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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D'UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
SAVOIR:
60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
Le texte de ce volume est conforme à celui de l'édition originale: Toine, Paris, Marpon et Flammarion, éditeurs, 1885 moins Rencontre, déjà publié dans Les Sœurs Rondoli, et avec addition de: L Homme-Fille.--La Moustache (Ollendorff, 1902), Le Père Judas (inédit).
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
TOINE
LE PÈRE JUDAS
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCVIII
Tous droits réservés.
TOINE.
I
ON le connaissait à dix lieues aux environs le père Toine, le gros Toine, Toine-ma-Fine, Antoine Mâcheblé, dit Brûlot, le cabaretier de Tournevent.
Il avait rendu célèbre le hameau enfoncé dans un pli du vallon qui descendait vers la mer, pauvre hameau paysan composé de dix maisons normandes entourées de fossés et d'arbres.
Elles étaient là, ces maisons, blotties dans ce ravin couvert d'herbe et d'ajonc, derrière la courbe qui avait fait nommer ce lieu Tournevent. Elles semblaient avoir cherché un abri dans ce trou comme les oiseaux qui se cachent dans les sillons les jours d'ouragan, un abri contre le grand vent de mer, le vent du large, le vent dur et salé, qui ronge et brûle comme le feu, dessèche et détruit comme les gelées d'hiver.
Mais le hameau tout entier semblait être la propriété d'Antoine Mâcheblé, dit Brûlot, qu'on appelait d'ailleurs aussi souvent Toine et Toine-ma-Fine, par suite d'une locution dont il se servait sans cesse:
--Ma Fine est la première de France.
Sa Fine, c'était son cognac, bien entendu.
Depuis vingt ans il abreuvait le pays de sa Fine et de ses Brûlots, car chaque fois qu'on lui demandait:
--Qu'est-ce que j'allons bé, pé Toine?
Il répondait invariablement:
--Un brûlot, mon gendre, ça chauffe la tripe et ça nettoie la tête; y a rien de meilleur pour le corps.
Il avait aussi cette coutume d'appeler tout le monde «mon gendre», bien qu'il n'eût jamais eu de fille mariée ou à marier.
Ah! oui, on le connaissait Toine Brûlot, le plus gros homme du canton, et même de l'arrondissement. Sa petite maison semblait dérisoirement trop étroite et trop basse pour le contenir, et quand on le voyait debout sur sa porte où il passait des journées entières, on se demandait comment il pourrait entrer dans sa demeure. Il y rentrait chaque fois que se présentait un consommateur, car Toine-ma-Fine était invité de droit à prélever son petit verre sur tout ce qu'on buvait chez lui.
Son café avait pour enseigne: «Au Rendez-vous des Amis», et il était bien, le pé Toine, l'ami de toute la contrée. On venait de Fécamp et de Montivilliers pour le voir et pour rigoler en l'écoutant, car il aurait fait rire une pierre de tombe, ce gros homme. Il avait une manière de blaguer les gens sans les fâcher, de cligner de l'œil pour exprimer ce qu'il ne disait pas, de se taper sur la cuisse dans ses accès de gaieté qui vous tirait le rire du ventre malgré vous, à tous les coups. Et puis c'était une curiosité rien que de le regarder boire. Il buvait tant qu'on lui en offrait, et de tout, avec une joie dans son œil malin, une joie qui venait de son double plaisir, plaisir de se régaler d'abord et d'amasser des gros sous, ensuite, pour sa régalade.
Les farceurs du pays lui demandaient:
--Pourquoi que tu ne bé point la mé, pé Toine?
Il répondait:
--Y a deux choses qui m'opposent, primo qu'a l'est salée, et deusio qu'i faudrait la mettre en bouteille, vu que mon abdomin n'est point pliable pour bé à c'te tasse-là!
Et puis il fallait l'entendre se quereller avec sa femme! C'était une telle comédie qu'on aurait payé sa place de bon cœur. Depuis trente ans qu'ils étaient mariés, ils se chamaillaient tous les jours. Seulement Toine rigolait, tandis que sa bourgeoise se fâchait. C'était une grande paysanne, marchant à longs pas d'échassier, et portant sur un corps maigre et plat une tête de chat-huant en colère. Elle passait son temps à élever des poules dans une petite cour, derrière le cabaret, et elle était renommée pour la façon dont elle savait engraisser les volailles.
Quand on donnait un repas à Fécamp chez les gens de la haute, il fallait, pour que le dîner fût goûté, qu'on y mangeât une pensionnaire de la mé Toine.
Mais elle était née de mauvaise humeur et elle avait continué à être mécontente de tout. Fâchée contre le monde entier, elle en voulait principalement à son mari. Elle lui en voulait de sa gaieté, de sa renommée, de sa santé et de son embonpoint. Elle le traitait de propre à rien, parce qu'il gagnait de l'argent sans rien faire, de sapas, parce qu'il mangeait et buvait comme dix hommes ordinaires, et il ne se passait point de jour sans qu'elle déclarât d'un air exaspéré:
--Ça serait-il point mieux dans l'étable à cochons nu quétou comme ça? C'est que d' la graisse que ça en fait mal au cœur.
Et elle lui criait dans la figure:
--Espère, espère un brin; j' verrons c' quarrivera, j' verrons ben! Ça crèvera comme un sac à grain, ce gros bouffi!
Toine riait de tout son cœur en se tapant sur le ventre et répondait:
--Eh! la mé Poule, ma planche, tâche d'engraisser comme ça d' la volaille. Tâche pour voir.
Et relevant sa manche sur son bras énorme:
--En v'là un aileron, la mé, en v'là un.
Et les consommateurs tapaient du poing sur les tables en se tordant de joie, tapaient du pied sur la terre du sol, et crachaient par terre dans un délire de gaieté.
La vieille furieuse reprenait:
--Espère un brin... espère un brin... j' verrons c'qu'arrivera... ça crèvera comme un sac à grain...
Et elle s'en allait furieuse, sous les rires des buveurs.
Toine, en effet, était surprenant à voir, tant il était devenu épais et gros, rouge et soufflant. C'était un de ces êtres énormes sur qui la mort semble s'amuser, avec des ruses, des gaietés et des perfidies bouffonnes, rendant irrésistiblement comique son travail lent de destruction. Au lieu de se montrer comme elle fait chez les autres, la gueuse, de se montrer dans les cheveux blancs, dans la maigreur, dans les rides, dans l'affaissement croissant qui fait dire avec un frisson: «Bigre! comme il a changé!» elle prenait plaisir à l'engraisser, celui-là, à le faire monstrueux et drôle, à l'enluminer de rouge et de bleu, à le souffler, à lui donner l'apparence d'une santé surhumaine; et les déformations qu'elle inflige à tous les êtres devenaient chez lui risibles, cocasses, divertissantes, au lieu d'être sinistres et pitoyables.
--Espère un brin, espère un brin, répétait la mère Toine, j' verrons ce qu'arrivera.
II
Il arriva que Toine eut une attaque et tomba paralysé. On coucha ce colosse dans la petite chambre derrière la cloison du café, afin qu'il pût entendre ce qu'on disait à côté, et causer avec les amis, car sa tête était demeurée libre, tandis que son corps, un corps énorme, impossible à remuer, à soulever, restait frappé d'immobilité. On espérait, dans les premiers temps, que ses grosses jambes reprendraient quelque énergie, mais cet espoir disparut bientôt, et Toine-ma-Fine passa ses jours et ses nuits dans son lit qu'on ne retapait qu'une fois par semaine, avec le secours de quatre voisins qui enlevaient le cabaretier par les quatre membres pendant qu'on retournait sa paillasse.
Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaieté différente, plus timide, plus humble, avec des craintes de petit enfant devant sa femme qui piaillait toute la journée:
--Le v'la, le gros sapas, le v'la, le propre à rien, le faigniant, ce gros soulot! C'est du propre, c'est du propre!
Il ne répondait plus. Il clignait seulement de l'œil derrière le dos de la vieille et il se retournait sur sa couche, seul mouvement qui lui demeurât possible. Il appelait cet exercice faire un «va-t-au nord», ou un «va-t-au sud».
Sa grande distraction maintenant c'était d'écouter les conversations du café, et de dialoguer à travers le mur quand il reconnaissait les voix des amis, il criait:
--Hé, mon gendre, c'est té Célestin?
Et Célestin Maloisel répondait:
--C'est mé, pé Toine. C'est-il que tu regalopes, gros lapin?
Toine-ma-Fine prononçait:
--Pour galoper, point encore. Mais je n'ai point maigri, l' coffre est bon.
Bientôt il fit venir les plus intimes dans sa chambre et on lui tenait compagnie, bien qu'il se désolât de voir qu'on buvait sans lui. Il répétait:
--C'est ça qui me fait deuil, mon gendre, de n' pu goûter d' ma Fine, nom d'un nom. L' reste, j' men gargarise, mais de ne point bé mé ça fait deuil.
Et la tête de chat-huant de la mère Toine apparaissait dans la fenêtre. Elle criait:
--Guêtez-le, guêtez-le, à c't'heure ce gros faigniant, qu'y faut nourrir, qu'i faut laver, qu'i faut nettoyer comme un porc.
Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes rouges sautait parfois sur la fenêtre, regardait d'un œil rond et curieux dans la chambre, puis poussait son cri sonore. Et parfois aussi, une ou deux poules volaient jusqu'au pied du lit, cherchant des miettes sur le sol.
Les amis de Toine-ma-Fine désertèrent bientôt la salle du café, pour venir, chaque après-midi, faire la causette autour du lit du gros homme. Tout couché qu'il était, ce farceur de Toine, il les amusait encore. Il aurait fait rire le diable, ce malin-là. Ils étaient trois qui reparaissaient tous les jours: Célestin Maloisel, un grand maigre, un peu tordu comme un tronc de pommier, Prosper Horslaville, un petit sec avec un nez de furet, malicieux, fûté comme un renard, et Césaire Paumelle, qui ne parlait jamais, mais qui s'amusait tout de même.
On apportait une planche de la cour, on la posait au bord du lit et on jouait aux dominos pardi, et on faisait de rudes parties, depuis deux heures jusqu'à six.
Mais la mère Toine devint bientôt insupportable. Elle ne pouvait point tolérer que son gros faigniant d'homme continuât à se distraire, en jouant aux dominos dans son lit; et chaque fois qu'elle voyait une partie commencée, elle s'élançait avec fureur, culbutait la planche, saisissait le jeu, le rapportait dans le café et déclarait que c'était assez de nourrir ce gros suiffeux à ne rien faire sans le voir encore se divertir comme pour narguer le pauvre monde qui travaillait toute la journée.
Célestin Maloisel et Césaire Paumelle courbaient la tête, mais Prosper Horslaville excitait la vieille, s'amusait de ses colères.
La voyant un jour plus exaspérée que de coutume, il lui dit:
--Hé! la mé, savez-vous c' que j' f'rais, mé, si j'étais de vous?
Elle attendit qu'il s'expliquât, fixant sur lui son œil de chouette.
Il reprit:
--Il est chaud comme un four, vot' homme, qui n' sort point d' son lit. Eh ben, mé, j' li f'rais couver des œufs.
Elle demeura stupéfaite, pensant qu'on se moquait d'elle, considérant la figure mince et rusée du paysan qui continua:
--J'y en mettrais cinq sous un bras, cinq sous l'autre, l' même jour que je donnerais la couvée à une poule. Ça naîtrait d' même. Quand ils seraient éclos j' porterais à vot' poule les poussins de vot' homme pour qu'a les élève. Ça vous en f'rait d' la volaille, la mé!
La vieille interdite demanda:
--Ça se peut-il?
L'homme reprit:
--Si ça s' peut? Pourqué que ça n' se pourrait point? Pisqu'on fait ben couver d's œufs dans une boîte chaude, on peut ben en mett' couver dans un lit.
Elle fut frappée par ce raisonnement et s'en alla, songeuse et calmée.
Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine avec son tablier plein d'œufs. Et elle dit:
--J' viens d' mett' la jaune au nid avec dix œufs. En v'la dix pour té. Tâche de n' point les casser.
Toine éperdu, demanda:
--Qué que tu veux?
Elle répondit:
--J' veux qu' tu les couves, propre à rien.
Il rit d'abord; puis, comme elle insistait, il se fâcha, il résista, il refusa résolument de laisser mettre sous ses gros bras cette graine de volaille que sa chaleur ferait éclore.
Mais la vieille, furieuse, déclara:
--Tu n'auras point d' fricot tant que tu n' les prendras point. J' verrons ben c' qu'arrivera.
Toine, inquiet, ne répondit rien.
Quand il entendit sonner midi, il appela:
--Hé! la mé, la soupe est-il cuite?
La vieille cria de sa cuisine:
--Y a point de soupe pour té, gros faigniant.
Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il pria, supplia, jura, fit des «va-t-au nord» et des «va-t-au sud» désespérés, tapa la muraille à coups de poing, mais il dut se résigner à laisser introduire dans sa couche cinq œufs contre son flanc gauche. Après quoi il eut sa soupe. Quand ses amis arrivèrent, ils le crurent tout à fait mal, tant il paraissait drôle et gêné.
Puis on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait n'y prendre aucun plaisir et n'avançait la main qu'avec des lenteurs et des précautions infinies.
--T'as donc l' bras noué, demandait Horslaville.
Toine répondit:
--J'ai quasiment t'une lourdeur dans l'épaule.
Soudain, on entendit entrer dans le café. Les joueurs se turent.
C'était le maire avec l'adjoint. Ils demandèrent deux verres de Fine et se mirent à causer des affaires du pays. Comme ils parlaient à voix basse, Toine Brûlot voulut coller son oreille contre le mur, et, oubliant ses œufs, il fit un brusque «va-t-au nord» qui le coucha sur une omelette.
Au juron qu'il poussa, la mère Toine accourut, et devinant le désastre, le découvrit d'une secousse. Elle demeura d'abord immobile, indignée, trop suffoquée pour parler devant le cataplasme jaune collé sur le flanc de son homme.
Puis, frémissant de fureur, elle se rua sur le paralytique et se mit à lui taper de grands coups sur le ventre, comme lorsqu'elle lavait son linge au bord de la mare. Ses mains tombaient l'une après l'autre avec un bruit sourd, rapides comme les pattes d'un lapin qui bat du tambour.
Les trois amis de Toine riaient à suffoquer, toussant, éternuant, poussant des cris, et le gros homme effaré parait les attaques de sa femme avec prudence, pour ne point casser encore les cinq œufs qu'il avait de l'autre côté.
III
Toine fut vaincu. Il dut couver, il dut renoncer aux parties de domino, renoncer à tout mouvement, car la vieille le privait de nourriture avec férocité chaque fois qu'il cassait un œuf.
Il demeurait sur le dos, l'œil au plafond, immobile, les bras soulevés comme des ailes, échauffant contre lui les germes de volailles enfermés dans les coques blanches.
Il ne parlait plus qu'à voix basse comme s'il eût craint le bruit autant que le mouvement, et il s'inquiétait de la couveuse jaune qui accomplissait dans le poulailler la même besogne que lui.
Il demandait à sa femme:
--La jaune a-t-elle mangé anuit?
Et la vieille allait de ses poules à son homme et de son homme à ses poules, obsédée, possédée par la préoccupation des petits poulets qui mûrissaient dans le lit et dans le nid.
Les gens du pays qui savaient l'histoire s'en venaient, curieux et sérieux, prendre des nouvelles de Toine. Ils entraient à pas légers comme on entre chez les malades et demandaient avec intérêt:
--Eh bien! ça va-t-il?
Toine répondait:
--Pour aller, ça va, mais j'ai maujeure tant que ça m'échauffe. J'ai des fremis qui me galopent sur la peau.
Or, un matin, sa femme entra très émue et déclara:
--La jaune en a sept. Y avait trois œufs de mauvais.
Toine sentit battre son cœur.--Combien en aurait-il, lui?
Il demanda:
--Ce sera tantôt?--avec une angoisse de femme qui va devenir mère.
La vieille répondit d'un air furieux, torturée par la crainte d'un insuccès:
--Faut croire!
Ils attendirent. Les amis prévenus que les temps étaient proches arrivèrent bientôt inquiets eux-mêmes.
On en jasait dans les maisons. On allait s'informer aux portes voisines.
Vers trois heures, Toine s'assoupit. Il dormait maintenant la moitié des jours. Il fut réveillé soudain par un chatouillement inusité sous le bras droit. Il y porta aussitôt la main gauche et saisit une bête couverte de duvet jaune, qui remuait dans ses doigts.
Son émotion fut telle, qu'il se mit à pousser des cris, et il lâcha le poussin qui courut sur sa poitrine. Le café était plein de monde. Les buveurs se précipitèrent, envahirent la chambre, firent cercle comme autour d'un saltimbanque, et la vieille étant arrivée cueillit avec précaution la bestiole blottie sous la barbe de son mari.
Personne ne parlait plus. C'était par un jour chaud d'avril. On entendait par la fenêtre ouverte glousser la poule jaune appelant ses nouveau-nés.
Toine, qui suait d'émotion, d'angoisse, d'inquiétude, murmura:
--J'en ai encore un sous le bras gauche, à c't'heure.
Sa femme plongea dans le lit sa grande main maigre, et ramena un second poussin, avec des mouvements soigneux de sage-femme.
Les voisins voulurent le voir. On se le repassa, en le considérant attentivement comme s'il eût été un phénomène.
Pendant vingt minutes, il n'en naquit pas, puis quatre sortirent en même temps de leurs coquilles.
Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et Toine sourit, content de son succès, commençant à s'enorgueillir de cette paternité singulière. On n'en avait pas souvent vu comme lui, tout de même! C'était un drôle d'homme, vraiment!
Il déclara:
--Ça fait six. Nom de nom qué baptême!
Et un grand rire s'éleva dans le public. D'autres personnes emplissaient le café. D'autres encore attendaient devant la porte.
On se demandait:
--Combien qu'i en a?
--Y en a six.
La mère Toine portait à la poule cette famille nouvelle, et la poule gloussait éperdument, hérissait ses plumes, ouvrait les ailes toutes grandes pour abriter la troupe grossissante de ses petits.
--En v'là encore un! cria Toine.
Il s'était trompé, il y en avait trois! Ce fut un triomphe! Le dernier creva son enveloppe à sept heures du soir. Tous les œufs étaient bons! Et Toine, affolé de joie, délivré, glorieux, baisa sur le dos le frêle animal, faillit l'étouffer avec ses lèvres. Il voulut le garder dans son lit, celui-là, jusqu'au lendemain, saisi par une tendresse de mère pour cet être si petiot qu'il avait donné à la vie; mais la vieille l'emporta comme les autres sans écouter les supplications de son homme.
Les assistants, ravis, s'en allèrent en devisant de l'événement, et Horslaville, resté le dernier, demanda:
--Dis donc, pé Toine, tu m'invites à fricasser l' premier, pas vrai?
A cette idée de fricassée, le visage de Toine s'illumina, et le gros homme répondit:
--Pour sûr que je t'invite, mon gendre.
Toine a paru dans le Gil-Blas du mardi 6 janvier 1885, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
L'AMI PATIENCE.
SAIS-TU ce qu'est devenu Leremy?
--Il est capitaine au 6e dragons.
--Et Pinson?
--Sous-préfet.
--Et Racollet?
--Mort.
Nous cherchions d'autres noms qui nous rappelaient des figures jeunes coiffées du képi à galons d'or. Nous avions retrouvé plus tard quelques-uns de ces camarades barbus, chauves, mariés, pères de plusieurs enfants, et ces rencontres avec ces changements nous avaient donné des frissons désagréables, nous montrant comme la vie est courte, comme tout passe, comme tout change.
Mon ami demanda:
--Et Patience, le gros Patience?
Je poussai une sorte de hurlement:
--Oh! quant à celui-là, écoute un peu. J'étais, voici quatre ou cinq ans, en tournée d'inspection à Limoges, attendant l'heure du dîner. Assis devant le grand café de la place du Théâtre, je m'ennuyais ferme. Les commerçants s'en venaient, à deux, trois ou quatre, prendre l'absinthe ou le vermout, parlaient tout haut de leurs affaires et de celles des autres, riaient violemment ou baissaient le ton pour se communiquer des choses importantes et délicates.
Je me disais: «Que vais-je faire après dîner.» Et je songeais à la longue soirée dans cette ville de province, à la promenade lente et sinistre à travers les rues inconnues, à la tristesse accablante qui se dégage, pour le voyageur solitaire, de ces gens qui passent et qui vous sont étrangers en tout, par tout, par la forme du veston provincial, du chapeau et de la culotte, par les habitudes et l'accent local, tristesse pénétrante venue aussi des maisons, des boutiques, des voitures aux formes singulières, des bruits ordinaires auxquels on n'est point accoutumé, tristesse harcelante qui vous fait presser peu à peu le pas comme si on était perdu dans un pays dangereux qui vous oppresse, vous fait désirer l'hôtel, le hideux hôtel dont la chambre a conservé mille odeurs suspectes, dont le lit fait hésiter, dont la cuvette garde un cheveu collé dans la poussière du fond.
Je songeais à tout cela en regardant allumer le gaz, sentant ma détresse d'isolé accrue par la tombée des ombres. Que vais-je faire après dîner? J'étais seul, tout seul, perdu lamentablement.
Un gros homme vint s'asseoir à la table voisine, et il commanda d'une voix formidable:
--Garçon, mon bitter!
Le mon sonna dans la phrase comme un coup de canon. Je compris aussitôt que tout était à lui, bien à lui, dans l'existence, et pas à un autre, qu'il avait son caractère, nom d'un nom, son appétit, son pantalon, son n'importe quoi d'une façon propre, absolue, plus complète que n'importe qui. Puis il regarda autour de lui d'un air satisfait. On lui apporta son bitter, et il appela:
--Mon journal!
Je me demandais: «Quel peut bien être son journal?» Le titre, certes, allait me révéler son opinion, ses théories, ses principes, ses marottes, ses naïvetés.
Le garçon apporta «_le Temps_». Je fus surpris. Pourquoi le Temps, journal grave, gris, doctrinaire, pondéré. Je pensai:
--C'est donc un homme sage, de mœurs sérieuses, d'habitudes régulières, un bon bourgeois, enfin.
Il posa sur son nez des lunettes d'or, se renversa et, avant de commencer à lire, il jeta de nouveau un regard circulaire. Il m'aperçut et se mit aussitôt à me considérer d'une façon insistante et gênante. J'allais même lui demander la raison de cette attention, quand il me cria de sa place:
--Nom d'une pipe, c'est bien Gontran Lardois.
Je répondis:
--Oui, monsieur, vous ne vous trompez pas.
Alors il se leva brusquement, et s'en vint, les mains tendues:
--Ah! mon vieux, comment vas-tu?
Je demeurais fort gêné, ne le reconnaissant pas du tout. Je balbutiai:
--Mais... très bien... et... vous?
Il se mit à rire:
--Je parie que tu ne me reconnais pas?
--Non, pas tout à fait... Il me semble... cependant.
Il me tapa sur l'épaule:
--Allons, pas de blague. Je suis Patience, Robert Patience, ton copain, ton camarade.
Je le reconnus. Oui, Robert Patience, mon camarade de collège. C'était cela. Je serrai la main qu'il me tendait:
--Et toi, tu vas bien?
--Moi, comme un charme.
Son sourire chantait le triomphe.
Il demanda:
--Qu'est-ce que tu viens faire ici?
J'expliquai que j'étais inspecteur des finances en tournée.
Il reprit, montrant ma décoration:
--Alors, tu as réussi?
Je répondis:
--Oui, pas mal, et toi?
--Oh! moi, très bien!
--Qu'est-ce que tu fais?
--Je suis dans les affaires.
--Tu gagnes de l'argent?
--Beaucoup, je suis très riche. Mais, viens donc me demander à déjeuner, demain matin, midi, 17, rue du Coq-qui-Chante; tu verras mon installation.
Il parut hésiter une seconde, puis reprit:
--Tu es toujours le bon zig d'autrefois?
--Mais... je l'espère!
--Pas marié, n'est-ce pas?
--Non.
--Tant mieux. Et tu aimes toujours la joie et les pommes de terre?
Je commençais à le trouver déplorablement commun. Je répondis néanmoins:
--Mais oui.
--Et les belles filles?
--Quant à ça, oui.
Il se mit à rire d'un bon rire satisfait:
--Tant mieux, tant mieux. Te rappelles-tu notre première farce à Bordeaux, quand nous avons été souper à l'estaminet Roupie. Hein, quelle noce?
Je me rappelais, en effet, cette noce; et ce souvenir m'égaya. D'autres faits me revinrent à la mémoire, d'autres encore, nous disions:
--Dis donc, et cette fois où nous avons enfermé le pion dans la cave du père Latoque?
Et il riait, tapait du poing sur la table, reprenait:
--Oui... oui... oui..., et te rappelles-tu la gueule du professeur de géographie, M. Marin, quand nous avons fait partir un pétard dans la mappemonde au moment où il pérorait sur les principaux volcans du globe.
Mais, brusquement, je lui demandai:
--Et toi, es-tu marié?
Il cria:
--Depuis dix ans, mon cher, et j'ai quatre enfants, des mioches étonnants. Mais tu les verras avec la mère.
Nous parlions fort; les voisins se retournaient pour nous considérer avec étonnement.
Tout à coup, mon ami regarda l'heure à sa montre, un chronomètre gros comme une citrouille, et il cria:
--Tonnerre, c'est embêtant, mais il faut que je te quitte; le soir, je ne suis pas libre.
Il se leva, me prit les deux mains, les secoua comme s'il voulait m'arracher les bras et prononça:
--A demain, midi, c'est entendu!
--C'est entendu.
Je passai la matinée à travailler chez le trésorier-payeur général. Il voulait me retenir à déjeuner, mais j'annonçai que j'avais rendez-vous chez un ami. Devant sortir, il m'accompagna.
Je lui demandai:
--Savez-vous où est la rue du Coq-qui-Chante?
Il répondit:
--Oui, c'est à cinq minutes d'ici. Comme je n'ai rien à faire, je vais vous conduire.
Et nous nous mîmes en route.
J'atteignis bientôt la rue cherchée. Elle était grande, assez belle, sur la limite de la ville et des champs. Je regardais les maisons et j'aperçus le 17. C'était une sorte d'hôtel avec un jardin derrière. La façade ornée de fresques à la mode italienne me parut de mauvais goût. On voyait des déesses penchant des urnes, d'autres dont un nuage cachait les beautés secrètes. Deux amours de pierre tenaient le numéro.
Je dis au trésorier-payeur général:
--C'est ici que je vais.
Et je tendis la main pour le quitter. Il fit un geste brusque et singulier, mais ne dit rien et serra la main que je lui présentais.
Je sonnai. Une bonne apparut. Je demandai:
--Monsieur Patience, s'il vous plaît.
Elle répondit:
--C'est ici, monsieur... C'est à lui-même que vous désirez parler?
--Mais, oui.
Le vestibule était également orné de peintures dues au pinceau de quelque artiste du lieu. Des Paul et des Virginie s'embrassaient sous des palmiers noyés dans une lumière rose. Une lanterne orientale et hideuse pendait au plafond. Plusieurs portes étaient masquées par des tentures éclatantes.
Mais ce qui me frappait surtout, c'était l'odeur. Une odeur écœurante et parfumée, rappelant la poudre de riz et la moisissure des caves. Une odeur indéfinissable dans une atmosphère lourde, accablante comme celle des étuves où l'on pétrit des corps humains. Je montai, derrière la bonne, un escalier de marbre que couvrait un tapis de genre oriental, et on m'introduisit dans un somptueux salon.
Resté seul, je regardai autour de moi.
La pièce était richement meublée, mais avec une prétention de parvenu polisson. Des gravures du siècle dernier, assez belles d'ailleurs, représentaient des femmes à haute coiffure poudrée, à moitié nues, surprises par des messieurs galants en des postures intéressantes. Une autre dame couchée en un grand lit ravagé batifolait du pied avec un petit chien noyé dans les draps; une autre résistait avec complaisance à son amant dont la main fuyait sous les jupes. Un dessin montrait quatre pieds dont les corps se devinaient cachés derrière un rideau. La vaste pièce, entourée de divans moelleux, était tout entière imprégnée de cette odeur énervante et fade qui m'avait déjà saisi. Quelque chose de suspect se dégageait des murs, des étoffes, du luxe exagéré, de tout.
Je m'approchai de la fenêtre pour regarder le jardin dont j'apercevais les arbres. Il était fort grand, ombragé, superbe. Un large chemin contournait un gazon où s'égrenait dans l'air un jet d'eau, entrait sous des massifs, en ressortait plus loin. Et tout à coup, là-bas, tout au fond, entre deux taillis d'arbustes, trois femmes apparurent. Elles marchaient lentement, se tenant par le bras, vêtues de longs peignoirs blancs ennuagés de dentelles. Deux étaient blondes, et l'autre brune. Elles rentrèrent aussitôt sous les arbres. Je demeurai saisi, ravi, devant cette courte et charmante apparition qui fit surgir en moi tout un monde poétique. Elles s'étaient montrées à peine, dans le jour qu'il fallait, dans ce cadre de feuilles, dans ce fond de parc secret et délicieux. J'avais revu, d'un seul coup, les belles dames de l'autre siècle errant sous les charmilles, ces belles dames dont les gravures galantes des murs rappelaient les légères amours. Et je pensais au temps heureux, fleuri, spirituel et tendre où les mœurs étaient si douces et les lèvres si faciles...
Une grosse voix me fit bondir sur place. Patience était entré, et, radieux, me tendit les mains.
Il me regarda au fond des yeux de l'air sournois qu'on prend pour les confidences amoureuses, et, d'un geste large et circulaire, d'un geste de Napoléon, il me montra son salon somptueux, son parc, les trois femmes qui repassaient au fond, puis, d'une voix triomphante où chantait l'orgueil:
--Et dire que j'ai commencé avec rien... ma femme et ma belle-sœur.
L'Ami Patience a paru dans le Gaulois du mardi 4 septembre 1883, sous le titre de L'Ami et signé: MAUFRIGNEUSE.
LA DOT.
PERSONNE ne s'étonna du mariage de maître Simon Lebrument avec Mlle Jeanne Cordier. Maître Lebrument venait d'acheter l'étude de notaire de maître Papillon; il fallait, bien entendu, de l'argent pour la payer; et Mlle Jeanne Cordier avait trois cent mille francs liquides, en billets de banque et en titres au porteur.
Maître Lebrument était un beau garçon, qui avait du chic, un chic notaire, un chic province, mais enfin du chic, ce qui était rare à Boutigny-le-Rebours.
Mlle Cordier avait de la grâce et de la fraîcheur, de la grâce un peu gauche et de la fraîcheur un peu fagotée; mais c'était, en somme, une belle fille, désirable et fêtable.
La cérémonie d'épousailles mit tout Boutigny sens dessus dessous.
On admira fort les mariés, qui rentrèrent cacher leur bonheur au domicile conjugal, ayant résolu de faire tout simplement un petit voyage à Paris après quelques jours de tête-à-tête.
Il fut charmant ce tête-à-tête, maître Lebrument ayant su apporter dans ses premiers rapports avec sa femme une adresse, une délicatesse et un à-propos remarquables. Il avait pris pour devise: «Tout vient à point à qui sait attendre.» Il sut être en même temps patient et énergique. Le succès fut rapide et complet.
Au bout de quatre jours, Mme Lebrument adorait son mari. Elle ne pouvait plus se passer:, de lui, il fallait qu'elle l'eût tout le jour près d'elle pour le caresser, l'embrasser, lui tripoter les mains, la barbe, le nez, etc. Elle s'asseyait sur ses genoux, et, le prenant par les oreilles, elle disait: «Ouvre la bouche et ferme les yeux.» Il ouvrait la bouche avec confiance, fermait les yeux à moitié, et il recevait un bon baiser bien tendre, bien long, qui lui faisait passer de grands frissons dans le dos. Et à son tour il n'avait pas assez de caresses, pas assez de lèvres, pas assez de mains, pas assez de toute sa personne pour fêter sa femme du matin au soir et du soir au matin.
Une fois la première semaine écoulée, il dit à sa jeune compagne:
--Si tu veux, nous partirons pour Paris mardi prochain. Nous ferons comme les amoureux qui ne sont pas mariés, nous irons dans les restaurants, au théâtre, dans les cafés-concerts, partout, partout.
Elle sautait de joie.
--Oh! oui, oh! oui, allons-y le plus tôt possible.
Il reprit:
--Et puis, comme il ne faut rien oublier, préviens ton père de tenir ta dot toute prête; je l'emporterai avec nous et je payerai par la même occasion maître Papillon.
Elle prononça:
--Je le lui dirai demain matin.
Et il la saisit dans ses bras pour recommencer ce petit jeu de tendresse qu'elle aimait tant, depuis huit jours.
Le mardi suivant, le beau-père et la belle-mère accompagnèrent à la gare leur fille et leur gendre qui partaient pour la capitale.
Le beau-père disait:
--Je vous jure que c'est imprudent d'emporter tant d'argent dans votre portefeuille. Et le jeune notaire souriait.
--Ne vous inquiétez de rien, beau-papa, j'ai l'habitude de ces choses-là. Vous comprenez que, dans ma profession, il m'arrive quelquefois d'avoir près d'un million sur moi. De cette façon, au moins, nous évitons un tas de formalités et un tas de retards. Ne vous inquiétez de rien.
L'employé criait:
--Les voyageurs pour Paris en voiture!
Ils se précipitèrent dans un wagon où se trouvaient deux vieilles dames.
Lebrument murmura à l'oreille de sa femme:
--C'est ennuyeux, je ne pourrai pas fumer.
Elle répondit tout bas:
--Moi aussi, ça m'ennuie bien, mais ça n'est pas à cause de ton cigare.
Le train siffla et partit. Le trajet dura une heure, pendant laquelle ils ne dirent pas grand'chose, car les deux vieilles femmes ne dormaient point.
Dès qu'ils furent dans la cour de la gare Saint-Lazare, maître Lebrument dit à sa femme:
--Si tu veux, ma chérie, nous allons d'abord déjeuner au boulevard, puis nous reviendrons tranquillement chercher notre malle pour la porter à l'hôtel.
Elle y consentit tout de suite:
--Oh oui, allons déjeuner au restaurant. Est-ce loin?
Il reprit:
--Oui, un peu loin, mais nous allons prendre l'omnibus.
Elle s'étonna:
--Pourquoi ne prenons-nous pas un fiacre?
Il se mit à la gronder en souriant:
--C'est comme ça que tu es économe, un fiacre pour cinq minutes de route, six sous par minute, tu ne te priverais de rien.
--C'est vrai, dit-elle, un peu confuse.
Un gros omnibus passait, au trot des trois chevaux. Lebrument cria:
--Conducteur! eh! conducteur!
La lourde voiture s'arrêta. Et le jeune notaire, poussant sa femme, lui dit, très vite:
--Monte dans l'intérieur, moi je grimpe dessus pour fumer au moins une cigarette avant mon déjeuner.
Elle n'eut pas le temps de répondre; le conducteur, qui l'avait saisie par le bras pour l'aider à escalader le marchepied, la précipita dans sa voiture, et elle tomba, effarée, sur une banquette, regardant avec stupeur, par la vitre de derrière, les pieds de son mari qui grimpait sur l'impériale.
Et elle demeura immobile entre un gros monsieur qui sentait la pipe et une vieille femme qui sentait le chien.
Tous les autres voyageurs, alignés et muets,--un garçon épicier, une ouvrière, un sergent d'infanterie, un monsieur à lunettes d'or coiffé d'un chapeau de soie aux bords énormes et relevés comme des gouttières, deux dames à l'air important et grincheux, qui semblaient dire par leur attitude:--Nous sommes ici, mais nous valons mieux que ça,--deux bonnes sœurs, une fille en cheveux et un croque-mort,--avaient l'air d'une collection de caricatures, d'un musée des grotesques, d'une série de charges de la face humaine, semblables à ces rangées de pantins comiques qu'on abat, dans les foires, avec des balles.
Les cahots de la voiture ballottaient un peu leurs têtes, les secouaient, faisaient trembloter la peau flasque des joues; et, la trépidation des roues les abrutissant, ils semblaient idiots et endormis.
La jeune femme demeurait inerte:
--Pourquoi n'est-il pas venu avec moi? se disait-elle. Une tristesse vague l'oppressait. Il aurait bien pu, vraiment, se priver de cette cigarette.
Les bonnes sœurs firent signe d'arrêter, puis elles sortirent l'une devant l'autre, répandant une odeur fade de vieille jupe.
On repartit, puis on s'arrêta de nouveau. Et une cuisinière monta, rouge, essoufflée. Elle s'assit et posa sur ses genoux son panier aux provisions. Une forte senteur d'eau de vaisselle se répandit dans l'omnibus.
--C'est plus loin que je n'aurais cru, pensait Jeanne.
Le croque-mort s'en alla et fut remplacé par un cocher qui fleurait l'écurie. La fille en cheveux eut pour successeur un commissionnaire dont les pieds exhalaient le parfum de ses courses.
La notairesse se sentait mal à l'aise, écœurée, prête à pleurer sans savoir pourquoi.
D'autres personnes descendirent, d'autres montèrent. L'omnibus allait toujours par les interminables rues, s'arrêtait aux stations, se remettait en route.
--Comme c'est loin! se disait Jeanne. Pourvu qu'il n'ait pas eu une distraction, qu'il ne soit pas endormi! Il s'est bien fatigué depuis quelques jours.
Peu à peu tous les voyageurs s'en allaient. Elle resta seule, toute seule. Le conducteur cria:
--Vaugirard!
Comme elle ne bougeait point, il répéta:
--Vaugirard!
Elle le regarda, comprenant que ce mot s'adressait à elle, puisqu'elle n'avait plus de voisins. L'homme dit, pour la troisième fois:
--Vaugirard!
Alors elle demanda:
--Où sommes-nous?
Il répondit d'un ton bourru:
--Nous sommes à Vaugirard, parbleu, voilà vingt fois que je le crie.
--Est-ce loin du boulevard? dit-elle.
--Quel boulevard?
--Mais le boulevard des Italiens.
--Il y a beau temps qu'il est passé!
--Ah! Voulez-vous bien prévenir mon mari?
--Votre mari? Où ça?
--Mais sur l'impériale.
--Sur l'impériale! v'la longtemps qu'il n'y a plus personne.
Elle eut un geste de terreur.
--Comment ça? Ce n'est pas possible. Il est monté avec moi. Regardez-bien; il doit y être!
Le conducteur devenait grossier:
--Allons, la p'tite, assez causé, un homme de perdu, dix de retrouvés. Décanillez, c'est fini. Vous en trouverez un autre dans la rue.
Des larmes lui montaient aux yeux, elle insista:
--Mais, monsieur, vous vous trompez, je vous assure que vous vous trompez. Il avait un gros portefeuille sous le bras.
L'employé se mit à rire:
--Un gros portefeuille. Ah! oui, il est descendu à la Madeleine. C'est égal, il vous a bien lâchée, ah! ah! ah!...
La voiture s'était arrêtée. Elle en sortit, et regarda, malgré elle, d'un mouvement instinctif de l'œil, sur le toit de l'omnibus. Il était totalement désert.
Alors elle se mit à pleurer et tout haut, sans songer qu'on l'écoutait et qu'on la regardait, elle prononça:
--Qu'est-ce que je vais devenir?
L'inspecteur du bureau s'approcha:
--Qu'y a-t-il?
Le conducteur répondit d'un ton goguenard:
--C'est une dame que son époux a lâchée en route.
L'autre reprit:
--Bon, ce n'est rien, occupez-vous de votre service.
Et il tourna les talons.
Alors, elle se mit à marcher devant elle, trop effarée, trop affolée pour comprendre même ce qui lui arrivait. Où allait-elle aller? Qu'allait-elle faire? Que lui était-il arrivé à lui? D'où venaient une pareille erreur, un pareil oubli, une pareille méprise, une si incroyable distraction?
Elle avait deux francs dans sa poche. A qui s'adresser? Et, tout d'un coup, le souvenir lui vint de son cousin Barral, sous-chef de bureau à la marine.
Elle possédait juste de quoi payer la course du fiacre; elle se fit conduire chez lui. Et elle le rencontra comme il partait pour son ministère. Il portait, ainsi que Lebrument, un gros portefeuille sous le bras.
Elle s'élança de sa voiture.
--Henry! cria-t-elle.
Il s'arrêta stupéfait:
--Jeanne?... ici?... toute seule?... Que faites-vous, d'où venez-vous?
Elle balbutia, les yeux pleins de larmes.
--Mon mari s'est perdu tout à l'heure.
--Perdu, où ça?
--Sur un omnibus.
--Sur un omnibus?... Oh!...
Et elle lui conta en pleurant son aventure.
Il l'écoutait, réfléchissant. Il demanda:
--Ce matin, il avait la tête bien calme?
--Oui.
--Bon. Avait-il beaucoup d'argent sur lui?
--Oui, il portait ma dot.
--Votre dot?... tout entière?
--Tout entière... pour payer son étude tantôt.
--Eh bien, ma chère cousine, votre mari à l'heure qu'il est, doit filer sur la Belgique.
Elle ne comprenait pas encore. Elle bégayait.
--... Mon mari... vous dites?...
--Je dis qu'il a raflé votre... votre capital... et voilà tout.
Elle restait debout, suffoquée, murmurant:
--Alors c'est... c'est... c'est un misérable!...
Puis, défaillant d'émotion, elle tomba sur le gilet de son cousin, en sanglotant.
Comme on s'arrêtait pour les regarder, il la poussa, tout doucement, sous l'entrée de sa maison, et, la soutenant par la taille, il lui fit monter son escalier, et comme sa bonne interdite ouvrait la porte, il commanda:
--Sophie, courez au restaurant chercher un déjeuner pour deux personnes. Je n'irai pas au ministère aujourd'hui.
La Dot a paru dans le Gil-Blas du mardi 9 septembre 1884.
L'HOMME-FILLE.
COMBIEN de fois entendons-nous dire: «Il est charmant cet homme, mais c'est une fille, une vraie fille.»
On veut parler de l'homme-fille, la peste de notre pays.
Car nous sommes tous, en France, des hommes-filles, c'est-à-dire changeants, fantasques, innocemment perfides, sans suite dans les convictions ni dans la volonté, violents et faibles comme des femmes.
Mais le plus irritant des hommes-filles, est assurément le Parisien et le boulevardier, dont les apparences d'intelligence sont plus marquées et qui assemble en lui, exagérés par son tempérament d'homme, toutes les séductions et tous les défauts des charmantes drôlesses.
Notre Chambre des députés est peuplée d'hommes-filles. Ils y forment le grand parti des opportunistes aimables qu'on pourrait appeler «les charmeurs». Ce sont ceux qui gouvernent avec des paroles douces et des promesses trompeuses, qui savent serrer les mains de façon à s'attacher les cœurs, dire «mon cher ami» d'une certaine manière délicate aux gens qu'ils connaissent le moins, changer d'opinion sans même s'en douter, s'exalter pour toute idée nouvelle, être sincères dans leurs croyances de girouettes, se laisser tromper comme ils trompent eux-mêmes, ne plus se souvenir le lendemain de ce qu'ils affirmaient la veille.
Les journaux sont pleins d'hommes-filles. C'est peut-être là qu'on en trouve le plus, mais c'est là aussi qu'ils sont le plus nécessaires. Il faut excepter quelques organes comme les Débats ou la Gazette de France.
Certes, tout bon journaliste doit être un peu fille, c'est-à-dire aux ordres du public, souple à suivre inconsciemment les nuances de l'opinion courante, ondoyant et divers, sceptique et crédule, méchant et dévoué, blagueur et Prudhomme, enthousiaste et ironique, et toujours convaincu sans croire à rien.
Les étrangers, nos anti-types comme disait Mme Abel, les Anglais tenaces et les lourds Allemands, nous considèrent et nous considéreront jusqu'à la fin des siècles, avec un certain étonnement mêlé de mépris. Ils nous traitent de légers. Ce n'est pas cela, nous sommes des filles. Et voilà pourquoi on nous aime malgré nos défauts, pourquoi on revient à nous malgré le mal qu'on dit de nous; ce sont des querelles d'amour!...
L'homme-fille, tel qu'on le rencontre dans le monde, est si charmant qu'il vous capte en une causerie de cinq minutes. Son sourire semble fait pour vous; on ne peut penser que sa voix n'ait point à votre intention des intonations particulièrement aimables. Quand il vous quitte, on croit le connaître depuis vingt ans. On est tout disposé à lui prêter de l'argent, s'il vous en demande. Il vous a séduit comme une femme.
S'il a pour vous des procédés douteux, on ne peut lui garder rancune, tant il est gentil quand on le revoit! S'excuse-t-il? On a envie de lui demander pardon! Ment-il? On ne peut le croire! Vous berne-t-il indéfiniment par des promesses toujours fausses? On lui sait gré de ses promesses seules autant que s'il avait remué le monde pour vous rendre service.
Quand il admire quelque chose, il s'extasie avec des expressions tellement senties qu'il vous jette à l'âme ses convictions. Il a adoré Victor Hugo qu'il traite aujourd'hui de bédole. Il se serait battu pour Zola qu'il abandonne pour Barbey d'Aurevilly. Et quand il admire, il n'admet point les restrictions; et il vous souffletterait pour un mot; mais quand il se met à mépriser, il ne connaît plus de bornes dans son dédain et n'accepte pas qu'on proteste.
En somme, il ne comprend rien.
Écoutez causer deux filles: «Alors tu es fâchée avec Julia?»--«Je te crois, je lui ai flanqué ma main par la figure.»--«Qu'est-ce qu'elle t'avait fait?»--«Elle avait dit à Pauline que je battais la dèche treize mois sur douze. Et Pauline l'a redit à Gontran. Tu comprends?»--«Vous habitiez ensemble, rue Clauzel?»--«Nous avons habité ensemble voilà quatre ans, rue Bréda; puis, nous nous sommes fâchées pour une paire de bas qu'elle prétendait que j'avais mis--c'était pas vrai--des bas de soie qu'elle avait achetés chez la mère Martin. Alors j'y ai fichu une tripotée. Et elle m'a quittée là-dessus. Je l'ai retrouvée voilà six mois et elle m'avait demandé de venir chez elle, vu qu'elle avait loué une boîte deux fois trop grande.»
On n'entend pas le reste, on passe.
Mais comme on va le dimanche suivant à Saint-Germain, deux jeunes femmes montent dans le même wagon. On en reconnaît une tout de suite, l'ennemie de Julia--L'autre?... C'est Julia!
Et ce sont des mamours, des tendresses, des projets. «Dis donc, Julia.--Écoute, Julia, etc.»
L'homme-fille a des amitiés de cette nature. Pendant trois mois il ne peut quitter son vieux Jacques, son cher Jacques. Il n'y a que Jacques au monde. Lui seul a de l'esprit, du bon sens, du talent. Lui seul est quelqu'un dans Paris. On les rencontre partout ensemble, ils dînent ensemble, vont ensemble par les rues, et chaque soir se reconduisent dix fois de la porte de l'un à la porte de l'autre sans se décider à la séparation.
Trois mois plus tard, si on parle de Jacques.
«En voilà une crapule, une rosse, un gredin. J'ai appris à le connaître, allez.--Et pas même honnête, et mal élevé, etc., etc.»
Encore trois mois après, et ils logent ensemble; mais un matin on apprend qu'ils se sont battus en duel, puis embrassés, en pleurant, sur le terrain.
Ils sont, au demeurant, les meilleurs amis du monde, fâchés à mort la moitié de l'année, se calomniant et se chérissant tour à tour, à profusion, se serrant les mains à se briser les os et prêts à se crever le ventre pour un mot mal entendu.
Car les relations des hommes-filles sont incertaines, leur humeur est à secousses, leur exaltation à surprises, leur tendresse à volte-face, leur enthousiasme à éclipses. Un jour, ils vous chérissent, le lendemain ils vous regardent à peine, parce qu'ils ont, en somme, une nature de filles, un charme de filles, un tempérament de filles; et que tous leurs sentiments ressemblent à l'amour des filles.
Ils traitent leurs amis comme les drôlesses leurs petits chiens.
C'est le petit toutou adoré qu'on embrasse éperdument, qu'on nourrit de sucre, qu'on couche sur l'oreiller du lit, mais qu'on jettera aussitôt par la fenêtre dans un mouvement d'impatience, qu'on fait tourner comme une fronde en le tenant par la queue, qu'on serre dans ses bras à l'étrangler et qu'on plonge, sans raison, dans un seau d'eau froide.
Aussi quel étrange spectacle, que les tendresses d'une vraie fille et d'un homme-fille. Il la bat et elle le griffe, ils s'exècrent, ne peuvent se voir et ne peuvent se quitter accrochés l'un à l'autre par on ne sait quels liens mystérieux du cœur. Elle le trompe et il le sait, sanglote et pardonne. Il accepte le lit que paye un autre et se croit, de bonne foi, irréprochable. Il la méprise et l'adore sans distinguer qu'elle aurait le droit de lui rendre son mépris. Ils souffrent tous deux atrocement l'un par l'autre sans pouvoir se désunir; ils se jettent du matin au soir à la tête des hottées d'injures et de reproches, des accusations abominables, puis énervés à l'excès, vibrants de rage et de haine, ils tombent aux bras l'un de l'autre et s'étreignent éperdument, mêlant leurs bouches frémissantes et leurs âmes de drôlesses.
L'homme-fille est brave et lâche en même temps; il a, plus que tout autre, le sentiment exalté de l'honneur, mais le sens de la simple honnêteté lui manque, et, les circonstances aidant, il aura des défaillances et commettra des infamies dont il ne se rendra nul compte; car il obéit, sans discernement, aux oscillations de sa pensée toujours entraînée.
Tromper un fournisseur lui semblera chose permise et presque ordonnée. Pour lui, ne point payer ses dettes est honorable, à moins qu'elles ne soient de jeu, c'est-à-dire un peu suspectes; il fera des dupes en certaines conditions que la loi du monde admet; s'il se trouve à court d'argent, il empruntera par tous moyens, ne se faisant nul scrupule de jouer quelque peu les prêteurs; mais il tuerait d'un coup d'épée, avec une indignation sincère, l'homme qui le suspecterait seulement de manquer de délicatesse.
L'Homme-fille a paru dans le Gil-Blas du mardi 13 mars 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LA MOUSTACHE.
Château de Solles, lundi 30 juillet 1883.
MA chère Lucie, rien de nouveau. Nous vivons dans le salon en regardant tomber la pluie. On ne peut guère sortir par ces temps affreux; alors nous jouons la comédie. Qu'elles sont bêtes, ô ma chérie, les pièces de salon du répertoire actuel. Tout y est forcé, grossier, lourd. Les plaisanteries portent à la façon des boulets de canon, en cassant tout. Pas d'esprit, pas de naturel, pas de bonne humeur, aucune élégance. Ces hommes de lettres, vraiment, ne savent rien du monde. Ils ignorent tout à fait comment on pense et comment on parle chez nous. Je leur permettrais parfaitement de mépriser nos usages, nos conventions et nos manières, mais je ne leur permets point de ne les pas connaître. Pour être fins ils font des jeux de mots qui seraient bons à dérider une caserne; pour être gais ils nous servent de l'esprit qu'ils ont dû cueillir sur les hauteurs du boulevard extérieur, dans ces brasseries dites d'artistes où on répète, depuis cinquante ans, les mêmes paradoxes d'étudiants.
Enfin nous jouons la comédie. Comme nous ne sommes que deux femmes, mon mari remplit les rôles de soubrette, et pour cela il s'est rasé. Tu ne te figures pas, ma chère Lucie, comme ça le change! Je ne le reconnais plus... ni le jour ni la nuit. S'il ne laissait pas repousser immédiatement sa moustache je crois que je lui deviendrais infidèle, tant il me déplaît ainsi.
Vraiment, un homme sans moustache n'est plus un homme. Je n'aime pas beaucoup la barbe; elle donne presque toujours l'air négligé, mais la moustache, ô la moustache est indispensable à une physionomie virile. Non, jamais tu ne pourrais imaginer comme cette petite brosse de poils sur la lèvre est utile à l'œil et... aux... relations entre époux. Il m'est venu sur cette matière un tas de réflexions que je n'ose guère t'écrire. Je te les dirai volontiers... tout bas. Mais les mots sont si difficiles à trouver pour exprimer certaines choses, et certains d'entre eux, qu'on ne peut guère remplacer, ont sur le papier une si vilaine figure, que je ne peux les tracer. Et puis, le sujet est si difficile, si délicat, si scabreux qu'il faudrait une science infinie pour l'aborder sans danger.
Enfin! tant pis si tu ne me comprends pas. Et puis, ma chère, tâche un peu de lire entre les lignes.
Oui, quand mon mari m'est arrivé rasé, j'ai compris d'abord que je n'aurais jamais de faiblesse pour un cabotin, ni pour un prédicateur, fût-il le père Didon, le plus séduisant de tous! Puis quand je me suis trouvée, plus tard, seule avec lui (mon mari), ce fut bien pis. Oh! ma chère Lucie, ne te laisse jamais embrasser par un homme sans moustaches; ses baisers n'ont aucun goût, aucun, aucun! Cela n'a plus ce charme, ce moelleux et ce... poivre, oui, ce poivre du vrai baiser. La moustache en est le piment.
Figure-toi qu'on t'applique sur la lèvre un parchemin sec... ou humide. Voilà la caresse de l'homme rasé. Elle n'en vaut plus la peine assurément.
D'où vient donc la séduction de la moustache, me diras-tu? Le sais-je? D'abord elle chatouille d'une façon délicieuse. On la sent avant la bouche et elle vous fait passer dans tout le corps, jusqu'au bout des pieds un frisson charmant. C'est elle qui caresse, qui fait frémir et tressaillir la peau, qui donne aux nerfs cette vibration exquise qui fait pousser ce petit «ah!» comme si on avait grand froid.
Et sur le cou! Oui, as-tu jamais senti une moustache sur ton cou? Cela vous grise et vous crispe, vous descend dans le dos, vous court au bout des doigts. On se tort, on secoue ses épaules, ou renverse la tête; on voudrait fuir et rester; c'est adorable et irritant! Mais que c'est bon!
Et puis encore... vraiment, je n'ose plus? Un mari qui vous aime, mais là, tout à fait, sait trouver un tas de petits coins où cacher des baisers, des petits coins dont on ne s'aviserait guère toute seule. Eh bien, sans moustaches, ces baisers-là perdent aussi beaucoup de leur goût, sans compter qu'ils deviennent presque inconvenants! Explique cela comme tu pourras. Quant à moi, voici la raison que j'en ai trouvée. Une lèvre sans moustaches est nue comme un corps sans vêtements; et, il faut toujours des vêtements, très peu si tu veux, mais il en faut!
Le créateur (je n'ose point écrire un autre mot en parlant de ces choses), le créateur a eu soin de voiler ainsi tous les abris de notre chair où devait se cacher l'amour. Une bouche rasée me paraît ressembler à un bois abattu autour de quelque fontaine où l'on allait boire et dormir.
Cela me rappelle une phrase (d'un homme politique) qui me trotte depuis trois mois dans la cervelle. Mon mari, qui suit les journaux, m'a lu, un soir, un bien singulier discours de notre ministre de l'agriculture qui s'appelait alors M. Méline. A-t-il été remplacé par quelque autre? Je l'ignore.
Je n'écoutais pas, mais ce nom, Méline, m'a frappée. Il m'a rappelé, je ne sais trop pourquoi, les scènes de la vie de Bohême. J'ai cru qu'il s'agissait d'une grisette. Voilà comment quelques bribes de ce morceau me sont entrées dans la tête. Donc M. Méline faisait aux habitants d'Amiens, je crois, cette déclaration dont je cherchais jusqu'ici le sens: «Il n'y a pas de patriotisme sans agriculture!» Eh bien, ce sens, je l'ai trouvé tout à l'heure; et je te déclare à mon tour qu'il n'y a pas d'amour sans moustaches. Quand on le dit comme ça, ça semble drôle, n'est-ce pas?
Il n'y a point d'amour sans moustaches!
«Il n'y a point de patriotisme sans agriculture», affirmait M. Méline; et il avait raison, ce ministre, je le pénètre à présent!
A un tout autre point de vue, la moustache est essentielle. Elle détermine la physionomie. Elle vous donne l'air doux, tendre, violent, croquemitaine, bambocheur, entreprenant! L'homme barbu, vraiment barbu, celui qui porte tout son poil (oh! le vilain mot) sur les joues n'a jamais de finesse dans le visage, les traits étant cachés. Et la forme de la mâchoire et du menton dit bien des choses, à qui sait voir.
L'homme à moustaches garde son allure propre et sa finesse en même temps.
Et que d'aspects variés elles ont, ces moustaches! Tantôt elles sont retournées, frisées, coquettes. Celles-là semblent aimer les femmes avant tout!
Tantôt elles sont pointues, aiguës comme des aiguilles, menaçantes. Celles-là préfèrent le vin, les chevaux et les batailles.
Tantôt elles sont énormes, tombantes, effroyables. Ces grosses-là dissimulent généralement un caractère excellent, une bonté qui touche à la faiblesse et une douceur qui confine à la timidité.
Et puis, ce que j'adore d'abord dans la moustache, c'est qu'elle est française, bien française. Elle nous vient de nos pères les Gaulois, et elle est demeurée le signe de notre caractère national enfin.
Elle est hâbleuse, galante et brave. Elle se mouille gentiment au vin et sait rire avec élégance, tandis que les larges mâchoires barbues sont lourdes en tout ce qu'elles font.
Tiens, je me rappelle une chose qui m'a fait pleurer toutes mes larmes, et qui m'a fait aussi, je m'en aperçois à présent, aimer les moustaches sur les lèvres des hommes.
C'était pendant la guerre, chez papa. J'étais jeune fille, alors. Un jour on se battit près du château. J'avais entendu depuis le matin le canon et la fusillade, et le soir un colonel allemand entra chez nous et s'y installa. Puis il partit le lendemain. On vint prévenir père qu'il y avait beaucoup de morts dans les champs. Il les fit ramasser et apporter chez nous pour les enterrer ensemble. On les couchait, tout le long de la grande avenue de sapins, des deux côtés, à mesure qu'on les apportait; et comme ils commençaient à sentir mauvais, on leur jetait de la terre sur le corps en attendant qu'on eut creusé la grande fosse. De la sorte on n'apercevait plus que leurs têtes qui semblaient sortir du sol, jaunes comme lui, avec leurs yeux fermés.
Je voulus les voir; mais quand j'aperçus ces deux grandes lignes de figures affreuses, je crus que j'allais me trouver mal: puis je me mis à les examiner, une à une, cherchant à deviner ce qu'avaient été ces hommes.
Les uniformes étaient ensevelis, cachés sous la terre, et pourtant tout à coup, oui ma chérie, tout à coup je reconnus les Français, à leur moustache!
Quelques-uns s'étaient rasés le jour même du combat, comme s'ils eussent voulu être coquets jusqu'au dernier moment! Leur barbe cependant avait un peu repoussé, car tu sais qu'elle pousse encore après la mort. D'autres semblaient l'avoir de huit jours; mais tous enfin portaient la moustache française, bien distincte, la fière moustache, qui semblait dire: «Ne me confonds pas avec mon ami barbu, petite, je suis un frère.»
Et j'ai pleuré, oh! j'ai pleuré bien plus que si je ne les avais pas reconnus ainsi, ces pauvres morts.
J'ai eu tort de te conter cela. Me voici triste maintenant et incapable de bavarder plus longtemps. Allons, adieu, ma chère Lucie, je t'embrasse de tout mon cœur. Vive la moustache!
JEANNE.
Pour copie conforme:
GUY DE MAUPASSANT.
La Moustache a paru dans le Gil-Blas du 31 juillet 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.