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OEUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE
E. COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
OEUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE
NOUVELLE ÉDITION
PAR
M. PHILARÈTE CHASLES
PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE
«Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière».
SAINTE-BEUVE.
TOME DEUXIÈME
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1888 Droits de reproduction et de traduction réservés
OEUVRES
COMPLÈTES
DE MOLIÈRE
DEUXIÈME ÉPOQUE
1659--1664
(SUITE)
L'ÉCOLE DES MARIS
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, LE 4 JUIN 1661 SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL.
Molière touche à sa quarantième année. Encore meurtri de l'échec subi par son drame espagnol, il est sur le point d'épouser Armande Béjart, coquette qui n'a pas dix-sept ans, et il médite une nouvelle œuvre.
Celle-ci sera toute en faveur de la jeunesse et de ses penchants, d'une liberté morale plus large que par le passé, d'une indulgence plus facile envers les femmes. Il plaidera, contre la vieille austérité bourgeoise, la cause de la nouvelle cour, amoureuse des bals, des divertissements et des fêtes; il rira des vains efforts de la vieillesse hargneuse, pour dompter l'ardente adolescence et réprimer ses libres essors.
Déjà Térence, dans ses Adelphes, avait soutenu la même thèse et opposé l'un à l'autre deux frères; l'un dont la bénévole indulgence réussit à tout, l'autre dont on déjoue sans peine la prévoyance chagrine et le despotisme bourru. Après lui, le metteur en œuvre des fabliaux du moyen âge, celui qui donnera un caractère d'élégante immoralité aux «archives immortelles des malices du sexe,» Boccace, avait montré une jeune femme éprise d'un adolescent, surveillée par sa famille, et qui, pour faire connaître son amour à celui qu'elle préfère, charge un confesseur de l'inviter à cesser des poursuites qu'il n'a pas commencées[1]. Après Boccace, Lope de Vega, le vrai créateur du théâtre espagnol, à la fin du XVIe siècle, s'empare de la donnée; ne pouvant jeter sur la scène de son pays un prêtre si peu orthodoxe, il change la condition des personnages; son héroïne, femme intrépide, adresse la même confidence au père de celui qu'elle veut avertir. L'œuvre médiocre d'un dramaturge de la même nation, Moreto, offre encore cette situation modifiée, mais non plus morale. On la retrouve enfin dans une imitation française de Dorimont, la Femme industrieuse, pièce absurde, jouée sur le théâtre de Mademoiselle vers le commencement de l'année 1661.
[1] Troisième Nouvelle du Décaméron.
Ni la Discreta Enamorada (l'Amoureuse avisée) de Lope de Vega, ni la pièce de Moreto, No se puede gardar una mujer (Garder une femme, chose impossible), ne sont des œuvres définitives. Molière réunit ces éléments, les concentre, les groupe et leur imprime une forme solide, une personnalité passionnée. Au centre de son œuvre, et comme but du ridicule, il place un personnage de l'ancien régime, c'est-à-dire du temps de Henri IV: vêtu comme Sully, au pourpoint large, aux culottes serrées; professant l'indépendante brusquerie du langage et des actes; hargneux, quinteux, désobligeant, n'aimant ni à recevoir ni à rendre les coups de chapeau; prétendant vivre à sa mode et se refuser aux avances de la société nouvelle; égoïste, d'ailleurs, et se servant de la morale comme d'une arme utile à ses penchants: c'est Sganarelle. Son antagoniste est l'homme du monde, élève et propagateur d'une philosophie modérée et d'une indulgence raisonnable, Ariste, son frère, qui défend les droits de la jeunesse et de l'amour et que l'on prendrait volontiers pour l'ombre philosophique de Gassendi.
L'œuvre était presque achevée, et Molière cherchait son dénoûment, lorsque la vive et espiègle enfant qu'il avait vue grandir et dont il raffolait dans son âge mûr, Armande Béjart, entra, dit-on, dans la chambre du poëte, y prit refuge, se plaignit des jalousies et des tyrannies de sa sœur aînée, et déclara fièrement qu'elle ne sortirait de chez Molière qu'avec la promesse solennelle d'un mariage prochain. Molière s'engagea. Sa destinée était fixée, le malheur de sa vie était décidé; mais il avait trouvé son dénoûment: c'est exactement celui de l'œuvre nouvelle.
On s'étonne souvent de l'érudition de Molière, de la persistante multiplicité des études qui durent concourir à chacune de ses œuvres. Il faut s'étonner davantage de la cruelle audace avec laquelle il opérait sur lui-même, faisait de sa propre vie l'aliment de son théâtre et transportait (comme on le disait alors) sur la scène «tout son domestique,» fautes, passions, espérances, douleurs et remords de sa vie morale. Nous verrons tour à tour apparaître (dans le Misanthrope et sous le nom d'Élise) la bonne mademoiselle Debrie, qui l'avait consolé; dans dix autres pièces la jalouse sœur, Madeleine Béjart; partout, sous la forme variée d'Henriette, de Célimène, de Psyché, la jeune et brillante enfant qu'il allait épouser pour son malheur. C'est ici sa première apparition. Elle est Agnès, dangereuse ignorante, pupille ingénue et maligne, Rosine anticipée d'un tuteur qui deviendra Bartholo sous la plume de Beaumarchais et qui est Molière en 1661.
Ce fut encore un incomparable succès. Cette jeune cour trouva naturel qu'on prit la défense d'une honnête et douce liberté. Chacun allait bientôt s'intéresser à la fragilité touchante de mademoiselle de la Vallière. Racine préparait ses délicats chefs-d'œuvre. Les plus sages de la cour, les modérés, se retrouvaient dans Ariste; l'homme à boutades, Molière, le tuteur quinteux, fut la risée de tous.
Douze jours après la première représentation de l'œuvre sur le théâtre du Palais-Royal, Molière et sa troupe durent se rendre aux ordres du surintendant Fouquet, ou, comme le disaient ses amies les Précieuses, du grand Cléonime, qui recevait dans les jardins de son magnifique château de Vaux, Monsieur, Madame et Henriette, reine d'Angleterre. Après avoir traité magnifiquement
«. . . . . les personnes royales
»Dans cette superbe maison,
»Admirable en toute saison;
»Après qu'on eut, de plusieurs tables,
»Desservi cent mets délectables,
»Tous confits en friants appas
»Qu'ici je ne dénombre pas;
»Outre concerts et mélodie,
»On leur donna la comédie,
»Sçavoir l'_École des maris,
»Charme à présent de tout Paris_[2].»
[2] Loret, Muse historique, 17 juin 1661.
De Visé lui-même, le critique acharné, convint, dans son journal, que la pièce «si elle avait eu cinq actes, aurait bien pu passer à la postérité.»
L'échec de Don Garcie était réparé. Molière était l'homme du demi-siècle qui commençait. Quant au but moral, que les critiques ont cherché dans l'œuvre nouvelle, craignons de nous engager sur leurs traces. Ne prétendons ni le découvrir ni le regretter. L'École des maris, sachons-le bien, n'est ni un sermon, ni une œuvre didactique. Hélas! c'est la vie.
A MONSEIGNEUR
LE DUC D'ORLÉANS
FRÈRE UNIQUE DU ROI[3]
MONSEIGNEUR,
Je fais voir ici, à la France, des choses bien peu proportionnées. Il n'est rien de si grand et de si superbe que le nom que je mets à la tête de ce livre, et rien de plus bas[4] que ce qu'il contient. Tout le monde trouvera cet assemblage étrange; et quelques-uns pourront bien dire, pour en exprimer l'inégalité, que c'est poser une couronne de perles et de diamants sur une statue de terre, et faire entrer par des portiques magnifiques et des arcs triomphaux superbes dans une méchante cabane. Mais, MONSEIGNEUR, ce qui doit me servir d'excuse, c'est qu'en cette aventure je n'ai eu aucun choix à faire, et que l'honneur que j'ai d'être à VOTRE ALTESSE ROYALE m'a imposé une nécessité absolue de lui dédier le premier ouvrage que je mets de moi-même au jour[5]. Ce n'est pas un présent que je lui fais, c'est un devoir dont je m'acquitte; et les hommages ne sont jamais regardés par les choses qu'ils portent. J'ai donc osé, MONSEIGNEUR, dédier une bagatelle à VOTRE ALTESSE ROYALE, parce que je n'ai pu m'en dispenser; et, si je me dispense ici de m'étendre sur les belles et glorieuses vérités qu'on pourrait dire d'elle, c'est par la juste appréhension que ces grandes idées ne fissent éclater encore davantage la bassesse de mon offrande. Je me suis imposé silence pour trouver un endroit plus propre à placer de si belles choses; et tout ce que j'ai prétendu dans cette épître, c'est de justifier mon action à toute la France, et d'avoir cette gloire de vous dire à vous-même, MONSEIGNEUR, avec toute la soumission possible, que je suis,
DE VOTRE ALTESSE ROYALE,
Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,
J.-B. P. MOLIÈRE.
[3] Monsieur avait permis à Molière et à sa troupe de porter le nom de Comédiens ordinaires de Monsieur; il leur avait même promis une pension qu'il oublia toujours de payer.
[4] Pour: modeste, sans mélange de bassesse morale.
[5] Les Précieuses et Sganarelle avaient été imprimés subrepticement. Voyez t. I, p. 241, 278.
PERSONNAGES ACTEURS
SGANARELLE, } frères. MOLIÈRE.
ARISTE[6], } L'ESPY.
ISABELLE, } sœurs. Mlle DEBRIE.
LÉONOR, } A. BÉJART.
LISETTE, suivante de Léonor. Mme BÉJART.
VALÈRE, amant d'Isabelle. LA GRANGE.
ERGASTE, valet de Valère. DUPARC.
UN COMMISSAIRE. DEBRIE.
UN NOTAIRE.
La scène est à Paris, sur une place publique.
[6] Le meilleur; du mot grec, aristos. C'est le type du sage moderne.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--SGANARELLE, ARISTE.
SGANARELLE.
Mon frère, s'il vous plaît, ne discourons point tant, Et que chacun de nous vive comme il l'entend. Bien que sur moi des ans vous ayez l'avantage, Et soyez assez vieux pour devoir être sage, Je vous dirai pourtant que mes intentions Sont de ne prendre point de vos corrections; Que j'ai pour tout conseil ma fantaisie à suivre, Et me trouve fort bien de ma façon de vivre.
ARISTE.
Mais chacun la condamne.
SGANARELLE.
Oui, des fous comme vous,
Mon frère.
ARISTE.
Grand merci, le compliment est doux!
SGANARELLE.
Je voudrais bien savoir, puisqu'il faut tout entendre, Ce que ces beaux censeurs en moi peuvent reprendre.
ARISTE.
Cette farouche humeur, dont la sévérité
Fuit toutes les douceurs de la société,
A tous vos procédés inspire un air bizarre,
Et, jusques à l'habit, rend tout chez vous barbare.
SGANARELLE.
Il est vrai qu'à la mode il faut m'assujettir, Et ce n'est pas pour moi que je me dois vêtir. Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes, Monsieur mon frère aîné, car, Dieu merci, vous l'êtes D'une vingtaine d'ans, à ne vous rien celer, Et cela ne vaut pas la peine d'en parler; Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matières, De vos jeunes muguets[7] m'inspirer les manières? M'obliger à porter de ces petits chapeaux Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux; Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure Des visages humains offusque la figure[8]? De ces petits pourpoints sous les bras se perdans? Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendans? De ces manches qu'à table on voit tâter les sauces? Et de ces cotillons appelés hauts-de-chausses? De ces souliers mignons, de rubans revêtus, Qui vous font ressembler à des pigeons pattus? Et de ces grands canons où, comme en des entraves, On met tous les matins ses deux jambes esclaves, Et par qui nous voyons ces messieurs les galans Marcher écarquillés ainsi que des volans[9]? Je vous plairois, sans doute, équipé de la sorte? Et je vous vois porter les sottises qu'on porte.
ARISTE.
Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder, Et jamais il ne faut se faire regarder. L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage Doit faire des habits ainsi que du langage, N'y rien trop affecter, et, sans empressement, Suivre ce que l'usage y fait de changement. Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode, Et qui, dans cet excès dont ils sont amoureux, Seroient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux; Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde, De fuir obstinément ce que suit tout le monde, Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous Que du sage parti se voir seul contre tous.
SGANARELLE.
Cela sent son vieillard, qui, pour en faire accroire, Cache ses cheveux blancs d'une perruque noire.
ARISTE.
C'est un étrange fait[10] du soin que vous prenez
A me venir toujours jeter mon âge au nez;
Et qu'il faille qu'en moi sans cesse je vous voie
Blâmer l'ajustement, aussi bien que la joie:
Comme si, condamnée à ne plus rien chérir,
La vieillesse devoit ne songer qu'à mourir,
Et d'assez de laideur n'est[11] pas accompagnée,
Sans se tenir encor malpropre et rechignée.
SGANARELLE.
Quoi qu'il en soit, je suis attaché fortement A ne démordre point de mon habillement. Je veux une coiffure, en dépit de la mode, Sous qui toute ma tête ait un abri commode, Un bon pourpoint[12] bien long, et fermé comme il faut, Qui, pour bien digérer, tienne l'estomac chaud; Un haut-de-chausse[13] fait justement pour ma cuisse; Des souliers où mes pieds ne soient point au supplice, Ainsi qu'en ont usé sagement nos aïeux: Et qui me trouve mal n'a qu'à fermer les yeux.
[7] Pour: parfumés. Métaphore populaire qui n'a pas complètement disparu.
[8] Pour: envahit la figure. Il s'agit de la perruque.
[9] Jouet semé de plumes, qui s'écarte en effet, qui forme un angle très-ouvert. Les commentateurs, auxquels la simplicité ne plaît jamais, ont voulu y voir une aile de moulin.
[10] Pour: exemple, preuve; du latin factum.
[11] Pour: n'était pas. Faute de français née de la nécessité du vers.
[12] Vêtement qui remonte au XIIIe siècle. Il enveloppait et serrait le buste depuis le cou jusqu'à la ceinture. Les élégants le faisaient faire de peau de senteur et très-étroit. La vieille cour les portait longs et bien ouatés. Du latin barbare per punctum, étoffe piquée.
[13] Vêtement pour les cuisses, comme les bas-de-chausses, que nous appelons des bas, étaient le vêtement des jambes. La vieille cour portait cette culotte très-étroite; les jeunes courtisans en faisaient des cotillons très-larges, comme dit Sganarelle.
SCÈNE II.--LÉON, ISABELLE, LISETTE, ARISTE ET SGANARELLE, parlant bas ensemble, sur le devant du théâtre, sans être aperçus.
LÉONOR, à Isabelle.
Je me charge de tout, en cas que l'on vous gronde.
LISETTE, à Isabelle.
Toujours dans une chambre à ne point voir le monde?
ISABELLE.
Il est ainsi bâti.
LÉONOR.
Je vous en plains, ma sœur.
LISETTE, à Léonor.
Bien vous prend que son frère ait tout une autre humeur, Madame; et le destin vous fut bien favorable En vous faisant tomber aux mains du raisonnable.
ISABELLE.
C'est un miracle encor qu'il ne m'ait aujourd'hui Enfermée à la clef, ou menée avec lui.
LISETTE.
Ma foi, je l'envoierais[14] au diable avec sa fraise[15], Et...
SGANARELLE, heurté par Lisette.
Où donc allez-vous, qu'il ne vous en déplaise?
LÉONOR.
Nous ne savons encore, et je pressois ma sœur
De venir du beau temps respirer la douceur:
Mais...
SGANARELLE, à Léonor.
Pour vous, vous pouvez aller où bon vous semble.
Montrant Lisette.
Vous n'avez qu'à courir, vous voilà deux ensemble.
A Isabelle.
Mais vous, je vous défends, s'il vous plaît, de sortir.
ARISTE.
Eh! laissez-les, mon frère, aller se divertir.
SGANARELLE.
Je suis votre valet, mon frère.
ARISTE.
La jeunesse
Veut...
SGANARELLE.
La jeunesse est sotte, et parfois la vieillesse.
ARISTE.
Croyez-vous qu'elle est mal d'être avec Léonor?
SGANARELLE.
Non pas; mais avec moi je la crois mieux encor.
ARISTE.
Mais...
SGANARELLE.
Mais ses actions de moi doivent dépendre, Et je sais l'intérêt enfin que j'y dois prendre.
ARISTE.
A celles de sa sœur ai-je un moindre intérêt?
SGANARELLE.
Mon Dieu! chacun raisonne et fait comme il lui plaît. Elles sont sans parens, et notre ami leur père Nous commit leur conduite à son heure dernière; Et, nous chargeant tous deux, ou de les épouser, Ou, sur notre refus, un jour d'en disposer, Sur elles, par contrat, nous sut, dès leur enfance, Et de père et d'époux donner pleine puissance; D'élever celle-là vous prîtes le souci, Et moi je me chargeai du soin de celle-ci; Selon vos volontés vous gouvernez la vôtre, Laissez-moi, je vous prie, à mon gré régir l'autre.
ARISTE.
Il me semble...
SGANARELLE.
Il me semble, et je le dis tout haut, Que sur un tel sujet c'est parler comme il faut. Vous souffrez que la vôtre aille leste et pimpante, Je le veux bien: qu'elle ait et laquais et suivante, J'y consens: qu'elle coure, aime l'oisiveté, Et soit des damoiseaux fleurée en liberté, J'en suis fort satisfait; mais j'entends que la mienne Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne; Que d'une serge honnête elle ait son vêtement, Et ne porte le noir qu'aux bons jours seulement; Qu'enfermée au logis, en personne bien sage, Elle s'applique toute aux choses du ménage, A recoudre mon linge aux heures de loisir, Ou bien à tricoter quelques bas par plaisir; Qu'aux discours des muguets elle ferme l'oreille, Et ne sorte jamais sans avoir qui la veille. Enfin la chair est foible, et j'entends tous les bruits. Je ne veux point porter de cornes, si je puis; Et comme à m'épouser sa fortune l'appelle, Je prétends, corps pour corps, pouvoir répondre d'elle.
ISABELLE.
Vous n'avez pas sujet, que je crois...
SGANARELLE.
Taisez-vous. Je vous apprendrai bien s'il faut sortir sans nous.
LÉONOR.
Quoi donc, monsieur?
SGANARELLE.
Mon Dieu! madame, sans langage, Je ne vous parle pas, car vous êtes trop sage.
LÉONOR.
Voyez-vous Isabelle avec nous à regret?
SGANARELLE.
Oui, vous me la gâtez, puisqu'il faut parler net. Vos visites ici ne font que me déplaire, Et vous m'obligerez de ne nous en plus faire.
LÉONOR.
Voulez-vous que mon cœur vous parle net aussi? J'ignore de quel œil elle voit tout ceci; Mais je sais ce qu'en moi feroit la défiance, Et, quoiqu'un même sang nous ait donné naissance, Nous sommes bien peu sœurs, s'il faut que chaque jour Vos manières d'agir lui donnent de l'amour.
LISETTE.
En effet, tous ces soins sont des choses infâmes. Sommes-nous chez les Turcs, pour renfermer les femmes? Car on dit qu'on les tient esclaves en ce lieu, Et que c'est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu. Notre honneur est, monsieur, bien sujet à foiblesse, S'il faut qu'il ait besoin qu'on le garde sans cesse. Pensez-vous, après tout, que ces précautions Servent de quelque obstacle à nos intentions? Et, quand nous nous mettons quelque chose à la tête, Que l'homme le plus fin ne soit pas une bête? Toutes ces gardes-là[16] sont visions de fous; Le plus sûr est, ma foi, de se fier en nous; Qui nous gêne se met en un péril extrême, Et toujours notre honneur veut se garder lui-même. C'est nous inspirer presque un désir de pécher, Que montrer tant de soin de nous en empêcher; Et, si par un mari je me voyois contrainte, J'aurois fort grande pente à confirmer sa crainte.
SGANARELLE, à Ariste.
Voilà, beau précepteur, votre éducation.
Et vous souffrez cela sans nulle émotion?
ARISTE.
Mon frère, son discours ne doit que faire rire; Elle a quelque raison en ce qu'elle veut dire. Leur sexe aime à jouir d'un peu de liberté; On le retient fort mal par tant d'austérité; Et les soins défians, les verrous et les grilles, Ne font pas la vertu des femmes ni des filles: C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir, Non la sévérité que nous leur faisons voir. C'est une étrange chose, à vous parler sans feinte, Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte. En vain sur tous ses pas nous prétendons régner, Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagner; Et je ne tiendrais, moi, quelque soin qu'on se donne, Mon honneur guère sûr aux mains d'une personne A qui, dans les désirs qui pourraient l'assaillir, Il ne manquerait rien qu'un moyen de faillir.
SGANARELLE.
Chansons que tout cela!
ARISTE.
Soit; mais je tiens sans cesse Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse, Reprendre ses défauts avec grande douceur, Et du nom de vertu ne lui point faire peur. Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes, Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes; A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti, Et je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti. J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies, Les divertissements, les bals, les comédies; Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps Fort propres à former l'esprit des jeunes gens; Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivre, Instruit mieux à mon gré que ne fait aucun livre. Elle aime à dépenser en habits, linge, et nœuds[17]; Que voulez-vous? Je tâche à contenter ses vœux; Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles, Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes filles. Un ordre paternel l'oblige à m'épouser; Mais mon dessein n'est pas de la tyranniser. Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère, Et je laisse à son choix liberté tout entière. Si quatre mille écus de rente bien venans, Une grande tendresse et des soins complaisans, Peuvent, à son avis, pour un tel mariage, Réparer entre nous l'inégalité d'âge, Elle peut m'épouser; sinon, choisir ailleurs. Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs; Et j'aime mieux la voir sous un autre hyménée Que si contre son gré sa main m'était donnée.
SGANARELLE.
Eh! qu'il est doucereux! c'est tout sucre et tout miel!
ARISTE.
Enfin, c'est mon humeur, et j'en rends grâce au ciel. Je ne suivrois jamais ces maximes sévères Qui font que des enfans comptent les jours des pères.
SGANARELLE.
Mais ce qu'en la jeunesse on prend de liberté Ne se retranche pas avec facilité; Et tous ses sentiments suivront mal votre envie Quand il faudra changer sa manière de vie.
ARISTE.
Et pourquoi la changer?
SGANARELLE.
Pourquoi?
ARISTE.
Oui.
SGANARELLE.
Je ne sai.
ARISTE.
Y voit-on quelque chose où l'honneur soit blessé?
SGANARELLE.
Quoi! si vous l'épousez, elle pourra prétendre Les mêmes libertés que, fille, on lui voit prendre?
ARISTE.
Pourquoi non?
SGANARELLE.
Vos désirs lui seront complaisans
Jusques à lui laisser et mouches et rubans?
ARISTE.
Sans doute.
SGANARELLE.
A lui souffrir, en cervelle troublée, De courir tous les bals et les lieux d'assemblée?
ARISTE.
Oui, vraiment.
SGANARELLE.
Et chez vous iront les damoiseaux?
ARISTE.
Et quoi donc?
SGANARELLE.
Qui joueront et donneront cadeaux[18]?
ARISTE.
D'accord.
SGANARELLE.
Et votre femme entendra les fleurettes[19]?
ARISTE.
Fort bien.
SGANARELLE.
Et vous verrez ces visites muguettes[20] D'un œil à témoigner de n'en être point soûl?
ARISTE.
Cela s'entend.
SGANARELLE.
Allez, vous êtes un vieux fou!
A Isabelle.
Rentrez, pour n'ouïr point cette pratique[21] infâme[22].
[14] Prononciation populaire et non archaïque.
[15] Ornement usité au XVIe siècle, et que les arriérés de l'ancienne cour s'obstinaient à conserver. La reine Élisabeth en portait d'immenses, la tête sortait de là comme du milieu d'une vaste aiguière faite d'étoffe plissée, cannelée et très-empesée.
[16] Pour: méthode pour garder. Hardiesse expressive.
[17] Ornements de rubans que les femmes portent encore.
[18] Voyez les Précieuses ridicules, t. 1, p. 268.
[19] Pour: fleurs de rhétorique galante. Les Anglais ont conservé le mot flirtation.
[20] Adjectif inventé par Molière, du mot muguet, fleur parfumée. Voy. p. 7.
[21] Pour: théorie appliquée à la pratique de la vie.
[22] Scène imitée en partie des Adelphes.
SCÈNE III.--LÉONOR, LISETTE, ARISTE, SGANARELLE.
ARISTE.
Je veux m'abandonner à la foi de ma femme, Et prétends toujours vivre ainsi que j'ai vécu.
SGANARELLE.
Que j'aurai de plaisir si l'on le fait cocu!
ARISTE.
J'ignore pour quel sort mon astre m'a fait naître; Mais je sais que pour vous, si vous manquez de l'être, On ne vous en doit point imputer le défaut; Car vos soins pour cela font bien tout ce qu'il faut.
SGANARELLE.
Riez donc, beau rieur. Oh! que cela doit plaire De voir un goguenard presque sexagénaire!
LÉONOR.
Du sort dont vous parlez je le garantis, moi, S'il faut que par l'hymen il reçoive ma foi; Il s'y peut assurer; mais sachez que mon âme Ne répondrait de rien, si j'étais votre femme.
LISETTE.
C'est conscience à ceux qui s'assurent en nous; Mais c'est pain bénit[23], certe, à des gens comme vous.
SGANARELLE.
Allez, langue maudite et des plus mal apprises!
ARISTE.
Vous vous êtes, mon frère, attiré ces sottises.
Adieu. Changez d'humeur et soyez averti
Que renfermer sa femme est le mauvais parti.
Je suis votre valet.
SGANARELLE.
Je ne suis pas le vôtre.
[23] Pour: chose naturelle, nécessaire comme le pain bénit à la messe.
SCÈNE IV[24].--SGANARELLE.
Oh! que les voilà bien tous formés l'un pour l'autre! Quelle belle famille! Un vieillard insensé Qui fait le dameret dans un corps tout cassé; Une fille maîtresse et coquette suprême; Des valets impudents: non, la Sagesse même N'en viendroit pas à bout, perdroit sens et raison A vouloir corriger une telle maison. Isabelle pourroit perdre dans ces hantises[25] Les semences d'honneur qu'avec nous elle a prises; Et, pour l'en empêcher, dans peu nous prétendons Lui faire aller revoir nos choux et nos dindons.
[24] Monologue traduit des Adelphes.
[25] Pour: accointances, commerce. Archaïsme bourgeois.
SCÈNE V.--SGANARELLE, VALÈRE, ERGASTE.
VALÈRE, dans le fond du théâtre.
Ergaste, le voilà, cet argus que j'abhorre,
Le sévère tuteur de celle que j'adore.
SGANARELLE, se croyant seul.
N'est-ce pas quelque chose enfin de surprenant Que la corruption des mœurs de maintenant?
VALÈRE.
Je voudrois l'accoster, s'il est en ma puissance, Et tâcher de lier avec lui connoissance.
SGANARELLE, se croyant seul.
Au lieu de voir régner cette sévérité
Qui composoit si bien l'ancienne honnêteté,
La jeunesse en ces lieux, libertine, absolue,
Ne prend...
Valère salue Sganarelle de loin.
VALÈRE.
Il ne voit pas que c'est lui qu'on salue.
ERGASTE.
Son mauvais œil peut-être est de ce côté-ci.
Passons du côté droit.
SGANARELLE, se croyant seul.
Il faut sortir d'ici.
Le séjour de la ville en moi ne peut produire
Que des...
VALÈRE, en s'approchant peu à peu.
Il faut chez lui tâcher de m'introduire.
SGANARELLE, entendant quelque bruit.
Eh! j'ai cru qu'on parloit.
Se croyant seul.
Aux champs, grâces aux cieux, Les sottises du temps ne blessent point mes yeux.
ERGASTE, à Valère.
Abordez-le.
SGANARELLE, entendant encore du bruit.
Plaît-il?
N'entendant plus rien.
Les oreilles me cornent.
Se croyant seul.
Là, tous les passe-temps de nos filles se bornent...
Il aperçoit Valère qui le salue.
Est-ce à nous?
ERGASTE, à Valère.
Approchez.
SGANARELLE, sans prendre garde à Valère.
Là, nul godelureau[26].
Valère le salue encore.
Ne vient... Que diable!...
Il se retourne et voit Ergaste qui le salue de l'autre côté.
Encor? Que de coups de chapeau!
VALÈRE.
Monsieur, un tel abord vous interrompt peut-être?
SGANARELLE.
Cela se peut.
VALÈRE.
Mais quoi! l'honneur de vous connoître
Est un si grand bonheur, est un si doux plaisir,
Que de vous saluer j'avois un grand désir.
SGANARELLE.
Soit.
VALÈRE.
Et de vous venir, mais sans nul artifice,
Assurer que je suis tout à votre service.
SGANARELLE.
Je le crois.
VALÈRE.
J'ai le bien[27] d'être de vos voisins, Et j'en dois rendre grâce à mes heureux destins.
SGANARELLE.
C'est bien fait.
VALÈRE.
Mais, monsieur, savez-vous les nouvelles Que l'on dit à la cour, et qu'on tient pour fidèles?
SGANARELLE.
Que m'importe?
VALÈRE.
Il est vrai; mais pour les nouveautés
On peut avoir parfois des curiosités.
Vous irez voir, monsieur, cette magnificence
Que de notre Dauphin prépare la naissance[28]?
SGANARELLE.
Si je veux.
VALÈRE.
Avouons que Paris nous fait part De cent plaisirs charmans qu'on n'a point autre part. Les provinces auprès sont des lieux solitaires. A quoi donc passez-vous le temps?
SGANARELLE.
A mes affaires.
VALÈRE.
L'esprit veut du relâche, et succombe parfois Par trop d'attachement aux sérieux emplois. Que faites-vous les soirs avant qu'on se retire?
SGANARELLE.
Ce qui me plaît.
VALÈRE.
Sans doute: on ne peut pas mieux dire; Cette réponse est juste, et le bon sens paraît A ne vouloir jamais faire que ce qui plaît. Si je ne vous croyois l'âme trop occupée, J'irois parfois chez vous passer l'après-soupée.
SGANARELLE.
Serviteur.
[26] Pour: jeune viveur, du latin gaudere. Archaïsme aujourd'hui tombé dans le bas langage.
[27] Pour: bonheur. Archaïsme passé de mode.
[28] Premier fils de Louis XIV, qui naquit à Fontainebleau, cinq mois après la première représentation de l'École des maris, le 1er novembre 1661, et mourut à Meudon le 14 avril 1711. Il est probable que les quatre vers contenant une allusion aux fêtes données alors furent ajoutés par Molière après la naissance du prince.
SCÈNE VI.--VALÈRE, ERGASTE.
VALÈRE.
Que dis-tu de ce bizarre fou?
ERGASTE.
Il a le repart[29] brusque, et l'accueil loup-garou[30].
VALÈRE.
Ah! j'enrage!
ERGASTE.
Et de quoi?
VALÈRE.
De quoi? C'est que j'enrage
De voir celle que j'aime au pouvoir d'un sauvage,
D'un dragon surveillant dont la sévérité
Ne lui laisse jouir d'aucune liberté.
ERGASTE.
C'est ce qui fait[31] pour vous; et sur ces conséquences Votre amour doit fonder de grandes espérances. Apprenez, pour avoir votre esprit raffermi, Qu'une femme qu'on garde est gagnée à demi, Et que les noirs chagrins des maris ou des pères Ont toujours du galant avancé les affaires. Je coquette fort peu, c'est mon moindre talent Et de profession je ne suis point galant: Mais j'en ai servi vingt de ces chercheurs de proie, Qui disoient fort souvent que leur plus grande joie Était de rencontrer de ces maris fâcheux, Qui jamais sans gronder ne reviennent chez eux; De ces brutaux fieffés[32] qui, sans raison ni suite, De leurs femmes en tout contrôlent la conduite, Et, du nom de mari fièrement se parans, Leur rompent en visière[33] aux yeux des soupirans. On en sait, disent-ils, prendre ses avantages; Et l'aigreur de la dame à ces sortes d'outrages, Dont la plaint doucement le complaisant témoin, Est un champ[34] à pousser les choses assez loin; En un mot, ce vous est une attente assez belle Que la sévérité du tuteur d'Isabelle.
VALÈRE.
Mais depuis quatre mois que je l'aime ardemment, Je n'ai pour lui parler pu trouver un moment.
ERGASTE.
L'amour rend inventif; mais vous ne l'êtes guère: Et si j'avais été...
VALÈRE.
Mais qu'aurais-tu pu faire, Puisque sans ce brutal on ne la voit jamais; Et qu'il n'est là dedans servantes ni valets Dont, par l'appât flatteur de quelque récompense, Je puisse pour mes feux ménager l'assistance?
ERGASTE.
Elle ne sait donc pas encor que vous l'aimez?
VALÈRE.
C'est un point dont mes vœux ne sont pas informés. Partout où ce farouche a conduit cette belle, Elle m'a toujours vu comme une ombre après elle, Et mes regards aux siens ont tâché chaque jour De pouvoir expliquer l'excès de mon amour. Mes yeux ont fort parlé: mais qui me peut apprendre Si leur langage enfin a su se faire entendre?
ERGASTE.
Ce langage, il est vrai, peut être obscur parfois, S'il n'a pour truchement l'écriture ou la voix.
VALÈRE.
Que faire pour sortir de cette peine extrême,
Et savoir si la belle a connu que je l'aime?
Dis-m'en quelque moyen.
ERGASTE.
C'est ce qu'il faut trouver: Entrons un peu chez vous, afin d'y mieux rêver.
[29] Pour: répartie. Archaïsme perdu.
[30] Pour: d'un loup-garou. Le mot est devenu adjectif.
[31] Pour: ce qui milite en votre faveur. Emploi du mot faire dans le sens anglais to do, sens que nous avons déjà signalé.
[32] Pour: inféodés, c'est-à-dire authentiques, irrécusables. Mot emprunté à la féodalité.
[33] Pour: attaquer directement. Mot emprunté aux combats chevaleresques: rompre sa lance sur la visière.
[34] Pour: carrière où l'on peut s'élancer librement. Mot également emprunté aux tournois chevaleresques.
De ces trois dernières expressions, les deux premières se sont conservées, la troisième a disparu.
ACTE II
SCÈNE I.--SGANARELLE, ISABELLE.
SGANARELLE.
Va, je sais la maison, et connais la personne Aux marques seulement que ta bouche me donne.
ISABELLE, à part.
O ciel! sois-moi propice, et seconde en ce jour Le stratagème adroit d'une innocente amour!
SGANARELLE.
Dis-tu pas qu'on t'a dit qu'il s'appelle Valère?
ISABELLE.
Oui.
SGANARELLE.
Va, sois en repos, rentre, et me laisse faire. Je vais parler sur l'heure à ce jeune étourdi.
ISABELLE, en s'en allant.
Je fais, pour une fille, un projet bien hardi; Mais l'injuste rigueur dont envers moi l'on use Dans tout esprit bien fait me servira d'excuse.
SCÈNE II.--SGANARELLE.
Il va frapper à sa porte, croyant que c'est celle de Valère.
Ne perdons point de temps; c'est ici. Qui va là? Bon, je rêve. Holà! dis-je, holà, quelqu'un! holà! Je ne m'étonne pas, après cette lumière, S'il y venoit tantôt de si douce manière; Mais je veux me hâter, et de son fol espoir...
SCÈNE III.--SGANARELLE, VALÈRE, ERGASTE.
SGANARELLE, à Ergaste, qui est sorti brusquement.
Peste soit du gros bœuf, qui, pour me faire choir, Se vient devant mes pas planter comme une perche!
VALÈRE.
Monsieur, j'ai du regret...
SGANARELLE.
Ah! c'est vous que je cherche.
VALÈRE.
Moi, monsieur?
SGANARELLE.
Vous. Valère est-il pas votre nom?
VALÈRE.
Oui.
SGANARELLE.
Je viens vous parler, si vous le trouvez bon.
VALÈRE.
Puis-je être assez heureux pour vous rendre service?
SGANARELLE.
Non. Mais je prétends, moi, vous rendre un bon office, Et c'est ce qui chez vous prend droit de m'amener.
VALÈRE.
Chez moi, monsieur?
SGANARELLE.
Chez vous. Faut-il tant s'étonner!
VALÈRE.
J'en ai bien du sujet; et mon âme, ravie
De l'honneur...
SGANARELLE.
Laissons-là cet honneur, je vous prie.
VALÈRE.
Voulez-vous pas entrer?
SGANARELLE.
Il n'en est pas besoin.
VALÈRE.
Monsieur, de grâce.
SGANARELLE.
Non, je n'irai pas plus loin.
VALÈRE.
Tant que vous serez là, je ne puis vous entendre.
SGANARELLE.
Moi, je n'en veux bouger.
VALÈRE.
Eh bien, il faut se rendre:
Vite, puisque monsieur à cela se résout,
Donnez un siége ici.
SGANARELLE.
Je veux parler debout.
VALÈRE.
Vous souffrir de la sorte!...
SGANARELLE.
Ah! contrainte effroyable!
VALÈRE.
Cette incivilité seroit trop condamnable.
SGANARELLE.
C'en est une que rien ne sauroit égaler, De n'ouïr pas les gens qui veulent nous parler.
VALÈRE.
Je vous obéis donc.
SGANARELLE.
Vous ne sauriez mieux faire.
Ils font de grandes cérémonies pour se couvrir.
Tant de cérémonies est fort peu nécessaire.
Voulez-vous m'écouter?
VALÈRE.
Sans doute, et de grand cœur.
SGANARELLE.
Savez-vous, dites-moi, que je suis le tuteur D'une fille assez jeune et passablement belle, Qui loge en ce quartier et qu'on nomme Isabelle?
VALÈRE.
Oui.
SGANARELLE.
Si vous le savez, je ne vous l'apprends pas. Mais savez-vous aussi, lui trouvant des appas, Qu'autrement qu'en tuteur sa personne me touche, Et qu'elle est destinée à l'honneur de ma couche?
VALÈRE.
Non.
SGANARELLE.
Je vous l'apprends donc; et qu'il est à propos Que vos feux, s'il vous plaît, la laissent en repos.
VALÈRE.
Qui, moi, monsieur?
SGANARELLE.
Oui, vous. Mettons bas toute feinte.
VALÈRE.
Qui vous a dit que j'ai pour elle l'âme atteinte?
SGANARELLE.
Des gens à qui l'on peut donner quelque crédit.
VALÈRE.
Mais encore?
SGANARELLE.
Elle-même.
VALÈRE.
Elle?
SGANARELLE.
Elle. Est-ce assez dit? Comme une fille honnête, et qui m'aime d'enfance, Elle vient de m'en faire entière confidence; Et, de plus, m'a chargé de vous donner avis Que, depuis que par vous tous ses pas sont suivis, Son cœur, qu'avec excès votre poursuite outrage, N'a que trop de vos yeux entendu le langage; Que vos secrets désirs lui sont assez connus, Et que c'est vous donner des soucis superflus De vouloir davantage expliquer une flamme Qui choque l'amitié que me garde son âme.
VALÈRE.
C'est elle, dites-vous, qui de sa part vous fait...
SGANARELLE.
Oui, vous venir donner cet avis franc et net; Et qu'ayant vu l'ardeur dont votre âme est blessée, Elle vous eût plus tôt fait savoir sa pensée, Si son cœur avoit eu, dans son émotion, A qui pouvoir donner cette commission; Mais qu'enfin les douleurs d'une contrainte extrême L'on réduite à vouloir se servir de moi-même, Pour vous rendre averti, comme je vous ai dit, Qu'à tout autre que moi son cœur est interdit, Que vous avez assez joué de la prunelle, Et que, si vous avez tant soit peu de cervelle, Vous prendrez d'autres soins. Adieu, jusqu'au revoir, Voilà ce que j'avois à vous faire savoir.
VALÈRE, bas.
Ergaste, que dis-tu d'une telle aventure?
SGANARELLE, bas, à part.
Le voilà bien surpris!
ERGASTE, bas à Valère.
Selon ma conjecture, Je tiens qu'elle n'a rien de déplaisant pour vous, Qu'un mystère assez fin est caché là-dessous, Et qu'enfin cet avis n'est pas d'une personne Qui veuille voir cesser l'amour qu'elle vous donne.
SGANARELLE, à part.
Il en tient comme il faut.
VALÈRE, bas à Ergaste.
Tu crois mystérieux...
ERGASTE, bas.
Oui... Mais il nous observe, ôtons-nous de ses yeux.
SCÈNE IV.--SGANARELLE.
Que sa confusion paroît sur son visage! Il ne s'attendoit pas, sans doute, à ce message. Appelons Isabelle; elle montre le fruit Que l'éducation dans une âme produit. La vertu fait ses soins, et son cœur s'y consomme Jusques à s'offenser des seuls regards d'un homme.
SCÈNE V.--SGANARELLE, ISABELLE.
ISABELLE, bas, en entrant.
J'ai peur que cet amant, plein de sa passion, N'ait pas de mon avis compris l'intention; Et j'en veux, dans les fers où je suis prisonnière, Hasarder un qui parle avec plus de lumière.
SGANARELLE.
Me voilà de retour.
ISABELLE.
Eh bien?
SGANARELLE.
Un plein effet
A suivi tes discours, et ton homme a son fait.
Il me vouloit nier que son cœur fût malade;
Mais, lorsque de ta part j'ai marqué l'ambassade,
Il est resté d'abord et muet et confus,
Et je ne pense pas qu'il y revienne plus.
ISABELLE.
Ah! que me dites-vous? J'ai bien peur du contraire, Et qu'il ne nous prépare encor plus d'une affaire.
SGANARELLE.
Et sur quoi fondes-tu cette peur que tu dis?
ISABELLE.
Vous n'avez pas été plus tôt hors du logis, Qu'ayant, pour prendre l'air, la tête à ma fenêtre, J'ai vu dans ce détour un jeune homme paroître, Qui d'abord, de la part de cet impertinent, Est venu me donner un bonjour surprenant, Et m'a, droit dans ma chambre, une boîte jetée[35] Qui renferme une lettre en poulet cachetée. J'ai voulu sans tarder lui rejeter le tout; Mais ses pas de la rue avoient gagné le bout, Et je m'en sens le cœur tout gros de fâcherie.
SGANARELLE.
Voyez un peu la ruse et la friponnerie!
ISABELLE.
Il est de mon devoir de faire promptement
Reporter boîte et lettre à ce maudit amant;
Et j'aurais pour cela besoin d'une personne...
Car d'oser à vous-même...
SGANARELLE.
Au contraire, mignonne, C'est me faire mieux voir ton amour et ta foi, Et mon cœur avec joie accepte cet emploi; Tu m'obliges par là plus que je ne puis dire.
ISABELLE.
Tenez donc.
SGANARELLE.
Bon. Voyons ce qu'il a pu t'écrire.
ISABELLE.
Ah! ciel! gardez-vous bien de l'ouvrir.
SGANARELLE.
Et pourquoi?
ISABELLE.
Lui voulez-vous donner à croire que c'est moi? Une fille d'honneur doit toujours se défendre De lire les billets qu'un homme lui fait rendre. La curiosité qu'on fait lors éclater Marque un secret plaisir de s'en ouïr conter, Et je trouve à propos que, toute cachetée, Cette lettre lui soit promptement reportée, Afin que d'autant mieux il connoisse aujourd'hui Le mépris éclatant que mon cœur fait de lui; Que ses feux désormais perdent toute espérance, Et n'entreprennent plus pareille extravagance.
SGANARELLE.
Certes, elle a raison lorsqu'elle parle ainsi. Va, ta vertu me charme, et ta prudence aussi: Je vois que mes leçons ont germé dans ton âme, Et tu te montres digne enfin d'être ma femme.
ISABELLE.
Je ne veux pas pourtant gêner votre désir. La lettre est en vos mains et vous pouvez l'ouvrir.
SGANARELLE.
Non, je n'ai garde; hélas! tes raisons sont trop bonnes, Et je vais m'acquitter du soin que tu me donnes; A quatre pas de là dire ensuite deux mots, Et revenir ici te remettre en repos.
[35] Pour: jeté une boîte. Licence archaïque qui n'avait rien de condamnable, et que nous avons perdue.
SCÈNE VI.--SGANARELLE.
Dans quel ravissement est-ce que mon cœur nage Lorsque je vois en elle une fille si sage! C'est un trésor d'honneur que j'ai dans ma maison. Prendre un regard d'amour pour une trahison! Recevoir un poulet comme une injure extrême, Et le faire au galant reporter par moi-même! Je voudrais bien savoir, en voyant tout ceci, Si celle de mon frère en userait ainsi. Ma foi, les filles sont ce que l'on les fait être. Holà!
Il frappe à la porte de Valère.
SCÈNE VII.--SGANARELLE, ERGASTE.
ERGASTE.
Qu'est-ce?
SGANARELLE.
Tenez, dites à votre maître Qu'il ne s'ingère pas d'oser écrire encor Des lettres qu'il envoie avec des boîtes d'or, Et qu'Isabelle en est puissamment irritée. Voyez, on ne l'a pas au moins décachetée; Il connaîtra l'état que l'on fait de ses feux, Et quel heureux succès il doit espérer d'eux.
SCÈNE VIII.--ERGASTE, VALÈRE.
VALÈRE.
Que vient de te donner cette farouche bête?
ERGASTE.
Cette lettre, monsieur, qu'avecque cette boîte[36] On prétend qu'ait reçue Isabelle de vous, Et dont elle est, dit-il, en un fort grand courroux. C'est sans vouloir l'ouvrir qu'elle vous la fait rendre: Lisez vite, et voyons si je me puis méprendre.
VALÈRE lit.
«Cette lettre vous surprendra sans doute, et l'on peut trouver bien hardi pour moi, et le dessein de vous l'écrire, et la manière de vous la faire tenir; mais je me vois dans un état à ne plus garder de mesure. La juste horreur d'un mariage dont je suis menacée dans six jours me fait hasarder toutes choses; et, dans la résolution de m'en affranchir par quelque voie que ce soit, j'ai cru que je devois plutôt vous choisir que le désespoir. Ne croyez pas pourtant que vous soyez redevable de tout à ma mauvaise destinée; ce n'est pas la contrainte où je me trouve qui a fait naître les sentiments que j'ai pour vous; mais c'est elle qui en précipite le témoignage, et qui me fait passer sur des formalités où la bienséance du sexe oblige. Il ne tiendra qu'à vous que je sois à vous bientôt, et j'attends seulement que vous m'ayez marqué les intentions de votre amour, pour vous faire savoir la résolution que j'ai prise; mais, surtout, songez que le temps presse, et que deux cœurs qui s'aiment doivent s'entendre à demi mot.»
ERGASTE.
Eh bien, monsieur, le tour est-il original?
Pour une jeune fille elle n'en sait pas mal.
De ces ruses d'amour la croirait-on capable?
VALÈRE.
Ah! je la trouve là tout à fait adorable.
Ce trait de son esprit et de son amitié
Accroît pour elle encor mon amour de moitié,
Et joint aux sentiments que sa beauté m'inspire...
ERGASTE.
La dupe vient; songez à ce qu'il vous faut dire.
[36] Mots qui rimaient ensemble.
SCÈNE IX.--VALÈRE, ERGASTE, SGANARELLE.
SGANARELLE, se croyant seul.
Oh! trois et quatre fois béni soit cet édit
Par qui des vêtements le luxe est interdit[37]!
Les peines des maris ne seront plus si grandes,
Et les femmes auront un frein à leurs demandes.
Oh! que je sais au roi bon gré de ses décris[38]!
Et que, pour le repos de ces mêmes maris,
Je voudrois bien qu'on fît de la coquetterie
Comme de la guipure[39] et de la broderie!
J'ai voulu l'acheter, l'édit, expressément,
Afin que d'Isabelle il soit lu hautement;
Et ce sera tantôt, n'étant plus occupée,
Le divertissement de notre après-soupée.
Apercevant Valère.
Envoierez-vous encor, monsieur aux blonds cheveux, Avec des boîtes d'or des billets amoureux? Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette Friande de l'intrigue, et tendre à la fleurette? Vous voyez de quel air on reçoit vos joyaux! Croyez-moi, c'est tirer votre poudre aux moineaux. Elle est sage, elle m'aime, et votre amour l'outrage; Prenez visée[40] ailleurs, et troussez-moi bagage[41].
VALÈRE.
Oui, oui, votre mérite, à qui chacun se rend, Est à mes yeux, monsieur, un obstacle trop grand; Et c'est folie à moi, dans mon ardeur fidèle, De prétendre avec vous à l'amour d'Isabelle.
SGANARELLE.
Il est vrai, c'est folie.
VALÈRE.
Aussi n'aurois-je pas
Abandonné mon cœur à suivre ses appas,
Si j'avois pu savoir que ce cœur misérable
Dût trouver un rival comme vous redoutable.
SGANARELLE.
Je le crois.
VALÈRE.
Je n'ai garde à présent d'espérer; Je vous cède, monsieur, et c'est sans murmurer.
SGANARELLE.
Vous faites bien.
VALÈRE.
Le droit de la sorte l'ordonne; Et de tant de vertus brille votre personne, Que j'aurois tort de voir d'un regard de courroux Les tendres sentiments qu'Isabelle a pour vous.
SGANARELLE.
Cela s'entend.
VALÈRE.
Oui, oui, je vous quitte la place: Mais je vous prie, au moins, et c'est la seule grâce, Monsieur, que vous demande un misérable amant Dont vous seul aujourd'hui causez tout le tourment; Je vous conjure donc d'assurer Isabelle Que, si, depuis trois mois, mon cœur brûle pour elle, Cette amour est sans tache, et n'a jamais pensé A rien dont son honneur ait lieu d'être offensé.
SGANARELLE.
Oui.
VALÈRE.
Que, ne dépendant que du choix de mon âme, Tous mes desseins étoient de l'obtenir pour femme, Si les destins, en vous qui captivez son cœur, N'opposoient un obstacle à cette juste ardeur.
SGANARELLE.
Fort bien.
VALÈRE.
Que, quoi qu'on fasse, il ne lui faut pas croire Que jamais ses appas sortent de ma mémoire; Que, quelque arrêt des cieux qu'il me faille subir, Mon sort est de l'aimer jusqu'au dernier soupir; Et que, si quelque chose étouffe mes poursuites, C'est le juste respect que j'ai pour vos mérites.
SGANARELLE.
C'est parler sagement; et je vais, de ce pas, Lui faire ce discours qui ne la choque pas; Mais, si vous me croyez, tâchez de faire en sorte Que de votre cerveau cette passion sorte. Adieu.
ERGASTE, à Valère.
La dupe est bonne!
[37] Édit du 27 novembre 1660, prohibant broderies, cannetilles, paillettes, etc.
[38] Pour: cris. Ordonnances criées dans les rues contre l'usage de certains habillements et de certaines étoffes.
[39] Guipure: broderie en relief, recouverte en fil d'or ou en clinquant.
[40] Pour: visez d'autre côté. Terme de chasse.
[41] Pour: charger sa trousse, son bagage, avant de décamper. Du mot scandinave ou teutonique bag, effets, bijoux.
SCÈNE X.--SGANARELLE.
Il me fait grand'pitié, Ce pauvre malheureux trop rempli d'amitié; Mais c'est un mal pour lui de s'être mis en tête De vouloir prendre un fort qui se voit ma conquête.
Sganarelle heurte à sa porte.
SCÈNE XI.--SGANARELLE, ISABELLE.
SGANARELLE.
Jamais amant n'a fait tant de trouble éclater, Au poulet renvoyé sans le décacheter; Il perd toute espérance enfin, et se retire; Mais il m'a tendrement conjuré de te dire: «Que du moins, en t'aimant, il n'a jamais pensé »A rien dont ton honneur ait lieu d'être offensé, »Et que, ne dépendant que du choix de son âme, »Tous ses désirs étoient de t'obtenir pour femme, »Si les destins, en moi qui captive ton cœur, »N'opposoient un obstacle à cette juste ardeur; »Que, quoi qu'on puisse faire, il ne te faut pas croire »Que jamais tes appas sortent de sa mémoire; »Que, quelque arrêt des cieux qu'il lui faille subir, »Son sort est de t'aimer jusqu'au dernier soupir; »Et que, si quelque chose étouffe sa poursuite, »C'est le juste respect qu'il a pour mon mérite.» Ce sont ses propres mots; et, loin de le blâmer, Je le trouve honnête homme, et le plains de t'aimer.
ISABELLE, bas.
Ses feux ne trompent pas ma secrète croyance, Et toujours ses regards m'en ont dit l'innocence.
SGANARELLE.
Que dis-tu?
ISABELLE.
Qu'il m'est dur que vous plaigniez si fort Un homme que je hais à l'égal de la mort; Et que, si vous m'aimiez autant que vous le dites, Vous sentiriez l'affront que me font ses poursuites.
SGANARELLE.
Mais il ne savoit pas tes inclinations;
Et, par l'honnêteté de ses intentions,
Son amour ne mérite...
ISABELLE.
Est-ce les avoir bonnes,
Dites-moi, de vouloir enlever les personnes?
Est-ce être homme d'honneur de former des desseins
Pour m'épouser de force en m'ôtant de vos mains?
Comme si j'étois fille à supporter la vie
Après qu'on m'auroit fait une telle infamie!
SGANARELLE.
Comment?
ISABELLE.
Oui, oui; j'ai su que ce traître d'amant Parle de m'obtenir par un enlèvement; Et j'ignore, pour moi, les pratiques secrètes Qui l'ont instruit sitôt du dessein que vous faites De me donner la main dans huit jours au plus tard, Puisque ce n'est qu'hier que vous m'en fîtes part; Mais il veut prévenir, dit-on, cette journée Qui doit à votre sort unir ma destinée.
SGANARELLE.
Voilà qui ne vaut rien.
ISABELLE.
Oh! que pardonnez-moi! C'est un fort honnête homme, et qui ne sent pour moi.
SGANARELLE.
Il a tort; et ceci passe la raillerie.
ISABELLE.
Allez, votre douceur entretient sa folie; S'il vous eût vu tantôt lui parler vertement, Il craindroit vos transports et mon ressentiment, Car c'est encor depuis sa lettre méprisée Qu'il a dit ce dessein qui m'a scandalisée; Et son amour conserve, ainsi que je l'ai su, La croyance qu'il est dans mon cœur bien reçu, Que je fuis votre hymen, quoique le monde en croie, Et me verrois tirer de vos mains avec joie.
SGANARELLE.
Il est fou!
ISABELLE.
Devant vous il sait se déguiser, Et son intention est de vous amuser. Croyez par ces beaux mots que le traître vous joue. Je suis bien malheureuse, il faut que je l'avoue, Qu'avecque tous mes soins pour vivre dans l'honneur Et rebuter les vœux d'un lâche suborneur, Il faille être exposée aux fâcheuses surprises De voir faire sur moi d'infâmes entreprises!
SGANARELLE.
Va ne redoute rien.
ISABELLE.
Pour moi, je vous le di,
Si vous n'éclatez fort contre un trait si hardi
Et ne trouvez bientôt moyen de me défaire
Des persécutions d'un pareil téméraire,
J'abandonnerai tout, et renonce à l'ennui
De souffrir les affronts que je reçois de lui.
SGANARELLE.
Ne t'afflige point tant, va, ma petite femme; Je m'en vais le trouver et lui chanter sa gamme.
ISABELLE.
Dites-lui bien au moins qu'il le nîroit en vain, Que c'est de bonne part qu'on m'a dit son dessein; Et qu'après cet avis, quoi qu'il puisse entreprendre, J'ose le défier de me pouvoir surprendre; Enfin que, sans plus perdre et soupirs et momens, Il doit savoir pour vous quels sont mes sentimens, Et que, si d'un malheur il ne veut être cause, Il ne se fasse pas deux fois dire une chose.
SGANARELLE.
Je dirai ce qu'il faut.
ISABELLE.
Mais tout cela d'un ton Qui marque que mon cœur lui parle tout de bon.
SGANARELLE.
Va, je n'oublîrai rien, je t'en donne assurance.
ISABELLE.
J'attends votre retour avec impatience; Hâtez-le, s'il vous plaît, de tout votre pouvoir. Je languis quand je suis un moment sans vous voir.
SGANARELLE.
Va, pouponne, mon cœur, je reviens tout à l'heure.
SCÈNE XII.--SGANARELLE.
Est-il une personne et plus sage et meilleure? Ah! que je suis heureux! et que j'ai de plaisir De trouver une femme au gré de mon désir! Oui! voilà comme il faut que les femmes soient faites; Et non, comme j'en sais, de ces franches coquettes Qui s'en laissent conter, et font dans tout Paris Montrer au bout du doigt leurs honnêtes maris.
Il frappe à la porte de Valère.
Holà! notre galant aux belles entreprises!
SCÈNE XIII.--VALÈRE, SGANARELLE, ERGASTE.
VALÈRE.
Monsieur, qui vous ramène en ces lieux?
SGANARELLE.
Vos sottises.
VALÈRE.
Comment?
SGANARELLE.
Vous savez bien de quoi je veux parler. Je vous croyois plus sage, à ne vous rien celer. Vous venez m'amuser de vos belles paroles, Et conservez sous main des espérances folles. Voyez-vous, j'ai voulu doucement vous traiter, Mais vous m'obligerez à la fin d'éclater. N'avez-vous point de honte, étant ce que vous êtes, De faire en votre esprit les projets que vous faites? De prétendre enlever une fille d'honneur, Et troubler un hymen qui fait tout son bonheur?
VALÈRE.
Qui vous a dit, monsieur, cette étrange nouvelle?
SGANARELLE.
Ne dissimulons point, je la tiens d'Isabelle, Qui vous mande par moi, pour la dernière fois, Qu'elle vous a fait voir assez quel est son choix; Que son cœur, tout à moi, d'un tel projet s'offense; Qu'elle mourroit plutôt qu'en souffrir l'insolence; Et que vous causerez de terribles éclats, Si vous ne mettez fin à tout cet embarras.
VALÈRE.
S'il est vrai qu'elle ait dit ce que je viens d'entendre, J'avouerai que mes feux n'ont plus rien à prétendre; Par ces mots assez clairs je vois tout terminé, Et je dois révérer l'arrêt qu'elle a donné.
SGANARELLE.
Si... Vous en doutez donc, et prenez pour des feintes Tout ce que de sa part je vous ai fait de plaintes? Voulez-vous qu'elle-même elle explique son cœur? J'y consens volontiers, pour vous tirer d'erreur. Suivez-moi, vous verrez s'il est rien que j'avance, Et si son jeune cœur entre nous deux balance.
Il va frapper à sa porte.
SCÈNE XIV.--ISABELLE, SGANARELLE, VALÈRE, ERGASTE.
ISABELLE.
Quoi! vous me l'amenez! Quel est votre dessein? Prenez-vous contre moi ses intérêts en main? Et voulez-vous, charmé de ses rares mérites, M'obliger à l'aimer, et souffrir ses visites?
SGANARELLE.
Non, ma mie, et ton cœur pour cela m'est trop cher: Mais il prend mes avis pour des contes en l'air, Croit que c'est moi qui parle, et te fais, par adresse, Pleine pour lui de haine, et pour moi de tendresse; Et par toi-même enfin j'ai voulu, sans retour, Le tirer d'une erreur qui nourrit son amour.
ISABELLE, à Valère.
Quoi! mon âme à vos yeux ne se montre pas toute, Et de mes vœux encor vous pouvez être en doute?
VALÈRE.
Oui, tout ce que monsieur de votre part m'a dit, Madame, a bien pouvoir de surprendre un esprit: J'ai douté, je l'avoue; et cet arrêt suprême, Qui décide du sort de mon amour extrême, Doit m'être assez touchant, pour ne pas s'offenser Que mon cœur par deux fois le fasse prononcer.