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NOTE DE TRANSCRIPTION

* Le texte en gras est représenté =en gras=, le texte en italiques en italiques et le texte en petites capitales en MAJUSCULES.

* Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

* L’orthographe d’origine a été conservée. La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures. Les points de suspension ont été normalisés à trois points.

* Les astérismes (trois astérisques disposés en triangle) sont rendus par trois astérisques en ligne.

* À la p. 82, les lignes “Pour touchée.” et la précédente ont été permutées pour que, comme dans le reste du livre, une ligne d’attribution suive immédiatement les vers qu’on cite.

* À la p. 222, la date de décès d’Émile Zola a été corrigée: la date correcte est 1902, non 1905.

RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES

DU MÊME AUTEUR:

=Ouvrages bibliographiques=

Une Bibliothèque, l’Art d’acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s’en servir (Couronné par l’Académie française) 1 vol.

Amateurs et Voleurs de livres 1 —

Le Livre, Historique, Fabrication, Achat, Classement, Usage et Entretien (Couronné par l’Académie française) 5 —

Petit Manuel de l’Amateur de livres 1 —

Mystifications littéraires et théâtrales 1 —

Les Femmes et les Livres 1 —

=Ouvrages pour la jeunesse= (Librairie Hachette)

Spectacles enfantins 1 vol.

Mes Amis et Moi (Couronné par l’Académie française) 1 —

Entre Camarades 1 —

Fils Unique 1 —

Grand’Mère et Petit-Fils (Couronné par l’Académie française) 1 —

Mademoiselle Cœur d’Ange 1 —

Contes et Souvenirs de mon Pays 1 —

Mes Vacances 1 —

Le Petit Léveillé 1 —

Les Quatre fils Hémon 1 —

La Revanche d’Absalon 1 —

Disparu! Histoire d’un enfant perdu 1 —

Le Gros Lot 1 —

Deux Cousins 1 —

ALBERT CIM

RÉCRÉATIONS
LITTÉRAIRES

CURIOSITÉS ET SINGULARITÉS
BÉVUES ET LAPSUS, ETC.

«_Ubi plura nitent_...» (HORACE.)
«Les choses singulières me réjouissent toujours.»
(MADAME DE SÉVIGNÉ.)

POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES
ROMANCIERS

LIBRAIRIE HACHETTE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
1920

Tous droits de traduction, de reproduction
et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright par Librairie Hachette, 1920.

MON CHER MAÎTRE

HENRY MARTIN ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL

dont l’obligeance et la science m’ont toujours été d’un si précieux secours dans mes travaux bibliographiques.

ALBERT CIM.

_En réunissant les curiosités et singularités, les bévues, lapsus, etc., rencontrés par moi dans mes lectures, je n’ai obéi à aucun sentiment hostile à nos grands écrivains, Corneille, Racine, Molière, Hugo, Balzac, Flaubert, Daudet, Zola, Michelet, Sainte-Beuve, etc., dont, autant que personne, je goûte, savoure et admire les œuvres. J’ai voulu me divertir, rien de plus._

«_Les choses singulières me réjouissent toujours,» avouait Mme de Sévigné à sa fille_ (Lettre du 26 juin 1680).

Elles produisent sur moi le même effet, et ce sont bien là exactement des Récréations littéraires que j’offre au public. Puisse-t-il prendre, à lire ces anecdotes, ces bons mots, saillies et drôleries, autant de plaisir que j’ai eu à les rassembler!

Comme nul n’est obligé, en bibliographie surtout, de croire autrui sur parole, j’ai eu soin d’indiquer, autant que je l’ai pu, les sources où j’ai puisé toutes les provenances de mon butin.

A mon tour, maintenant, je prie le lecteur de vouloir bien excuser les erreurs, bévues et lapsus que j’ai dû commettre et ai commis dans mon travail. Errare humanum est.

A. C.

PRÉAMBULE

Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux communs. — Pléonasmes. — Inadvertances et ignorances. — Locutions vicieuses. Littré, son dictionnaire, sa compétence «universellement reconnue» (F. Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. — Alliance de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences mythologiques. — Marinisme, gongorisme, euphuïsme. — Un vœu de P.-L. Courier.

Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de jugement et de sens critique.

L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des bizarreries de style.

Prenons, par exemple, les locutions: le char de l’État, sur un volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme, fouler aux pieds, couper ou fendre un cheveu en quatre, figure humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or, — nous obtiendrons des phrases de ce genre:

«_Le char de l’État_ navigue sur un volcan.» (Style de Joseph Prudhomme, dit la Revue bleue, 7 avril 1900, p. 429.)

«Cette débutante est véritablement une étoile en herbe qui chante de main de maître.» (Cité par Armand SILVESTRE, Les Farces de mon ami Jacques, p. 289.[1])

[1] En règle générale, je n’indique le nom de l’éditeur et la date de publication que pour les ouvrages ayant eu plusieurs éditions différentes, et je ne mentionne le lieu de publication que pour les ouvrages édités ailleurs qu’à Paris.

«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où la main de l’homme n’a jamais mis le pied.»

«_Ce cœur_... attend de pied ferme toutes les rigueurs de son infortune.» (La France galante, dans BUSSY-RABUTIN, Histoire amoureuse des Gaules, t. II, p. 106; Delahays, 1858.)

«Les droits des Canadiens-Français ont été foulés aux pieds par des mains sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans La Presse de Montréal, 16 janvier 1913.)

Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, L’Avenir du Nord, de Terrebonne, 24 janvier 1913:

«_L’Action Sociale_ a d’abord écrit qu’elle détestait le libéralisme, mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend d’aimer les libéraux. Ces subtils castors fendent les cheveux en quatre pour échapper à la logique des faits et cacher leur couleur politique.»

«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus figure humaine.»

«La sauce blanche est la pierre de touche des cordons bleus.» (L’Opinion, 25 juillet 1885.)

«L’étalon brabançon sera la poule aux œufs d’or de la Belgique.» (M. BRUYN, ministre de l’Agriculture en Belgique, dans L’Indépendance de l’Est, 21 février 1900.)

* * *

Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non plus:

«Le vieux médecin _exultait d’allégresse_». (Claude TILLIER, L’Oncle Benjamin, chap. 10, p. 133; Bertout, 1906.)

«Les souvenirs du passé se réveillant...» (Octave FEUILLET, M. de Camors, p. 293; C. Lévy, 1888.)

Ou encore: «Les souvenirs rétrospectifs...», qui vont de pair avec «Les prévoyants _de l’avenir_».

«Chacun, surpris à l’improviste...» (Émile SOUVESTRE, Un Philosophe sous les toits, p. 49; M. Lévy, 1857.)

Panacée universelle est un des pléonasmes les plus communs, panacée, à lui seul, signifiant remède universel, qui guérit tout (du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède).

«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une panacée universelle...» (Louis BLANC, Organisation du travail, p. 264.)

«Il avait trouvé la panacée universelle...» (H. DE BALZAC, Maître Cornelius, dans le volume intitulé Les Marana, p. 289; Librairie nouvelle, 1858.)

«C’était sa panacée universelle.» (George SAND, Histoire de ma vie, t. IV, p. 220; M. Lévy, 1856.)

«Il croyait avoir découvert la panacée universelle.» (Émile ZOLA, Le Docteur Pascal, p. 42.)

«Cette panacée universelle...» (Alphonse DAUDET, Port-Tarascon, p. 187; Marpon et Flammarion, s. d.)

«Voilà la panacée universelle.» (J. BARBEY D’AUREVILLY, Polémiques d’hier, p. 245; Savine, 1889.)

Voici quelques autres exemples d’inadvertances:

«Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon de même couleur.» (Léopold STAPLEAUX, dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 20 décembre 1897, col. 772.)

«Il avait soixante-dix ans et paraissait le double de son âge.» (ID., ibid.)

«Les deux adversaires furent placés à égale distance l’un de l’autre.»

«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, de l’autre, elle lui dit...»

«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire de vive voix.»

«Nous espérions vous serrer la main de _vive voix_», s’amuse à écrire Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (Lettres, p. 149, novembre 1859.)

Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque, qu’il avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je connaissais celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à bout d’expressions, je lui prouverais le contraire!» (Cité par H. DE VILLEMESSANT, Mémoires, t. V, p. 163.)

Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé, s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir autant de pièces de quarante sous que je vais dormir dans une heure!» (ID., ibid.)

«Ce village est situé au centre du triangle obtus que forment les trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le romancier Émile Richebourg (La Petite Mionne, t. I, p. 3), oubliant que, s’il y a des angles obtus, il n’existe pas de triangles ainsi qualifiés.

* * *

Fautes commises par ignorance:

«Ce vieillard impotent et ingambe ne quittait plus son fauteuil.» Comme si ingambe signifiait sans jambes (in privatif).

«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, ingambe depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (Le Journal, 21 septembre 1910.)

Compendieusement (compendium, abrégé) «exprime si bien le contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui donnent le sens de _longuement_», a remarqué Géruzez (dans LITTRÉ, art. Compendieusement).

Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et compendieusement à la composition des...» (GONCOURT, Journal, année 1862, t. II, p. 58.)

L’adjectif valétudinaire (qui est souvent malade, de valetudo, santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux, rattaché au mot valet et pris dans une singulière acception: «Mme de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle n’estoit point valétudinaire (on appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets)...» (TALLEMANT DES RÉAUX, Les Historiettes, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78; Techener, 1862.)

Vêtissait pour vêtait, imparfait de l’indicatif de vêtir, est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la vêtissait.» (Pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé, livre I, p. 361; Œuvres; Didot, 1865; in-18.)

Jean-Jacques Rousseau, qui écrit inventaire pour éventaire: «Une petite qui avait sur son inventaire une douzaine de pommes» (Cf. LITTRÉ, art. Éventaire), emploie un même mot dans une même phrase à la fois comme adjectif et comme substantif: «Je suis toujours malade et chagrin; on dit que la philosophie guérit ce dernier.» (Lettre à Mme d’Épinay, août 1757; Œuvres complètes, t. VII, p. 75; Hachette, 1864.) A la maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois avec peine, madame la maréchale, combien vous vous en donnez pour réparer mes fautes.» (Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce qui rappelle le jeu de mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle ivrogne: «Il n’y voit goutte, quoiqu’il la prenne à chaque instant.» (Dans Émile DESCHANEL, Le Romantisme des Classiques, t. V, Boileau, p. 145, note 1.)

Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples, sont souvent cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un pronom ne peut tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire précédé de l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc pas: Le condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a demandé sa grâce et l’a obtenue. Dans sa Recherche de l’Absolu (p. 199; Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque: «Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura celui de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans un numéro de sa Lanterne (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de papier ministre et j’écrivis à celui de l’Intérieur pour lui demander...»

Et bi-hebdomadaire, bi-mensuel, dans le sens de deux fois par semaine, deux fois par mois[2];

[2] «BI-HEBDOMADAIRE, adj. Qui se fait, qui paraît toutes les deux semaines. C’est à tort que l’on prend bi-hebdomadaire comme signifiant qui se fait, se publie deux fois par semaine. Il faut dire en ce sens: semi-hebdomadaire.

«BIMENSUEL, ELLE, adj. Qui se fait, qui paraît tous les deux mois, par opposition à semi-mensuel, qui s’applique à ce qui se fait, qui paraît deux fois par mois. — C’est une erreur de prendre bimensuel pour exprimer deux fois par mois. Bisannuel signifie non pas deux fois par an, mais qui se fait tous les deux ans, qui dure deux ans. Bimensuel ne veut pas plus dire deux fois par mois que trimestriel ne veut dire trois fois par mois.» (LITTRÉ, Dictionnaire, Supplém.)

C’est toujours à Littré que je me réfère de préférence, en raison de son indulgence et de sa judicieuse logique, et surtout parce que, chez lui, ce ne sont pas les grammairiens, mais nos grands écrivains, qui tranchent les difficultés et prononcent les arrêts. «Le Dictionnaire de Littré... Cette œuvre immortelle renferme, sur le judicieux emploi de chaque terme, sur le sens et l’histoire de chaque mot, des explications et des exemples qui sont une mine inépuisable pour le grammairien. On ne saurait trop admirer et pratiquer ce prodigieux dictionnaire, dont les ressources, presque infinies, ne seront jamais assez connues ni assez appréciées du public.» (A. BRACHET et J. DUSSOUCHET, Grammaire française, Cours supérieur, Préface, p. VIII; Hachette, 1888.) «... Littré, dont la compétence est universellement reconnue.» (Francisque SARCEY, L’Estafette, 22 juin 1886.)

Dans le but de, pour dans le dessein de, dans l’intention de[3];

[3] «Cette locution, dans le but de, est très usitée présentement, mais elle n’est pas aisée à justifier. On n’est pas dans un but, car si on y était, il serait atteint... Dans n’a pas le sens de pour... Cette locution ne pouvant s’expliquer... doit être évitée; et, en place, on se servira de: dans le dessein, dans l’intention, à l’effet de, etc.» (LITTRÉ.)

_Remplir un but_[4];

[4] «Locution qu’on entend et qu’on lit tous les jours, mais qui est vicieuse; car on atteint un but, on ne le remplit pas... Cette faute doit être évitée soigneusement.» (Littré.)

Ces chapeaux ont coûté vingt francs chaque, — pour chacun[5];

[5] «_Chaque_ ne doit pas se confondre avec chacun; chaque doit toujours se mettre avec un substantif auquel il a rapport; chacun, au contraire, s’emploie absolument et sans substantif. C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs chaque; il faut vingt francs chacun.» (LITTRÉ.) En d’autres termes, chaque est un adjectif, et chacun est un pronom.

Être à court d’argent, pour être court d’argent[6];

[6] «Être court d’argent, et non être à court d’argent, qui est une locution fautive, puisque rien n’y justifie la préposition à.» (LITTRÉ, art. Court, Remarque 3.)

Éviter quelque chose à quelqu’un, au lieu de le lui épargner;

Fortuné, dans le sens de riche, qui possède de la fortune[7];

[7] «_Fortuné_ ne doit pas être employé pour riche; c’est une faute née de ce que fortune, entre autres significations, a celle de richesse. Dans la logique du peuple, un homme fortuné est nécessairement un homme riche; c’est un barbarisme très commun dans la langue, et qui provient d’une erreur très commune dans la morale.» (Charles NODIER, dans LITTRÉ.) Fortuné dérive du latin fortuna, sort, destin, succès, etc., et, de même qu’un homme infortuné peut être riche, un homme fortuné peut être très pauvre; le premier subit des malheurs, des infortunes; le second a du bonheur, de la chance, etc. Fortuné ne signifie pas plus qui a de la fortune, que successif ne signifie qui a du succès.

Fixer quelqu’un, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur lui[8];

[8] «Quelques Gascons hasardèrent de dire: J’ai fixé cette dame, pour: Je l’ai regardée fixement, j’ai fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire: Fixer une personne. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: J’ai rendu cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on entend: Je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle.» (VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, art. Langue française; Œuvres complètes, t. I, p. 406, édit. de journal Le Siècle.)

Le plus _infime_[9];

[9] «_Infime_ n’admet ni plus, ni moins; il est le superlatif d’inférieur.» (LITTRÉ.)

Invectiver quelqu’un, au lieu de contre quelqu’un;

Vendre la mèche, au lieu de l’éventer;

Naguère, pour il y a longtemps;

Partir à la campagne, au lieu de pour la campagne;

Une rue passagère, au lieu de passante;

Il n’y a pas que lui qui... au lieu de: il n’est pas le seul qui...[10];

[10] «A Rome, il n’y avait pas que les esclaves qui fissent le métier de gladiateurs. Construction barbare, bien que fort usitée aujourd’hui. On n’en trouverait pas un seul exemple dans toute la littérature française avant la fin du dix-huitième siècle, dit Émile Deschanel... Grammaticalement, cette construction signifie précisément le contraire de ce qu’on veut lui faire dire quand on l’emploie aujourd’hui... Voici d’où vient la confusion: certains s’imaginent que cette tournure il n’y a pas que est l’opposé de il n’y a que; tandis qu’au fond, soit grammaticalement, soit logiquement, ces deux tournures ne sont qu’une... En effet, en ajoutant simplement le mot pas à la tournure il n’y a que, on croit ajouter une seconde négation à la première, ce qui serait nécessaire pour que l’une des tournures signifiât le contraire de l’autre; mais, en réalité, on n’y ajoute rien du tout, si ce n’est le mot pas, mot purement explétif, qui, soit qu’on le mette, soit qu’on l’omette, fait virtuellement partie de la première négation, et ne saurait, à lui tout seul, en constituer une seconde... Ne tout seul, ou, à volonté, ne pas n’est qu’une seule et même négation... (Émile DESCHANEL, Journal des Débats, 23 août 1860, dans LITTRÉ, art. Que, Remarque 1.) En place de la construction vicieuse: Il n’y a pas que lui qui ait fait cela, ajoute Littré (Ibid.), on dira: Il n’y a pas seulement lui qui a fait cela, ou mieux: Il n’est pas le seul qui ait fait cela. Je n’ai pas vu que lui; dites: Il n’est pas le seul que j’aie vu.» «Ce solécisme est de nos jours très répandu, dit de son côté Émile Faguet (Revue encyclopédique, 1897, p. 965). On s’imagine qu’_il n’y a pas que_ est le contraire d’_il n’y a que_; c’est absurde: pas n’étant qu’un mot de renforcement, il n’y a que et il n’y a pas que signifient absolument la même chose.»

Soi-disant, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais s’appliquer aux êtres inanimés[11];

[11] «_Soi-disant_ ne se dit jamais des choses. C’est une grosse faute que de dire: accorder de soi-disant faveurs; s’étayer de soi-disant titres.» (LITTRÉ.) Cette faute, Sainte-Beuve la commet fréquemment: «Des idées soi-disant nouvelles.» (Portraits littéraires, t. I, p. 51; nouvelle édit; Garnier, s. d.) «Style soi-disant gaulois.» (Portraits contemporains, t. III, p. 228; C. Lévy, 1882.) «La soi-disant bienséance sociale.» (Nouveaux Lundis, t. I, p. 278; C. Lévy, 1885.) Etc.

_Sous le rapport de..._[12].

[12] «_Sous le rapport de_ est une locution qui est devenue très commune. Elle est fort lourde et n’est pas exacte en soi. Une chose est en rapport avec une autre, est dans un certain rapport, a rapport avec; mais elle n’est pas sous un rapport; si elle était sous un rapport ou sur un rapport, elle serait en dehors du rapport; et, au fond, en s’en servant, on s’exprime inexactement. Elle ne paraît donc pas bonne à employer, et ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter.» (LITTRÉ.)

Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes.

Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de côté les hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne considérer que le sens de la phrase ou les erreurs de faits.

* * *

Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à l’alliance de pensées absolument différentes ou disparates:

«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre à Waterloo.»

«Cette fête tombe au printemps et en désuétude.»

«Le lapin est un animal timide et nourrissant.»

«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à prendre patience et de la rhubarbe...» (Mme DE SÉVIGNÉ, lettre au Président de Moulceau, 4 février 1696; Lettres, t. X, p. 357; édit. des Grands Écrivains.)

«Force jeunes gens de robe et de Paris étaient allés à la suite...» (SAINT-SIMON, Mémoires, t. I, p. 277; Hachette, 1871.)

«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras et en silence.» (VOLTAIRE, La Princesse de Babylone, chap. II.)

«La truite aime à être mangée vive; le brochet préfère attendre,» proclame Le Cuisinier français (dans TOUSSENEL, L’Esprit des bêtes, p. 279; Hetzel, s. d.)

* * *

Dans son article «Figure, Style figuré[13]» du Dictionnaire philosophique, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est le goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on doit donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian[14] dit que «les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»

[13] «_Style figuré_ par les expressions métaphoriques qui figurent les choses dont on parle, et qui les défigurent quand les métaphores ne sont pas justes.» (VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, Œuvres complètes, t. I, p. 390.)

Les Orientaux ont toujours affectionné le style «figuré»: «Le jour est sur ton visage et la nuit dans tes cheveux», écrit un Arabe à sa maîtresse, qui avait le teint blanc et les cheveux noirs. (VOLTAIRE, Articles de journaux, IX, Œuvres complètes, t. IV, p. 626.) «Lorsque la flèche des arrêts divins est lancée par l’arc du destin, elle ne peut plus être repoussée par le bouclier de la précaution.» (Proverbe oriental, cité par Alexandre DUMAS et Dr Félix MAYNARD, Impressions de voyage, De Paris à Sébastopol, p. 175.)

[14] Il s’agit très probablement de Balthazar Gracian (1584-1658), jésuite espagnol, «qui fut en prose ce que Gongora avait été en vers». (LAROUSSE).

Cyrano DE BERGERAC (1620-1655) se plaît fréquemment à écrire dans ce style «figuré» et singulier: «... Je prévois que, de votre courtoisie (ma belle maîtresse), je suis prédestiné à mourir aveugle. Oui, aveugle, car votre ambition ne se contenterait pas que je fusse simplement borgne. N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez trouvé l’invention de distiller ma vie, et de la convertir en eau toute claire? En vérité, je soupçonnerais... que vous n’épuisez ces sources d’eau, qui sont chez moi, que pour me brûler plus facilement», etc. (Œuvres comiques, Lettres satiriques, V, p. 181; Delahays, 1858.)

Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au poète Philippe DESPORTES (1545-1606), qui célèbre ainsi son amour:

Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau, Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence, Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.

Et d’autant que mon feu est violent et chaud, Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut, Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.

(Philippe DESPORTES, Poésies, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)

Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons qu’il a récidivé (p. 54):

Il fit... De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines, Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines. Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment.

L’ARÉTIN (1492-1557) aussi et surtout est célèbre par son style «figuré» et ampoulé: «Aiguiser l’imagination par la lime de la parole... Pêcher, avec la ligne de la réflexion, dans le lac de la mémoire... Mettre le pied de la maturité dans le chemin de la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec le mors de la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de la politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié... Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc. (ARÉTIN, Œuvres choisies, traduction P.-L. Jacob, p. XLIII; Gosselin, 1845.)

Et le Maître Jacques de L’Avare de Molière (V, 2): «Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.»

«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur l’enclume de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés, pour recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir avant d’agir.» (L’Écho de l’Est, 23 novembre 1913.)

Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois d’étranges phrases, celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les mortels qui s’appuient sur le bâton de Plutus pour entrer dans _les bocages d’Amathonte_». (Mme GIROUST DE MORENCY [XVIIIe siècle], dans Mary SUMMER, Aventures d’une femme galante au XVIIIe siècle, p. 234.)

Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu) pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes).

C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond en pointes ou concetti, ce style faux, si apprécié et renommé au seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de marinisme (du poète italien Marini ou cavalier Marin), de gongorisme ou cultisme en Espagne (du poète Gongora), d’_euphuïsme_ en Angleterre, et de style ou esprit précieux en France. (Cf. Émile DESCHANEL, Le Romantisme des classiques, t. V, Boileau, p. 140; C. Lévy, 1888.)

Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu suprême de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré!» (P.-L. COURIER, Pamphlet des pamphlets, Œuvres, p. 240; Didot, 1865; in-18.)

I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES

I

PIERRE CORNEILLE. Concetti, Cacophonies et Calembours. Galimatias simple et Galimatias double. Vers de Corneille qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître à la Montauron: éloges outrés. Traduction de l’_Imitation de Jésus-Christ_. — THOMAS CORNEILLE. Le plus grand succès dramatique de tout le dix-septième siècle.

ROTROU. — THÉOPHILE DE VIAU. — DUMONIN. — PIERRE DU RYER. — JEAN CLAVERET: l’unité de lieu. — «Mourra-t-il ou Ne mourra-t-il pas?» — Napoléon Ier et A.-V. Arnault. — Crébillon le Tragique, Corneille et Racine.

RACINE. Critiqué par Chapelain. Réminiscence. Remarque de Méry. Le mot «diligence». Changement de visage. Cacophonies. Un auteur de sept ans. Athalie lue par pénitence. Racine déclaré «grossier et immodeste», «ni poète ni chrétien», etc. Mort et enterrement de Racine.

MOLIÈRE. Son style. Acceptions des mots flamme, cœur, main, etc. Singularités de prosodie. Anachronismes. Cacophonies. Locutions favorites de Molière. Vers de Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La Fontaine. L’Avare de Molière. Remarque de Sainte-Beuve.

Chez nos plus grands écrivains, on rencontre des négligences ou inadvertances de style: errare humanum est.

Tout le monde connaît la turlupinade commise, bien à son insu, par CORNEILLE (1606-1684) dans Polyeucte (I, 1), qu’aurait enviée Tabarin, et dont je me borne à rappeler les premiers mots:

Et le désir s’accroît quand...

Non moins connu est ce pléonasme du grand Corneille (Pompée, II, 3):

Il en coûta la vie et la tête à Pompée.

Dans Mélite (I, 4), Philandre dit à Cloris, sa maîtresse:

Regarde dans mes yeux, et reconnais qu’en moi On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.

Et Cloris de répondre:

C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée.

Philandre reprend:

... Mon cœur... Afin de te mieux voir, s’est mis à la fenêtre.

Dans Clitandre (IV, 1 et 2), comédie d’intrigue très embrouillée, nous voyons Dorise «crever, avec son aiguille», l’œil de Pymante, son «amoureux dédaigné», et, au lieu d’appeler au secours et de se faire soigner, Pymante se met, comme si de rien n’était, à nous débiter une tirade de deux pages, pleine de pathos et de concetti:

Où s’est-elle cachée? où l’emporte sa fuite?... La tigresse m’échappe...

Il est de Corneille encore (Pompée, I, 2) ce vers à calembour:

Car c’est ne régner pas qu’être deux à régner,

qui a trouvé de l’écho dans un hémistiche attribué, mais à tort, paraît-il, au vicomte D’ARLINCOURT (1789-1856):

... On l’appelle _à régner_[15].

[15] Et Alexandre Dumas (Mémoires, t. VII, p. 8): «Je ne demande qu’une chose, c’est, si Dieu m’appelle à régner sur la France...»

C’est à tort également, et par une erreur persistante, disons-le en passant, que nombre d’ouvrages (par exemple: STAAFF, La Littérature française, t. II, p. 1046; — Gustave MERLET, Tableau de la littérature française, 1800-1815, t. I, p. 524; — LAROUSSE, art. Arlincourt; — etc.) attribuent audit vicomte et à sa tragédie Le Siège de Paris, représentée au Théâtre-Français en 1826, les alexandrins suivants:

Mon père, en ma prison, seul à manger m’apporte. J’habite la montagne, et j’aime à la vallée.

Ou bien, il faudrait admettre que le texte de cette tragédie a subi des remaniements avant l’impression, contrairement à ce qui est dit dans l’avant-propos du volume.

Voici ce qu’on lit dans une lettre jointe à cet avant-propos (p. X et XI):

«... On m’avait annoncé que la tragédie de M. d’Arlincourt[16] était constamment sifflée, et la salle absolument déserte: j’ai vu, à toutes les représentations où j’ai assisté, la tragédie vivement applaudie et la salle toute pleine. On m’avait soutenu que l’ouvrage n’offrait aucun intérêt: j’ai remarqué que, pendant les cinq actes, l’auditoire était constamment ému...

[16] Le Siège de Paris, tragédie en cinq actes, par M. le vicomte d’Arlincourt, représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français le 8 avril 1826 (Paris, Leroux et Constant Chantepie, 1826).

«D’après ce que j’avais lu dans les gazettes, je m’attendais à voir une héroïne dans les fers, mourant de faim, et s’écriant avec douleur:

Mon pauvre père, hélas! seul à manger m’apporte.

«L’appétit de ce pauvre père mangeant la porte d’une prison m’eût singulièrement amusé. Quel a été mon désappointement! Point d’héroïne dans les fers! Point de porte à dévorer! Point de situation à laquelle puisse convenir le vers cité! Et je viens d’apprendre que cette plaisanterie a été faite, il y a quelque douzaine (sic) d’années, sur une tragédie de M. Le Mierre.

«... J’avais appris par cœur d’autres vers de la pièce; on m’avait particulièrement désigné ceux-ci comme ayant été sifflés à la première représentation:

Mystérieux par goût, sauvage par système, Mon cœur est un abîme, et mon âme un problème. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voilà ces chevaliers que l’on nomme les preux! (lépreux). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On l’appelle à régner (araignée). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ton nom connu te perd, ton inconnu te sauve. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Rien sur ses plans secrets ne peut être éclairci. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J’habite la montagne, et j’aime à la vallée (à l’avaler). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Enfoncé dans le crime on n’en saurait surgir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour chasser loin des murs les farouches Normands, Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs (francs).

«Et beaucoup d’autres dans ce genre. J’ai acquis la certitude qu’ils n’ont jamais été dans l’ouvrage: est-il une seule personne raisonnable qui ait pu le penser?»

Voici, à cette occasion, quelques autres vers, cités souvent comme exemples de cacophonie, d’ambiguïté et d’étrangeté:

Dans son ode A la postérité (IV, 6, p. 362; Œuvres de Malherbe, de J.-B. Rousseau, etc., Didot, 1858), J.-B. ROUSSEAU (1671-1741) interpelle ladite postérité et la qualifie de «Vierge non encor née»:

Vierge non encor née, en qui tout doit renaître,

vers dont le premier hémistiche est resté célèbre.

Célèbre aussi et maintes fois cité, ce vers de VOLTAIRE (1694-1778):

No_n_, il n’est rie_n_ que _N_a_n_i_n_e n’ho_n_ore,

qui, dans les éditions posthumes, fut remplacé par celui-ci:

Non, il n’est rien que sa vertu n’honore.
(Nanine, III, 8.)

De Voltaire encore, cet autre, moins connu, mais non moins dépourvu d’euphonie:

_T_ou_t_ ar_t_ es_t_ é_t_ranger; comba_tt_re est ton par_t_age. (Brutus, I, 1.)

Cet autre, encore de Voltaire:

_T_u t’en van_t_ais _t_an_t_ô_t_; _t_u _t_e _t_ais, _t_u frémis,

qui se trouvait dans la tragédie d’_Ériphyle_ (V, 2), a disparu. (Cf. le Journal de la Jeunesse, Supplément, 7 juillet 1888.)

L’abbé PELLEGRIN (1663-1745), originaire de Marseille, avait composé une tragédie intitulée Loth, qui, dès le premier vers, tomba sous les éclats de rire des spectateurs. Le principal personnage débutait par cette touchante déclaration:

L’amour a vaincu Loth! (vingt culottes).

«Il devrait bien en donner une à l’auteur!» interrompit un plaisant, qui connaissait toute la misère de l’abbé[17].

[17] Ajoutons, en note tout au moins, qu’un autre abbé, l’abbé Gaspard ABEILLE (1648-1718), fut victime d’une mésaventure analogue, et aussi sujette à caution d’ailleurs que celle de son confrère Pellegrin. Lors de la première représentation d’une des tragédies de l’abbé Abeille, l’actrice qui faisait le rôle d’une princesse et, au début, prononçait cet alexandrin:

Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père?

s’étant arrêtée court, ou bien la réplique tardant à venir, un loustic du parterre lança de sa plus belle voix cette riposte, désastreuse pour le succès de la pièce:

Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère! (Edmond GUÉRARD, Dictionnaire encyclopédique d’anecdotes, t. I, p. 13.)

Racine, qui avait, comme on sait, un talent spécial pour les épigrammes, a utilisé ce mot dans son épitaphe de l’abbé Abeille:

Ci-gît un auteur peu fêté,
Qui crut aller tout droit à l’immortalité,
Mais sa gloire et son corps n’ont qu’une même bière;
Et lorsque Abeille on nommera,
Dame Postérité dira:
«Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère!»
(RACINE, Œuvres complètes, Poésies diverses, t. II, p, 215;
Hachette, 1864.)

Malheureusement, l’histoire est apocryphe, assure-t-on. (Cf. B. JULLIEN, Thèses d’histoire, p. 412 et suiv.; et LAROUSSE, art. Pellegrin.)

A propos de l’abbé Pellegrin, qui

Déjeunait de l’autel et soupait du théâtre,

on raconte que, comme il venait de faire représenter sa tragédie de Pélopée, et se promenait, avec un de ses amis, dans le jardin du Luxembourg, il vit à ses pieds une feuille de papier, que l’ami ramassa. Elle était remplie, du haut en bas, de la même lettre: la majuscule P y était tracée nombre de fois.

«Devinez, dit à Pellegrin son compagnon, ce que signifient toutes ces lettres?

— C’est, répondit l’abbé sans hésiter, une page d’écriture qu’un maître a donné à faire à l’un de ses élèves, et que le vent a emportée.

— Pas du tout, réplique l’autre; ces lettres sont toutes des initiales, et en voici le sens: _Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal_».

Voici encore quelques autres exemples de cacophonies et amphibologies:

Dans le récit de la prise d’une ville et du carnage qui s’ensuit:

Sur le sein de l’épouse on écrase l’époux,

nous dit l’auteur d’une tragédie jadis jouée à l’Odéon. (Cf. L’Écho de la semaine, 6 octobre 1895.)

Dans un drame espagnol (Ibid.), où l’on essaie de détourner le roi de son amitié pour un indigne favori, le duc d’Alcala, un des arguments présentés par l’auteur est celui-ci:

Jamais à ton secours Alcala vola-t-il?

Ce qui nous remémore les fameux vers d’une autre pièce dont l’action se passe aussi en Espagne, Don Japhet d’Arménie (II, 2), de SCARRON (1610-1660):

Don Zapata Pascal,
Ou Pascal Zapata! Car il n’importe guère
Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière;

et aussi ce vers crépitant de la tragédie de Manco-Capac, de LEBLANC DE GUILLET (1730-1799):

Crois-tu d’un tel forfait Manco-Capac capable?

qui a aussi disparu du texte définitif. (Cf. BACHAUMONT, Mémoires secrets, juin 1763, p. 76, note 1; Delahays, 1859.)

Et celui-ci, attribué au critique GEOFFROY (1743-1814) (Encyclopédiana, p. 194; Garnier, s. d.):

Vous, ministres sacrés, non d’un Dieu, mais d’un homme.

Puis:

O Rémus, dominez sur la ville éternelle. (Dans QUITARD, Dictionnaire de rimes, p. 173.)

La vache paît en paix dans ces gras pâturages,

nous apprend le poète académicien TISSOT (1768-1854), traducteur des Bucoliques (dans TENANT DE LATOUR, Mémoires d’un bibliophile, p. 219), cacophonie qu’il supprima, pour ne plus laisser (dans la première églogue) que

Le cerf léger paîtra.

Et VIENNET (1777-1868):

Sous son casque, Arbogaste avait un esprit vaste.

(Cf. Larousse mensuel, octobre 1912, p. 538.)

Et dans La Franciade du même poète (Cf. STAAFF, La Littérature française, t. II, p. 606, note):

Les paysans fuyaient en emportant leurs lares.

Le Télémaque, ou du moins un fragment de ce livre, Télémaque dans l’île de Calypso, a été mis en vers par un poète du nom d’Eugène MATHIEU (1821-?), qui s’est amusé, dans cette parodie, «à plier la langue française à toute sorte d’excentricités». Ainsi Calypso, reprochant au fils d’Ulysse sa froideur à son égard et sa terreur de Mentor, lui dit:

Tu te tais, tant te tient ton tuteur tortueux, Dans d’odieux dédains des doux dons d’un des dieux!

(Cf. STAAFF, ibid., t. III, p. 863.)

Nous verrons plus loin, en parlant de Victor Hugo, cette drolatique locution «comme un vieillard en sort», qui lui est faussement attribuée.

* * *

Revenons à Corneille. C’est à propos de lui que Boileau disait qu’il y avait deux espèces de galimatias: le galimatias simple, où l’auteur, entendant ce qu’il avait voulu dire, n’a pas suffisamment éclairci l’expression de sa pensée; et le galimatias double, où l’auteur ne s’entend pas plus lui-même qu’il n’est entendu de ses lecteurs ou auditeurs. Et, comme exemple de ce dernier genre de galimatias, Boileau racontait ce qui advint à propos des quatre vers suivants de la tragédie de Tite et Bérénice (I, 2) de Corneille, prononcés par Domitian, frère de Tite et amant de Domitie:

Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme, Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort.

Baron, qui étudiait le rôle de Domitian, se trouva embarrassé par ces quatre vers dont le sens ne lui paraissait pas très intelligible. Il alla prier Molière, qui habitait dans la même maison que lui, de vouloir bien les lui expliquer. Après les avoir lus et relus, Molière lui avoua qu’il ne les comprenait pas non plus.

«Mais attends, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir dîner avec nous aujourd’hui, tu lui en demanderas l’explication.»

Dès que Corneille arrive, le jeune Baron lui saute au cou, selon son habitude, car il l’aimait beaucoup, et lui soumet ensuite les quatre vers dont le sens lui échappait.

Corneille les examine durant quelques instants, puis:

«Ma foi, dit-il, j’avoue que je ne les entends pas trop bien non plus; mais récite-les tout de même: tel qui ne les entendra pas les admirera.» (Cf. le Musée des familles, 1er août 1897; et Edmond GUÉRARD, ouvrage cité, t. I, p. 504.)[18]

[18] On a appliqué aussi cette anecdote à d’autres vers de Corneille, à un passage de sa tragédie d’_Héraclius_: cf. Émile DESCHANEL, ouvrage cité, t. I, p. 225-226; et même ouvrage, 2e série, Racine, t. I, p. 241.

De même Klopstock, dans sa vieillesse, ne comprenait plus bien tous les vers de sa Messiade:

«Il faut que je commence un chant pour le comprendre, déclarait-il un jour. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.» (Cf. SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 182, note 1.)

Et n’a-t-on pas attribué à Victor Hugo cette plaisante réponse:

«Lorsque j’ai écrit ces vers, il n’y avait que Dieu et moi pour les comprendre. Aujourd’hui, il n’y a plus que Dieu.» (Cf. Émile DESCHANEL, Le Romantisme des classiques, t. I, p. 226).

Ce beau vers qu’on lit dans Tite et Bérénice (V, 1):

Chaque instant de la vie est un pas vers la mort,

se trouve textuellement dans les Essais de morale de Nicole (Cf. CORNEILLE, Œuvres complètes, t. IV, p. 371, note 1; Hachette, 1864), et ces autres, qui se trouvent dans Polyeucte (IV, 2):

... Et, comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité,

sont, textuellement aussi, empruntés à Godeau, l’évêque de Grasse, qui lui-même les avait traduits de Publius Syrus:

Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur.

(Cf. MONTAIGNE, Essais, I, 40; t. I, p. 405, note 1, édit. Louandre.)

Voici un enjambement ou rejet rencontré dans Corneille (Le Menteur, II, 5), dont la hardiesse ne laisse pas de surprendre:

Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle.

Ajoutons qu’on cite comme exemple d’éloges outrés et de platitude la dédicace d’_Horace_ au cardinal de Richelieu, ainsi que celle de Cinna à M. de Montauron (d’où le nom d’_Épître à la Montauron_ donné depuis à ces flatteries exagérées et intéressées: cf. Honoré BONHOMME, Grandes Dames et Pécheresses, p. 253-254; Charavay, 1883), et que le discours de réception de Corneille à l’Académie «est un chef-d’œuvre de mauvais goût, de plate louange et d’emphase commune». (SAINTE-BEUVE, Portraits littéraires, t. I, p. 44; nouvelle édit., Garnier, s. d.)

De tous les ouvrages de Pierre Corneille, c’est sa traduction de l’_Imitation de Jésus-Christ_, dont il se fit de la première partie seulement trente-deux éditions, qui lui rapporta le plus d’argent. Lui-même nous l’apprend; il racontait que son Imitation lui avait plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu’il avait reconnu, par le gain considérable qu’il en avait tiré, «que Dieu n’est jamais ingrat envers ceux qui travaillent pour lui». (Cf. Jules LEVALLOIS, Corneille inconnu, p. 288.)

Rappelons, à ce propos, que THOMAS CORNEILLE (1625-1709), le frère de Pierre, est, de tous les auteurs dramatiques du dix-septième siècle, celui qui obtint les plus grands succès au théâtre et y gagna le plus d’argent. Sa tragédie de Timocrate, jouée en 1656, et que personne ne connaît plus aujourd’hui, «fut le plus éclatant succès dramatique de tout le dix-septième siècle». (Paul STAPFER, Des Réputations littéraires, t. II, p. 252 et 286.)

«_Timocrate_ eut quatre-vingts représentations, dit de son côté Laharpe (Lycée ou Cours de littérature, t. II, p. 273-274; Verdière, 1817): les comédiens se lassèrent de le jouer avant que le public se lassât de le voir; et ce qui n’est pas moins extraordinaire, c’est que depuis ils n’aient jamais essayé de le reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui lui procura cette vogue prodigieuse... Le héros de la pièce joue un double personnage: sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la reine d’Argos, et l’assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène, il est son défenseur et l’amant de sa fille. Il est assiégeant et assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui peut-être fit le succès de la pièce... Il y a peu d’auteurs dont la lecture soit plus rebutante que celle de Thomas Corneille, conclut Laharpe».

* * *

Dans une de ses pièces, sa tragi-comédie de Céliane, ROTROU (1609-1650) met en scène un amant qui se demande (II, 2); sa belle lui ayant laissé le choix de ses faveurs:

Que dois-je donc choisir, puissant maître des dieux, De la bouche, du sein, de la joue ou des yeux?

Il choisit le sein, et, devant le public, appuie ses lèvres sur ce sein, pendant que sa maîtresse repose, étendue sur son lit. (Cf. LA FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. IV, p. 438, note 5.)

Dans une autre pièce de Rotrou, Saint Genest (II, 2 ou 3), la comédienne Marcelle, si férue de sa beauté et de ses charmes, s’écrie:

Je foule autant de cœurs que je marche de pas.

Les beaux vers, les vers devenus proverbes, abondent chez Rotrou, particulièrement dans sa tragédie de Venceslas:

Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire. (II, 2.)

L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre. (III, 2.)

Je dérobe au sommeil, image de la mort,
Ce que je puis du temps...
Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours.
(IV, 4.)

Etc., etc.

C’est dans Venceslas (IV, 5 ou 6) que se trouve ce vers prononcé par la duchesse Cassandre, en même temps qu’«elle tire un poignard de sa manche»:

Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte!

Ce qui rappelle le fameux cri de la Thisbé de Théophile DE VIAU (1590-1626):

Ah! voilà le poignard qui du sang de ton maître S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!

Citons aussi ce grotesque distique de la tragédie d’_Orbecce_ de DUMONIN (1557-1586) (Dans Philarète CHASLES, Études sur le seizième siècle, p. 178):

Orbecce fréricide, Orbecce méricide!
Tu seras péricide, ainsi que fillicide!

Et cet autre distique de Pierre DU RYER (1606-1658), dans sa tragédie de Scévole:

Ce peuple pour sa gloire, ennemi de la vôtre, Se nourrira d’un bras et combattra de l’autre.

«Quel est le sens de ces deux vers? se demande Laharpe (Ouvrage cité, t. II, p. 272). Junie veut-elle dire que les Romains mangeront et combattront en même temps, ou bien qu’ils mangeront un de leurs bras et combattront avec l’autre? Les vers ont également ces deux sens, et sont très mauvais dans tous les deux.»

Afin de respecter l’_unité de lieu_, un auteur du dix-septième siècle, Jean CLAVERET (1590-1666), s’avisa du stratagème suivant. Dans sa tragédie Le Ravissement (l’Enlèvement) de Proserpine, où la scène est tour à tour au Ciel, en Sicile et aux Enfers, il dit que «le lecteur peut se représenter une certaine unité de lieu, en la concevant comme une ligne perpendiculaire du Ciel aux Enfers; bien entendu que cette verticale doit passer par la Sicile». Les trois «théâtres de l’action», Ciel, Sicile et Enfers, se trouvent ainsi situés dans le même plan, le même «lieu». (Cf. SAINTE-BEUVE, Tableau de la Poésie française au seizième siècle, p. 253; Charpentier, 1869.)

Plus tard, RIVAROL (1753-1801) réduisit la tragédie à la simple position et solution de cette question: Mourra-t-il ou ne mourra-t-il pas? Question qui fluctue ainsi:

1er acte: il mourra.
2e acte: il ne mourra pas.
3e acte: il mourra.
4e acte: il ne mourra pas.
5e acte: il mourra.

(Cf. STAAFF, La Littérature française, t. III, p. 1243.)

Napoléon était aussi d’avis que le cinquième acte d’une tragédie devait se terminer par la mort du héros. «Il faut que le héros meure! Tuez-le!» C’est le conseil qu’il donnait à A.-V. Arnault, pour sa tragédie Les Vénitiens. Le héros, Montcassin, fut donc mis à mort par ordre de l’empereur, mais la tragédie n’en valut ni plus ni moins. (Cf. STAAFF, ibid., t. II, p. 386, note 1.)

A propos de la tragédie, rappelons le mot de Crébillon père relativement à son goût pour le genre terrible: «Je n’ai pas eu le choix; Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne me restait plus que l’enfer». (Note du Gil Blas de Lesage, édit. Saint-Marc Girardin, p. 137; Charpentier, 1865.)

* * *

Lorsque RACINE (1639-1699), fort jeune encore, composa l’ode La Nymphe de la Seine, à l’occasion du mariage du roi, il alla consulter Chapelain, qui releva quelques fautes dans ce poème, «entre autres, celle d’avoir mis en eau douce des tritons, divinités essentiellement salées, _ce qui est une énorme incongruité mythologique_». (Théophile GAUTIER, Les Grotesques, p. 250-251; M. Lévy, 1859.)

On cite souvent ce vers étrange d’_Andromaque_ (I, 4), où Pyrrhus emploie le mot feux dans deux acceptions toutes différentes:

Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.

C’est-à-dire: brûlé de plus d’amour, de passion, que je n’allumai d’incendies dans les guerres que j’ai soutenues et notamment «devant Troie». Cette pointe, selon la remarque d’Émile Deschanel (Le Romantisme des classiques, Racine, t. I, p. 110), est une réminiscence du roman grec de l’évêque Héliodore, Théagène et Chariclée, que Racine adolescent s’était tant complu à lire et à relire.

D’après le poète et romancier Joseph Méry, Racine s’est servi cent soixante-cinq fois du mot œil ou yeux dans cette tragédie d’_Andromaque_. «Vous pouvez les compter,» ajoute-t-il, (La Croix de Berny, lettre XXII, p. 219; Librairie nouvelle, 1859; où Méry se cache sous le pseudonyme de Roger de Monbert.)

Dans Les Plaideurs (I, 6), nous trouvons cet enjambement, dont plus tard les romantiques pourront s’autoriser:

Mais j’aperçois venir madame la comtesse De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.

Racine a employé le substantif diligence (zèle, soin, promptitude) dans des vers qu’on s’est plu à interpréter comiquement:

Prince, que tardez-vous? Partez en diligence. (Britannicus, V, 2.)

C’est-à-dire partez sans tarder, et non dans une de ces voitures publiques dites diligences.

Ah! quittez d’un censeur la triste diligence! (Britannicus, I, 2.)

Je vais faire venir ma fille en diligence.
(Les Plaideurs, III, 1.)

Mais, comme vous savez, malgré ma diligence,
Un long chemin sépare et le camp et Byzance.
(Bajazet, I, 1.)

Déjà Corneille avait dit, dans Polyeucte (IV, 1):

Si vous me l’ordonnez, j’y cours en diligence.

Et Molière:

J’ai d’Ithaque en ces lieux fait voile en diligence. (La Princesse d’Élide, I, 1.)

L’auteur dramatique Charles-Guillaume ÉTIENNE(1778-1845) dira de même, dans sa comédie L’Intrigante (I, 7):

Vous m’avez demandé,
J’accours en diligence.

Dans La Thébaïde ou les Frères ennemis (IV, 3), on trouve ce singulier vers:

L’un ni l’autre ne veut s’embrasser le premier,

que Littré (art. Embrasser) relève avec raison: «On s’embrasse l’un l’autre, mais on n’est pas le premier à s’embrasser l’un l’autre».

Épargnez votre sang, j’ose vous en prier, Sauvez-moi de l’horreur de l’_entendre crier_,

lit-on dans Phèdre (IV, 4).

Le sang de nos rois crie, et n’est point écouté,

lit-on encore dans Athalie (I, 1).

Entendre le sang crier est une locution biblique que nous rencontrons dans la Genèse (IV, 10), et placée dans la bouche de Dieu même, à propos du meurtre d’Abel par Caïn: «Le sang de ton frère crie vers moi».

Dans cette même pièce de La Thébaïde (IV, 1), Racine suppose que les frères ennemis, Etéocle et Polynice, se haïssaient avant leur naissance et se battaient déjà dans le sein de leur mère:

Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance: Que dis-je? nous l’étions avant notre naissance. Triste et fatal effet d’un sang incestueux! Pendant qu’un même sein nous renfermait tous deux, Dans les flancs de ma mère une guerre intestine De nos divisions lui marqua l’origine.

La comtesse de Boufflers ayant un jour une lettre d’excuse à adresser à la duchesse de Polignac, au sujet d’un engagement qu’elle ne pouvait pas tenir, termina cette missive par les vers suivants, qu’elle emprunta sans le dire, et à peu près textuellement, au Britannicus de Racine (II, 3):

Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs; Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs; La Cour en est pour vous l’inépuisable source, Ou si quelque chagrin en interrompt la course, Tout le monde, soigneux de les entretenir, S’empresse à l’effacer de votre souvenir.

«Grimm nous apprend que ces vers, lus dans la société de Mme de Polignac, furent généralement trouvés détestables: des jours toujours sereins, mauvaise consonance; — en interrompt la course, est-ce la course des plaisirs ou la course de la source? — les entretenir est bien loin du mot plaisirs, de même que l’effacer est un peu loin du mot chagrin; — et tous ces que, qui, etc. Si Mme de Boufflers avait voulu mystifier son monde, elle ne s’y serait pas prise plus adroitement.» (SAINTE-BEUVE, Nouveaux Lundis, t. IV, p. 227.)

Racine écrit dans Mithridate (III, 1):

Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?

«Oui, assurément, j’en doute!» interrompit un soir tout haut, paraît-il, un vieux militaire qui avait guerroyé dans ces contrées-là. «Il n’avait pas tort, ajoute Laharpe (Ouvrage cité, t. II, p. 160). Aujourd’hui même que la navigation est tout autrement perfectionnée qu’elle ne l’était alors, il serait de toute impossibilité d’aller en deux jours du détroit de Caffa, qui est l’ancien Bosphore Cimmérien, à l’embouchure du Danube, qui est à l’autre extrémité de la mer Noire. C’est un trajet de près de deux cents lieues d’une navigation difficile.» D’après l’abbé Du Bos (dans Émile Deschanel, ouvrage cité, t. I, p. 310), cette objection et interruption aurait été faite par le prince Eugène en personne.

Dans Mithridate encore (III, 5) se trouve ce vers dit par Monime à Mithridate:

Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.

A une représentation de cette tragédie, où le rôle de Monime était rempli par la célèbre Adrienne Lecouvreur, et celui de Mithridate par son camarade Beaubourg, connu par sa laideur, des spectateurs, en entendant cette phrase: «Vous changez de visage», s’avisèrent de crier: «Laissez-le donc faire!» (Cf. Lorédan LARCHEY, L’Esprit de tout le monde [ou L’Esprit d’autrefois], Première série, p. 269.)

A propos de ce vers d’_Iphigénie_ (V, 6):