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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D'UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
SAVOIR:
60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
Le texte de Boule de Suif est conforme à celui de l'édition originale: Les Soirées de Médan
Paris, Charpentier, 1880.
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
BOULE DE SUIF
CORRESPONDANCE
ÉTUDE DE POL NEVEUX
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCVIII
Tous droits réservés.
AVIS DE L'ÉDITEUR.
_En publiant sous cet aspect les œuvres complètes de Guy de Maupassant, nous nous sommes imposé un principe: nous rapprocher davantage de celui du grand écrivain. C'est pourquoi notre édition n'est pas illustrée et ne contient aucun détail intime._
_Le commentaire de l'illustration ne pourrait que diminuer la netteté et la vigueur des portraits que Maupassant a marqués de son empreinte si personnelle; l'image ne rendra jamais le coloris harmonieux et vrai des scènes si brèves et si grandes qu'il a décrites dans un style sonore et simple: il est des textes qu'on n'illustre que par la beauté typographique quand le burin ne peut atteindre la richesse du verbe._
_Mais, soucieux du respect que nous devons à sa vie privée, l'œuvre de Maupassant, sa vie littéraire appartiennent cependant au public, et M. Pol Neveux en développe l'analyse et en trace l'histoire dans les pages remarquables qui ouvrent ce premier volume. De plus, à l'aide de documents autographes qui nous ont été confiés par la famille et par les plus intimes amis de l'écrivain, nous donnons par des notes toute l'intimité de son œuvre. Parmi une correspondance volumineuse, nous avons trouvé quelques lettres qui nous paraissent être à un tel point la peinture de son caractère et l'explication de sa pensée, que nous les publions, après en avoir supprimé les passages relatifs à sa vie intime. Nous n'avons pas cru devoir mêler à cette correspondance les quelques lettres que Guy de Maupassant adressa à Marie Bashkirtseff; elles ont un caractère de badinage qui, en se rapprochant de la mystification, les éloigne trop sensiblement de l'œuvre littéraire que nous présentons._
_Les lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert précéderont les vers de son fils. Elles intéressent trop les débuts du jeune Guy, qui commençait alors à versifier, il y est trop question de Louis Bouilbet, elles sont dictées par un esprit trop élevé, et par un cœur de mère trop inquiet, pour les séparer du premier volume que publia l'écrivain_ Des Vers.
_C'est ainsi que les nombreux admirateurs de Guy de Maupassant le connaîtront dès l'enfance, le verront grandir avec ses aspirations, apprendront sa pensée, sa manière, son opinion personnelle sur tel ou tel de ses romans et nouvelles, et seront initiés à son procédé de travail._
_Toute la partie inédite comprise dans la présente édition a donné lieu à un examen aussi attentif que consciencieux: nous avons joint à une œuvre d'une tenue incomparable dans notre littérature, des nouvelles inédites d'une valeur telle, que certainement l'auteur les aurait publiées si la mort ne l'avait soudainement frappé._
_Après les avoir lus et relus, nous avons abandonné les nombreux articles que Guy de Maupassant a écrits au jour le jour dans certains journaux sur des sujets d'actualité, les préfaces de livres et biographies diverses_; notre édition est l'œuvre du grand romancier et non celle du journaliste; _nous lui avons gardé le caractère d'homogénéité et de force qu'il lui avait donné. C'est aussi pour ne pas troubler cette harmonie que nous avons hésité à publier les écrits, vers et prose, de sa toute jeunesse, qui n'offrent d'intérêt qu'en faveur d'une étude critique._
_Autant qu'il nous a été possible de nous procurer les manuscrits, nous avons indiqué les divergences de texte existant entre eux et les éditions originales. Nous avons cru bon aussi d'initier les lecteurs de notre édition à l'accueil que réservait la presse d'alors aux livres de Maupassant et aux jugements dont ils étaient l'objet; dans ce but, nous publions, à la fin de chaque volume, quelques citations d'articles de journaux et revues de l'époque._
_Grâce au concours dévoué de la famille de Guy de Maupassant, représentée aujourd'hui par ses neveu et nièce, M. et Mme Jean Ossola, ainsi que de tous ses amis et amies d'autrefois, nous avons eu à notre disposition la plus autorisée des documentations. Ayant fait de notre mieux, nous tenons, ici même, à remercier de tout cœur ces personnes qui ont apporté avec tant d'empressement leur part de collaboration en faveur de la publication d'une œuvre qui honore si grandement les lettres françaises._
L. C.
GUY DE MAUPASSANT.
BIOGRAPHIE.
Henri-René-Albert-Guy de Maupassant naquit le 5 août 1850 au château de Miromesnil, à huit kilomètres de Dieppe. Il était lorrain par son père et normand par sa mère, mais la famille de Maupassant était établie depuis le milieu du XVIIIe siècle en Normandie. C'est là que Guy de Maupassant fut élevé, c'est là qu'il vécut toute son enfance et sa première jeunesse, d'abord à Étretat et à Fécamp, sur la côte, puis à l'intérieur du pays, au séminaire d'Yvetot et au lycée de Rouen d'où il sort bachelier. Le vagabondage heureux de ces premières années lui valut une santé robuste, le goût de l'espace et du grand air, une parfaite connaissance des hommes et des choses qu'il devait peindre de préférence.
Il avait vingt ans lorsque la guerre éclata. Il s'engagea et fit campagne. Là encore il fut mêlé de très près aux événements qu'il mit plus tard en scène. Puis il part pour Paris et entre comme employé au Ministère de la marine d'où il passera plus tard au Ministère de l'instruction publique. De ce monde de fonctionnaires on trouve également dans son œuvre des souvenirs nombreux.
Cette période de dix ans (1870-1880) est la période de préparation de l'écrivain. Il partage ses loisirs entre le canotage sur la Seine et ses premiers essais littéraires: théâtre, vers, nouvelles. Mais ce travail opiniâtre reste secret. Pendant ces dix ans, Maupassant n'a guère publié que deux ou trois courts récits et quelques pièces de vers. Flaubert presque seul est dans la confidence. Il assiste avec orgueil à l'éclosion de ce jeune talent, l'aidant de ses conseils et de ses encouragements avec une patience inlassable. Flaubert avait été étroitement lié dans sa jeunesse avec Alfred Le Poittevin, frère de Mme de Maupassant. Il reporta sur le neveu un peu de la tendresse qu'il avait eue pour l'oncle. Son influence fut décisive. Maupassant, avec ses qualités propres, demeure dans l'histoire littéraire le descendant direct de Flaubert.
Son premier volume Des Vers, publié sous le patronage de Flaubert, et surtout Boule de Suif qui parut la même année (1880) dans Les Soirées de Médan, marquent la fin de l'apprentissage. Maupassant est maître désormais de son art. Le succès extrêmement vif de Boule de Suif lui permit de s'y consacrer tout entier, en lui ouvrant la porte de différents journaux, le Gaulois d'abord, bientôt le Gil-Blas, où durant plusieurs années, presque chaque semaine, Maupassant sera représenté par une chronique ou une nouvelle.
Ces nouvelles, réunies en volumes, se succèdent avec une surprenante rapidité. En voici la liste: 1881, La Maison Tellier; 1882, Mademoiselle Fifi; 1883, Contes de la Bécasse; 1884, Clair de Lune, Miss Harriet, Les Sœurs Rondoli; 1885, Toine, Yvette, Contes du Jour et de la Nuit; 1886, Monsieur Parent, La Petite Roque; 1887, Le Horla; 1888, Le Rosier de Mme Husson; 1889, La Main gauche; 1890, L'Inutile Beauté.
En 1883, Maupassant publie son premier roman, Une Vie. Il fut suivi de cinq autres: Bel-Ami qui parut en 1885, Mont-Oriol en 1887, Pierre et Jean en 1888, Fort comme la Mort en 1889 et enfin Notre Cœur en 1890.
On peut dire que la vie de Maupassant se confond avec l'histoire de son œuvre. Il vit tantôt à Paris, tantôt à Étretat où il s'était fait construire une maison, la Guillette. Mais de bonne heure déjà il avait eu la passion des voyages. Libre de s'abandonner à ses goûts, il s'égare en de longues croisières à bord de son yacht Bel-Ami. Il pousse à plusieurs reprises jusqu'en Algérie; on le trouve tour à tour en Corse et en Sicile; il aime à faire de longues escales dans les différents ports de la Côte d'Azur. C'est à ces voyages que nous devons: Au soleil (1884), Sur l'eau (1888) et La Vie errante (1890).
Cependant la santé de Maupassant, de bonne heure ébranlée, déclinait rapidement. Les soins des médecins, les cures de bains et de repos restent inutiles. Il semble s'acharner à produire en prévoyance de sa fin prochaine. Et il meurt de paralysie générale en pleine célébrité, le 6 juillet 1893, dans la maison du Dr Blanche à Passy, ayant publié en dix ans: 1 volume de vers, 16 volumes de nouvelles, 6 volumes de romans, 3 volumes de voyage, 1 volume de théâtre, au total 27 volumes, sans compter de très nombreuses chroniques dans divers journaux, et 3 volumes de nouvelles posthumes: Les Dimanches d'un Bourgeois de Paris, Le Père Milon et Le Colporteur.
Il ne s'était pas marié. Il avait eu un frère, Hervé, de six ans plus jeune que lui, mort en 1889. Hervé laissa une fille, aujourd'hui Mme Jean Ossola, seule héritière de l'écrivain.
ÉTUDE
GUY DE MAUPASSANT
«Je suis entré dans la vie littéraire comme un météore et j'en sortirai comme un coup de foudre.» Ces paroles de Maupassant à José-Maria de Heredia, lors d'une suprême rencontre, résument, non sans exactitude en dépit de leur solennité morbide, la brève carrière, où pendant dix années, l'écrivain tour à tour intrépide et douloureux, produit avec une magistrale fertilité, vers, nouvelles, romans et voyages, pour s'abîmer prématurément dans la folie et la mort. Les étapes brèves et le rayonnement triomphal de cette vie hâtive, j'en veux tenter l'étude. Comment une génération, la sienne, envisagea et comprit Maupassant, comment elle expliqua sa maîtrise et pourquoi elle l'admira, c'est ce que j'essaierai de dire, avec la modestie d'un obscur assistant. Au manque d'originalité inévitable dans l'entreprise où je me hasarde, après tant de critiques, et non des moindres, j'essaierai de suppléer par des citations puisées dans des documents et des lettres inédites, trop heureux si, aidé par le grand écrivain lui-même, je puis apporter à mon tour un jugement équitable et probe.
Au mois d'avril 1880, paraissait dans le Gaulois un article[1] annonçant la publication des Soirées de Médan. Il était signé d'un nom encore inconnu: Guy de Maupassant. Après un juvénile anathème lancé sur le romantisme et une agression passionnée contre la littérature langoureuse, l'auteur exaltait l'étude de la vie, disait la genèse de l'œuvre nouvelle. Elle était pittoresque et séduisante: dans la paix nocturne d'une île de la Seine, sous les peupliers remplaçant les cyprès napolitains chers aux amis de Boccace, dans la rumeur continue de la vallée, et non plus à la voix du gave pyrénéen accompagnant en sourdine les récits des gentilshommes de Marguerite, le patron et les disciples s'étaient tour à tour narré quelque saisissant ou pitoyable épisode de la guerre. Et la publication en commun de ces récits, dans un volume où le maître coudoyait ses élèves, prenait les allures d'un manifeste, le ton d'un défi ou d'un acte de foi.
[1] Voir cet article à la page 81.
En réalité, les choses s'étaient passées plus simplement et l'on s'était borné, sous les arbres de Médan, à décider du titre commun; Zola avait donné le manuscrit de l'Attaque du Moulin et c'est chez Maupassant, rue Clauzel, que les cinq jeunes gens se communiquèrent leurs œuvres. Chacun lut sa nouvelle, Maupassant le dernier. Quand il eut terminé Boule de Suif, d'un élan spontané, avec une émotion dont ils gardèrent la mémoire, enthousiasmés par cette révélation, tous se levèrent et, sans phrases, ils saluèrent un maître.
Il se chargea d'écrire l'article du Gaulois et d'accord avec ses amis, il le rédigea dans les termes que l'on sait, brodant et enjolivant, cédant sans violence à un goût naturel pour une mystification qu'innocentait sa jeunesse. L'essentiel, disait-il, est de faire «démarrer» la critique.
Elle démarra. Le lendemain Wolff au Figaro polémiquait, entraînait ses confrères. Le succès du volume fut éclatant grâce à Boule de Suif. En dépit de la nouveauté, de la probité de l'effort de tous, on se tut sur les autres nouvelles. Reléguées au second plan, elles passèrent indifférentes. Dès sa première bataille, Maupassant dominait la littérature.
Du coup, toute la presse s'empara de lui et l'on dit ce qui convenait sur une célébrité naissante. Biographes et reporters s'enquirent de sa vie. Comme elle était fort simple, toute droite, ils inventèrent. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui Maupassant nous apparaît comme ces héros antiques dont les origines et la mort s'obscurcissent de légendes.
J'insisterai peu sur la jeunesse de Guy de Maupassant. Ses proches, ses vieux amis, lui-même çà et là dans son œuvre, nous ont fourni sur les années qui précèdent ses débuts dans les lettres assez de révélations précieuses et d'émouvants souvenirs. En colligeant avec intelligence tous les textes, les condensant, les rapprochant, son pieux biographe, M. Édouard Maynial, a su écrire sur cette époque lointaine des pages définitives.
Je rappellerai simplement qu'il est né le 5 août 1850, près de Dieppe, au château de Miromesnil qu'il décrira dans Une Vie. C'était une lourde et majestueuse demeure de la Régence, avec une corniche parée de pots à feu et de balustres; de ses hautes et minces fenêtres, par delà une prairie qu'attiédissait une double allée d'arbres, on voyait moutonner au loin la mer septentrionale.
Normand, Maupassant l'était, comme Flaubert, par sa mère et par le lieu de sa naissance. Il appartenait à cette race curieuse et aventurière, dont il se plaisait à évoquer les courses héroïques, les longues erreurs sur les nefs vagabondes. Et de même que l'auteur de l'Éducation sentimentale semble avoir hérité, par la lignée paternelle, du réalisme narquois de la Champagne, de même Maupassant paraît tenir de ses ancêtres lorrains l'indestructible discipline et la froide lucidité.
Ce fut à Étretat que s'écoula son enfance, sa belle enfance, que s'éveilla son instinct dans l'éclosion de son âme de préhistorique. Des années passèrent d'une félicité physique extasiée: enivrement des galopades furieuses à travers les champs d'ajoncs, attrait des voyages de découverte par les cavées et les valleuses, expansion des jeux sous les sombres hêtraies, passion de suivre en mer les pêcheurs et, par les nuits sans lune, de rêver sur leurs barques à de chimériques navigations.
Mme de Maupassant, qui avait guidé les premières lectures de son fils, et contemplé avec lui les grands spectacles de la nature, retarda le plus possible l'heure de la séparation. Il fallut bien, un jour pourtant, conduire l'enfant au petit séminaire d'Yvetot. Plus tard, élève du lycée de Rouen, il eut pour «correspondant» Louis Bouilhet. C'est chez lui, durant ces dimanches d'hiver où la pluie normande noyait les clochers et cinglait les vitres, que l'écolier apprit à rimer.
Les vacances ramenaient le rhétoricien en pays cauchois. Et c'étaient des chasses à la Saint-Julien-l'Hospitalier, à travers les plaines, sur les marais et dans les bois. Dès lors se concluait son pacte avec la terre et poussaient en lui ces «profondes et délicates racines» qui l'attachaient au sol natal. C'est à la Normandie, large, fraîche et forte, qu'il demandera bientôt son inspiration, fervente et drue comme un amour d'adolescent; c'est près d'elle qu'il se réfugiera quand, traqué par la vie, il implorera une trève ou quand, simplement, il voudra travailler et se revivifier dans l'allégresse ancienne. Alors aussi naissait en lui cet amour voluptueux pour la mer, qui plus tard saura seule l'isoler du monde, l'insensibiliser, le consoler.
En 1870, il fait campagne, puis il arrive à Paris et pour vivre, car la fortune des siens s'émiette, il doit prendre un emploi. Durant des années, il est attaché au Ministère de la marine où il remue de mornes paperasses, dans l'insipide compagnie des ronds-de-cuir de l'Héritage.
Puis il émigre à l'Instruction publique: la servilité bureaucratique y est moins amère. Certes, les besognes quotidiennes n'y sont guère plus palpitantes, mais il a comme chefs ou collègues Xavier Charmes et Léon Dierx, Henry Roujon et René Billotte, mais son bureau prend jour sur un beau jardin triste, aux platanes géants, autour desquels l'hiver met de noires guirlandes de corneilles.
De ses heures préservées, Maupassant avait fait deux parts, l'une pour le canotage, l'autre pour la littérature. Tous les soirs de belle saison, tous les jours de loisir, il courait vers le fleuve dont l'eau mystérieuse, voilée de brouillards ou étincelante de soleil, l'appelait et l'ensorcelait. Dans ces îles de la Seine qui s'étirent entre Chatou et Port-Marly, sur les rives de Sartrouville et de Triel, longtemps, parmi le peuple disparu des canotiers, il fut célèbre pour ses biceps inlassables, pour sa gaieté cynique de franc-luron, ses farces aux effets certains, ses gauloiseries robustes. Tantôt, dans une vitesse éperdue, il tirait de l'aviron, libéré et joyeux, à travers les flammes qui dansent sur les courants. Tantôt, il rôdait le long des berges, interrogeant les mariniers, bavardant avec les ravageurs, ou, étendu parmi les iris et les tanaisies, il épiait durant de longues heures les existences légères qui se jouent à la surface, les araignées d'eau ou les papillons blancs, les demoiselles qui se poursuivent entre les saulaies mouvantes ou les grenouilles qui sommeillent sur les feuilles de nénuphars.
Le travail prenait le reste de sa vie. Sans jamais se rebuter, silencieux et obstiné, il accumula les manuscrits, poésie, critique, pièces de théâtre, romans et nouvelles. Chaque semaine il soumettait docilement son labeur au grand Flaubert, l'ami d'enfance de sa mère, de son oncle Alfred Le Poittevin. Le maître avait consenti à guider le jeune homme, à lui révéler les secrets qui font les chefs-d'œuvre immortels. C'est lui qui l'astreint à la documentation copieuse et à l'observation directe, qui lui inculque l'horreur du vulgaire et le mépris de la facilité.
Maupassant nous a raconté lui-même ces fortes initiations de la rue Murillo ou du pavillon de Croisset: il a évoqué l'implacable didactique du vieux patron, ses tendres brutalités, les paternels conseils de son cœur généreux et candide. Durant sept années Flaubert dépeça, pulvérisa les gauches essais de l'élève, dont les progrès restaient incertains.
Soudain, dans un essor de perfection spontanée, il écrivit Boule de Suif. La joie du maître fut grande et suprême: il devait mourir deux mois après.
Jusqu'au bout Maupassant demeurera éclairé du reflet laissé par le bon géant disparu, de ce touchant reflet dont les morts aiment à parer les âmes qu'ils ont profondément remuées. Le culte de Flaubert fut la religion dont rien ne sut le distraire, ni le travail, ni la gloire, ni les vagues lentes, ni les nuits embaumées. A la phrase douloureuse et grave qui clôt la préface des Dernières chansons, il obéira pieusement: la mémoire de l'ancêtre sera son réconfort, cet «oratoire domestique où murmurer ses chagrins et détendre son cœur».
A la fin de sa brève existence, dans une heure lucide encore, il écrira à un ami: «Je songe toujours à mon pauvre Flaubert et je me dis que je voudrais être mort si j'étais sûr que quelqu'un penserait à moi de cette façon[2]».
[2] Lettre inédite.
Au cours de ces longues années de noviciat, Maupassant avait pénétré les milieux littéraires. Il y demeurait muet, préoccupé, et à qui s'étonnait de ce silence, l'interrogeait sur ses projets, il répondait simplement: «J'apprends mon métier.» Pourtant, sous le pseudonyme de Guy de Valmont, il donnait déjà quelques articles aux journaux et plus tard, avec l'assentiment et sur la recommandation de Flaubert, il publiait dans la République des Lettres des poèmes signés de son nom. Il devait les réunir en volume quelques semaines après l'impression des Soirées de Médan.
Ces vers débordants de sensualisme, où l'hymne à la terre se pâme dans des transports de possession physique, où l'impatience d'amour clame mélancolique et forte comme ces appels d'animaux dans les nuits printanières, sont surtout attachants pour ce qu'ils nous révèlent l'être d'instinct, le faune échappé des forêts natales que fut en sa jeunesse Maupassant. Mais ils n'ajoutent rien à sa gloire: «vers de prosateur», a pu dire Jules Lemaître. Assouplir l'expression de la pensée selon des lois plus strictes et l'«étrécir» en quelque sorte, tel fut le but. A l'exemple de l'un de ses camarades de Médan, s'entraînant avec bonheur à la précision du style et à l'équilibre de la phrase, par l'impérieuse norme de la ballade, du pantoum ou du chant royal, Maupassant, lui aussi, voulut se soumettre au régime du rythme. Jamais d'ailleurs il n'aima ce recueil qu'il se repentait souvent d'avoir publié: ses démêlés avec la prosodie lui avaient laissé la monotone lassitude que le cavalier et l'escrimeur gardent des reprises de manège et des séances de plastron.
Telle est, à très grands traits résumée, l'histoire de la vocation de Maupassant.
Au lendemain de Boule de Suif, rapidement, sa réputation grandit. La qualité de son conte était hors de pair, mais aussi, il faut bien le dire, certains avaient le polémique besoin d'opposer une jeune renommée à la triomphante brutalité de Zola.
Dès lors, Maupassant, sollicité par toute la presse, se met à la besogne et donne nouvelles sur nouvelles. Son talent dégagé de tout système, sa personnalité libre de toutes influences, ne sont pas discutés un instant. Bientôt il est intronisé comme le successeur de Flaubert; d'un pas pressé, exact et désinvolte, il s'avance dans la gloire, une gloire dont il n'a pas lui-même conscience, mais qui est si universelle que, vivant, aucun auteur contemporain n'en connut de pareille. Le «météore» irradie et, d'article en article, de volume en volume, son rayonnement se prolonge et s'illimite.....
Le voilà célèbre et riche. Tous le lisent: bourgeois et militaires, commerçants et mondains, hommes de loi et de finance, chacun espère qu'un jour ou l'autre il dira, dans quelque livre joyeux ou triste, le foyer ou la caserne, le magasin ou le salon, le prétoire ou la coulisse. On l'aime d'autant plus qu'on le croit heureux et fort. Mais ce que tous ignorent, c'est que ce gars au visage halé, au large col et aux muscles saillants, qu'on compare invariablement à un jeune taureau en liberté et dont on chuchote à l'oreille les héroïques exploits d'amour, est malade et bien malade. Dans le moment même où le succès est venu vers lui, il a rencontré aussi la Maladie, laquelle ne le quitte plus, est assise immobile à ses côtés et, de sa figure de ténèbres, le regarde. Il souffre de terribles migraines, suivies de longues insomnies. Des phénomènes nerveux l'agitent: il les apaise par les stupéfiants et abuse des anesthésiques. Espacés d'abord, des troubles de la vue se sont déclarés et un oculiste célèbre a parlé d'anomalie, d'asymétrie pupillaire. Le glorieux jeune homme tremble en secret et les phobies le hantent, multiformes.
Le lecteur est ravi par la santé de cet art renouvelé et pourtant, çà et là, il est surpris en découvrant, parmi ces tableaux de nature pleins de sève, d'inquiétantes échappées vers le surnaturel, de troublantes évocations, voilées d'abord, du plus banal, du plus vertigineux des frissons, de la Peur aussi vieille que le monde et éternelle comme l'inconnu. Mais loin de s'alarmer, il pense seulement que l'auteur est doué d'une intuition infaillible pour suivre ainsi les tares de ses personnages jusqu'en leurs plus inquiétants dédales. Il ignore, le lecteur, que ces hallucinations si copieusement détaillées, Maupassant les éprouve; il ignore que la Peur est en lui, la Peur angoissante «qui ne se produit ni devant le danger, ni devant la mort inévitable, mais dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues», la «peur de la peur, la peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible».
Comment expliquer ces misères physiques et cette détresse morbide que pendant longtemps, seuls, connurent les intimes? Hélas! l'explication n'est que trop simple: toute sa vie, conscient ou inconscient, Maupassant lutta contre le mal, obscur encore, mais qui est déjà son hôte.
Qui voyait Maupassant pour la première fois à l'époque des Contes de la Bécasse et de Bel-Ami était quelque peu dérouté. C'était un solide garçon, de taille un peu courte mais bien prise, avec un front plein sous des cheveux châtains, un nez droit sur une moustache militaire, un menton large, une encolure puissante. L'aspect était résolu et fort, un peu rude et sans ces nuances qui déterminent la qualité d'esprit et la condition sociale. Les mains pourtant étaient fines et déliées et les yeux cernés de belles ombres.
Il accueillait le visiteur avec les souples façons d'un chef de bureau courtois qui, sachant son devoir, entend les solliciteurs et s'est résigné aux requêtes prolixes. Beaucoup de politesse, mais aucune expansion. Avec un sourire effacé, il vous laissait parler et son calme vous déroutait. Le regard semblait peu soucieux de dévisager ou de scruter et pourtant on se sentait surveillé.
Çà et là, il laissait tomber une phrase simple, comme choisie parmi les moins significatives et les plus vagues. Et, quel que fût son effort pour la dissimuler, sa placide indifférence s'étalait. Ce qu'on lui avait dit, ce qu'il avait répondu, il s'en moquait évidemment, comme de son interlocuteur, comme de lui-même. Il était resté sur le qui-vive et cela lui suffisait. Jamais il n'attaquait; décidé à rompre, il ne livrait pas de fer, gardait la pointe basse, mais eût détaché sans doute, au besoin, quelque coup d'arrêt bien amené.
Comme il était réfrigérant, ce premier contact, pour les jeunes enthousiastes qui avaient écouté Zola développant en formules lyriques d'audacieux systèmes ou qui s'étaient enivrés de la parole caressante de Daudet, semant avec prodigalité les images vibrantes, les traits pittoresques et les raccourcis lumineux! Les propos de Maupassant, aussi bien en tête-à-tête que dans une conversation générale, c'étaient à l'ordinaire des banalités courantes et des lieux communs fort usés. Convaincu de la superfluité des paroles, les confondait-il toutes dans un même néant, prisant la pensée noblement exprimée à l'égal de la boutade grossière? On pouvait le croire à le voir opposer un pareil détachement aux caquets des plus authentiques médiocrités comme aux discours des plus fiers esprits d'alors. Pas un aveu, pas une confidence qui éclairât sa vie ou son labeur; parcimonieux de ce qu'il observait, jamais il ne contait une anecdote typique ou ne livrait une remarque avisée. L'éloge même le laissait froid et s'il s'animait par hasard, c'était pour raconter des farces solides, des blagues d'atelier, comme s'il se fût abandonné au plaisir fallacieux de surprendre et de mystifier.
D'ailleurs il semblait considérer l'art comme un passe-temps, la littérature comme une occupation au moins inutile, il réduisait volontiers l'amour au jeu d'une fonction et suspectait les mobiles des actes les plus méritoires.
Tout ceci, a-t-on dit, était le fond naturel de sa propre psychologie. Je n'en crois rien. Qu'il ait tenu l'humanité en médiocre estime, qu'il se soit méfié de son désintéressement, qu'il ait contesté la qualité de sa vertu, cela est possible, certain même. Mais qu'il n'ait pas personnellement surpassé ses héros, je me refuse à l'admettre. Et si je vois dans cette attitude comme dans ce langage une manifestation du pessimisme invétéré de Maupassant, j'y vois aussi et surtout une défense de ses pensées secrètes contre la curiosité du vulgaire.
Peut-être a-t-il dépassé le but. A force de l'entendre nier la morale, l'art et la littérature, à force de le voir préoccupé de canotage, à force d'écouter de sa bouche le récit de bonnes fortunes qu'il n'a pas toujours cherchées dans une classe très élevée, beaucoup ont fini par voir en lui un de ces terribles Normands qui, au long de ses romans ou de ses nouvelles, ripaillent et forniquent avec une si magistrale aisance et une si tranquille amoralité.
Normand, il l'était sans doute et divers traits de son caractère, au dire des gens qui l'ont connu, montrent que l'atavisme n'est pas toujours un vain mot. D'instinct il était patient, méfiant, fermé et craignait d'être dupe. Il ne paraît pas avoir méprisé l'argent et telles de ses lettres publiées après sa mort, non sans indiscrétion, le montrent soucieux de ses intérêts, voire quelque peu processif. Alors que son maître travaillait pour l'Art et suivant l'expression populaire, pour la Gloire, dans un parfait mépris de tout profit matériel, Maupassant, sans rien abandonner d'ailleurs de son indépendance, considère que son métier doit lui rapporter. Il produit beaucoup et il encaisse. Il n'a pas de fortune et, au début surtout, comme ses Cauchois, il a peur de «manquer». Plus tard, rassuré sur l'avenir, devenu élégant et mondain, il aimera encore l'argent pour les agréments qu'il procure et il le dépensera avec facilité. Il le recherchera enfin pour des raisons plus hautes: il aime les siens et, pour faire à sa mère une vieillesse exempte de soucis, pour assurer l'avenir de son frère, puis de sa nièce, il saura, avec une pieuse délicatesse, consentir tous les sacrifices.
Identifier Maupassant avec ses personnages, l'erreur est grossière, mais elle a des précédents. Nous avons toujours eu ce besoin de trouver l'auteur dans le héros du roman et de rechercher l'acteur sous le masque. Sans doute, ainsi que l'a dit Taine, «les œuvres d'esprit n'ont pas l'esprit seul pour père et l'homme entier contribue à les produire». Mais dans l'homme entier il y a sa propre vie, il y a ses souvenirs, il y a ses observations. Au temps de sa jeunesse Maupassant a vécu avec les paysans normands, il a suivi leurs travaux, noté leurs gestes et parlé leur patois. Et c'est précisément pour cela que le père Amable et maît' Hauchecorne sont si vivants. C'est pour cela et c'est encore pour une autre raison que l'écrivain va nous dire lui-même: «Non, je n'ai pas une âme de décadent, s'écrie-t-il, je ne peux pas regarder en moi et l'effort que je fais pour pénétrer les âmes inconnues est pour moi incessant, involontaire, dominateur. Ce n'est pas un effort; je subis une sorte d'envahissement, de pénétration de ce qui m'entoure. Je m'en imprègne, je m'y soumets, je me noie dans les influences environnantes[3]».
[3] Lettre inédite.
C'est là, à vrai dire, le propre des grands romanciers. Cette pénétration, cet envahissement, qui les a subis plus que Balzac? «Il est hanté de ses personnages, dit Taine, il en est obsédé, il en a la vision, ils agissent et souffrent en lui, si présents, si puissants que désormais ils se développent d'eux-mêmes avec l'indépendance et la nécessité des êtres réels.» C'est l'«_imperiosus vates_» des anciens qui reparaît. Sous sa domination toute-puissante, Balzac a vraiment, quand il écrit la Cousine Bette, les séniles ardeurs du baron Hulot; il a les terribles appétits de Philippe Bridau quand il compose Un ménage de garçon, et Flaubert éprouve de réels symptômes d'empoisonnement en retraçant le suicide d'Emma Bovary. Tel à son tour Maupassant. Il est, la plume à la main, son propre personnage, il en a les passions, les haines, les vices et les vertus; il s'incarne tellement en lui que l'auteur disparaît et que vainement nous nous demandons ce qu'il pense lui-même de ce qu'il vient de nous raconter. Ce qu'il pense? Rien peut-être? ou s'il pense quelque chose, il ne nous le dit pas.
Cela s'accorde d'ailleurs merveilleusement avec la théorie de l'impassibilité en littérature, si en faveur lors des débuts de Maupassant. Mais en dépit de cette théorie il est, à le bien prendre, autre chose qu'
Un être sans pitié qui contemplât souffrir.
Sa commisération est profonde pour les faibles, pour les victimes du mensonge social, pour les sacrifiés obscurs. Si l'arriviste Lesable, si le beau Maze sont l'objet de son ironie voilée, il garde ou ressent une tendresse attristée, un peu dédaigneuse toutefois, pour ce pauvre père Savon, le vieil expéditionnaire du Ministère de la marine qui est le souffre-douleur du bureau et dont les collègues se rient parce que sa femme l'a trompé, sans espoir d'«héritage».
Pourquoi Maupassant du premier coup conquiert-il l'universelle faveur? C'est qu'il a le génie direct, la claire vision d'un «primitif». Son bagage était tout juste celui d'un bachelier qui, sorti du collège, a satisfait quelques curiosités. Empoignant l'outil ingénieux et naïf, mais vaillant et solide qu'il s'est forgé lui-même, il s'engagea dans la forêt romantique; au lieu de subir l'ensorcellement de son mystère, sans une halte, il la traversa d'un pas allègre. Longtemps il marcha, et revenant en deçà des plaines lumineuses des siècles classiques, il suivit les bords intimes de la rivière où se sont vivifiés nos vieux conteurs. Il en reconnut le cours qui s'égare si souvent, en retrouva, par hasard, la source abondante et délaissée...
Il fut un jongleur. Neveu d'une race et non héritier d'une formule, il raconta à ses contemporains, déroutés par les déformations lyriques du romantisme, des histoires humaines, simples, logiques, comme celles qui jadis avaient enchanté nos pères.
Le lecteur français, qui veut être amusé, se retrouva tout de suite chez lui et de plain-pied. Il se délecta aux Contes de la Bécasse comme les manants du XIIe siècle s'étaient gaudis aux Perdrix, au Vilain Mire et aux Trois Bossus ménestrels. L'âme survivait en Maupassant de ces clercs errants qui, révélateurs de l'esprit naissant du Tiers, chantaient aux foires, aux fêtes et aux veillées leurs fabliaux irrespectueux. Du premier coup, le jeune Normand se plaça plus près d'eux que Brantôme et des Periers, Voltaire et Grécourt. Plus spontané encore que les premiers trouvères, il bannit de son œuvre les types abstraits et généraux, «enromancia» la vie elle-même et non les mythes, les légendes éternelles, errant par les routes du monde.
Étudiez de près ces jongleurs dans les récents travaux, lisez le beau livre de M. Joseph Bédier[4] et vous verrez comme renaissent dans la prose de Maupassant des ancêtres que sans doute il ne connut jamais.
[4] Joseph BÉDIER, Les Fabliaux. Paris, Em. Bouillon, 1895, in-8º.
C'est une conception réaliste, une observation directe des petites gens qui s'oppose dans leurs récits à l'esprit idéaliste des lais d'amour, des romans de la Table Ronde, que prisent les chevaliers et les dames. Les auteurs des fabliaux sont du peuple, ils se gaussent avec une ironie railleuse et clignent de l'œil sur le passage du noble et du prêtre. Ils s'effacent derrière leur sujet et n'ont même pas l'idée que le conteur puisse révéler sa propre individualité. Chez eux, le rire est franc et hostile, le goût sans cesse affûté pour la caricature; ils peignent leurs personnages grotesques ou vils, tels qu'ils les voient:
Vous n'en épargnez point et chacun a son tour.
Ce n'est pas d'ailleurs que le jongleur éprouve colère ou sympathie; il n'a cure d'épiloguer ou de moraliser. Au surplus, il ignore la véritable satire, car le moyen âge satisfait ne conçoit pas la possibilité d'un monde différent. Bref, rapide, dédaigneux des intentions et des systèmes, il n'a d'autre but que de récréer ses auditeurs. Amusé et narquois, il ne poursuit que «risée et gabet».
D'ailleurs, chez le jongleur comme chez notre nouvelliste, les sujets demeurent à peu près identiques. Les mêmes passions, les mêmes vices immortels s'y rencontrent. Dans le plus célèbre des fabliaux, l'histoire de la courtisane Richeut, nous pressentons L'Armoire, Un divorce, de même que Bel-Ami est en puissance dans le drille Sansonnet, cynique et beau parleur, si prompt à exploiter marchandes et ribaudes. Partout la sensualité et la brutalité, partout la haine des femmes, créatures inférieures, menteuses et redoutables. Partout la rancune contre qui exerce l'oppression et détient l'autorité, partout la défaite finale du plus faible et du plus pauvre.
Mais les contes de Maupassant diffèrent singulièrement par le caractère. Au XIXe siècle l'esprit gaulois a depuis longtemps sombré dans la bassesse et la crapule. Au fond de nos provinces, l'antique bonhomie défaille; on bavarde encore sur des riens, mais sans malice, ni belle humeur; c'est fini de niaiser comme on dit en Champagne. La nauséabonde pâture du journal, la basse intrigue politicienne ont flétri l'âme française. Âme délicate et fine dont les nuances dernières se meurent dans les récits alsaciens d'Erckmann-Chatrian, dans les contes provençaux d'Alphonse Daudet, dans les nouvelles quercynoises d'Émile Pouvillon. Maupassant n'est pas des leurs. La bonhomie, il l'ignore, car il ne l'a plus rencontrée dans la vie.
Le dépôt des jongleurs est échu à un cœur chagrin et sceptique. Pas plus qu'eux, Maupassant n'a d'arrière-pensées et ne se soucie d'instruction ou de morale; comme eux il est réfractaire à la satire, car sa misanthropie est aussi rebelle que leur optimisme à imaginer une humanité meilleure.
Et son ambition n'est plus de faire rire; il conte pour la joie de retracer avec indifférence une vérité qu'il trouve sinistre et médiocre. Incapables de généraliser, les «goliards» se contentaient de railler leurs personnages. De par son pessimisme, Maupassant méprise la race, la société, la civilisation et le monde.
Sans doute, le jongleur du XIXe siècle écrira Ce Cochon de Morin et La Bête à Maît' Belhomme, La Rouille et La Confidence, Le Pain maudit et Le Cas de Madame Luneau, nombre de fabliaux encore, sans autre but que de rire; mais par combien de lugubres histoires se croira-t-il obligé de racheter ces échappées joyeuses vers la sensualité robuste, vers le comique énorme et le rire goguenard? Cependant la reconnaissance des lettrés fut telle pour la matière retrouvée des vieux contes qu'ils acceptèrent cet «assombrissement». Et puis, il faut bien le dire, si parmi les lecteurs, certains étaient encore de cette vieille souche plaisante et gaillarde, qui adorait «les contes, les petits contes polissons et aussi les histoires vraies arrivées dans l'entourage», les autres, et la plupart, angoissés et crispés sous l'abjection de leur temps, allaient à des nouvelles en harmonie avec leur sensibilité souffrante. Grâce à ce que son esprit avait de hautement traditionnel, Maupassant les rallia tous dans une admiration commune.
C'est que l'ordonnance de ses récits, précise et nette de contours, porte en elle une force singulière, bien faite pour conquérir les cerveaux latins. Rien ne vient interrompre la promptitude de sa vision; pas d'intermédiaire entre le conteur et la nature. L'observation a tracé la route; jamais l'imagination n'en détournera l'écrivain, jamais elle ne l'entraînera, fussent-ils fleuris, dans les sentiers nonchalants de la fantaisie. Confiant dans son instinct, il n'interroge pas de guides: il renonce à l'expérience de ses devanciers et se refuse à leur contrôle.
Flaubert, avant d'écrire une ligne, sait tout ou du moins s'est efforcé de tout apprendre. Si Maupassant se réclame de quelqu'un, c'est de Schopenhauer et d'Herbert Spencer dont il parle souvent, sans qu'on sache bien toutefois s'ils les a pénétrés très profondément. Dans tous ses livres, en dehors bien entendu des vers des grands mélancoliques, on ne relève qu'une seule référence avouée: un extrait de l'ouvrage de Sir John Lubbock sur les fourmis, intercalé dans Yvette.
Nul moins que lui ne fut livresque. C'est un dessinateur, et un des plus prodigieux de la littérature.
Ses héros, petites gens, artisans ou ruraux, bureaucrates ou boutiquiers, filles ou rôdeurs, il les installe dans des décors faiblement colorés, mais rigoureusement plantés. Et tout de suite le paysage simplifié donne le ton du récit.
L'action est-elle prompte, où s'agiteront des âmes élémentaires, il se contentera de fixer ses plans, d'établir solidement son terrain, d'indiquer un effet sommaire en larges touches.
Pourtant, parfois, quand des âmes un peu plus complexes hésitent ou s'attardent, lui aussi s'arrêtera pour regarder un coin de nature, dans le détail méticuleux d'un buisson ou d'une touffe de fleurs, d'un fossé ou d'un remous. L'horizon s'amplifiera si, d'aventure, les personnages sont enclins à la rêverie; le paysage se teintera de mélancolie s'il faut mettre en valeur quelque silhouette pensive et alors le décor reparaîtra à chaque tournant, bouleversé au gré des passions qu'il encadre.
Dans ses descriptions, Maupassant résiste à l'attrait d'affirmer la subtilité de sa vision personnelle. Il se refuse la permission de montrer de ses paysages plus que ses héros n'en aperçoivent eux-mêmes. Aussi prend-il soin d'en bannir les notations et les termes raffinés, de n'y introduire aucun élément supérieur à l'indigente sensibilité de ses acteurs.
Jamais il ne fait intervenir directement dans les tribulations humaines la nature insensible: elle se moque de nos joies et de nos deuils. Les arbres ne sont ni des conseillers, ni des amis et ils ne sauraient jouer sur la scène où nous nous agitons le rôle du chœur antique. Une fois, une seule dans l'œuvre du maître, ils uniront leur plainte à la lamentation universelle: les grands hêtres tristes pleureront à l'automne sur l'âme, la petite âme de la petite Roque.
Cependant Maupassant l'adore, cette nature qui, seule, l'attendrit, et l'on sent dans ses évocations un lyrisme contenu. Mais en dépit de cette passion exclusive, il se possède: l'artiste a conscience du préjudice qu'il causerait à son récit s'il y tolérait les transports de l'amant.
Un inconnu paraît..... Nous le voyons longer une haie, frapper à une porte et tout de suite nous savons d'où il vient et ce qu'il demande. Une parole tombée de ses lèvres, la façon dont il traîne la jambe, un tic, la place d'un bouton de veste ont suffi à le camper dans notre esprit. Nous devinons ses instincts, son caractère, ses habitudes. Peu de mots, très simples, groupés naturellement, comme au hasard, ont réalisé ce prodige. Avec un flair natif, Maupassant tombe du premier coup sur le détail péremptoire, la particularité essentielle qui définit un être et le résume. Aussi détient-il dans la présentation de ses personnages une autorité qu'aucun écrivain, pas même le grand Balzac, n'égala jamais.
Ses héros, c'est sans effort réfléchi qu'il les pénètre et les explique. Il les regarde, tout simplement. Il saisit et il note tous ces gestes dont il devine l'origine, l'enchaînement et la portée, et qui, pour lui, sont plus explicites et révélateurs que des confidences et des aveux. D'un seul coup il a scruté les physionomies, soupçonné tristesses et sourires, surpris les paroles des mains. Rien n'échappe à son œil impitoyable. Cet œil velouté, pourtant si malade, est un instrument de précision rigoureux et sensible qui le dispense des interprétations logiques et supplée à toutes les déductions, qui lui fait lire à son gré,
Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut renfermer.
Maupassant a hérité du docteur Larivière de Madame Bovary ce regard «plus tranchant que les bistouris, qui vous descendait droit dans l'âme et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les pudeurs». On lit dans les Cahiers de Sainte-Beuve cette note saisissante: «Homère dit #noeô#, je vois, je conçois. Voir et concevoir, c'est la même chose, ce n'est plus la sensation, c'est déjà la pensée, la perception.» Pour Maupassant aussi, voir et concevoir, c'est la même chose.
Et ce qu'il a vu, il l'indique en traits rapides. Son œuvre est un vaste recueil d'esquisses puissantes, de croquis synthétiques. Comme tous les grands artistes, c'est un simplificateur; il sait «sacrifier» comme les Égyptiens et les Grecs.
Aucune poésie voulue, aucune naïveté affectée dans son dessin, mais une sûreté et une agilité de lignes, un sens parfait du mouvement, l'aisance rythmique et l'afflux même de la vie. L'exécution de ses portraits est toujours scrupuleuse; mais jamais Maupassant ne la réchauffe de tendresse ou ne l'estompe de bonhomie; à peine, épandu sur ses figures, ce tiède reflet d'humanité qu'y jetaient les maîtres hollandais.
Par moment, cependant, la main appuie davantage et le caricaturiste surgit. C'est Callot ou Hogarth, Goya ou Monnier, Daumier surtout. Comme celui-ci il se plaît à étaler les formes déjetées, les anatomies honteuses des sédentaires et des vieillards. Le corps féminin qui «tant fut tendre» il nous l'exhibe, avec un ricanement discret, bafoué par l'âge, stigmatisé par les rides et les vergetures, dans l'horreur des atrophies ou des ballonnements. La terrible série des Bains Publics était certes moins sinistre que le charnier vivant où parfois Maupassant nous promène. Et, comme Daumier aussi, il excelle à animaliser les visages sous la poussée des appétits brutaux, de la vulgarité furieuse, des rêves stupides et de l'incurable Bêtise. Et c'est peut-être dans ces moments qu'il ressent au plus haut degré ce que notre vieil Institut appelait «la joie de peindre!»
D'ailleurs, il semble qu'avec coquetterie il bannisse de ses contes toute psychologie. Il n'en met pas davantage dans Une Vie et Bel-Ami, ces deux romans inséparables de son œuvre de nouvelliste. La psychologie, Maupassant la conteste et veut la méconnaître. Dans l'humanité qu'il étudie, les personnages, soumis au plus étroit déterminisme s'ignorent eux-mêmes et ne pétrarquisent pas. Leurs passions ont-elles des mobiles? Peu leur en chaut, et d'ailleurs ils seraient incapables de les analyser. Ils ont la moralité de leur condition et les sentiments que leurs moyens leur permettent. Ils se démènent en impulsifs, «en vrais français», ajoute Maupassant, «d'un mouvement qui agit plus vite qu'ils ne pensent». Dès lors, pourquoi leur prêter d'hypothétiques ressorts et d'incertaines spéculations? C'est dans une synthèse des gestes et des manifestations que le maître installe ses héros. Puis, il les lance au milieu des événements, la bataille s'engage et, plein de sérénité, il assiste avec nous à ses péripéties. Lui-même nous le fait savoir: «J'arrive à cette certitude que, pour bien écrire, en artiste, en coloriste, en sensitif et en imagier, il faut décrire et non pas analyser. Toutes les ressources séduisantes de la langue, les reliefs de sa précision, l'imprévu de ses évocations s'atténuent quand elle exprime les transitions des sentiments plutôt que les apparences de ces sentiments. Au fond, notre art consiste à montrer l'intimité des âmes de façon à la rendre visible, émouvante et surtout esthétique. Pour moi, la psychologie dans le roman ou la nouvelle se résume à ceci: mettre en scène l'homme secret par sa vie[5].»
[5] Lettre inédite.
Tel est le système auquel il s'est astreint et dont il a tiré tant d'effets aussi prompts qu'irrésistibles. Système suffisant quand il s'applique à cette horde sauvage où, selon le conteur, se résume l'humanité, quand il s'agit de montrer ces anthropopithèques et ces quaternaires qui sursautent et bondissent derrière des barreaux de fer, excités par l'éclair d'une pièce d'or ou l'aiguillon de l'instinct génésique. Mais cette méthode sera-t-elle encore de mise le jour où Maupassant romancier tentera de l'exercer sur des mentalités moins rudimentaires, plus conscientes, sinon moralement supérieures?
Grâce à ces moyens rapides, le maître «cinématographie», si j'ose dire, des histoires intarissables. Parmi elles chacun trouve son compte, l'artiste et le commis, le penseur et le sous-officier. Avec une agilité déconcertante, il passe d'Eschyle à Pigault-Lebrun et de Shakespeare à Chavette. Mais dans ces voltes brusques, son récit, qu'il soit héroïque ou bouffon, hautain ou canaille, ne déviera point. La marche de la comédie ou du drame importe seule au conteur qui ne s'attarde pas à rechercher des raisons obscures ou à dégager une moralité inutile.
L'exposition ne saurait languir, car les situations sont toujours prises à l'extrême. Et, en cours de route, aucune de ces haltes fraîches où se complaisent les âmes de demi-teintes; l'esprit délicat, le songe ingénu, l'intimité souriante sont résolument sacrifiés. Ce n'est pas que Maupassant méconnaisse le charme des sentiments nuancés: dans certaines rêveries, dans des souvenirs de voyage, il a su les exprimer avec un captivant lyrisme. Mais dans ses contes, il se refuse à flâner.
En dehors de son pessimisme, qui est très court, aucune théorie. Lorsqu'il a une intention philosophique, il la cache si jalousement qu'il faut avoir pénétré l'homme et médité l'œuvre dans son ensemble pour la sentir. D'émotion, aucune: l'écrivain implacable met son point d'honneur à n'y pas céder, et cette supériorité dédaigneuse ne va pas sans grandeur.
Maupassant est toujours impatient de «réaliser» ses observations. L'oubli pourrait venir, et surtout la fleur de la sensation, perdre son parfum. Dans Une Vie, il se hâte d'enclore ses souvenirs d'enfance. Et il confesse à des amis qu'il obéit non à un de ces retours mélancoliques fréquents à son âge, mais à une véritable nécessité de délimiter la plaine natale telle qu'elle charma ses jeunes années. Quant à Bel-Ami, il l'écrit au jour le jour tandis qu'il hante les bureaux de rédaction.
D'ordinaire les sujets qu'il traite, dans leur choix et leur décor, se déroulent parallèlement à sa propre vie. Ce qu'il a vu, ce qu'on lui a raconté, il se met aussitôt à l'écrire et après un préambule presque toujours banal, auquel il n'attache d'ailleurs aucune importance, il constate, met au point, et opère. Au lecteur d'apprécier et de conclure.
Ses récits s'édifient en des architectures solides, un peu froides mais de grande allure, dans des ordres clairs et selon des plans exacts. Nous sommes dans une belle hêtraie normande, aux nefs symétriques, aux piliers sveltes et puissants. Car il possède la science des agencements, l'art d'équilibrer les masses et de répartir les décorations.
Dans sa composition, s'il suit les règles traditionnelles les plus simples, il pratique inconsciemment tous les artifices compliqués des rhétoriques. Normand avisé, il tend avec adresse les pièges littéraires; il utilise avec une souple dextérité les habiletés de la mise en scène et du discours, et nul mieux que lui ne sait renouveler les moyens classiques pour en tirer les effets les plus sûrs. Il est rompu à l'escrime du récit: son jeu personnel possède les subtilités qui égarent et les audaces qui déconcertent. Tour à tour, il intervertit les temps, et reprend force dans les répétitions; il vous ébranle et vous bouscule par des raccourcis imprévus, en acier pur, jusqu'au moment où vous ayant touché d'une finale rapide et connue de lui seul, il vous abandonne énervé, avec l'obsédant souvenir d'une lutte si chaudement conduite. C'est un rude jouteur. Est-il besoin de rappeler par quels captieux stratagèmes il nous cache si longtemps, en nous les laissant d'ailleurs pressentir,--ce qui flatte notre sagacité--la paternité du beau Maze dans l'Héritage, ou la culpabilité de Renardet dans la Petite Roque?
Quant à son style, il est limpide, exact, franc d'allures et fortement trempé, d'une anatomie bien portante et possédant la souplesse des organismes vivants.
Très appliqué et très soigneux à l'origine, Maupassant bientôt, dans sa fièvre de production, se surveille moins. De bonne heure, il prend l'habitude de rédiger en sa tête: «La copie m'amuse, avoue-t-il, quand je la pense et non quand je l'écris[6].» L'histoire qu'il vous avait contée, on était frappé de la retrouver, dans l'œuvre réalisée, avec les mêmes phrases et les mêmes expressions, défilant dans le même ordre, strictement. Une fois ses nouvelles ou ses romans pensés, sans plus de fatigue, il les transcrivait d'une main d'expéditionnaire, quasi machinale. Dans ses manuscrits, de longues pages se suivent sans une rature.
[6] Lettre inédite.
Sa langue est naturelle, facile et au premier examen semble spontanée. Mais cette aisance, au prix de quels efforts fut-elle acquise! Et au cours de son œuvre, c'est une joie de constater la relation étroite entre la pensée et la forme qui se pénètrent et se soutiennent réciproquement.
Précipitée ou reposée, sa phrase coule avec un «gros bruit doux», une chanson d'écluse, et cette rumeur continue; c'est par sa plénitude et sa monotonie même qu'elle nous absorbe et nous captive.
En réalité, chez l'écrivain, la vue et l'odorat se sont perfectionnés au détriment de l'oreille qui est peu musicale. Les répétitions, les assonances, ne choquent pas toujours Maupassant, parfois insensible aux quantités comme aux harmonies. Il n'«orchestre» pas; il n'a pas hérité du «gueuloir» de Flaubert; il prise médiocrement la période et le couplet, soupçonnés de nuire à l'équilibre général ou d'encombrer comme un obstacle la route rêvée toute droite. Aussi interrogez ses plus fervents admirateurs: aucun ne pourra vous réciter fidèlement une seule phrase de lui.
Dans son vocabulaire point de recherche: le besoin du mot rare ne lui vient même pas. Du néologisme, il n'a souci, pas plus que de l'écriture artiste, et il faudrait l'applaudir d'avoir méprisé la terminologie pharmaceutique, en honneur voici quinze ans, si lui-même avait montré plus de curiosité dans le choix de ses épithètes. Le conteur n'endurait point ces «affres» qui ont tué son maître, et librement continuait sa course.
D'aucuns y virent quelque sans-gêne. Ceux que ravissent les grandes orgues de Flaubert, ceux qu'enchantent les fresques de Théophile Gautier ne se tinrent pas pour satisfaits et Maupassant fut, non sans rigueur, accusé de ne pas «écrire» au sens parnassien du mot. Le reproche est injuste, car il n'y a pas qu'un style.
Mais d'autre part, il est difficile d'admettre avec un éminent académicien que Maupassant soit un grand écrivain, un classique pour tout dire, uniquement parce qu'il «n'a pas eu de style», condition de la perfection «dans les genres littéraires où il est bon que la personnalité de l'auteur n'apparaisse pas, dans le roman, dans la nouvelle, dans le théâtre».
A ce compte, Bérénice, Candide et Madame Bovary cesseraient d'être des chefs-d'œuvre, car voici une tragédie, un conte, un roman qui, sauf erreur, s'embellissent du génie personnel de leurs auteurs. Un classique, Maupassant l'est sans doute, comme le dit d'ailleurs le critique auquel je fais allusion, «par la simple propriété des termes et le dédain de l'ornement frivole». Et son style, car il en possède un, il le tire de la façon qui lui est propre d'ordonner ses récits, de distribuer ses développements, de réduire ce qu'il raconte à la mesure de son esprit limpide et clair. Et il demeure un grand écrivain parce que, comme Molière, comme La Bruyère et La Fontaine, il est toujours proche de la nature, dédaigneux de toute rhétorique apprise et de toute verbalisation littéraire.
Souvent, quand il fléchit et que l'incorrection semble proche, une phrase vivante, une phrase sortie des êtres et des choses, jaillit avec un tel accent que les lois de l'encrier en sont rétablies. L'ensemble de ses pages dénuées d'«écriture» demeure un chef-d'œuvre.
Mais déjà il ne s'agit plus du verbe. Sous les mots vulgaires ou précieux, décolorés ou rutilants, il y a une conception de l'humanité et du monde: Maupassant est peut-être le pessimiste le plus déterminé de la littérature française. Cette vision froide qui, au lendemain de nos désastres, est celle de tous les adolescents témoins de l'invasion, il la possède et elle dominera son œuvre. D'ailleurs, il est disciple de l'Éducation sentimentale et il croit comme à un dogme à l'«éternelle Misère de tout».
Le jeune écrivain ne se berce pas comme Chateaubriand à la musique de sa propre douleur; la mélopée altière de Vigny ne l'emporte pas dans son vol superbe, et la résignation hiératique de Leconte de Lisle ne le retient pas en sa tour orgueilleuse. Par contre il subit l'ascendant souverain de Schopenhauer. Ce n'est pas le métaphysicien qui le persuade chez le philosophe de Francfort, c'est le moraliste, le peintre de la vie et des hommes. Qu'importent à Maupassant la volonté objectivée ou le monde phénoménal, ce sont les irrésistibles ironies et les immortels sarcasmes du «grand saccageur de rêves» qui le transportent. Schopenhauer semble lui avoir dicté la formule: «Voir c'est comprendre et comprendre c'est mépriser.» On le devine: le pessimisme du conteur est médiocrement philosophique. Mais il demeure intéressant par l'âpre façon dont Maupassant en renouvelle l'expression.
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien
a dit Sully-Prudhomme. Et le nouvelliste est athée comme Stendhal et Mérimée. Seulement, loin de partager leur sérénité, à tous moments il vitupère ce créateur qu'il nie, ce «Dieu des bonnes gens inventé par la peur de la Mort».
La Nature, la grande mère aveugle, est dédaigneuse, féroce et perfide. Engendrer pour détruire, telle est sa loi.