Note de transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.
HISTOIRE
DE LA
PROSTITUTION
CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
DEPUIS
L’ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU’A NOS JOURS,
PAR
PIERRE DUFOUR,
Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises
et étrangères.
ÉDITION ILLUSTRÉE
Par 20 belles gravures sur acier,
exécutées par les Artistes les plus éminents.
TOME CINQUIÈME
PARIS.—1853.
SERÉ, ÉDITEUR, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 52; ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONORÉ, 14.
TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,
RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.
HISTOIRE
DE LA
PROSTITUTION
CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
DEPUIS
L’ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU’A NOS JOURS,
PAR
PIERRE DUFOUR,
Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises
et étrangères.
TOME CINQUIÈME.
PARIS—1853
SERÉ, ÉDITEUR, 52, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS,
ET
P. MARTINON, RUE DE GRENELLLE-SAINT-HONORÉ, 14.
FRANCE.
J. Veyrassat del. Imp. Delamain 8, r. Gît-le-Cœur, Paris. Frilley Sc. ARRESTATION DE RICHARD CŒUR DE LION dans un Cabaret
HISTOIRE
DE
LA PROSTITUTION.
CHAPITRE XXI.
SOMMAIRE. —Symptômes de la syphilis, d’après Fracastor. —Affaiblissement et transformation du virus, à partir de l’année 1526. —Traitement italien par le mercure. —Traitement français par le bois de gaïac. —Arrêt du parlement de Paris contre le mal de Naples, en 1497. —Premiers hôpitaux vénériens à Paris. —Ordonnances du prévôt de Paris et mesures de police, sous Louis XII, François 1er et Henri II. —Invasion de la syphilis dans les provinces depuis 1494. —Les médecins refusent de soigner les malades. —Le Triumphe de très-haute et très-puissante dame Vérole. —Ce livre rarissime, attribué à Rabelais, sous le pseudonyme de Martin Dorchesino. —Citation d’un passage du Pantagruel. —La gorre de Rouen. —Les syphilitiques admis à l’Hôtel-Dieu de Paris. —L’hôpital de l’Ourcine. —Disparition des léproseries en France.
Quels étaient les symptômes, quel fut le traitement médical du mal de Naples, dans les premiers temps de son apparition? Il ne faut pas croire que ce mal horrible, qui passa d’abord pour incurable, ait eu, à son début, le même caractère, le même aspect, qu’à l’époque de sa décroissance et de sa période stationnaire. On pourrait dire, sans craindre d’avancer un paradoxe, que la maladie, à quelques exceptions près et hors de certaines circonstances excentriques, est redevenue aujourd’hui ce qu’elle était avant le monstrueux accouplement de la lèpre et du virus vénérien. Dès l’année 1540, selon le témoignage de Guicchardin qui avait rapporté l’origine de l’épidémie à l’année 1494, le mal «s’était fort adouci et s’était changé lui-même en plusieurs espèces différentes de la première.» Dans les commencements, c’est-à-dire dans la période de temps qui suivit l’explosion subite et presque universelle de ce mal inconnu que les médecins considéraient comme une pestilence, les symptômes étaient bien dignes de l’effroi qu’ils inspiraient, et l’on comprend que, dans tous les pays où la maladie avait éclaté, des règlements de police, imités de ceux qu’on avait jadis mis en vigueur contre la lèpre, retranchassent de la société des vivants les malheureuses victimes de cette peste honteuse. On supposait, d’ailleurs, que la contagion était plus immédiate, plus prompte, plus inévitable que dans toute autre maladie contagieuse; on ne savait pas non plus si la transmission du mal s’opérait seulement par la conjonction charnelle; on s’imaginait que l’haleine, le regard même d’un vérolé pouvait communiquer l’infection.
Tous les médecins qui ont observé la maladie entre les années 1494 et 1514, qu’on attribue à sa première période d’invasion et de développement, semblent épouvantés de leurs propres observations; ils s’accordent et se répètent à peu près dans la description des symptômes syphilitiques, qui pouvaient ne pas se rencontrer également chez tous les malades, mais qui formaient néanmoins la constitution primitive du mal de Naples. Jérôme Fracastor a résumé admirablement les traités de Léoniceno, de Torrella, de Cataneo et d’Almenar, ses contemporains, dans son livre De Morbis contagiosis, où il décrit les symptômes qu’il avait pu observer lui-même, lorsqu’il étudiait la médecine et professait la philosophie à l’université de Vérone. Fracastor résume en ces termes la peinture affreuse du mal de Naples à son origine: «Les malades étaient tristes, las et abattus; ils avaient le visage pâle. Il venait, chez la plupart, des chancres aux parties honteuses: ces chancres étaient opiniâtres; quand on les avait guéris dans un endroit, ils apparaissaient dans un autre, et c’était toujours à recommencer. Il s’élevait ensuite, sur la peau, des pustules avec croûte: elles commençaient, dans les uns, par attaquer la tête, et c’était le plus ordinaire; dans les autres, elles paraissaient ailleurs. D’abord elles étaient petites, ensuite elles augmentaient peu à peu jusqu’à la grosseur d’une coque de gland, dont elles avaient la figure; d’ailleurs, assez semblables aux croûtes de lait des enfants; dans quelques-uns, ces pustules étaient petites et sèches; dans d’autres, elles étaient grosses et humides; dans les uns, livides; dans les autres, blanchâtres et un peu pâles; dans d’autres, dures et rougeâtres. Elles s’ouvraient au bout de quelques jours et rendaient continuellement une quantité incroyable d’une liqueur puante et vilaine. Dès qu’elles étaient ouvertes, c’étaient de vrais ulcères phagédéniques, qui consumaient non-seulement les chairs, mais même les os. Ceux dont les parties supérieures étaient attaquées, avaient des fluxions malignes, qui rongeaient tantôt le palais, tantôt la trachée artère, tantôt le gosier, tantôt les amygdales. Quelques-uns perdaient les lèvres; d’autres, le nez; d’autres, les yeux; d’autres, toutes les parties honteuses. Il venait à un grand nombre, dans les membres, des tumeurs gommeuses qui les défiguraient, et qui étaient souvent de la grosseur d’un œuf ou d’un petit pain. Quand elles s’ouvraient, il en sortait une liqueur blanche et mucilagineuse. Elles attaquaient principalement les bras et les jambes; quelquefois, elles s’ulcéraient; d’autres fois, elles devenaient calleuses jusqu’à la mort. Mais, comme si cela n’eût pas suffi, il survenait encore, dans les membres, de grandes douleurs; souvent, en même temps que les pustules; quelquefois, plus tôt, et d’autres fois, plus tard. Ces douleurs, qui étaient longues et insupportables, se faisaient sentir principalement dans la nuit, et n’occupaient pas proprement les articulations, mais le corps des membres et les nerfs. Quelques-uns néanmoins avaient des pustules sans douleurs; d’autres, des douleurs sans pustules; la plupart avaient des pustules et des douleurs. Cependant tous les membres étaient dans un état de langueur; les malades étaient maigres et défaits, sans appétit, ne dormaient point, étaient toujours tristes et de maussade humeur, et voulaient toujours demeurer couchés. Le visage et les jambes leur enflaient. Une petite fièvre se mettait quelquefois de la partie, mais rarement. Quelques-uns souffraient des douleurs de tête, mais des douleurs longues, et qui ne cédaient à aucun remède.» Nous regrettons d’avoir employé la traduction lourde et incorrecte du bonhomme Jault, qui, pour avoir été faite sous les yeux d’Astruc, donne une bien faible idée du style ferme, élégant et poétique de Fracastor, mais nous voulions laisser à un homme de l’art le soin de donner ici une traduction médicale plutôt que littéraire.
Conçoit-on, après la lecture de cette description si caractéristique, que le savant Fracastor ait nié, dans le même ouvrage, l’analogie frappante qui existait entre la lèpre et le mal de Naples? Le dernier, n’étant qu’une complication de la lèpre sous l’influence du virus vénérien, devait avoir des rapports intimes avec la peste inguinale du sixième siècle et le mal des ardents, du neuvième, qui ne furent aussi que des transformations épidémiques de l’éléphantiasis. Mais le mal de Naples, à partir de l’année 1514, eut aussi ses métamorphoses, causées sans doute par ce que nous nommerons le croisement des races de la maladie. Jean de Vigo cite le premier les squirres osseux qui survenaient chez les malades, un an au moins après d’atroces douleurs internes dans tous les membres. Ces squirres, qui tourmentaient beaucoup le patient, surtout pendant la nuit, aboutissaient toujours à la carie de l’épine dorsale. Pierre Manardi, qui traitait avec habileté les maladies syphilitiques, vers le même temps que Jean de Vigo (1514 à 1526), signale de nouveaux symptômes qui dénotent le virus vénérien: «Le principal signe du mal français, dit-il au chapitre 4 de son traité De Morbo gallico, consiste en des pustules qui viennent à l’extrémité de la verge chez les hommes, à l’entrée de la vulve ou au col de la matrice chez les femmes, et en une démangeaison aux parties qui contiennent la semence. Le plus souvent ces pustules s’ulcèrent; je dis le plus souvent, parce que j’ai vu des malades chez qui elles s’étaient durcies comme des verrues, des clous et des poireaux.» Il paraît que, durant cette seconde période, le mal de Naples, malgré quelques variations symptomatiques, conserva toute son intensité. Mais, de 1526 à 1540, il entra dans une période décroissante, quoique le mal vénérien se dessinât davantage par la tumeur des glandes inguinales et par la chute des cheveux. «Quelquefois le virus se jette sur les aines et en tuméfie les glandes, dit un médecin français, Antoine Lecocq, qui publia en 1540 son opuscule De Ligno sancto; si la tumeur suppure, c’est souvent un bien. Cette maladie s’appelle bubon; d’autres la nomment poulain, par un trait de raillerie contre ceux qui en sont attaqués, d’autant qu’ils marchent en écartant les jambes comme s’ils étaient à cheval.» Quant à la chute des cheveux et des poils, on doit l’attribuer moins à la maladie qu’au traitement mercuriel qu’on lui faisait subir. «Depuis environ six ans, disait Fracastor en 1546, la maladie a encore changé considérablement. On ne voit maintenant des pustules, que dans très-peu de malades, presque point de douleurs ou des douleurs bien plus légères, mais beaucoup de tumeurs gommeuses. Une chose qui a étonné tout le monde, c’est la chute des cheveux et des autres poils du corps..... Il arrive encore pis à présent: les dents branlent à plusieurs, et tombent même à quelques-uns.» C’était là évidemment la conséquence de l’emploi du mercure dans la médication italienne; mais, en France, où l’usage des remèdes végétaux et surtout du bois de gaïac avait prévalu, les accidents de la maladie différaient d’une manière essentielle, qui nous permet d’avancer que le mal de Naples, en s’éloignant de sa source, était redevenu exclusivement vénérien et s’était dégagé de la lèpre, ou du farcin, ou de toute autre affection contagieuse avec laquelle il avait fait une alliance adultère.
Nous ne suivrons pas plus loin les dégénérescences du mal de Naples; nous avons voulu seulement faire comprendre que la lèpre persistait toujours sous le masque de ce mal nouveau, et que les climats, les tempéraments, les circonstances locales agissaient intimement sur les causes et les effets de la maladie. Il était inutile de démontrer autrement quelle terrible action devait avoir la débauche publique, à cette époque, sur la santé de ceux qui s’y livraient. On ne niera pas que le mal était d’une nature si communicative, que la contagion pouvait exister, dans une foule de cas, sans que l’acte vénérien lui servît de véhicule; on conçoit donc que si le fléau pénétrait, on ne sait par quelle voie, dans l’intérieur des ménages honnêtes, il devait être inévitablement attaché aux faits et gestes de la Prostitution. La fréquentation des femmes de mauvaise vie ne fut jamais plus dangereuse que dans les cinquante années qui suivirent la première apparition du fléau, car on ne s’avisa que fort tard de soupçonner que ce fléau, né d’un commerce impur quelconque, se transmettait plus rapidement et plus sûrement par les rapports sexuels, que par tout autre contact ou accointance. Les mœurs étaient plus régulières en France qu’en Italie, et les débauchés, pour les besoins de qui on laissait ouverts les lieux de Prostitution, vivaient absolument en dehors de la vie commune. Ce fut parmi eux que le mal de Naples exerça d’abord ses fureurs et ses ravages, sans que la médecine et la chirurgie daignassent s’occuper d’eux et leur donner des soins, qu’on jugeait inutiles pour le malade et honteux pour le praticien. Quelques écoliers mal famés, des apothicaires, de vieilles entremetteuses, qui se faisaient largement payer leurs consultations et leurs drogues, s’aventurèrent à traiter les pauvres vérolés, comme on les appelait, et ils opérèrent quelques guérisons à l’aide de recettes empiriques connues de temps immémorial pour le traitement des maladies pustuleuses. Mais ce n’est qu’en 1527, qu’un véritable médecin, Jacques de Bethencourt, osa se compromettre, au point de publier des recherches et des conseils sur la syphilis dans un petit livre intitulé Nouveau Carême de pénitence ou purgatoire du mal vénérien (Nova penitentialis Quadragesima necnon purgatorium in morbum gallicum seu venereum). Avant Jacques de Bethencourt, un seul médecin français, qui a gardé l’anonyme, s’était aventuré à joindre un remède contre la grosse vérole à sa paraphrase française du Regimen sanitatis d’Arnoul de Villeneuve, publié à Lyon en 1501. On aurait pu penser, à voir combien l’art restait étranger au mal de Naples, que ce mal formidable n’avait pas encore pénétré en France, tandis qu’il s’y était partout répandu, malgré tous les efforts de l’autorité religieuse, politique et municipale. Il faut faire observer cependant que la maladie attaquait rarement les honnêtes gens, et qu’elle se concentrait, pour ainsi dire, dans les classes réprouvées de la société, parmi les femmes et les hommes de mauvaise vie, les vagabonds, les mendiants, les truands et les infâmes hôtes des Cours des Miracles.
On trouve, dans les registres du parlement de Paris, à la date du 6 mars 1497, une ordonnance qui nous apprend que l’évêque de Paris (c’était alors un prélat vénérable, nommé Jean Simon) avait pris l’initiative des mesures de salubrité, que réclamait la propagation de la grosse vérole. Cette maladie contagieuse, «qui, puis deux ans en çà, a eu grant cours en ce royaume, dit l’ordonnance, tant de ceste ville de Paris, que d’autres lieux,» faisait craindre aux hommes de l’art, qu’elle ne se multipliât encore à la faveur du printemps. En conséquence, l’évêque avait convoqué, à l’évêché, les officiers du roi en Châtelet, pour leur soumettre ses appréhensions à cet égard; il fut décidé qu’on en référerait au parlement, et la Cour, s’étant réunie pour délibérer, commit un de ses conseillers Martin de Bellefaye et son greffier, pour seconder les vues charitables de l’évêque, et pour s’entendre à ce sujet avec le prévôt de Paris. Le parlement rendit une ordonnance qui fut publiée dans les rues et carrefours, et qui renfermait la police concernant la maladie nouvelle. Cette police avait été discutée, en présence de l’évêque de Paris, par plusieurs grands et notables personnages de tous estatz. Les étrangers, tant hommes que femmes, malades de la grosse vérole, devaient sortir de la ville, vingt-quatre heures après la publication de l’ordonnance, sous peine de la hart; qu’ils retournassent, soit dans leur pays natal, soit dans l’endroit où ils faisaient leur résidence quand la maladie les avait attaqués. Pour faciliter leur prompt départ, on délivrerait à chacun d’eux, lorsqu’ils sortiraient par les portes Saint-Denis ou Saint-Jacques, la somme de 4 sols parisis, en prenant leur nom par écrit et en leur faisant défense de rentrer dans la ville, avant leur guérison. Quant aux malades qui résidaient et demeuraient à Paris lorsqu’ils avaient été atteints de la maladie, injonction leur était faite de se retirer dans leurs maisons, «sans plus aller par la ville, de jour et de nuit,» sous peine de la hart. Si ces malades, relégués dans leur domicile, étaient pauvres et indigents, ils pouvaient se recommander aux curés et marguilliers de leurs paroisses, qui les pourvoiraient de vivres. Au contraire, les malades, qui n’auraient pas d’asile, étaient sommés de se retirer au faubourg de Saint-Germain-des-Prés, où une maison avait été louée et disposée pour leur servir d’hôpital. D’autres demourances seraient préparées ailleurs pour les pauvres femmes malades, qui étaient moins nombreuses que les hommes, mais qui par honte cachaient sans doute aussi longtemps que possible leur état de santé. On prévoyait déjà que l’hospice provisoire de Saint-Germain-des-Prés ne suffirait pas, à cause de l’augmentation du nombre des malades, et l’on promettait d’y adjoindre des granges et autres lieux voisins de cet hospice, afin de recevoir tous les pauvres qui se présenteraient pour se faire panser. Les dépenses de ces nouvelles maladreries étaient à la charge de la ville, dans laquelle on ferait des quêtes et où l’on établirait au besoin un impôt spécial. Deux agents comptables devaient être placés, l’un à la porte Saint-Jacques, l’autre à la porte Saint-Denis, pour délivrer les 4 sols parisis et pour inscrire les noms de ceux qui toucheraient cette indemnité, en sortant de la ville; des surveillants seraient placés à toutes les portes de Paris, pour que les malades n’y rentrassent pas apertement ou secrètement. L’article le plus important de l’ordonnance est le huitième, ainsi conçu: «Item, sera ordonné par le prévost de Paris, aux examinateurs et sergents, que, ès quartiers dont ils ont la charge, ils ne souffrent et permettent aucuns d’iceulx malades aller, converser ou communiquer parmi la ville. Et où ils en trouveront aucuns, ils les mettent hors d’icelle ville, ou les envoient et mènent en prison, pour estre pugnis corporellement, selon ladite ordonnance.»
Cet article prouve que la grosse vérole était regardée comme une sorte de peste, et que, dès cette époque, on avait organisé dans Paris un service de santé avec des examinateurs et des sergents, attachés à chaque quartier de la ville, et chargés de faire observer rigoureusement les règlements sanitaires. Cependant, on ne croyait pas à l’infection de l’air durant le règne de la maladie, puisque les malades sont autorisés à rester dans la ville, pourvu qu’ils soient enfermés chez eux. Il est probable que les maisons où logeaient des malades étaient signalées à l’attention publique par quelque signe extérieur, tel qu’une botte de paille suspendue à une des fenêtres, ou bien une croix de bois noir clouée à la porte. Une désignation de ce genre fut du moins exigée de ceux qui habiteraient des maisons infectées de peste, par une ordonnance du prévôt de Paris, en date du 16 novembre 1510. Quoique cette ordonnance et celles d’une date postérieure, relatives aux épidémies, ne prescrivent aucune mesure de prudence à l’égard des lieux de débauche, il est certain qu’on les faisait évacuer et qu’on en scellait la porte jusqu’à ce que la santé publique fût améliorée. Il en était de même des étuves, qu’on fermait pendant toute la durée de la contagion. Dans le cours du printemps de 1497, le nombre des malades de la grosse vérole s’accrut considérablement, selon les prévisions du bon évêque. «Le vendredi 5 mai, la Cour de parlement prélevoit une somme de 60 livres parisis (environ 300 fr. de notre monnaie) sur le fonds des amendes, et faisoit remettre cette somme à sire Nicolas Potier et autres, commis touchant le faict des malades de Naples, pour icelle somme estre employée ès affaires et necessitez desdits malades.» Les registres du parlement, où nous trouvons ce fait consigné, mentionnent aussi, à la date du 27 mai de la même année, des remontrances que l’évêque de Paris adressa derechef à Messieurs, pour leur demander une aumône en pitié, attendu que, si, des malades reçus dans l’hospice du faubourg Saint-Germain, «y en avoit de garis en bien grant nombre,» les autres souffraient de cruelles privations, car «l’argent estoit failly et y faisoit l’on de petites aumosnes pour le présent.» Le greffier de la Cour offrit de consacrer à ces œuvres pitéables quinze ou seize écus (environ 200 fr.), qui étaient déposés au greffe au moins depuis dix ans, et qu’on n’avait jamais réclamés. La Cour ordonna de remettre cette somme à l’évêque. Ce document prouve que la charité publique commençait à se lasser, probablement parce que la cause ordinaire de la maladie n’était pas faite pour édifier les bonnes âmes. Quant aux malades guéris, il est à présumer que ce n’étaient point de véritables vénériens, et que bien des mendiants s’étaient fait passer pour malades sans l’être, afin de participer au bénéfice des 4 sols parisis.
En effet, les espérances qu’on aurait pu concevoir d’après la lettre de l’évêque au parlement, ne se réalisèrent pas, et les nombreuses guérisons que cette lettre annonçait amenèrent un surcroît de malades. La population saine de Paris s’effraya et demanda hautement l’expulsion de ces étranges pestiférés, qui faisaient horreur à voir. Le prévôt de Paris se rendit à ces réclamations unanimes, et il fit crier à son de trompe l’ordonnance suivante (regist. bleu du Châtelet, fol. 3): «Combien que par cy devant ait été publié, crié et ordonné à son de trompe et cry public, par les carrefours de Paris, à ce qu’aucun n’en peut prétendre cause d’ignorance: que tous les malades de la grosse vérole vuidassent incontinent hors la ville et s’en allassent, les étrangers ès lieux dont ils sont natifs, et les autres vuidassent hors la ville, sur peine de la hart: néanmoins, lesdits malades, en contemnant lesdits crys, sont retournez de toutes parts et conversent parmi la ville avec les personnes saines, qui est chose dangereuse pour le peuple et la seigneurie qui à présent est à Paris. L’on défend derechef, de par le roy et monsieur le prévost de Paris, à tous lesdits malades de ladite maladie, tant hommes que femmes, que incontinent après ce présent cry, ils vuident et se départent de ladite ville et forsbourgs de Paris, et s’en voisent (s’en aillent), savoir lesdits forains faire leur résidence ès pays et lieux dont ils sont natifs, et les autres hors ladite ville et forsbourgs, sur peine d’estre jectez en la rivière, s’ils y sont prins, le jourd’hui passé. Enjoint l’on à tous commissaires, quarteniers et sergents, prendre ou faire prendre ceulx qui seront trouvez, pour en faire exécution. Fait le lundy 25e jour de juin l’an 1498.» Cette ordonnance, qui n’admettait ni excuse, ni délai, ni exception, avait été motivée par la présence à Paris de toute la noblesse (seigneurie), qui venait offrir ses hommages au nouveau roi Louis XII, et qui s’effrayait de la rencontre des malades, que l’on avait bien de la peine à retenir dans leurs maisons; car leur mal, si horrible qu’il fût, ne les empêchait pas de se donner du mouvement et de l’air. On avait fermé les yeux sur les infractions aux lois de police, quand ces malades étaient des bourgeois aisés et bien apparentés, mais leur aspect avait de quoi faire détester la ville à quiconque les voyait apparaître comme des pourritures vivantes: «Ce n’étoient qu’ulcères sur eux, dit Sauval en s’appropriant les expressions de Fernel, et qu’on auroit pris pour du gland, à en juger par la grosseur et par la couleur, d’où sortoit une boue vilaine et infecte qui faisoit bondir le cœur; ils avoient le visage haut, d’un noir verdâtre, d’ailleurs si couvert de plaies, de cicatrices et de pustules, qu’il ne se peut rien voir de plus hideux.» (Antiq. de Paris, t. III, p. 27.) Le savant Fernel, qui vivait à la fin du seizième siècle, ajoute que cette première maladie vénérienne ressemblait si peu à celle de son temps, qu’on a peine à croire que ce fût la même. «Icelle maladie, disait en 1539 l’auteur pseudonyme du Triumphe de très-haulte et très-puissante dame Vérole, a remis beaucoup de sa férocité et aigreur première, et n’en sont les peuples si travaillez, qu’ils souloient.»
L’arrêt du parlement du 6 mars 1497 (sa date est de l’année 1496, suivant le calendrier pascal) ne permet pas de douter que le mal de Naples ait régné dans tout le royaume depuis l’année 1494, mais on n’a pas encore recherché l’époque de l’invasion dans chaque province et dans chaque ville. Les archives municipales et consulaires fourniraient des documents précis à cet égard. Astruc, dans son grand traité monographique, a cité seulement deux faits qui constatent l’introduction du mal de Naples à Romans en Dauphiné et au Puy en Velay, dans l’année 1496: «La maladie de las bubas, disent les registres de l’université de Manosque, a été apportée cette année par certains soldats de Romans en Dauphiné, qui étoient au service du roy et de l’illustrissime duc d’Orléans, dans la ville, leur patrie, qui étoit encore saine et qui ne connoissoit point cette sorte de maladie, laquelle ne régnoit point encore dans la Provence.» Dans une chronique inédite de la ville du Puy en Velay, l’auteur, Estève de Mèges, bourgeois de cette ville, rapporte que la grosse vérole a paru pour la première fois, au Puy, dans le cours de l’année 1496. L’extrait des registres de Manosque est très-précieux en ce qu’il sert à prouver que l’armée de Charles VIII, au retour de l’expédition de Naples, était infectée de la nouvelle maladie, et, en effet, cette maladie s’est manifestée, en l’année 1495, sur toute la route que parcouraient les débris de cette armée, qui rentrait en France, par bandes désorganisées, après la bataille de Fornoue. Les soldats qui apportèrent le mal de Naples à Romans avaient fait partie sans doute de l’arrière-garde, qui s’enferma dans Novare avec le duc d’Orléans, et qui y soutint un siége mémorable pendant plusieurs mois. Depuis l’époque où Astruc recueillait les matériaux de son encyclopédie des maladies vénériennes, une étude plus consciencieuse des archives municipales, sur tous les points de la France, a permis de constater que le mal de Naples s’était étendu de ville en ville et jusqu’au fond des plus petits hameaux dès l’année 1494, ce qui s’accorde avec l’arrêt du parlement de Paris, où il est dit, à la date du 6 mars 1497, que «la grosse vérole a eu grant cours en ce royaume, puis deux ans en çà (c’est-à-dire en 1495 et 1496).» Dans les grandes villes seulement, à l’exemple de Paris, on usa de rigueur contre les malades, on les chassa en les menaçant du fouet ou de la potence; mais, ailleurs, on se contenta de les éviter et de les fuir, on les laissa mourir en paix. Nous ne croyons pas, comme l’assure plus d’un contemporain, que la vingtième partie de la population fut enlevée par l’épidémie, en France et en Europe; mais, comme l’écrivait Antoine Coccius Sabellicus en 1502: «Peu des gens en moururent, eu égard au grand nombre des malades, mais beaucoup moins de malades s’en guérirent.» Ulric de Hutten, qui s’était cru guéri et qui succomba aux progrès latents du mal à l’âge de trente-six ans, disait lui-même que, sur cent malades, à peine en guérissait-on un seul, et encore retombait-il le plus souvent dans un état pire que le premier. (De Morbi gall. curatione, cap. 4.) Car la vie était plus affreuse que la mort, pour ces malheureux, qui n’avaient pas droit de vivre dans la société de leurs semblables, et qui ne trouvaient ni remède physique ni soulagement moral à leurs atroces souffrances.
Dans les premiers temps de l’apparition du mal de Naples, on peut dire qu’il ne fut traité nulle part selon les règles de l’art; les médecins s’abstenaient presque partout, en déclarant, à l’instar de Barthélemi Montagnana, professeur de médecine à la Faculté de Padoue, que ce mal était inconnu à Hippocrate, à Galien, à Avicenne et autres anciens médecins; ils avaient, d’ailleurs, un préjugé d’aversion insurmontable contre la lèpre, à laquelle survivait la syphilis. En outre, ce mal honteux semblait se concentrer dans la classe abjecte, qui couvait tant de vilaines infirmités dans son sein, et il n’y aurait eu que peu d’avantages à retirer du traitement de ces infirmités, nées du vice, de la misère et de la crapule. «Dans la cure des maladies, disaient-ils en se drapant dans leur majesté doctorale, la première indication devant être prise de l’essence même de la maladie, on ne pouvait tirer aucun indice d’un mal qui était absolument inconnu.» Les médecins français se montrèrent plus indifférents ou plus ignorants encore que ceux d’Allemagne et d’Italie: ils abandonnèrent entièrement aux charlatans de toute espèce la curation de ce mal qui leur semblait un problème insoluble. Ce fut cette désertion générale des hommes de l’art, qui fit intervenir une foule d’intrus dans le traitement vénérien; après les barbiers et les apothicaires, on vit les étuvistes, les baigneurs, les cordonniers et les savetiers se changer en opérateurs. De là, tant de drogues diverses, tant de méthodes différentes, tant d’essais infructueux, tant de procédés ridicules, avant qu’on osât employer le mercure ou vif-argent, avant qu’on eût connaissance des vertus du bois de gaïac. La saignée, les lavements, les emplâtres, les purgatifs, les tisanes jouaient leur rôle plus ou moins neutre, comme dans la plupart des maladies; mais les frictions, les bains et les sudorifiques réussissaient mieux, du moins en apparence. «Le meilleur moyen que j’ai trouvé de guérir les douleurs et même les pustules, écrivait Gaspard Torrella, qui avait expérimenté en France cette médication anodine, c’est de faire suer le malade dans un four chaud ou du moins dans une étuve, pendant quinze jours de suite, à jeun.» On faisait aussi, en France, un prodigieux usage de la panacée qu’on prétendait tirer de la vipère: vin où on avait laissé mourir et infuser des vipères; bouillon de vipères; chair de vipère, bouillie ou rôtie; décoction de vipères, etc. Ce furent les chirurgiens qui se servirent du mercure pour obtenir un traitement énergique contre un mal qu’on voyait résister à tout. Le succès répondit à leur hardiesse, mais l’ignorance ou l’imprudence des opérateurs, qui usèrent du mercure à forte dose, occasionna des accidents terribles, et plusieurs malades, qui ne fussent pas morts de la maladie, moururent du remède. Gaspard Torrella attribue aux effets du mercure la mort du cardinal de Segorbe et d’Alphonse Borgia.
On chercha donc un remède moins dangereux et plus certain; on crut l’avoir trouvé, quand le hasard fit découvrir en Amérique les propriétés antisyphilitiques du bois de gaïac. Ulric de Hutten, qui avait éprouvé un des premiers la puissance de ce remède, raconte qu’un gentilhomme espagnol, trésorier d’une province de l’île de Saint-Domingue, étant fort malade du mal français, apprit d’un indigène le remède qu’il fallait employer contre ce mal, et apporta en Europe la recette qui lui avait rendu la santé. Ulric de Hutten place en 1515 ou 1517 l’importation du gaïac en Europe. Ce fait est rapporté différemment, d’après les traditions locales, dans les notes des curieux Voyages de Jérôme Benzoni (édit. de Francfort, 1594): «Un Espagnol, qui avoit pris la vérole avec une concubine indienne et qui souffroit de cruelles douleurs, ayant bu de l’eau de gaïac que lui donna un serviteur indien qui faisoit le médecin, fut non-seulement délivré de ses douleurs, mais encore parfaitement guéri.» Depuis cette époque (1515 à 1517), on publia, par toute l’Europe, que le mal de Naples pouvait enfin se guérir avec une drogue que fournissait l’Amérique, et dès lors le peuple, qui fait d’étranges confusions dans ses chroniques orales, se persuada que le remède et le mal devaient être originaires du même pays. Les noms de mal de Naples et de mal français ne pouvaient survivre longtemps à cette préoccupation qui mettait le berceau du mal auprès de l’arbre qui le guérissait; les noms de grosse vérole et de vérole, par excellence, prévalurent, pour restituer à l’Amérique ce qu’on pensait lui appartenir. Les premières cures dues à l’usage du bois de gaïac furent merveilleuses. Nicolas Poll, médecin de Charles-Quint, affirme que trois mille malades désespérés furent guéris presque à la fois, sous ses yeux, grâce à la décoction de gaïac, et que leur guérison ressemblait à une résurrection. Le grand Érasme, qui avait été attaqué d’une syphilis terrible avec douleurs frénétiques, exostoses, ulcères et carie des os, après avoir essayé onze fois le traitement mercuriel, fut radicalement guéri par le bois de gaïac, au bout de trente jours. Ce bois de gaïac fut donc reçu comme un bienfait du ciel, mais on ne tarda pas à s’apercevoir que ce bienfait avait aussi de graves inconvénients: aux accidents vénériens succédait souvent une consomption mortelle. Néanmoins, le bois de gaïac conserva de nombreux partisans jusqu’à ce qu’il fût détrôné par un autre bois provenant aussi de l’Amérique, et nommé par les naturels du pays hoaxacan, que les Européens appelèrent bois saint (sanctum lignum). Le dernier remède eut plus de vogue en France que partout ailleurs; et, pendant une partie du seizième siècle, on fit une immense consommation de ce bois aromatique, qui justifia fréquemment son bienheureux nom par des cures extraordinaires. On faisait infuser pendant vingt-quatre heures une livre de saint-bois coupé en morceaux ou râpé; la décoction se prenait à jeun, quinze ou trente jours de suite, et procurait des sueurs abondantes qui diminuaient l’âcreté du mal et l’entraînaient quelquefois avec elles. Les médecins français ont écrit plusieurs traités sur l’efficacité du gaïac et du bois-saint; ils en parlent avec une sorte de respect et de pieuse admiration, mais ils ne font d’ailleurs que répéter les éloges qu’Ulric de Hutten, en Allemagne, et François Delgado, en Italie, avaient accordés les premiers à ce merveilleux spécifique, en reconnaissance de leur guérison. «O saint bois! disait dans ses oraisons un patient qui se trouvait soulagé, sinon guéri, par les heureux effets de ce médicament, ô saint bois, n’es-tu pas au propre le bois bénit de la croix du bon larron!»
La guérison obtenue par le saint-bois ou par le gaïac n’était pourtant pas si radicale, que les traces de la maladie disparussent tout à fait: on reconnaissait à des signes trop certains les infortunés qui avaient échappé à l’action aiguë du mal, sans pouvoir se soustraire à son travail incessant et mystérieux. Voici le sombre tableau que fait de ces prétendus convalescents l’auteur anonyme du Triumphe de la très-haute et très-puissante dame Vérole: «Les uns boutonnants, les autres refonduz et engraissez, les autres pleins de fistules lachrimantes, les autres tout courbez de gouttes nouées.» Le même auteur, qui s’efforçait d’enseigner la continence et la sagesse à ses lecteurs en leur offrant «l’exemple des malheureux qui tombent par leur luxure dissolue aux accidents dessusdits,» leur représente ainsi les préliminaires non moins effrayants du mal de Naples: «Les aultres estant encore aux faulxbourgs de la vérole, bien chargez de chancres, pourreaux, filets, chauldespisses, bosses chancreuses, carnositez superflues et aultres menues drogues, que l’on acquiert et amasse au service de dame Paillardise.» Longtemps avant que ce singulier ouvrage eût été publié à Lyon (1539) sous le pseudonyme de Martin Dorchesino, la poésie française s’était emparée de ce lamentable sujet, que Jérôme Fracastor devait célébrer dans son beau poëme virgilien et vénérien, qui porte le nom de la maladie elle-même (Syphilis sive morbus gallicus). Jean Droyn, d’Amiens, bachelier ès lois, poëte connu par deux poëmes moraux et chrétiens, la Nef des fols du monde et la Vie des Trois Maries, composa une ballade en l’honneur de la grosse vérole, et cette ballade, après avoir fait le tour de la France avec la maladie nouvelle, fut imprimée à Lyon, en 1512, à la fin des poésies morales de frère Guillaume Alexis, moine de Lyre et prieur de Bussy. La ballade de maître Jean Droyn est fort curieuse en ce qu’elle accuse la Prostitution d’avoir répandu en France le mal de Naples, que le poëte met sur la conscience des Lombards. D’où l’on peut conclure que les guerres de Louis XII en Italie avaient été encore plus funestes à la santé de ses sujets, que la première expédition de Charles VIII. Nous croyons que la citation de cette pièce de vers ne sera pas déplacée ici, comme un monument de la joyeuse philosophie de nos ancêtres en matière de peste et de plaisir.
Plaisants mignons, gorriers, esperrucats,
Pensez à vous, amendez votre cas,
Craignez les troux, car ils sont dangereux,
Gentilshommes, bourgeois et advocats,
Qui despendez ecus, salus, ducas,
Faisant bancquetz, esbattement et jeux,
Ayez resgard que c’est d’estre amoureux,
Et le mettez en vostre protocole,
Car, pour hanter souvent en obscurs lieux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.
Menez amours sagement, par compas:
Quand ce viendra à prendre le repas,
Veüe ayez nette devant les yeux,
Fuyez soussi et demenez soulas,
Et de gaudir jamais ne soyez las,
En acquerant hault renom vertueux.
Gardez vous bien de hanter gens rongneux,
Ne gens despitz, qui sont de haulte colle;
Car, pour bouter sa lance en aulcun creux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.
Hantez mignones qui portent grans estas,
Mais gardez-vous de monter sur le tas
Sans chandelle; ne soyez point honteux,
Fouillez, jettez, regardez hault et bas,
Et, en après, prenez tous vos esbats;
Faites ainsi que gens aventureux,
Comme dient un grant tas de baveux,
Soyez lettrez sans aller à l’eschole,
Car, par Lombards soubtils et cauteleux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.
ENVOI:
Prince, sachez que Job fut vertueux,
Mais si fut-il rongneux et grateleux,
Nous lui prions qu’il nous garde et console.
Pour corriger mondains luxurieux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.
Suivant les règles poétiques de la ballade française, ses trois strophes symétriques devaient se terminer par un envoi de cinq vers, adressés à un prince, nous serions en peine de dire à quel prince fut envoyée la ballade de Droyn, et nous pensons que pas un prince, à cette époque, si austère qu’il fût, n’aurait protesté contre un pareil envoi, d’autant mieux que les nombreux traités médicaux, qu’on faisait paraître alors sur le mal vénérien, étaient dédiés à des cardinaux, à des évêques et aux plus augustes personnages. Mais nous trouverions matière à d’autres observations historiques, en examinant cette ballade, qui est certainement la plus ancienne poésie que le mal de Naples ait inspirée à un Français: nous y verrions, par exemple, que le mal se trahissait toujours à quelque signe extérieur, et que les malades portaient quelque part le stigmate de leur souillure; nous y verrions, en outre, que, dans l’opinion des mondains luxurieux, cette espèce de rogne obscène s’engendrait par conjonction charnelle, etc. Il est étonnant de rencontrer tant de justesse d’observation chez un poëte, à cette époque où les médecins, eux, croyaient à la propagation du mal par l’air et par le simple contact: le préjugé, à cet égard, était encore mieux établi dans le peuple, qui assimilait, en son bon sens, la grosse vérole avec la lèpre, la fille avec la mère. Deux siècles plus tard, l’abbé de Saint-Martin, qui fut la vivante expression de tous les préjugés populaires, répétait naïvement ce qu’il avait ouï dire par sa nourrice, et ce dont il rendait responsable son ami Jean de Lorme, premier médecin du roi: «Il est à remarquer que le verolle se gaigne en touchant une personne qui l’a, en couchant avec un verollé, en marchant pieds nus sur son crachat et en bien d’autres manières.» (Moyens faciles et éprouvez dont M. de Lorme, premier médecin et ordinaire de trois de nos roys....., s’est servy pour vivre près de cent ans. Caen, 1682, in-12, p. 341.)
Jean Droyn ne fut pas le seul poëte français qui chanta le mal de Naples avant Fracastor. Jean Lemaire de Belges, l’ami de Clément Marot et de François Rabelais, historiographe et poëte indiciaire de Marguerite d’Autriche, traduisit en rimes un conte intitulé Cupido et Atropos, que Séraphino avait publié en vers italiens, sur les étranges et hideux effets de cette contagion née du plaisir; il ajouta au conte original deux autres comptes de son invention, également allégoriques et consacrés au différend de l’Amour et de la Mort. Nous empruntons, à l’œuvre de Jean Lemaire, qui parut en 1520, un portrait vigoureusement tracé des ravages de la maladie chez ceux qui en étaient atteints:
Mais, en la fin, quand le venin fut meur,
Il leur naissoit de gros boutons sans fleur,
Si très hideux, si laids et si énormes,
Qu’on ne vit onc visages si difformes,
N’onc ne receut si très mortelle injure
Nature humaine en sa belle figure.
Au front, au col, au menton et au nez,
Onc on ne vit tant de gens boutonnez.
Et qui pis est, ce venin tant nuisible,
Par sa malice occulte et invisible,
Alloit chercher les veines et artères,
Et leur causoit si estranges mystères,
Dangier, douleur de passion et goutte,
Qu’on n’y sçavoit remède, somme toutte,
Hors de crier, souspirer, lamenter,
Plorer et plaindre et mort souhaiter.
Jean Lemaire, qui fut, comme poëte, le précurseur élégant de Clément Marot, son élève, fait entrer dans ses vers, souvent bien tournés, la nomenclature omnilingue de cette vilaine gorre, que les beaux-esprits du temps appelaient le souvenir, en mémoire de la conquête de Naples, où l’armée des Français l’avait prise. Les trois contes allégoriques de Cupidon et d’Atropos furent réimprimés en 1539, en tête du Triumphe de très haute et très puissante dame Vérole, royne du Puy d’amours. Ce Triomphe n’est autre qu’une série de 34 figures en bois, représentant les principaux accessoires du mal de Naples et de son traitement: ici, Vénus, la Volupté, Cupidon; là, les médecins ou refondeurs, la diète, etc. Ces figures, composées et exécutées dans le goût d’une danse macabre, sont accompagnées de rondeaux et de dixains et huitains très-savamment versifiés; tellement, que l’auteur, Martin Dorchesino, pourrait bien n’être autre que Rabelais, dont l’esprit et le style ont un cachet si reconnaissable, et qui, vers la même époque, était fixé à Lyon, où il pratiquait la médecine, et composait de joyeuses chroniques au profit des pauvres goutteux et vérolés très précieux.
Martin Dorchesino ou d’Orchesino, qui se qualifie inventeur des menus plaisirs honnêtes, faisait dire au héraut d’armes du Triumphe publié, en 1539, à Lyon, chez François Juste, libraire, devant Nostre-Dame de Confort:
Sortez, saillez des limbes ténébreux,
Des fournaulx chauds et sepulchres umbreux,
Où, pour suer, de gris et verd on gresse
Tous verolez! se goutte ne vous presse,
Nudz et vestuz, fault delaisser vos creux,
De toutes parts!
François Rabelais, qui se qualifie d’_abstracteur de quinte essence_, avait dit, dans le prologue de son Pantagruel, publié pour la première fois en 1535, chez François Juste, qui fut aussi l’éditeur du Triumphe: «Que dirai-je des pauvres verollez et goutteux? O quantes fois nous les avons veus, à l’heure qu’ilz estoient bien oingtz et engressez à point, et le visaige leur reluisoit comme la claveure d’un charnier, et les dents leur tressailloient comme font les marchettes d’un clavier d’orgues ou d’espinettes quand on joue dessus, et que le gosier leur escumoit comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre les toilles: que faisoient-ils alors? Toute leur consolation n’estoit que d’ouïr lire quelque page dudit livre. Et en avons veu qui se donnoient à cent pipes de vieulx diables, en cas qu’ils n’eussent senti allègement manifeste à la lecture dudit livre, lorsqu’on les tenoit ès limbes, ni plus ni moins que les femmes estants en mal d’enfant, quand on leur list la Vie de sainte Marguerite.» Ces passages, tirés de deux ouvrages différents que nous attribuons au même auteur, prouvent que les malades étaient nombreux à Lyon dans la clientèle de Rabelais, et qu’il les traitait, dans les limbes, par les frictions mercurielles plutôt que par le gaïac et le bois-saint.
C’est dans le Triumphe que nous trouvons aussi le souvenir de l’épidémie vénérienne qui avait désolé la ville de Rouen et la Normandie en 1527, et que Jacques de Bethencourt avait traitée avec succès, en n’employant que le mercure. «Vérolle, la belliqueuse emperière, dit Martin Dorchesino dans son Prologue, traîne après son curre triumphal plusieurs grosses villes, par force prinses et reduictes en sa sujection, mesmement la ville de Rouen, capitalle de Normandie, où elle a bien faict des siennes, comme l’on dict, et publié ses loix et droits diffusement.» Cette invasion de la maladie, qui se présentait cette fois avec de nouveaux symptômes, puisque les enfants eux-mêmes en étaient attaqués, laissa trace dans la langue proverbiale, où l’on dit longtemps vérole de Rouen, pour désigner la pire espèce et la plus rebelle aux remèdes. On lit ces vers, au-dessous de l’image de la Gorre de Rouen:
Sur toutes villes de renom
Où l’on tient d’amour bonne guyse,
Midieux Rouen porte le nom
De veroller la marchandise.
La fine fleur de paillardise,
On la doit nommer meshouen (maintenant):
Au Puy d’Amour prens ma devise:
Je suis la Gorre de Rouen!
Rabelais, dans sa vieillesse, se rappelait encore, en écrivant son cinquième livre de Pantagruel, cette terrible gorre, qu’il avait peut-être observée sur les lieux en 1527; car il cite, parmi les choses impossibles, le fait d’un jeune abstracteur de quinte-essence, qui se vantait de «guarir les verollez, je dy de la bien fine, comme vous diriez de Rouen.» Un siècle plus tard, le proverbe avait survécu à l’épidémie, et Sorel, dans son roman de Francion (liv. X), attestait que «vérole de Rouen et crottes de Paris ne s’en vont jamais qu’avec la pièce.»
Quoique des personnages éminents et du plus honorable caractère aient été, on ne sait comment, victimes reconnues de cette maladie impudique, il est difficile de nier que la Prostitution fût le principal intermédiaire de la contagion, et que les mauvais lieux servissent de foyer permanent à ses plus redoutables fléaux. La Prostitution n’était nulle part réglementée sous le rapport sanitaire, et il faut descendre jusqu’en 1684, pour trouver une ordonnance qui semble avoir en vue la salubrité des établissements de débauche. On peut donc apprécier les fâcheux effets que cette insouciance de l’autorité ne manqua pas d’exercer sur la santé publique; car, en abandonnant aux hasards de leur incontinence les malheureux libertins, qui s’en allaient, pour ainsi dire, à la source du mal, on exposait à d’inévitables dangers les femmes légitimes de ces imprudents et leurs pauvres enfants, auxquels ils léguaient un virus héréditaire et incurable. Dans les commencements de l’épidémie, comme nous l’avons vu, on enfermait les malades dans des espèces de ladreries, et on les expulsait des villes, où leur présence seule passait pour contagieuse. Cette expulsion générale des paovres vérolés contribua nécessairement à répandre l’infection dans les campagnes.
Mais, quand l’expérience eut démontré que le mal vénérien ne pouvait se gagner que par le commerce charnel ou par quelque contact intime et immédiat, on ne vit plus d’inconvénients à laisser séjourner dans les villes et parmi les personnes saines ces tristes et honteuses infirmités, dont l’aspect était fait pour effrayer le libertinage. Il n’y a pas de date certaine qu’on puisse attacher à ce changement d’opinion et de police, vis-à-vis du mal de Naples et des infortunés qui en étaient atteints. Dans les registres du parlement de Paris, on lit, à la date du 22 août 1505, un arrêt, qui autorise à prendre sur le fonds des amendes la somme nécessaire à la location d’une maison «pour y loger les verolez.» Cet arrêt, le dernier qui fasse mention de ces hospices temporaires, nous apprend que l’asile ouvert aux malades dans le faubourg Saint-Germain n’était déjà plus suffisant. On peut supposer que, peu d’années après, sous la garantie de la médecine, qui avait mieux étudié le principe des maux vénériens, on admit, indifféremment avec les autres malades, à Hôtel-Dieu, ceux qui avaient contracté à Paris, soit la grosse vérole, soit quelque teigne ou rogne syphilitique. On passa ainsi d’une extrémité à l’autre, et l’on tomba d’un excès dans un pire. A l’Hôtel-Dieu, les malades étaient couchés au nombre de quatre et même six dans le même lit: la syphilis en gâta un grand nombre, qui étaient entrés à l’hôpital fiévreux ou catarrheux, et qui en sortaient perclus et courbassés par le virus ou par le mercure. Cette catégorie de malades se multipliait donc, quoique le mal diminuât de gravité. L’Hôtel-Dieu de Paris ne fut bientôt plus assez vaste pour les contenir: il fallut songer à créer des hôpitaux spécialement destinés au traitement vénérien. Le premier hôpital fut établi en 1536, par arrêt du parlement, sur le rapport des commissaires chargés de la police des pauvres. Deux salles du grand hôpital de la Trinité reçurent cette destination: la grande salle haute, «où l’on a accoustumé de jouer farces et jeux,» fut appliquée «à l’hébergement des infectz et verollez; la basse salle, à l’hébergement et retrait de ceux qui sont malades de teignes, du mal que l’on dict saint Main, saint Fiacre, et autres maladies contagieuses.»
Quelques mois après l’ouverture de cet hospice, la place manquait pour y recueillir tous les malades qui se présentaient. Le parlement, par arrêt du 3 mars 1537, ordonna aux marguilliers de l’église de Saint-Eustache, de consacrer l’hôpital de la paroisse, au logement des «pauvres malades verollez et des maladies que l’on dict de saint Main, saint Fiacre et autres de cette qualité contagieuses.» Mais il n’y avait pas encore à Paris, malgré ces fondations, un hôpital exclusivement réservé à la maladie vénérienne, tandis que la ville de Toulouse en possédait un, depuis l’année 1528, appelé dans le langage du pays l’_houspital das Rognousés de la rongno de Naples_. (Voy. les Mém. de l’hist. du Languedoc, par Guill. de Catel, p. 237.) A mesure qu’on ouvrait de nouveaux refuges aux pauvres malades de vérole, on constatait de la sorte les ravages du mal dans les classes inférieures, et surtout parmi les vagabonds: l’humanité conseilla d’aviser au soulagement de cette multitude souffrante, en délivrant de la vue et du contact de ces malades les gens sains et les honnêtes gens. On fit partout des hôpitaux, et on y accumula comme dans des prisons tous les pauvres qu’on jugeait affligés de maladies contagieuses. On commençait à se repentir d’avoir supprimé trop légèrement les mesures de police relatives aux lépreux et aux vérolés; on s’aperçut un peu tard que la différence n’était peut-être pas si grande entre ces deux sortes de malades, et l’on eut la pensée de reconstituer l’ancien régime des léproseries. Ce fut dans cette pensée qu’on organisa, pour les povres vérollez, à Paris, le grand hôpital de Saint-Nicolas, près de la Bièvre, sur la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Mais les ressources de cet hôpital n’avaient pas été calculées d’après l’accroissement journalier du nombre des malades, et ce nombre s’élevait à 660, en 1540; le linge et autres choses nécessaires, que les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu étaient tenus de leur fournir, vinrent à manquer tout à fait. Le parlement de Paris eut pitié de ces malades, qui estoient en grosse nécessité; il cita devant lui les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu, et les somma de pourvoir aux besoins de l’hôpital de Saint-Nicolas. (Voy. les Preuves de l’Hist. de Paris, de Félibien et Lobineau, t. IV, p. 689 et 697.)
Cet hôpital prit le nom d’_hôpital de Lourcines_, et on y envoyait tous les vérollez qui se présentaient au Bureau des pauvres et à l’Hôtel-Dieu de Paris, où jusqu’alors ils étaient «couchez au mesme lit que ceux qui ne sont atteints de cette maladie.» Telle fut l’origine de l’hôpital des Vénériens, et un arrêt du parlement, en date du 25 septembre 1559, nous apprend que M. Pierre Galandius «naguere souloit tenir» ledit hôpital de Lourcines, où l’on nourrissait, logeait, pansait et médicamentait les gens verolés. (Preuves de l’Hist. de Paris, t. IV, p. 788.) En même temps qu’on cherchait à mettre en chartre privée tous les malades de cette espèce, on s’occupait de faire rentrer dans les maladreries ou léproseries les lépreux errants, qui n’avaient que trop contribué à corrompre la santé publique, en vivant librement au milieu de la population saine. François Ier, par une ordonnance du 19 décembre 1543, voulut remédier au grand désordre de ces léproseries, et il essaya d’y faire renfermer, comme autrefois, les lépreux qui mendiaient et cliquetaient par les villes et villages. Il était trop tard pour restituer au domaine de l’État les biens appartenant à la charité publique, mais envahis et accaparés depuis plus d’un siècle par des particuliers; d’ailleurs, à quoi bon des léproseries, quand il n’y avait plus de lépreux? En effet, même les porteurs de cliquettes et de barils, ce n’étaient que vénériens récents ou invétérés. Lèpre et vérole avaient fait cause commune: si bien qu’Henri IV, par un édit de 1606, attribua ce qui restait des léproseries «à l’entretenement des pauvres gentilshommes et soldats estropiez.» Mais on ne voit pas qu’Henri IV, malade des suites d’une gonorrhée virulente, qui le fit souffrir pendant plus de dix ans, ait considéré la grosse vérole comme l’héritière naturelle de la lèpre, et lui ait assigné quelques revenus pour soigner ses malades. A cette époque, tous les syphilitiques n’étaient pas dans les hôpitaux, et l’on peut dire que la Prostitution, qui peuplait les cours des Miracles, se chargeait aussi de les dépeupler, en y ravivant sans cesse l’ancien virus de la lèpre et le nouveau virus de la grosse vérole.
A. Racine del. d’après de Waël. Drouart Imp. Ed. Rosotte Sc. BOUGE FLAMAND (XVIIe Siècle)
CHAPITRE XXII.
SOMMAIRE. —Les poëtes de la Prostitution, au treizième siècle. —Corruption obscène de la langue. —Christine de Pisan fait la guerre aux vilains mots. —Influence du Roman de la Rose sur les mœurs. —L’_Art d’aimer_ de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung. —Les femmes putes. —Vengeance des dames. —Les antagonistes du Roman de la Rose. —Projet de réforme des filles publiques. —Le Champion des dames. —Les Puys d’amour de Picardie et de Hainaut. —Le jargon des galloises. —Guillaume Coquillart, official de Reims. —Les Droits nouveaux, code du libertinage. —Facio ut des. —Tromperie sur la qualité de la marchandise. —Stellionat amoureux. —Le Plaidoyer d’entre la Simple et la Rusée. —Ne rien prendre sans payer. —Portrait d’une vieille courtière. —Nomenclature des mignonnes de Reims, avec leurs sobriquets. —Olive de Gâte-Fatras. —Marion de Traîne-Poetras. —Mort de Coquillart. —Son épitaphe. —Digression sur ses coquilles.
Les trouvères du treizième siècle, comme nous l’avons dit, avaient été les poëtes de la Prostitution; leurs lais et leurs fabliaux, qui reflétaient la licence de leurs mœurs et l’obscénité de leur langage, eurent une funeste influence sur la langue écrite, comme sur les mœurs du peuple: les mœurs, loin de s’épurer, se pervertirent davantage, à l’exemple de celles que la joyeuseté française avait mises en honneur dans ces contes orduriers; la langue non-seulement resta surchargée d’une nombreuse famille de vilains mots et de locutions impudiques, mais encore elle apprit à exprimer de préférence les lieux communs de l’amour charnel, si l’on peut désigner ainsi ce fade et monotone débordement de poésie amoureuse qui fit les délices des quatorzième et seizième siècles. Les éditeurs de Rutebeuf, M. Achille Jubinal et son devancier Méon, n’ont pas osé publier, même en remplaçant les mots libres par des points, plusieurs pièces singulières, qui prouvent que ce trouvère effronté ne se préoccupait guère de respecter les oreilles de ses auditeurs. Nous renvoyons les curieux de ce genre de littérature, au célèbre manuscrit de la Bibliothèque impériale, coté 7218, Ancien Fonds du roi, dans lequel on trouvera, au folio 215, le Dit du c. et de la c., qui commence ainsi:
Une c..... et un v.. s’esmurent
A un marchié où aller durent...;
au folio 24, le Dit des c., dont voici le début, adressé à un seigneur peu délicat:
Signor, qui les bons c... savés,
Qui savés que li c... est tels...;
et, au folio 183, le Dit du c. et du c., dont les deux premiers vers annoncent une controverse licencieuse:
L’autre hier, me vint en avison
Que li c.. demandoit au c...