Opening the book…

┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐ │ Note de transcription: │ │ │ │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │ │ corrigées. │ │ │ │ Les mots en italiques sont soulignés. │ └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘

LE

CHAT DE MISÈRE

RÉMY DE GOURMONT

LE
CHAT DE MISÈRE

IDÉES ET IMAGES

PARIS
SOCIÉTÉ DES TRENTE
ALBERT MESSEIN
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1912

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

530 exemplaires numérotés à la presse, dont 10 exemplaires sur Chine, 20 exemplaires sur Japon et 500 exemplaires sur vergé d'Arches.

No 261

LE CHAT DE MISÈRE

L'autre jour, dans un salon qui ouvre de plein pied sur un jardin, on trouva, roulé en boule, un chat, mais quel chat! Un être efflanqué, galeux, si las de la vie qu'il semblait indifférent à tout, sauf à sa sensation du moment, qui était, fait inespéré, d'avoir réussi à avoir chaud par un jour de pluie. Il avait faim aussi, mais n'étant pas de ces chats qui n'ont qu'à se frotter à leur maîtresse pour obtenir des choses qui se lappent ou des choses qui se mangent, il n'y songeait pas. Son étonnement fut visiblement très grand quand il se vit entouré d'un groupe d'humains qui lui offraient du lait et des gâteaux. Il n'avait pas peur, il était surpris comme nous le serions sur une route déserte, si, ayant soif et faim, une table servie surgissait à nos pieds. Les gens ne l'effrayaient pas, parce qu'il n'en avait sans doute encore reçu aucun mal, mais ne l'attiraient pas, parce qu'il n'en avait reçu aucun bien. Les bêtes m'inspirent presque plus de pitié que les hommes, parce qu'elles sont encore plus effarées devant le malheur. Elles n'ont pas la ressource de maudire leurs frères et la société, ce qui est tout de même une distraction. Quelles réflexions un homme n'aurait-il pas faites, réduit à la condition errante et affamée de ce chat de misère! Je vois cependant un point où la condition du chat était meilleure. Si cela avait été un humain qui se fût glissé dans le salon et se fût affalé sur un fauteuil, il est probable qu'on ne lui eût offert ni lait ni gâteaux et qu'on ne se fût pas penché sur lui pour admirer l'éclat de ses yeux.

CHEVEUX ET CHAPEAUX

Les modistes passent en ce moment un vilain quart d'heure, car on se demande dans certains milieux mondains s'il ne conviendrait pas aux femmes de sortir nu-tête, de laisser voir leur chevelure le jour, comme elles la laissent voir au dîner et en soirée. Pourquoi un chapeau, généralement disgracieux, quand on a tant de cheveux? Les cheveux, tordus et relevés, sont quelquefois un fardeau pour une femme; pourquoi y ajouter encore le poids d'un chapeau? Les cheveux longs de la femme sont faits pour flotter librement sur ses épaules. Ceux de l'homme aussi, d'ailleurs, mais il ne les comprime pas, il ne les tresse pas, il les coupe, et cela justifie le chapeau et même le nécessite. Voyez quel mal ont les femmes pour faire tenir un chapeau sur une tête aussi encombrée. Elles n'y arrivent qu'au moyen de redoutables épées qu'elles s'enfoncent courageusement à travers la tête. Quand j'étais enfant, ce geste me faisait frémir. Ce qu'il y a de curieux, c'est que les femmes, déjà fort embarrassées de leurs authentiques cheveux, trouvent pourtant qu'elles n'en ont jamais assez et s'en offrent de supplémentaires, peut-être pour justifier le problème oriental: «Les femmes ont les cheveux longs et les idées courtes.» Il n'y a que les vraies féministes qui se les font couper, pour échapper au proverbe, pour qu'on dise d'elles, au contraire: «Cheveux courts, idées longues.» Mais ce n'est pas la question. Il s'agit de savoir si les femmes porteront ou non des chapeaux, et qui pourrait résoudre un problème aussi grave, si ce n'est la mode elle-même? Tout ce qu'on dira pour ou contre ne servira de rien. Il y a déjà des gens qui ont trouvé d'avance qu'il serait inconvenant pour une femme de sortir nu-tête. Inconvenant? Mais si c'est la mode? Et puis, qu'est-ce qu'une inconvenance qui varie avec les heures de la journée? Non, non, de beaux cheveux ne seront jamais inconvenants.

LA MACHINE A SIGNER

Ce n'est pas une épigramme, qui d'ailleurs serait sans sel, c'est une invention. Oui, on vient d'imaginer une disposition qui permet de donner d'un seul coup vingt signatures authentiques, parfaitement tracées à la main dont le geste, renforcé par un courant électrique, met en mouvement, du même effort, vingt porte-plume. Une revue scientifique en a donné l'image et cela a un petit air fantastique, quoique pas beau. Mais il s'agit d'aller vite et l'Amérique, d'où cela nous vient, ne tient pas beaucoup à la beauté. Quand elle en fabrique, par hasard, elle nous l'envoie pour s'en débarrasser. Elle nous envoie aussi des machines. Celle-là est ingénieuse. Reste à savoir si notre formalisme s'en accommodera. A vrai dire, les mauvais écoliers, ceux qui copient éternellement des pensums, avaient inventé depuis longtemps la plume à trois becs, qui vous expédie à la vapeur un livre de l'Enéide ou un chant de l'Art poétique. Je crois qu'un mauvais élève de génie arriva même un jour à édifier la plume à quatre ou cinq becs, mais c'est une construction difficile et qui demande de grandes connaissances mécaniques. Pour moi, je n'ai pas, dans mon jeune temps, dépassé la modeste trois becs. Tout le monde ne la réussit pas. La plus belle invention que j'aie vu faire dans cet ordre d'idées scripturaires, et encore n'entra-t-elle jamais dans la pratique, c'est le buvard à corriger les fautes d'orthographe. L'inventeur, un humoriste du nom de Brandimbourg, est mort sans avoir pu trouver un capitaliste. Il n'avait ébloui qu'une petite actrice de Montmartre qui lui avait dit: «Ah! ça sera bien commode. Tu m'en donneras un, dis?» Mais d'avoir ouï ce cri du cœur et de l'esprit, Brandimbourg se déclarait satisfait. On le serait à moins.

APRÈS L'ÉCLIPSE

Y pense-t-on encore? Ce fut extraordinaire, c'est le mot exact, mais ce ne fut guère émouvant. Franchement, la littérature astronomique s'est un peu moquée de nous. Quoi! Tant d'histoires mélodramatiques sur les fameuses «teintes livides» qui devaient se répandre sur les êtres et sur les choses, sur l'angoisse qui devait étreindre les cœurs sensibles, pour aboutir à la médiocre vue d'une atmosphère grisâtre, nullement troublante! Il est vrai qu'on vit dans le ciel, en cherchant bien, un petit croissant rougeâtre, assez curieux. Mais tout de même on se disait que les spectacles ordinaires, très communs, que nous donnent les astres, sont bien supérieurs à leurs spectacles exceptionnels. Allons voir se lever la lune, parmi les arbres, ou se coucher le soleil, dans une brume légère où il s'enfonce en grandissant, c'est d'une autre beauté que cette incertaine éclipse. Décidément, il en est de ces phénomènes rares, comme de presque tout ce qui est rare: c'est beaucoup moins attrayant que le phénomène quotidien. Je crois que s'il y avait encore une éclipse dans quelques années elle ne mobiliserait pas autant de curiosités que celle d'hier. Nous savons ce que c'est et que cela ne valait guère la peine de se monter la tête. Il paraît que les animaux du Jardin des Plantes ont manifesté une profonde inquiétude de voir s'amoindrir le soleil. J'en doute fort. Les animaux domestiques n'ont rien éprouvé, et il n'y avait pas moyen d'éprouver grand'chose, car à aucun moment, il n'a fait assez sombre pour empêcher de lire, ce qui pourtant arrive sans éclipse plusieurs fois par an. On pourra dire maintenant de toute littérature suspecte d'exagération, c'est de la «littérature d'éclipse»! Rappelez-vous, un ciel comme celui du 17 avril, vers midi, mais vous l'avez vu cent fois, et plus noir, sans la moindre surprise!

ÉLECTION ACADÉMIQUE

Il s'agissait de remplacer Henri Houssaye. Il y avait cinq candidats, il fallait dix-neuf voix, le plus favorisé n'en a eu que treize. Après des tours innombrables de scrutin, on a remis la chose à des temps lointains. Et si les académiciens s'entêtent encore, par petits groupes, dans leurs préférences, on remettra encore à des temps meilleurs l'auguste cérémonie. Que n'a-t-on tiré au sort, pour sortir d'embarras? Ce serait si simple. On ne se fâche pas, on ne se dépite pas contre le destin. Les vanités seraient sauves et cela aurait évité à l'ensemble des postulants environ deux cents visites qui n'amusent ni ceux qui les font ni ceux qui les reçoivent. Ce que Rabelais proposait pour les procès, id est le sort des dés, s'appliquerait merveilleusement aux élections académiques, du moins à celle où la sympathie des juges pour un des postulants n'est pas éclatante et péremptoire. Le public ne verrait aucun inconvénient à ce que ce fût le nom de M. Trois-Etoiles qui sortît de l'urne plutôt que celui de M. Trois-Ixes. Il est là-dessus de l'opinion des académiciens qui n'ont pas d'opinion ou qui ont trop d'opinions. Cependant puisque nous sommes dans un milieu littéraire et non judiciaire, je proposerais de substituer au pur et simple sort des dés, le jeu des sorts virgiliens, plus adéquat au milieu. La procédure des «_sors virgilianes_» est donnée par ledit Rabelais aux chapitres X, XI et XII du tiers livre de Pantagruel. M. Anatole France, j'en suis sûr, se ferait un plaisir de la mettre au point académique et cela lui serait une louable occasion de réintégrer la coupole. Que d'avantages et quelle séance charmante! On lirait d'abord le passage de Pantagruel pour se mettre au courant, non moins qu'en belle humeur, et le reste irait tout seul.

MUSIC-HALL

On m'entraîna un de ces derniers soirs dans un petit théâtre, qui tient aussi du music-hall, enfin un de ces établissements où quelques Parisiens résignés et des étrangers avides de joies viennent passer la soirée. On joua d'abord une sorte de farce tragique qui se terminait en blague montmartroise et on se serait cru assez bien dans une baraque de foire. Puis il y eut une revue, la sempiternelle revue où des plaisanteries sur les hommes au pouvoir alternent avec des exhibitions de petites femmes, qui toutes sourient à leurs amis nichés dans un coin de la petite salle. C'est pornographique et familial. Cependant, à propos des futuristes, que raille un couplet, on nous ménagea un tableau rare: Léda et le Cygne! Léda ressemble à une fille de maison vautrée à demi nue sur un canapé. Elle caresse un cygne en peluche qui remue maladroitement un long cou d'autruche. Quand on eut suffisamment exhibé cette merveille, le rideau retomba et les allusions politico-lubriques recommencèrent, amenées par la survenue d'un monsieur qui rédige les mémoires de Mme Steinheil, et tout cela est si vieillot que c'en est pénible. Nous ne vîmes pas plus avant, l'opportunité d'un entr'acte s'étant offerte à notre fuite. Et voilà six mois qu'on représente cette chose dans une salle, petite il est vrai, mais bondée de spectateurs. Elle doit donc avoir des mérites que je n'ai point très bien perçus, et répondre à un certain public. D'ailleurs, plusieurs des femmes montrées là avaient de jolies jambes, et c'est de ce côté que se portait l'attention générale. Est-ce pour autre chose que l'on va aux ballets de l'Opéra? Je crois bien qu'ici ou là, si l'on habillait trop les danseuses, il n'y aurait personne.

A LA NAGE!

Enfin, Burgess a traversé la Manche à la nage! Est-il le premier? On dit que le capitaine Webb avait légèrement triché, en s'appuyant sur un des bateaux qui le convoyaient. Tout le monde sera d'accord que voilà un bon nageur et capable de quelque endurance puisqu'il est resté dans l'eau pas loin de vingt-quatre heures. L'entêtement est souvent récompensé. Comme ce personnage est un Anglais naturalisé Français, les journaux britanniques, qui deviennent sentimentaux, ont déclaré que tout était pour le mieux et que cette victoire ne serait pas jalousée par un des deux pays. Burgess est l'anglo-français par excellence. Les échos de la Marseillaise l'ont, paraît-il, réconforté et ravigoté à mesure qu'il approchait de la côte française. C'est un brave homme. Sa position dans le monde est maintenant assurée. Il est, pour jusqu'à la fin de ses jours, celui qui a traversé la Manche à la nage. On citera son nom à la suite de Lord Byron qui traversa le Bosphore et de celui de Léandre, qui traversa l'Hellespont. Seulement nous ne sommes plus aux temps mythologiques ni même aux temps romantiques et les gens se demanderont à quoi un tel exploit peut bien servir. A rien du tout, et c'est peut-être pour cela qu'il restera, non pas émouvant, mais curieux, à une époque où l'on croyait que tous les actes devaient avoir des buts intéressés, tout au moins des buts utiles, des buts pratiques. Burgess a donné un bel exemple d'énergie et cela suffit. J'avoue que j'aimerais assez à accomplir seulement le quart de son trajet, mais comme je ne sais pas nager, le vœu est superflu. C'est très beau, tout de même, de pouvoir se tenir sur l'eau avec autant de sécurité que sur la terre. Un homme qui nage n'est jamais ridicule et une belle femme qui nage est un spectacle charmant. De toutes les nymphes, les naïades sont les plus séduisantes. Aucun exercice, d'ailleurs, ne développe plus harmonieusement les formes et ne permet de les montrer plus naïvement, plus chastement. Quelques femmes le savent bien.

LE POURPOINT

Ceux qui s'intéressent à la mode masculine n'ont pas renoncé, paraît-il, à nous imposer le pourpoint, le chapeau à plumes, le rabat de dentelles, le haut de chausse à canons, le bas de soie et la jarretière. Pour avoir une idée claire du costume qu'ils rêvent, il suffit d'aller voir jouer du Molière à la Comédie-Française. Chacun même pourra choisir la nuance dans laquelle il préférera apparaître aux yeux des femmes éblouies et vaincues. Il est assez curieux, en effet, que la vêture féminine ait évolué vers l'éclat, depuis le grand siècle, tandis que la vêture masculine évoluait vers le sombre. Seuls les bourgeois un peu pingres s'habillaient de noir ou de grosses couleurs éteintes; l'élégant rivalisait avec le papillon. La femme avait une tenue presque discrète, surtout si on la compare à celle d'aujourd'hui. Ce rapport changea au cours du XVIIIe siècle sous l'influence de la mode anglaise, qui n'a pas cessé depuis de régenter les Français. Les femmes devinrent extravagantes et les hommes presque sages, jusqu'au moment où, abandonnant la couleur et les étoffes fleuries, ils se vouèrent définitivement au noir et aux teintes neutres. Toutes les tentatives que l'on a faites pour éclaircir un peu le costume masculin ont échoué, probablement parce que le nombre des hommes soumis à la mode a considérablement augmenté et que la très grande majorité d'entre eux ne pourrait se plier à des vêtements salissants, fragiles et par conséquent très coûteux. L'homme a reporté presque tout entier sur la femme son goût de luxe, son désir de chatoiement, son besoin d'élégance. Cela satisfait mieux son œil, en même temps que son instinct; il s'est résigné à se vêtir vilainement pour que la femme soit plus belle. Je ne crois pas qu'il soit disposé à changer d'avis. Pour tout dire, je crois qu'en un pourpoint rose, il se ferait peur à lui-même.

LE GARDE CHAMPÊTRE

On vient de juger les singuliers gredins qui déguisés, l'un en séducteur, l'autre en garde-champêtre, avaient extorqué à une pauvre femme, honteuse d'un commencement de péché, la somme fabuleuse de 700.000 francs. Tant d'argent que cela pour s'être assise au pied d'un chêne et avoir peut-être laissé dégrafer son corsage par une main savamment inexperte! Le crime ne fut pas poussé beaucoup plus loin, sans doute, car les séducteurs de cette espèce sont gens de sang-froid qui, convoitant d'un œil fort distrait les charmes de la dame, prêtent une oreille attentive à l'approche certaine, trop certaine du garde-champêtre. Il arriva enfin, car cela aurait pu tout de même mal tourner et les opérations suivantes en auraient été entravées. Moyennant une cinquantaine de mille francs, le garde-champêtre, ayant écrit un redoutable procès-verbal, d'où s'en suivaient au moins trois écus d'amende, consentit à le déchirer. Sauver, non pas sa vertu, mais sa réputation à ce prix-là, sembla à la dame une très bonne affaire, au séducteur aussi, non moins au représentant de la loi. Tout le monde se félicita. Cependant les deux compères, devant tant de naïveté, décidèrent de mener l'affaire jusqu'au bout et de chantage en chantage, toute la fortune de la dame, qui en valait la peine, y passa. Ce ne fut qu'après le versement de ses derniers louis qu'elle surmonta sa honte et porta plainte. Pauvre femme et pauvre psychologie féminine! Quelle pitié! Mais elles sont presque toutes comme cela. Dès qu'elles ne tiennent pas outre mesure à leur vertu, elles se rattrapent, sur la réputation. Cette malheureuse fit preuve d'un respect vraiment héroïque des jugements du monde. A sa manière, c'est vraiment une victime du devoir féminin, qui est la dissimulation.

LE CHARMEUR D'OISEAUX

Le charmeur d'oiseaux des Tuileries est menacé de devenir aveugle. On le soigne aux Quinze-Vingts. Mais s'il ne peut plus voir, il entendra encore ses petits amis ailés, car il compte bien revenir parmi eux aux heures habituelles. Il paraît que les premiers jours qu'il leur manqua, moineaux et colombes étaient fort désemparés. Sans doute, ce qu'ils regrettaient surtout, c'était les miettes de pain, mais c'était aussi la main qui les distribuait, la voix qui leur parlait, la silhouette de cet homme qui, tout entier, était bon pour eux. Car les animaux les plus craintifs et même les plus farouches ont une sympathie pour qui les aime. Ils savent entre tous le reconnaître; ils lui sont familiers avec bonheur. Mais tous ceux qui aiment les animaux, ne sont pas aptes à les apprivoiser. C'est un don, mais c'est aussi un art que l'état de charmeur d'oiseaux. Il y a beaucoup d'oisifs méthodiques dans les squares et dans les jardins; ils voudraient bien se montrer à la foule des promeneurs entourés d'un essaim piaillant de moineaux, mais ils n'ont pas le charme. Les moineaux picorent le pain, mais gardent leur méfiance. Ils arrivent en sautillant dans l'herbe, happent la miette et filent. Le vrai charmeur n'a qu'à se montrer, même sans provisions de bouche, et les oiseaux de tous côtés accourent, non plus en se dissimulant et avec des gestes apeurés, mais franchement et avec joie. C'est une fort jolie chose et qu'on regarde toujours avec plaisir. Je ne connais guère le charmeur des Tuileries, mais je me suis bien des fois arrêté à quelques pas de celui du Luxembourg. Il ne faut pas s'approcher de trop près, quand on n'est pas de la carrière. Les oiseaux ne donnent pas leur confiance au premier venu.

L'HÉRITAGE DE DICKENS

On vient d'apprendre que les quatre petites-filles de Charles Dickens sont, sinon dans la misère noire, car elles ont de petites occupations, du moins dans un état fort précaire. Cela n'est pas sans faire songer aux sommes immenses que, tant du vivant du romancier que depuis sa mort, éditeurs, dramaturges et autres, ont tirées de son œuvre, et l'on s'étonne un peu. Je ne sais pas quelle est la législation anglaise en matière de propriété littéraire, mais comme il n'y a pas encore quarante-deux ans que le romancier est mort, si les choses se passaient en Angleterre comme en France, ses héritiers toucheraient encore de notables revenus. Il faut croire qu'il en est autrement, ou que l'héritage a été vendu, ou dilapidé, ou encore que Dickens vendait ses œuvres sans en réserver les droits futurs. Enfin, le fait semble exact, les petites-filles d'un écrivain anglais aux œuvres nombreuses et populaires sont dans une situation qui les oblige de recourir à leurs amis: cela surprend presque douloureusement l'opinion. On va sans doute à ce propos reparler sans ménagement de cette propriété à temps qu'est la propriété littéraire et se redemander si un droit ne devrait pas être prélevé, au profit des descendants des auteurs, sur la vente des livres anciens, comme sur celle des livres nouveaux. Il y eut, voici peu d'années, de nombreuses discussions à ce sujet, qui n'aboutirent qu'à de trop généreux projets. Généreux? Pour les héritiers, sans doute, mais pour le public. Se souvient-on de la phrase par laquelle débutent les Caractères de La Bruyère: «Je rends au public ce qu'il m'a prêté...»? On peut y trouver ce sens, que si la forme d'une œuvre de l'esprit appartient à celui qui l'ordonne, la matière est du domaine de tous et qu'elle doit un jour ou l'autre être rendue à tous. D'ailleurs, dans la plupart des cas la propriété de l'œuvre littéraire au bout d'un certain nombre d'années, a perdu toute espèce de valeur et l'extension de sa durée ne profiterait qu'à un très petit nombre de privilégiés. Tout de même, à bien réfléchir, on sent une injustice dans la loi actuelle. Sans doute, mais la question est de savoir si la transformation de la propriété temporaire en propriété perpétuelle ne serait pas d'une injustice plus grande encore.

LA DANSEUSE NUE

On a vu ici même hier que la danseuse, Adorée Villany, fut récemment poursuivie pour avoir dansé en public sans voile et que son procès ne put avoir lieu, la police n'ayant pu découvrir, parmi près de trois mille spectateurs, un seul plaignant. Cela s'est passé à Munich. Si je reviens sur cette histoire, c'est que je crois bon d'y ajouter quelques réflexions et d'appuyer un peu sur le désaccord qu'on y voit entre la morale officielle et courante et celle qui régit les groupes les plus intelligents de la société moderne. Il y a aujourd'hui, et il y eut peut-être toujours, même sous le règne du christianisme le plus sévère, quantité de gens auxquels il est impossible de faire comprendre qu'il est salutaire et moral de contempler une statue nue, mais malsain et immoral de regarder à l'état de nature le modèle de ladite statue. De plus, ils sont absolument convaincus, quoi qu'en pensent les extraordinaires moralistes, suscités peut-être par la corporation des tailleurs et chemisiers, que l'être humain vient au monde tout nu, que le nu est donc son état de nature, qu'il ne peut apparaître dans sa vraie beauté qu'à l'état de nu, et que le spectacle de la beauté étant réconfortant, il n'est rien de meilleur pour l'homme que la vue de soi-même à l'état de perfection, car je consens sans peine à ce qu'on ne dévoile que le nu parfait ou qui donne l'illusion du parfait. On comprenait encore cela il y a trois ou quatre siècles et, dans les fêtes solennelles, les magistrats commandaient aux plus belles femmes de bonne volonté de se montrer nues au peuple. Cela est rapporté, par exemple, dans le récit de l'entrée de Charles-Quint à Anvers. A la même époque il n'y avait pas encore à Paris de grandes fêtes sans l'exhibition de belles filles nues. Le Moyen Age, qui est, à bien des points de vue, spectacles, jeux, bains publics, le continuateur des mœurs antiques, ne professait nullement l'horreur du nu, et les hommes n'avaient pas encore l'hypocrisie de protester contre un spectacle que presque tous désirent dans leur cœur. Mais que les pudibonds le sachent bien, les mœurs à ce sujet sont en train de revenir aux vieux usages. A elle seule, l'anecdote de Munich le prouverait. Il y en eut de pareilles chez nous.

LE COUP DE GRACE

On contait hier cette histoire. Sur une route, collision entre une voiture et une automobile. Le cheval est massacré. On le roule vers un fossé, on envoie quérir l'équarisseur, et on attend. C'est loin, enfin il arrive. Mais alors on se ravise. Il faut que l'agent d'assurance constate l'état de la bête. L'équarisseur s'en retourne navré, non de n'avoir pas fait son métier, mais d'abandonner à sa souffrance le pauvre cheval, car cet équarisseur est une manière d'homme sensible. Enfin passe un monsieur encore plus sensible qui ne peut pas supporter ce spectacle et prend sur lui de faire achever la bête qui durait toujours et haletait toujours. L'équarisseur revient, donne le coup de grâce. Sans doute, si cela avait été un animal humain, on l'eût porté à l'hôpital; mais il n'aurait pas eu l'aumône du coup de grâce. Les chirurgiens seraient arrivés, auraient recreusé son corps, l'auraient recousu, retapé, prolongé, qui sait? peut-être remis en état de se faire traîner dans un petit chariot. Figurez-vous le réveil du monsieur qui s'aperçoit qu'il n'a plus de jambes, que son corps est scié au ras du ventre. Vaudrait-il pas mieux qu'il ne se réveillât pas du tout? C'est dans les souvenirs du baron Larrey, je crois, qu'on trouve l'histoire de ce malheureux dont un boulet avait emporté la moitié de la figure, toute la face avec les yeux, le nez, la bouche, la langue et qu'on réussit à faire vivre dix-sept jours! Il mourut de saisissement, en passant la main sur ce qui lui restait de tête. Cette humanité n'est que de la cruauté. La vie n'a aucune valeur en soi, et quand elle ne peut plus être qu'une souffrance de tous les instants, les hommes devraient avoir le courage de se l'abréger mutuellement. En vérité, l'animal dont je viens de dire la fin a encore été relativement heureux. S'il s'était agi d'une créature humaine, elle souffrirait encore, elle souffrirait sans espoir.

LE FLEUVE DE LAIT

J'aime beaucoup à m'arrêter un instant devant les faits qui montrent clairement la solidarité de toute la nature, des nuages et de l'herbe, de l'homme et des saisons. Un peu de pluie en excès, un peu de chaleur de trop et on s'aperçoit aussitôt avec quelle étroitesse l'homme dépend de la terre. Ses inventions, ses conquêtes ne sont rien si, au cours d'une année, le soleil a brillé vingt ou trente jours de plus que d'habitude. Il peut construire des machines volantes et les diriger à peu près, il ne peut créer un verre de lait. Le lait coule des nuages avant de jaillir au pis de la vache. Sans nuages, pas de pluie; sans pluie, pas d'herbe; sans herbe, pas de lait. Les plantes sont ingénieuses à extraire de la terre la plus desséchée l'eau dont elles se nourrissent, mais la volonté des racines a des limites au delà desquelles vient la résignation au destin, puis la mort. Et quand l'herbe meurt, les enfants meurent aussi, car ils se nourrissent de lait, que leur mère, trop civilisée, ne peut pas toujours leur fournir. C'est tout ce qui n'est pas civilisé qui maintient d'abord la vie, c'est l'eau, c'est l'herbe, ce sont les animaux. Le fondement de tout est tout ce que nous méprisons. Nous croyons que le génie naît de la civilisation. Elle le cultive seulement et encore c'est la nature seule qui lui fournit les éléments de cette culture, et nous ne sommes jamais que son humble collaboratrice. Tout ce qui nous fait vivre est né d'un peu d'argile détrempé d'un peu d'eau; le fleuve de lait qui menace de tarir n'a pas d'autre origine. C'était à peine un mythe que l'histoire de la première fabrication de l'homme. La vie naquit le jour où la première goutte d'eau tomba sur le sable qui l'attendait.

LE TYMPANON

Hier, dans une soirée originale (il n'y a rien qui ne le soit en cette rare maison), nous eûmes un concert de harpe et de tympanon. Les deux instruments ne se connaissent pas assez pour marier leurs sons. Ils se sont fait entendre l'un après l'autre et, malgré le charme de la harpe, la sympathie allait au tympanon. C'est quelque chose comme l'âme du clavecin avant qu'elle n'eût trouvé le corps d'érable ou de bois de rose où elle s'emprisonne, l'âme toute nue et qui vibre éperdument dans la fraîcheur de sa sincérité mélodieuse. Même disposition de fils et de cordelettes métalliques, mais ce ne sont pas encore des marteaux qui les frappent et les font résonner; ce sont de petits maillets très légers, gantés de peau, dont une main habile dose le poids et la touche. Pincé ou râclé avec le plectre, avec l'ongle, l'appareil du tympanon a des sons de cythare. Frappé, il donne des sons de clavecin ou de piano lointain, très doux et un peu cristallins, que renforce une table de résonnance. Bref, le tympanon a le charme des instruments de musique qui ne sont pas trop perfectionnés et dont les sons, nettement divisés, ne s'unissent que furtivement grâce à la dextérité de l'exécutant. Les harmoniques se développent avec franchise en petites arabesques dont on suit le dessin grêle et charmant. L'instrument même que nous entendîmes est ancien, don, nous disait l'artiste, de Louis XIV à un de ses ancêtres. Lulli l'a peut-être essayé. Jouait-il du tympanon? Sa musique semble faite pour cela autant que pour le violon. Je réclame un air de tympanon quand on reprendra le Bourgeois Gentilhomme, ou telle autre comédie d'alors comme Arlequin, empereur de la Lune, où il est question du tympanon, comme d'un instrument à la mode. Il le fut hier pour ceux qui l'entendirent et qui s'étonnaient qu'il ait pu être si oublié. Que de choses anciennes nous croyons ainsi avoir remplacées, sans nous douter que rien ne se remplace. Les choses, comme les gens, se succèdent, voilà tout.

LES HOUYHNHNMS

Je n'ai pas parlé de ce cheval qui a la passion des racines carrées. Quel être charmant! On lui donne un nombre et l'instant d'après, avec ses pattes ou ses oreilles, je ne sais plus, il manifeste et prouve qu'il a trouvé juste. Quelle est la racine carrée de 1146? Vous seriez bien embarrassé, et moi encore plus que vous, ne sachant même pas ce que c'est qu'une racine carrée, ni à quoi cela peut bien servir. Mais cet excellent dada les adore et les préfère même aux carottes et aux betteraves. On va le mettre prochainement, paraît-il, au régime des binômes. Alors, il pourra converser avec M. Poincaré, de l'Institut, qui n'attend que cela pour lui aller faire une petite visite dans son pays, en Allemagne.

Il la lui rendra à l'Académie des sciences et cela fera une belle séance, dont je vous promets la description. Swift n'avait pas prévu ce développement des mathématiques dans l'intellect des HOUYHNHNMS, les chevaux nobles, justes et bons dont il avait visité la république, où ils sont devenus les maîtres des hommes, devenus, eux, les horrifiques Yahous. Ce jeune savant descend évidemment des quadrupèdes modèles tant vantés par Jonathan, mais il est tout de même moins émouvant. Pour tout dire, je le trouve un peu cheval de cirque et je me demande de combien de coups de chambrière, entremêlés de combien de morceaux de sucre, il a payé sa science. Mais j'admire parfaitement la patience de son dresseur et aussi la naïveté des commissions compétentes qui n'ont point douté un instant de ce génie chevalin. A moins que les temps prédits par l'écrivain anglais ne soient en train de s'accomplir. Cela ne m'étonnerait pas autrement. Tant d'hommes autour de nous sont déjà des Yahous!

COUSINS DE NORMANDIE

Tous les Normands étant cousins, Mme de Couvrigny, qui vient de se faire condamner à mort par le redoutable jury du Calvados, est donc ma cousine. Elle l'est même de façon plus authentique. Je n'ai pas besoin d'en donner d'autres preuves que mon dire, car c'est une alliance dont peu se vanteront. Je ne crois pas d'ailleurs qu'on en rougisse beaucoup. Il ne s'agit après tout que d'un crime de folie alcoolique et la vraie place de cette malheureuse serait à l'asile du Bon-Sauveur. C'est l'inconvénient des familles indéfiniment étendues qu'il s'y passe toujours quelque drame. Il y a une dizaine d'années, des jeunes filles s'amusèrent un jour à compter combien, elles comprises, je pouvais avoir de cousines sur la terre normande. Elles en trouvèrent, je crois, plus de cent cinquante, ce qui suppose autant de cousins, et elles en oubliaient sans doute. Depuis, tout ce monde a crû, car les anciennes et vraies familles normandes ont conservé une fécondité effroyable et qui les mène à la ruine et parfois à la dégradation, ce dont les Couvrigny sont un bel exemple. Le mari, la victime, était retombé à la condition des paysans qui jadis lui payaient fermage. Il labourait lui-même, nettoyait les étables, entassait son fumier dans la cour. Sa femme buvait, peut-être pour oublier sa misère. Le couple procréa des malingres, parmi lesquels une sorte d'idiot, que sa mère abrutie poussa au crime. Il n'y a rien de plus terrible que ces fins de familles déchues et l'on comprend la terreur des plus intelligents devant de telles perspectives. L'affaire Couvrigny apparaît de temps en temps sous des formes diverses, mais qui ont toutes une cause unique: la déchéance.

LE BONHEUR EN PRISON

C'est une histoire très vraie qui fut contée à l'Institut général psychologique par M. A. Laguesse, directeur honoraire des établissements pénitentiaires. Le nommé J. est un habitué des prisons. Non qu'il soit un grand criminel; c'est surtout un grand paresseux. Mais il sait commettre à propos le menu délit qui lui fera passer en prison la saison mauvaise. M. Laguesse le qualifie de débauché et d'ivrogne. Soit. Ce ne sont en tout cas que débauches et ivrogneries d'un sans le sou, c'est-à-dire bien médiocres. Un jour donc qu'il était en cellule pour avoir refusé de se livrer au travail imposé aux prisonniers, le directeur eut pitié de lui, je ne sais pour quelle cause, et voulut lui faire grâce, à condition qu'il irait à l'atelier où l'on effiloche des étoupes. Mais il ne voulut rien savoir. Le cachot, où l'on n'effiloche pas d'étoupes, lui paraissait beaucoup plus séduisant que l'atelier où l'on réduit en charpie de vieux câbles goudronnés. Etonné de ce refus des faveurs administratives, le directeur insistait. En vain. «Pensez donc, lui dit le prisonnier, comme je suis heureux étendu sur ma paillasse, moi qui couche à même les quais toute l'année! Ce n'est qu'en prison que je goûte à la viande et que je bénéficie d'une chemise propre tous les huit jours!» Lui parler repentir et conscience le mettrait dans un ahurissement profond, remarque l'excellent M. Laguesse, qui a peut-être essayé. Habitué à toutes les privations, à toutes les souffrances, le régime le plus dur de la détention est un bienfait pour lui. Le malheureux croit que les prisons sont des manières d'asiles où les traîne-misère trouvent un abri, mais il n'arrive pas à comprendre pourquoi la société exige que l'on commette un délit pour que l'on puisse y entrer. Il serait si simple, pense-t-il au fond de lui-même, sans oser le dire, de supprimer cette formalité absurde. Je suis assez de son avis.

AUX GOBELINS

Il paraît que les Gobelins sont en décadence, parce qu'on y chauffe les cuves à couleur avec du bois. Ce feu est difficile à régler, les ouvriers y perdent leur temps et la besogne est ratée. C'est bien possible, mais comment donc faisaient les ouvriers d'autrefois, ceux d'avant la vapeur, d'avant l'électricité, d'avant même le pétrole? Sans rien connaître à la question, je ne puis comprendre en quoi ce système de chauffage met les ouvriers d'aujourd'hui en état d'infériorité sur ceux de jadis. Si cette industrie des tapisseries, cet art plutôt, était victime de la concurrence, je comprendrais ces plaintes, mais les Gobelins sont seuls de leur espèce. Ni en France, ni à l'étranger, on n'a monté d'ateliers rivaux. Demande-t-on aux artistes des Gobelins de faire mieux que les contemporains de Le Brun ou de Watteau? Nullement. On ne leur demande que de faire aussi bien et je ne vois pas la raison pourquoi ils n'y parviendraient pas. Mais précisément, répondent leurs défenseurs, ils pourraient faire mieux, s'ils étaient mieux outillés. Oh! comme c'est inutile! Comme c'est dangereux! Mais, dit-on encore, et le progrès? Songez que si les cuves étaient chauffées à la vapeur, nous obtiendrions très facilement et à peu de frais 14.000 nuances! Les créateurs du genre étaient bien loin d'en connaître autant, ce qui les rendait incapables de rendre, comme il faut, toutes celles d'un tableau. Aussi, répondrais-je, moi qui décidément n'y entends rien, ils faisaient des tapisseries et non des copies de tableaux. On répond encore: «Nous le pouvons, nos couleurs sont inaltérables!» Ah! dis-je à mon tour, laissez-moi dans ma barbarie. Je n'aime que les couleurs qui passent, qui sont déjà passées, les couleurs qui promettent, si elles ne l'ont déjà, la grâce des choses fanées!

LA NAVETTE

La navette de Soudeilles nous est rendue. L'antiquaire belge entre les mains de qui elle était parvenue, ne pouvant la vendre, s'est décidé à la restituer. Le chef de saint Martin est déjà revenu. Ainsi, comme disent les gens qui ont des entrailles pour l'archéologie, le Trésor d'art de la France est provisoirement au complet. Ce n'est pas que cela soit très beau, mais puisque cela nous appartient, c'est à nous de le conserver, au moins par curiosité et comme spécimen d'une civilisation disparue. L'art religieux est si loin de nous! Je n'ai pas vu cette navette, mais il suffit qu'elle soit du XIIIe siècle (autant qu'il m'en souvienne) pour demeurer précieuse. Les artisans de ces temps anciens avaient une telle ingénuité! C'est qu'il n'y avait pas d'écoles d'art, avec des élèves et des modèles. Il n'y avait que des apprentis qui conquéraient leur métier avec patience et des maîtres qui ne le leur enseignaient qu'en leur mettant l'outil à la main. Il n'y avait pas d'écoles, mais de ces maîtres, il y en avait partout, dans les plus petites bourgades, qui étaient devenus maîtres à force d'avoir été apprentis, forgerons à force de forger. Ils arrivaient rarement à la perfection, à l'odieuse perfection, mais leurs œuvres avaient presque toujours cette originalité que l'enseignement de l'art a tuée à jamais. Si l'art d'écrire a échappé à la médiocrité qui règne sur les arts plastiques, c'est qu'on n'a pas encore osé l'enseigner officiellement, mais cela viendra sans doute et, comme il y a des prix de poésie, on verra des écoles de poésie, des professeurs de poésie et des modèles de poésie qu'on copiera éternellement. L'art ne s'enseigne pas, sinon dans ses éléments les plus élémentaires. Il faut que l'artiste, qui redeviendrait alors un artisan, le découvre lui-même. Qu'il fuie l'école, c'est la seule chance qu'il ait de retrouver l'ingénuité perdue.

LA RAVIVEUSE DE PERLES

C'est un joli métier que celui pour lequel une jeune actrice espagnole a quitté sa profession. Elle est maintenant raviveuse de perles. Quand un collier de perles est malade, languissant, qu'il perd son éclat, on le passe à son cou, elle le porte quelque temps sur sa gorge et les perles retrouvent à ce contact leur vie et leur jeunesse. Il ne faut pas chercher là, disent les gens de science, on ne sait quelle magie; c'est de la chimie, tout simplement. Les perles malades guérissent quand on les soumet à une chaleur douce et continue, analogue à celle que dégage le corps humain. Très bien, mais pourquoi se ternissent-elles au cou de certaines femmes et se ravivent-elles au cou de certaines autres? Voilà ce que la chimie n'explique pas et ce que je ne me soucie pas qu'elle explique. J'aime mieux rêver à la sympathie entre les perles, ces jolies choses, et la gorge d'une femme, cette douce chose, rêver au mystère des tiédeurs et des effluves. Tous les seins ne palpitent pas du même rythme, tous ne donnent pas la même chaleur. Demandez aux amants. Il y en a même qui sont calmes comme un lac et froids comme leurs eaux. Il y en a qui s'agitent tumultueusement et qui répandent une tiédeur d'oiseau. Or la chaleur de l'oiseau est bien supérieure à la chaleur humaine. C'est peut-être là le secret de la belle Espagnole? Car je la veux belle, aussi, afin de compliquer le problème, et que sa poitrine ait l'harmonie de celle de la Maja Nuda, où Goya mit toute la voluptueuse insolence de l'Espagne. Des perles ne pourraient se plaire sur une gorge médiocre, ni y retrouver la fraîcheur de la vie. Peut-être aussi, certainement même, que cette femme élue est plus qu'une autre capable d'amour et qu'elle a pour les perles une dilection particulière. Le miracle de la raviveuse de perles est un miracle d'amour.

VIEUX LIVRES

J'ai acheté hier, en flânant sur les quais (où on ne trouve plus rien, disent ceux qui savent chercher, mais qui ne savent pas trouver), deux petits livres, plus curieux encore qu'ils ne sont rares. L'un, De l'abus des nudités de gorge, insinue que les femmes montrent trop de leur peau, et l'autre, Apothéose du beau sexe, est d'avis qu'elles n'en montrent pas assez. Il va même beaucoup plus loin dans la galanterie, mais tenons nous en à ce point de vue. Le premier de ces livrets présente l'opinion du XVIIe siècle; le second donne celle du XVIIIe. Comme il faut peu de temps pour que les idées des honnêtes gens changent du tout au tout! Quarante ans à peine séparent les deux traités et tandis que l'un réprouve l'usage qu'avaient les femmes de sortir les épaules et la gorge nues, l'autre ne serait nullement choqué d'une mode encore un peu plus libertine. L'époque du Directoire réalisa ses vœux, mais notre époque a réalisé ceux du premier auteur, qui était, dit-on, l'abbé Jacques Boileau, le frère de Despréaux. Serait-ce donc lui qui aurait eu raison? Momentanément, oui; mais au temps de Mme Tallien, on aurait cru le contraire, et d'ailleurs les femmes recommencent un peu, surtout quand il fait très chaud, à se dénuder le col. Il est vrai, il n'y a point d'abus. Mon époque est encore très collet-monté, on peut le dire. Si janséniste qu'il fût, l'abbé Boileau eût peut-être été fâché de voir ses conseils de modestie si bien suivis et je crois qu'il eût frémi devant ces hauts cols, maintenus rigides par des épingles spéciales, où les femmes s'engoncent si douloureusement. Ainsi murées, elles ressemblent à ces doctrinaires de la Restauration dont la cravate était aussi étroite que leurs idées. Allons, c'est au tour de l'Apothéose du beau sexe de gagner. L'auteur était philosophe aussi, mais pas du genre de Royer-Collard.

LES NÉCROPHORES

J'ai été frappé, l'autre jour, de la ponctualité avec laquelle les journaux se sont trouvés prêts à chanter la louange funèbre de Hyacinthe Loyson, qui venait de mourir. Ce n'était pourtant pas une célébrité très boulevardière et on ne voyait guère son nom que dans ces journaux d'une religiosité spéciale et secrète que l'on reçoit parfois, tel un prospectus. Mais il avait été célèbre et cela suffisait. Sa notice attendait sur le marbre nécrophorique. Quand on est journaliste ou qu'on tient par quelque côté à la presse, il faut en passer par là. On a été ou on sera nécrophore. On enterre les siens. C'est une besogne humaine. Mais j'aurais été bien embarrassé s'il m'avait été donné d'embaumer cet homme qui avait voulu mourir entouré de prêtres vieux-catholiques, protestants, arméniens, etc., etc. Il ne faut pas tenter l'ironie, la nécrophorie demande un sérieux considérable. Je ne savais d'ailleurs rien sur lui, sinon qu'il avait été carme et qu'il était éloquent. Cela ne devait pas être amusant d'être carme. Pourtant, on portait une bien belle robe (couleur carmélite, naturellement) et on pouvait exhiber aux foules la blancheur de ses pieds nus. Les carmes étaient très peu nombreux à Paris et n'y avaient plus aucune réputation, ni bonne, ni mauvaise. Quelle déchéance! Sous l'ancien régime, où ils pullulaient, une des apostrophes les plus usitées dans le populaire était «Fils de carme!» Ils avaient la réputation d'être des repopulateurs remarquables et de surpasser, en ce genre d'exploit, leurs ennemis les capucins, gens bonasses et timorés. On les recrutait d'ailleurs parmi les plus beaux hommes. C'étaient les cent-gardes de l'Eglise. Voilà tout ce que j'aurais pu dire à propos de feu M. Hyacinthe Loyson. Je crois que j'ai bien fait de m'abstenir, d'autant que les nécrophores ne lui ont pas manqué. Ils sont toujours prêts. Nous l'avons ou nous l'aurons tous sur le marbre, chers confrères, selon l'importance que l'opinion nous accorde, la notice émue du nécrophore qui nous survivra.

LA LIGNE ET LA POCHE

M. Ribot, le philosophe, a dit que l'attention était entrée dans le monde par les femmes. Mais il y a si longtemps qu'elles ne s'en souviennent plus. C'est à l'étourderie qu'elles donnent maintenant leurs soins. On a prétendu que les actrices, les femmes de tout genre et de toute vertu, qui oubliaient sur une table, dans une voiture, perdaient dans la rue, un bracelet, une aumônière, un collier de prix, le faisaient à dessein, par manière de réclame et pour que personne ne puisse douter de leur valeur. Semer cent mille francs de perles comme on perd un parapluie, pensez! Mais sont-elles capables de tant d'astuce? Je ne le crois pas. Elles sont étourdies, voilà tout, quoique, probablement, pas beaucoup plus que les hommes. Car, songez qu'elles n'ont pas de poches! Mettons-nous à leur place. Qu'adviendrait-il de ce que nous portons sur nous, si nous étions obligés de le tenir à la main ou dans un petit sac? On ne trouve pas dans les fiacres bien plus d'objets féminins que d'objets masculins. Dès que l'homme s'encombre de quelque chose qui ne peut tenir dans sa poche, il y a beaucoup de chances pour qu'il l'oublie en chemin. La femme qui porte toujours ce quelque chose hors de ses poches doit nécessairement l'oublier encore bien plus souvent que nous. Ne nous moquons donc pas d'elle et plaignons-la plutôt. Son tort n'est pas là. Il est dans cet esclavage de la mode auquel elle se soumet si docilement. Pas de poches, cela gâterait la ligne. La ligne! En vérité, elles se croient des statues, quand elles ne sont que des mannequins. Et puis, les hommes, à qui elles croient plaire davantage, aiment-ils tant que cela la ligne? Je crois qu'ils goûtent surtout ce qui l'excède, ce qui la gonfle, ce qui la courbe.

L'EXPIATION

Voici le châtiment!

V. H.

La voiture s'est arrêtée rue de Rivoli, pas loin de Jeanne d'Arc. Soudain une vieille Anglaise, de mine décente, heurte les vitres et débite d'une voix rapide et rude je ne sais quel boniment implorateur, en brandissant des feuillets de papier. On lui ouvre et le papier, échangé contre quelque monnaie, reste votre propriété. Quelque tract biblique? Quelque appel dissimulé à la charité? Non, la vieille Anglaise fait un petit commerce fort décent. Elle vend aux curieux ou aux pèlerins une Ode à Jeanne d'Arc qui ne s'étend pas sur moins de trois pages et qui respire le plus pur, le plus fulgurant, patriotisme. Voilà le châtiment! Ce n'était vraiment pas la peine de la brûler, messieurs les Anglais, pour être obligés, quelque cinq siècles plus tard, de déléguer à Paris une de vos honorables compatriotes pour vendre, à ses pieds même, une «Ode en son honneur»! Elle est très mauvaise, à la vérité, cette ode, qui d'ailleurs n'est pas une ode, mais une suite de strophes d'une belle platitude, mais pas beaucoup plus, peut-être, que tout ce qu'a inspiré l'illustre guerrière. Le châtiment n'en est que plus éclatant. Il est véridique. La pseudo-ode en question ne se recommandant nullement par sa valeur poétique, l'hommage à Jeanne d'Arc n'en est que plus sincère, étant plus nu. On n'achète pas ces couplets pour l'amour de l'art, mais pour l'amour de Jeanne d'Arc, et c'est une Anglaise qui les vend. Il faut que les cantiques soient médiocres. Les saints comme les dieux en sont mieux honorés. Pindare chantait les héros avec son génie. Aussi n'est-il guère populaire. L'ode de la rue de Rivoli, étant sans génie, sera mieux appréciée de la foule. Puis ce sont les Anglais qui nous l'offrent. Enfin!

LE PIED DE MOUTON

Je ne sais pourquoi, depuis quelque temps, on parle tant dans les journaux de Martainville, de sa féerie, le Pied de Mouton, et même de son tombeau qui est, paraît-il, situé au vieux cimetière de Neuilly. Mais je suis tout aussi bien préparé qu'un autre à faire ma partie dans ce concert inutile et même mieux, peut-être, car je suis un des rares mortels qui aient la patience, le courage, ou la bêtise, de lire ledit Pied de Mouton, je ne dirai pas jusqu'au bout, je n'en sais plus rien et je ne le crois pas, mais d'en avoir lu assez pour savoir quel est le genre de nigauderie dramatique qui amusait les spectateurs de la «Gaieté» en l'année 1806. Elle diffère assurément beaucoup de celle de 1912, sans qu'il soit bien facile de dire laquelle est la plus saugrenue. On décidera de cela plus tard, puisque, aussi bien, le Pied de Mouton soit devenu une pièce historique. Théophile Gautier, on la jouait encore de son temps, l'estimait beaucoup, ainsi que les directeurs de théâtre qui la remontaient dans les moments désespérés. L'édition originale offre tout de même ce renseignement que la qualification de mélodrame n'était pas incompatible avec l'idée de pièce comique. Le Pied de mouton porte ces deux sous-titres: «Mélodrame, féerie comique à grand spectacle.» Mon exemplaire est relié avec un tas de choses hétéroclites, telles que la Vie privée de l'ex-capucin François Chabot et de Gaspard Chaumette, pour servir de suite aux vies des fameux scélérats de ce siècle. An II de la République. C'est probablement cette brochure thermidorienne qui m'avait tenté. Le volume porte au dos ce titre unique Ophis, tragédie de Népomucène Lemercier. Ainsi ces choses disparates sont venues ensemble à la postérité. Il y a plus de philosophie qu'on ne croit dans les vieux recueils factices qui traînent sur les quais.

AU SOLEIL

Vous avez décidé de partir pour les pays du soleil et voici enfin les premiers froids. Comme cela se trouve! Les dieux certainement vous protègent. Ils ne veulent pas que vous regrettiez les arbres au milieu des palmiers; car les palmiers ne sont des arbres qu'en botanique. Mais il faut s'y résigner; quand on veut du soleil aux mois de janvier et de février, il faut subir le palmier. D'ici quelques jours, si le froid s'acclimate, si la brume s'épaissit, si la neige tombe, si la glace couvre les ruisseaux, je vais songer, moi aussi, au soleil, mais, plus patient, j'attendrai qu'il vienne à nous parmi les branchages de nos vrais arbres. Je me dirai bien: «Ils sont heureux là-bas, ils se promènent au soleil, le long de la mer bleue.» Mais je me dirai aussi: «Mon âme n'est point faite pour les palmiers, ni pour les orangers non plus, ni pour les oliviers.» Et j'aimerai presque la neige, qui serait si jolie, si on ne marchait pas dedans. Et puis, je crois qu'il faut subir les saisons, comme l'ont fait avant nous tant de générations. Le printemps ne sait quoi nous dire au mois d'avril, si nous l'avons déjà rencontré trois mois plus tôt, ou bien les paroles qu'il nous dit ne peuvent plus nous toucher.

Au lieu d'envier ceux qui passent leur vie dans une douceur perpétuelle, je suis tenté de les plaindre, car la douceur se change vite en fadeur. Les existences les plus belles sont peut-être celles qui ont subi tous les extrêmes, qui ont traversé toutes les températures, rencontré toutes les sensations excessives et tous les sentiments contradictoires. Toujours du soleil sur la tête, toujours des palmiers dans le cœur! Non. Sentez-vous le froid dont les vagues invisibles roulent dans le ciel? Parmi le décor où vous allez surgir un matin, vous le regretterez, ce vieux ciel sombre. Mais vous n'allez peut-être là-bas que pour en avoir la nostalgie, car vous n'avez pas, vous ne pouvez pas avoir de palmiers dans le cœur!

HISTOIRES DE FANTOMES

C'est périodique. Dès que l'on croit que le public a oublié la dernière mésaventure d'un montreur de fantômes, on recommence à lancer quelque nouvelle histoire de ce genre, à parler matérialisations, monde astral, mélange de fluides, désincarnation, ectoplasmes et psychodynamisme. Ces derniers mots avaient été inventés par M. Richet, physiologiste distingué, qui sombra un moment dans l'astralisme fantômal, et on continue à invoquer son autorité, encore qu'il l'ait loyalement désavouée. Il avait voulu voir, il avait même fait exprès le voyage d'Algérie, et naturellement il avait vu. Ayant vu, il avait cru et cela lui avait paru très simple. Quelle leçon! Ce professeur de physiologie, ce théoricien de l'anaphilaxie, assista sans étonnement à une matérialisation. De rien, il vit se former un être nouveau, qui remuait, qui respirait! Bien vite, il fabriqua un mot qui expliquait la chose, c'est-à-dire un mot grec, car seul le grec, entre toutes les langues, porte en lui-même sa lumière. Ayant donc vu un ectoplasme, c'est-à-dire une extériorisation corporelle, il se réjouissait dans son cœur d'avoir été choisi par les dieux pour assister à cette merveille, lorsqu'il apprit par les gazettes que le médium ectoplasmique venait d'être pincé, au cours d'une séance, par des spectateurs irrespectueux, au moment qu'il fabriquait une apparition au moyen de divers accessoires, dont le principal était un fantôme en baudruche qui se gonflait par dessus l'épaule avant de voltiger parmi les assistants ébaubis. De tout cela, il n'est resté que la théorie de l'ectoplasme que l'on nous sert encore, mais qui ne prend plus, si malins que soient les médiums. Le mot ne contient plus que de la crédulité par un bout et par l'autre, de l'escroquerie. Qu'on nous rende le bon Robert-Houdin!

DANSE ET DANSEUSES

De quand date l'uniforme, devenu si profondément ridicule, des danseuses? Qui donc leur imposa une fois pour toutes ce maillot, ce tutu, cette jupe de gaze? J'avoue n'en avoir aucune idée, mais ce ne peut pas être très ancien, puisque la danse réglementée et sans caractère, la danse administrative date d'hier. Est-ce une importation italienne? Très probablement, presque tout ce qui est baroque en art nous venant de l'Italie. Pourquoi cela a-t-il duré, pourquoi l'attitude de la danseuse s'est-elle figée sous cette forme? Mystère, qu'explique seul le peu d'intérêt que nous avons toujours manifesté pour la danse, hormis, bien entendu, les abonnés de l'Opéra qui, dans la danse, goûtent surtout le foyer de la danse. Il est vraiment incompréhensible que tous les ballets sans exception, quel qu'en soit le sujet, en quelque siècle, en quelque lieu qu'ils se passent, soient toujours réglementés par un assemblage de femmes vouées à la pirouette et aux jetés-battus. Nous ne pouvons plus supporter cela, nous avons vu trop de bas-reliefs antiques, nous avons été trop impressionnés par Isadora Duncan. L'exemple de cette femme et celui des Grecs, dont elle s'est inspirée, nous ont appris que la danse n'est pas la gymnastique, que son élément principal n'est pas l'agilité, mais la grâce, mais le caractère. La grâce et le caractère sont impossibles avec le maillot et surtout avec la jupe de gaze. La danse s'exprimera d'autant mieux qu'elle sera plus libre. Il faut lui ôter cet attirail ridicule, qui, malgré ses prétentions à figurer des sylphides, est un alourdissement du corps. La danseuse doit être à peu près nue sous un voile flottant qui tantôt dérobe, tantôt accentue le jeu de ses membres, le roulis doux de ses muscles. Mais il n'est pas que la danse grecque; il faut que la danse puisse revêtir tous les costumes et figurer toutes les attitudes. Les petits monstres hiératiques javanais, chargés comme des idoles, étaient autrement gracieux et légers qu'une demoiselle en tutu, même la mieux articulée.

FUNÉRAILLES CANINES

On enterrait ces jours-ci, en grande pompe, un chien. Il y eut un cortège. Un valet vêtu de noir portait sous son bras la comète (petit cercueil d'enfant). Il y avait des fleurs. Enfin, l'inhumation se fit au caveau de la famille, non de la famille du toutou, de la familles des maîtres du toutou. Il paraît que ladite famille était plongée dans la désolation et que la mère poussait des cris à fendre l'âme. C'est le symptôme aigu d'un état d'esprit assez curieux, d'un stade des mœurs où le chien de la maison est assimilé à l'enfant de la maison. On en connaît les diverses manifestations habituelles, mais celle-ci, étant plus inattendue, frappera davantage. A vrai dire, si les cimetières de chiens sont des inventions fort modernes, les monuments élevés à des chiens, les épitaphes canines aussi, sont des vieilleries. Il y a une épitaphe d'un chien dans Martial. Elle est même fort jolie. Il y en a une autre d'un poète inconnu, dans l'Anthologie de Burmann, qui n'est pas laide: «J'étais blanche. Je m'étendais mollement sur le sein de mon maître et de ma maîtresse; et quand j'étais lasse, je me reposais sur leur lit. Je suis morte en mettant bas au milieu des douleurs; et maintenant la terre cache ma dépouille sous un petit monument de marbre.» Ce chien n'était-il pas très aimé pour qu'un poète ami de la maison, ou peut-être son maître lui-même, ait dédié ces agréables vers à sa mémoire. Il eut son monument de marbre; il fut traité comme un Romain. Le christianisme avait mis une distance énorme entre l'homme et les animaux. La vieille fraternité se renoue. On ne voit pas bien pourquoi, honorant les restes humains, on mépriserait les restes d'un chien qui nous aima fidèlement. Le ridicule de la manifestation susdite s'abolit peut-être dans le sentiment.

LE LAURÉAT

Il fut un temps où l'Académie française pouvait conférer sinon la gloire, du moins une notoriété soudaine, en couronnant (vieux style) une œuvre littéraire. Il semble bien que ce ne soit plus en son pouvoir. Elle distribue trop de récompenses, le public s'y perd, ne sait plus discerner, entre tant d'œuvres élues, la véritable. Puis l'Académie est vraiment devenue trop académique et trop amie de la vertu et des convenances.