Opening the book…

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)

CH.-V. LANGLOIS

LA VIE EN FRANCE
AU MOYEN AGE
D’APRÈS QUELQUES MORALISTES DU TEMPS

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1908

Droits de traduction et de reproduction réservés.

INTRODUCTION

Le présent ouvrage fait pendant à celui que j’ai publié en 1904: La Société française au moyen âge d’après dix romans d’aventure.

J’ai été amené à le composer au cours de mes études sur la littérature latine du moyen âge. Il est impossible d’étudier les moralistes du moyen âge qui ont écrit en latin sans s’occuper de ceux qui ont écrit en langue vulgaire. Ayant donc lu ou relu, à cette occasion, les écrits, en langue vulgaire de France, du XIIe, du XIIIe et du XIVe siècle, qui ont trait à des questions de morale, il m’a semblé naturel d’y puiser les éléments d’un livre du même genre que celui que, en des circonstances analogues, j’avais tiré des romans d’aventure.

Plusieurs raisons m’ont décidé à prendre ce parti. D’abord, des raisons personnelles, accidentelles: parce que j’avais eu un vif plaisir à écrire le volume paru en 1904; parce que ce volume avait reçu l’accueil que j’aurais pu souhaiter, tant des hommes compétents que du public en général. Mais j’ai eu aussi des motifs plus sérieux.

Je suis de plus en plus frappé des inconvénients de la quasi séparation qui se perpétue entre la philologie et l’histoire. La plupart des philologues, romanistes de profession, ne sont pas assez au courant des documents dont se servent les érudits qui s’occupent de l’«histoire» du moyen âge; et, réciproquement, la plupart des «historiens» du moyen âge négligent trop les documents littéraires, qu’ils considèrent comme le domaine réservé des philologues. Les inconvénients de cet état de choses sont graves surtout pour les «historiens», dont la prétention dernière est de donner la connaissance et l’impression de ce qu’était autrefois la vie; car, en se privant des documents littéraires, ils se condamnent à ne pas voir quelques-uns des principaux aspects de la vie. Se figure-t-on ce que serait la description des sociétés actuelles, faite, dans quelques centaines d’années, par des gens qui les auraient étudiées exclusivement dans ce qui aurait subsisté alors de nos paperasses administratives, de notre Journal officiel et de nos Livres jaunes sans tenir compte de notre littérature? Or, c’est ainsi que l’on étudie et que l’on décrit encore trop souvent, de nos jours, les sociétés du passé. Quant aux romanistes, ils ont évidemment intérêt à utiliser les archives qui contiennent des renseignements précis, de nature à simplifier leurs hypothèses lorsqu’ils s’appliquent à déterminer la date des documents littéraires: pour préciser la date de quelques-uns des écrits dont il est question dans le présent ouvrage, il m’a suffi d’avoir lu beaucoup de pièces administratives du temps des derniers Capétiens directs; les noms de Jofroi de la Chapelle, de Jehan de Vassogne, de Gervais du Bus, de Chaillou, qui se rencontrent dans ces textes, n’avaient pas dit grand’chose à d’éminents spécialistes de l’histoire littéraire; c’étaient pour moi d’anciennes connaissances.

D’autre part, je suis de plus en plus persuadé que la meilleure méthode, pour communiquer au public les résultats vraiment assimilables de nos travaux, n’est pas d’écrire des livres d’histoire générale; c’est de présenter les documents eux-mêmes, purifiés des fautes matérielles qui s’y étaient glissées, allégés des superfluités qui les encombrent, en indiquant avec précision ce que l’on sait des circonstances où ils ont été rédigés et en les éclairant au besoin par des rapprochements appropriés. L’homme d’aujourd’hui, qui écrit sur le passé, ajoute nécessairement quelque chose aux documents qu’il emploie; mais quoi? ses réflexions personnelles, qu’il impose au lecteur. Or ces réflexions sont inutiles ou dangereuses; inutiles, si elles sont nettement distinguées des textes qui les ont suggérées; dangereuses, si, comme c’est ordinairement le cas, elles y sont incorporées de façon que l’on ne puisse pas reconnaître, sans un travail d’analyse et de vérification, le témoignage ancien de la réaction qu’il a produite sur l’esprit de l’«historien» moderne. Le vrai rôle de l’historien, c’est de mettre en contact, dans les meilleures conditions possibles, les gens de maintenant avec les documents originaux qui sont les traces laissées par les gens d’autrefois, sans y rien mêler de lui-même. Il n’est pas toujours possible de s’en tenir là; mais il faut s’en tenir là toutes les fois que c’est possible. On en viendra certainement, je crois, à concevoir les livres d’histoire pour le public éclairé comme des recueils de textes précédés de dissertations critiques, encadrés de commentaires sobres, assemblés avec discernement, groupés avec art.

* * * * *

Les moralistes du moyen âge (du XIIe au XIVe siècle) dont les écrits ont été conservés sont extrêmement nombreux. Mais cette énorme littérature n’a pas bonne réputation; elle passe pour ennuyeuse: «Il y aurait, disait autrefois M. Victor Le Clerc, plus d’ennui que d’instruction dans une étude approfondie sur les œuvres de ce genre[1].»

Dès 1869, G. Paris a très bien protesté contre une condamnation si générale, en ces termes: «La poésie morale et didactique, qui a formé une des branches les plus importantes et les plus fécondes de l’ancienne littérature française, a jusqu’ici moins attiré l’attention que la poésie épique et même que la poésie lyrique. Elle offre en effet moins d’intérêt... Elle n’en est pas moins très digne d’étude, non seulement à cause des lumières qu’elle jette sur l’état social, moral et intellectuel de l’ancienne France, mais encore à cause du talent très réel... qu’ont montré plusieurs de ceux qui l’ont cultivée[2].»--Depuis 1869 on a beaucoup travaillé, tant en Allemagne qu’en France, pour exhumer, restaurer et mettre en lumière favorable ces monuments jadis si dédaignés. A quoi personne n’a contribué autant que les deux maîtres qui laisseront dans nos études de si profonds sillons conjugués, G. Paris lui-même et P. Meyer. Néanmoins, l’ancienne opinion persiste[3], et il reste beaucoup à faire[4].

Il reste beaucoup à faire: plusieurs ouvrages de premier ordre ou simplement intéressants, comme le _Roman des romans_[5], la _Petite Philosophie_[6], le _Contenz du monde_[7], l’_Exemple de riche homme et du ladre_[8], le _Livre de Mandevie_[9], sont encore inédits. C’est à peine si les premiers travaux d’approche pour l’étude des sources de la célèbre compilation intitulée _la Somme le roi_[10]--l’«Imitation» du XIIIe siècle,--dont quelques morceaux sont sans contredit les chefs-d’œuvres de la littérature édifiante du moyen âge, ont été exécutés. Pour ne parler que des écrits en langue d’oil, il n’existe encore que des éditions insuffisantes de ceux, pourtant bien connus, et qui méritent de l’être, d’Étienne de Fougères, de Guiot de Provins, d’Hugues de Berzé, de Robert de Blois, de l’auteur du Chastie Musart, de Gervais du Bus, etc. La plupart de ces monuments ont été datés par à peu près; au point que, sur les dix, choisis parmi les plus importants, qui sont étudiés ici, il s’en est trouvé jusqu’à cinq dont les dates ont dû être rectifiées. Enfin les plus étranges erreurs d’interprétation et d’appréciation ont été commises par les modernes qui ont pris une connaissance sommaire de cette littérature ou qui ont essayé de s’en servir pour illustrer l’histoire des mœurs[11].--Pour tous ces motifs, il est certain que les moralistes français du moyen âge ne se présentent pas encore à leur avantage, ni même sous leur véritable physionomie, devant le public d’aujourd’hui.

* * * * *

Il faut avouer, du reste, que le préjugé traditionnel n’est pas sans quelque fondement. Tous les moralistes du moyen âge ne sont pas dignes d’attention: il en est de parfaitement insipides; il importe de les classer.

Les derniers historiens-nomenclateurs de la littérature moralisante du moyen âge[12] se sont évertués, comme de juste, à en répartir tous les monuments connus sous un certain nombre de rubriques, telles que: traités de morale ex professo, exhortations (sous forme de sermons, de débats, d’allégories), «chastoiemens» ou «enseignemens», revues plus ou moins descriptives ou satiriques des «états du monde», etc.[13]. Il sera toujours malaisé, soit dit en passant, de dessiner de pareils cadres d’un trait très ferme parce que beaucoup d’œuvres ont un caractère mixte, et participent simultanément de l’exhortation religieuse, de l’avertissement pédagogique et de la satire proprement dite, à divers degrés. En fait, les nomenclateurs ont été souvent fort embarrassés: G. Paris a été conduit à mentionner le Petit Plet, de l’anglo-normand Chardri, qui, dans la littérature du moyen âge, est ce qui ressemble le plus au Candide de Voltaire, parmi les exhortations religieuses; A. Piaget, qui fait une catégorie à part des «Bibles» (entre le Poème moral et le Besant de Dieu), et qui situe le Reclus de Molliens entre Fauvel et Rutebeuf, ne suit aucun ordre apparent. Une controverse s’est élevée récemment pour éclaircir la notion de l’_Ensenhamen_ dans la littérature provençale du XIIe et du XIIIe siècles; il en ressort clairement que la définition de l’«ensenhamen» est arbitraire[14].

Le point de vue de l’histoire littéraire n’étant pas celui où j’ai l’intention de me placer, il suffit d’avoir signalé ces classifications méthodiques, qui seraient à reviser. Pour celui qui, comme c’est mon cas, ne s’intéresse aux moralistes du moyen âge qu’en historien, c’est-à-dire en tant que leurs œuvres peuvent servir à faire connaître les manières d’être, de penser et de sentir des hommes de leur temps, il n’est guère qu’une seule distinction importante: d’une part, ce qui est original, sincère, directement observé, ou ce qui traduit d’une manière typique des idées jadis courantes; d’autre part, ce qui est d’emprunt ou complètement banal.

Si l’on élimine d’office tous les écrits parénétiques, didactiques et moralisants du moyen âge qui n’ont aucune valeur historique parce qu’ils sont purement et simplement traduits, ou composés de centons d’ouvrages antérieurs, le déchet est déjà très notable. Or, on le doit. En effet, que faire, par exemple, des poèmes français[15] et provençaux[16] qui sont traduits ou imités du De quatuor virtutibus attribué à Martin, évêque de Braga au VIe siècle? L’opuscule même du pseudo-Martin, qui fut si longtemps populaire, se compose tout entier de phrases, juxtaposées ou ressoudées, qui furent extraites de Sénèque à une date indéterminée[17].--Cette première opération, préalable, fait sortir du cercle à considérer la plupart des œuvres en latin, qui jouiront jadis de la plus grande réputation, comme les Distiques du pseudo-Caton et le Moralium Dogma philosophorum, et les nombreuses traductions ou adaptations qui en furent faites à l’usage des laïques[18].

On peut jeter en second lieu par-dessus bord les moralistes qui, faisant de la littérature sur des sujets de morale, ont parlé, ou prêché, pour ne rien dire que de banal, de fade et d’impersonnel.--Les écoles de la France au nord de la Loire ont produit, particulièrement au XIIe siècle, une foule de clercs habiles à développer en style noble et fleuri les lieux communs classiques: ils ont eu du talent, autant, et du même ordre, que les rhétoriciens de l’Empire romain finissant et les humanistes des temps modernes. Mais que faire d’écrits si artificiels qu’ils n’ont la couleur d’aucun temps? Le Libellus de quatuor virtutibus honestæ vitæ d’Hildebert de Lavardin († 1133) est une pièce d’anthologie qui pourrait être d’un familier de Boëce[19]. Dans le _Petri Abelardi Carmen ad Astralabam filium_[20], un chef-d’œuvre en son genre, dont les distiques sont si bien frappés et dont les sentences sont restées proverbiales pendant des siècles parmi les écoliers, les compilateurs et les scoliastes, il n’y a presque rien qui n’eût pu couler de la plume d’un familier de Léon X.--D’autres, écrivant en langue vulgaire, ont ressassé plus ou moins grossièrement les articles élémentaires de l’enseignement chrétien: misère de la condition humaine, vanité du monde, mépris de la chair, nécessité de la pénitence, imminence du jugement dernier, etc. C’est le cas de presque tous les auteurs de «sermons» en vers, depuis Guichard de Beaujeu († 1137). Ces sermons, et les pièces analogues (comme Li Ver del Juïse et La diete du corps et de l’ame par Pierre), ont peut-être édifié jadis les gens qui les entendaient lire[21]; mais, aujourd’hui, il est inutile de les presser: si ce n’est au point de vue de l’histoire de la langue, ils ne contiennent pas un atome de substance historique.

Il est encore toute une série d’écrits qui ne sauraient être retenus et qui ont fort contribué au fâcheux renom de la littérature moralisante du moyen âge; ceux qui traitent des Vertus et des Vices par allégories. De tous les ornements littéraires, en général pitoyables, dont les écrivains du moyen âge se sont plu à parer leur pensée, ou à masquer le néant de leur pensée, l’allégorie est celui qui est, depuis longtemps, le plus complètement passé de mode; aucun qui répugne davantage à nos goûts de simplicité. Il est très difficile aujourd’hui de supporter la lecture des moralistes allégorisants du XIIe, du XIIIe et du XIVe siècles; aussi bien de l’_Anticlaudianus_ d’un Alain de Lille, qui n’était pas sans mérite, que du De Contemptu mundi d’un Bernard de Morlas, qui était un sot, ou du De claustro animæ de cet inepte bavard, le chanoine Hugues de Fouilloi. Les émules de ces auteurs qui ont écrit en langue vulgaire de France ont recouvert de prétentions qui ne sont pas moindres un vide aussi profond. Raoul de Houdan, l’auteur du Roman des eles de prouesse et du Songe d’enfer est, chez nous, le plus brillant représentant de cette veine: dans le Roman des eles, il disserte à loisir sur les deux ailes de Prouesse, Largesse et Courtoisie, et sur les sept plumes de chacune de ces ailes, ce qui fait quatorze plumes; dans le Songe d’enfer, il entreprend, transformé en pèlerin, un voyage vers la «cité d’Enfer», en passant par les villes de Convoitise et de Foi-Mentie, et il se laisse mener, par Ivresse, à Château-Bordel. Au Songe d’Enfer de Raoul de Houdan, plusieurs rimeurs français, contemporains ou postérieurs, ont donné des pendants, sous le titre: Voie de Paradis, qui sont dans le même genre.--Ces thèmes bizarres ont eu par la suite, comme on sait, la plus extraordinaire fortune. Ils se sont magnifiquement épanouis à l’étranger. Dante s’en est inspiré dans la Divine Comédie. Le livre qui, après la Bible, a été, est peut-être encore le plus répandu dans le monde anglo-saxon, le Pilgrim’s Progress du prédicant John Bunyan, dérive du Pèlerinage de la Vie humaine de notre bon moine bas-normand Guillaume de Digulleville († après 1358), qui fut traduit en partie par Chaucer. Mais la flamme intérieure de Dante et de Bunyan, qui, vivante dans la Divine Comédie et le Pilgrim’s Progress, en a fait, pour plusieurs générations, des foyers rayonnants de beauté et de consolation spirituelle, a manqué aux précurseurs français.

Toutes ces éliminations opérées, il reste beaucoup d’écrits intéressants à divers titres, entre lesquels l’historien, curieux de connaître et de faire connaître la tournure d’esprit et les préoccupations habituelles des hommes d’autrefois, est obligé de choisir.

Comment choisir?--La liberté des choix se trouve naturellement limitée, en vue d’un ouvrage comme celui-ci, par des nécessités matérielles. Il est clair que les écrits en latin, quel qu’en soit le mérite, sont exclus d’avance, car les citer sans les traduire condamnerait les lecteurs que l’on désire atteindre à un effort dont ils ne sont pas tous capables, et les traduire risquerait d’en atténuer la saveur. D’un autre côté, les œuvres qui, comme le Livre du chevalier de La Tour Landry pour l’enseignement de ses filles se composent essentiellement d’une enfilade d’historiettes, sont disqualifiées aussi, car elles échappent à l’analyse: tout ce qui n’y est pas emprunté doit être lu in extenso; il n’y a qu’à y renvoyer[22].

Entre les vingt-cinq ou trente œuvres en langue d’oil, de dimensions diverses, qui s’offraient finalement[23], j’en ai choisi une dizaine en me laissant guider par des considérations simples.--Les auteurs de ces écrits n’avaient pas tous autant de talent les uns que les autres; quelques-uns, comme Jehan de Journi, le bon chevalier chypriote qui fit la _Dime de penitance_[24], en manquaient à un haut degré.--Parmi les autres, qui n’en manquaient pas, j’ai dû laisser de côté ceux dont l’œuvre n’a pas encore été l’objet d’investigations critiques, même imparfaites: il n’était pas possible d’entreprendre incidemment, par exemple, la classification des manuscrits et la recherche des sources de la Somme le roi ou du Livre de Mandevie, qui ont rebuté jusqu’à présent les philologues les plus zélés[25].--Rutebeuf et Jehan de Meun ont été laissés de côté pour une raison inverse, comme aisément accessibles et trop connus.--Le Petit Plet de Chardri, ce très hardi et très agréable plaidoyer pour l’Optimisme[26], je n’ai pas cru pouvoir, à mon vif regret, le faire figurer dans cette galerie de miroirs de «la Vie en France», parce que Chardri était un anglo-normand d’Angleterre, et très anglais.

Les dix personnages qui ont été finalement retenus[27] et que l’on va entendre ont tous une physionomie nette et distincte, avec un air de famille qui est précisément celui de leur temps. Ils sont de régions, de conditions et de tempéraments très variés: un breton (Étienne de Fougères), un normand (le clerc Guillaume), un champenois (Guiot de Provins), un bourguignon (le seigneur de Berzé), des picards (le Reclus, Mahieu), un homme du val de Loire (Robert de Blois), un franc d’Outremer (Philippe de Novare), un parisien d’adoption (Gervais du Bus), un wallon (Gilles li Muisis);--un évêque (Étienne de Fougères), deux moines (le Reclus, Gilles li Muisis), trois clercs (Guillaume, Mahieu, Gervais), deux seigneurs (Hugues de Berzé, Philippe de Novare), deux jongleurs (Guiot [qui fut aussi moine], Robert de Blois);--des hommes graves et fervents (Étienne de Fougères, Guillaume), et des farceurs (Guiot de Provins, Mahieu);--des hommes simples et spontanés (Philippe de Novare) et des faiseurs de tours de force littéraires (le Reclus, Gervais); enfin la désinvolture mondaine du seigneur de Berzé fait contraste avec la bonhomie bourgeoise de l’abbé Gilles.--Ils ont d’ailleurs obtenu, en leur siècle, des succès fort inégaux: les écrits d’Étienne de Fougères, de Mahieu, de Gilles li Muisis n’ont été conservés que par un seul manuscrit; les deux «romans» du Reclus sont au nombre des livres qui furent les plus populaires au moyen âge.

On va les entendre, ces dix hommes, dont les écrits représentent toute la gamme de la littérature moralisante de leur temps: homélies, «enseignemens», «états du monde» et fantaisies satiriques. Car, conformément au système d’exposition qui me paraît le meilleur, la parole leur sera laissée. Ils diront eux-mêmes, en leur langage[28], tout ce qu’ils ont dit d’instructif, dans l’ordre même où ils ont cru bon de le dire. Mais presque tous les écrits du moyen âge, même les meilleurs, sont des nébuleuses, où des passages intéressants quant au fond ou bien venus quant à la forme sont noyés dans un brouillard de mots et de développements insignifiants; c’est par là qu’ils dégoûtent bien des gens qui, sans cela, en apprécieraient le charme délicat. Or, le philologue est tenu, naturellement, de traiter avec le même respect toutes les parties de ces nébuleuses, noyaux solides et vapeurs qui, à l’analyse, se résolvent en néant. Mais l’historien a le droit de les condenser. Le travail auquel il a non seulement le droit, mais le devoir de se livrer consiste à séparer, dans les œuvres qu’il considère, la substance de ce qui n’est rien. Si j’avais réussi à faire convenablement ce travail pour les dix moralistes que j’ai choisis, la substance toute entière des discours qu’ils ont tenus serait dans ce volume-ci.

Est-il besoin d’ajouter que, dans les œuvres les plus vagues et les plus banales, qui sont presque tout en brouillards, il se rencontre pourtant çà et là, par hasard, des détails précis? Or, on éprouve instinctivement le désir de les recueillir, ces détails, pour les confronter avec les passages des œuvres plus substantielles qu’ils illustrent, confirment ou contredisent. L’analyse des écrits de premier ordre tend ainsi à s’entourer d’une glose formée de textes complémentaires, puisés dans les écrits secondaires. Mais il n’est que trop facile d’abuser des rapprochements de ce genre, qui sont toujours arbitraires. J’aurais pu les multiplier indéfiniment; c’est à dessein que j’en ai usé avec la plus grande sobriété[29].

* * * * *

Les PP. Quétif et Échard estimaient, au XVIIe siècle, que la Somme le roi de frère Lorens (ou plutôt le Miroir du Monde anonyme qui en a fourni la meilleure part), «si on en accommodait un peu le style au langage de notre temps», pourrait encore servir de bréviaire aux cœurs en peine. En fait, le Doctrinal de Sapience de Gui de Roie (1345-1409), plus ou moins rajeuni, abrégé, arrangé, a été lu jusqu’au XVIIIe siècle. Mais, personne ne pense plus maintenant à chercher le remède de l’âme dans ces vieux livres, faits pour des hommes dont la sensibilité n’était pas affinée. On n’y rencontre guère que des choses simples et communes, vulgaires, trop souvent conventionnelles. Jamais un cri. Celui du rustre misérable, dans l’épisode fameux d’_Aucassin et Nicolete_, retentit au milieu du silence de la littérature contemporaine. Il y eut sans doute alors, comme depuis, des hommes qui souffrirent moralement d’une manière aiguë et intéressante; mais ils se sont tus.

Les moralistes du XIIe, du XIIIe et du XIVe siècles n’ont exprimé que des sentiments élémentaires; mais ceux d’entre eux qui avaient du talent les ont colorés, sans le vouloir, aux nuances du milieu où ils vivaient: c’est par là qu’ils gardent un titre à notre attention.--On est curieux de consulter des étrangers sur les usages de leur pays; comment ne le serait-on pas d’écouter des gens de chez nous, morts depuis six ou sept cents ans, sur les mœurs de leur temps?

Et voici le service qu’ils peuvent rendre. Qui les aura écoutés comme il faut cessera de se figurer nos ancêtres de l’absurde façon que l’ignorance et les partis pris audacieux des romantiques ont si profondément popularisée depuis près d’un siècle. Le moyen âge, âge de foi profonde, âge d’or de l’Église, âge de paix sociale et de vertus privées! De telles généralisations, qui flottent vaguement dans l’esprit de la plupart de nos contemporains, même les plus cultivés, sont trop sommaires. Cet âge connut en vérité des libertés et des misères très analogues aux nôtres. Les hommes de ce temps-là étaient des hommes comme nous. On se plaignait déjà, en ce temps-là, de l’extrême relâchement des mœurs, de l’impudence des arrivistes, de l’impiété grandissante, du mauvais vouloir des ouvriers et de l’insolence des domestiques.

* * * * *

J’avais d’abord choisi comme titre, pour ce volume: Moralistes du moyen âge. Mais on m’a fait observer que cela donnerait peut-être à croire, au premier coup d’œil, que le livre est plus ennuyeux qu’il ne l’est en réalité. J’ai cédé: le titre actuel, quoiqu’un peu voyant pour mon goût, n’est pas inexact; et il a l’avantage d’être symétrique à celui du volume précédent.

J’ai tenu, en revanche à conserver la méthode de citations textuelles que j’avais employée en 1904. Elle oblige le lecteur au petit travail qui consiste à pénétrer lui-même, en s’aidant des explications fournies en note sur les mots et les tournures difficiles, dans l’intelligence des textes originaux. Mais la traduction pure et simple n’était pas possible, et les «rajeunissements» ont quelque chose d’odieux. Il n’y a pas de plaisir sans peine.

* * * * *

Je ne me dissimule pas qu’un livre comme celui-ci peut provoquer au premier abord des malentendus contradictoires: de la part des érudits qui n’aiment pas la «vulgarisation» (ils peuvent croire, a priori, que c’est un de ces livres de vulgarisation que l’expérience leur a appris à dédaigner); de la part du public intelligent et lettré que l’érudition effraie (il peut penser, en feuilletant un livre où il y a tant de «vieux français» et de références précises, que cela n’est pas pour lui). Je ne m’inquiète pas outre mesure, pourtant, de ces éventualités. Les gens du métier verront tout de suite ce qu’il peut y avoir de neuf dans quelques-unes des dissertations qui suivent, et il suffira qu’il y en ait un peu pour que s’effacent leurs très légitimes préventions. Le public intelligent et lettré verra bien, de son côté, que les arcanes de l’érudition qu’il craint, respecte et méprise à la fois, ne sont pas si mystérieux ni si redoutables lorsque les questions sur lesquelles s’exercent les érudits sont mises au point et discutées avec simplicité. D’une manière générale, il me semble que, si l’on sait s’y prendre, rien ne s’oppose à ce que les mêmes livres puissent le plus souvent s’adresser, à la fois, à ceux qui savent et au public.

Décembre 1907.

LA VIE EN FRANCE AU MOYEN AGE D’APRÈS QUELQUES MORALISTES DU TEMPS

LE LIVRE DES MANIÈRES

On lit dans la Chronique de Robert de Torigni-sur-Vire, abbé du Mont-Saint-Michel, sous l’année 1168: «Étienne de Fougères, chapelain du roi Henri [II d’Angleterre], fut fait évêque de Rennes»[30]. Et sous l’année 1178 [23 décembre]: «Mort d’Étienne, évêque de Rennes, homme distingué et lettré. Il advint à ce personnage une merveilleuse vision, qu’il raconta lui-même à un moine, notre familier. Il vit un jour une apparition, qui lui sifflota doucement ces vers:

_Desine ludere
Temere.
Nitere surgere
Propere
De pulvere._

Il avait écrit, en effet, beaucoup de choses gaies en vers rythmiques et en prose, pour s’attirer l’applaudissement des hommes. Sachant sa mort prochaine, le bon Dieu l’avertit ainsi de s’en abstenir désormais et de faire pénitence. Il écrivit [depuis] la vie de saint Firmat, évêque, et celle du bienheureux Vital, premier abbé de Savigni. Il m’adressa à moi-même une pièce «sur la Vieillesse» en cinquante vers, dont le dernier est orné d’une clausule (in quorum ultimo predictorum versuum unam clausulam[31] posuit). Il avait toujours été dévot à la Mère de miséricorde, et elle lui apparut à son lit de mort[32].»

Étienne de Fougères fit donc partie de cette très brillante cour de clercs lettrés dont s’entoura Henri II Plantagenet. Des chartes du roi Henri portent la mention: _Data per manum magistri Stephani_[33] ou _per manum Stephani capellani_[34]. Après son élévation à l’épiscopat, Étienne tint à honneur de garder, dans le protocole de ses propres chartes, le titre de «chapelain du roi d’Angleterre»: Stephanus, Dei gratia Redonensis ecclesie presbiter et regis Anglie capellanus....[35]

Il faut regretter vivement la perte de ces «choses gaies, en vers rythmiques et en prose» qu’Étienne de Fougères avait composées «pour s’attirer l’applaudissement des hommes». Nous n’en avons pas trace. On ne connaît de lui, jusqu’à présent, que des écrits postérieurs à sa conversion, ou, quelle qu’en soit la date, d’un caractère édifiant: les Vies de saint Guillaume Firmat et du bienheureux Vital, et une Relation de ce qu’il fit pour l’embellissement de sa cathédrale[36].

Ces écrits sont en latin. Ils n’ont pas d’importance. La réputation littéraire d’Étienne se fonde aujourd’hui toute entière sur un petit poème en langue vulgaire.

* * * * *

Le ms. 295 de la Bibliothèque d’Angers contient (fol. 141) un poème en quatrains monorimes, intitulé Le Livre des Manières. C’est une copie peu soignée, avec des fautes et des lacunes certaines, et, en outre, très difficile à déchiffrer. Il n’est pas surprenant que la première édition qui en a été donnée (autographiée, par F. Talbert, à Angers, 1877) soit imparfaite. Elle l’est, toutefois, à un degré qui n’est pas ordinaire, comme l’ont démontré notamment MM. A. Boucherie et W. Förster dans la Revue des langues romanes (1877 et 1878)[37], et G. Paris dans la Romania (VII, 343).

Ce petit poème a toujours été considéré, jusqu’à présent, comme d’Étienne de Fougères. En effet, ce personnage y est nommé à la fin (v. 1338), d’une manière qui peut laisser croire, puisqu’elle a, en fait, laissé croire, qu’il est l’auteur. L’auteur donne d’ailleurs à entendre, d’un bout à l’autre de son «livre», sans le dire expressément, qu’il exerçait des fonctions épiscopales: il parle (str. CCCXXXIV) de «cels qu’avon a enseignier, a confermer, a prinseignier»; sévère pour les évêques, il paraît hésiter d’abord à critiquer les archevêques (quoiqu’il ne se gêne pas pour leur adresser ensuite des remontrances énergiques, ainsi qu’aux cardinaux):

Arcevesque ne dei reprendre 401
Qui mei et autres deit aprendre
Et enseigner que dei entendre...

Notons enfin que l’auteur était âgé, ou tout au moins d’âge mûr, quand il composa le Livre des Manières, car sa jeunesse était passée, et il attendait la mort:

Ma fole vie me espoente; 1257
Quar grant poür me represente
Quant me sovient que ma jovente
Ai tote mise en fole entente...

Au pié de l’arbre est la coignie 1273
Ou n’a de fruit une poignie.
Moult est mes poi l’ore esloignie
Que ert abatue et trenchie.

L’opuscule est dédié incidemment à la comtesse de Hereford. Cette grande dame avait perdu, paraît-il, tous ses enfants et n’avait plus d’autre consolation ni d’autre souci que de Dieu et de ses ministres, quoiqu’elle eût encore son mari:

La contesse de Heirefort 1205
Seit bien si j’ai ou dreit ou tort,
Qui ot effanz, mes tuit sont mort.
Or a o Dé tot son deport[38]...

Le Livre des Manières, dont le ms. unique est si incorrect, a été étudié, après M. Talbert, par MM. J. Kehr (Ueber die Sprache des L. d. M. von Estienne de Fougères. Köln, 1884); J. Kremer (Estienne de Fougieres) Livre des Manières. Rimarium, Grammatik, Wörterbuch und neuer Textabdruck. Marburg, 1887. T. XXXIX des Ausgaben und Abhandlungen aus dem Gebiete der romanischen Philologie de Stengel[39]; enfin par K. Haard af Segerstad (Quelques commentaires sur la plus ancienne chanson d’états française... Upsal, 1906. Extr. de Uppsala Universitets Aarsskrift, 1907)[40].

Ces travaux ont un peu éclairci le texte du Livre. Mais si Étienne de Fougères peut lire dans l’autre monde le texte de son ouvrage, établi par J. Kremer, il doit être scandalisé des obscurités qui y subsistent. Quantité de passages sont encore inintelligibles: lacunes, mots corrompus qu’il a été impossible de restituer, interversions probables[41].

Je me demande même si l’évêque de Rennes reconnaîtrait l’œuvre de ses mains dans l’opuscule conservé par le manuscrit d’Angers. Car voici le passage où il est nommé:

Dex ait merci par noz preieres 1337
De mestre ESTEINVRE DE FOUGIERES
Qui nos a mostré les meneires
Dont plusors gent sunt costumeires...

Ces vers, si le texte en est correct, donnent évidemment à penser, vu le contexte, que leur auteur n’est pas maître Étienne lui-même. Maître Étienne aurait écrit:

Dex ait merci par voz preieres
De mestre ESTEINVRE DE FOUGIERES
Qui vos a mostré les meneires...

Faut-il donc corriger noz et nos en voz et en vos? Peut-être; mais cette correction (que personne, du reste, n’a proposée jusqu’ici, semble-t-il) serait arbitraire; et comment s’appuyer sur un texte ainsi corrigé pour tirer des conclusions?

Si le texte du ms. d’Angers est correct, il conduit à supposer que le Livre des Manières est une traduction, due à un anonyme, d’un écrit en latin de maître Étienne. Or, cette hypothèse est confirmée, jusqu’à un certain point, par la présence, dans le Livre tel que nous l’avons, de traits ou de morceaux entiers qui paraissent être des additions à un texte primitif dont ils n’ont pas la couleur[42]; ces additions-là sont, très vraisemblablement, le fait d’un traducteur-adaptateur.

En tous cas, veut-on maintenir l’attribution à maître Étienne lui-même du poème en langue vulgaire, sans corriger arbitrairement les v. 1337 et 1339? il faut supposer que les dernières strophes du poème (v. 1337-1344), qui en forment l’_explicit_, ont été écrites par un autre que l’auteur de tout ce qui précède. Mais cette supposition serait gratuite. Encore ne rendrait-elle pas compte des intrusions qui se laissent soupçonner dans le corps même de l’ouvrage.

* * * * *

M. Kremer qui, comme tout le monde, attribue le poème en langue vulgaire à maître Étienne lui-même, a entrepris d’en rechercher les sources (O. c., p. 143). La source de maître Étienne (qui ne cite pas expressément d’autres auteurs que l’Ecclésiaste et Ovide), c’est, dit-il, à n’en pas douter, un poème moral en latin. Et il a relevé entre le Livre des Manières et le Besant de Dieu (d’un certain Guillaume, dont il sera question plus loin) des similitudes qui lui ont paru assez marquées pour l’autoriser à avancer que le Livre et le Besant dériveraient d’une source commune: le poème latin, perdu, dont l’existence est postulée. Mais, vérification faite, les similitudes constatées sont de l’espèce la plus superficielle, comme le lecteur du présent ouvrage peut s’en convaincre aisément.--K. Haard af Segerstad a présenté, plus récemment, d’autres considérations: selon lui, Étienne de Fougères aurait utilisé des poèmes français sur Alexandre (Pierre de Saint-Cloud, la version de Lambert li Tort) et le Polycraticus de Jean de Salisbury; il aurait été, en outre, influencé par une ancienne branche du Renard. Ces derniers rapprochements ne sont pas tous convaincants, tant s’en faut; mais il en est quelques-uns de plausibles.

M. Haard af Segerstad a essayé aussi de déterminer avec précision la date à laquelle le Livre des Manières a été composé. Il me paraît avoir établi à peu près que cette date, fixée par G. Paris «vers 1170», est postérieure à 1174 (voir plus loin, p. 14, note 2). Je ne pense pas qu’il soit possible de préciser davantage. Les raisonnements par le moyen desquels le critique suédois s’efforce de situer l’opuscule «en février ou en mars 1176» (O. c., p. 91) sont de pure fantaisie.

* * * * *

Il y a encore une chose que les érudits qui se sont occupés du Livre des Manières n’ont pas assez remarquée, sentie, ni fait sentir: c’est l’exceptionnelle qualité du style de maître Étienne ou de son adaptateur. La forme de versification choisie par l’un ou l’autre, le quatrain monorime en vers octosyllabiques avec ictus, est lourde et peu plaisante en principe. Mais l’énergie brutale de la pensée et de l’expression en font souvent oublier, dans le Livre, les inconvénients. Maître Étienne ou son adaptateur était un écrivain gauche sans doute, mais concis, rude et fort[43].--De plus, l’opuscule est instructif: peu de moralistes du moyen âge ont consigné, dans leurs invectives générales, autant de détails précis.

* * * * *

Tout est vanité, dit Salomon dans un petit livre, l’Ecclésiaste, qui enseigne comment on doit vivre. «Veine est la joie de cest monde», répète Étienne de Fougères. Le sort des rois eux-mêmes n’est pas digne d’envie, car ils sont environnés de traîtres et d’ingrats:

Quant guerre ont, ne sevent [que] feire, 21
Que deivent dire ne que teire,
Ques eschiver[44] ne quels atreire,[45]
Quar le plus de la gent est vaire[46].

Donent granz dons por foire amis. 25
Quant ont doné et plus premis
Ja n’aurunt plus maus enemis
Que cil qu’il ont es ennors[47] mis.

Quant cil qui plus amer les deivent, 29
Qui manjuent o els[48] et beivent,
Lor anemis contre els receivent
Et les traïssent et deceivent...

Les puissants de la terre, rois, comtes et même empereurs ne reboivent, d’ailleurs, que ce qu’ils ont brassé, car ils se conduisent mal: ils dépouillent les pauvres gens pour faire des cadeaux aux «lecheors»[49] qui les entourent. S’ils guerroient, les Brabançons, mercenaires à leur service, en ont tout le profit[50]. La paix, ou une trêve, est-elle faite? ils n’honorent pas suffisamment Dieu ni l’Église. Nul ne tient «ferme justice». Les grands devraient être l’appui des bons et la terreur des méchants, et ils ne font que chasser le cerf. Beau spectacle que celui des rois, oints de l’huile sainte, protecteurs nés de tant de gens, qui passent leur temps à huer et à corner au derrière des bêtes! La chasse, sans doute, est une récréation permise; mais, pourtant, il ne faudrait pas tant «boscheier», c’est-à-dire courir les bois. Il faudrait que les rois fussent en tout temps à la disposition des justiciables et des prud’hommes que des menteurs calomnient pour se venger. Il faudrait qu’ils fussent pacifiques et pendissent haut et court ceux «qui porchacent guerre ou discorde».

Plus on a, plus on a des peines, dit Salomon; qui possède n’est pas libre. On se figure volontiers que l’auteur pensait au roi Henri II, son patron, dont la vie fut si terriblement agitée, coupée de prospérités et de désastres extraordinaires, quand il écrit de l’homme puissant qui gouverne «trop grant demaine»:

Ça et la veit[51], sovent se torne, 101
Ne repose ne ne sejorne.
Chasteaus abat, chasteaus aorne.
Sovent haitié[52], plus sovent morne.

Ça et la veit[53], pas ne repose 105
Que sa marche ne seit desclose,
Nendis[54] mengier ne beivre ose
Por venin et por male chose[55]...

A quoi bon regretter de n’avoir pas de terres? A son heure, chacun de nous en aura toujours sa toise:

S’il n’a terre, por quei l’en peise? 123
A son jor en aura sa teise.
Plus n’en aura povre ne riche...

La responsabilité des rois est lourde, dit encore l’Ecclésiaste, car le peuple prend modèle sur eux, tant chevaliers que bourgeois. Il ne leur est que trop facile de mettre leurs vices à la mode. Quand on reproche à un vilain d’avoir offensé Dieu, il répond impudemment: «Dex aïe! je ne faz que li reis ne face».--Le devoir des rois est de vivre, non pour soi, mais pour le commun, et d’«être à tous»; et surtout de protéger Sainte Église, les clercs, les moines, les nonnains de toute couleur, noires et grises.

Ce n’est pas, cependant, que les clercs ne se déshonorent souvent par ce qu’ils font, en contradiction avec ce qu’ils prêchent. Mais il faut les honorer tout de même, pour leur Seigneur, sinon pour eux.

Hélas! à quoi leur sert de savoir l’Écriture et la science du bien et du mal? Boire et manger à l’excès, commettre des adultères, ce n’est pas là ce qu’ils prêchent, mais ce qu’ils font. Ils nourrissent leurs «soignanz»[56], leurs «mestriz»[57], du «patrimoine au Crucefiz», et leurs petits enfants des «trentels»[58] qu’ils se font payer, mais qu’ils ne célèbrent pas. L’auteur a trop souvent entendu les pauvres gens se plaindre d’être grugés par eux. Habiles à vider les bourses, usuriers, menteurs, tricheurs, les voilà:

Et Dex! que feiz o ton toneire? 229

Les archidiacres et les doyens, pires que les païens, tolèrent, pour de l’argent, le concubinage des prêtres. Pourvu qu’elle paye, la «fole fame» devient à leur avis, meilleure que sainte Gemme. Le doyen ordonne au prêtre de la chasser, en déclarant que «ce ne peut mais estre enduré»; mais on lui offre de bons repas, on lui glisse cinq sous dans la main, et il s’apaise:

«Cest clierc», fet il, «n’est pas erite[59] 249
Qui tient Horhan et Organite[60];
Bon est l’ostel ou fame habite!»

L’évêque, qui souffre de tels abus et «prent loier» pour les ignorer, est encore plus coupable.--C’est aussi un crime de vendre les églises, au lieu de les donner aux plus dignes, car cela décourage les clercs séculiers d’apprendre. Pas d’espoir d’avoir une église, si tu ne oins la paume à qui la donne; la science ne te servira de rien. Le népotisme et la simonie sévissent simultanément:

A lor nevouz qui rien ne valent, 273
Qui en lor lez encor estalent,[61]
Donent provendes, et trigalent[62]
Por les deniers qu’il en enmallent[63].

L’auteur ne parle pas ainsi «par ire»; mais qui veut «chastier» autrui doit dire la vérité. Il a, du reste, la plus haute idée de la dignité épiscopale: le bon évêque doit être toujours prêt au martyre, anxieux du salut des âmes qui lui sont confiées, indépendant. Que sa justice soit gratuite; qu’il choisisse bien ses clercs:

Ordener deit bon clierc et sage, 317
De bones mors, de bon aage,
Et né de leial mariage;
Peis ne me chaut de quel parage.

Ne deit nus proveire[64] ordener 321
Se il mostier[65] li veult doner
Que il ne sache sarmoner
Et la gent bien aressoner.

Qu’il prêche lui-même le peuple partout où il va, et qu’il agisse comme il conseille d’agir. Qu’il soit chaste de corps et de parole. Qu’il s’abstienne de ces «chufles» (plaisanteries) qui font rire la «fole gent.» Qu’il n’amasse que pour les pauvres. En cas de disette, «par mal tens ou par grant guerre», qu’il donne à ceux qui mendient leur pain:

D’aumones vit, aumonier[s] seit. 357

Qu’il ne soit pas généreux à l’excès pour sa famille, encore qu’il n’y ait pas de mal à ce qu’il s’entoure des siens, s’ils sont «de bone afeire»; car on n’es jamais bien sûr de la fidélité des étrangers. Les siens du moins, ne lui failliront pas si l’on le veut assaillir ou maltraiter.

Qu’il respecte ses mains, sa dextre sacrée; qu’il ne batte, par conséquent, personne.

Quand il sera «en consistoire», avec la mitre et la crosse, et quand on l’appellera «mestre et sire», qu’il ne se glorifie pas en son cœur; car «veine gloire est transitoire». Qu’il pense au Jour du Jugement.

Il n’appartient pas à l’auteur de reprendre les archevêques[66], qui ont autorité sur les évêques. Il ne leur en conseille pas moins, aussitôt, de ne pas emprunter à «jable»[67] ni à «monte»[68] pour mieux peupler leurs écuries. Pauvreté n’est pas vice: saint Gatien, saint Martin et saint Julien étaient très pauvres. Il faut régler sa dépense sur ses revenus, afin de ne pas être obligé de vendre des terres ou d’extorquer de l’argent à qui n’en peut mais, au moment fixé pour le rachat des gages[69].

Le pape est au-dessus de tous, fontaine de doctrine, verge et bâton de discipline, vin et huile de médecine, lait de piété, notre chef, notre salut. Il a le sceptre et la pourpre. Toute l’Église supplie que Dieu le mette dans la bonne voie.

Au-dessous de lui, les cardinaux, qui jugent en dernier ressort[70]. Ils sont fort exposés à cette vilainie qui consiste à «loier prendre», et n’en s’en font pas faute; que Dieu les en préserve!

Mais c’est assez parler des clercs.--Les chevaliers, eux, tiennent l’épée, en théorie, pour «justicier» et pour défendre les opprimés. Mais, en pratique, ils s’en servent pour exploiter les malheureux. Quand les malheureux «baillent de faim», ils les pressurent encore, mangent et boivent ce qu’ils leur ont dérobé, les trompent de toutes manières et ne leur gardent pas la foi qu’ils leur doivent. La foi qu’ils leur doivent! car on a des devoirs envers ses inférieurs, et même plus impérieux encore qu’envers ses supérieurs:

Grainour[71] fei deit sire a son home 543
Que non a seignor et a dome[72].

Dieu, quelle honte! pour une peccadille, le seigneur frappe son homme du poing ou du tison; il le met aux fers; il le dépouille, gâte son bien; il le laisserait mourir sans un coup d’œil. Est-ce là «garder» ses hommes? Étrange manière de garder. Ce n’est pas ainsi qu’il faut agir:

Molt devon chiers aveir nos homes 577
Quar li vilein portent les somes[73]
Dont nos vivon quant que nos summes,
Et chevaliers et clers et domes.

La chevalerie a sûrement dégénéré de nos jours. Danser, «baler et demener bachelerie, bobancier, behourder, tournoyer», les chevaliers ne pensent qu’à cela. Et cependant le franc homme, «né de franche mere», qui a reçu l’«ordre» de la chevalerie, s’est engagé par là à être preux, hardi, honnête, loyal, dévoué à l’Église; à ne pas envier aux clercs les dîmes et les prémices qui leur ont été donnés pour vaquer au service de Dieu (rendez les dîmes inféodées!). On devrait bien enlever l’épée et «escoleter» les éperons des chevaliers indignes et les chasser de l’Ordre chevaleresque, en pleine église, devant l’autel, comme ils y ont été admis.

Il y a deux glaives: le spirituel et le temporel. Le premier a été remis aux clercs pour excommunier les méchants; le second aux chevaliers pour tailler le poing des «maubailliez» qui tourmentent les gens à tort. Qu’ils frappent d’accord, et tout va bien.

Si les clercs sont faits pour «prier» et les chevaliers pour «défendre», les paysans le sont, suivant l’ordre éternel des choses, pour «laborer».

Leur condition n’est pas gaie:

Terres arer[74], norrir aumaille,[75] 677
Sor le vilain est la bataille.
Quar chevalier et clerc sanz faille
Vivent de ce que il travaille.

«Au meilleur jour de la semaine», il peine: il sème, herse, fauche, «touse» la laine, fait palissades et «meiseires» (clôtures):

Primes corvées, peis preieres, 687
Et peis cent choses costumieres.

Ne mangera ja de bon pain; 689
Nos en avon le meillor grain
Et le plus bel et le plus sein.
La droe[76] remeint au vilain.

S’il a grasse oie ou geline 693
Ne gastel de blanche farine
A son seignor tot le destine
Ou a sa dome en sa gesine.

Il ne tâte jamais d’un bon morceau. Il ne boit pas le vin de sa vigne. Trop heureux s’il a du pain noir, du lait, du beurre. D’autant plus de mérite a-t-il lorsqu’il rend à chacun ses devoirs. Malheureusement il perd le mérite de ses souffrances par les sentiments de révolte que sa condition lui inspire. Il ne prend rien en patience. Il querelle Dieu de son sort:

«Et Dex», fet il, «par quel consence 715
M’avez doné tau pestilence?»

Le comble, c’est qu’il essaie de tricher Dieu en trompant sur ce qu’il doit pour la dîme. Mauvais calcul, de secouer sa gerbe en l’aire avant de «faire sa dîme», calcul de Caïn!

Gardez donc, franc gaïneor[77], 785
Que vous seiez bon desmeor[78].
Sor autres estes pecheor
Si vers Dé estes tricheor.

Si vous aviez ferme créance en Celui qui est le dispensateur de tous biens, vous recouvreriez au centuple vos dépenses pour cet objet.

Le premier devoir des marchands est d’avoir bons poids, bonnes mesures, conformément aux ordonnances des comtes et des rois. Ils ont le droit de prélever un bénéfice sur les denrées qu’on apporte «devers Garmaise» (Worms) ou «devers Pise», de France ou d’Espagne; mais la tromperie n’est pas licite. Ne pas vendre de l’eau pour du vin, peau de lièvre pour du lapin, fourrure de fouine comme si c’était de la zibeline, bois commun pour «mazelin» (bois précieux à faire des coupes), «mustabet»[79] pour «dras de hoquet»[80]. Ne pas jurer pour écouler son stock ni vendre à prix surfaits avec payement différé; car cette dernière opération est usuraire, et l’usure est un triste métier[81]. Et ce métier n’est même pas toujours avantageux; on prête pour dix ce qui vaut quatre: on espère de grands profits; mais c’est compter sans la malice des gens. L’emprunteur séduit souvent, par-dessus le marché, la femme ou la fille du prêteur. Il en est, à la vérité, à qui c’est égal «si l’en joue o[82] sa borzeise»:

«Idonc est ele», ce dit, «corteise, 843
Si el se rit et el s’enveise»[83].

Ils pensent, du reste, que cette circonstance ne peut que contribuer à les faire rentrer dans leurs fonds. Mais le dommage s’en accroît. L’emprunteur, pour faire proroger sa dette, donne [en gage] ses vieilles affaires, ses vieux draps, un vieux manteau. On les accepte. «Li fous de creire s’abandone».--C’est, en vérité, trop de patience de voir ces choses sans se fâcher. Il faut agir, en pareil cas, sur la femme, en privé et congrûment:

Mais face la beivre a la jalle[84] 861
Et la relit bien a l’espalle
Et li atornt[85] tres bien l’estalle[86]
Ne mes qu’el fust fille au rei Charle[87].

Des qu’el bevra l’aive a la seille[88] 865
Et vestira la povre peille[89]
Donc sera il molt grant merveille
Si autrement ne s’esconseille.

Si jeûnes, privations, coups, dons et promesses sont inefficaces pour mettre la femme à la raison, l’auteur conseille au mari ou au père de ne plus s’en mêler et de confier l’affaire à l’Église.

Bourgeois doit aller à l’Église, fréquenter les offices, verser offrandes et aumônes, principalement s’il a quelque chose à se reprocher, pour l’amender. Qu’il se confesse en carême; qu’il paie chaque année, honnêtement, l’impôt sur le revenu auquel son curé a droit, suivant le montant de ses gains:

Sa desme rende de meïme
Del gaain qu’il pora veeir 885
Que li prestres la deit aveir
A icel an, par son saveir,
Que aura creü son aveir.

Acheter et vendre à la même aune. Ne pas «tirer» ni «étendre» le drap. Rendre le profit des usures, si l’on en a perçu.

L’auteur revient ici, semble-t-il, aux ventes à prix majoré et à payement différé, dont il a fait voir précédemment les inconvénients possibles pour les prêteurs. Cette opération est aussi, inversement, un moyen de duper les prud’hommes. On la masque souvent sous des prétextes philanthropiques. Charité! Cette «charité»-là mériterait d’être appelée, plutôt, «chanité», comme qui dirait: coup de chien. Mieux vaudrait, à coup sûr, stipuler franchement un intérêt:

Miuz vodroi ge qu’a dreit conte 905
Feïst covenant de la monte[90];
Quar covenant neient ne monte
Mais le prendre est pechié et honte.

Tel vous vendra, par exemple, pour dix livres «de ci qu’a la feste saint Mars» (saint Médard) ce qui vaudrait sept livres à peine[91]; «mé» (boisseau) d’ivraie pour mé d’avoine; draps de bourre pour draps de laine, truie pour porc, vache pour bœuf. «C’est vençon raisnable»[92], dit-il. Le diable le lui fait accroire. Mais il n’en jouira pas. Il s’en fera excommunier, et la malédiction du bien mal acquis pèsera sur sa descendance. Fils d’usurier, «noriz de male viande», cherchent plus tard à s’en procurer de pareille, comme les petits de la cigogne, repus, dès le nid, de charognes, qui s’en montrent friands plus tard[93].

Trop fol est qui s’expose à l’excommunication pour de l’argent. Car l’excommunié qui meurt en cet état, avant d’avoir été réconcilié par le prêtre (et il y a toujours danger de mort subite), ses biens, forfaits, reviennent au doyen. Il est tenu pour un païen et enterré comme un chien:

A vos effanz faites donc bien 949
Que vos amez sor tote rien
Qu’il ne meirgent[94] comme paien...

* * * * *

Maintenant, c’est au tour des femmes. On m’a «assez conté novelles», dit l’auteur, de dames et de demoiselles, de chambrières et de «meschines»[95].--Les comtesses et les reines en font, d’ailleurs, tout autant. Les amours des «riches fames» ont souvent allumé la guerre, comme nous l’enseignent notre loi et les livres des païens: Hélène, Dalila et tant d’autres. Portrait de la jolie femme du grand monde, coquette impitoyable:

Riche dame qui est jolive 993
O son saignor tance et estrive[96].
Vers lui se tient gorde et eschive[97],
Vers un pejor de lui braïve[98].

A proz se tient et a gueirie[99]. 997
Si grant gent est par lei perie.
Moult par li plest sa lecherie;
Ne li chaut qui qu’en plort ne rie.

Des qu’esprise est un poi la breise 1001
Ne saignor ne mari ne preise
Non pas tot le mont une freise...

* * * * * 1005

De son saignor se veut vengier,
Ce dit, qui la velt blastengier[100]...

Vers son mari est morne et mue... 1013
Vers son dru[101] paint sa face et mue
Plus qu’esprevier qui eist de mue[102].[103]

Pour plaire à son complice, elle n’épargne pas les cosmétiques: fiel de mouton, graisse de chien, et la pâte épilatoire de chaux vive et d’orpiment. La «faisselle» (la boîte à fard) embellit les laides «froncies». Quelle folie de s’arranger ainsi!--Mais pire encore que la coquette est la femme qui est sorcière et qui fabrique des «emplâtres» pour faire mourir les prud’hommes. Envoûteuses, qui font des «voûts» de cire et d’argile et disent dessus des charmes. Empoisonneuses, qui «enveniment» leur seigneur «de males herbes» et qui font avorter leurs filles, au risque de les tuer.--Riche dame qui n’aime pas la quenouille, ne tisse, ne file ni ne dévide, s’exempte de tout autre soin que de se faire «belle et gente» et de se peindre blanche ou rose. Elle ne s’occupe que d’aimer. Pas son mari. Si celui-ci veut prendre des mesures pour l’empêcher de rencontrer son ami, elle déclare qu’elle est malade; elle baille, elle a des frissons:

Idonc baaille et estendeille 1069
Et dit qu’el a[104] [la] croslepeille.

Richeut[105] vient, là-dessus, qui lui recommande de se faire «porter a la veille» (c’est-à-dire à l’office de vigile). Elle se fait, en effet, «voer a la veille», non pour prier, mais pour s’amuser et retrouver celui qui la fait renoncer à Dieu. Si elle ne le rencontre pas, elle ne sait que devenir et se livre au premier venu. Il ne faut pas chercher ailleurs le motif de la décadence évidente de la noblesse:

Quant des garçons est mastinée 1081
«Tel est», fet el, «ma destinée».
Mes tal lineie[106] est issi née
Don la nobleice est afinée[107].

Dou gentil baron son saignor 1085
A l’avoitron eschiet l’ennor[108].
Por ce sont or li er menor
Que de la geste anciennor[109]...

Li gentil fiz des gentiz peres, 1093
Des gentiz et des bones meres,
Il ne font pas les pesanz heires,[110]
Ainz ont pitié d’autrui miseres.

De tels péchés n’ont rien d’étonnant, au surplus, puisque «nature les conseille». Mais les femmes qui se livrent, entre elles, au péché contre nature, on devrait les huer, leur jeter pierres, bâtons, torchons, comme aux chiens[111]...

Pourtant, il y a de bonnes femmes. Pour des folles comme Orhan et Organite, déjà nommées, on trouve des sages comme furent les saintes Tècle et Marguerite, et comme beaucoup d’autres, moins connues, qui vivent encore de nos jours. Or, «bone fame est moult haute chose». D’abord une femme a été l’instrument de la rédemption. Une bonne femme est l’ornement de son seigneur, qu’elle aime, sert et conseille; elle a en lui un protecteur et un confident:

Fei que je dei sainte Marie! 1169
Nule joie n’est tant garie[112]
Com de mari et de marie...

* * * * *

Dahez ait[113] joie que l’en enble
Ou l’en toz jorz de poür trenble!

La dame mariée, qui aime son mari, prend du bon temps, ou bien elle a des enfants, dont les époux attendent «bon fruit», quand ils seront élevés. «Bon sunt li effant a aveir». Cependant, la chose présente aussi des inconvénients, auxquels l’auteur est très sensible. Il avait déjà dit, incidemment (v. 793), à propos des paysans, que c’est la nécessité de nourrir leurs enfants qui rend les gens de la campagne «faux» (et inexacts dans le payement des dîmes). Il ajoute ici, en général, que c’est pour leurs enfants, dont les caresses les affolent, que les gens volent, empruntent, oublient de payer, usent leur corps de travail, «gages prennent et baillent gages», jusqu’à la mort.

Qui les eirs[114] a, aveir aüne[115], 1201
Noalz[116] se vest et plus jeüne.
Et qui nes a, le son comune[117]
Aus povres sovent sanz rancune.

La comtesse de Hereford le sait bien, qui a perdu tous ses enfants. Elle emploie son temps, depuis lors, à faire des chapelles, orner les autels, héberger et soigner les pauvres, honorer et servir les hautes personnes telles que évêques, abbés, prieurs, Hospitaliers, chanoines blancs. Elle leur présente des amicts et des aubes, des chasubles en drap de Trente, dont elle achète l’étoffe et qu’elle taille et coud de ses mains. Elle aime loyalement son seigneur, et tout le monde la vénère. Quel exemple pour les dames qui veulent bien faire!

Et celles qui veulent bien faire ont raison, car leur tendre chair sera bientôt vers, et puis cendre. Nous mourrons, vous mourrez. La plus charmante pourrira dans sa bière,

Li cil pelé et aragiez, 1235
En terre ert cloz et enparchiez[118]...

Fleire[119] chose est biauté de cors; 1241
N’i a bel fors la pel[120] defors,
Mes qui verreit dedenz le cors
Sareit quel i est li tensors[121]...

* * * * *