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VARIÉTÉS

HISTORIQUES

ET LITTÉRAIRES,

Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Revues et annotées

PAR

M. ÉDOUARD FOURNIER

TOME II

A PARIS
Chez P. JANNET, Libraire

MDCCCLV

_Mémoire sur l'état de l'Académie françoise, remis à Louis XIV vers l'an 1696_[1].

[Note 1: Nous trouvons ce mémoire, dont nous ignorons l'auteur, dans le Bulletin des sciences historiques, que dirigeoit M. Champollion-Figeac, et qui forme la VIIe section du Bulletin universel fondé par M. le baron de Ferussac. Il se trouve dans le tome 18, p. 98-100, et il y est dit qu'on l'a transcrit textuellement d'après un manuscrit du temps.]

La bonté avec laquelle le roy a bien voulu se déclarer protecteur de l'Académie françoise semble engager S. M. à lui donner quelque moment de son attention pour la tirer du mespris et de l'avilissement dans lequel elle est tombée depuis quelque temps. Cette compagnie a toujours esté et est encore composée de plusieurs personnes d'un mérite distingué dans les lettres; mais quelques petits esprits qui s'y sont introduits s'en sont, pour ainsy dire, rendus les maistres par l'absence des autres, que leurs différentes fonctions empeschent d'assister régulièrement aux assemblées, et ont escarté ceux qui auroient pu s'y trouver assidûment, en sorte que les honnestes se sont piquez à l'envy l'un l'autre de n'y point aller, et s'en sont même faict une espèce d'honneur dans le monde[2]. Cela, joint au petit nombre d'ouvrages que cette compagnie a produit et au peu d'attention que le roy semble y donner, faict croire au public qu'elle est entièrement inutile puisqu'elle ne faict rien, et encor plus, puisque S. M., à la pénétration de laquelle rien n'eschappe, semble l'abandonner. Il est cependant vray de dire que le soin de faire fleurir les lettres n'est point indigne du prince, car on remarque que de tous les temps la politesse dans les nations a esté une marque presque infaillible de supériorité sur les autres nations, et l'on a veu que les siècles et les pays fertiles en héros l'ont esté en hommes de lettres, et que la pureté du langage a toujours esgallé la prospérité de la nation.

[Note 2: Pavillon, dans sa lettre à Furetière du mois de juin 1679, rend témoignage de cette inexactitude de la plupart des académiciens et de l'inutilité de la présence des autres aux séances. «J'ai été introduit, dit-il, incognito, il y a trois jours, à l'Académie, par M. Racine, etc.... La scène qui s'y est passée en ma présence n'a pas été fort utile à l'enregistrement des décisions que l'on y a faites, puisque l'on n'a rien arrêté à cette assemblée. J'y ai vu onze personnes. Une écoutoit, une autre dormoit, trois autres se sont querellées, et les trois autres sont sorties sans dire mot.»]

L'Académie françoise avoit jusque icy assez remply cette idée, plus encore par raport aux pays estrangers qu'à la France mesme. Ils regardoient cette compagnie comme un tribunal souverain pour la langue, comme un corps toujours subsistant pour la conserver dans sa pureté, et luy donner en mesme temps l'avantage des langues mortes, qui est de n'estre point sujettes au changement, et celuy de la langue vivante, qui est de se perfectionner.

Il n'en est plus de mesme à présent, et l'Académie est également descriée et en France, et chez les étrangers.

Cependant rien ne seroit plus aisé que de rétablir ce corps dans son premier lustre. Je sçay que le roy est à présent occupé à de plus grandes et plus importantes affaires; comme je l'ay remarqué, celle-cy n'est point à négliger, et la moindre marque que le roy voudra donner de sa bienveillance pour l'Académie suffira pour la restablir.

Une chose qui a le plus contribué à faire ignorer au public l'utilité de cette compagnie est le choix des ouvrages qui luy ont esté donnez: un Dictionnaire, une Grammaire[3], une Poétique, une Rhétorique[4]. Qu'y a-t-il de plus difficile, de plus long, de plus ingrat, et, si j'ose dire, de plus impossible à faire par quarante personnes ensemble? Des ouvrages qui devroient estre composez par deux ou trois personnes au plus ne peuvent estre entrepris par une compagnie aussy nombreuse et dont les sentiments sont si partagez.

[Note 3: Les six années qui s'écoulèrent entre la publication du Dictionnaire en 1694 et sa révision en 1700 furent employées, dit Pellisson, «à recueillir et à résoudre des doutes sur la langue, dans la vue que cela serviroit de matériaux à une grammaire, ouvrage qui devoit immédiatement suivre le Dictionnaire, selon le plan du cardinal de Richelieu.» Hist. de l'Acad. franç., t. 2, p. 66.]

[Note 4: «Porter notre langue à sa perfection et nous épurer le goût, soit pour l'éloquence, soit pour la poésie, c'est ce que l'Académie se proposa d'abord, selon les vues du cardinal de Richelieu; et, pour y parvenir, elle résolut de travailler activement à un Dictionnaire, à une grammaire, à une Rhétorique et à une Poétique.» Id., p. 42.]

A la vérité, le Dictionnaire pourroit estre destaché en plusieurs parties différentes, et seroit par conséquent plus susceptible de ce travail. Cependant, après soixante ans et plus d'une application continuelle, ce Dictionnaire si attendu et tant célébré avant sa naissance a enfin paru au public[5], qui a lu d'abord toutes les imperfections et les fautes dont il est remply[6]; que doit-on espérer du reste? Une grammaire que deux académiciens pourroient achever en deux ans sera l'ouvrage d'un siècle pour l'Académie, et encore aura-t-elle moins de succès que le Dictionnaire. Pour remédier à ces inconvenients, il faudroit distribuer à cette compagnie des matières qui, pour estre plus parfaictes, demanderoient le travail et l'application de plusieurs personnes ensemble. Les occupations que l'Académie avoit dans les premiers temps nous en fournissent l'exemple. L'Examen du Cid a passé en justice pour un chef-d'oeuvre, et l'on voit ce qu'en escrit M. Pellisson, que le premier dessein de l'establissement de l'Académie estoit de perfectionner la langue en donnant des modelles dans leurs ouvrages, et en faisant voir le bon et le mauvais des autres ouvrages par les examens qu'ils en feroient ensemble.

[Note 5: Commencé en 1637, le Dictionnaire ne fut achevé qu'en 1694. V. notre article Dictionnaire dans l'Encyclopédie du XIXe siècle.]

[Note 6: Les académiciens eux-mêmes reconnoissoient l'imperfection de leur oeuvre, et, bien plus, l'impossibilité de faire mieux, si la méthode suivie pour le premier travail, et maintenue pour les éditions qui se succédèrent jusque vers 1740, n'étoit pas abandonnée. Un mémoire adressé à l'abbé Bignon par l'abbé d'Olivet en janvier 1727, et publié, d'après le manuscrit, dans l'Athenæum du 10 septembre 1853, prouve assez la mauvaise opinion qu'on avoit du Dictionnaire dans la partie saine de l'Académie. «Le Dictionnaire, dit donc d'Olivet, ne vaut rien dans l'état où il est, et, quand on y travailleroit cent ans, on ne le rendra jamais meilleur, à moins qu'on n'y travaille d'une manière toute contraire à celle qu'on a suivie jusqu'à présent. On s'assemble dix ou douze, sans savoir de quoi il doit s'agir; on y propose au hasard, selon l'ordre d'alphabet, deux ou trois mots à quoi personne n'a pensé. Il faut faire la définition de ces mots, faire entendre leur signification et leur étendue, et donner des exemples ou des phrases qui fassent voir les diverses manières dont ils peuvent être employés. Ces définitions se font à la hâte et sur-le-champ, quoique ce soit la chose du monde qui demande le plus d'attention. Les phrases ou les exemples se font de même; aussi sont-ils pour la plupart si ridicules et si impertinents, que nous en avons honte quand on les relit de sang-froid.»]

Si S. M. vouloit bien les rappeler à ce qu'ils faisoient pour lors, et leur marquer quelques autheurs latins ou françois sur lesquels ils donnassent leur jugement, cela seroit également curieux et utile. Ils pourroient de temps en temps en imprimer de nouveaux; leurs conférences deviendroient plus agréables, et tous les académiciens ne manqueroient pas d'y assister le plus souvent qu'ils pourroient, pour peu que S. M. parût s'y intéresser.

Cela n'empescheroit pas, si elle le jugeoit à propos, qu'ils ne fissent une grammaire et les autres ouvrages dont ils sont chargez par leurs statuts. Trois ou quatre personnes y travailleroient, et rendroient compte ensuite à l'Académie de ce qu'ils auroient faict[7].

[Note 7: Le travail pour la grammaire se fit d'abord par toute l'Académie assemblée. «On arrêta, dit Pellisson, qu'à l'un des bureaux M. l'abbé de Choisy tiendroit la plume, à l'autre M. l'abbé Tallemant.» Puis on se départit de cette méthode de travail collectif, parcequ'on jugea qu'un ouvrage de ce genre «ne pouvoit être conduit que par une personne.» On se décida donc à procéder comme il est dit ici, c'est-à-dire à charger de cette grammaire quelque académicien, «qui, écrit Pellisson, communiquant ensuite son travail à la compagnie, profitât si bien des avis qu'il en recevroit, que par ce moyen son ouvrage, quoique d'un particulier, pût avoir dans le public l'autorité de tout le corps.» Id., p. 68.--C'est l'abbé Regnier qui fut choisi.]

Le roy pourroit aussy régler que tous les mois ou tous les deux mois un académicien fist une action publique, et donner des sujets de prix[8], ce qui pourroit se faire sans augmentation de dépense, en donnant trois mois de vacation à cette compagnie, et en employant pour le prix le quartier de jetons[9] qui ne seroit point distribué.

[Note 8: Il y avoit déjà un prix d'éloquence, dont la fondation étoit due à Balzac, mais qui ne fut distribué pour la première fois qu'en 1671, c'est-à-dire quinze ans seulement après la mort du fondateur. «Comme son fonds avoit profité, lit-on encore dans l'Histoire de l'Académie, ce prix, qu'il avoit fixé à deux cents livres, fut porté à trois cents.» Id., p. 18.--Quelques années après, on destina une somme pareille pour un prix de poésie. Pellisson, Conrart et M. de Bezons, tous trois académiciens, en firent d'abord les frais; puis, après la mort de Pellisson, l'Académie en corps les prit trois fois de suite à sa charge; enfin M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Clermont, constitua ce prix à perpétuité, en 1699, moyennant une somme de 3,000 francs, placée sur l'Hôtel-de-Ville de Paris. Le donateur prononça, à cette occasion, un discours qui se lit dans le Mercure galant du mois de juin de cette année-là.]

[Note 9: C'est à Colbert qu'on devoit ces jetons de présence. «Afin d'engager encore davantage les académiciens à être assidus aux assemblées, il établit qu'il leur seroit donné quarante jetons par chaque jour qu'ils s'assembleroient, afin qu'il y en eût un pour chacun, en cas qu'ils s'y trouveroient tous (ce qui n'est jamais arrivé), ou plutôt pour être partagés entre ceux qui s'y trouveroient, et que, s'il se rencontroit quelques jetons qui ne pussent pas être partagés, ils accroîtroient à la distribution de l'assemblée suivante. Ces jetons ont, d'un côté, la tête du roi, avec ces mots: Louis le Grand, et, de l'autre côté, une couronne de laurier avec ces mots: A l'immortalité, et autour: Protecteur de l'Académie françoise.» Mémoires de Charles Perrault, liv. 3. Avignon, 1759, in-8º, p. 137-138.]

Je n'entre point icy dans le détail de la manière dont il faudroit travailler, ny dans les règles qu'il faudroit establir par raport à ce que je viens de dire, puisque cela seroit inutile et mesme ennuyeux; je me contenteray seulement de dire qu'il me paroist que ce sont là les seuls moyens de restablir l'Académie françoise dans son premier lustre, et qu'il est de la grandeur du roy de donner cette marque d'attention aux lettres, pendant que S. M. semble n'en donner qu'à la guerre et au bien de ses peuples.

Le Miroir de contentement, baillé pour estrenne à tous les gens mariez.

A Paris, chez Nicolas Rousset, en l'isle du Palais, devant les Augustins.

CIC.IC.XIX.

In-8º.

PREMIÈRE PARTIE.

Je veux chanter dessus ma lyre
Ce que j'ay eu peine d'escrire,
Et ramasser de tous mes sens
Les plus melodieux accens.
Je veux, à quatre escus pour teste,
Faire une solennelle feste
A tous les enfans d'Apollon;
Je veux le luth, le violon,
La harpe et la douce pandore,
La flutte et le tambour ancore,
Les perles des musiciens,
Jeunes, vieux, nouveaux, anciens;
Je veux le concert plus habile
De la veille Sainte-Cécile[10],
Les chantres du roy journaliers
Et les orgues des Cordeliers[11],
Pour chanter en note amoureuse
De Jean la vie bien heureuse,
Jean tousjours gay, roy des contens,
Jean tout confit en passe-temps,
Jean qu'on ne verra tant qu'il vive
Jamais que porter la lessive,
Jean qui ne voudroit s'obliger,
Pour tout l'or du monde, à changer
Son port de lessive en office
Qui lui donnast autre exercice.
O Muse, eslite du trouppeau
Qui habite sur le couppeau[12]
Du mont Parnasse, je te prie,
Dy-moy de Jean l'estre et la vie.
Le temps de sa nativité
Fut un jour de Sainct-Jean d'esté.
Aussi, neuf mois devant, la lune
Avoit monstré sa face brune,
Quand sa mère en songeant croyoit
Que de son flanc issir voyoit
Un chat qui, d'une course brève,
Monta au feu Sainct-Jean en Grève[13];
Mais le feu, ne l'espargnant pas,
Le fit sauter du haut en bas,
Si que, pour attiedir sa peine,
Il se relança dans la Seine,
Où Neptune au festin estoit
D'une Nymphe qui le traictoit.
Ce fut un asseuré presage
Que Jean aymeroit ce rivage,
Et que ses exploits les plus beaux
Il feroit aux rives des eaux;
Bref, sa retraite journalière
Seroit au bord de la rivière.
Or, le jour que ce pauvre oizon
Parut dessus nostre orizon,
Et que l'estoile matinière
Descouvrit son heure première,
Sa mère estoit en un grenier
Logée près d'un menestrier,
Qui faict que Jean sçait la practique
De toute sorte de musique,
De rondeaux, ballades, chansons,
Les voltes[14] de toutes façons,
Les courantes, la sarabande,
Et des branles toute la bande,
Mesmes celuy des bons maris,
Qu'on souloit danser à Paris,
Des Bretons la druë carole[15],
Et la pavane à l'Espagnole[16].
S'il faut danser les Matassins[17],
Il n'a les pieds dans des bassins;
Dispos pour danser la fissaigne[18]
Autant qu'une chèvre brehaigne.
Quand Jean fut un peu grandelet,
On luy apprit son chappelet;
Car Jean a la mine trop bonne
Pour estre un docteur de Sorbonne.
Il sçait son Pater, son Ave,
Son Confiteor, son Salve;
Il sçait un peu son nom escrire.
Du reste, il ne s'en faict que rire,
Parce qu'on dit à tout propos:
Les plus sages sont les plus sots.

[Note 10: Ce concert se donnoit aux Grands-Augustins par la confrérie des musiciens de Sainte-Cécile. V. Lebeuf, Hist. du dioc. de Paris, t. 2, p. 464; Merc. gal., juin 1679, p. 184.]

[Note 11: C'étoient les plus belles de Paris. Daquin et Marchant furent, au XVIIe siècle, organistes aux Cordeliers.]

[Note 12: Ce vieux mot signifioit colline, monticule. Le nom de la rue Copeau, très montante, comme on sait, vient de là.]

[Note 13: V. pour ce feu de la Saint-Jean sur la place de Grève, et sur les auto-da-fé de chats qu'on y faisoit, une longue note de notre édition des Caquets de l'Accouchée.]

[Note 14: Les voltes, dont la plus fameuse étoit celle de Provence, avoient été, depuis Charles IX et Henri III, danses fort à la mode. Guil. du Sable a dit dans son Coc à l'âne, l'une des pièces de sa Muse chasseresse, Paris, 1611, in-12:

Considerant le temps qui court,
Il faut, pour estre aimé en cour,
Bien basler et danser la volte.]

[Note 15: Cette danse, qui s'exécutoit en rond, et que Jacques Yver appelle pour cela «la ronde carole» (Printemps d'Yver, journ. 3), avoit donné naissance au mot caroleur, qui se trouve dans le roman de la Rose, et à caroler, qui se lit dans les poésies de Froissart. Elle n'étoit point particulière aux Bretons, qui même lui préferoient de beaucoup leur trihori. On la dansoit beaucoup à Paris, où se trouvoit même un carrefour qui lui devoit son nom de Notre-Dame-de-la-Carole.]

[Note 16: Ce vers confirme l'opinion de Furetière, qui veut, en dépit de Ménage et d'un passage d'Antonio Massa Gallesi (De exercitatione jurisperitorum, liv. 3), que la pavane vienne d'Espagne, et non pas de Padoue. Elle étoit depuis long-temps à la mode. Marguerite de Valois fut l'une des dernières qui la dansèrent bien. (V. Mél. d'une gr. biblioth., t. 30.)]

[Note 17: Encore une danse espagnole, mais plus vive que la pavane. C'étoit une imitation de la pyrrhique antique, et, comme elle, elle se dansoit avec des épées. «L'on voyoit, lit-on au livre VII de Francion, qu'ils se battoient de la même façon que s'ils eussent dansé le ballet des Matassins, où l'on fait cliqueter les épées les unes contre les autres, ce qui est une abrégée de la danse armée des anciens.» Molière, en la plaçant dans le ballet de Pourceaugnac, lui fit singulièrement perdre de son caractère.]

[Note 18: Nous ne savons quelle est cette danse. Peut-être faut-il lire la sissaigne, et alors j'y reconnoîtrois facilement la sissonne, qui commençoit à être célèbre alors, et dont le pas principal se danse encore sous le nom altéré de pas de six sols.]

* * * * *

LA SECONDE PARTIE.

Jean, petit mignon de l'Aurore,
Chante la beauté qu'il adore
En se levant de grand matin;
Puis, d'une chanson bien gentille
Qu'il dit des sergens de la ville,
Passe en musique l'Arétin[19].
Le dos recouvert de sa hotte
D'une mine qui n'est point sotte,
Semble un orgueilleux limaçon
Qui, de sa coquille les bornes
Outrepassant, monstre ses cornes
Au soleil de brave façon.
Ceste hotte, pour des bretelles,
A deux lizières assez belles,
L'une rouge, l'autre de gris;
Car la corde à la longue affole,
Et lui avoit sié l'espaule
Et son pourpoint de petit gris.
Jean n'est curieux de la mode,
Mais, vestu comme un antipode
D'un haut de chausse plein de trous,
Plus large en bas qu'à la ceinture,
Ne craint point que la ligature
Luy face mal sur les genoux.
Haut de chausse fait d'une cotte
Qu'Urgande portoit à la crotte
L'espace de neuf ou dix ans,
Frangé par bas, et si honeste
Que jamais n'eut coup de vergette,
Faict en despit des courtisans.
Je pense avoir leu dans l'histoire,
Si j'ay encor bonne memoire,
Ce fut en l'an cinquante-neuf
Qu'on osta les chausses bourrées[20]
Où les armes estoyent fourées;
Lors ce haut de chausse estoit neuf.
Si vous le voyez plein de tailles,
C'est qu'il a veu maintes batailles
A Dreux, Jarnac et Moncontour;
A Sainct-Denys fut sa deffaicte:
Un goujat l'eut pour sa conqueste,
Qui ne le portoit qu'au bon jour.
Il estoit aux troupes des reistres
Lors que deux ou trois cens belistres
Furent deffaits dedans Auneau[21];
Puis il vint à la Fripperie,
Où Jean, qui hait la braverie
L'eut en eschange d'un moyneau.
C'est son compagnon plus fidèle:
Soit qu'il travaille à la Tournelle,
Soit qu'il ballie sa maison,
Soit que par fois il aille au Louvre,
De ce haut de chausse il se couvre,
Qui est propre en toute saison.
Pour conserver ceste relique,
Qui sert tant à la republique,
Jean, qui sçait bien son entregent[22],
Porte une soutane de toile
Faicte du reste d'un gros voile
Dont un nocher luy fit present.
On prendroit Jean, en ceste guise,
Pour un senateur de Venise,
Ou pour un jeune Pantalon[23],
Ou pour un bachat en Turquie,
Car sans orgueil sa sequenie[24]
Lui bat presque sur le talon.
Jean vient au bord de la rivière,
Trouve une troupe lavandière
De femmes battans les drappeaux:
Il baise l'une, et s'escarmouche
Avec l'autre un peu plus farouche,
Luy baisant ses tetins jumeaux.
Cupidon, aux rives de Seine,
Rid de ceste amour incertaine,
Car Jean n'est en place arresté;
Et de vray, qui voit la caresse
De Jean, il n'y a point d'adresse;
Jean se loue de tout costé.
Jean n'eust jamais l'ame captive,
Jean rid tousjours, pourveu qu'il vive,
Il ne voudroit pas estre un roy;
Jean n'offence jamais personne,
Jean ne craint point qu'on l'emprisonne,
Jean ne faussa jamais sa foy.
Après le bonjour ordinaire,
Jean, chargé comme un dromadaire,
Le linge encore degoutant,
S'en va par la plus courte voye
A la maison où on l'envoye
Se descharger, tousjours chantant.
Poussé d'une mesme alegresse,
Jean s'en retourne de vitesse,
Du fromage et du pain portant,
Et de vin nouveau la choppine
Pour le desjeuner de Bertine;
Mais Jean en est participant.
O Dieu! quels bons mots ils se dient
Quant à desjeuner se convient!
Si nous les avions tous escrits,
Ils nous feroient crever de rire.
Relisez les Fleurs de bien dire[25]:
L'auteur de Jean les a appris.
Ainsi Jean passe la journée,
Jean passe ainsi toute l'année,
Sans un seul grain d'ambition.
Que le monde coure ou qu'il trotte,
Que Jean ne perde point sa hotte,
Il est exempt de passion.
Hotte qui luy vaut un empire,
Hotte que Jean seule respire,
Hotte coulante de fin or
Plus que le Tage en abondance,
Hotte l'espoir et l'asseurance,
Et de Jean l'unique thresor.
Sçachez Platon et Aristote;
Qui ne cognoit Jean et sa hotte
Ignore la perfection,
Et la plus belle intelligence
De tout le bonheur de la France,
Qu'il faut chercher d'affection.
Aussi, pour tant de grands services
Et quantité de bons offices,
Elle avoit le cul tout percé;
Mais Jupiter, très favorable,
Pour un signe au ciel remarquable
Entre les astres l'a placé.
Jean heureux, heureuse ta hotte
Qui te fait chanter gaye notte!
Certes, je ne m'estonne pas
Si tant de Jeans font bonne vie,
Gays, joyeux, et auroit envie
Tel d'estre Jean qui ne l'est pas.

[Note 19: C'est Guy, l'inventeur de la gamme, qu'on appeloit l'Arétin, à cause d'Arezzo, sa patrie.]

[Note 20: Il est parlé ici de ces chausses d'avanturiers, habillés à la pendarde, dont Brantôme a dit: «D'autres plus propres avoient du taffetas en telle quantité, qu'ils doubloient ces chausses et les appeloient Chausses bouffantes.» Édit. du Panthéon littéraire, t. 1, 578-580.]

[Note 21: En 1587, le duc de Guise, qui avoit déjà battu les reîtres à Vimory le 26 octobre, les défit encore à Auneau, en Gatinais, le 11 novembre, et amena ainsi leur capitulation à Lancy.]

[Note 22: Expression déjà depuis long-temps à la mode (V. de La Noue, Dict. de rimes (1596), p. 299), et dont Beroalde se moque ainsi: «Je m'étonne, fait-il dire à Ramus parlant à César sur cette expression: Qu'est-ce que faire la pauvreté? je m'étonne que vous, qui êtes latin, ne le savez; et surtout vous qui, entre les galants, savez mieux votre cour. J'ai pensé dire, comme nos docteurs, votre entregent; mais il me sembleroit dire entrejambe, tant cela est fat.» (Le Moyen de parvenir, édit. Charpentier, 1841, p. 39.)]

[Note 23: C'est-à-dire encore un jeune seigneur de Venise, car on sait que le Pantalon, qui devint plus tard un des types burlesques de la comédie italienne, fut d'abord la personnification du riche vénitien.]

[Note 24: Souquenille. Ce mot, que Nicot abrége encore davantage, puisqu'il écrit simplement squenie, se trouve orthographié comme il est ici au liv. 1er, chap. 49, de Rabelais. Ronsard l'écrit souquenie.]

[Note 25: Fleurs de bien dire, recueillies des cabinets des plus rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l'un comme de l'autre sexe. Paris, Guillemot, 1598, pet. in-12.--V., sur une autre édition de ce livre de François Desrues, une note de notre édition du Roman bourgeois, p. 88.]

* * * * *

Continuation du bonheur et contentement de Jean sur le subject de son mariage avec Jeanne la Grise.

Qu'est-ce que j'entend par la ville
Du mariage d'une fille
Si heureuse, qu'à ceste fois
Pas ne voudroit faire un eschange
De Jean contre le pont au Change[26]
Ny tous les thresors des grands roys?
Ceste fille fut caressée
Autrefois et fort pourchassée
Par gens qui ne font que causer:
Chacun l'appeloit son coeur gauche,
Chacun vouloit faire desbauche,
Chacun promettoit l'espouzer.
Cela s'appeloit par leurs signes
Mariages de Jean des Vignes[27],
Quand chacun trousse son pacquet
Le lendemain des espousailles,
Qui precèdent les fiançailles.
Tout cela n'estoit que caquet.
Jean, le jour d'une bonne feste,
Vestu d'habit assez honneste
Alloit prendre son passetemps.
Il rencontre Jeanne la Grise,
Il cause avec elle, il devise:
Il la cognoissoit dès long-temps.
Jean luy presente son service,
Tournant son chapeau, puis luy glisse
L'une des mains sur son devant.
Jeanne, qui estoit amoureuse
De Jean, s'estimoit trop heureuse
De ce qu'il parloit si avant.
Jean, pour n'encourir vitupère,
En fit la demande à son père,
Un maistre juré chiffonnier:
Car la mère estoit en service,
Ou, ce me semble, estoit nourrice
Chez la fille d'un cordonnier.
Jean le Gris se nommoit le père,
Philippote Maucreux la mère,
Qui prindrent à fort grand honneur
D'avoir, pour marier leur fille,
Si noblement en ceste ville
Fait rencontre d'un tel seigneur.
Pour contracter ce mariage,
Jean n'y voulut point de langage,
Car le conseil en estoit pris.
On n'apporta papier ne plumes:
Il fut faict aux uz et coustumes
De la prevosté de Paris.
Huict jours après, sur les quatre heures,
Ils partirent de leurs demeures
Pour s'en aller à Sainct-Merry.
Poussez de mesme coeur et d'ame,
Là Jean prist Jeanne pour sa femme,
Jeanne prist Jean pour son mary.
Sortis de la messe nopcière,
Jean s'en va chez une trippière
Prendre une teste de mouton.
La langue on avoit ja ostée
Pour une jeune desgoutée
Qui avoit mal à son ploton[28].
Outre un pied de boeuf, il achette
Un plat de trippes, dont il traitte
Les parents de chasque costé;
Et, pour faire la nopce entière,
Il eust douze grands pots de bière,
Car le vin luy eust trop cousté.
Après la pance vint la dance,
Et Jean, qui entend la cadence
Plus que s'il estoit de mestier,
Leur fournit des chansons si belles
Que jamais il n'en fut de telles,
Et se passa de menestrier.
Suivit, pour clorre la journée,
La collation ordonnée
De fromage et deux plats de fruict.
Par ainsi, la nopce achevée,
Jean emmeine son espousée,
Se retirant sans faire bruict.
Arrivé qu'il fut en sa ruë,
Tout le voisinage il salue
D'une chanson, comme il souloit.
Aussi, pour son nouveau mesnage,
Il eut de tout le voisinage
Plus de bonsoirs qu'il ne vouloit.
Je laisse à part la mignardise
Dont Jean flattoit Jeanne la Grise,
Les caresses, les doux propos,
Les baisers, le geste folastre,
Pour amoureusement combattre
Avant que prendre leur repos.
Ce sont les secrets d'hymenée,
Cachez dessous la cheminée,
Qu'il ne faut jamais publier.
Publier les faicts de la couche
En ceste mignarde escarmouche,
Ce seroit par trop s'oublier.
Vivez contens, couple fidelle,
Car vostre lignée immortelle
Par tout le monde s'estendra:
Juppiter vous a fait la grace,
Entre autres, que jamais la race
Des Jeans et Jeannes ne faudra.

[Note 26: Les forges d'orfèvres et les boutiques de changeurs qui s'y trouvoient faisoient de ce pont la rue la plus riche de Paris.]

[Note 27: Le proverbe dit: Mariage de Jean des Vignes, tant tenu, tant payé; c'étoit ce que nous appelons une passade. Quitard, Dict. des Prov., p. 475.]

[Note 28: V., sur le sens de ce mot, le Dictionnaire comique de Le Roux, qui ne l'emploie que pour le sexe masculin. Il cite à l'appui un vers du Parnasse satyrique.]

* * * * *

L'Historiographe au Lecteur.

Ces vers je composois pour esgayer mon ame Comblée de l'ennuy d'une grand fluxion Qui me causa la fiebvre, et la fiebvre une flamme Qui de vivre longtemps m'osta l'affection. La Muse en eust pitié, qui de l'eau d'Hippocrène Estaignit ce brazier, et me rendit l'esprit Pour chanter le bonheur de Jean en bonne estrène, Que j'ay reduit en vers, comme elle me l'apprit.

Le Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe.

A Paris, par Jean Le Blanc, ruë Sainct-Victor, au Soleil d'or. 1596[29].

In-8.

[Note 29: M. Leber possédoit un exemplaire de ce curieux livret, et le croyoit unique. «M. Brunet même, dit-il, ne dut de pouvoir le décrire qu'à la communication qu'il lui fit de cet exemplaire.» (Catal. Leber, t. 2, p. 254-255, nº 4182.) Nous en avons pourtant trouvé un second, et d'une autre édition, ce qui est plus singulier, mais ce qui est aussi une preuve de la popularité de cette pièce. Notre exemplaire est de Paris, 1596; celui de M. Leber, aujourd'hui à la Bibliothèque de Rouen, indique, sous la même date, qu'il fut publié à Poitiers par Blanchet. Le premier titre y est omis; on n'y trouve que le second: Histoire d'un pâtissier de Madrigal, etc. M. Leber voit dans ce livret une anecdote singulière «d'où il résulteroit, dit-il, que D. Carlos auroit vécu long-temps après l'époque où l'on suppose que son père le fit assassiner... Elle prouve au moins, ajoute-t-il, que le sort de ce prince fut toujours un problème, même du temps de Philippe II, qui ne mourut qu'en 1598.» Malheureusement, encore d'après M. Leber, comme témoignage historique, cette pièce ne peut rien, puisque c'est «tout simplement, dit-il, un conte renouvelé des Arabes ou des fabliers du moyen âge.» En ce dernier point, le savant bibliophile se trompe. Ni les Arabes, ni les fabliers du moyen âge n'ont affaire ici; notre livret ne leur doit rien: il ne remonte pas si haut. C'est tout bonnement un conte de 1596, renouvelé d'une histoire de 1594. Cette année-là, un nommé Gabriel Spinosa, pâtissier du bourg de Madrigal, en Castille, s'étoit, à l'instigation du moine portugais Michel Los Santos, partisan zélé du prieur de Crato et confesseur au couvent de Madrigal, s'étoit, dis-je, donné comme étant le roi D. Sébastien de Portugal, qu'il disoit n'avoir pas été tué dans son expédition contre les Maures d'Afrique. Son aventure n'avoit pas duré long-temps, moins même que celle du potier d'Alrasova, et celle d'Alvarès, tailleur de pierres à l'île de Terceyre, qui l'un et l'autre avoient aussi tenté de se faire passer pour D. Sébastien. (V. la trad. de l'Histoire de Portugal, par N. H. Schoefer, 1845, in-8º, p. 620.) Spinosa fut pendu avec le moine son complice avant la fin de cette même année 1594, après avoir passé par toutes les vicissitudes et fait toutes les tentatives dont il va être parlé dans ce livret. L'auteur, en effet, ne change presque rien à l'histoire, si ce n'est le personnage qu'y joua le pâtissier. La mort de D. Sébastien ne lui importoit guère; le drame de D. Carlos l'intéressoit davantage, comme aventure plus récente d'abord, puis comme étant de nature à rendre plus odieuse la conduite de Philippe II, contre qui la haine étoit encore très vivace en France. Voilà pourquoi, sans doute, il dérangea les rôles et mit D. Carlos à la place de D. Sébastien.]

Histoire d'un Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe.

C'est un certain rapport faict à un homme notable, estant à Bayonne, par plusieurs et divers hommes dignes de foy venans d'Espaigne.

Il y a dix-huict mois qu'un homme incognu, aagé de quarante-cinq ans ou environ, ayant barbe noire commençant à grisonner, se logea et habita dedans le bourg de Madrigal, lequel n'est guères loing de Medine[30], l'une des plus celèbres et fameuses villes d'Espaigne. Cest homme commença en iceluy bourg à faire faire par deux de ses domestiques certaines pâtisseries et semblables delicatesses, et en vendre aux personnes qui en vouloient avoir; et les filles religieuses d'un couvent qui est dedans ledict bourg de Madrigal usoyent souventes fois de la pâtisserie qu'on faisoit en la maison dudit personnage. Et nonobstant qu'il fust estranger et homme incognu, il acquist en peu de jours grande familiarité avec donna Anne d'Autriche, religieuse en iceluy couvent, laquelle estoit fille bastarde de don Jean d'Autriche, frère du roy d'Espaigne à present regnant[31]. Iceluy pâtissier commença à frequenter le service de ladicte dame, et par chacun jour luy envoyer par ses serviteurs de la pâtisserie et autres semblables delicatesses, laquelle manière de faire continua plusieurs mois; et les serviteurs d'iceluy pâtissier, s'esmerveillans de l'abondance et de la prodigalité dont il usoit et des deniers qu'il employoit à faire faire telles delicatesses, et aussi qu'il ne demandoit aucun compte de l'argent qu'il leur bailloit, commencèrent à avoir diverses opinions de leur dict maistre, ne cognoissant quel homme il pouvoit estre[32]; et, sur ces propos, lesdicts deux cuisiniers qui faisoient la pâtisserie, et aussi une servante, estans ensemble, observent et espient en un certain jour par les fentes d'une paroy leur dict maistre, et veirent qu'il comptoit et mettoit en des sacs grande somme de deniers. Pour laquelle occasion, eux estans tentez du peché d'avarice, font si finement, qu'ils luy en desrobent et volent une grande partie, et se mettent en chemin pour aller à Medine. En allant, ils pensèrent à leurs consciences, et comment ils estoient en danger d'estre apprehendez comme voleurs et punis par justice. Pour eviter laquelle peine, ils s'advisent d'aller trouver le juge de Medine, et luy annoncer et declarer les mauvaises conjectures et suspicions qu'ils avoient dudict pâtissier, et comment ils estimoient qu'il avoit volé quelque part de grandes richesses, dont il estoit encores saisi. Et quelque peu de temps après qu'iceux serviteurs eurent ainsi accusé leur maistre, il advint qu'il alla à Medine, et y arresta quelque peu de temps pour faire reffaire et enrichir une paire de lunettes de christal, lesquelles luy avoient esté baillées par la susdicte donna Anne d'Autriche à ceste fin et pour les causes cy-dessus declarées[33]. Il estoit suspect d'estre voleur, joinct aussi qu'on luy avoit veu à son col, en une hostellerie de Medine, une riche chaine d'or cachée, laquelle estoit garnie de fort belles perles. Par quoy les conjectures susdictes, avec l'accusation qu'en avoient faict ses serviteurs qui l'avoient volé, furent cause qu'il fut encores plus recommandé, en qualité de voleur, au juge de ladicte ville de Medine, lequel le feist chercher en toute diligence, et, l'ayant rencontré, il l'interroge par parolles douces; et, iceluy ne voulant pas respondre, le juge l'interroge avec menaces, en luy commandant de dire qui il estoit et de quel estat il se mesloit, dont iceluy juge ne peut oncques tirer autre responce sinon qu'il estoit le pâtissier de Madrigal; et quant aux joyaux qu'il portoit, il dist qu'ils estoient à donna Anne d'Autriche, fille du seigneur don Jean d'Autriche, laquelle les luy avoit baillez. Après laquelle responce le juge le met en arrest et en seure garde, et se transporte à Madrigal, afin de sçavoir si la responce à luy faicte par ledict personnage estoit veritable.

[Note 30: La ville de Medina-del-Campo.]

[Note 31: Elle étoit, en effet, nièce de Philippe II. Dans un drame du XVIe siècle, composé sur cette aventure et encore célèbre en Espagne, D. Anna est donnée comme étant une nièce de D. Sébastien. Il faut bien se garder de la confondre avec Anne d'Autriche, fille de Maximilien, qui plus tard épousa Philippe II.]

[Note 32: Dans le drame dont nous venons de parler, et qui est l'oeuvre très remarquable d'un poète qui n'a pas voulu se faire connoître, le faux D. Sébastien, pâtissier, joue son rôle à peu près de la même manière. M. Louis de Viel-Castel, qui a donné de cette pièce une très bonne analyse dans son article Théâtre espagnol--Le drame historique (Revue des Deux-Mondes, 1er novembre 1840, p. 340-343), détaille ainsi ses premières manoeuvres: «Gabriel d'Espinosa (c'est le véritable nom du faux Sébastien) n'est, il faut bien prononcer le mot, qu'un simple pâtissier; mais, abandonnant à des valets les occupations de cette vulgaire industrie, il a soin de se répandre dans le peuple, de se montrer généreux, désintéressé, de donner, toutes les fois que l'occasion s'en présente, des témoignages de sa bravoure, de sa force prodigieuse, de son adresse, et il ne manque pas de manifester de préférence ces qualités, si séduisantes pour le vulgaire, dans certains exercices où l'on sait qu'excelloit le roi dont il veut prendre la place.»]

[Note 33: Dans l'histoire, c'est aussi pour des bijoux que lui avoit donnés D. Anna, puis pour d'autres qu'elle lui avoit dit d'aller vendre à Valladolid, que le pâtissier fut inquiété, puis arrêté par les ordres du prévôt de cette dernière ville.]

La donna Anne, ayant ouy les propos que luy tint iceluy juge, se mist en cholère contre luy jusques à luy vouloir donner de sa pantoufle sus la jouë, comme l'on dit, disant qu'il ne devoit pas mettre la main sur un tel homme, et qu'il ne le cognoissoit pas, dont le juge s'esmerveilla; et luy, estant de retour à Medine, il interrogea de rechef iceluy pâtissier, qui ne feist aucune reverence et ne porta aucun honneur audit juge, lequel luy demanda encores, par douces parolles, qui il estoit, avec plusieurs autres circonstances, ausquelles il respondit seulement qu'il estoit pâtissier de Madrigal; et à la parfin il dit au juge: Le roy me cognoist bien, et sçaura bien qui je suis quand vous luy presenterez une lettre que je veux adresser à Sa Majesté. Alors il donna au juge une lettre escrite et signée de sa main, afin qu'il la feist tenir au roy d'Espaigne. Ledit juge, ayant icelle lettre, monte à cheval et s'en va à Madrid, et baille la lettre en main du roy, lequel, l'ayant leuë, fut assez long-temps en doute et pensif; puis après, il appella un sien secretaire, des quatre qu'ils appellent de la clef dorée, nommé dom Christofle de Moura, lequel vint audict pâtissier de la part du roy promptement[34], et parla separement et en secret avec luy, puis s'en retourna ledict secretaire de Moura au roy, lequel, après avoir entendu le discours dudit secretaire, manda au juge de Medine qu'il enfermast iceluy pâtissier dedans le chasteau nommé la Motte de Medine, dedans lequel chasteau ledict pâtissier est gardé par une assez grande compagnie de gens de guerre depuis plusieurs mois, et est traicté somptueusemen et servy en vaisselle d'argent dorée; et personne ne parle à luy, sinon ceux qui ont charge de le garder ou servir. Le mesme juge qui l'a premièrement mis en arrest a fait surseance des autres affaires publiques pour garder plus diligemment et secrettement le dict personnage, avec deux cens hommes de guerre qui sont soubs sa charge. Et il est defendu très expressement par toute l'Espaigne, sur peine de la vie, que personne ne parle du susdict pâtissier de Madrigal. Les hommes qui nous ont raconté ce que dessus, en venant d'Espaigne et passant par Bayonne, nous ont juré qu'ils aymeroient mieux avoir perdu tout leur bien que d'avoir dit un seul mot de cest affaire estant en Espaigne. Au surplus, donna Anne d'Autriche est tenüe prisonnière avec quatre autres religieuses du mesme couvent, lesquelles avoient accointance avec le dit pâtissier. Pareillement, le confesseur des religieuses d'iceluy couvent, nommé frère Michel de Sanctis, de l'ordre des Augustins, docte et grand personnage, a esté mis à la question; et luy, ayant eu la torture jusques à la mort, a dit (selon le bruit qui court secrettement)[35] semblables parolles que celles qui ensuyvent: Si j'ay admis iceluy personnage qu'on estime pâtissier, si j'ay parlé à luy, si je l'ay favorisé, je confesse que j'ay tousjours estimé, jusques à present, qu'il estoit dom Carles, prince d'Espaigne, lequel le roy son père avoit commandé (il y a desjà plusieurs années passées) estre faict mourir en prison, et luy-mesme m'a racompté comment il avoit esté sauvé et garanty de ce danger de mort: c'est à sçavoir que le roy son père avoit commandé à quatre seigneurs de sa court, ausquels il se fioit plus, qu'iceluy dom Carles fust faict mourir par quelque façon qu'ils adviseroient.

[Note 34: Dans le drame, c'est un alcade qui arrive secrètement de Madrid à Madrigal pour interroger Spinosa.]

[Note 35: Dans le drame, l'agent du prieur de Crato, qui est le conseiller de Spinosa, tâche d'échapper au supplice en faisant des aveux complets; mais il n'en est pas moins pendu avec son complice.]

Iceux quatre seigneurs ayant ceste mortelle commission estoient le prince d'Ebuli[36], nommé Roderic de Gomes de Silva, Portugais[37], le comte de Chinchon et deux autres des noms desquels nous n'avons cognoissance. Touchant lequel affaire le prince d'Ebuli Silva remonstra aux trois autres qu'il ne falloit pas faire mourir ce prince pour la cholère du roy son père, laquelle se pourroit appaiser en brief temps, leur remonstrant pareillement que le roy n'avoit point d'autre fils, ny femme pour avoir des enfans qui succedassent à son royaume, estant ledit dom Carles unique fils; pour lesquelles considerations, lesdicts quatre seigneurs conclurent qu'ils ne feroient point mourir iceluy prince, par les moyens qu'il leur promettroit soubs sa foy de changer son nom, de mener vie privée, et se tenir caché et incognu autant de temps que le roy son père vivroit, ou bien jusques à tant que tous lesdicts quatre seigneurs qui avoyent commandement du roy de le faire mourir fussent decedez, afin qu'iceux n'eussent part en la cholère du roy. Suyvant laquelle promesse, iceluy dom Carles s'est tenu caché et incognu jusques au temps que le dernier desdicts seigneurs est decedé, il y a environ deux ans; depuis lequel temps iceluy prince s'est fait cognoistre au marquis de Pennhafiel (ainsi qu'on dit secrettement en Espaigne), et à donna Anna d'Autriche, et audict confesseur, lequel a esté contrainct par la torture de reveler ce que dessus est ecrit. Pareillement, le bruit secret qui court en Espaigne tient pour certain que ledict personnage est dom Carles, fils du roy d'Espaigne, ou quelque bien grand imposteur, pour autant qu'on le garde si long-temps en un fort chasteau, avec grande despence et grande compagnie de gens de guerre. Les hommes qui l'ont veu dient que son aage, sa corporence et son regard font estimer que c'est iceluy dom Carles, fils du roy d'Espaigne; et mesmement il cloche comme faisoit iceluy prince, à cause qu'estant jeune il s'estoit blessé une jambe en un escalier de la court[38]; semblablement il a la barbe noire qui commence à grisonner, comme pourroit avoir à present ledict dom Carles s'il estoit encores vivant. Iceluy personnage a aussi la lèvre de dessoubs eminente et avancée, comme ont tous les princes qui sont de la generation d'Autriche.

[Note 36: Ici, comme on le voit, nous sortons de l'histoire du véritable pâtissier de Madrigal, le faux D. Sébastien, pour entrer dans celle de D. Carlos. C'est du prince d'Eboli, qui, ainsi que la princesse sa femme, y jouèrent un si grand rôle, qu'il est ici question.]

[Note 37: Il étoit seulement d'une famille portugaise.]

[Note 38: C'est étant à l'université d'Alcala que D. Carlos fit cette chute, dont il resta boiteux.]

_Discours sur l'apparition et faits pretendus de l'effroyable Tasteur[39], dedié à mesdames les poissonnières, harengères, fruitières et autres qui se lèvent du matin d'auprès de leurs maris, par d'Angoulevent._

A Paris, pour Nicolas Martinant, demeurant rüe de la Harpe, au Mouton-Rouge. 1613.

[Note 39: Il est très vrai qu'au commencement de cette année 1613, on fit grand bruit à Paris de l'apparition d'une espèce de moine bourru, qu'on appeloit le Tasteur à cause de ses habitudes plus que galantes, et dont les femmes avoient la plus grande peur. Malherbe en parle à Peiresc dans sa lettre du 8 janvier 1613, à un moment où les esprits se rassuroient un peu, car on disoit que le Tasteur étoit pris: «Nous avions ici, écrit-il, un compagnon du moine Bourru, à qui l'on avoit donné le nom du Tasteur; l'on dit que c'estoit un bon compagnon qui avoit des gantelets de fer, et au bout des doigts des ergots de fer, de quoi il fouilloit les femmes, et qu'il y en avoit à tous les quartiers. Depuis quelques jours, les femmes se sont rassurées, car on dit que le Tasteur est prisonnier. Il s'est fait là-dessus de bons contes, mais ce sont toutes inventions.»]

La devise du Tasteur.

Plus seur est dans le lict taster une pucelle Et faire de son luth les accords retentir, Que de s'armer les mains d'une forte rudelle Pour se porter aux coups et puis s'en repentir.

Armé de gantelets à la façon de ceux qui dauboient sur Chicanous, vous voyez maintenant ce tasteur au guet après les femmes comme le chat après les souris; elles en sont toutes en rumeur, pour ce qu'il emporte la pièce; vous diriez que c'est une malediction tombée sur elles comme le tacon sur un vignoble au préjudice des ogres. On ne parle plus ny du Filou[40], ny de la vache à Colas[41]; Robinette est censurée[42]. On ne dit plus mot du Charbonnier[43], mais seullement du Tasteur, le capital ennemy du sexe foeminin, ainsy qu'il appert par un livre qu'on dit qu'il a composé, De garrulitate muliebri, qui est encore à la presse, attendant le privilége.

[Note 40: Ce mot de filou n'étoit pas encore le nom d'une espèce: c'étoit celui d'un type de bandit à la mode, dont la barbe épaisse et hérissée avoit mis en vogue ce qu'on appeloit les barbes à la filouse. Dix ans après, le nom s'est étendu à l'espèce tout entière. Dans un arrêt du Parlement du 7 août 1623, il est parlé des hommes hardis se disant filous. Toutefois, Filou se maintient comme type jusqu'en 1634. V. notre tome 1er, p. 138.]

[Note 41: De l'histoire de la vache à Colas, le paysan du faubourg Bourgogne à Orléans, histoire si fameuse au temps des guerres de religion, on avoit fait, au commencement du XVIIe siècle, une chanson qui sentoit bien fort son huguenot. Le clergé, contre qui elle étoit surtout injurieuse, avoit fini par la faire brûler de la main du bourreau, et par faire ordonner qu'on eût à n'en plus parler, ce qui fut cause que, pendant plusieurs années, on la chanta de plus belle.]

[Note 42: Allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de Robinette et Guéridon, de Filou et Robinette, etc., sur lesquels nous aurons à revenir souvent dans ce recueil.]

[Note 43: Il est, je crois, mention ici d'une autre histoire de ce temps-là: «Le diable, déguisé en docteur de Sorbonne, entra un jour dans la cabane d'un charbonnier, qu'il vouloit tenter, et lui dit: Que crois-tu?--Je crois ce que croit la sainte Eglise.--Et que croit la sainte Eglise?--Elle croit ce que je crois. L'esprit malin vit échouer toutes ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son projet. De ce conte est venu, dit-on, l'expression de la foi du charbonnier, pour signifier une foi simple et sans examen.» Quitard, Dict. des proverbes, p. 207.]

Diverses opinions sont intervenues sur l'advenement d'iceluy Tasteur: primo, que ce peut estre l'esprit de quelque verolé quy, se ressentant encore des mauvais traictemens qu'il auroit receus en amour, revient icy pour en tirer quelque raison, punissant par ces terreurs paniques ce sexe quy fut le premier instrument de nostre misère; d'autres tiennent que ce peut estre quelque argousin[44] privé de tous ses cinq sens de nature, excepté l'attouchement, auquel ne restant que cette faculté tastatique, ne sauroit par autre exercice dispenser son loisir que par le tastement; ce que je ne croy pas, car d'autres disent qu'il ne laisse pas de monter dessus pour courir après les autres. Je ferois une Iliade des discours que l'on faict de ce Tasteur et des grands exploits qu'il a desjà faicts, tant deçà que delà les ponts; mais pour ce que c'est chose que vous pourrez plus particulierement apprendre de vos femmes, quy en sont les plus interessées, je reserve le surplus à leurs passions, et dis que c'est grand pitié de voir une multitude affligée pour la mechanceté d'une seule; car, à ce que je voy, ce maistre Tasteur ne laisse pas de les mettre ablativo tout à un tas: en cependant telle en patira quy n'en pourra mais. J'ay interet en la cause aussy bien comme un autre, et ne veux point, si je puis, estre de la grand confrairie: c'est pourquoy, antequam veterius provehar, je me porte partie contre luy, et m'asseure bien qu'il vous sera permis d'en faire autant, eslisant domicile. Il n'en est parlé dans les Centuries de Nostradamus non plus que s'il n'estoit point au monde. Il est venu tout en une nuict, tel que les potirons, et neantmoins usant et jouissant des droicts qu'on appelle conjugaux, nonobstant sa minorité, sans demander congé, placet, visa ne pareatis. Pensez-vous que cela ne fasche pas ces pauvres femmes, quy sont de si bonne volonté, que d'estre sujettes à la force? Il nous en pend autant à l'oeil, car il y en a quy prennent plus souvent le masculin que le foeminin genre. Pour mon regard, si je sçavois quel homme c'est, je cognois un poète quy luy feroit un petit satyre quy le ruineroit de reputation, et quy luy diroit plus d'injures qu'une harengère de la place Maubert. Mais quoy! le mal est qu'on ne le cognoit point. Les uns disent que c'est un grand homme de pareille stature que les colosses du pont de Nostre-Dame[45], habillé justement à la façon de l'enfant de quinze mois quy porte son chapeau enfoncé dans la teste comme un homme quy crainct les sergens. Mort don bleu! je n'y vay pas, et que tantost il est fisché contre une muraille comme un espouvantail à chenevières, et tantost campé justement comme un gentilhomme de la Beauce quy attend un lièvre à l'affût, armé, comme dict est, de gantelets de fer, au rapport d'une jardinière d'auprès la porte de Montmartre, quy serrent, dit-elle, les affaires de si près que le mal qu'on en ressent passe toute imagination. Si bien que, pour dire la vérité, voilà une affaire bien intriguée, car chacun en parle diversement. O ma foy! c'est un pagnote, puis qu'il ne va que de nuict, comme les chauves-souris. Il luy faut tendre des piéges comme au renard quy mange les poules. Nous autres avons bien à faire qu'il vienne effaroucher nostre gibier. Il y a des femmes quy sont desjà assez mal aisées à serrer d'elles-mesmes. Au diable donc soit donné le Tasteur! Encores s'il s'y prenoit de bonnes façons, on ne s'en plaindroit pas, et telle auroit esté tastée quy seroit si secrette qu'elle n'en ouvriroit point la bouche, encores que l'on die du sexe que id solum potest tacere quod nescit.

[Note 44: Argousin est ici fort bien employé, s'il est vrai, comme le croit Ménage et comme le soutient Millin (Voy. dans le Midi, t. 2, p. 406), que ce mot dérive d'alguazil, et se prît alors dans le même sens en françois.]

[Note 45: L'auteur veut parler «des grands Termes d'hommes et de femmes», comme dit Germain Brice, qui ornoient le devant des trente-quatre maisons du pont Notre-Dame. G. Brice, Descript. de la ville de Paris, 1752, in-8, t. 4, p. 328-329.]

Je parle latin pour ce que j'ay peur qu'elles l'entendent, et que, jugeant de mon intention selon les caprices de leurs testes, elles me fissent ressembler la jument à Godart, quy ne s'en retournoit jamais sans frotter: car l'on dit qu'il n'y a rien de plus vindicatif que l'esprit d'une femme. Voilà pourquoy je parle ainsy, non par ironie, ains pour me condouloir avec elles sur cette nouvelle disgrâce, n'y ayant homme qui participe plus sensiblement à leurs mesadvantures que moy, qui le tirerois volontiers de mon ventre pour le leur donner. Mais quoy! c'est entreprendre les travaux d'Hercule de le leur vouloir persuader si leur creance y contrarie. Elles ont l'imagination trop forte, et toute rhetorique semblera tousjours defectueuse en persuasions au prejudice d'icelle. Les Nestors et les Cicerons y perdroient leur latin. Il faut que l'opinion des femmes ait son cours, comme la rivière de Loire; mais Dieu me garde pourtant de leur haine! Et toy pauvre farfouilleux, que fay-tu? Quelle particulière animosité as-tu contre ce sexe? quy te fait bander les yeux à toutes ces considerations? Vraiment, je parie ta perte. N'ouis-tu jamais parler de ces femmes de Nevers quy feirent rendre Perpignan[46]? Elles t'attraperont, comme ce meunier quy tournoit cest action en risée. Si tu estois encore quelque Narcis ou quelque Ganymède, au lieu de vomir tant d'imprécations contre toy comme elles font, elles te reserveroient quelque part en leurs bonnes grâces. Si tu estois beau comme un Adonis, je m'asseure qu'il n'y en a pas une quy ne te voulust cacher entre sa chair et sa chemise. Tu me feras peut-estre des contes de Pasiphaé, amoureuse d'un taureau; tu m'allegueras des Seminares, amoureuses de chevaux; mais tout cela n'est rien. On leur dit que tu es laid comme un Thersite ou comme Oesope, et, quy pis est encores, que tu es de frigidis et maleficiatis. C'est ce quy fait qu'elles t'abhorrent tant et qu'elles se resserrent ainsy dans leurs maisons, et neantmoins, animées comme elles sont contre toy, tu ne laisses pas de continuer tes cavalcades. On te vid encores hier passer par dessous le petit Chastelet[47]. Ne te fies pas tant en tes forces, et pense que, comme un autre Samson, il n'en faut qu'une seule pour te livrer aux Philistins. Je sçay bien comme il m'en a pris. Les ruses des femmes sont grandes, et neantmoins tu ne te defies non plus qu'un mouton qu'on meine à l'escorcherie. Va, va, retire-toy, tu fais peur aux petits enfans. Gardes-toy d'estre mis à Montfaucon en sentinelle perdue; enfonces-toy plus tost dans la terre comme un mulot, ou va-t'en trouver Proserpine, quy a la matrice alterée, sicut terra sine aqua. Elle te fera lieutenant de Pluton; tu auras charge et commanderas cinquante mille legions de grands et petits diables. Cela vaut mieux encores que d'estre à Paris à disner avec les rois. Mais, à propos de disner, le discours m'emporte de telle sorte que je ferois volontiers comme le peintre Nicias, quy se delectoit si fort en son ouvrage, qu'il demandoit le plus souvent s'il avoit disné. Je ne desire pas que l'on dise de moy que j'ay la memoire si courte. C'est pourquoy je mis ma robbe sur les moulins; je ne sçay plus que tout devint.

[Note 46: Je n'ai pu retrouver à quel fait ceci se rapporte. Peut-être est-ce une allusion à quelque événement de la capitulation de Perpignan en 1475, après une famine horrible où l'on vit une femme nourrir son second enfant de la chair du premier qui étoit mort de faim (Henry, Hist. du Roussillon, t. 2, p. 134). Je ne vois rien là, toutefois, qui pût se rapporter à des femmes de Nevers et qui pût exciter la risée d'un meunier.]

[Note 47: On sait que jusqu'à la complète démolition du petit Châtelet, en 1782, la rue S.-Jacques n'avoit pas d'autre entrée du côté du quai que l'étroit passage pratiqué sous ce lourd édifice.]

* * * * *

Chanson nouvelle sur le Tasteur.

Messieurs, je vous prie d'ecouter
Ce qu'est advenu à ma femme
Qu'un Tasteur a osé taster[48]
Son bas. Merite-t-il pas blasme?
Je croy que c'est un corps sans asme
De donner du tourment ainsy
A ceux quy ont une bonne asme.
Je m'esbahy fort de cecy.
L'on n'entend parler dans Paris
Rien que du Tasteur (chose horrible!);
Chacun en baille son devis
D'une façon quy est terrible.
L'un dit: Seroit-il bien possible
Qu'il y eust à Paris un tasteur?
L'autre dit: Il est impossible
Que ce ne soit quelque voleur.
Je croy qu'il contrefait le fol
Pour tourmenter ainsy le monde,
Et puis, pour mieux faire son vol
(Vie quy est trop vagabonde),
Que d'une rage tant félonne
(Luy refusant si peu d'argent)
Il massacre ainsy les personnes,
N'ayant pitié de leur tourment.
Dernierement il rencontra
Dans les ruës ma femme seule;
Subtillement il luy fouilla
Au devantier, ferrant la mulle.
Elle refusant, tout à l'heure
Il la battit si fermement,
Que de vray j'ay peur qu'elle en meure,
Tant elle endure de tourment.
Elle est maintenant dans un lict
Quy tant soupire et se lamente,
Là où souvent elle me dict:
Je ne seray demain vivante,
Car cela par trop me tourmente,
Quy faict qu'en un lieu je ne puis
Durer: il faut que je m'absente
De ce bas monde où je suis.
Je te vay dire adieu, mon fils;
N'en aie point la face blesme:
Je m'en iray en paradis
Voir la face du Dieu supresme,
Dont luy requiers, à toy de mesme,
Que, quand tu finiras tes jours,
Tu puisses voir son diadesme.
Je te dis adieu pour tousjours.
Ne le sçauroit-on pas trouver
Ce larron qu'est si excecrable,
Qu'est cause qu'au lieu de chanter
Je fay des regrets lamentables?
N'est-il donc pas bien miserable?
Je croy, c'est un loup ravissant,
Ou un corps que pris a le diable
Pour nous donner tant de tourment.
Messieurs de Paris, gardez bien
De laisser tard sortir vos femmes;
Comme moy n'y gaigneriez rien
Si vous n'estes avec des armes.
Helas! j'en pleure à chaudes larmes.
Je voudrois bien de luy jouir;
Il faudroit bien qu'il eust des charmes
Si je ne le faisois mourir.