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VARIÉTÉS

HISTORIQUES

ET LITTÉRAIRES

Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Revues et annotées

PAR

M. ÉDOUARD FOURNIER

TOME IV

A PARIS

Chez P. JANNET, Libraire

MDCCCLVI

Brief Discours pour la reformation des mariages.

A Paris, de l'imprimerie d'Anthoine du Brueil, rue Saint-Jacques, au dessus de Saint-Benoist, à la Couronne.

M.DC.XIV. In-8.

Encor que le mariage soit sainct, selon son institution et premiere origine, voire mesme necessaire pour la multiplication du genre et societé humaine, si est-ce qu'à la deduction des difficultez quy s'y rencontrent l'on y trouvera beaucoup plus d'espines que de roses, et d'amertume que de miel. C'est pourquoy la plus part des sages de l'antiquité, pour despeindre le mariage, ils representoyent en leurs hieroglyphiques toutes sortes de gehennes et tortures qu'ils se pouvoient imaginer, afin que par leurs diverses significations on fust instruict à eviter les escueilz et perilz quy journellement s'y rencontrent; ce que le sieur Desportes a bien sceu faire cognoistre et expliquer en ces Stances du Mariage, où il commence[1]:

De toutes les fureurs dont nous sommes pressez, De tout ce que les cieux, ardemment courroucez, Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'orage, D'angoisses[2], de langueurs, de moeurtre ensanglanté, De soucys, de travaux, de faim, de pauvreté, Rien n'approche en rigueur la loy de mariage.

[Note 1: Les Oeuvres de Philippe Des Portes, abbé de Thiron, reveues et corrigées, Rouen, 1591, in-12, p. 575, Stances du Mariage.]

[Note 2: Var.: d'angoisseuses langueurs.]

Il vaudroit beaucoup mieux que nostre premier père, lors de sa creation, fust demeuré en cest estat d'innocence, sans avoir effrenement desiré une compagne et abandonné en luy-mesme ceste perfection et prerogative que nostre Dieu luy avoit donnée en sa creation, et mis en fief comme un tiltre d'aisnesse et premier et unique en son estre, ce que les anciens appellent androgine, quy est à dire tout un en sa perfection. Neantmoins, curieux de son malheur et du nostre, il suscita nostre Dieu de l'assister d'une compagne, ce quy luy fut accordé, et tirée de soy-mesme, quy nous apporta pour douaire tous les malheurs du monde dont elle nous a affublez, punition de Dieu quy envers nous se void journellement executée par tous les inconvenients quy nous surviennent, tant durant nostre vie que lors de nostre trepas; le tout prevenu par ceste première association quy, à nos despens, a porté et porte encore tiltre de mariage envers les mortels,

Dure et sauvage loy nos plaisirs meurtrissant[3], Quy, fertille, a produit un hydre renaissant De mespris, de chagrin, de rancune et d'envie, Du repos des humains l'inhumaine poison[4], Des corps et des esprits la cruelle prison, La source des malheurs, le fiel de nostre vie.

[Note 3: Cette stance, dans la pièce de Des Portes, suit celle qui a été citée tout à l'heure.]

[Note 4: Poison, comme le mot latin potio, dont il est le dérivé, fut long-temps du féminin. C'est Vaugelas et Balzac qui lui assignèrent le genre qu'il a gardé depuis, et cela en dépit de Malherbe, et même de Ménage, qui, dans ses Observations sur les poésies de ce dernier (Paris, 1666, p. 451), soutient qu'en vertu de l'étymologie, c'est le féminin qui eût dû prévaloir. Le peuple est resté de l'avis de Ménage et du latin.]

Pour inscription à ceste loy rigoureuse du mariage, je serois d'advis qu'elle portast sur le front en belle et grosse lettre: LE BREVIAIRE DES MALHEUREUX.

Helas! grand Jupiter, si l'homme avoit erré[5], Tu le devois punir d'un mal plus moderé, Et plustost l'assommer d'un eclat de tonnerre Que le faire languir durement enchaisné, Hoste de mille ennuys, au dueil abandonné, Travaillant son esprit d'une immortelle guerre.

[Note 5: C'est la 9e des Stances de Des Portes.]

Depuis que le serpent a mis la curiosité et l'ambition en la teste de la femme, toutes choses se sont revoltez qui auparavant avoient esté creez à la submission et hommages deues et acquyses à nostre premier père et aux siens, c'est-à-dire à la posterité, quy est nous autres, quy avons herité de la mort par son crime, c'est-à-dire par la seduction d'Eve, nostre marastre, quy s'est servie de sa fragilité pour le rendre serf et assugety par ses blandices à toutes les infirmitez du monde.

De là le mariage eust son commencement[6],
Cruel, injurieux[7], plein de commandement,
Que la liberté fuit comme son adversaire,
Plaisant à l'abordée à l'oeil doux et riant,
Mais quy, sous beau semblant, traistre nous va liant
D'un lien que la mort seulement peut deffaire.

[Note 6: C'est la 6e stance.]

[Note 7: Var.: Tyran injurieux.]

Les femmes sont du naturel des sergents: quand elles veulent attraper quelques uns, elles font bien les douces et traictresses; puis, estant prins, elles peuvent bien dire: Nous tenons le couïllaut dans nos retz attrapé.

Puis, estant logé à la valée de Misère, il doit la foy et hommage en tiltre de relief à sainct Innocent, à sainct Prix[8], et sainct Mar, ribon, ribeine, sans pouvoir desdire, où le plus souvent il faut

Languir toute sa vie en obscure prison[9], Passer mille travaux, nourrir en sa maison Une femme bien laide et coucher auprès d'elle; En avoir une belle et en estre jaloux, Craindre tout, l'espier, se gêner de courroux, Y a-t-il quelque peine en enfer plus cruelle?

[Note 8: On disoit alors: «Il est de Saint-Prix, il est marié.» (Oudin, Curiositez françoises, p. 494.) Quant à saint Mar, comme on écrit ici, en faisant suivre son nom du refrain ribon, ribaine, on faisoit aussi de lui le patron des maris, très marris, comme dit Molière.]

[Note 9: La 11e des stances de Des Portes.]

L'on dit ordinairement que là où la vache est liée, il faut qu'elle broute[10]; ainsi où le pauvre idiot est attrapé, il faut qu'il demeure en ces liens; il tient beaucoup mieux que par le pié; le geolier en ces affaires-là s'emprisonne soy-mesme, et, en cette restrainction, il ne peut trouver de caution quy l'en delibère; tel octroy est à la mort et à la vie. Quant à ceux quy ont de belles femmes, sont heureux et ne peuvent pas par elles estre incommodez; quand une belle femme est bien entretenue, elle est de plus grand rapport qu'un moulin à vent; comme au contraire, quand elles sont laides, elles baillent de l'argent pour faire ce qu'on faict de là les pontz, quy, outre l'injure, fait souvent faire banqueroute au pauvre malotru confraire de Saint-Prix[11].

[Note 10: Molière donne une variante de ce proverbe quand il dit, dans le Médecin malgré lui (acte 3, scène 3): «Là où la chèvre est liée, il faut bien qu'elle y broute.»]

[Note 11: V. l'avant-dernière note de la page 8.]

Le commun dire est bien veritable, que la femme fait ou ruine le mesnage, et comme dict le sage en ses problesmes par ces termes: La meilleure et plus excellente richesse qu'un homme puisse avoir, c'est de s'allier avec une femme sage et vertueuse, parce qu'après il se pourra vanter d'avoir en possession un heritage merveilleusement fertile.

Escoutez ma parole, ô mortels esgarez[12], Quy dans la servitude aveuglement courez, Et voyez quelle femme au moins vous devez prendre: Si vous l'espousez riche, il vous faut[13] preparer De servir, de souffrir, de n'oser murmurer, Aveugle en tous ses faictz et sourd pour ne l'entendre.

[Note 12: C'est la 16e stance de Des Portes.]

[Note 13: Var.: il se faut.]

Le plus grand malheur que puisse avoir un homme qui desire avoir l'esprit tranquille et en repos, c'est de prendre une femme qui luy mettra à tous propos sur le tapis les moyens et commoditez qu'elle luy aura apporté, afin que, par ces reproches que journellement elle luy fera, jouer au pair, et tirer au court baston quand besoing en sera, ce quy contraindra le pauvre Job de faire le muet, comme vous entendrez cy après en ces vers.

Desdaigneuse et superbe, elle croit tout savoir[14]; Son mary n'est qu'un sot trop heureux de l'avoir; En ce qu'il entreprend elle est toujours contraire, Ses propos sont cuisantz, hautains et rigoureux. Le forçat miserable est beaucoup plus heureux A la rame et aux fers d'un outrageux corsaire.

[Note 14: 15e stance de Des Portes.]

C'est de pareilles femmes que l'on tient ce discours: que la poulle chante ordinairement devant le coq[15]. De mesme, donnez un pied d'advantage à une femme, elle en prendra dix; c'est ce que conseilloit un ancien poète:

Ne souffre jamais pour rien
De ta femme un pied sur le tien:
Car après la pauvre beste
Le voudra mestre sur ta teste.

[Note 15: Encore un proverbe dont Molière a donné une variante, mais cette fois très opposée:

La poule ne doit pas chanter devant le coq.

Les femmes sçavantes (act. V, sc. 3).

Jehan de Meung avoit dit dans le Roman de la Rose:

C'est chose qui moult me desplaist
Quand poule parle et coq se taist.]

Et toutefois en ce discours je ne desire pas faire une reigle generale: car, comme en toutes autres, il y peut avoir quelque default.

Si vous la prenez pauvre, avec la pauvreté[16] Vous espousez ainsy[17] mainte incommodité, La charge des enfants, la peine et l'infortune. Le mespris d'un chacun vous fait baisser les yeux; Le soin rend vos esprits chagrins et soucieux. Avec la pauvreté toute chose importune.

[Note 16: Stance 17e de Des Portes.]

[Note 17: Var.: ainsi.]

La pauvreté est mère de beaucoup de travaux, de soupçons, de meffiance; c'est d'elle d'où ce vieux proverbe a prins son estre et origine, quy dit: necessité contraint la loy; encore que pauvreté ne soit pas vice[18], mais une espèce de ladrerie, que plusieurs fuyent comme la peste.

[Note 18: Ce n'est ainsi qu'un proverbe tronqué: pour qu'il soit complet, il faut dire comme on le faisoit au moyen âge: Pauvreté n'est pas vice, mais c'est une sorte de ladrerie: chacun la fuit. Ce qui revient à la variante si énergique de Dufresny: Pauvreté n'est pas vice; c'est bien pis.]

Si vous la prenez belle[19], asseurez-vous aussy[20] De n'estre jamais franc de craincte et de soucy. L'oeil de vostre voisin comme vous la regarde; Un chacun la desire, et vouloir l'empescher, C'est esgaler Sysiphe et monter son rocher. «Une beauté parfaicte est de mauvaise garde.»

[Note 19: Var.: Si vous l'épousez belle.]

[Note 20: La stance 18e de Des Portes.]

Les belles femmes et les beaux chevaux sont merveilleusement souhaitez, non seullement pour les plaisirs du monde, mais aussy (admirez les plus religieux personnages, quy, par ce moyen, ont subject de louer le Createur) par la perfection de ses creatures tant recommandables. Toutefois je diray estre un grand soin au maistre quy les possède, quy, quand mesme ayant en sa puissance tous les yeux d'Argus, y pourroit bien estre trompé, parce que la garde de ces creatures là est un peu dangereuse: tant de vieux historiens tesmoins, quy nous ont laissé leurs fragments par escript, comme la guerre de Troie et autres, outre les meurtres et querelles quy se commettent pour cet effect.

Si vous la prenez laide, adieu toute amitié[21]; L'esprit, venant du corps, est plain de mauvaistié. Vous aurez la maison pour prison tenebreuse; Le soleil desormais à vos yeux ne luira; Bref, l'on peut bien penser s'elle vous desplaira, Puisqu'une femme belle[22] en trois jours est fascheuse.

[Note 21: La 19e stance de Des Portes.]

[Note 22: Var.: Quand la plus belle femme.]

Encore que la femme soit laide, voire mesme contrefaicte en plusieurs parties de son corps, si dois-tu recognoistre qu'elle est ta compagne et adjacente à toutes tes entreprises; toutefois je veux que ce soit une très grande incommodité pour la deffectuosité quy peut subvenir en la generation des enfants, comme, par example, estant un jour interrogé Pittacus pourquoy il ne vouloit espouser aucune femme: Parce, dit-il, que, la prenant belle, elle sera commune à tous; et si elle est laide, ce sera un martyre à moy seul.

Pour conclusion, je pourrois dire ce qu'a dict le mesme Desportes en ces stances, quoy que je ne m'y veuille resoudre; et toutefois je repetteray,

A l'exemple de luy quy doit estre suivy[23]:
Tout homme qui se trouve en ses lacs asservy
Doit par mille plaisirs alleger son martyre,
Aimer en tous endroitz sans esclaver son coeur,
Et chasser loing de luy toute jalouse peur.
Plus un homme est jaloux, plus sa femme on desire.

[Note 23: Stance 24e de Des Portes.]

Et après, fermant la porte à toutes ses prepositions, fait une grande admiration en ces termes:

O supplice infernal en la terre transmis[24] Pour gêner les humains! gêne les ennemis Et les charge de fers[25], de tourments et de flamme; Mais fuy de ma maison, n'approche point de moy: Je hay plus que la mort ta rigoureuse loy, Aymant mieux espouser un tombeau qu'une femme.

[Note 24: 25e stance.]

[Note 25: Var.: Qu'ils soyent chargez.]

Demosthène disoit que les hommes ayment les femmes pour le plaisir qu'ils espèrent, sans avoir esgard qu'elles sont ordinairement le travail de l'esprit et le fleau le plus violent qu'ils puissent avoir.

Quoy que j'ay parlé de mariages en diverses façons, si neantmoins je cognois que c'est une necessité à la nature humaine pour plusieurs et diverses raisons, tant pour la generation qu'autres commoditez qu'ils apportent; mais il faut regarder premierement, pour bien et deuement choisir une femme, qu'elle soit chaste et vertueuse, venue de bon lieu, issüe de parents sans reproches, bonne mesnagère, et surtout mediocre en habitz, parce que la superfluité la rend orgueilleuse et mescognoissante[26], tout ainsy que ces joüeurs de tragedies, où un faquin, estant revestu, representera librement le personnage d'un roy ou empereur en gravité et audace; de mesme elle sera hautaine, et quelques fois contraincte pour son entretient faire des metamorphoses domestiques, comme dict un poète françois en ces vers:

Du temps passé nous lisons que les fées
Firent changer d'homme en cerf Actéon,
Et maintenant ceste mutation
S'exerce encor par des nymphes coiffées.

[Note 26: C'est un mot perdu et très regrettable. Marmontel, qui tenoit pour notre vieille langue, indique par cette phrase la demi-teinte d'ingratitude qu'il faut y découvrir: «Il ne faut jamais être oublieux au point d'être méconnoissant.» (Mémoires, Paris, 1804, in-8, t. 2, p. 97.)]

Ceux quy se veulent marier, il faut qu'ils s'interrogent eux-mesmes s'ils sont puissans assez pour s'acquitter d'un si pesant fardeau: car de joüer après à Jan-qui-ne-Peut, le diable seroit bien aux vasches. Or, pour le bien choisir, je serois de l'avis du sieur Desportes en ces Stances du Mariage, qui dict:

Il faut un bon limier, penible et poursuivant[27], Nerveux, le rable gros et la narine ouverte, Quy roidisse la queue et l'alonge en avant Sitost qu'il sent la beste ou qu'il l'a descouverte.

[Note 27: Cette stance ne se trouve pas dans l'édition de Des Portes par Raphael du Petit-Val.]

Non pas des petits darioletz[28] effeminez, à quy leurs femmes sont contrainctes dire, peu de temps après qu'elles sont mariées: Jan, ne trouvez pas estrange que, si ne faites mieux qu'avez faict ces jours passez, je mettray un autre à vostre place. Voilà, en somme, mon amy, comme il y a beaucoup de cornards par leurs fautes.

[Note 28: V., sur ce mot et sur ceux de daron et dariolette, une note de notre tome 3, p. 145.]

Quiconque se veut marier et s'employer à son devoir, il faut qu'il soit d'un age mediocre, fort et bien sain en tous ses membres, bonne veüe et point subject à ce reproche, pourtant lunettes, d'estre banni du bas mestier, comme disoit un jouvenceau de ce temps:

Veillard quy portez des lunettes,
Retirez-vous loin des fillettes,
Et permettez-nous que l'amour
De chacun se serve à son tour:
Car, si vous prenez ma maistresse
Pour vos biens et vostre richesse,
Cela n'est rien: il faut un poinct
Pour conserver son embonpoinct.

Voilà en bref ce que je puis dire du mariage, non pas pour l'avoir esprouvé, car, Dieu mercy, je suis puceau, et si le veux estre tout le temps de ma vie, afin qu'après ma mort je me voye promener en terre avec de belles torches blanches, en tesmoignage de ma chasteté: car je me puis bien vanter d'estre vierge, ou jamais vache ne le fust. Adieu.

Les Jeux de la Cour.

MDCXX. In-8.

Cessez de plus jouer à la rejouissance: C'est un jeu sans plaisir et quy n'est pas heureux; Le reversis n'est bon que pour les amoureux, Et la prime pour ceux quy sont pleins de finance[29]. Le piquet à l'abort m'offence quand j'y pense; Au quatorze de may, quy fut si malheureux[30], Formant par un grand flux un point de consequence, Quy depuis a ruyné et gasté nostre France.

J'ayme les quatre jeux modernes de la cour: Nous y voyons un roy de mains en mains quy court, La dame et le valet quy suivent en sequence, Les deux roynes au pair, une seule à l'escart[31]. Les princes joueront à tirer le bon bout. Il n'y a apparence de demeurer en cour: Car ils sont mal contens[32], et ils ont bien raison, Du fredon[33] de trois ases[34] qui pillent et raflent tout.

[Note 29: Les gens de finance, en effet, primoient tout alors.]

[Note 30: Henri IV avoit été assassiné le 14 mai 1610.]

[Note 31: La reine-mère, Marie de Médicis, avoit quitté la cour depuis 1617.--Le jeu de l'ecart, c'est l'ecarté.]

[Note 32: C'est le nom qu'on donnoit à ceux qui tenoient pour le parti des princes. V. notre tome 3, p. 353, note 2.]

[Note 33: Le fredon, au jeu de cartes, consistoit à avoir trois ou quatre cartes semblables, rois, dames, valets ou as.]

[Note 34: On joue ici sur le vieux mot ase, qui signifie âne. Ces trois ases étoient Luynes et ses deux frères.]

* * * * *

Au Roy.

On dit que les crapauds armèrent autres foys, Avant les fleurs de lys, l'ecusson de nos roys[35], Mais qu'en les retournant, un de nos vieux Alcides Changea par ces beaux lys ces vilains animaux. Ha! sire, je crains bien que par ces parricides Vous perdiez ces beaux lys pour garder trois crapaux!

[Note 35: Pharamond, qui avoit ses campements ordinaires dans les marais de la Zélande, du Brabant, etc., portoit pour cela, disoit-on, trois crapauds sur son écusson. C'est une erreur qu'il est inutile de réfuter. Elle eut cours très long-temps et fut cause, selon Favin, que chez les Flamands on donna long-temps aux François le surnom injurieux de crapauds franchots. (Favin, Histoire de Navarre, liv. 7, p. 399.)]

* * * * *

Autre.

Le fils de Cresus, muet du ventre de sa mère, Voit l'espée sur son père et recouvre la voix: «Cruel, ne le tuez, luy quy m'a donné l'estre!» Sire, aujourd'huy faites paroistre En mesme peril vostre voix.

* * * * *

A M. le prince de Condé.

Prince, vous avez eu beaucoup moins de ruines, Endurant doucement vostre captivité[36], Qu'à faire le magot, estant en liberté, D'Arnoux[37], de Cadenet, de Brante et de Luynes.

[Note 36: La reine, sur le conseil du maréchal d'Ancre, avoit fait mettre le prince de Condé à la Bastille le 1er septembre 1616.]

[Note 37: Le père Arnoux étoit confesseur du roi. V. notre tome 3, p. 256.]

* * * * *

Responce.

Pensez-vous, si j'estois vraiment prince du sang, Que je voulusse tant m'eslongner de mon rang Que d'aimer ces caphars et ceux dont le bas aage Se passa soubs l'habit de vallet et de page[38]? L'on m'a trop faict savoir que là où la faveur Se rencontre, il luy faut faire un temple d'honneur. Ce coyon[39], quy estoit porté de sa maistresse, Me feit bien eslancer dans une forteresse. Il se vantoit encor de me faire juger, Non pas prince bastard, mais fils d'un muletier, Mes moeurs en faisant foy et mon infame vice; Et je serois encor près d'un tel precipice Si je n'allois tout doux faisant le grenouillet Aux Pères[40], à Luynes, à Brante, à Cadenet.

[Note 38: Luynes fut d'abord page de la chambre du roi sous M. de Bellegarde. (Tallemant, historiette du connetable de Luynes, édit. in-12, t. 2, p. 39.)]

[Note 39: Le maréchal d'Ancre, qui passoit pour être l'amant de la reine-mère. Nous donnerons dans les prochains volumes plus d'une pièce où cette injure toute italienne de coyon, qui étoit devenue le surnom de Concini, se trouvera surabondamment expliquée. V. plus loin le Songe.]

[Note 40: Les PP. Arnoux et Seguirand, confesseurs du roi. V. plus haut.]

* * * * *

A la France.

France, je plains bien vostre sort!
Car on cognoist vostre impuissance:
Un coyon vous mit en balance;
Trois coquins vous mettent à mort.

* * * * *

Quatrain.

Autant il y a difference
A surprendre des oysillons[41]
Et de dresser des bataillons
Diffèrent ces deux pairs de France.

[Note 41: «Il (Luynes) aimoit fort les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches.» (Tallemant, loc. cit.)]

* * * * *

Le Favory.

Une personne s'en estonne:
Le roy m'a voulu faire grand
Pour monstrer que mon père-grand
Portoit sur son chef la couronne[42].

[Note 42: Le grand-père de Luynes, en sa qualité de chanoine, portoit en effet la couronne, c'est-à-dire la tonsure, sur le sommet de la tête. V., sur lui et sur sa concubine, Tallemant, loc. cit.]

* * * * *

Luy-mesme.

Le duc est un oyseau, moy duc par les oiseaux; Le duc est un oiseau servant à la pipée, Moy duc pipant du roy l'ame preoccupée. Le duc oyseau de nuict, et moy duc aux flambeaux. Je suis duc non oyseau; la fortune est muable: Fussé-je nay d'un veau, je serois connestable.

Songe.

1616[43]. In-8.

[Note 43: Cette pièce est l'une des plus curieuses et des plus rares qui aient été faites contre le maréchal d'Ancre. Nous ne l'avons pas trouvée indiquée à sa date dans le tome 1er du Catalogue de l'histoire de France.]

Porté sur les aisles d'un songe
Dans une ville de Xaintonge[44],
J'ay veu ce que je vay compter:
Je vis un homme de la Chine
Quy, brullé d'encre sur l'eschine[45],
Se faisoit riche à culetter.

Il estoit d'assez belle taille,
De poil tout propre à la bataille
De ce petit demon d'Amour;
Sa fraize estoit à l'espagnolle,
Et sa moustache en banderolle
Chassoit aux mouches de la cour.

Ayant près de luy sa Cassandre,
Il se marchoit en Alexandre,
Il aboyoit comme un roquet;
Il chevauchoit sur une mule,
Et, discourant sur une bulle,
Il parloit comme un perroquet.

Il avoit la mine d'un prestre
Et croy qu'il desire de l'estre
Pour avoir le couronnement[46];
Mais, n'estant de trempe assez bonne
Pour bien porter une couronne,
Il en porte une à l'instrument.

Il portoit dessoubs son aisselle
Le bout d'une vieille escarcelle
D'où sortoit un fer de cheval,
Et je cognus à ceste marque
Que ce n'estoit pas un monarque,
Mais seulement un mareschal.

Il parloit de la Normandie[47],
Mais il aymoit la Picardie[48],
Comme un pays tout plein d'honneur,
Et, fuyant le sort de sa vie,
Il mouroit de rage et d'envie
Pour estre dict le gouverneur[49].

Il estoit bon naturaliste:
Il avoit une longue liste
Des postures de l'Aretin;
Il sçavoit toute la caballe,
Et, monté sur une cavalle,
Se panadoit en saint Martin.

Pour lui servir de medecine,
Il mangeoit la chaude racine
Du plus friand satyrion;
Il portoit un livre assez large
Où l'on voyoit escrit en marge
Les coyonnades du Coyon[50].

Sa suitte est de gens d'escritoire
Quy cachent d'une robbe noire
Un venin d'infidelité,
Et quy, comme des chatemites,
Attrapent les grosses marmittes,
Et tout cela par charité.

Vous eussiez veu ceste canaille,
Baillant comme un huistre à l'ecaille
Et portant un petit collet,
Aprendre à ceux de la pratique
Le secret de la rethorique
Pour faire un tour de bon vallet.

Ils babillent comme des pies,
Ils vollent comme des harpies,
Ils sautent comme des genetz[51],
Ils sifflent comme des linottes,
Ils trottent doux comme bigottes
Et parlent comme sansonnetz.

Aussi froidz que saint de caresme,
Les yeux baissez, la face blesme,
Leur souche a tousjours le cul net.
Ce sont des singes de Seville,
Et comme furets de Castille
Ils se glissent au cabinet.

Ainsy suivy de ceste trouppe,
Il portoit la valise en croupe
Et la couardise au devant[52].
C'estoit un second dom Quychotte,
Accompagné de sa marotte
Pour battre les moulins à vent.

Son bouclier estoit fait de carte,
Sa cuirasse d'un cul de tarte,
Son casque d'une peau d'ognon;
Sa lance estoit d'une baguette,
Son gantelet d'une brayette,
Et sa masse d'un champignon.

Il estoit faict en sentinelle;
Ses brassards estoient de canelle,
Son pennache de deux harengs,
Sa visière d'une raquette,
Son hausse-col d'une etiquette,
Et sa devise: Je me rends.

Ce n'estoit que rodomontades,
Mais en effet les coyonnades
Servoient de lustre à son bonheur.
C'estoit un Roland en les rues,
Pour batailler contre les grues
Quand ce venoit au point d'honneur.

Mais je me ris, c'est une fable:
Il n'est bon qu'à mettre à l'estable,
Ou bien à battre les carreaux,
Et, s'il peut servir en bataille,
C'est peut-estre en homme de paille
Pour faire peur aux passereaux.

Et pour ce qu'en bon astrologue,
Vollant au ciel, il n'epilogue
Que l'influance des jumeaux,
Il faut qu'un Jaquemard d'horloge
Luy quitte la place[53] et le loge:
Pour faire la guerre aux corbeaux.

Il donne bien dans la quintaine[54],
Il y faict du grand capitaine
Et l'embroche le plus souvent;
Mais, s'escartant de la carrière,
Il fait la ronde par derrière
Pour mieux s'enfoncer au devant.

On ne parle que de ses gestes:
Il est mis aux rangs des celestes.
Sur un autel faict de chardons
Il se panade en effigie,
Un catze servant de bougie,
Et d'encensoir et de pardons.

Mais cependant que je regarde
Ce petit homme de moutarde
Bravant au milieu de la cour,
Je voy un prince plain de gloire[55],
Un petit Cæsar en victoire
Et quy semble un petit Amour.

La Valeur en fait son image,
La Fortune luy rend hommage,
Et Mars lui donne les lauriers;
C'est le mignon de la Vaillance,
Le subject de la Bienveillance
Et l'estonnement des guerriers.

Esclatant d'un riche equipage,
La Terreur luy servant de page,
L'Effroy le suivoit pas à pas;
Sans luy la terre estoit en poudre,
Et son bras, comme faict la foudre,
Portoit l'horreur et le trepas.

Ce monstre à la teste cornue,
Quy bravoit avant la venue
De ce miracle de valeur,
Plus penaut qu'un loup pris au piège,
Et plus leger que n'est un liège,
Évite en courant son malheur.

Il s'enfuit[56], quittant sa pratique,
Comme un veau qu'une mouche pique;
Faisant de l'aveugle et du sourd,
Et craignant le vert de la sauce,
Il conchie son haut de chausse,
Petant comme un roussin quy court.

Envieux, cesse de le mordre:
Ce qu'il en faict, c'est qu'il veut l'ordre
Pour estre au rang des chevaliers:
Car ainsy, pendant la remise,
L'enseigne en est à la chemise,
Et le cordon à ses souliers.

Mais, las! estant pris à la piste,
Il jure qu'il est arboriste,
Et qu'il ne fouille sans raison,
Et dict, touchant l'architecture,
Qu'il monte assez bien de nature
Pour bien bastir une maison.

Enfin, qu'on luy fasse une grace,
Qu'on luy permette qu'il embrasse
Les genoux de ce jeune Mars,
Qu'il se soumette à sa puissance,
Et qu'il luy preste obeissance
Comme à la gloire des Cesars.

Admis aux yeux de cest Achille,
Il promet de quitter la ville
Et de se rendre pellerin,
S'en allant faire une neufvesne,
Afin de guerir sa migrenne,
Au bonhomme sainct Mathurin[57].

Mais, chacun luy faisant la morgue,
On le soufflette comme un orgue;
On espoussette ses habitz,
L'on se met sur sa friperie[58]
Comme un gros valet d'ecurie
Dessus la souppe et le pain bis.

Ce prince, voyant qu'on le frotte,
Qu'on le chatouille à coup de motte,
Et qu'il est dessus demy nu,
Commande à ses gens qu'on le choie,
Et puis aussi tost le renvoie
Plus chargé qu'il n'estoit venu.

Au cry qu'il fist je me reveille,
Estonné de ceste merveille
Et tout esperdu de ce bruit;
Mais, afin de vous faire rire,
Icy je l'ay voulu descrire,
Puisque ce n'est qu'un jeu de nuit.

[Note 44: Je penserois, d'après ce vers, que cette pièce fut faite par quelqu'un de la maison du duc d'Epernon, qui, en cette même année, avoit quitté la cour très mécontent du maréchal et s'étoit retiré dans son gouvernement de Saintonge.]

[Note 45: Je n'ai pas besoin de faire remarquer l'équivoque qui se trouve dans ce vers.]

[Note 46: La tonsure.]

[Note 47: Il étoit gouverneur de Normandie.]

[Note 48: Le marquisat d'Ancre, qu'il avoit acheté, s'y trouvoit.]

[Note 49: Il avoit les gouvernements de Péronne, de Roye, de Montdidier, de la citadelle d'Amiens; mais il eût voulu avoir celui de toute la province.]

[Note 50: C'est ainsi qu'on appeloit Concini, par le nom qu'il avoit lui-même donné aux Italiens à sa solde, coglioni di mila franchi, comme il disoit. (Tallemant, édit. in-12, tom. 3, p. 190.)]

[Note 51: Petits chevaux très vifs qu'on faisoit venir d'Espagne.]

[Note 52: Concini n'étoit pas brave. Tallemant le prouve par une anecdote très significative. (Id., p. 191.)]

[Note 53: On veut parler ici du petit clocheteur ou crocheteur de la Samaritaine, sous le nom duquel se publioient libelles et chansons dirigés contre Concini, et que pour cela il avoit fait enlever en 1611. V. Première continuation du Mercure françois, in-8, 1611, p. 37.]

[Note 54: Poteau fiché en terre contre lequel on s'exerçoit à rompre la lance. Souvent il étoit surmonté d'une figure qu'on appeloit le faquin: de là l'expression courre le faquin.]

[Note 55: Le prince de Condé, qui fut si hostile à la puissance du maréchal d'Ancre.]

[Note 56: Concini s'étoit retiré dans son gouvernement de Normandie, «et n'osoit revenir, dit le continuateur de Mézeray, à cause de la haine que les Parisiens lui portoient.» (Abrégé chronolog. de l'hist. de France, tom. 1, p. 186.)]

[Note 57: Patron des fous.]

[Note 58: L'hôtel de Concini, rue de Tournon, aujourd'hui occupé par la garde de Paris, et la maison de son secrétaire, Raphaël Corbinelli, avoient été mis au pillage par le peuple pendant trois jours, du 1er au 3 septembre 1616.]

_Le Tableau des ambitieux de la Cour, nouvellement tracé du pinceau de la Verité, par maistre Guillaume, à son retour de l'autre monde_[59].

[Note 59: Cette pièce n'est autre chose que la satire 1re de l'Espadon satirique, par le sieur d'Esternod (Cologne, 1680, in-12, p. 4 et suiv.) C'est une contrefaçon flagrante qui donne pleine raison à ce passage des Caquets de l'accouchée (voyez notre édition, p. 115): «J'ay veu, dit la femme du conseiller, un Discours du Courtisan à la mode, imprimé il n'y a pas long-temps, lequel n'estoit autre chose qu'un extraict ou transcrit de l'Espadon satirique mot pour mot, ce qui ne se devroit tolerer.» Je croirois volontiers que ce Discours du Courtisan à la mode, dont il nous a été impossible de découvrir un exemplaire, reproduit aussi la satire 1re, qui se trouveroit avoir eu ainsi deux contrefaçons pour une. Je ne vois, du moins, aucune autre pièce parmi celles de l'Espadon qui pût s'accommoder aussi bien du titre inventé par le contrefacteur. Le Tableau des ambitieux, donné ici, est mis sur le compte de maistre Guillaume, le fou de cour (V. Caquets de l'accouchée, p. 263, note); c'étoit assez l'usage quand on ne vouloit pas endosser un mauvais écrit ou, comme ici, une mauvaise action. Tout l'office du bouffon étoit de vendre sur le Pont-Neuf la pièce dont on le faisoit responsable (V. Journal de l'Estoille, édit. du Panth. litt., t. 2, p. 405). Quelquefois on mit sous son nom des choses excellentes. La XIVe satire de Regnier, par exemple, parut d'abord avec ce titre: Satire de maître Guillaume contre ceux qui déclamoient contre le gouvernement. (Recueil A-Z, Q, 207.) Je ne sais si dans ce cas il y eut fraude, mais ici elle est évidente, par le soin même qu'on a pris pour la cacher. Afin de donner à la pièce l'apparence d'une chose nouvelle et tromper au moins le premier coup-d'oeil du lecteur, on l'a tronquée au commencement et à la fin. Les quatre premiers vers et les quatre derniers de la satire de d'Esternod ont été enlevés. Voici les premiers:

De tant de cavaliers qui vont avec des bottes
A faute de soliers, et non faute de crottes;
De tant qui vont de pied à faute de chevaux,
Cavaliers, postillons, non faute d'animaux.]

M.DC.XXII.

Les plus sots sont ceux-là qui se ventent sans cesse De leurs extractions, sans argent ny noblesse; Qui presument, boufis de magnanimité, Faire jambes de bois à la necessité. Pauvres et glorieux veulent pousser fortune A contre-fil du ciel, qui leur porte rancune, Font la morgue au destin, et, chetifs obstinez, Fourrent jusqu'au retraict leurs satyriques nez. Ils font les Rodomonts, les Rogers, les Bravaches, Ils arboriseront[60] quatre ou cinq cens pennaches Au feste sourcilleux d'un chapeau de cocu, Et n'ont pas dans la poche un demy quart d'escu. Monsieur, vous plairoit-il me payer? Il replique: Je n'ay point de monnoye, au courtaud de boutique; Puis, pompeux, se braguant[61] avecques majesté, Dira à son valet: Suis-je pas bien botté? Fraizé comme Medor, n'ay-je pas bonne grace? C'est mon[62], dict le laquay, mais garde la besace, De gripper la fortune assez vous essayez; Mais tandis les marchands veulent estre payez, Et n'y a dans Paris tel courtaud de boutique[63] Qui, vous voyant passer, ne vous face la nique, Et ne desire bien que tous les courtisans Fussent aussi taillez comme les paysans, Qui, taillables des grands, n'ont point d'autres querelles Que tailles et qu'impots, que guets et que gabelles. L'on ne fait rien pour rien, et pour l'odeur du gain Le manoeuvre subtil prend l'outil en la main. Mais vous, guespes de cour, gloutonnes sans pareilles, Vous mangez le travail et le miel des abeilles, Et ne ruchez jamais, ny d'esté ny d'hyver. Quand ils sont attachez à leurs pièces de fer, Et qu'ils ont au costé (comme un pedant sa verge) Joyeuse, Durandal, Hauteclaire et Flamberge[64], Ils presument qu'ils sont tombez de paradis, Ils pissent les ducats pour les maravedis; Les simulacres vains des faux dieux de la Chine Ne s'oseroient frotter contre leur etamine, Et Maugis, le sorcier, prince des Sarrazins, Ni le fameux Nembroth, n'est pas de leurs cousins. Bragardans en courtaut de cinq cens richetales[65], Gringottans leur satin comme ânes leurs cimbales[66], Piolez, riolez, fraisez, satinisez, Veloutez, damassez et armoirinisez[67], Relevant la moustache à coup de mousquetade, Vont menaçant le ciel d'une prompte escalade, Et de bouleverser, cracque! dans un moment Arctos, et Antarctos, et tout le firmament.

La maison de Cécrops, d'Attée, de Tantale, Champignons d'une nuict, leur noblesse n'egale; Ils sont, en ligne oblique, issus de l'arc-en-ciel, Leur bouche est l'alambic par où coule le miel; Leurs discours nectarez sont sacro-saincts oracles, Et, demy-dieux çà bas, ne font que des miracles. Mais un lion plus tost me sortiroit du cu Que de leur vaine bourse un miserable escu; Ils blasphèment plus gros dans une hostellerie Que le tonnerre affreux de quelque artillerie: Chardious! morbious! de po cab-de-bious[68]! Est-ce là appresté honnestement pour nous? Torchez ceste vaisselle, ostez ce sale linge, Il ne vaut seulement pour attifer un singe. Fi ce pain de Gonès! apportez du mollet[69], Grillez cet haut costé. Sus, à boire! valet; Donne moy ce chapon au valet de l'estable, Car c'est un Durandal, il est plus dur qu'un diable, C'est quelque crocodil! tau, tau! pille, levrier; Que ce coc d'inde est flac! va dire au cuisinier S'il se dupe de nous, s'il sçait point qui nous sommes, Et luy dis si l'on traitte ainsi les gentils hommes. L'hoste, qui ne cognoit qu'enigme au tafetas: «Gentil homme! Monsieur! je ne le sçavois pas. Et, quand vous seriez tel, c'est assez bonne chère, Monsieur. Que Dieu pardoin à feu vostre grand-père, Il estoit bon marchand; j'achetay du tabit Du pauvre sire Jean pour me faire un habit. Il m'invita chez luy à curer la machoire; Mais là le cuisinier n'empeschoit sa lardoire, N'ayant albotté[70] que trois pieds de moutons, Et falloit au sortir payer demy teston. L'on n'y regarde plus, soit sot ou gentil homme, Massette de Regnier, on prend garde à la somme: Car, selon que l'on frippe on paye le gibier, Le noble tout autant que le plus roturier. Quand c'est semblable laine, autant vert comme jaune. Ainsi bien manioit vostre grand-père l'aune.»

A vray dire, ces fats sont quelquefois issus D'un esperon, d'un lard, d'un ventre de merlus, D'un clistère à bouchon, d'un soulier sans semelle, D'une chausse à trois plis, d'un cheval, d'une selle, D'un frippier, d'un grateur de papier mal escrit, D'un moyne defroqué, d'un juif, d'un ante-christ. D'un procureur crotté, d'un pescheur d'escrevice, D'un sergent, d'un bourreau, d'un maroufle, d'un suisse, Et cependant ils font les beaux, les damerets, Et ne pourroient fournir pour deux harencs sorets. Mais lisez vos papiers, vos pancartes, vos tittres, Et vous vous trouverez tous issus de belistres, Mille fois plus petits encor que des cirons Et plus nouveaux venus que jeunes potirons; Qu'il vous faut humer fraiz comme l'huistre en escaille, Et que vostre maison n'est pas une anticaille. Venons sur memento, nous sommes tous cinis, Mais d'un reverteris gardez d'estre punis. Qui faict plus qu'il ne peut au monde de despence, Il a plus qu'il ne veut au monde d'indulgence. Pour amortir l'orgueil de mille vanitez, Considerons jadis quels nous avons estez, Et, faisant à nature une amende honorable, Dis, superbe: J'estois vilain au prealable Que d'estre gentilhomme; et, puis que de vilain, Je me suis anobly du jour au lendemain, Du jour au lendemain je peux changer de tittre Et de petit seigneur devenir grand belistre, Et en siècle d'airain changer le siècle d'or, Et devenir soudain de consule rethor. J'ay veu des pins fort hauts eslever leurs perruques Par sus le front d'Iris, et tout d'un coup caduques, Arrangez sur la terre, et ne servir qu'au dueil D'un cadaver puant pour faire son cercueil; J'ay veu de Pharaon les pompeux exercites, Et contre Josué les fiers Amalechites Gripper, triper, friper; et après un combat Je passe de rechef, et _ecce non erat_[71]. Sur la flotante mer je voyois un navire Qui menaçoit la terre et les cieux de son ire; Mais, tout soudain rompant le cordage et le mast, Je cherche mon navire, et ecce non erat. J'ay veu ce que j'ay veu, une rase campagne Enceinte devenue ainsi qu'une montaigne, Qui pour mille geants n'enfanta qu'un seul rat; Où est-il? je regarde, et ecce non erat. Bref que n'ay-je pas veu, que ne contemplé je ores? Et avant que mourir que ne verray-je encores? Le monde est un theatre où sont representez Mille diversitez de foux et d'esventez[72].

O constante inconstance! ô legère fortune! Qui donne à l'un un oeuf, et à l'autre une prune[73]; Qui fait d'un charpentier un brave mareschal, Et qui fait galoper les asnes à cheval; Qui fait que les palais deviennent des tavernes, Qui, sans miracles, fait que vessies sont lanternes; Qui fait que d'un vieil gant les dames de Paris Font des gaudemichés, à faute de maris; Que le sceptre d'un roy se fait d'un mercier l'aune, Que le blanc devient noir et que le noir est jaune; Qui change quelquefois les bonnets d'arlequins Aux couronnes des grands[74] et les grands en coquins, Les marottes en sceptre, en tripes les andouilles, Les chapperons en houpe, en glaives les quenouilles, Le rosti en bouilli, une fille en garçon, Le coutre[75] en bon castor et la buse en faucon!

Je suis, sans y penser, des stoïques escoles; Je croy ce que disoient ces sçavans Picrocoles[76], Qui, sans hypothequer cinq cens pieds de mouton Où l'on n'en void que quatre, arrestez au fatum, Disoient de toute chose: Ainsi plaist à Fortune! Que si quelqu'un gardoit les brebis à la lune[77], Pendillant tout ainsi qu'un bordin vermoulu, Ils repliquoient: Ainsi Fortune l'a voulu. Si d'autres ils sentoient de qualité fort basse Elever jusqu'au ciel leur grand bec de becasse, Ils disoient, en voyant tout Croesus dissolu: Que voulez-vous? Ainsi Fortune l'a voulu, Donnant comme elle veut à chacun sa chacune, Car tel ne cherche rien qui rencontre Fortune, Et souvent c'est à ceux qui ne la cherchent pas Qu'elle fait les doux yeux de ses doubles ducats[78].

Ha! que si l'alchimie avoit dans sa cabale Cette pierre trouvé, qu'on dit philosophale, Les doctes porteroient jusques au ciel leur nez, Et chimistes, sans plus, se diroient fortunez; De Fortune icy-bas l'on ne parleroit mie, Ceux là seuls seroient grands qui sçauroient l'alchimie. Vous ne verriez alors tant de doctes esprits Bottez jusqu'au genouil des crottes de Paris, Mal peignez, deschirez, le soulier en pantoufle, Les mules aux talons, n'ayant rien que le souffle, Et, le fouet en la main, pauvres predestinez, Recouvrer au Landy[79] deux carts d'escus rognez, Pour se traitter le corps le long d'une semaine, Domine, sans conter ny l'huile ny la peine, Les plumes, le papier, l'ancre de son cornet; Un sol pour degresser les cornes du bonnet, Deux sols au savetier qui son cuir rapetasse Un double au janiteur[80] pour balier la classe, Sans conter le barbier, qui luy pend au menton Une barbe de bouc, d'Albert[81] et de Platon; Un pair de rudiments, un bon Jan Despautaire, Et mille autres fatras qui sont dans l'inventaire D'un pedant affamé comme un asne baudet, Plus amplement à vous quæ glosa recludet.

Mais aujourd'huy l'on tient à mepris la science, Et Fortune ne rit sinon à l'ignorance; Un homme bien versé, ce n'est rien qu'un pedan; Les asnes vont en housse, et tout est à l'encan. La vertu sur un pied fait sentinelle à l'erte[82]; Madame la Faveur tient par tout cour ouverte; Et dans les magistrats parents fourrent parents, Ainsi que l'on entasse en cacque les harens; Suyvant comme poussins sous l'aisle de leur mère, Tout va au grand galop par compère et commère; Le vieillard Phocion et le docte Caton N'y ont pas du credit pour un demy-teston. Dans ces jeunes conseils la vieillesse ravasse; Quelque riche bedon[83], fol et jeune couillasse; S'il a, sans droit, sans loix, quantité de ducas, Se fera preposer à dix mille advocats Qui auront dans l'esprit la science et l'escole De Jason, de Cujas, de Balde, et de Bartole[84]; L'univers aujourd'huy est sans foy et sans loy, La vertu de ce monde est quand l'on a dequoy[85]; Le sçavoir est un fat, l'argent nous authorise. L'on ne peint la vertu avec la barbe grise: Son habit est de femme, et jeune est sa beauté; Pourquoy les femmes donc n'ont cette dignité, Plustost que ces friands, ces obereaux de Beausse[86], Qui de l'homme n'ont rien que le simple haut de chausse? Que si cela est vray, pensez-vous, courtisans, Sans argent ni faveur parvenir de cent ans? Pensez-vous, sans argent, noblesse ny doctrine, Obtenir des estats pour vostre bonne mine? Que, pour friser, porter belle barbe au menton, Un banquier vous voulust prester demy-teston? Vous estes de grands sots si de ces ombres vaines Vous allez repaissant vos travaux et vos peines. Pour faire rien de rien, il faudroit estre Dieu; Mais vous n'avez argent, ny sçavoir, ni bon lieu. Tu viens accompagné des neuf muses d'Homère, Mais tu n'apportes rien: rien l'on ne te revère: Tu n'es qu'un Triboulet, et quand et quand pour lors Avecques tes neuf soeurs tu sortiras dehors. Dieu d'amour peut beaucoup, mais monnoye est plus forte; L'argent est toujours bon, de quelque lieu qu'il sorte. N'espérez seulement un estat de sergent, Si, pour vous faire tel, vous n'avez de l'argent; Si quartier chez le roy vostre bon heur recouvre, Sera au Chastelet plutot que dans le Louvre; Alors vous ne vivrez, n'ayant pas le dequoy De vous entretenir, sinon du pain du roy: Là vous n'aurez besoin de chevaux ny de guides, Exempts de guets, d'imposts, de tailles et subsides. Tous ces esprits falots, boufis comme balons, Qui veulent estre grands[87] de simples pantalons, Qui le fient de porc veulent nommer civette, Et faire un brodequin d'une simple brayette; Qui de l'esclat d'un pet veulent peser un cas, Et d'un maravedis faire mille ducats; Tous ces dresseurs d'espoirs, ces foux imaginaires, Ces courtisans parez comme reliquiaires, Ces fraisez, ces Medors, ces petits Adonis, Qui portent les rabats bien froncez, bien unis; Ces fils gauderonnez[88], d'un patar[89] la douzaine, Voyent presque tousjours leur esperance vaine; Que celle qu'enfantant se promet un geant Ne produira sinon du fumier tout puant, Lequel, pour tout guerdon, donnera la repue A quelque nez camard qui jà en eternue. Avecques leurs espoirs les courtisans sont foux; Que bienheureux sont ceux lesquels plantent des choux! Car ils ont l'un des pieds, dit Rabelays, en terre, Et l'autre en mesme temps ne s'eloigne de guière; Il n'est que le plancher des vaches et des boeufs; J'ayme mieux qu'un harenc une douzaine d'oeufs, Et je m'aymerois mieux passer de molue fraische Que d'hazarder mon corps à pratiquer la pesche. Ostez-moy cet espoir; car je n'espère rien Que d'estre un pauvre Job, sans secours et sans bien; Que fortune tousjours, qui de travers m'aguette, Ne me voudra jamais baiser à la pincette, Et je mourray plustost sur un fumier mauvais Que dans quelque cuisine ou dans quelque palais. Vous diriez que je suis un baudet et un asne D'attaquer de brocards la secte courtisane, Veu mesme que je vais, il y a plus d'un an, Botté, esperonné, ainsi qu'un courtisan; Que c'est estre ignorant, avoir l'ame peu caute, Que reprendre l'autruy et ne voir pas sa faute: Car de la sapience et le don et l'arrest, C'est cognoistre son coeur et sçavoir qui l'on est; Il faut avant l'autruy soy mesme se cognoistre, Et, comme Lamia, nous ne devons pas estre[90] Des taupes dans chez nous et des linx chez l'autruy[91], De peur qu'au charlatan, qui ouvre son estuy Pour panser l'empesché, et luy-mesme a la perte, L'on ne dise: Monsieur, vous n'estes qu'une beste; Avant que de donner aux autres guerison, Monsieur le charlatan, medica te ipsum. Il est vray, par ma foi, j'ai suivy ceste vie, Mais en après, Messieurs, je n'en ay plus d'envie; J'ay franchi ce fossé, et, en sortant du lieu, Je n'ai pas oublié mesme à leur dire à Dieu.

_A Dieu_[92].

[Note 60: Arborer.]

[Note 61: Faisant le braguard, le beau, le pimpant.]

[Note 62: Ou ça mon, sorte d'interjection familière très employée chez les gens du commun au XVIe et surtout au XVIIe siècle. V. Montaigne, liv. 2, chap. 27; Molière, le Bourgeois gentilhomme, act. 3, sc. 3; et Francion, 1663, in-12, p. 55.]

[Note 63: C'est une expression qui commençoit à avoir cours, mais à laquelle on donnoit toujours un sens méprisant. Regnier l'emploie ainsi au vers 237 de la satire V.]

[Note 64: Joyeuse étoit l'épée de Charlemagne, d'après les romans de chevalerie; Durandal, celle de Roland; Haute-Claire, celle d'Olivier; Flamberge, celle de Renaud de Montauban.]

[Note 65: Pour risdale, monnaie d'argent allemande.]

[Note 66: C'est-à-dire leurs sonnettes, tintinnabula, comme l'âne de la fable de Phèdre.]

[Note 67: Armoriés.]

[Note 68: Jurons gascons dans le genre de ceux qu'on rencontre souvent chez Regnier. C'étoient les imprécations à la mode.]

[Note 69: Le pain mollet, vendu chez les boulangers de luxe ou de petit pain, étoit alors le seul qui fût recherché des gourmets, au grand dommage des boulangers de Gonesse, qui ne faisoient que le pain de ménage. Ils prétendirent donc que la pâte en étoit malsaine à cause de la levure qu'on y employoit. Il en résulta, en 1668, un procès dont j'ai fait l'histoire sous ce titre: Molière et le procès du pain mollet. (Revue française, juillet 1855.)]

[Note 70: C'est-à-dire grapillé. Au chapitre V de la Prognostication pantagrueline, albotteur est pris dans ce sens: «Les alleboteurs, dit Le Duchat, sont de pauvres gens qui tracassent les vignes vendangées pour y grapiller.»]

[Note 71: C'est le passage des psaumes si magnifiquement paraphrasé par Racine dans le choeur du 3e acte d'Esther:

J'ai vu l'impie adoré sur la terre
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je n'ai fait que passer, il n'étoit déjà plus.]

[Note 72: C'est une imitation de ce passage d'Horace, tota vita fabula est, si bien paraphrasé par J.-B. Rousseau dans son épigramme:

Ce monde-ci n'est qu'une oeuvre comique.
Où chacun fait des rôles differents...]

[Note 73: Peut-être y a-t-il là une allusion au maréchal d'Ancre, qui, comme époux d'Eléonore Galigaï, se trouvoit être le gendre d'un menuisier florentin.]

[Note 74: Var.: Aux couronnes des roys et les rois en coquins.]

[Note 75: Il faut lire la loutre. On fait encore dans quelques provinces des casquettes avec la peau de cet animal.]

[Note 76: Pichrocole est un roi visionnaire inventé par Rabelais (liv. I), et qui n'avoit rien de la philosophie à la Pangloss que d'Esternod prête ici aux savants qu'il baptise de son nom. La Fontaine l'a aussi nommé dans sa fable la Laitière et le Pot au lait.]

[Note 77: C'est-à-dire être pendu.]

[Note 78: Cela fait penser aux beaux yeux de la cassette d'Harpagon.]

[Note 79: A l'occasion du Landy, ou foire de l'Indict, à Saint-Denis, qui étoit, comme on sait, un temps de fête pour l'Université, les écoliers faisoient des cadeaux à leurs maîtres. C'étoit d'ordinaire «un beau verre de cristal plein de dragées» et un citron dans l'écorce duquel on avoit fiché quelques écus. V. Francion, édit. de 1663, p. 160-161.]

[Note 80: Portier. D'Esternod parle ici le langage de l'escolier limosin.]

[Note 81: Maître Albert-le-Grand.]

[Note 82: Dans cette orthographe primitive du mot alerte ou trouve son étymologie, qui vient de l'italien fare all' erta, être au guet. Montaigne écrit: «Se tenir à l'airte.» (Liv. 1er, chap. 19.)]

[Note 83: C'est-à-dire ventru. Bedon étoit synonyme de bedaine.]

[Note 84: Les lumières du droit. Corneille fait citer Balde et Jason par Dorante, à la scène 6 de l'acte 1er du Menteur.]

[Note 85: Le dequoy étoit déjà le grand mot, la grande chose. «Les courtisans, dit La Boétie, voyent que rien ne rend les hommes sujets à la cruauté du tyran que les biens; qu'il n'y a aucun crime envers luy digne de mort que le de quoy.» (De la servitude volontaire.)]

[Note 86: On ne tarissoit pas autrefois en proverbes et en quolibets à propos des gentillâtres Beaucerons. Dans Rabelais (liv. 1er, chap. 17), dans les Contes d'Eutrapel (fol. 158), dans les Contes et joyeux devis de Desperriers (nouvelle 74), dans les Curiositez françoises d'Oudin (p. 249), partout leur misère est tournée en moquerie. Les proverbes qui couroient le plus contre eux étoient ceux-ci: Gentilhomme de Beauce, il est au lit pendant qu'on raccommode ses chausses.

En gentilhomme de la Beauce
Garder le lit faute de chausse.

Montfleury donna en 1670, sous ce titre: Le Gentilhomme de Beauce, une comédie en cinq actes, en vers, dont on devine le sujet, et qui est d'un assez bas comique.]

[Note 87: Var.: rois.]

[Note 88: C'est-à-dire ayant fraise à grands plis, à grands godrons. V. notre t. 1, p. 164, note.]

[Note 89: Petite monnaie flamande valant un sou.]

[Note 90: C'est-à-dire qu'il ne faut pas dévorer ses pareils comme la reine de Lybie Lamia, qui, selon Suidas, se nourrissoit de chair humaine.]

[Note 91: On croiroit que La Fontaine se rappeloit ce vers de d'Esternod quand il a écrit ceux-ci de sa fable la Besace:

...Mais parmi les plus fous Notre espèce excella: car tout ce que nous sommes, Lynx envers nos pareils et taupes envers nous, Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes.]

[Note 92: Cet adieu répété manque dans la satire de d'Esternod. A la place se trouvent ces quatre vers, qui commencent par une allusion à l'Epistre de Marot au roy pour avoir esté desrobé.

Comme fit à Marot le valet de Gascongne. Mais vous quittez la cour et venez en Bourgogne; Sans adieu. Autrement, vos creanciers maris Pour estre satisfaicts vous rendroyent à sainct Pris.]

Lettre d'ecorniflerie et declaration de ceux qui n'en doivent jouyr.

_A Paris, par Pierre Menier, portier de la porte Saint-Victor_[93]. Sans date. In-8.

[Note 93: Cette pièce est, pour le titre et quelques détails, une imitation de la Lettre de Corniflerie de Jean d'Abundance, imprimée d'abord à la suite des Quinze Signes (Voy. Brunet, Manuel du libraire, à ce mot), puis séparément à Lyon. La Lettre d'écorniflerie reproduite ici a déjà trouvé place dans le Recueil de pièces joyeuses, etc., mentionné par Debure dans sa Bibliographie instructive, t. 2, p. 40, nº 3630. Elle est aussi indiquée, mais à tort, comme venant à la suite d'une pièce du même genre que nous donnons plus loin.]

* * * * *

Lettre generale autentique et perpetuel privilége d'escorniflerie, soit pour l'entrée ou issue[94] de quelque repas que ce soit.

[Note 94: Issue étoit synonyme de dessert.]

Engorgevin[95], par la clemence bacchique roy des Francs Pions[96], duc des Movinateurs[97], comte de Glace, prince des Morfondus, marquis de Frimas, archiduc de Gelée, vicomte de Froidure, damoiseau de Neige, admiral des Gresles, vicomte de Tremblay, baron de Poylen, capitaine des Paniers Vendangez, grand colonnel des Vents de Bize, viel caporal de Frepaut, seigneur de Frepillon[98], commandeur des Escervelez, grand goulpharin de Grève, prevost de la cour de Miracle et premier messaire de nostre case prochaine;

[Note 95: Dans la Lettre de Corniflerie de Jean d'Abundance, c'est Taste-Vin qui se donne aussi pour roi des Pions, duc de Glace, comte de Gelée, etc.]

[Note 96: Francs buveurs, comme les gaillards pions de Rabelais (liv. 2, chap. 27) et ceux que Villon nous montre ainsi en enfer, dans son Grand Testament:

Pions y feront mate chere,
Qui boyvent pourpoinct et chemise,
Puis que boyture y est si chere.]

[Note 97: Il faut sans doute lire popinateur (buveur).]

[Note 98: Dans les rues Phelypeaux, ou Frepaux, et Frepillon se vendoient les vieux meubles et les vieilles hardes. V. notre édition des Caquets de l'accouchée, p. 255, et notre tome 3, p. 80.]

A tous nos falotissimes et mirelifiques abbez, amis et confederez, gaudichonnement fanfruchés, continuels millions de saluts[99], vieux, s'ils estoient d'or ils vaudroient mieux, pris sur notre espargne, au four de Vanves.

[Note 99: Le salut étoit une monnoie d'or avec une image de la Vierge recevant la salutation angélique. V. notre tome 2, p. 191.]