Note de transcription:
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TACITE
LA GERMANIE
PROPRIÉTÉ DE
J. de Gigord.
À LA MÊME LIBRAIRIE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Nouveau cours de latin:
=Grammaire latine= (1re année). In-18, raisin 0 fr. 90
=Grammaire latine= (2e année). 1 fr. 25
=Grammaire latine= (complète). In-18, raisin. 1 fr. 40
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-- Livre du maître (1re série), en préparation.
=Exercices latins illustrés= (2e série)
-- Livre du maître (2e série).
=Exercices latins= (3e série)
-- Livre du maître (3e série), en préparation.
=Tacite.= Germanie. In-18 raisin. 0 fr. 75
-- Agricolae. In-18 raisin. 0 fr. 60
-- Extraits des Annales. In-18 raisin. 1 fr. 75
=Plutarque.= Vie de Cicéron. In-18 raisin. 1 fr. »
-- Extraits des vies parallèles. In-18. 1 fr. 50
=Xénophon.= Économique. In-18 raisin. 1 fr. 50
TACITE
LA GERMANIE
TEXTE LATIN AVEC INTRODUCTION, NOTES ET LEXIQUE DES NOMS PROPRES
PAR
M. L'ABBÉ PETITMANGIN
AGRÉGÉ DES LETTRES
PROFESSEUR AU COLLÈGE STANISLAS
TROISIÈME ÉDITION
[Décoration]
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE POUSSIELGUE
J. DE GIGORD, ÉDITEUR
RUE CASSETTE, 15
1913
INTRODUCTION
I.--LA VIE ET LES OUVRAGES DE TACITE.
Nous avons bien peu de détails certains sur la vie de Tacite. Son prénom était-il Publius comme le témoigne un manuscrit des Annales ou Caius comme l'écrit Sidoine Apollinaire? Appartenait-il à la gens Cornelia? Son père était-il ce chevalier romain, procurateur de la Gaule Belgique, nommé dans une inscription et dont parle Pline l'Ancien? Autant de questions toujours renouvelées, jamais épuisées, auxquelles on ne pourra fournir aucune réponse certaine tant que de nouvelles découvertes n'apporteront pas des preuves indiscutables[1]. On admet cependant que Tacite est né en 54 ap. J.-C. ou 55 au plus tard. Mais on retombe dans l'incertitude, dès qu'on veut déterminer le lieu de sa naissance. Les habitants de Terni, l'ancienne Interamna, à peu de distance de Florence, le réclament pour compatriote; mais ce n'est pas fournir des arguments que de dresser des statues et l'on sait trop bien que cette tradition remonte à l'empereur Tacite (275-276 ap. J.-C.) qui naquit à Interamna et se fit passer pour le descendant de l'illustre historien. Cette parenté, même démontrée, ne pourrait être un argument incontestable en faveur des habitants de Terni, et il faut renoncer à disserter sur cette heureuse coïncidence qui aurait rapproché les berceaux de Tacite, de Michel-Ange et de Machiavel.
[1] La récente découverte d'une inscription paraît avoir levé tous les doutes en faveur du prénom de Publius.
Que l'éducation de Tacite se soit faite à Rome, au milieu des vices raffinés qui minaient la société, ou dans quelque province où les antiques traditions, mieux conservées, trempaient plus fortement les âmes, il est probable qu'en aucun cas il ne se laissa entamer par la corruption de son siècle. Il s'adonna d'abord à l'éloquence, qui, malgré l'établissement de l'Empire et la suppression des grands débats politiques, restait la base et presque l'unique objet des études pour les jeunes romains de bonne famille. La philosophie semble l'avoir moins attiré. Pline le Jeune, qui fut très lié avec lui, nous atteste ses succès oratoires et caractérise son éloquence d'un mot qui résume tout un côté du génie de Tacite: «_Respondit Cornelius Tacitus eloquentissime et, quod eximium orationi ejus inest_, +semnôs+.» Nous connaissons d'ailleurs les idées de Tacite sur l'art oratoire par son premier ouvrage, le Dialogue des orateurs, dont l'authenticité a été contestée, mais à tort, semble-t-il. Ses préférences vont à Cicéron, qu'il se propose d'imiter, mais le style de ce dialogue, quoique différent, à la vérité, de la vraie manière de Tacite telle que nous la révèlent les Annales et les Histoires, nous fait sentir déjà que le temps des larges et symétriques périodes est passé.
Cependant Tacite ne se confinait pas dans les déclamations d'école et les débats judiciaires. Successivement questeur sous Vespasien, édile ou tribun du peuple sous Titus, préteur sous Domitien, il parvint au consulat sous le règne de Nerva en 97. Il eut alors à prononcer l'éloge de Verginius Rufus, mort simple citoyen après avoir refusé l'empire. Ce fut probablement dans l'année qui suivit son consulat qu'il écrivit l'Agricola. Il retraçait, en phrases émues, éloquentes, et semées de mots profonds, la vie de son beau-père, qu'il représentait comme le type du fonctionnaire intègre et digne sous un gouvernement corrompu. Vers le même temps, entre 98 et 100, il publiait la Germanie.
Ces courts écrits, dans lesquels on sent le style si original de Tacite tendre de plus en plus à la brièveté et à la profondeur tout en s'animant d'une couleur poétique assez prononcée, conduisent insensiblement aux grands ouvrages de l'écrivain: les Annales et les Histoires. On ne saurait assez regretter que le temps ait creusé dans ces deux chefs-d'oeuvre d'irréparables lacunes. Les Histoires publiées entre 104 et 109 contenaient les règnes de Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, Titus et Domitien, c'est-à-dire les faits contemporains de Tacite. Les Annales, qui durent paraître vers l'an 116, renfermaient la période de l'histoire romaine comprise entre la mort de l'empereur Auguste et le règne de Galba par lequel commencent les Histoires.
À partir de l'an 100, époque à laquelle il soutint, de concert avec son ami Pline le Jeune, le procès des Africains contre Marius Priscus, Tacite semble s'être retiré des affaires publiques pour s'adonner tout entier à la composition de ses grands ouvrages. Il vivait vraisemblablement encore à l'avènement d'Hadrien (117) et mourut probablement entre 117 et 120.
II.--LA GERMANIE.
L'érudition allemande, qui s'est beaucoup occupée du court écrit de Tacite sur la Germanie, a soulevé une foule de questions sur le but, les sources, la date et le titre même de cet ouvrage. On a supposé que le titre authentique s'était perdu, avec une préface où Tacite rendait peut-être compte de l'idée qui avait inspiré son livre. Les différents titres que l'on propose sont fort incertains. On a à choisir entre: De origine et situ Germanorum (ou Germaniæ), De situ Germaniæ, De situ ac populis Germaniæ, De origine, situ, moribus ac populis Germanorum. Comme il n'y a presque pas de motif de préférence entre ces divers titres, on peut se contenter, comme Halm, d'écrire en tête du livre de Tacite: C. Taciti de Germania liber. On ne peut, en effet, sur ce point, accorder grande confiance aux manuscrits; ceux qui existent actuellement et dont les principaux sont le Vaticanus 1862 et 1518, le Leidensis, le Neapolitanus, ont été copiés par des humanistes de la Renaissance et reproduisent un manuscrit unique apporté d'Allemagne en Italie et aujourd'hui perdu.
La date de la composition de la Germanie est assez facile à déterminer. Tacite nous dit (§ 37) que, depuis la première invasion des Cimbres (an de Rome 641) jusqu'au second consulat de Trajan (851), il s'est écoulé 210 ans. On peut en conclure que si Tacite prend le second consulat de Trajan pour point de départ de son calcul, c'est parce que cet ouvrage fut composé à cette époque même ou du moins avant le troisième consulat, un peu avant ou un peu après l'arrivée de Trajan à Rome.
On s'est souvent demandé quel but s'est proposé Tacite en écrivant la Germanie. Comme on peut s'y attendre, toutes les solutions possibles ont été proposées. On a été jusqu'à soutenir que la Germanie était une sorte de dialogue, dans lequel Tacite avait voulu réunir les opinions des écrivains antérieurs sur la Germanie, en interrompant sans cesse cette relation pour compléter, confirmer et, plus souvent, infirmer leur témoignage. Sa méthode la plus ordinaire de contredire ses adversaires serait l'ironie. Méthode bien dangereuse, en vérité, puisqu'on a si souvent pris pour la pensée de Tacite ce qui en était exactement le contraire[2]. Le tort de la plupart des commentateurs qui ont voulu trancher nettement la question, a été, semble-t-il, de se montrer trop exclusifs et de ne pas assez distinguer, autour du but principal, quel qu'il soit d'ailleurs, l'existence incontestable d'intentions secondaires. Il est évident, par exemple, qu'on aurait tort de ne voir dans la Germanie qu'une sorte de roman où serait dépeint un certain idéal de bonheur, de vie simple et vertueuse. Cet ouvrage serait ainsi une réplique de la fiction de l'âge d'or, la scène étant transportée dans le lointain de l'espace au lieu d'être reculée dans le temps. Le romanesque que l'on croit découvrir dans certains passages ne doit pas faire illusion. Tacite, il est vrai, fait une description fantastique du culte mystérieux de la déesse Nerthus et nous montre une armée entière couverte de boucliers noirs; cela vient de ce que, trop grave pour inventer des fables, il est aussi trop consciencieux pour omettre les informations qu'il a recueillies. Dans le second livre des Histoires nous trouvons sa profession de foi: «Je crois, dit-il, qu'il est contraire à la gravité de l'histoire de vouloir intéresser les lecteurs avec des fictions et des fables, mais je ne voudrais pas non plus enlever toute créance à des traditions généralement reçues.» D'ailleurs, comment expliquer, dans cette hypothèse, la présence de tant de détails géographiques? Pourquoi tant de précision dans la notation du caractère spécial de chaque peuplade? Et si Tacite a voulu vanter la vie simple et frugale, pourquoi insiste-t-il sur l'ivrognerie et l'entêtement de ces robustes Germains? Cependant on ne saurait nier que Tacite ait souvent embelli la vie de ces peuplades à demi sauvages et fait de leur ignorance des vertus réfléchies de philosophe.
[2] Voici, par exemple, comment M. Holub entend le ch. XVII: Tacite rapporte l'opinion d'un de ses prédécesseurs: Tegumen omnibus sagum fibula aut, si desit, spina consertum.--Et Tacite reprend aussitôt ironiquement: Ceterum intecti: totos dies juxta focum atque ignem agunt! C'est-à-dire: «Eh quoi! pas d'autre vêtement? Mais alors le climat les obligerait à rester des journées entières près du feu! Ne faut-il pas qu'ils aillent à la chasse, aux assemblées, à la guerre? Ce simple manteau peut-il suffire?» On devine ce qu'une semblable interprétation peut réserver de surprises à qui voudra s'y livrer.
La rhétorique, dont on sent parfois l'influence sur la composition de l'ouvrage, n'a pas peu contribué à lui donner ce faux air de roman utopique; mais plus sensible encore est l'influence des préoccupations du moment et ce n'est pas sans quelque apparence de raison qu'on a soutenu que Tacite avait voulu avant tout faire la satire des moeurs de son temps. On sait que Tacite n'est pas l'historien selon l'idée de Fénelon. Il est bien de son temps et de son pays, et dans le coeur de ce penseur profond bouillonne un ardent patriotisme. Tacite a étudié les vices de son siècle; il y a reconnu le signe d'une civilisation trop avancée qui court fatalement à la décadence. Pour lui, comme pour tous les Romains qui ont gardé l'amour et l'admiration du peuple roi, l'idéal est vers le passé; c'est le mos majorum qui a fait la grandeur de la République, c'est lui qui peut seul la sauver de la ruine. Aussi, sans être pour cela un révolutionnaire, il saisit avec empressement l'occasion qui lui est offerte d'opposer à la civilisation corrompue qui règne à Rome les rudes vertus des Barbares. À chaque instant la pensée de Tacite est reportée de l'objet de son étude vers l'état actuel de sa patrie. Si cette préoccupation l'a amené à forcer quelques traits, elle lui a fourni l'occasion de belles antithèses, dans lesquelles un peu d'affectation ne nuit pas à la profondeur de la pensée. Il serait exagéré cependant de considérer la Germanie comme une satire analogue aux ouvrages de nos philosophes du XVIIIe siècle qui prétendaient opposer aux vices et aux mensonges conventionnels de la société le bon sens et les vertus spontanées de la nature inculte. Tacite s'est contenté de rappeler aux Romains que, chez ces prétendus barbares, les lois du mariage étaient sévèrement gardées, la corruption ne prêtait pas à rire, les testaments et les abus qu'ils provoquent étaient inconnus, les enfants n'étaient point abandonnés à des mercenaires, la douceur envers les esclaves était habituelle. Avant Tacite, Horace avait déjà usé de ce procédé en opposant aux moeurs des Romains les vertus des Gètes et des Scythes (Odes, III, 24), et l'on a pu relever des tendances analogues chez Valérius Flaccus qui publia son ouvrage environ trente ans avant l'apparition de la Germanie.
La Germanie serait-elle donc plutôt une brochure politique analogue aux monographies qui paraissent aujourd'hui à propos des questions brûlantes de la politique extérieure? Les partisans de cette opinion avouent toutefois que la Germanie n'a pas été improvisée comme le sont la plupart des écrits de ce genre, mais composée d'après des notes dès longtemps recueillies. Cette intention politique est loin d'être aussi évidente qu'on l'a prétendu, puisque les défenseurs de cette opinion soutiennent, les uns, que Tacite a voulu détourner Trajan de faire la guerre à des gens si vertueux et si forts, les autres qu'il a simplement voulu soutenir sa politique. L'empereur en effet, appelé au trône pendant qu'il se trouvait en Germanie, y resta longtemps pour consolider la frontière. On désirait le revoir à Rome; de là, chez Tacite, le désir d'expliquer l'absence de Trajan en montrant la nécessité de tenir en respect les Barbares. Si telle était l'idée de Tacite, non seulement elle devrait s'exprimer nettement dans quelque endroit de l'ouvrage, mais on devrait la deviner présente partout; or rien ne serait plus difficile à prouver. En effet, quiconque lira la Germanie sans idée préconçue aura l'impression d'un ouvrage scientifique. C'est l'avis de Mommsen: «Tout cet écrit, dit-il, fait l'effet d'être simplement géographique.»
On s'est appuyé sur cette constatation pour soutenir que la Germanie était un livre détaché des grands ouvrages. Il aurait survécu à la perte d'une partie considérable des Annales et des Histoires, parce qu'il aurait été de bonne heure remarqué et copié à part par des moines allemands du moyen âge. On a été jusqu'à lui fixer sa place dans les Histoires à l'endroit où Tacite devait parler de la grande coalition des Sarmates et des Suèves. Selon d'autres, la Germanie aurait été en effet, d'abord, destinée à prendre place dans les Annales ou les Histoires, mais elle en aurait été séparée par Tacite lui-même et publiée à part.
Cette opinion, quelque vraisemblable qu'elle puisse paraître, n'est pas concluante. Si l'on se rappelle que le Dialogue des orateurs est un ouvrage de rhétorique où les souvenirs d'école et le désir d'imiter les périodes cicéroniennes sont si apparents, que l'Agricola garde une parenté évidente avec les panégyriques depuis si longtemps à la mode, que la Germanie elle-même fourmille de pointes, de réticences calculées et d'effets de style, on est tenté de regarder cet ouvrage comme un essai, où Tacite a voulu former son style et se faire la main pour aborder les grands ouvrages qu'il méditait. Ceci n'est pas pour en diminuer la valeur: au contraire. Tacite a dû y apporter tous ses soins; il a dû à cette occasion consulter de nombreux ouvrages, non seulement pour assembler des matériaux, mais pour s'inspirer des meilleurs modèles. Nous le voyons commencer à la manière de César et terminer par une imitation de Salluste. Sans doute, le procédé est encore sensible dans la Germanie, mais, en somme, c'est l'oeuvre soignée d'un homme déjà maître de son talent, qui, en exerçant sa sagacité d'historien et son originalité de styliste, se prépare à la composition de chefs-d'oeuvre immortels.
On s'explique pourquoi la Germanie lui a paru le sujet le plus intéressant. La question germanique était à l'ordre du jour. Depuis que César avait franchi le Rhin, les Germains n'avaient pas cessé d'être mêlés aux affaires de Rome, comme ennemis ou comme alliés. À César même ils avaient fourni, dans sa guerre contre les Gaulois, d'excellents cavaliers. Ils avaient tenu en échec la puissance d'Auguste. Sous ses successeurs, ils avaient continué à inquiéter la frontière et on n'avait jamais pu les considérer comme définitivement soumis de la même façon que les Gaulois. Tacite avoue qu'ils avaient fourni aux généraux plutôt des occasions de triomphe que de véritables victoires. Tout le monde sentait vaguement, et Tacite sans doute mieux que personne, que le danger viendrait du Nord et que, si une invasion des Cimbres et des Teutons se renouvelait, on trouverait difficilement un nouveau Marius et des légions semblables aux vainqueurs de Verceil. Ajoutez à cela la curiosité qui porte les civilisations raffinées vers l'étude des populations encore voisines de la barbarie. Le succès de la littérature exotique de nos jours ne s'explique pas autrement. Or, à l'époque de Tacite, l'Orient, souvent décrit, était trop connu; la Germanie et les pays du Nord, du côté des mers mystérieuses et des nuits de plusieurs mois, devaient intéresser davantage. Ces récits sur des peuples lointains remplaçaient dans la curiosité des lecteurs les légendes mythologiques auxquelles on ne croyait plus. Le livre de Tacite répondait à ce besoin; il avait l'exactitude d'une sérieuse étude géographique et l'intérêt d'un roman. Tacite reconnaît dans ses Annales que les récits de ce genre sont les plus propres à piquer la curiosité du lecteur.
Au reste, quoi qu'il en soit du but de Tacite dans la composition de la Germanie, on s'accorde à reconnaître que ce livre renferme un grand nombre de faits exacts, intéressants, puisés aux meilleures sources. Ici une question se pose: Tacite parle-t-il de choses qu'il a vues lui-même? A-t-il visité la Germanie? On sait, par le témoignage de l'écrivain lui-même dans l'Agricola, qu'il fut absent de Rome à partir de 89 pendant quatre ou peut-être sept ans. Quel fut le motif de cette absence? On a prétendu que ce ne pouvait être l'exil ni une retraite volontaire, qu'il s'agissait donc d'une mission assez lointaine, peut-être du commandement d'une légion sur le Rhin. Malheureusement on ne peut fournir aucune preuve à l'appui de cette assertion. Il est vrai que Tacite, par la vivacité de son style, semble peindre des choses qu'il a vues lui-même, mais on ne peut rien conclure de cette observation puisqu'il parle de la même manière de certaines contrées qu'il n'a certainement jamais visitées.
Si Tacite n'est pas un témoin oculaire, on peut être du moins certain qu'il n'a négligé aucun moyen d'information. Il a naturellement consulté les écrivains qui s'étaient occupés avant lui de la Germanie. Beaucoup de ces ouvrages étant perdus pour nous, nous ne pouvons savoir au juste dans quelle mesure Tacite s'est inspiré de ses devanciers. Ses principales sources paraissent avoir été César, Mela, Pline et peut-être Salluste. Le rapprochement n'est possible qu'avec César dont nous possédons les oeuvres. César avait souvent eu l'occasion, dans sa guerre des Gaules, de connaître les Germains, mais il s'était contenté de leur consacrer quelques chapitres de ses Commentaires. Tacite est donc plus explicite, mais il n'est jamais en contradiction avec celui qu'il appelle summus auctorum.
Bien qu'il soit impossible de déterminer exactement ce que Tacite a ajouté aux connaissances déjà consignées par les écrivains antérieurs, on ne peut douter qu'il ait contrôlé avec soin leurs affirmations et recueilli tous les renseignements oraux de nature à rendre son étude plus neuve, plus complète et plus intéressante. Or il était facile de recueillir sur la Germanie une foule de détails offrant toutes les garanties de certitude désirables. Si Tacite n'a pas été chargé personnellement de quelque mission sur les bords du Rhin, il a eu souvent l'occasion d'interroger les soldats qui avaient pris part aux guerres de Germanie. En outre, le commerce amenait des Germains à Rome, et les marchands italiens parcouraient des pays du nord où les aigles romaines ne s'étaient pas encore montrées. Il est probable que le commerce du succin attira des commerçants jusqu'en Suède. Si toutefois les indications géographiques de Tacite restent bien inférieures à ses descriptions ethnographiques, on ne peut s'en étonner; les anciens n'ont jamais pu arriver, en géographie, qu'à des connaissances approximatives, faute des instruments nécessaires à cette science. Au reste, peu nous importent aujourd'hui les erreurs de ce genre; ce sont les détails de moeurs qui offrent, pour les modernes, le plus haut intérêt. Les grandes invasions qui ont bouleversé la meilleure partie de l'Europe quelques siècles après l'ère chrétienne, ont établi dans les moeurs et dans les institutions des territoires envahis un grand nombre de coutumes d'abord propres aux peuplades de la Germanie. Montesquieu a dit: «Il est impossible d'entrer un peu avant dans notre droit politique si l'on ne connaît parfaitement les lois et les moeurs des peuples germains.» On peut voir, dans le premier livre de l'Histoire de la littérature anglaise, quel usage Taine a su faire de l'ouvrage de Tacite pour marquer les traits caractéristiques de la race anglo-saxonne.
Il est à regretter cependant que Tacite n'ait pas assez compris l'importance des langues pour le classement des peuples, que le peu de détails qu'il donne sur la religion des Germains soit gâté par l'habitude d'identifier les dieux de tous les peuples aux habitants de l'Olympe gréco-romain, mais on ne peut raisonnablement exiger de Tacite des méthodes et des connaissances qui furent complètement étrangères à son époque. Tel qu'il est, ce livre de la Germanie si court et si substantiel mérite l'éloge qu'en fait Montesquieu dans l'Esprit des lois: «Tacite a fait un ouvrage exprès sur les moeurs des Germains; il est court, mais c'est l'ouvrage de Tacite qui abrégeait tout parce qu'il voyait tout.»
III.--SOMMAIRE DE LA GERMANIE.
La Germanie a été composée avec beaucoup de soin; la facilité avec laquelle Tacite passe d'un sujet à l'autre en suivant l'enchaînement naturel des idées, masque habilement un plan très bien agencé. Le livre se divise naturellement en deux parties: une partie générale consacrée aux renseignements géographiques, aux moeurs et institutions communes à tous les Germains, et une partie spéciale dans laquelle sont décrites à part toutes les peuplades de la Germanie, chacune avec les traits qui la distinguent des tribus voisines.
I. PARTIE GÉNÉRALE.
A. Le sol et les habitants.
1. Position et géographie physique de la Germanie. 2. Origine des anciens peuples de la Germanie et légendes qui s'y rapportent. 3. Suite des traditions antiques, le Bardit. 4. Pureté de la race; le physique des Germains. 5. Productions du sol; mépris de l'or et de l'argent.
B. Institutions publiques.
6. Armement des Germains. Cavalerie et infanterie. Punition des lâches. 7. Autorité des rois et des chefs. Rôle des prêtres. Courage des femmes germaines. 8. Vénération pour les femmes. Veleda. Albruna. 9. Religion des Germains. Leurs divinités. 10. Différentes manières de tirer des augures. 11. Assemblées publiques. Délibérations. 12. La justice rendue dans les assemblées. Tribunaux organisés pour les cantons. 13. Émancipation du jeune homme, organisation militaire. 14. Obligations des chefs de guerre et de leurs compagnons. 15. Manière de vivre pendant la paix. Cadeaux faits aux chefs.
C. Vie privée.
16. Les habitations. 17. Les vêtements. 18. Respect du mariage. Les présents, symboles des devoirs des époux. 19. Châtiment de l'inconduite. Pureté des moeurs. 20. Éducation des enfants. Parentés. Successions. 21. Haines héréditaires. Compensation de l'homicide. Hospitalité. 22. Défauts des Germains. Ivresse. Brutalité. Affaires traitées pendant et après les festins. 23. Boisson fermentée. Nourriture simple et frugale. 24. Amusements. Danse des armes. Passion du jeu. 25. Rôle et condition des esclaves et des affranchis. 26. Ignorance de l'usure. Partage des terres. 27. Funérailles.
II. PARTIE SPÉCIALE.
28. Les Gaulois qui se sont établis en Germanie: Helvètes, Boïens, Aravisques, Oses. Germains établis sur la rive gauche du Rhin: Trévires, Nerviens, Vangions, Triboques, Ubiens. 29. Bataves. Mattiaques. Champs décumates. 30. Les Chattes, peuple guerrier et discipliné. 31. Coutumes guerrières, aspect effrayant des Chattes. 32. Les Usipiens; les Tenctères, excellents cavaliers. 33. Les Bructères; ils sont chassés par les Chamaves et les Angrivariens. Pressentiments de Tacite. 34. Les Dulgubniens, les Chasuares, les Frisons. 35. Les Chauques, le plus noble peuple de Germanie. 36. Les Chérusques, vaincus par les Chattes. Leur défaite entraîne celle des Foses. 37. Les Cimbres; rapide esquisse des guerres de Germanie. 38. Les Suèves: usages spéciaux. 39. Les Semnons; leur bois sacré. 40. Les Langobards, les Reudignes, etc. Culte de la déesse Nerthus. 41. Les Hermondures. Relations commerciales avec les Romains. 42. Les Naristes, les Marcomans, les Quades. 43. Les Marsignes, les Cotins, les Oses, les Bures. La Suévie traversée par une chaîne de montagne. Les Tugiens. Aspect terrifiant des Hariens. 44. Les Suiones, navigateurs. Gouvernement royal. Les Sitones gouvernés par une femme. 45. La mer dormante. Les Æstiens. Commerce du succin. 46. Les Peucins, les Venèdes, les Fennes. Légendes sur des peuples fabuleux.
CORNELII TACITI
DE GERMANIA
LIBER
=1.= Germania omnis[1] a Gallis Rætisque et Pannoniis[2] Rheno et Danuvio fluminibus, a Sarmatis Dacisque mutuo metu aut montibus[3] separatur: cetera Oceanus[4] ambit, latos sinus et insularum immensa[5] spatia complectens, nuper cognitis[6] quibusdam gentibus ac regibus, quos bellum aperuit. Rhenus, Ræticarum Alpium inaccesso ac præcipiti vertice[7] ortus, modico flexu[8] in occidentem versus septentrionali Oceano miscetur. Danuvius, molli et clementer edito[9] montis Abnobæ jugo effusus, plures populos adit, donec[10] in Ponticum mare sex meatibus[11] erumpat: septimum[12] os paludibus hauritur.
[1] =Germania omnis=, la Germanie prise dans son ensemble. Il s'agit de la grande Germanie, par opposition aux deux provinces romaines de Germanie, situées sur la rive gauche du Rhin. Ce début paraît imité de César, B. G., I, 1.
[2] =A Gallis Rætisque et Pannoniis=. Le changement de particule indique que ces trois termes sont répartis en deux groupes, d'un côté Gallis, de l'autre Rætis et Pannoniis, correspondant l'un à Rheno, l'autre à Danuvio. Cf. Ragon, Gr. lat., § 534.
[3] =Mutuo metu aut montibus=. Remarquez la vivacité de cette expression, produite par le rapprochement de deux idées de nature différente. Ces montagnes sont les Karpathes. Cf. 7, note 13.
[4] =Oceanus=. Sous cette dénomination il faut entendre la Mer du Nord et la Baltique. Ces latos sinus sont des presqu'îles, et non pas des golfes, le Jutland probablement. Cf. 29, sinus imperii, et la note. À travers l'incertitude de ces renseignements géographiques, certains commentateurs ont voulu voir l'intention de grandir, dans un but politique, l'importance de la Germanie.
[5] =Immensa=: ce mot a un sens plus faible qu'à l'époque classique. Tacite remploie communément dans le sens de très grand. Traduisez: de vastes étendues d'îles.
[6] =Nuper cognitis=. Cette proposition à l'ablatif absolu, où le participe a la valeur de l'aoriste et non pas du parfait, exprime avec beaucoup de concision la source des renseignements donnés dans le membre de phrase précédent. Nuper a une valeur relative, car les expéditions dont il s'agit ici ont eu lieu 10 ans avant J.-C.
[7] =Vertice=: l'Adula (en latin Adulas) ou Rheinwaldhorn qui se trouve à l'est du Saint-Gothard.
[8] =Modico flexu=. Il ne s'agit pas, comme on le croit quelquefois, d'un coude du fleuve ou d'un «léger détour», mais d'une direction générale. Le Rhin, au lieu de se diriger vers le Nord, s'incline légèrement vers l'Occident.--Versus. Bien qu'on trouve parfois versus, adverbe, joint à in par pléonasme, ce mot est plutôt ici un participe, malgré le manque de liaison entre ortus et versus.
[9] =Molli et clementer edito=. Ces deux expressions sont fort voisines de sens, mais la première se trouve déjà à l'époque classique, tandis que la seconde n'apparaît dans ce sens que plus tard. Les expressions presque synonymiques sont nombreuses dans les premiers ouvrages de Tacite, où la couleur oratoire est plus prononcée.--Abnoba. L'orthographe de ce mot a été longtemps incertaine, mais des inscriptions ont levé tous les doutes.
[10] =Donec... erumpat=. Ce subjonctif est contraire à l'usage classique. Tacite emploie ainsi le subjonctif présent avec donec sans distinguer s'il y a ou non une intention à exprimer. Cf. 31, donec absolvat, donec faciat; 35, donec sinuetur, et 20, note 5.
[11] =Meatus=, litt., «marche» (de meare), puis, «passage, voie, canal», enfin comme ici, «embouchure». Ce mot, à l'époque classique, est poétique.
[12] =Septimum=. Ovide dit du Danube (Tristes, II, 2, 189): Septemplicis Histri. Hister (+Istros+) est le nom grec, Danuvius le nom celtique latinisé.
=2.= Ipsos[1] Germanos indigenas crediderim[2] minimeque aliarum gentium adventibus[3] et hospitiis mixtos, quia nec terra olim, sed classibus advehebantur qui mutare sedes quærebant[4], et immensus ultra[5] utque sic dixerim adversus[6] Oceanus raris ab orbe nostro navibus aditur. Quis porro[7], præter periculum horridi et ignoti maris, Asia aut Africa aut Italia relicta, Germaniam peteret[8], informem terris, asperam cælo, tristem cultu aspectuque[9], nisi si patria sit? Celebrant carminibus antiquis, quod[10] unum apud illos memoriæ et annalium genus est, Tuistonem[11] deum terra editum et filium Mannum originem gentis conditoresque[12]. Manno tres filios assignant, e quorum nominibus proximi Oceano Ingævones, medii Herminones, ceteri Istævones vocentur[13]. Quidam[14], ut[15] in licentia vetustatis, plures deo ortos pluresque gentis appellationes, Marsos, Gambrivios, Suevos, Vandilios affirmant, eaque vera et antiqua nomina. Ceterum Germaniæ vocabulum recens et nuper additum[16], quoniam qui primi Rhenum transgressi Gallos expulerint ac nunc Tungri[17], tunc Germani vocati sint: ita, nationis nomen, non gentis[18], evaluisse paulatim, ut omnes primum a victore ob metum, mox[19] etiam a se ipsis invento nomine Germani vocarentur[20].
[1] =Ipsos= marque ici la transition. Tacite passe du pays aux habitants eux-mêmes. Cf. Agricola, 13, une transition analogue.
[2] =Crediderim=. Le subjonctif affaiblit encore l'affirmation déjà adoucie par l'emploi de ce verbe. (Gr. lat., 423.)
[3] =Adventibus= peut s'appliquer à des immigrations (adventus gallicus dans Cicéron signifie l'invasion des Gaulois), hospitiis, seulement à des relations pacifiques. Cette opinion de Tacite et, par conséquent, les raisons sur lesquelles il l'appuie sont inexactes. De grandes migrations venues d'Asie ont peuplé l'Europe, et elles se sont effectuées par terre; mais Tacite songe à combattre l'opinion d'après laquelle des immigrations auraient eu lieu des bords de la Méditerranée, et en ce sens il a raison.
[4] =Quærebant=. Ce verbe ne se construit pas d'ordinaire avec l'infinitif, sauf chez les poètes, et postérieurement à l'époque classique.
[5] =(Oceanus) ultra=. L'océan qui s'étend vers le nord de l'autre côté de la Germanie. Ultra joue ici le rôle d'adjectif. Cette façon de parler, que l'existence d'un article en grec rend très fréquente dans cette langue, est rare en latin, du moins chez Cicéron et César, mais Tite-Live et Tacite en usent assez souvent. Cf. Riemann, Synt. lat., § 5.
[6] =Adversus=. Ce mot signifie ici opposé (au monde romain dont la Méditerranée occupait le centre). On le traduit quelquefois par hostile (cf. 34, note 6) et, comme on dit souvent adverso flumine navigare, on a pensé aussi que Tacite voulait marquer par ce mot qu'en allant vers le Nord on est en quelque façon obligé de remonter l'Océan, que les anciens se représentaient comme un fleuve entourant la terre.
[7] =Porro= introduit une confirmation du raisonnement commencé. Præter = ut prætermittam, sans parler de.
[8] =Quis... peteret?= Qui aurait gagné la Germanie? Sur la signification de cet imparfait du subjonctif (potentiel du passé), cf. Ragon, Gr. lat., 423, rem. 3.
[9] =Tristem cultu aspectuque=. D'après Tacite, le sol de la Germanie n'est pas favorable à la culture et ne rachète même pas ce défaut par le pittoresque de son aspect. Il manque à la fois de fertilité et de beauté.--Nisi si est un pléonasme de la langue familière.
[10] =Quod= s'accorde avec l'attribut au lieu de s'accorder avec son antécédent. (Gr. lat., 360.)--Memoriæ et annalium genus: pléonasme, cf. 1, note 9. Memoria, terme plus général, désigne tout moyen de conserver le souvenir des événements, annales désigne plus spécialement l'histoire écrite.
[11] =Tuistonem=, =Mannum=. On croit reconnaître dans ces deux mots l'allemand deutsch (Allemand) et Mann (homme).
[12] =Originem gentis conditoresque=: pléonasme. Cf. note 10. Ce sens du mot conditor est fréquent chez Virgile.
[13] =Vocentur=: subjonctif du discours indirect. Assignant équivaut en effet à fuisse dicunt. (Gr. lat., 452 et rem.)
[14] =Quidam=: il s'agit, non des Germains, mais des Romains qui se sont occupés des antiquités germaniques.
[15] =Ut= s'emploie souvent pour introduire une explication fondée sur l'expérience, sur un fait habituel. Il équivaut alors à ut fieri solet.--Licentia vetustatis. Les temps reculés fournissent plus ample matière à la légende et plus de liberté aux discussions historiques.
[16] =Recens et nuper additum=: pléonasme. Cf. 1, note 9. VIRGILE, Énéide, I, 267: Cui nunc cognomen Julo Additur.--Cette phrase continue le discours indirect introduit par affirmant; de là l'emploi des subjonctifs expulerint, vocati sint.
[17] Après =Tungri=, suppléez vocentur au lieu de vocati sint; c'est la figure appelée zeugma.
[18] =Gentis=, la race entière. Natio, une peuplade.
[19] =Mox=: cf. 10, note 4.
[20] =Vocarentur=. À propos de cette phrase un savant commentateur dit: Interpretes hic fluctuant et fluctuabunt æternum. On peut l'expliquer ainsi: tous ces barbares d'abord appelés du nom de Germains par les vainqueurs des Gaulois (c.-à-d. les Tungres) dans le dessein d'effrayer leurs adversaires, se désignèrent ensuite eux-mêmes de ce nom une fois inventé. Ces explications de Tacite sont naturellement fort sujettes à caution. Cf. lexique des noms propres, Germani.
=3.= Fuisse apud eos et Herculem memorant[1], primumque omnium virorum fortium ituri in proelia canunt. Sunt illis hæc[2] quoque carmina, quorum relatu[3], quem barditum[4] vocant, accendunt animos futuræque pugnæ fortunam ipso cantu augurantur: terrent enim trepidantve, prout sonuit[5] acies, nec tam vocis ille quam virtutis concentus videtur. Affectatur præcipue asperitas soni et fractum murmur[6], objectis ad os scutis, quo[7] plenior et gravior vox repercussu intumescat. Ceterum[8] et Ulixen[9] quidam opinantur longo illo[10] et fabuloso errore in hunc Oceanum delatum adisse Germaniæ terras, Asciburgiumque, quod in ripa Rheni situm hodieque[11] incolitur, ab illo constitutum nominatumque[12]; aram quin etiam[13] Ulixi[14] consecratam, adjecto Laertæ patris nomine, eodem loco olim repertam, monumentaque et tumulos[15] quosdam Græcis litteris inscriptos in confinio Germaniæ Rætiæque adhuc exstare. Quæ neque confirmare argumentis neque refellere in animo est[16]: ex ingenio suo quisque demat vel addat fidem[17].
[1] =Memorant= (quidam). Cf. 2, note 14.--Herculem, «un Hercule», et non pas l'Hercule grec.--Primum, «comme le premier».
[2] =Hæc=: certains commentateurs trouvent ce mot embarrassant, et proposent de le changer en alia. Il indique que l'existence de ces chants était bien connue des Romains.
[3] =Relatu=: Tacite paraît être le premier, et peut-être le seul qui ait employé ce mot dans le sens de «exécution d'un chant».
[4] =Barditum= ou =baritum=: l'un, dit-on, viendrait de Bardhi (bouclier), l'autre de Baren (crier).
[5] =Sonuit=, s.-e. cantu.
[6] =Fractum murmur=, sons saccadés. VIRG., Georg., 4, 72: Vox..... fractos sonitus imitata tubarum.
[7] =Quo=: cf. Gr. lat., 472.
[8] =Ceterum= indique que le développement reprend son cours normal après les détails donnés sur le chant des barbares.
[9] =Ulixen=. Le manque d'un sens critique assez développé a souvent conduit les anciens à identifier des légendes sur de simples ressemblances de noms. Les auteurs latins et grecs paraissent avoir été trompés par le nom celtique Ulohoxis.
[10] =Ille= est souvent emphatique: «ce voyage si fameux». Mais dans hunc oceanum, le pronom hic (ille chez les classiques) rappelle seulement qu'on a déjà parlé de cette mer.
[11] =Hodieque= a le sens non classique de hodie quoque, etiam hodie. Cf. Riemann, Synt. lat., p. 504, note. On sous-entend quelquefois est après situm, que conservant son sens ordinaire.
[12] =Nominatumque=. On suppose une lacune après ces mots. Tacite aurait écrit sans doute le nom grec qu'on supposait remonter à Ulysse, peut-être +astypyrgion askipyrgion+. Très probablement les anciens ont été trompés ici encore par une fausse analogie. Il y a aujourd'hui près du Rhin une localité nommée Asburg.
[13] =Quin etiam=. Tacite aime à placer cette locution après un mot. Cf. 8, Inesse quin etiam...; 34, Ipsum quin etiam.
[14] =Ulixi= (= ab Ulixe): datif avec le passif. Certains commentateurs s'opposent à ce que ce datif soit regardé comme désignant l'agent, à cause de adjecto patris nomine, et traduisent: «autel consacré à Ulysse».
[15] =Monumenta et tumulos=. Comme au ch. 2: memoriæ et annalium genus, le mot général précède le mot spécial. Cf. 1, note 9.
[16] =In animo est=: cette expression paraît avoir appartenu surtout au langage familier. Cf. Riemann, Synt. lat., § 183, 2º.
[17] =Ex ingenio=, d'après sa tournure d'esprit. Cf. 7, note 1.--Demere et addere fidem sont des expressions poétiques; elles ne signifient pas seulement «croire» ou «ne pas croire», mais «accréditer» ou «discréditer». Cf. Annales, IV, 9: Ad vana revolutus vero quoque fidem dempsit. Histoires, III, 39: Addidit facinori fidem. Mais, dans Ovide, Remed. am., 290, Deme veneficiis carminibusque fidem signifie simplement «ôte ta confiance, cesse de croire à...».
=4.= Ipse eorum opinionibus[1] accedo, qui Germaniæ populos nullis[2] aliarum nationum conubiis infectos[3] propriam et sinceram et tantum sui similem gentem exstitisse arbitrantur. Unde habitus[4] quoque corporum, quanquam in tanto hominum numero, idem omnibus: truces et cærulei oculi, rutilæ comæ, magna corpora et tantum ad impetum[5] valida; laboris atque operum[6] non eadem[7] patientia, minimeque sitim æstumque tolerare, frigora atque inediam cælo solove[8] assueverunt.
[1] =Opinionibus=. Tacite met le pluriel, bien qu'il ne s'agisse que d'une seule opinion, parce qu'il pense à chaque érudit en particulier. On écrit d'ailleurs aussi opinioni.
[2] =Aliis= est employé à la façon des Grecs, pour renforcer aliarum. Cf. Dial. des orateurs, 10: Ceteris aliarum artium studiis. On prend aussi quelquefois aliis dans le sens fort d'«étrangers». D'autres le suppriment simplement.
[3] Parfois inficere signifie seulement «imprégner, mélanger». Sénèque: Sapientia nisi infecit animum... mais l'idée d'altération, de corruption s'y ajoute souvent. Cf. 46: Conubiis mixtis nonnihil in Sarmatarum habitum foedantur.
[4] =Habitus=. Il ne s'agit pas de la constitution intérieure, mais de la conformation, de l'aspect extérieur. Cf. 17, note 9.
[5] =Impetum=, l'élan, c.-à-d. les actions qui demandent une certaine impétuosité.
[6] =Laboris= (travail en général) et operum (travaux militaires): cf. 1, note 9.
[7] =Non eadem= indique une comparaison et suppose deux termes; mais si le second ressort du contexte, Tacite l'omet souvent. Cf. 23 et 35.
[8] =Cælo solove=: ablatifs de cause; l'inclémence du ciel les habitue au froid, la stérilité du sol, à la faim. Remarquez la construction de la phrase: d'un côté sitim æstumque, de l'autre frigora et inediam, opposés par asyndète, avec entre-croisement. Mais il est inutile de supposer que Tacite, pour plus de variété encore, fait dépendre le premier membre de tolerare, le second directement de assueverunt: tolerare gouverne les deux membres.
=5.= Terra etsi aliquanto[1] specie differt, in universum[2] tamen aut silvis horrida aut paludibus foeda, humidior, qua Gallias, ventosior qua Noricum ac Pannoniam aspicit; satis[3] ferax, frugiferarum arborum impatiens, pecorum[4] fecunda, sed plerumque improcera[5]. Ne armentis quidem suus[6] honor aut gloria frontis: numero gaudent, eæque solæ et gratissimæ opes sunt. Argentum et aurum propitiine an irati dii negaverint dubito[7]; nec tamen affirmaverim[8] nullam Germaniæ venam argentum aurumve gignere: quis enim scrutatus est[9]? Possessione et usu haud perinde[10] afficiuntur. Est videre[11] apud illos argentea vasa, legatis et principibus eorum muneri data, non in alia[12] vilitate quam quæ humo finguntur; quanquam[13] proximi ob usum commerciorum aurum et argentum in pretio habent[14] formasque quasdam nostræ pecuniæ[15] agnoscunt atque eligunt; interiores simplicius et antiquius permutatione mercium utuntur. Pecuniam probant veterem et diu notam[16], serratos bigatosque; argentum quoque magis quam aurum sequuntur, nulla affectione animi[17], sed quia numerus argenteorum facilior usui est promiscua ac vilia mercantibus.
[1] =Aliquanto=, jusqu'à un certain point. Trad.: «Bien que le pays offre des aspects assez divers».
[2] =In universum=, en général, en faisant abstraction des différences partielles. Cf. 6: In universum æstimanti, et la note. Les expressions de ce genre sont fréquentes chez Tacite. Cf. 27 et 38, in commune; 21, in publicum.--Horrida, s.-e. est.
[3] =Satis= (ablatif pluriel) désigne tout ce qui se sème, spécialement les céréales, mais aussi d'autres graines. Il s'oppose à frugiferarum arborum, qui signifie les arbres fruitiers proprement dits, c.-à-d. cultivés, comme en Italie; autrement il y aurait contradiction avec le chap. 23, où Tacite dit que les Germains vivaient de fruits sauvages.
[4] =Pecus= désigne le bétail en général, comme chevaux, boeufs, brebis, et sans doute aussi, en cet endroit, porcs. Il signifie spécialement le menu bétail quand il est opposé à armenta, qui désigne les gros animaux employés au labour.
[5] =Improcera= (hæc pecora sunt). La substitution subite d'un nouveau sujet, d'ailleurs sous-entendu, rend cette construction fort dure.
[6] =Suus=, qui leur convient. Tacite en juge d'après les boeufs d'Italie qui avaient et ont encore de fort longues cornes. Pour cet emploi de suus avec un nominatif, cf. Ragon, Gr. lat., 346, 1º, et Riemann, Synt. lat., § 9, rem. IV.--Honor et gloria sont pris métaphoriquement pour ce qui les produit. Aut distingue nettement les deux qualités: honor, c'est la grandeur de la taille (proceritas); gloria frontis, c'est la longueur des cornes.
[7] =Dubito=. Une de ces pointes fréquentes chez Tacite et fort recherchées des écrivains de son temps.
[8] =Affirmaverim=: cf. 2, note 2.
[9] =Scrutatus est=. Tacite raconte dans les Annales (XI, 20) qu'un certains Rufus exploitait une mine d'argent en Germanie. Mais il ignorait encore ce fait quand il composa ce livre, ou peut-être n'a-t-il pas cru devoir en tenir compte, car cette entreprise rapporta peu de chose et ne dura pas: Unde tenuis fructus nec in longum fuit.
[10] =Haud perinde=. Les uns expliquent: «ils sont inégalement touchés, les uns plus, les autres moins». D'autres, suppléant le second terme de la comparaison, traduisent: «Ils ne sont pas touchés de la même manière que nous», ou entendent: Possessione haud perinde quam (atque) usu afficiuntur. Il est plus simple de traduire haud perinde par «non pas tellement, pas beaucoup, pas comme on pourrait le croire», en grec, +ouch homoiôs+. On en a des exemples dans Suétone (Tiber., 52): Tiberius ne mortuo quidem Druso perinde affectus est; et dans Tacite même: Arminius Romanis haud perinde celebris.
[11] =Est videre=, en grec +estin (= exestin) idein+; cette construction est peut-être d'origine vulgaire. Cf. Riemann, page 299, note, où ce passage est cité.
[12] =Non in alia= = in eadem, in pari vilitate.
[13] =Quanquam=, cependant (Gr. lat., 499, rem.).--Proximi (s.-e. nobis) est opposé à interiores, trois lignes plus loin.--Usus commerciorum dit plus que commercium seul; c'est la pratique habituelle des relations commerciales.
[14] =In pretio habere=, «attacher du prix à». OVIDE: In pretio pretium nunc est, on attache aujourd'hui du prix à l'argent seul.
[15] =Pecunia=, ici «argent monnayé, monnaie».
[16] =Veterem et diu notam=. Ce n'était pas sans raison, car les anciennes pièces contenaient plus de métal précieux. Serratos bigatosque (denarios). Les serrati (serra, scie) avaient le bord dentelé; les bigati portaient l'effigie d'une Victoire conduisant un char à deux chevaux (bigæ).
[17] =Nulla affectione animi=: ce n'est pas chez eux une affaire de sentiment, de goût, mais une préférence fondée sur la commodité.--Promiscua, à la portée de tous, vulgaire, commun.
=6.= Ne ferrum quidem superest[1], sicut ex genere telorum colligitur. Rari[2] gladiis aut majoribus lanceis utuntur: hastas vel ipsorum vocabulo frameas gerunt, angusto et brevi ferro[3], sed ita acri et ad usum habili, ut eodem telo, prout ratio poscit, vel cominus vel eminus pugnent. Et eques quidem scuto frameaque contentus est; pedites et missilia[4] spargunt, plura singuli, atque in immensum[5] vibrant, nudi aut sagulo leves[6]. Nulla cultus[7] jactatio; scuta tantum lætissimis coloribus[8] distinguunt. Paucis loricæ, vix uni alterive cassis aut galea[9]. Equi non forma, non velocitate conspicui; sed nec variare gyros[10] in morem nostrum docentur: in rectum aut uno flexu dextros agunt, ita conjuncto orbe[11] ut nemo posterior sit. In universum æstimanti[12] plus penes peditem roboris; eoque[13] mixti proeliantur, apta et congruente ad equestrem pugnam velocitate[14] peditum, quos ex omni juventute delectos ante aciem locant. Definitur et numerus: centeni ex singulis pagis sunt, idque ipsum inter suos vocantur[15], et quod primo numerus fuit, jam nomen et honor est. Acies per cuneos[16] componitur. Cedere loco, dummodo rursus instes, consilii quam[17] formidinis arbitrantur. Corpora suorum etiam in dubiis proeliis referunt. Scutum reliquisse præcipuum[18] flagitium, nec aut sacris adesse aut concilium inire ignominioso fas; multique superstites bellorum infamiam laqueo finierunt[19].
[1] =Superest=, litt., est surabondant. TÉRENCE: Cui tanta erat res et supererat. Traduisez: le fer lui-même n'est pas fort abondant.
[2] =Rari=, c'est le petit nombre qui se sert de.
[3] =Angusto et brevi ferro=. Cependant Tacite désigne ainsi les armes des Germains, Annales, I, 64: Hastæ ingentes; II, 14: enormes hastas; II, 21: prælongas hastas. On n'est pas d'accord sur la forme de la framée. Les uns en font une épée, les autres une hache. Si certaines armes, découvertes dans les tombeaux mérovingiens, sont bien les antiques framées, elles avaient la forme d'une pique. C'est aussi ce que ferait croire la ressemblance du mot framea avec l'allemand Pfriem, qui désigne un corps long et pointu, comme une broche; Mullenhof le rapproche de l'ancien allemand fram, en avant.
[4] =Missilia= (de missus), tout ce qui peut être lancé, projectiles de toute espèce, spécialement javelots et pierres.
[5] =In immensum=. Cf. 1, note 5.
[6] =Leves=, «vêtus légèrement», c.-à-d. portant le léger vêtement appelé sagulum, plus court que le sagum. Cf. 17, note 1.
[7] =Cultus=, l'habillement, l'équipement considéré au point de vue de l'ornementation. Trad., «ils n'ont pas la vanité du costume».
[8] =Lætissimis coloribus=, couleurs très voyantes, opposées aux couleurs sombres des boucliers des Hariens au ch. 43. On écrit aussi lectissimis qui paraît moins satisfaisant. STACE, Ach., I, 323: lætum rubere.
[9] =Vix uni alterive=, à peine un ou deux.--Cassis, casque en métal; galea, casque en cuir.
[10] =Variare gyros= = in varios gyros ire.
[11] =Orbe=. Certains commentateurs pensent que les Germains font manoeuvrer leurs chevaux droit devant eux (in rectum) ou en cercle fermé (conjuncto orbe) dans lequel personne ne se trouve le dernier. Mais ce mouvement paraît bien élémentaire, et d'ailleurs dextros et posterior s'expliquent mal. Il s'agit plutôt d'un mouvement de conversion à droite, exécuté autour d'un centre fixe. Les cavaliers décrivent le cercle, alignés les uns près des autres (conjuncto orbe) de telle façon qu'aucun d'eux ne reste trop en arrière.
[12] =Æstimanti=. Ce datif de relation désigne la personne par rapport à laquelle l'affirmation est vraie: «Pour quelqu'un qui...» Cet emploi du datif, inconnu à Cicéron et à Salluste, paraît imité du grec. On trouve déjà dans César, B. G. III, 80, 1: Venientibus ab Epiro. (Gr. lat., 280, rem. 2.)
[13] =Eo= = ideo.
[14] =Velocitate=. César, B. G., I, 48, décrit avec beaucoup de précision, en général qui l'a vu exécuter, cette manoeuvre qui n'est qu'indiquée ici.
[15] =Id ipsum vocantur=. Ils sont désignés sous ce nom même: les cent.
[16] =Per cuneos=: leur front de bataille est formé par des groupes ayant la forme de coins et rangés en ligne.
[17] =Quam=, s.-e. potius esse. Cette sorte d'ellipse dans les comparaisons est fréquente chez Tacite. Il emploie même ainsi deux adjectifs au positif, Ann., IV, 61: Agrippa claris majoribus quam vetustis.
[18] =Præcipuum=, le principal, le plus grand opprobre. Cet adjectif est fréquemment employé par les auteurs de la décadence pour marquer une idée superlative en général. Il en est de même de egregius, eximius.--Reliquisse: cet infinitif parfait marque que l'on considère l'action dans son achèvement et dans ses conséquences.
[19] =Finierunt=. D'après Gantrelle, Gram. de Tacite, § 7, Tacite emploie, au parfait, la 3e personne du pluriel en [=e]re dans le sens de notre passé défini, et en [=e]runt dans le sens du passé indéfini. Ici: ont mis fin à leur honte.
=7.= Reges ex[1] nobilitate, duces ex virtute sumunt. Nec regibus infinita aut libera[2] potestas, et duces exemplo potius quam imperio, si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt[3]. Ceterum neque animadvertere[4] neque vincire, ne verberare quidem nisi sacerdotibus permissum, non quasi[5] in poenam nec ducis jussu, sed velut deo imperante, quem adesse bellantibus credunt. Effigiesque et signa[6] quædam detracta lucis in proelium ferunt. Quodque[7] præcipuum fortitudinis incitamentum est, non casus nec fortuita conglobatio[8] turmam aut cuneum[9] facit, sed familiæ et propinquitates; et in proximo pignora[10], unde feminarum ululatus audiri[11], unde vagitus infantium. Hi cuique sanctissimi testes, hi maximi laudatores: ad matres, ad conjuges vulnera ferunt[12]; nec illæ numerare aut exigere plagas pavent, cibosque et hortamina[13] pugnantibus gestant.
[1] =Ex=, suivant, d'après: cf. 3, ex ingenio suo.
[2] =Infinita aut libera=. Bien que cette expression ait l'air d'un pléonasme, on peut trouver entre ces deux adjectifs une différence de sens accentuée par l'emploi de aut au lieu de et. Trad.: «Le pouvoir des rois n'est pas illimité ou même simplement sans contrôle.»--Tandis que les Romains de la république méprisaient les barbares en les regardant comme les esclaves de leurs rois, les Romains de l'empire, opprimés par les tyrans, en étaient venus à envier la liberté de ces mêmes barbares; Lucain (Phars., VII) appelle la liberté Germanum Scythicumque bonum.
[3] Cette phrase est remarquable par l'emploi répété (anaphore) de si, qui, entraînant la suppression de la liaison, ajoute beaucoup de vivacité. De plus l'asyndète entre exemplo potiusquam imperio et admiratione indique une forte gradation. Pour le subjonctif après si, cf. 14, note 4.
[4] =Animadvertere=, non pas simplement punir, mais punir de mort. La gradation dans animadvertere, vincire, verberare, est descendante. Pour les Romains vincire est plus fort que verberare. Cependant Cicéron (in Verr., II, 5, 170), à propos du supplice de Gavius, observe un ordre différent: Facinus est vinciri civem romanum, scelus verberari, prope parricidium necari.
[5] =Quasi= tombe également sur ducis jussu. On peut reconnaître ici une sorte d'hendiadyn: in poenam nec ducis jussu équivaut à: in poenam ducis jussu ab aliquo petendam. Cf. 25, note 7.--Deo, la divinité en général parce qu'elle changeait de nom suivant les peuplades.--Ici, comme en beaucoup d'autres endroits, Tacite prête aux coutumes des Germains des raisons d'être que ceux-ci ne soupçonnaient pas. Il use habilement de ce procédé pour faire la leçon à ses compatriotes.
[6] =Effigies et signa=, des images et des symboles. Ces images n'étaient pas des statues de forme humaine, mais représentaient des animaux tels que loups, ours. Cf. Hist., IV, 22. Ces symboles étaient des étendards ou des armes: ainsi la lance était l'attribut de Wôdan, le marteau celui de Thunar.
[7] =Quod=. Cette proposition relative forme une apposition à toute la proposition qui suit.--Præcipuum: cf. 6, note 18.
[8] =Non casus nec fortuita conglobatio=, comme s'il y avait: non casus fortuitæ conglobationis; expression qui tient à la fois de l'hendiadyn et du pléonasme.
[9] =Turma= se dit des cavaliers, cuneus, des fantassins. Cf. 6.
[10] =Pignora=, litt., «gages, objets d'affection». Suivi ou non de conjugum liberorumque, ce mot se dit souvent des membres de la famille.
[11] =Audiri=. Cet emploi de l'infinitif est remarquable. On attendrait audire est, ou audiri possunt ou audias. C'est peut-être une imitation de cet infinitif descriptif chez Virgile, Énéide, VII, 15: Hinc exaudiri gemitus.
[12] Il y a dans cette phrase un emploi répété de l'anaphore: unde, unde; hi, hi; ad, ad; la couleur poétique est très marquée dans ce passage.
[13] =Cibos et hortamina=. Tacite réunit ici encore l'abstrait et le concret comme au ch. 1: Metu aut montibus. Cf. Hugo (Burgraves, I, VII): «Debout sur sa montagne et dans sa volonté.»--Hortamen, au lieu de Hortamentum, est poétique; on trouve chez Ovide une foule de mots de ce genre, qui ont l'avantage d'entrer facilement dans la mesure du vers.
=8.= Memoriæ proditur quasdam acies inclinatas jam et labantes[1] a feminis restitutas constantia precum et objectu pectorum[2] et monstrata cominus[3] captivitate, quam longe impatientius feminarum suarum nomine[4] timent, adeo ut[5] efficacius obligentur animi civitatum quibus inter obsides puellæ quoque nobiles imperantur[6]. Inesse quin etiam sanctum aliquid et providum[7] putant, nec aut consilia earum aspernantur aut responsa negligunt. Vidimus[8] sub divo Vespasiano Veledam diu apud plerosque[9] numinis loco habitam; sed et olim Albrunam et complures alias venerati sunt, non adulatione nec tanquam[10] facerent deas.
[1] =Inclinatas et labantes=, qui commençaient à plier et à lâcher pied.--Restituere, de même que nous disons en français «rétablir» la bataille en ramenant les soldats au combat.
[2] =Objectu pectorum=, au lieu de objectis pectoribus. L'ablatif du nom abstrait, chez les auteurs de l'époque impériale, remplace souvent le participe passif. Tacite cherche ici la variété, puisque monstrata captivitate suit immédiatement.--Les Romains avaient observé cet usage des femmes germaines lors de l'invasion des Cimbres. D'après Plutarque (Marius, 19), les femmes des barbares tuaient les fuyards, écrasaient leurs enfants sous les chars, puis s'égorgeaient elles-mêmes.