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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

LES FEMMES

ET LES LIVRES

OUVRAGES D'ALBERT CIM

Romans et Nouvelles

Jeunesse 1 vol

Service de Nuit 1 --

Les Prouesses d'une Fille 1 --

Les Amours d'un Provincial 1 --

La Petite Fée 1 --

Un Coin de Province 1 --

La Rue des Trois-Belles 1 --

Bonne Amie 1 --

Histoire d'un Baiser 1 --

Joyeuse Ville (Collection des Auteurs Gais) 1 --

Le Célèbre Barastol (Collection des Auteurs Gais) 1 --

Césarin, Histoire d'un Vagabond 1 --

Jeunes Amours 1 --

Farceurs (Collection des Auteurs Gais) 1 --

Galante Aventure 1 --

Ouvrages pour la jeunesse

Mes Amis et Moi (Couronné par l'Académie française) 1 --

Entre Camarades 1 --

Fils Unique 1 --

Grand'Mère et Petit-Fils (Couronné par l'Académie française). 1 --

Mademoiselle Cœur d'Ange 1 --

Contes et Souvenirs de mon Pays 1 --

Mes Vacances 1 --

Le Petit Léveillé 1 --

Les Quatre Fils Hémon 1 --

La Revanche d'Absalon 1 --

Disparu! Histoire d'un enfant perdu 1 --

Le Gros Lot 1 --

Deux Cousins (sous presse) 1 --

Études documentaires

Deux Malheureuses 1 --

Institution de Demoiselles 1 --

Bas-Bleus 1 --

Demoiselles à marier 1 --

Émancipées 1 --

Bibliographie et divers

Une Bibliothèque, l'Art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir (Couronné par l'Académie française) 1 --

Amateurs et Voleurs de livres 1 --

Le Livre, Historique, Fabrication, Achat, Classement, Usage et Entretien (Couronné par l'Académie française) 5 --

Petit Manuel de l'Amateur de livres 1 --

Le Chansonnier Émile Debraux, roi de la Goguette 1 --

En pleine Gloire, Histoire d'une mystification 1 --

Le Dîner des Gens de Lettres, Souvenirs littéraires 1 --

Bureaux et Bureaucrates, Mémoires d'un employé des P.T.T. 1 --

Mystifications littéraires et théâtrales 1 --

Récréations littéraires (sous presse) 1 --

Attribué à J.-S. Duplessis (1725-1803). Portrait présumé de Madame LENOIR. (MUSÉE DU LOUVRE.)

ALBERT CIM

BIBLIOTHÉCAIRE HONORAIRE DES POSTES ET DES TÉLÉGRAPHES

BIBLIOTHÉCAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

LES FEMMES

ET LES LIVRES

PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE FONTEMOING ET Cie

E. DE BOCCARD, ÉDITEUR

1, RUE DE MÉDICIS, 1

1919

_Tous droits réservés.
Copyright by E. de Boccard, Éditeur._

A
MADAME BLANCHE JABLONSKA,
NÉE HENRY MARET.

_En témoignage d'une très respectueuse
et bien cordiale affection._

ALBERT CIM.

Ce livre n'est que le résumé ou l'esquisse d'un travail plus développé, entrepris par moi depuis longtemps, sur les Femmes et les Livres.

_Après quelques pages consacrées aux femmes ennemies des livres,--«bibliophobes», selon le terme employé par George Sand,--je passe en revue, autant que possible dans l'ordre chronologique, les nombreuses amies des livres ou bibliophiles, non seulement celles qui ont rassemblé d'importantes ou luxueuses collections, mais celles aussi qui ont laissé témoignage de leur goût pour la lecture et l'étude._

_Nul n'étant obligé, en matière bibliographique surtout, de croire quelqu'un sur parole, j'ai indiqué en notes les sources précises où j'ai puisé mes renseignements, et je prie le lecteur d'excuser les omissions et les erreurs que j'ai forcément commises._

A. C.

I

FEMMES BIBLIOPHOBES[1]

I

De tout temps les bibliographes se sont montrès sévères à l'égard des femmes, et les ont considérées comme d'instinctives et irréductibles ennemies des livres. Le plus ancien d'entre eux, celui qu'on peut considérer comme le père de la bibliophilie, Richard de Bury (1287-1345), évêque de Durham et grand chancelier d'Angleterre, leur adresse, presque au début de son _Philobiblion_[2], une très véhémente mercuriale, qu'il suppose débitée par les livres eux-mêmes, et où ceux-ci énumèrent leurs plus notables griefs:

«A peine cette bête (c'est de ce gracieux nom que l'illustre évêque qualifie ou fait qualifier le beau sexe), à peine cette bête, toujours nuisible à nos études, toujours implacable, découvre-t-elle le coin où nous sommes cachés, protégés par la toile d'une araignée défunte, que, le front plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant par les discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons sans utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à tout service de l'économie domestique, et bientôt elle pense qu'il serait avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des étoffes de soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vêtements, des fourrures, de la laine ou du lin. Et ce serait avec raison, surtout si elle voyait le fond de notre cœur,» etc.

[1] L'épithète est de George Sand, qui, plus sans doute pour plaisanter que pour attester sa «haine du livre», ajoutait ce mot à sa signature. (Voir ci-dessous, p. 26.)

[2] Chap. IV, p. 39-40; traduction Cocheris.

Le bibliophile Jacob (1806-1884), si expert en ces matières, et d'habitude si courtois et si indulgent, atteste nettement aussi que «les femmes n'aiment pas les livres et n'y entendent rien: elles font, à elles seules, l'enfer des bibliophiles:

Amour de femme et de bouquin
Ne se chante au même lutrin[3].»

[3] Cité par Octave UZANNE, Zigzags d'un curieux, Les femmes bibliophiles, p. 31.

Et M. Octave Uzanne, à qui j'emprunte cette citation, s'écrie, de son côté[4]: «Les femmes bibliophiles!... Je ne sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu social; je ne conçois pas d'accolade plus hypocrite, d'union qui flaire davantage le divorce! La femme et la bibliofolie vivent aux antipodes, et, sauf des exceptions aussi rares qu'hétéroclites,--car les filles d'Ève nous déroutent en tout,--je pense qu'il n'existe aucune sympathie profonde et intime entre la femme et le livre; aucune passion d'épiderme ou d'esprit; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a en évidence inimitié d'instinct, et que la femme la plus affinée sentira toujours dans «l'affreux bouquin» un rival puissant, inexorable, si éminemment absorbant et fascinateur, qu'elle le verra sans cesse se dresser comme une impénétrable muraille entre elle-même et l'homme à conquérir... Voyez de quel ton pitoyable une femme minaude cette exclamation digne de figurer dans le Dictionnaire des lieux communs: «Mon mari! je le vois si peu!... Il vit fourré dans ses livres!» Ou encore, écoutez cette voix ironique qui soupire bourgeoisement: «Si je le laissais faire, il mettrait ses vilains bouquins jusque dans Mon Salon!»

[4] Ouvrage cité, p. 30-32.

Paul Eudel (1837-1911) remarque de même que «la collection (des livres particulièrement) a toujours eu pour ennemies jurées nos chères compagnes: «C'est autant de moins, disent-elles pour la toilette et pour le train de la maison[5].»

[5] Paul EUDEL, le Truquage, Livres et Reliures, p. 275 (Paris, Dentu, 1887).

Dans son intéressant petit volume _Bouquiniana, notes et notules d'un bibliologue_[6], B.-H. Gausseron (1850?-1914?) déclare, lui aussi, que «les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable ennemi, c'est la femme... La femme, l'ennemie-née du bibliophile».

[6] Pages 36 et 94.

«L'amour des livres, c'est une marque de délicatesse, mais c'est une délicatesse d'homme: les femmes, pour la plupart, ne le comprennent pas, observe, à son tour, M. Porel[7]. Pour les ouvrages du dix-huitième siècle, qu'elles veulent acquérir maintenant parce qu'ils sont à la mode, elles ont été depuis longtemps particulièrement malfaisantes.»

[7] Préface du catalogue de sa bibliothèque: dans le journal le Temps, 25 février 1901.

Dans sa préface de la réimpression de l'opuscule de Charles Nodier (1780-1844) _le Bibliomane_[8], faite par Conquet en 1894, M. René Vallery-Radot nous avertit également, et avec une virulente insistance, de l'irrémédiable antipathie de la femme pour le livre: «... Il y a un plus dangereux encore (que le feu, l'eau, le gaz, etc.), le plus difficile à vaincre, ennemi de tous les jours, de toutes les heures, furetant partout, décidé à toutes les luttes ouvertes ou à toutes les ruses sournoises: la femme. En dehors de rares et très nobles exceptions, les femmes sont antibibliophiles. Un livre, à leurs yeux, n'est pas plus qu'un journal: elles le plient, elles le froissent, elles le retournent. Un coupe-papier manque-t-il? elles prennent une carte, une épingle, même une épingle à cheveux. S'agit-il de livres rares? le moindre bibelot les intéresse plus que toutes les premières éditions[9]. Elles préfèrent un bout de ruban à la plus exquise reliure. Ne leur confiez pas, en le retirant du rayon sacré qu'un bibliophile appelait «le reliquaire», un petit livre à faire pâlir de joie: elles l'ouvriraient en lui cassant le dos. Le meilleur des maris peut donner la clef de son coffre-fort à sa femme; il ne doit pas lui donner la clef de sa bibliothèque. Il ne faut jamais laisser une femme seule avec un livre.--Tels devraient être les principes de presque tous les bibliophiles mariés.»

[8] Pages XI-XII.

[9] «Pourquoi les livres coûtent-ils si bon marché et les bibelots si cher? C'est que les femmes adorent les bibelots et qu'elles ne s'intéressent pas aux livres. Le bibelot est décoratif, on le met dans son salon, on l'accroche aux murs; tout le monde le remarque et s'extasie...» (Adolphe BRISSON, Portraits intimes, Un amateur de vieux livres [Xavier Marmier], p. 24.) Ailleurs encore (le Livre et la Femme, dans la République française, 3 octobre 1899), M. Adolphe Brisson est revenu à la charge: «Les jouissances dues aux livres demeurent inaccessibles à la plus belle moitié du genre humain. Non seulement elle ne les apprécie pas, mais je doute qu'elle les soupçonne. C'est un domaine qui lui est en quelque sorte étranger... Les femmes d'aujourd'hui adorent le bibelot; elles recherchent avec fureur les meubles, les faïences, les bois sculptés, les soies, les dentelles, les éventails, les verres de Bohême et de Venise, les porcelaines de Saxe, les bijoux, les chiffons, les lustres de cristal taillé; elles font des folies pour une gouache de Lancret ou une gravure à toutes marges de Moreau le jeune. Les livres les laissent indifférentes. Ils ont le tort de ne pas parler aux yeux. On ne les aperçoit pas du premier coup en entrant dans le salon. Il faut se donner la peine de les découvrir au fond de la cachette où ils abritent leur modestie.»

Comme vient de nous en avertir M. Vallery-Radot, les épingles à cheveux sont fréquemment le coupe-papier de la femme;--à moins qu'elle ne préfère se servir, pour le même office, de son index ou de son pouce, ce qui, d'une façon comme de l'autre, taille en dents de scie les bords du livre.

«Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que vous tenez en estime particulière à d'autres qu'à vous-mêmes, recommande un rédacteur anonyme du _Magasin pittoresque_[10]; défiez-vous, pour accomplir cette opération si simple en apparence, mais en réalité si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans l'art de la broderie, et qui ne connaît point de rivale dans mille travaux élégants. Tout habile qu'elle est, cette main charmante, à laquelle on peut confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin, vous fera le plus innocemment du monde d'innombrables festons aux marges que vous voulez respecter; bien heureux si le couteau, en déviant de la ligne marquée, ne tranche cette marge jusqu'au texte, et perde ainsi à tout jamais un livre qui n'est plus présentable aux yeux d'un véritable bibliophile.»

[10] Année 1875, p. 262; article intitulé: Les ennemis des livres.

Et les papillotes? Combien étaient commodes pour cet usage les feuillets des livres!

«Nous avons en main un bel ouvrage où l'on avait coupé de quoi se faire des papillotes, écrit Alkan aîné (1809-1889)[11]. Les femmes surtout sont les bourreaux des livres. (Il y a bien, ajoute entre parenthèses le même bibliographe, quelques exceptions).»

[11] Les livres et leurs ennemis, p. 15.

«J'ai connu un bibliophile qui venait d'acquérir un livre, à la recherche duquel il était depuis longtemps, nous conte Étienne Mulsant (XIXe siècle) dans son charmant petit volume _les Ennemis des livres_[12]. Il eut l'imprudence de le laisser sur la table de son cabinet. Le lendemain du jour de son acquisition, il trouva sa femme, entrée par hasard dans son lieu de travail, occupée à déchirer les feuillets de ce livre pour en faire des papillotes aux boucles de ses cheveux.»

[12] Page 15. Cet élégant opuscule de 64 pages, publié à Lyon, chez H. Georg, en 1879, et devenu extrêmement rare, est anonyme: Étienne Mulsant l'a signé: UN BIBLIOPHILE.

II

Mme DE CHATEAUBRIAND (1774-1847) partageait l'aversion de son illustre époux pour les livres,--aversion singulière et inexplicable, surtout de la part d'un historien[13].

[13] Cette antipathie de Chateaubriand pour les livres serait incroyable, si elle n'était avouée et proclamée par lui-même et par Mme de Chateaubriand. La quantité de citations répandues dans le Génie du Christianisme, l'Analyse raisonnée de l'Histoire de France, les Études historiques, etc., attestent, au contraire, que Chateaubriand avait beaucoup lu et continuait de beaucoup lire, surtout des Mémoires sur l'Histoire de France. Remarquons aussi que, lorsqu'il fut arrêté et conduit à la Préfecture de Police, en juin 1832, il ne manqua pas de se faire envoyer, par sa femme, «des bougies et des livres pour lire la nuit». (Cf. Mémoires d'Outre-tombe, t. V, p. 521; édition Edmond Biré; in-18.)

«Le bon abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très contents de notre appartement, écrivait Mme de Chateaubriand à son vieil ami de Lyon, l'abbé de Bonnevie, le 10 juillet 1839. M. de Chateaubriand surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a pas moyen d'y placer un livre: vous connaissez l'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on appelle bibliothèques[14].»

[14] Cf. SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe littéraire, vingtième leçon, t. II, p. 70-71, note. Dans cette même note, Sainte-Beuve écrit: «Chateaubriand était capable, avait surtout été capable, dans sa jeunesse, de ces poussées et de ces fougues d'érudition; mais il ne savait ni revoir, ni vérifier, ni donner le dernier coup d'œil aux choses. Aussi, dans les parties d'ouvrage qu'il a publiées dans sa vieillesse, et qui auraient exigé ce genre d'attention, y a-t-il des erreurs et des inexactitudes sans nombre. La plupart des pages érudites qui s'y glissent ou qui s'y fourrent lui ont été procurées par des amis. Lui, il avait une antipathie et une aversion bien singulières de la part d'un quasi-historien: il ne pouvait souffrir les livres.»

Ce qui n'empêcha pas Chateaubriand d'insérer, dans une note de son Itinéraire de Paris à Jérusalem (t. II, p. 48; Paris, Didot, 1877), ces très judicieuses considérations, toujours d'actualité: «Aujourd'hui, dans ce siècle de lumières, l'ignorance est grande. On commence par écrire sans avoir rien lu, et l'on continue ainsi toute sa vie. Les véritables gens de lettres gémissent en voyant cette nuée de jeunes auteurs qui auraient peut-être du talent s'ils avaient quelques études. Il faudrait se souvenir que Boileau lisait Longin dans l'original, et que Racine savait par cœur le Sophocle et l'Euripide grecs. Dieu nous ramène au siècle des pédants! Trente Vadius ne feront jamais autant de mal aux lettres qu'un écolier en bonnet de docteur.»

Ajoutons que, malgré son antipathie pour les livres, Chateaubriand,--c'est lui du moins qui le raconte,--faillit être nommé par Napoléon surintendant général de toutes les bibliothèques de France: «Il (Bonaparte) déclare à Fontanes que, puisque l'Institut ne me trouve pas digne de concourir pour le prix, il m'en donnera un, qu'il me nommera surintendant général de toutes les bibliothèques de France, surintendance appointée comme une ambassade de première classe.» (Mémoires d'Outre-tombe, t. III, p. 52; édition Edmond Biré; in-18.)

«Mme de Chateaubriand était «adverse aux lettres», selon le mot de son mari, qui ajoute: «Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages». Il advint même qu'elle vendit au rabais, petit à petit, au profit de ses pauvres, la bibliothèque de son mari, ce dont celui-ci, d'ailleurs, ne fut pas autrement fâché. Ses lectures se bornaient à quelques ouvrages de piété «où elle trouvait ses délices». Sa grande affaire, c'était la charité, c'était la visite des pauvres ou l'OEuvre de la Sainte-Enfance, c'était surtout l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par elle et où elle passait presque toutes ses journées. En fait de livres, ce qui la préoccupait surtout, c'était de vendre beaucoup de livres... de chocolat. Elle en avait établi une fabrique dans son Infirmerie, et ses amis n'avaient pas le droit de se fournir ailleurs, quitte à eux, pour se consoler, à l'appeler la vicomtesse Chocolat, titre dont elle était aussi fière que de celui de vicomtesse de Chateaubriand. Ses succès comme marchande ne se comptaient pas; il lui arriva même un jour de faire un vrai miracle: elle vendit à Victor Hugo trois livres de chocolat, au prix fort! Il est vrai que Victor Hugo était jeune en ce temps-là[15].»

[15] Mémoires d'Outre-tombe, t. II, Appendice, p. 595, édition Edmond Biré. Voici l'aventure, telle qu'on la trouve dans l'ouvrage Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (1818-1821, p. 239; Paris, Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Mme de Chateaubriand entra dans le cabinet de son mari. Elle n'avait jamais paru connaître Victor (Hugo); il fut donc fort étonné de la voir venir à lui, le sourire aux lèvres, «Monsieur Hugo, lui dit-elle, je vous tiens, et il faut que vous m'aidiez à faire une bonne action. J'ai une infirmerie pour les vieux prêtres pauvres. Cette infirmerie me coûte plus d'argent que je n'en ai; alors j'ai une fabrique de chocolat. Je le vends un peu cher, mais il est excellent. En voulez-vous une livre?--Madame,» dit Victor, qui avait sur le cœur les grands airs de Mme de Chateaubriand et qui éprouva le besoin de l'éblouir, «j'en veux trois livres.» Mme de Chateaubriand fut éblouie, mais Victor n'eut plus le sou.»

«Mme de Chateaubriand n'estimait guère les livres qu'au poids, écrit, de son côté, Danielo, le secrétaire de Chateaubriand[16]. A dix sous le chef-d'œuvre pour qui en voulait! Je connais un bouquiniste, qui, dans ce commerce, a fait, avec elle, une bonne partie de sa fortune. C'est ainsi qu'elle dévastait, au profit des pauvres, la bibliothèque de M. de Chateaubriand, si toutefois l'on peut dire que M. de Chateaubriand eût une bibliothèque[17]. Lui-même ne faisait pas grand cas d'un livre quand il n'en avait pas besoin. Il n'était pas de ceux qui, sans se tuer à lire, aiment néanmoins à faire de belles collections, et se plaisent au luxe distingué d'une belle bibliothèque...

[16] Cité par François FERTIAULT, les Amoureux du livre, p. 197-198.

[17] Au début de la Restauration, Chateaubriand possédait une bibliothèque, qui fut vendue à Paris, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, le 29 avril 1817 et les jours suivants. (Cf. Mémoires d'Outre-tombe, t. IV, p. 145 et note 1, édition Edmond Biré.) Dans un appendice du même ouvrage (t. VI, p. 563), on lit: «Peu de temps avant sa mort, Chateaubriand tint à donner à Henri de France un dernier témoignage de sa fidélité. Par une disposition à part son testament, disposition particulière recommandée à sa famille, et dont un double fut remis au comte de Chambord, il donna à ce dernier le petit nombre de ses livres de choix, quelques-uns annotés, ceux qu'il relisait, disait-il, afin de servir aux loisirs et à l'instruction du prince.»

«Je ne crois pas même qu'il ait jamais eu une édition bien complète de ses œuvres.

«Quand il avait besoin d'un livre ou d'une recherche, j'étais là pour aller aux bibliothèques publiques...

«Mme de Chateaubriand ne se montrait donc nullement émerveillée des livres... Elle eût été bien fâchée de perdre son temps à lire...»

III

Il y a des femmes, et elles ne sont pas rares, dit-on, qui, non seulement ne s'intéressent pas aux livres, ainsi que le notait tout à l'heure M. Adolphe Brisson, mais qui empêchent les autres de s'y intéresser, qui empêchent surtout leurs maris d'en acheter. Tout argent détourné de la communauté au profit des libraires ou bouquinistes est considéré par elles comme scandaleusement gaspillé et perdu.

On cite, parmi ces bibliophobes, la marquise de X... (XIXe siècle), qui, exaspérée de la coûteuse affection que son mari, un délicat et fervent bibliophile, portait à «ces maudits bouquins», lui avait signifié qu'elle n'en voulait plus voir un seul entrer dans la maison:

«Assez comme cela!»

Le malheureux époux, qui tenait à rester fidèle à son culte, avait fini par s'entendre secrètement avec son libraire, M. T. D....., et à imaginer avec lui ce stratagème.

Chaque fois que le marquis demandait à ce libraire un volume annoncé sur un de ses catalogues, M. T. D....., au lieu de lui faire porter cet ouvrage, ou de le lui expédier par la poste, ce qui n'aurait pu échapper à l'inquisition de la terrible dame, se glissait, le soir, entre chien et loup, sous la voûte de l'hôtel occupé par M. et Mme de X..., et déposait le livre, très soigneusement enveloppé et ficelé, dans la boîte aux ordures, la «poubelle» de la maison, d'où le marquis, aux aguets, ne tardait pas à l'aller retirer[18].

[18] Renseignement verbal fourni par le libraire T. D......

Un exemple analogue nous est conté par un des libraires parisiens les mieux placés pour être initiés à ces détails, M. H. Floury, dans une conférence faite par lui, il y a quelques années, au Cercle de la Librairie[19].

[19] Bibliographie de la France, 3 juillet 1908, supplément. Conférence sur «la Clientèle».

«Pour beaucoup de femmes, nous dit-il, le libraire est une sorte d'ennemi; dans nombre de ménages, la vocation du jeune bibliophile n'a pu résister à l'épreuve du mariage, et, si elle a persisté, elle est devenue, dans beaucoup, l'occasion de conflits. Bien des maris arrivent à les éviter en usant de ruses d'apaches pour introduire à domicile leurs nouvelles acquisitions.

«Nous avons tous, plus ou moins, des clients qui, ayant acheté et payé leurs livres, les laissent en pension chez nous en attendant une occasion favorable de les faire entrer chez eux, vacances, cérémonie, etc., occasion qui met quelquefois des mois à se produire.

«Un amateur de ma connaissance a trouvé un moyen élégant de résoudre la question en s'improvisant son propre sommelier, sous prétexte qu'il n'aime pas voir toucher à sa cave; il en a constamment la clef en poche, et chacun de ses achats descend préalablement aux enfers, pour être remonté fragmentairement avec la provision de vin du jour. Il arrive ainsi à dérouter tous les soupçons, jusqu'au jour où il est constaté que la bibliothèque s'est considérablement enrichie de nombreux titres inconnus jusqu'alors, et où il est obligé de subir la scène inévitable. Mais ces scènes se trouvent, de ce fait, espacées, notre ami étant très prudent.»

Un libraire de province,--ou, pour préciser, une dame libraire dans un de nos chefs-lieux départementaux,--femme intelligente et lettrée, judicieuse observatrice, très «avertie», comme nous disons aujourd'hui, me déclarait dernièrement sans ambages, avec sa grande expérience de son commerce, que «les femmes sont les pires ennemies des livres», et, à l'appui de sa formelle et rigoureuse assertion, elle me contait diverses anecdotes, celles-ci, entre autres:

Un de ses clients, jeune homme riche et aimant à lire, fait un brillant mariage, et vient, quelques semaines après, accompagné de sa femme, dans le magasin de librairie. Il s'informe des volumes récemment parus; on lui en apporte plusieurs, il les feuillette, en choisit un et l'achète: un volume de 3 fr. 50,--3 francs avec la remise alors d'usage.

A ce moment, l'aimable et jeune épousée intervient:

«Comment! tu dépenses comme ça trois francs pour rien? Sans même me consulter? J'espère bien que cela ne se renouvellera plus!»

Une autre fois, à la veille des étrennes, arrive un autre jeune couple, qui désire un livre illustré pour un garçonnet de treize ou quatorze ans. Le mari avise un volume qui lui semble intéressant et artistement illustré.

«Oui, voici qui fera l'affaire. N'est-ce pas, Madame, qu'il est de bon goût? ajoute-t-il en s'adressant à la patronne de la maison.

--Fort bien! Vous ne pouviez mieux choisir, répond celle-ci.

--Mieux choisir!» se récrie l'épouse avec une sorte d'ironie ou d'indignation.

Et, saisissant un lourd in-quarto, à la reliure criarde, mais coûtant moitié moins cher, et qu'elle guignait depuis un moment:

«Est-ce que celui-ci ne fera pas plus d'effet? Est-ce qu'il ne conviendrait pas mille fois mieux? Dites, Madame!»

La patronne, ainsi interrogée, contrainte de prendre parti et sommée de se déjuger, tente de se dérober, hoche discrètement la tête.

«Cependant, insinue le mari, je t'assure, ma chère, que celui-ci...

--Non, non! interrompt la jeune femme. Et, puisque c'est comme ça, tiens, pour nous mettre d'accord, nous ne lui donnerons pas de livre, nous lui donnerons un mouton.»

Un mouton à roulettes... à un garçon de quatorze ans!

Dans ses charmantes lettres parisiennes, signées «le vicomte de Launay», Mme Émile DE GIRARDIN (1804-1855) a fait, il y a plus d'un demi-siècle, les mêmes sévères constatations.

«Une femme élégante et riche, une femme d'esprit, écrit-elle[20], attend patiemment deux mois pour lire un roman de George Sand, et l'idée ne lui vient pas de l'acheter [elle préfère avoir recours aux cabinets de lecture]; et, dans son élégante demeure, vous trouverez toutes les splendeurs imaginables... Cependant, il est une justice à rendre à nos jeunes élégantes: elles n'ont point de livres, c'est vrai, mais elles ont de superbes bibliothèques, des armoires de Boule d'un grand prix, auxquelles on a laissé, par respect, le nom menteur de bibliothèque. Mais ne craignez pas que ces belles armoires restent inutiles; non, certes; on leur donne un très noble emploi; voyez, dans celle-ci, les chapeaux, les bonnets et les turbans de Madame... Au fond des plus petites armoires, sur les étagères, pas un livre non plus... Vous trouvez des bergers en flacon, des chiens de porcelaine, des magots chinois... Mais à quoi bon des livres? O progrès! Que voulez-vous? les jeunes femmes ne lisent plus, et, chose plus terrible, hélas! celles qui, par exception, lisent encore un peu... ÉCRIVENT!!»

[20] Mme ÉMILE DE GIRARDIN, le Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, 16 décembre 1837, t. I, p. 288-289 (Paris, Calmann Lévy, 1878).

On connaît le mot de la MARÉCHALE LEFEBVRE, duchesse de Dantzig (XIXe siècle),--Mme Sans-Gêne,--comme elle visitait un hôtel dont elle venait de faire l'acquisition. En pénétrant dans la pièce où le précédent propriétaire avait installé sa bibliothèque, et en voyant les rayons dégarnis de livres, elle se prit à dire,--et ici je cède la parole au poète-bibliophile François Fertiault[21]:

Lefebvre est peu lisard; moi, rien du tout lisarde; Tiens! dit-elle, achevant son opinion bizarde, Ces rayons sont très forts... J'en vas faire un fruitier!

A propos de cette même grande dame improvisée, les Goncourt écrivent dans leur _Journal_[22]:

«Penguilly racontait encore que la fameuse maréchale Lefebvre, cette haute gueule de la première cour impériale, apporta, un beau matin, le bâton du maréchal au Musée d'artillerie, et comme le conservateur, tout en la remerciant, s'étonnait que la famille ne conservât pas une telle relique: «Ah! bien oui, ma famille, vous ne les connaissez pas!»--Et faisant le geste: «Ils seraient capables de s'en servir pour abattre des noix!»

[21] Les Légendes du Livre, p. 27 (Paris, Lemerre, 1886).

[22] Année 1867, t. III, p. 170.

D'autres dames imposent aux livres mêmes les fonctions les plus inattendues.

«Je me suis permis, Madame, de vous envoyer le volume que je viens de publier, les derniers-nés de ma Muse, disait à une jeune mère, qui avait près d'elle son petit garçon âgé de cinq ans, certain poète, étonné de n'avoir reçu et de ne recevoir aucune nouvelle de cet envoi.

--C'est vrai, Monsieur, veuillez m'excuser: j'aurais dû vous remercier... D'autant plus que vos vers sont délicieux, sont ravissants, exquis! J'en suis encore tout extasiée... Mais où l'ai-je donc mis, ce charmant petit volume?»

Et l'enfant--enfant terrible!--de répondre:

«Mais, maman, tu sais bien? ce livre, aussitôt que tu l'as reçu, tu l'as glissé sous le pied de la table de ton cabinet de toilette... Elle boitait, et cela t'agaçait. Tu te rappelles?[23]»

[23] Renseignement verbal.

Notons, en passant, cette instante et suprême recommandation d'une autre excellente mère de famille--la femme d'un chroniqueur scientifique cependant!--à ses deux garçons, externes au lycée de...:

«Surtout, mes petits amis, ne me rapportez pas de prix! Il y a assez de livres ici[24].»

[24] Renseignement verbal.

Combien de femmes se comportent avec les livres, les plus précieux livres surtout, d'une façon analogue à celle qu'employa la petite-nièce de Callot (1593-1635), la mère de Mme de Graffigny, à l'égard des admirables planches de cuivre qu'elle avait trouvées dans l'héritage de son grand-oncle!

Beau legs qu'il m'a fait là! Ça se tord, ça s'encrasse. Vite et tôt j'aurais dû le vendre, l'an dernier. Oui, j'ai bien réfléchi; ce métal m'embarrasse... Jeanne, fais-moi venir sur l'heure un chaudronnier[25].

[25] François FERTIAULT, les Légendes du Livre, p. 110 et 201; et le poète ajoute plaisamment: «N'est-ce pas à les déshériter toutes?»

Oui, mieux vaut vendre tout ce métal, le racler soigneusement et le transformer en poêlons et casseroles.

C'est ainsi que la célèbre Mlle MARS (1779-1847) troqua contre écus sonnants l'admirable bibliothèque qui lui venait du marquis de Chalabre.

Le marquis de Chalabre, qui fut un passionné bibliophile, eut l'idée peu judicieuse de léguer ses chers livres à la personne la moins capable de les respecter et de les apprécier, et l'idée, plus singulière encore, de mourir du désespoir qu'il éprouvait de ne pouvoir se procurer un volume qui n'existait pas, une Bible, «qu'en un moment d'humour, avait inventée Charles Nodier[26]».

[26] Gustave MOURAVIT, le Livre et la Petite Bibliothèque d'amateur, p. 28.

Au lendemain ou surlendemain de ce décès, Mlle Mars se trouva donc mise en possession de cette bibliothèque, qui «était réellement du plus grand prix; mais Mlle Mars lisait peu ou plutôt ne lisait pas du tout»[27]. Elle chargea un de ses amis et familiers, nommé Merlin, «de classer les livres du défunt et d'en faire la vente».

[27] «A Paris, les femmes ne lisent jamais,» déclare formellement Balzac, dans sa Physiologie du mariage (Méditation XI, p. 120; Paris, Librairie nouvelle, 1876);--ce qui ne l'a pas empêché d'écrire beaucoup pour les femmes.

«Merlin s'acquitta de cette mission en toute conscience; il feuilleta et refeuilleta si bien chaque volume, qu'un jour il entra dans la chambre de Mlle Mars, tenant trente à quarante billets de mille francs, qu'il déposa sur une table.

«Qu'est-ce que cela, Merlin? demanda Mlle Mars.

--Je ne sais, Mademoiselle, dit celui-ci.

--Comment, vous ne savez? Mais ce sont des billets de banque!

--Sans doute.

--Où donc les avez-vous trouvés?

--Mais dans un portefeuille pratiqué sous la couverture d'une Bible très rare. Comme la Bible était à vous, les billets de banque sont aussi à vous.»

«Mlle Mars prit les billets de banque, qui, en effet, étaient bien à elle, et eut grand'peine à faire accepter à Merlin, en cadeau, la Bible dans laquelle les billets de banque avaient été trouvés.

«Quant aux autres livres, auxquels il semble que cette aubaine inattendue aurait dû servir de rançon, ils n'en furent pas moins vendus aux enchères et à beaux deniers comptants, au profit de la légataire[28].»

[28] Paul DUPONT, Histoire de l'imprimerie, t. II, p. 177;--et Alexandre DUMAS, Mémoires, t. V, p. 123.

La première de nos romancières, la plus autorisée et la reine de nos dames écrivains, GEORGE SAND (1804-1876), y allait, elle, sans biaiser, et se proclamait tout franchement bibliophobe:

«Merci toujours, cher bibliophile, et au revoir. Votre amie, G. S., bibliophobe!»

Ainsi termine-t-elle une lettre datée de Nohant, 27 juin 1875, et adressée au vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[29].

[29] George SAND, Correspondance, t. VI, p. 348.

La réponse que fit à Napoléon la célèbre danseuse BIGOTTINI (1784-1858) paraîtra, à plus d'un lecteur, résumer assez bien la question des rapports de nombre de femmes avec les livres et leurs sentiments à ce sujet. Napoléon ayant un jour chargé Fontanes, grand maître de l'Université, d'envoyer un présent de sa part à la Bigottini, ledit grand maître fit remettre à cette dame la collection des classiques--celle de Firmin Didot sans doute--superbement reliée. C'était, convenons-en tout de suite, un singulier cadeau pour une prêtresse de la danse et de l'amour. Quelques jours plus tard, l'Empereur, qui avait certainement ses motifs pour désirer connaître l'opinion de la Bigottini sur cette offrande, lui demanda si elle en était contente, si les choses avaient été convenablement faites:

«Pas trop, Sire! répliqua celle-ci. Il m'a payée en livres; j'aurais préféré en _francs_[30].»

[30] Cf. le journal le Temps, 12 novembre 1909, article relatif à une monographie de M. Félix Bouvier consacrée à la fameuse ballerine de l'Opéra, qui mérita d'être surnommée «la Malibran de la danse». La Bigottini passe pour avoir eu quantité d'adorateurs et des rejetons de divers lits. Parmi les soupirants, on cite: Eugène de Beauharnais; Duroc, le grand maréchal du palais, dont elle eut deux enfants; le comte de Fuentès, dont elle eut une fille. Elle eut encore un fils, que d'aucuns attribuaient au duc de Berry, mais que M. Félix Bouvier restitue (avec des semblants de probabilité) à un archiduc autrichien de passage à Paris. Bourbon ou Habsbourg, ce fils vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Il est mort en 1903 à Passy, rue des Vignes, dans l'hôtel qu'il avait hérité de sa mère et qui a été récemment démoli. Associé d'agent de change, il laissa toute sa fortune à l'Assistance publique, qui, avec les fonds, a créé, à Aulnay-sous-Bois, l'asile Bigottini.

II

FEMMES BIBLIOPHILES

I

Mais, ainsi que le disait tout à l'heure le brave Alkan aîné, «il y a quelques exceptions», et ce sont ces exceptions, ces femmes qui ont aimé les livres et contribué à les faire aimer, que je voudrais à présent passer en revue.

Une des plus anciennes de ces bibliophiles[31] est SAINTE RADEGONDE (521-587), fille de Berthaire, roi de Thuringe, femme de notre roi Clotaire Ier, que le poète latin Fortunat a maintes fois célébrée et dont il a écrit la vie.

[31] J'aurais pu remonter plus haut, chercher, dans l'antiquité grecque et dans l'antiquité latine, les rares femmes amies des livres et des lettres, nommer Aspasie, Leontium, Hypatie, etc. A défaut de ces préliminaires, voici d'intéressantes considérations empruntées à SAINTE-BEUVE (Nouveaux Lundis, t. IX, p. 390):

«Dans l'Antiquité..., si quelques femmes s'éprenaient hautement pour le talent, pour le génie, pour la sagesse, c'est parmi les femmes libres qu'il les faut chercher, parmi les hétaïres ou courtisanes. Aspasie, Leontium, qui s'éprirent pour Périclès ou pour Épicure, étaient de cette classe brillante et vouée à une publicité qui ôtait au don du cœur son plus grand charme et son prix. Passons vite. C'est un sujet de thèse que je propose à d'autres: la passion littéraire et le goût de l'esprit chez les femmes dans l'Antiquité. La femme de Mantinée, Diotime, qui est invoquée dans le Banquet de Platon, et qui dit de si belles choses par la bouche de Socrate, est une initiée, une sorte de prêtresse ou de femme docteur ès sciences amoureuses et sacrées, et elle sort des conditions ordinaires. En général, les femmes honnêtes, renfermées dans le gynécée, pouvaient orner leur esprit, mais elles contenaient leurs prédilections au-dedans. Les Pénélope ne filaient et ne brodaient, même en matière d'esprit, que pour leurs époux. Chez les Romains, en ceci assez pareils aux Grecs, Calpurnie, la femme de Pline le Jeune, était assurément une femme lettrée et des plus cultivées par l'étude, mais à l'usage et en l'honneur de son mari seulement: à force de tendresse conjugale et de chasteté même, elle s'était faite tout entière à son image, lisant et relisant, sachant par cœur ses œuvres, ses plaidoyers, les récitant, chantant ses vers sur la lyre, et, quand il faisait quelque lecture publique ou conférence, l'allant écouter comme qui dirait dans une loge grillée ou derrière un rideau, pour y saisir avidement et boire de toutes ses oreilles les applaudissements donnés à son cher époux.»

Radegonde était encore tout enfant, elle atteignait à peine sa huitième année, quand, dans un partage de butin et de prisonniers, elle tomba entre les mains de Clotaire. Sa grâce et sa beauté produisirent sur le roi frank une si vive impression qu'il décida de la faire instruire et de la prendre plus tard pour épouse. Elle reçut ainsi, «non la simple éducation des filles de race germanique, qui n'apprenaient guère qu'à filer et à suivre la chasse au galop, mais l'éducation raffinée des riches Gauloises. A tous les travaux élégants d'une femme civilisée, on lui fit joindre l'étude des lettres latines et grecques, la lecture des poètes profanes et des écrivains ecclésiastiques. Soit que son intelligence fût naturellement ouverte à toutes les impressions délicates, soit que la ruine de son pays et de sa famille et les scènes de la vie barbare dont elle avait été le témoin l'eussent frappée de tristesse et de dégoût, elle se prit à aimer les livres comme s'ils lui eussent ouvert un monde idéal meilleur que celui qui l'entourait[32].»

[32] Augustin THIERRY, Récits des temps mérovingiens, cinquième récit; t. II, p. 146-147 (Paris, Furne, 1868; in-18).

Devenue femme de Clotaire et reine--ou plutôt l'une des reines des Franks neustriens, car, selon les mœurs de la vieille Germanie, Clotaire ne se contentait pas d'une seule épouse,--elle prit en haine ses richesses et sa condition, au point que le roi disait: «C'est une nonne que j'ai là, ce n'est pas une reine!»

Radegonde fit si bien qu'elle amena l'évêque de Noyon à rompre son mariage,--cet étrange mariage toléré et même consacré par l'Église, qui ne voulait pas s'aliéner les rois franks; et, après s'être mise sous la sauvegarde du tombeau de saint Martin, à Tours, elle se réfugia à Poitiers, où, en dépit de la colère et des violences de son époux, que les influences religieuses ne tardèrent pas d'ailleurs à calmer, elle fonda le monastère de Sainte-Croix. Alors commença, pour cette pieuse et savante femme, l'existence calme, austère et studieuse qu'elle avait toujours rêvée. «L'étude des lettres figurait au premier rang des occupations imposées à toute la communauté; on devait y consacrer deux heures chaque jour, et le reste du temps était donné aux exercices religieux, à la lecture des livres saints et à des ouvrages de femme. Une des sœurs lisait à haute voix durant le travail fait en commun, et les plus intelligentes, au lieu de filer, de coudre ou de broder, s'occupaient, dans une autre salle, à transcrire des livres pour en multiplier les copies.[33]»

[33] Augustin THIERRY, ouvrage cité, p. 157-158.

Les auteurs favoris de Radegonde étaient, nous apprend Fortunat[34], saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Athanase, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, Sedulius et Paul Orose.

[34] Dans Augustin THIERRY, ouvrage cité, p. 159, note 2.

Radegonde ne voulut pas demeurer à la tête de la congrégation qu'elle avait fondée, et elle fit élire pour abbesse une femme beaucoup plus jeune qu'elle et qui lui était toute dévouée, Agnès, fille de race gauloise, qu'elle avait depuis longtemps prise en affection. «Volontairement descendue au rang de simple religieuse, Radegonde faisait sa semaine de cuisine, balayait à son tour la maison, portait de l'eau et du bois comme les autres; mais, malgré cette apparence d'égalité, elle était reine dans le couvent par le prestige de sa naissance royale, par son titre de fondatrice, par l'ascendant de l'esprit, du savoir et de la bonté[35].»

[35] Augustin THIERRY, ouvrage cité, p. 159.

Le poète Fortunat,--Venantius Fortunatus,--né en Italie vers l'an 530, étant devenu l'hôte de Radegonde et d'Agnès, et se voyant comblé par elles de soins, d'égards et surtout de louanges, se trouva si bien dans cette retraite qu'il ne songea plus à la quitter. Il s'établit à Poitiers, prit les ordres, devint prêtre de l'église métropolitaine, et aussi le conseiller, l'intendant et le secrétaire de la reine et de l'abbesse. La vie que menaient ces trois personnes, vie pieuse et chaste, mais non triste, tant s'en faut, où le goût des choses de l'esprit, les agréments d'une conversation délicate, enjouée et instructive, se mêlaient à de joyeux festins, a été racontée jour par jour par l'épicurien Fortunat, qui donne volontiers à la reine et à l'abbesse les noms de mère et de sœur, et aussi ceux de «ma vie, ma lumière, délices de mon âme», ce qu'on aurait tort d'interpréter comme des témoignages de charnelle tendresse, nous avertit Augustin Thierry[36], et ce qui n'était au fond «qu'une amitié exaltée, mais chaste, une sorte d'amour intellectuel».

[36] Ouvrage cité, p. 164.

Si, à Athènes et à Rome, le goût des lettres et des choses de l'esprit était surtout l'apanage des courtisanes, nous ne voyons guère, dans les premiers siècles du moyen âge, que des religieuses dignes de figurer parmi les amies des livres. Après sainte Radegonde nous mentionnerons sainte Gertrude, sainte Odile, sainte Wiborade, et les abbesses Relinde et Herrade de Landsberg.

SAINTE GERTRUDE (626-659), fille de Pépin de Landen, maire du palais du roi d'Austrasie, première abbesse du monastère de Nivelles (Belgique, Brabant), qu'avait fondé sa mère en 645, était en relations avec des savants, et elle fit entreprendre à plusieurs d'entre eux de longs voyages pour se procurer des livres[37].

[37] Cf. Ludovic LALANNE, Curiosités bibliographiques, p. 150.

SAINTE ODILE (657?-720?), qui est une des patronnes de l'Alsace, établit, après maintes miraculeuses aventures, un couvent dans le château de ses pères, le château de Hohenbourg, et imposa à ses religieuses, issues, pour la plupart, de la noblesse austrasienne et bourguignonne, l'obligation de copier des manuscrits et de les orner de miniatures. Aucun monastère de femmes--sauf peut-être à Poitiers, où les bonnes traditions de sainte Radegonde avaient pu se maintenir--ne se livrait alors à ce genre de travail, et le couvent de Hohenbourg ou de Sainte-Odile conserva longtemps son caractère artistique, sa savante et glorieuse renommée. Aussi «l'imagination populaire, avide de tout personnifier, a fait de la patronne de l'Alsace le type du savoir et de l'étude, en même temps que le modèle de toutes les vertus monacales[38]».

[38] René MÉNARD, l'Art en Alsace-Lorraine, p. 242.

C'est à une abbesse de ce couvent de Sainte-Odile, à HERRADE DE LANDSBERG (....-1195), que l'on doit les monuments les plus importants de la peinture alsacienne au moyen âge; c'est elle qui, notamment, composa et calligraphia de sa propre main le célèbre Hortus deliciarum, sorte d'encyclopédie des connaissances humaines au point de vue religieux, admirable manuscrit de 648 feuillets, orné d'un grand nombre de dessins et de figures coloriées, qui formait le plus précieux joyau de la bibliothèque de Strasbourg, et a péri, en 1870, durant l'incendie allumé par les obus prussiens.

Herrade connaissait le grec et le latin et plusieurs langues vivantes; elle lisait non seulement les saintes Écritures et les Pères de l'Église dans le texte original, mais Aristote, Platon et Cicéron; elle enseignait aux jeunes filles confiées à ses soins la grammaire, la géométrie, l'astronomie, etc. Elle était poète, et grand poète, paraît-il, et chantait en vers latins les louanges de Dieu; elle mettait elle-même en musique ses pieux cantiques, et excellait à jouer de divers instruments.

Quant à son talent de calligraphe et de miniaturiste, elle le tenait de l'abbesse qui l'avait précédée dans le gouvernement du monastère de Hohenbourg, de l'abbesse RELINDE (....-....), au dire d'une tradition. «Il existe, dans l'ancien cloître de Hohenbourg, écrit M. Gérard[39], un monument qui nous rappelle l'abbesse Relinde. C'est un bas-relief du douzième siècle, représentant Relinde et son amie Herrade à genoux devant la Vierge, qui tient l'enfant Jésus dans son giron. Les deux abbesses soutiennent un livre, emblème de leur savoir et de leurs travaux, qu'elles déposent comme un hommage aux pieds de la Vierge. Ce témoignage de la double fraternité dans la science et dans la piété qui lia les deux saintes femmes a été posé par Herrade. J'y aperçois la preuve que Relinde a préparé avec Herrade l'œuvre qui a illustré sa jeune compagne. Ce livre, solennellement offert par la maîtresse et son élève chérie à la mère de Dieu, n'est-ce pas le Hortus deliciarum lui-même?»

[39] Histoire des artistes de l'Alsace pendant le moyen âge, dans René MÉNARD, ouvrage cité, p. 18-31, où l'on trouve de nombreux et intéressants détails sur le Hortus deliciarum, «l'exemple le plus complet des traditions byzantines dans la miniature», et plusieurs reproductions de dessins ou de miniatures provenant de ce célèbre manuscrit et calqués avant sa destruction.--On pourrait rappeler encore ici le nom de l'abbesse du monastère de Gandersheim (Brunswick), ROSWITH ou ROSWITA (Xe siècle), auteur de poésies religieuses écrites en latin, et de celle du monastère de Saint-Rupert de Bingen (près de Mayence), SAINTE HILDEGARDE (1098-1180), qui composa, sous le titre de Jardin de santé, un répertoire de recettes médicales, souvent des plus bizarres. Hildegarde, exaltée mystique, s'est principalement occupée de botanique et d'histoire naturelle.

Antérieurement à Herrade de Landsberg, au dixième siècle, vivait une autre religieuse, une sainte, originaire de la Souabe, SAINTE WIBORADE (Weibrath, femme sage et de bon conseil), vierge et martyre, pour laquelle on a revendiqué le glorieux titre de «patronne des bibliophiles». C'est le baron Ernouf qui a formulé cette revendication, il y a une cinquantaine d'années[40].

[40] Bulletin du bibliophile, 14e série, 1860, p. 1429-1446; article intitulé: Une martyre bibliophile.

Sainte Wiborade, qui appartenait à une riche et puissante famille, se retira dans une cellule voisine du monastère de Saint-Gall, et s'occupa à broder et orner les étoffes destinées à couvrir les nombreux et somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une horde de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi le pays, la noble recluse courut chez les moines en poussant ce cri, qui remplissait d'enthousiasme le baron biographe, et mérite encore la reconnaissance de tous les bibliophiles:

«Sauvez d'abord les livres! Cachez-les! Vous vous occuperez ensuite de mettre à l'abri les vases sacrés!»

Est-ce cette préférence qui valut à Wiborade un si prompt châtiment,--ou une si soudaine récompense céleste? Tant il y a que, les barbares partis, cette grande et passionnée amie des livres fut trouvée morte dans sa cellule, la tête fracassée par trois coups de hache, et baignant dans son sang.

II

Les anciens ducs de Bourbon avaient réuni, dans la capitale de leur duché, à Moulins, une collection de livres qui s'enrichit de plus en plus et devint, au quinzième siècle, une des plus belles et des plus considérables qu'on pût voir.

La femme de Louis Ier de Bourbon, MARIE DE HAINAUT (....-1354), possédait déjà de beaux livres: son nom se lit sur un manuscrit du roman de Lancelot qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque nationale[41]. Le véritable fondateur de cette bibliothèque des ducs de Bourbon, à Moulins, fut un petit-fils de cette princesse, Louis II dit le Bon (1337-1410).

[41] Cf. Eugène ASSE, les Bourbons bibliophiles, p. 3.

La sœur de Louis II, JEANNE DE BOURBON (1338-1378), qui épousa notre roi Charles V, le créateur de notre Bibliothèque nationale, était, avant même son mariage, une fervente bibliophile. Entre autres trésors, elle apporta en dot à son mari «une vingtaine de manuscrits précieux, richement reliés, qui contribuèrent à former le premier fonds de la Bibliothèque que ce prince rassembla plus tard dans la grosse tour du Louvre[42]». On est même tenté d'admettre que c'est elle qui inspira à Charles V ce goût pour les livres dont ce monarque a donné de si grandes preuves. En tout cas, et selon la locution connue, «elle n'y a pas nui», ce qui est quelque chose.

[42] Eugène ASSE, ouvrage cité, p. 67-68.

MARGUERITE DE FLANDRE (1350-1405), épouse du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, «...partageait les nobles goûts de son époux, avait sa bibliothèque à part, où les Belles-Lettres comptaient 54 volumes, dont 39 romans; la Théologie, 45; les Sciences et Arts, 26; l'Histoire et la Jurisprudence, chacune 6»[43].

[43] Gustave MOURAVIT, ouvrage cité, p. 415.

CHRISTINE DE PISAN (1363?-1431?), toute jeune, lisait déjà Virgile et Cicéron dans leur texte. Elle était venue en France à l'âge de cinq ans, amenée par son père, Thomas de Pisan, conseiller de la république vénitienne, appelé à la cour de Charles V, en qualité de conseiller ou d'astrologue du roi. Elle reçut une brillante éducation et étudia surtout l'antiquité. A quinze ans, elle épouse un gentilhomme picard, Etienne du Castel, qui la laisse veuve à vingt-cinq ans avec trois enfants. Après s'être adonnée à l'étude par goût et par plaisir, elle s'y livre alors par nécessité; elle a recours à sa plume pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Elle écrivit quantité d'ouvrages, dont une chronique du règne de Charles V, le Livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V, qui a été réimprimée dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France de Petitot et Monmerqué et dans celle de Michaud et Poujoulat, et est encore souvent consultée[44].

[44] Cf. LAROUSSE, Grand Dictionnaire;--MICHAUD, Biographie universelle;--Ludovic LALANNE, Dictionnaire historique de la France;--etc. Je profite du nom de Christine de Pisan, originaire de Venise, pour remarquer que, de même que j'ai laissé en dehors de mes recherches les femmes bibliophiles de l'antiquité, je ne m'occupe qu'accidentellement des bibliophiles étrangères à la France. Sur les femmes qui ont aimé les livres et cultivé les lettres en Italie, à l'époque de la Renaissance, on trouve d'intéressants détails dans l'ouvrage de M. Lefebvre Saint-Ogan, De Dante à l'Arétin, principalement au chapitre X, p. 249-281 (Paris, Quantin, 1889). Dans son Roland furieux, l'Arioste donne une longue liste d'illustres italiennes amies des lettres, liste reproduite par M. Lefebvre Saint-Ogan, dans ledit volume, p. 254.

Christine de Pisan s'était retirée dans un monastère, et elle y vivait depuis vingt ans, raconte-t-on, lorsqu'elle entendit parler de Jeanne d'Arc; «elle sortit de son silence pour faire, en l'honneur de la Vierge du triomphe, des vers qui furent sa dernière œuvre et couronnèrent dignement sa vie[45]».

[45] Charles ROZAN, Petites Ignorances historiques et littéraires, p. 82, note 5.

La duchesse MARIE DE BERRY (....-1434), fille d'un frère de Charles V, apporta à son époux, le duc de Bourbon Jean Ier, «quarante et un des plus beaux manuscrits que son père avait réunis dans son château de Mehun-sur-Yèvre. Ces livres lui furent comptés pour une somme de 2500 livres tournois dans la succession de celui-ci. Les autres furent malheureusement dispersés par les créanciers de ce prince[46]...» Cet amour des livres, la duchesse Marie le transmit à son fils et à son petit-fils, les ducs Charles Ier et Jean II, qui furent l'un et l'autre de grands bibliophiles.

[46] Eugène ASSE, ouvrage cité, p. 68-70.

La femme de l'infortuné Charles VI, ISABEAU DE BAVIÈRE (1371-1435), jugea convenable, malgré ses scandaleux débordements, de placer un exemplaire de la Somme des vices et des vertus «en l'église des Innocens à Paris, afin que ceste matière fust sceue comme souveraine de tous ceulx qui là le vouldroient lire». En 1398, fut faite pour elle une traduction de la Passion, dont il y a trois exemplaires[47]. Nous voyons aussi que la reine Isabeau ne se séparait point de ses livres en voyage, ses comptes ou «factures» l'attestent à plusieurs reprises: «...Articles vendus par Pierre du Fou (1387), coffretier et huchier,... un coffre de bois garni de cuir pour porter en chariot les livres et romans de la Royne[48]...»

[47] Cf. Léopold DELISLE, le Cabinet des manuscrits, t. I, p. 50.

[48] Cf. Gustave MOURAVIT, ouvrage cité, p. 378;--et A. DE CHAMPEAUX, le Meuble, t. I, p. 76-77.

YOLANDE DE FRANCE (1434-1478), fille de Charles VII, sœur de Louis XI, femme d'Amédée IX, duc de Savoie, enlevée par Charles le Téméraire après la défaite de Morat, aimait passionnément les livres, les arts et le luxe. Tout comme aujourd'hui nos grandes élégantes de Londres et de Berlin, «elle faisait venir ses robes de Paris», et elle avait en quelque sorte à ses gages un orfèvre et un enlumineur de missels. Les livres de sa bibliothèque, contenus dans trois coffres qui la suivaient partout, sont dignes d'une âme qui ne craignait pas «de se blesser aux épines de la vie pour leur dérober une fleur», comme disait si joliment le rimeur Marquet. On voyait, dans cette bibliothèque, les Épîtres de Sénèque, les Tusculanes de Cicéron, Valère-Maxime, Dante, saint Bernard, le Vieil Digeste, la Consolation de Boèce, les Chroniques de Savoie, le livre de la Belle Hélène, les Cent Nouvelles en toscan, quatre Bibles, et quantité de missels à miniatures[49].

[49] Cf. COMMINES, Mémoires, p. 766, édition Chantelauze;--et le Magasin pittoresque, avril 1869, p. 111.

ANNE DE FRANCE (1462-1522), fille de Louis XI, mariée à Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, avait fait «de très belles nourritures (études, éducation), nous dit Brantôme[50], et n'y a guères eu dames et filles de grande maison de son temps qui n'aient appris leçon d'elle, estant alors la maison de Bourbon l'une des grandes et splendides de la chrestienté».

[50] OEuvres complètes, Recueil des Dames, t. X, p. 273 (Bibliothèque elzévirienne).

C'est à Anne de France[51], qu'on attribue cette galante et fameuse comparaison. Une de ses demoiselles d'honneur s'étant laissé séduire, ayant fait «la folie aux garçons», Anne lui reprocha sa faute et lui demanda pourquoi elle avait ainsi manqué à ses devoirs. La jeune fille lui ayant répondu «que l'autre lui avait fait par force», Anne lui fit la comparaison d'«une espée desgaisnée, qui ne se peut jamais engaisner si le fourreau se remue deçà et delà, et ne demeure ferme; ainsi est-il d'une femme en cela, et lui en fit monstrer l'expérience de l'espée devant elle et toutes les dames et filles[52]», de façon à leur donner à toutes une leçon.

[51] Et aussi à Élisabeth d'Angleterre et à Catherine II de Russie: cf. BRANTÔME, ouvrage cité, t. X, p. 272, note 2.

[52] BRANTÔME, ouvrage cité, t. X, p. 272; et Vies des dames illustres, p. 263 (Paris, Garnier, 1877).

PHILIPPE DE GHELDRES ou PHILIPPINE DE GUELDRE (1463-1547), fille d'Adolphe d'Egmont, duc de Gheldres ou Gueldre, et de Catherine de Bourbon; duchesse de Lorraine par son mariage avec le duc René II, devenue veuve en 1508, s'enferma, quelques années plus tard, au couvent de Sainte-Claire de Pont-à-Mousson, où elle vécut dans la plus austère retraite.

Elle avait réuni une bibliothèque ascétique, qui, après sa mort, fut conservée par les sœurs de Sainte-Claire, et ne fut dispersée qu'à la Révolution[53].

[53] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, les Femmes bibliophiles de France, t. II, p. 368.

ANNE DE BRETAGNE (1477-1514), femme de Charles VIII, puis de Louis XII, rois de France.