et ton coryza?

PASQUINOT.

L'animal
Me tient toujours.

BERGAMIN.

Eh bien, c'est fait, le mariage!

PASQUINOT.

Hein?

BERGAMIN.

J'ai tout entendu, caché dans le feuillage.
Ils s'adorent!

PASQUINOT.

Bravo!

BERGAMIN.

Brusquons le dénoûment!

Se frottant les mains.

Ha! ha! tous les deux veufs, et pères mêmement, Moi, d'un fils qu'une mère un peu trop romanesque Appela Percinet...

PASQUINOT.

Oui, c'est un nom grotesque.

BERGAMIN.

Toi, d'un tendron rêveur, Sylvette, âme d'azur! Quel était notre but, le seul?

PASQUINOT.

Oter ce mur.

BERGAMIN.

Pour vivre ensemble...

PASQUINOT.

Et fondre en une nos deux terres.

BERGAMIN.

Calcul de vieux amis...

PASQUINOT.

Et de propriétaires!

BERGAMIN.

Pour ce, que fallait-il?

PASQUINOT.

Marier nos enfants!

BERGAMIN.

Les marier! Oui, mais... serions-nous triomphants
S'ils avaient soupçonné nos désirs, notre entente?
Mariage arrangé n'est pas chose tentante
Pour deux jeunes serins poétiques. Aussi,
Profitant de ce qu'ils ont vécu loin d'ici,
Leur avons-nous caché tout projet d'hyménée.
Mais collège et couvent les lâchaient cette année
Lors, m'étant avisé que de les empêcher
De se voir, sûrement les ferait se chercher,
Que s'aimer en secret et d'un amour coupable
Leur plairait,--j'inventai cette haine admirable!...
Vous doutiez du succès de ce plan inouï?
Eh bien, nous n'avons plus qu'à dire nos deux oui.

PASQUINOT.

Soit! mais comment?... Comment, avec assez d'astuce, Consentir, sans leur mettre, à l'oreille, la puce? Moi qui t'appelais gueux, idiot...

BERGAMIN.

Idiot? Gueux suffisait! Ne dis que juste ce qu'il faut.

PASQUINOT.

Quel prétexte?...

BERGAMIN.

Ah! voilà!--Mais ta fille elle-même Vient de me suggérer l'ultime stratagème! Tandis qu'elle parlait, mon plan se dessinait: Ce soir, ils ont ici rendez-vous; Percinet Arrive le premier; au moment où Sylvette Paraît, des hommes noirs, surgis d'une cachette, L'enlèvent! elle crie! Alors, mon jeune coq Court sus aux ravisseurs, chamaille à coups d'estoc; Ils font semblant de fuir; tu te montres; j'arrive; Ta fille et son honneur sont saufs; ta joie est vive; Tu bénis, laissant choir de tes yeux un peu d'eau, L'héroïque sauveur; je m'attendris:--tableau.

PASQUINOT.

Ah çà, c'est du génie!... Ah! non ça, par exemple, C'est du génie!...

BERGAMIN, modeste.

Eh! oui... proprement. Chut! contemple Celui qui vient! C'est Straforel, le spadassin, A qui j'ai, tout à l'heure, écrit de mon dessein... Oui, notre enlèvement, c'est lui qui va le mettre En scène.

Straforel, dans un pompeux costume de spadassin, paraît au fond et s'avance majestueusement.

SCÈNE V

LES MÊMES, STRAFOREL.

BERGAMIN, descendant du mur, et saluant.

Hum! Que d'abord je vous fasse connaître
Mon ami Pasquinot...

STRAFOREL s'incline.

Monsieur...

En se relevant, il s'étonne de ne pas voir Pasquinot.

BERGAMIN, le lui montrant à cheval sur la crête.

Là, sur le mur.

STRAFOREL, à part.

Exercice étonnant pour un homme aussi mûr.

BERGAMIN.

Mon plan vous paraît-il, cher maître?...

STRAFOREL.

Élémentaire.

BERGAMIN.

Oui, vous savez comprendre, agir vite...

STRAFOREL.

Et me taire.

BERGAMIN.

Simulacre de rapt, n'est-ce pas, combat feint?

STRAFOREL.

C'est tout compris.

BERGAMIN.

Ayez d'adroits bretteurs, afin
Qu'ils n'aillent pas blesser mon garçonnet. Je l'aime,
C'est mon unique enfant!

STRAFOREL.

J'opérerai moi-même.

BERGAMIN.

Ah! très bien! Dans ce cas, je ne saurais douter...

PASQUINOT, bas à Bergamin.

Dis donc, demande-lui ce que ça va coûter.

BERGAMIN.

Pour un enlèvement, que prenez-vous, cher maître?

STRAFOREL.

Cela dépend, Monsieur, de ce qu'on veut y mettre. On fait l'enlèvement un peu dans tous les prix. Mais, dans le cas présent, et si j'ai bien compris, Il ne faut pas compter du tout. A votre place, J'en prendrais un, Monsieur, là,--de première classe!

BERGAMIN, ébloui.

Ah! vous avez plusieurs classes?

STRAFOREL.

Évidemment! Songez que nous avons, Monsieur, l'enlèvement Avec deux hommes noirs, l'enlèvement vulgaire, En fiacre,--celui-là ne se demande guère,-- L'enlèvement de nuit, l'enlèvement de jour, L'enlèvement pompeux, en carrosse de cour, Avec laquais poudrés et frisés--les perruques Se payent en dehors,--avec muets, eunuques, Nègres, sbires, brigands, mousquetaires, au choix! L'enlèvement en poste, avec deux chevaux, trois, Quatre, cinq,--on augmente ad libitum le nombre,-- L'enlèvement discret, en berline,--un peu sombre,-- L'enlèvement plaisant, qui se fait dans un sac, Romantique, en bateau,--mais il faudrait un lac!-- Vénitien, en gondole,--il faudrait la lagune!-- L'enlèvement avec ou sans le clair de lune, --Les clairs de lune, étant recherchés, sont plus chers!-- L'enlèvement sinistre aux lueurs des éclairs, Avec appels de pied, combat, bruit de ferraille, Chapeaux à larges bords, manteaux couleur muraille, L'enlèvement brutal, l'enlèvement poli, L'enlèvement avec des torches--très joli!-- L'enlèvement masqué qu'on appelle classique, L'enlèvement galant qui se fait en musique, L'enlèvement en chaise à porteurs, le plus gai, Le plus nouveau, Monsieur, et le plus distingué!

BERGAMIN, se grattant la tête, à Pasquinot.

Voyons, que penses-tu?

PASQUINOT.

Hon... Et toi?

BERGAMIN.

Moi, je pense
Qu'il faut frapper très fort--tant pis si l'on dépense--
L'imagination!... Avoir de tout un peu!...
Faire un enlèvement...

STRAFOREL.

Panaché? Ça se peut.

BERGAMIN.

Donnons-en pour longtemps à nos jeunes fantasques: Chaise à porteurs, manteaux, torches, musique, masques!

STRAFOREL, prenant des notes sur un calepin.

Nous prendrons, pour grouper ces divers éléments, Une première classe,--avec des suppléments.

BERGAMIN.

Soit!

STRAFOREL.

Je vais revenir bientôt...

Montrant Pasquinot.

Mais il importe Que Monsieur, de son parc, entre-bâille la porte...

BERGAMIN.

Il entre-bâillera.

STRAFOREL, saluant.

Messieurs, mes compliments!

Avant de sortir.

Une première classe avec des suppléments!

SCÈNE VI

BERGAMIN, PASQUINOT.

PASQUINOT.

Avec tous ses grands airs, il s'en va, l'homme honnête, Sans qu'on ait fait le prix!

BERGAMIN.

Laisse, l'affaire est faite! On abattra le mur. Nous n'aurons qu'un foyer!

PASQUINOT.

Et l'hiver, à la ville, ô douceur! qu'un loyer!

BERGAMIN.

Nous ferons dans le parc des choses ravissantes!

PASQUINOT.

Nous taillerons les ifs!

BERGAMIN.

Nous sablerons les sentes!

PASQUINOT.

Nos chiffres, au milieu de chaque massif rond, Bien calligraphiés, en fleurs, s'enlaceront!

BERGAMIN.

Comme cette verdure est un peu trop sévère...

PASQUINOT.

Nous allons l'égayer par des boules de verre!

BERGAMIN.

Nous aurons des poissons dans un bassin tout neuf!

PASQUINOT.

Nous aurons un jet d'eau faisant danser un oeuf! Nous aurons un rocher!--Hein! coquin, que t'en semble!

BERGAMIN.

Tous nos voeux sont comblés!

PASQUINOT.

Nous vieillirons ensemble.

BERGAMIN.

Et ta fille est casée!

PASQUINOT.

Ainsi que ton gamin!

BERGAMIN.

Ah! mon vieux Pasquinot!

PASQUINOT.

Ah! mon vieux Bergamin!

Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.

SCÈNE VII

LES MÊMES SYLVETTE, PERCINET, entrés brusquement, chacun de son côté.

SYLVETTE, voyant son père tenir Bergamin.

Ah!

BERGAMIN, apercevant Sylvette, à Pasquinot.

Ta fille!

PERCINET, voyant son père tenir Pasquinot.

Ah!

PASQUINOT, apercevant Percinet, à Bergamin.

Ton fils!

BERGAMIN, bas à Pasquinot.

Battons-nous!

Ils transforment l'embrassade en lutte à bras-le-corps.

Ah! canaille!

PASQUINOT.

Ah! gueux!

SYLVETTE, tirant son père par les basques de son habit.

Papa!...

PERCINET, même jeu, à Bergamin.

Papa!...

BERGAMIN.

Laissez-nous donc, marmaille!

PASQUINOT.

C'est lui qui m'insulta!

BERGAMIN.

C'est lui qui me frappa!

PASQUINOT.

Lâche!

SYLVETTE.

Papa!

BERGAMIN.

Filou!

PERCINET.

Papa!!

PASQUINOT.

Brigand!

SYLVETTE.

Papa!!!

Ils réussissent à les séparer.

PERCINET, entraînant son père.

Rentre, il est tard!

BERGAMIN, essayant de revenir.

Ma rage est à son paroxysme!

Percinet l'emmène.

PASQUINOT, même jeu avec Sylvette.

J'écume!

SYLVETTE, l'emmenant.

L'air fraîchit. Pense à ton rhumatisme!

SCÈNE VIII

Le jour baisse insensiblement. La scène reste vide un instant. Puis, dans le parc de Pasquinot, entrent STRAFOREL et ses SPADASSINS, MUSICIENS, etc.

STRAFOREL.

D'une étoile déjà le ciel clair s'étoila.
Le jour fuit...

Il place ses hommes.

Mets-toi là... Mets-toi là... Mets-toi là.
Oui, l'heure du Salut déjà doit être proche:
Blanche, elle apparaîtra quand tintera la cloche;
Alors, je sifflerai...

Il regarde le ciel.

La lune?... C'est parfait! Nous n'aurons pas manqué, ce soir, un seul effet!

Regardant les manteaux extravagants des spadassins.

Excellents, les manteaux!... Que la colichemarde Les retrousse un peu plus: appuyez sur la garde!

On apporte la chaise à porteurs.

La chaise, ici, dans l'ombre.

Regardant les porteurs qui sont noirs.

Ah! les nègres, pas mal!

A la cantonade.

Les torches, vous n'entrez, n'est-ce pas, qu'au signal?

On voit le fond vaguement coloré de rose par les reflets des torches qui restent derrière les arbres; entrent des musiciens.

Les musiciens?--là! sur fond de clartés roses...

Il les place au fond.

De la grâce, du flou! Variez donc les poses!
Debout, la mandoline! Asseyez-vous, l'alto!
Comme dans le Concert Champêtre de Watteau!

Sévère, à un spadassin.

Premier Homme Masqué, que vois-je? On se dandine? Ça, de l'allure!--Bien!--Instruments, en sourdine, Veuillez vous accorder... Oh! très bien!--Sol, mi, si!

Il se masque.

SCÈNE IX

LES MÊMES, PERCINET.

PERCINET entre lentement. A mesure qu'il déclame les vers suivants, la nuit devient plus noire et le ciel s'étoile.

Mon père s'est calmé... J'ai pu fuir jusqu'ici. Le jour baisse... L'odeur des sureaux flotte et grise!... Les fleurs vont s'effaçant dans la pénombre grise...

STRAFOREL, bas aux violons.

Musique!

Les musiciens jouent doucement jusqu'à la fin de l'acte.

PERCINET.

Je me sens trembler comme un roseau.
Qu'ai-je donc?... Elle va venir!

STRAFOREL, aux musiciens.

Amoroso!...

PERCINET.

Mon premier rendez-vous, le soir... Ah! je défaille!... La brise fait le bruit d'une robe de faille... On ne voit plus les fleurs... j'ai des larmes aux yeux... On ne voit plus les fleurs... mais on les sent bien mieux! Oh! ce grand arbre, avec une étoile à son faîte!... Mais qui donc joue ainsi des airs?--La nuit s'est faite.

Oui, la douce nuit s'est faite, et voici
Qu'en l'azur foncé du ciel obscurci,
S'allumant partout, par là, par ici,
Et l'une après l'une,
Tandis que l'étang est tout coassant,
Les étoiles vont en nombre croissant
Tout autour, autour du grêle croissant
De la pâle lune!

Éclats de saphir et de diamant,
Étoiles, je fus longtemps votre amant,
Et je vous parlais, le soir, ardemment,
Perdu dans la nue!...
Mais ma poésie a changé de cours
Depuis que, tenant de naïfs discours,
Ses petits cheveux au front coupés courts,
Sylvette est venue!

Chers astres du ciel, astres familiers,
Vous êtes bien beaux, là-haut, par milliers,
Mais, allez! serez bien humiliés
Quand, parmi ses voiles,
Elle apparaîtra dans le bleu jardin,
Et, voyant ses yeux, vous serez soudain
Pour vos propres feux prises de dédain,
Mes pauvres étoiles!

Une cloche sonne au loin.

SCÈNE X

LES MÊMES, SYLVETTE, puis BERGAMIN, PASQUINOT.

SYLVETTE, paraît au tintement de la cloche.

Le Salut sonne. Il doit m'attendre.

Coup de sifflet, Straforel surgit devant elle, les torches apparaissent.

Ah!

Les spadassins l'enlèvent et la mettent vivement dans la chaise à porteurs.

Au secours!

PERCINET.

Juste ciel!

SYLVETTE.

Percinet, on m'enlève!

PERCINET.

J'accours!

Il enjambe le mur, tire l'épée, et ferraille avec plusieurs spadassins.

Tiens,--tiens,--tiens!

STRAFOREL, aux musiciens.

Trémolo!

Les violons élèvent un trémolo dramatique. Les spadassins se sauvent. Straforel, d'une voix de théâtre:

Per Baccho! C'est le diable
Que cet enfant!

Duel entre Straforel et Percinet. Straforel porte tout à coup la main à sa poitrine.

Le coup... est irrémédiable!

Il tombe.

PERCINET, courant à Sylvette.

Sylvette!

Tableau. Elle est dans la chaise à porteurs ouverte, lui à genoux.

SYLVETTE.

Mon sauveur!

PASQUINOT, surgissant.

Le fils de Bergamin!... Ton sauveur!... ton sauveur?... Je lui donne ta main!

SYLVETTE et PERCINET.

Ciel!

Bergamin est entré de son côté, suivi de valets avec des flambeaux.

PASQUINOT, à Bergamin qui paraît sur la crête du mur.

Bergamin, ton fils est un héros!... Pardonne! Et faisons leur bonheur!

BERGAMIN, solennel.

Ma haine m'abandonne!

PERCINET.

Sylvette, nous rêvons, Sylvette, parlons bas, Que le bruit de nos voix ne nous réveille pas!...

BERGAMIN.

Les haines finiront toujours en hyménées.
La paix est faite.

Montrant le mur.

Il n'y a plus de Pyrénées!

PERCINET.

Qui l'aurait cru qu'ainsi mon père changerait?

SYLVETTE, simplement.

Quand je vous le disais que tout s'arrangerait!

Tandis qu'ils remontent avec Pasquinot, Straforel se soulève et tend un papier à Bergamin.

BERGAMIN, bas.

Hein! Quoi donc? ce papier, et votre signature... Qu'est cela, s'il vous plaît?

STRAFOREL, saluant.

Monsieur, c'est ma facture!

Il retombe.

RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

_Même décor: le mur a disparu. Les bancs qui lui étaient adossés ont été repoussés à droite et à gauche. Menus changements, massifs de fleurs, kiosques de treillages, faux marbres prétentieux, serre. A droite, table de jardin, chaises._

Au lever du rideau, Pasquinot, assis sur le banc de gauche, lit sa gazette. Blaise, au fond, ratisse.

SCÈNE PREMIÈRE

PASQUINOT, BLAISE, puis BERGAMIN.

BLAISE, ratissant.

Donc, Monsieur Pasquinot, ce soir vient le notaire?... Hé! voici bien un mois que ce mur est par terre Et que vous vivez tous ensemble. Il était temps; Nos petits amoureux doivent être contents!

PASQUINOT, levant la tête et regardant autour de lui.

Ça fait bien sans ce mur, hein, Blaise?

BLAISE.

C'est superbe!

PASQUINOT.

Oui, mon parc à gagné. Cent pour cent.

Il se penche et tâte une touffe de gazon.

Mais cette herbe Est mouillée!... On a donc arrosé ce matin?...

Furieux.

Il ne faut arroser que le soir, vieux crétin!

BLAISE, placidement.

C'est Monsieur Bergamin qui m'en a donné l'ordre.

PASQUINOT.

Ah?... Ce bon Bergamin!... Il ne veut pas démordre De son idée!... Il croit qu'arroser sans repos Vaut mieux qu'arroser peu, mais bien, mais à propos! Enfin!...

A Blaise.

Vous sortirez les plantes de la serre.

Blaise aligne au fond des plantes qu'il va chercher dans la serre. Pasquinot lit. Bergamin paraît au fond.

BERGAMIN, arrosant les arbustes avec un énorme arrosoir.

Ouf!... On leur donne d'eau juste le nécessaire! Ce qui leur fait du bien, c'est ce superflu-là!

A un arbre.

Hein, mon vieux, tu mourais de soif?... Tiens, en voilà, De l'eau... tiens, en voilà! Moi, j'aime ça, les arbres.

Posant son arrosoir, et regardant autour de lui avec satisfaction.

Oui, mon parc a gagné... Très jolis, ces faux marbres Très, très...

Apercevant Pasquinot.

Bonjour.

Pas de réponse.

Bonjour!!

Pas de réponse.

Bonjour!!!

Pasquinot lève la tête.

Eh bien, j'attends?

PASQUINOT.

Oh! mon ami, mais nous nous voyons tout le temps!

BERGAMIN.

Ah?--bien!...

Voyant les plantes que range Blaise.

Veux-tu rentrer ces plantes!

Blaise, ahuri, les rentre précipitamment. Pasquinot lève les yeux au ciel, hausse les épaules, et lit. Bergamin va et vient, l'air désoeuvré, finit par s'asseoir à côté de Pasquinot. Silence. Puis, tout à coup, avec mélancolie:

A cette heure, Chaque jour je sortais, furtif, de ma demeure...

PASQUINOT, rêveur, baissant sa gazette.

Je filais de chez moi, subreptice et léger... C'était très amusant!

BERGAMIN.

Le secret!

PASQUINOT.

Le danger!

BERGAMIN.

Il fallait dépister Percinet ou Sylvette Chaque fois qu'on venait tailler une bavette!

PASQUINOT.

On risquait, chaque fois qu'on grimpait sur le mur, La casse d'une côte, ou le bris d'un fémur.

BERGAMIN.

Nos conversations monoquotidiennes Ne se pouvaient qu'au prix de ruses indiennes!

PASQUINOT.

Il fallait se glisser sous les buissons épais... C'était très amusant!

BERGAMIN.

Quelquefois, je rampais... Et, le soir, aux genoux, ma culotte était verte!

PASQUINOT.

L'un de l'autre il fallait, sans fin, jurer la perte...

BERGAMIN.

Et dire un mal affreux...

PASQUINOT.

C'était très amusant!

Bâillant.

Bergamin?

BERGAMIN, de même.

Pasquinot?

PASQUINOT.

Ça nous manque, à présent.

BERGAMIN.

Non, voyons!...

Après réflexion.

Si, pourtant. Oh! c'est très drôle!--Est-ce que Ce serait la revanche, ici, du Romanesque?...

Silence. Il regarde Pasquinot qui lit.

Son gilet est toujours veuf de quelque bouton! C'est crispant!...

Il se lève, s'éloigne, va et vient.

PASQUINOT, le regardant, par-dessus sa gazette, à part.

Il a l'air d'un vaste hanneton Qui virevolte, avec ses basques pour élytres.

Il feint de lire quand Bergamin repasse devant lui.

BERGAMIN, le regardant, à part.

Il louche, quand il lit, ainsi que font les pitres Après leur papillon.

Il remonte en sifflotant.

PASQUINOT, à part, nerveux.

Il siffle!... c'est un tic!

Haut.

Ne sifflote donc pas toujours, comme un aspic.

BERGAMIN, souriant.

Nous distinguons le brin d'éteule aux yeux des autres Et nous ne sentons pas la solive en les nôtres! Vous avez bien vos tics...

PASQUINOT.

Moi?

BERGAMIN.

Vous vous dandinez, Vous reniflez sans fin, Roi des Enchifrenés, Le nez toujours noirci d'un vain sternutatoire, Vous contez six-vingts fois par jour la même histoire.

PASQUINOT, qui, assis, jambes croisées, balance son pied.

Mais...

BERGAMIN.

Vous ne pouvez pas un instant vous asseoir Sans balancer le pied comme un gros encensoir; A table, vous roulez votre mie en boulettes... Maniaque, mon cher, ah! non, ce que vous l'êtes!

PASQUINOT.

Oui, comme maintenant on s'ennuie à moisir, De m'inventorier vous avez le loisir; Vous dénombrez mes tics, vous en dressez la liste, Mais la vie en commun, cette grande oculiste, Me désaveugle aussi! Je vous vois ladre, faux, Égoïste, et chacun de vos menus défauts Grossit,--comme la mouche amusante et gentille Devient un monstre affreux, Monsieur, sous la lentille.

BERGAMIN.

Ce dont je me doutais, maintenant j'en suis sûr!

PASQUINOT.

Quoi?

BERGAMIN.

Le mur te flattait.

PASQUINOT.

Tu perds beaucoup sans mur.

BERGAMIN.

De te voir tous les jours tu calmas mon envie!

PASQUINOT, éclatant.

Depuis un mois, Monsieur, ce n'est plus une vie!

BERGAMIN, très digne.

C'est bien, Monsieur, c'est bien. Ce que nous avons fait, Ce n'était pas pour nous, n'est-ce pas?

PASQUINOT.

En effet!

BERGAMIN.

C'était pour nos enfants!...

PASQUINOT, convaincu.

Pour nos enfants, oui, certe!...
Souffrons donc en silence, et supportons la perte
De notre liberté, sans soucis apparents.

BERGAMIN.

Car, se sacrifier, c'est le sort des parents!

Sylvette et Percinet paraissent à gauche, au fond, entre les arbres, et traversent lentement la scène, enlacés, avec des gestes d'exaltés.

PASQUINOT.

Chut! voici les Amants!

BERGAMIN, les regardant.

Voyez-moi cette pose!...
Semblent-ils pas marcher dans une apothéose?

PASQUINOT.

Depuis que l'aventure exauça tous leurs voeux, Ils sentent des rayons mêlés à leurs cheveux!

BERGAMIN.

C'est l'heure où, copiant les attitudes lentes Des Pèlerins d'Amour dans les Fêtes Galantes, Ils viennent chaque jour, avec componction, Sur le lieu du combat faire une station!

Sylvette et Percinet, qui ont disparu à droite, y reparaissent, à un plan plus rapproché, et descendent en scène.

Voici nos pèlerins.

PASQUINOT.

S'ils brodent sur leur thème
Coutumier, cela vaut d'être écouté!...

(Bergamin et Pasquinot se retirent derrière un massif.)

SCÈNE II

SYLVETTE, PERCINET; BERGAMIN et PASQUINOT, cachés.

PERCINET.

Je t'aime!...

SYLVETTE.

Je vous aime...

Ils s'arrêtent.

A l'endroit illustre nous voici!

PERCINET.

Oui, c'est ici qu'eut lieu la chose. C'est ici Que tomba lourdement la brute transpercée!

SYLVETTE.

Là, je fus Andromède!

PERCINET.

Et là, je fus Persée!

SYLVETTE.

Combien donc étaient-ils contre toi?

PERCINET.

Dix!

SYLVETTE.

Oh!... vingt!...
Vingt au moins, sans compter ce grand dernier qui vint,
Et dont tu corrigeas l'humeur récalcitrante.

PERCINET.

Oui, vous avez raison, ils étaient au moins trente.

SYLVETTE.

Ah! redis-moi comment, dague au poing, flamme aux yeux. Tu les frappas dans l'ombre, ô mon Victorieux!

PERCINET.

Je ne sais si ce fut en sixte, ou bien en quarte... Mais ils tombaient, pareils aux capucins de carte!

SYLVETTE.

Ami, si vos cheveux avaient été moins blonds, J'aurais cru voir le Cid!

PERCINET.

Oui, nous nous ressemblons.

SYLVETTE.

Il manque à nos amours d'être mis en poème.

PERCINET.

Sylvette, ils le seront!

SYLVETTE.

Je vous aime.

PERCINET.

Je t'aime!

SYLVETTE.

C'est du rêve vécu!... Je m'étais tant juré
D'épouser le héros follement rencontré,
Et pas le bon petit fiancé des familles!...

PERCINET.

Ah?

SYLVETTE.

Non, non, pas celui qu'on offre aux jeunes filles, Le doux Monsieur que cherche à marier sa soeur, Ou quelque digne abbé, son vague confesseur.

PERCINET.

Tu n'aurais surtout pas épousé, que j'espère, L'inévitable fils d'un ami de ton père!

SYLVETTE, riant.

Ah! non!... Remarques-tu que mon père et le tien Sont depuis quelques jours d'une humeur?...

PERCINET.

Oui, de chien.

BERGAMIN, derrière le massif.

Hum!

PERCINET.

Et je sais pourquoi leur bonne humeur s'altère...

BERGAMIN, derrière le massif.

Ah?

PERCINET.

Mais oui! notre envol vexe leur terre-à-terre. Je respecte beaucoup mon père,--et ton auteur; Mais ce sont bons bourgeois pas très à la hauteur. Notre éclat les relègue un peu dans les ténèbres.

PASQUINOT, derrière le massif.

Hein?

SYLVETTE, de même.

Les voilà passés pères d'amants célèbres!

PERCINET, riant.

Mon panache excessif leur devient importun.

SYLVETTE.

Ton père a devant toi la gêne obscure d'un... Je ne sais si je peux dire?

PERCINET.

Tu peux, espiègle.

SYLVETTE.

D'un canard ayant fait la couvaison d'un aigle!

BERGAMIN, derrière le massif.

Ho! ho!

SYLVETTE, riant plus fort.

Pauvres parents, notre amour clandestin,
Comme il se joua d'eux!...

PASQUINOT, derrière le massif.

Hé! hé!

PERCINET.

Oui, le Destin
Joint toujours les Amants par d'imprévus méandres,
Et le hasard se fait le Scapin des Léandres!

BERGAMIN, derrière le massif.

Ha! ha!

SYLVETTE.

Et donc, ce soir, le contrat, nous allons
Le signer!

PERCINET, remontant.

Et je vais mander les violons!

SYLVETTE.

Allez vite!

PERCINET.

Je cours!

SYLVETTE, le rappelant.

Tenez, je suis gentille, Et je vais vous mener, Monsieur, jusqu'à la grille

Ils remontent enlacés, Sylvette minaudant.

Nous égalons, je crois, les plus fameux Amants.

PERCINET.

Oui, nous serons parmi ces Immortels Charmants: Roméo, Juliette,--Aude et Roland...

SYLVETTE.

Aminte
Et son pâtre!

PERCINET.

Pyrame et Thisbé!

SYLVETTE.

Mainte et mainte
Encore...

Ils sont sortis. On entend leurs voix s'éloigner parmi les arbres.

La voix de PERCINET.

Francesca, tu sais, de Rimini,
Et Paolo...

La voix de SYLVETTE.

Pétrarque et Laure...

BERGAMIN, sortant du massif.

As-tu fini?

SCÈNE III

PASQUINOT, BERGAMIN.

PASQUINOT, gouailleur.

Le succès de ton plan, Monsieur l'homme sagace, Répond à ton espoir, et même il le dépasse! Résultat qui sans doute était prévu par vous, Cher maître: nos enfants sont complètement fous!

BERGAMIN.

Il est clair que ta fille est assez énervante Avec son fameux rapt, que sans cesse elle vante!

PASQUINOT.

Et ton fils, qui se croit un héros, prend des airs Qui ne me portent pas moindrement sur les nerfs!

BERGAMIN.

Mais le plus irritant, c'est qu'ils nous représentent Comme deux bons bourgeois dupés, qu'ils nous plaisantent Sur notre aveuglement voulu, sur ce que nous Ne surprîmes jamais un de leur rendez-vous! C'est bête, si tu veux, mais enfin ça m'agace.

PASQUINOT.

Avais-tu prévu ça, Monsieur l'homme sagace? Grâce à toi, ton moutard tient d'insanes propos, Et se croit le premier des moutardiers papaux.

BERGAMIN.

Moutardier dont au nez me monte la moutarde!

PASQUINOT.

Je vais tout leur conter, sans plus tarder.

BERGAMIN.

Non, tarde!
Il ne faut pas aller leur dire tout de go;
On parlera sitôt après le conjungo;
Jusqu'aux derniers accords des nuptiales harpes,
Sachons leur opposer un mutisme de carpes.

PASQUINOT.

Soit, mais nous voilà pris nous-mêmes dans nos rêts, Grâce à ton fameux plan.

BERGAMIN.

Mon cher, tu l'admirais!

PASQUINOT.

Ah! il était joli, ton plan!

BERGAMIN, à part.

Il m'exaspère!

SCÈNE IV

LES MÊMES, SYLVETTE.

Elle entre gaiement, une branche fleurie à la main, dont elle fait à la cantonade des signes à Percinet qu'elle vient de quitter, puis elle descend entre les deux pères.

SYLVETTE.

Bonjour, mon cher papa. Bonjour, futur beau-père!

BERGAMIN.

Bonjour, future bru!

SYLVETTE, l'imitant.

Bonjour, future bru!
Oh! comme vous avez ce matin l'air bourru!

BERGAMIN.

C'est Pasquinot qui me... qui me...

SYLVETTE, lui agitant sa branche sous le nez.

Chut! chut! du calme! Je viens comme la paix,--et j'agite une palme! Vous vous boudez encore un peu? C'est bien permis: Pouvez-vous vous aimer comme deux vieux amis?

PASQUINOT, à part.

Ironie!...

BERGAMIN, haut, gouailleur.

Oui, c'est vrai; notre haine fut telle
Qu'on ne peut...

SYLVETTE.

Songez donc: une haine mortelle! Oh! quand je me souviens de ce que vous disiez De papa, bien souvent, là, parmi vos rosiers, Sans vous douter que moi j'entendais tout, assise Derrière le bon mur...

BERGAMIN, à part.

Elle est d'une bêtise!

SYLVETTE, à Pasquinot.

Car je venais ici chaque jour, vous savez,
Retrouver Percinet!--Dire que vous n'avez
Jamais eu de soupçons!

PASQUINOT, ironique.

Oh! pour ça, que je meure,
Si...

SYLVETTE.

Nous venions pourtant toujours à la même heure.

A Bergamin.

Ha! ha! J'entends encor Percinet vous crier,
Le jour même du rapt: «Je veux me marier
De la façon la plus romanesquement folle!»
Eh! dame, dites donc, il a tenu parole!

BERGAMIN, vexé.

Vraiment?... Et vous croyez que si j'avais voulu?...

SYLVETTE.

Ta! ta! ta! Je le sais, pour l'avoir cent fois lu: Les rêves des Amants toujours se réalisent, Et les pères, toujours, tôt ou tard, s'humanisent, Contraints par quelque étrange et fol événement Qui force, à point nommé, leur attendrissement.

PASQUINOT.

Qui force, à point nommé?... Non, non, laissez-moi rire!

SYLVETTE.

Mais, nous l'avons prouvé!...

BERGAMIN.

Si je voulais vous dire...

SYLVETTE.

Quoi?

BERGAMIN.

Rien!

SYLVETTE, à Bergamin.

Alors, pourquoi prenez-vous cet air fin?

BERGAMIN.

Mais, parce que...

A part.

Ho!... c'est agaçant, à la fin!

PASQUINOT.

Quand on pourrait d'un mot...

Remontant.

Mais gardons le mystère!

SYLVETTE.

Quand on n'a rien à dire, il le faut bien, se taire!

PASQUINOT, éclatant.

Rien à dire! La folle! Alors, vous croyez ça, Que tout se passe ainsi que cela se passa? Qu'on envahit les parcs malgré les bonnes grilles?...

BERGAMIN.

Vous croyez qu'on enlève encor les jeunes filles?

SYLVETTE.

Si je crois? Que dit-il?

BERGAMIN, se montant.

Moi, je dis qu'en voilà Assez! Qu'il était temps que tout se dévoilât!... Oui, depuis que le monde est monde entre les mondes, Le succès fut toujours pour les perruques blondes; Bartholo, dont la haine en secret s'aviva, Dut toujours s'incliner devant Almaviva; Mais l'heure du triomphe et des justes revanches Vient enfin de sonner pour les perruques blanches!

SYLVETTE.

Mais...

PASQUINOT.

Jadis, nous étions, nous autres, les papas, Cassandre, Orgon, Géronte, Argante, n'est-ce pas? Vous en êtes restée à ces vieilles badernes?... Mais on n'en trouve plus chez les pères modernes! Les dupés d'autrefois sont dupeurs à leur tour. L'ordre donné par nous de vous aimer d'amour, Ni vous ni Percinet n'eussiez voulu l'entendre? Ce fut donc bien joué que de vous le défendre!

SYLVETTE.

Mais alors, vous saviez peut-être...

PASQUINOT.

Sûrement!

SYLVETTE.

Nos duos?

BERGAMIN.

J'écoutais leur doux susurrement!

SYLVETTE.

Les bancs où nous grimpions?...

PASQUINOT.

Tout exprès nous les mîmes.

SYLVETTE.

Le duel?

BERGAMIN.

Simple jeu!

SYLVETTE.

Les spadassins?

PASQUINOT.

Des mimes!

SYLVETTE.

Mon rapt?--Oh! ça, c'est faux!...

BERGAMIN, fouillant dans sa poche.

C'est faux? Quand justement
J'ai la facture, là, de votre enlèvement!

SYLVETTE, la lui arrachant.

Ah! donnez!...

Elle lit.

«_Straforel, maison de confiance, Un faux rapt, mis en scène, afin que l'on fiance!..._» Ah!--«_Huit sombres manteaux à cinq francs le manteau; Huit masques..._»

BERGAMIN, à Pasquinot.

Nous avons, je crois, parlé trop tôt!

SYLVETTE, lisant.

«_Une chaise à porteurs, soignée, à coussins roses, Création nouvelle..._»

Haut, ironiquement.

On a bien fait les choses!

Elle jette la facture en riant sur la table.

PASQUINOT, surpris.

Elle n'est pas fâchée?

SYLVETTE, avec bonne grâce.

Ah! le tour est charmant! Mais c'est beaucoup d'esprit bien inutilement; Cher Monsieur Bergamin, croyez-vous que si j'aime Mon Percinet, c'est grâce à votre stratagème?

PASQUINOT.

Elle le prend très bien.

BERGAMIN, à Sylvette.

Vous le prenez très bien!

PASQUINOT.

Mais alors... on peut dire à Percinet?...

SYLVETTE, vivement.

Oh! rien! Non, ne lui dites rien!... Les hommes, c'est si bête!

BERGAMIN.

Quel bon sens! voyez-vous cette petite tête!... Et moi qui la croyais...

Tirant sa montre.

Mais le contrat, pardon,
Allons nous préparer...

Tendant la main à Sylvette.

Bons amis?...

SYLVETTE.

Comment donc!

BERGAMIN, se retournant encore avant de sortir.

Vous ne m'en voulez pas du tout?

SYLVETTE, tout miel.

Je vous l'atteste.

Pasquinot et Bergamin sortent.--Avec une rage froide:

Ce Monsieur Bergamin, comme je le déteste!...

SCÈNE V

SYLVETTE, PERCINET.

PERCINET, entrant épanoui.

Ah! vous êtes encore ici?... Je comprends ça.
Vous ne pouvez quitter l'endroit où se passa
Toute cette aventure inouïe!...

SYLVETTE, assise sur le banc, à gauche.

Inouïe,
En effet!

PERCINET.

C'est de là que, presque évanouie,
Vous me vîtes combattre, ainsi qu'un Amadis,
Ces trente spadassins...

SYLVETTE.

Mais non, ils étaient dix.

PERCINET, se rapprochant.

Chère, mais qu'avez-vous? Mais quoi donc vous attriste? Ces yeux, où du saphir fond dans de l'améthyste, Ils semblent obscurcis par quelque ennui, ces yeux?

SYLVETTE, à part.

Son langage est parfois un peu prétentieux.

PERCINET.

Ah! tenez, je comprends tout ce qu'en vous suscite De regrets attendris, cet adorable site!... Vous pleurez le vieux mur aux feuillages grimpeurs, Témoin de nos espoirs, jadis, et de nos peurs; Mais il n'est pas détruit, la gloire le couronne... Est-ce qu'il est détruit, le balcon de Vérone?...

SYLVETTE, impatientée.

Ah!

PERCINET.

Ne laisse-t-il pas, dans un vent toujours frais, Ce balcon toujours blanc, trembler sans fin, auprès D'un grenadier jamais défleuri, son échelle Inusable, que dore une aurore immortelle?

SYLVETTE.

Oh!

PERCINET, de plus en plus lyrique.

L'éternel duo fait l'éternel décor!
C'est pourquoi, démoli, le mur se dresse encor,
Sur lequel a poussé, folle pariétaire,
Notre amour merveilleuse...

SYLVETTE, à part.

Il ne va pas se taire!

PERCINET, avec un sourire plein de promesses.

Mais le voeu fut par vous tout à l'heure exprimé
De voir sur notre histoire un poème rimé...
Donc, ce poème...

SYLVETTE, inquiète.

Eh bien?

PERCINET.

Moi-même je le rime.

SYLVETTE.

Tu sais faire des vers?

PERCINET.

Pouh!... Savais-je l'escrime?
Écoute mon début, que j'ai fait en marchant,
«_Les Pères Ennemis._» Poème.

SYLVETTE.

Oh!...

PERCINET, se campant pour déclamer.

Premier chant!

SYLVETTE.

Oh!...

PERCINET.

Qu'as-tu?

SYLVETTE.

Le bonheur... les nerfs... une faiblesse.

Fondant en pleurs.

Laissez-moi me remettre, un instant.

Elle lui tourne le dos, assise sur le banc, et se cache le visage dans son mouchoir.

PERCINET, un moment stupéfait.

Je vous laisse.

Puis, à part, avec un sourire avantageux.

Un jour comme aujourd'hui, ce trouble est naturel!

Il passe à droite, aperçoit sur la table le papier de la facture, et tirant vivement un crayon de sa poche, s'assied en disant:

Notons toujours mes vers.

Il prend le papier, s'apprête à écrire--mais s'arrête, le crayon levé, et lit:

«_Avoir, moi, Straforel, Feint de choir, transpercé d'une lame ignorante,-- Habit froissé: dix francs; amour-propre: quarante._»

Souriant.

Qu'est cela?

Il continue tout bas. Le sourire s'efface. L'oeil s'exorbite.

SYLVETTE, toujours sur le banc, s'essuyant les yeux.

S'il savait, qu'il tomberait de haut!
J'ai failli me trahir. Prenons garde!

PERCINET, se levant.

Ho!--ho!--ho!

SYLVETTE, se retournant vers lui.

Que dites-vous?

PERCINET, escamotant la facture.

Moi? rien, rien!

SYLVETTE, à part.

Son erreur me navre.

PERCINET, à part.

C'est pour ça qu'on n'a pas retrouvé le cadavre!

SYLVETTE, à part, se levant.

Il a l'air de bouder. Rapprochons-nous de lui.

Elle tourne un moment, puis voyant qu'il ne bouge pas,--coquettement:

Vous ne m'avez rien dit de ma robe aujourd'hui?

PERCINET, négligemment.

Le bleu ne vous va pas. Je vous préfère en rose.

SYLVETTE, à part, saisie.

Le bleu ne me va pas... Saurait-il quelque chose?

Regardant la table.

Mais la facture, au fait, j'ai dû la mettre là!

PERCINET, la voyant qui cherche.

Qu'avez-vous à tourner, voyons, comme cela?

SYLVETTE.

Rien...

A part.

Un papier, le vent quelquefois le dérobe.

Haut, faisant bouffer sa jupe.

Rien... je tournais pour voir comment me va ma robe!...

A part.

Je saurai bien s'il l'a trouvée.

Haut.

Hum!... Tu voulais
Dire tantôt des vers sur nos amours?

Mouvement de Percinet. Elle lui prend le bras, et, bien gentiment:

Dis-les.

PERCINET.

Ah! non!

SYLVETTE.

Dis-les, ces vers...

PERCINET.

Non!

SYLVETTE, ironique.

Sur notre aventure!

PERCINET.

Ils sont mauvais, tu sais... Je n'ai pas...

SYLVETTE.

La facture?

PERCINET.

Non, je n'ai pas la fact...

Sursautant et la regardant.

Pardon, mais...

SYLVETTE.

Mais, pardon...

PERCINET.

Ah! mais elle sait donc?...

SYLVETTE, de même.

Il sait donc?

TOUS LES DEUX, ensemble.

Tu sais donc?

Un temps, puis ils éclatent de rire.

Ha! ha! ha!...

PERCINET.

N'est-ce pas que c'est drôle?

SYLVETTE.

Très drôle!

PERCINET.

Non, vraiment, on nous fit jouer un rôle.

SYLVETTE.

Un rôle!

PERCINET.

Nos pères étaient donc bons amis?

SYLVETTE.

Bons voisins.

PERCINET.

Ma parole, ils devraient être même cousins.

SYLVETTE, faisant la révérence.

J'épouse mon cousin!

PERCINET.

J'épouse ma cousine!

SYLVETTE.

C'est gentil!...

PERCINET.

C'est classique!

SYLVETTE.

Ah! certe, on imagine
Des mariages plus... Mais c'est si bon de voir
Que l'on conciliait l'amour--et le devoir!

PERCINET.

Et l'intérêt! Car ces deux parcs, leurs dépendances...

SYLVETTE.

Excellent mariage, enfin, de convenances. Elle est loin, notre pauvre idylle sur le mur!

PERCINET.

Il ne faut plus parler d'idylle, c'est bien sûr!

SYLVETTE.

Je rentre dans le rang banal des jeunes filles.

PERCINET.

Je suis le bon petit fiancé des familles...
Et c'est en Roméo, Sylvette, que je plus!

SYLVETTE.

Ah! Roméo, c'est clair que vous ne l'êtes plus!

PERCINET.