Opening the book…

Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE l'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME TREIZIÈME.

PARIS.

DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIB., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.

1831.

LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE,
PAR THOMAS MOORE.

LETTRE CCCCLXXXIV.

A M. MURRAY.

Pise 6 mars 1822.

«Vous avez (ou devez avoir) depuis long-tems reçu une lettre de moi, où j'énonce mon opinion sur les mauvais traitemens que vous avez éprouvés à propos de la dernière publication. Je les crois déshonorans pour ceux qui vous ont persécuté. Je fais la paix avec vous, quoique notre guerre ait eu lieu pour d'autres motifs que cette controverse même. J'ai écrit à Moore, par ce courrier-ci, pour qu'il vous envoyât la tragédie de Werner. Je ne contracterai avec vous, ni ne vous proposerai aucun marché sur cette pièce, ni sur le nouveau Mystère, jusqu'à ce que nous voyions si ces ouvrages réussissent. S'ils ne se vendent pas (ce qui n'est pas invraisemblable), vous ne me paierez pas; et je crois que c'est vous donner beau jeu, si vous acceptez la partie.

»Bartolini, le célèbre sculpteur, m'a écrit qu'il désirait faire mon buste; j'ai consenti, à condition qu'il ferait aussi celui de la comtesse Guiccioli. Il a fait les deux, et je crois qu'on reconnaîtra que celui de la comtesse est beau. Je vous ferai présent des deux bustes, pour vous montrer que je n'ai point de malice, et pour vous donner une compensation des peines et des tracasseries que vous avez essuyées à cause du buste de Thorwaldsen. Je ne puis rien dire de mon buste, sinon qu'on le juge très-ressemblant à ce que je suis aujourd'hui, ce qui ne ressemble pas du tout à ce que j'étais quand vous me vîtes pour la dernière fois. Le sculpteur est un artiste fameux; et comme c'est d'après son désir qu'il a fait cette oeuvre, elle doit être bien faite probablement.

»Que fera-t-on pour *** et son commentaire? Il mourra, s'il n'est pas publié; il sera sifflé, s'il est publié: mais il n'y songe pas. Il faut que nous le publiions.

»Tout le tumulte élevé contre moi ne m'a touché que par l'attaque dirigée contre vous, trait peu généreux de l'église et de l'état; mais comme toute action violente produit au bout de quelque tems une réaction proportionnelle, vous serez mieux traité une autre fois.

»Votre très-sincère, etc.»

NOEL BYRON.

LETTRE CCCCLXXXV.

A M. MOORE.

Pise, 8 mars 1822.

«Vous avez eu quantité suffisante de mes lettres depuis quelque tems;--un mot pourtant en réponse à votre présente missive. Vous auriez grand tort de penser que votre avis m'ait offensé.

»Quant à Murray, comme je suis réellement le plus doux et le plus paisible des hommes depuis Moïse (quoique le public et mon «excellente épouse» n'aient pu s'en apercevoir), j'avais déjà fait ma paix et renoué mon alliance avec Albemarle-Street, somme mon épître d'hier vous en aura informé. Mais je croyais avoir expliqué les causes de ma bile,--du moins à vous. Quelques traits de vacillation, de négligence, et d'importune sincérité, soit réels, soit imaginaires, suffisent pour mettre votre vrai grand auteur et grand homme dans un accès de fureur. Mais la réflexion, à l'aide de l'ellébore, m'avait déjà guéri pro tempore; sinon, une prière, venue de vous et de Hobhouse, aurait produit sur moi deux fois plus d'effet que le _tribus Anticyris_[1], avec quoi Horace désespère de purger un poète.--Je suis réellement honteux de vous avoir fatigué si fréquemment et si lourdement depuis peu; mais que pouvais-je faire? Vous êtes un ami,--ami absent, hélas!--et comme je n'ai en aucun autre plus de confiance, je vous importune en proportion.

[Note 1: HOR. Art Poét.--Anticyre était le nom d'une île fertile en ellébore. (Note du Trad.)]

»Cette guerre «de l'église et de l'état» m'a étonné plus qu'elle ne me trouble, car je croyais réellement que Caïn était une oeuvre spéculative et hardie, mais pourtant innocente. Comme je vous l'ai déjà dit, je suis vraiment grand admirateur de la religion matérielle et tangible; et j'élève une de mes filles dans la foi catholique, afin qu'elle ait les mains pleines. Le catholicisme est bien le culte le plus élégant, sans excepter peut-être la mythologie grecque. L'encens, les tableaux, les statues, les autels, les châsses, les reliques, et la présence réelle, la confession et l'absolution,--tout cela donne prise aux sens. D'ailleurs il n'y a plus de possibilité pour le doute; car ceux qui avalent leur divinité véritablement et réellement dans le mystère de la transsubstantiation, ne peuvent guères rien trouver de plus facile digestion.

»Je crains que ce mot ne soit trop égrillard, mais je l'ai dit sans mauvaise intention; c'est mon tour d'esprit qui me fait prendre les choses sous leur point de vue absurde, et qui éclate malgré moi de tems en tems. Pourtant, je vous assure que je suis bon chrétien. Me croyez-vous sur ce point? je ne sais,--mais je compte que vous me croirez à la lettre.

»Votre ami très-sincère et très-affectionné, etc.

»_P. S._ Dites à Murray qu'une des conditions de la paix est qu'il publie (ou fasse publier par un confrère) le Commentaire du Dante de ***, malgré l'extrême répugnance que le commerce paraît y opposer. Cette publication rendra notre homme si extraordinairement heureux! Il dîne aujourd'hui avec moi et une demi-douzaine d'Anglais, et je n'ai pas le coeur de lui dire combien le monde de la librairie a d'antipathie pour son commentaire--qui pourtant respire la morale et la religion la plus orthodoxe. Bref, je regarde comme un point important, que *** soit mis sous presse. Il a soif d'être auteur, et il a été le plus heureux des hommes pendant ces deux derniers mois, en imprimant, corrigeant, collationnant, datant, anticipant, et ajoutant à ses trésors de science. A propos, il est encore tombé de cheval dans un fossé, l'autre jour, en se promenant avec moi dans la campagne.»

LETTRE CCCCLXXXVI.

A M. MURRAY.

Pise, 15 mars 1822.

»Je suis charmé que vous et vos amis approuviez ma lettre du 8 du mois dernier. Vous pouvez y donner toute la publicité que vous jugerez convenable dans les circonstances actuelles. Je vous ai depuis écrit deux ou trois fois.

»Quant à «un poème dans l'ancien genre» je n'essaierai rien de plus en ce genre. Je suis la pente de mon esprit, sans considérer si les femmes ou les hommes sont ou ne sont pas satisfaits, mais peu importe à mon éditeur, qui doit juger et agir en raison de ma popularité.

»Donc, laissez les ouvrages à leur destinée: si l'on paie, vous me paierez en proportion; sinon, c'est moi qui vous paierai.

»Les affaires de la succession Noël ne m'amèneront pas, j'espère, en Angleterre. Je n'ai aucun désir de revoir ce pays, sinon pour vous tirer de prison (si je puis le faire en prenant votre place), ou peut-être pour m'y faire mettre, en exigeant satisfaction d'une ou deux personnes, qui profitent de mon absence pour m'insulter. Sauf cela je n'ai ni affaires ni relations en Angleterre, ni je ne désire en avoir (hormis les gens de ma famille et mes amis, à qui je souhaite toute sorte de prospérité); somme toute, j'ai si peu vécu en Angleterre (à peu près cinq ans depuis l'âge de vingt-ans), que mes habitudes sont trop continentales, et que votre climat me plairait aussi peu que votre société.

»J'ai vu le rapport du chancelier dans un journal français. Dites-moi, je vous prie, pourquoi ne persécute-t-on pas la traduction de Lucrèce, ou même l'original pour ce vers,

_Primus in orbe Deos fecit timor_[2],

»Ou pour cet autre.

_Tantum relligio potuit suadere malorum_[3]?

[Note 2: Les Dieux durent leur origine à la crainte.]

[Note 3: Tant la religion a pu inspirer de forfaits! (Notes du Trad.)]

»Vous devriez réellement faire faire quelque chose pour le commentaire de Mr ***: que puis-je lui dire?

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CCCCLXXXVII.

A M. MURRAY.

Pise, 13 avril 1822.

»Mr Kinnaird m'écrit, qu'il a paru une «excellente _défense_» de Caïn, contre l'Oxoniensis; vous ne m'avez envoyé rien de plus qu'une excellente attaque du même poème. S'il existe un tel «défenseur de la foi» vous pouvez m'envoyer ses trente-neuf articles, pour contrebalancer quelques-unes de vos dernières communications.

»Êtes-vous prêt ou non à publier ce que Moore et Mr Kinnaird ont entre leurs mains, et la Vision du Jugement? Si vous publiez cette dernière pièce dans une édition à bon marché, afin de confondre les espérances des pirates par un bas prix, vous verrez qu'elle réussira. Je regarde le Mystère et Werner comme de bons ouvrages, et j'espère que vous les publierez promptement. Vous ne mettrez pas mon nom à Quevedo, mais le publierez comme édition étrangère, et le laisserez aller son chemin. Douglas Kinnaird l'a encore, je crois, avec la préface.

»Je vous renvoie à lui pour les documens relatifs au dernier tapage d'ici. Je les lui ai envoyés il y a une semaine.

»Tout à vous, etc.

LETTRE CCCCLXXXIX[4].

A M. MURRAY.

Pise, 22 avril 1822.

»Vous serez peiné d'apprendre que j'ai reçu l'avis du décès de ma fille Allégra, morte d'une fièvre dans le couvent de Bagna Cavallo, où elle avait été placée l'année dernière pour commencer son éducation. C'est un coup bien rude pour plusieurs raisons, mais il faut le supporter, avec l'aide du tems.

[Note 4: La lettre 488 a été supprimée.]

»J'ai l'intention d'envoyer ses restes en Angleterre pour qu'ils reçoivent la sépulture dans l'église d'Harrow (où jadis j'espérais moi-même être enterré), et c'est la raison pour laquelle je vous importune de cette nouvelle. Je désire que les funérailles soient très-secrètes. Le corps est embaumé, et dans une caisse de plomb. Il sera embarqué à Leghorn. Voulez-vous nous donner les meilleurs avis pour le faire arriver à bon port.

»Tout à vous, etc.

N. B.

»_P. S._ Vous savez que les protestans ne peuvent, dans les pays catholiques, recevoir la sépulture en terre sainte.»

LETTRE CCCCXC.

A M. SHELLEY.

23 avril 1822.

»Le coup a été inattendu et étourdissant; car je croyais le danger passé, vu le long intervalle qui s'est écoulé entre l'avis du mieux être et l'arrivée du fatal exprès. Mais j'ai supporté ce coup de mon mieux et même avec tant de succès, que je puis me livrer aux occupations ordinaires de la vie avec l'apparence du même calme, et peut-être même d'un plus grand. Il n'y a rien qui empêche que vous ne veniez demain, mais aujourd'hui, comme hier soir, il vaut mieux peut-être que je ne vous voie pas. Je ne crois pas avoir rien à me reprocher dans ma conduite, et surtout dans mes sentimens et mes intentions à l'égard de la petite infortunée. Mais c'est un moment où nous sommes disposés à penser que, si nous avions fait ceci ou cela, nous aurions prévenu un tel événement,--quoique chaque jour, chaque heure nous montre combien ce malheur est naturel et inévitable. Je présume que le tems fera son oeuvre ordinaire:--la mort a fait la sienne.

»Tout à vous à jamais,»

LETTRE CCCCXCI.

A SIR WALTER-SCOTT.

Pise 4 mai 1822.

MON CHER SIR WALTER,

«Le tableau que vous me faites de votre famille est fort touchant. Que ne puis-je «reconnaître ce plaisir par le pendant de votre tableau!» Mais je viens de perdre ma fille naturelle, Allégra, qui a succombé à une fièvre. Ma seule consolation, hormis le tems, est la réflexion que ma fille est maintenant en repos ou heureuse: car le peu d'années qu'elle a vécu (elle avait cinq ans) l'a empêchée d'être souillée d'aucun péché, excepté celui que nous héritons d'Adam.

Quiconque est aimé des Dieux meurt jeune.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que vos lettres me seront particulièrement agréables, quand elles ne seront pas une taxe sur votre tems et sur votre patience; et maintenant que notre correspondance est reprise, j'espère qu'elle continuera.

»J'eus dernièrement ici quelque inquiétude, je ne dis point quelque embarras, à propos d'une affaire assez bizarre, dont vous avez peut-être entendu parler; mais notre ministre s'est conduit très-noblement, et le gouvernement toscan aussi bien qu'il est possible à un tel gouvernement de le faire, ce qui n'est pas beaucoup dire. Quelques Anglais et Écossais, moi compris, nous eûmes une querelle avec un dragon, qui avait insulté l'un de nous, et que nous avions pris pour un officier, vu qu'il était galonné et fort bien monté, etc., mais il se trouva n'être qu'un sergent-major. Il appela la garde aux portes de la ville pour nous arrêter (nous étions sans armes); sur quoi, moi et un autre (un Italien) nous passâmes au galop à travers la susdite garde, mais nos autres compagnons furent arrêtés. Je courus chez moi, et envoyai mon secrétaire faire aux autorités un rapport de cette arrestation illégale; puis, toujours sans descendre de cheval, je retournai aux portes, qui sont près de ma demeure actuelle. A moitié chemin, je rencontrai mon homme, qui exhala sa bile en propos insultans, et menaça de me frapper de son sabre (moi qui n'avais qu'une canne à la main, et point d'autres armes). Moi, qui continuais à le croire officier, je lui demandai son nom et son adresse, et lui donnai ma main et mon gant. Un de mes domestiques se jeta entre nous (sans que je le lui eusse commandé); mais, sur mon ordre, il laissa le dragon aller son chemin. Ce dernier s'enfuit alors à toute bride; mais environ quarante pas plus loin, il fut frappé, et même dangereusement (de manière à être en péril de mort), par un Callum Beg ou quelque autre de mes gens (car j'ai près de moi quelques gaillards à la main prompte): je n'ai pas besoin de vous dire que ce fut sans commandement ou approbation de ma part. Le susdit dragon avait toutefois sabré nos compatriotes sans armes, à la porte de la ville, après qu'ils eurent été arrêtés, et pendant qu'ils étaient tenus par les gardes;, il en avait même blessé un, le capitaine Hey, très-grièvement. Par qui fut-il blessé à son tour? Quoique le coup ait eu lieu devant des milliers de personnes, on n'a jamais pu constater ni prouver le fait, ni même déterminer par quelle arme; les uns disent un pistolet, les autres un fusil à vent, un stiletto, une épée, une lance, une fourche, et que sais-je encore. On a arrêté et confronté des domestiques et des gens de toute espèce, sans pouvoir rien découvrir. M. Dawkins, notre ministre, m'assure qu'on ne soupçonne pas du tout que l'auteur du coup ait été poussé par moi ou par aucun de mes compagnons. Je vous envoie ci-joint les copies des dépositions de nos gens et amis, et du docteur Craufurd, spirituel Écossais (qui n'est pas de mes connaissances), qui avait vu la fin de l'affaire. Toutes les pièces sont en italien.

»Ce sont les seules matières littéraires où j'aie été engagé depuis la publication orageuse de Caïn;--mais M. Murray a plusieurs de mes productions à accoucher: un autre mystère,--une vision,--un drame,--etc. Mais vous, vous ne voulez pas me dire ce que vous faites;--cependant, je vous devinerai; écrivez ce qu'il vous plaira. Vous dites que j'aimerais votre gendre:--il me serait difficile de ne point l'aimer, puisqu'il a un si étroit lien avec vous; mais je ne doute pas que ses qualités ne soient conformes à votre description.

»Je suis fâché que vous n'aimiez pas le nouvel ouvrage de lord Oxford. Mon aristocratie, qui est intraitable, le rend un de mes favoris. Songez que ces «petites factions» occupèrent lord Chatham et Fox le père, et que nous autres nous vivons dans un tems gigantesque, qui nous fait prendre pour des pygmées tous les hommes au-dessous de Gog et de Magog.--Après avoir vu Napoléon commencer comme Tamerlan et finir comme Bajazet dans notre siècle, nous ne trouvons pas le même intérêt dans une histoire, qui autrement nous aurait paru importante. Mais je finis.

»Croyez-moi pour toujours et très-sincèrement tout à vous.»

NOEL BYRON.

LETTRE CCCCXCII.

A M. MURRAY.

Pise, 17 mai 1822.

«J'apprends que la Revue d'Édimbourg a attaqué les trois drames, ce qui est une mauvaise affaire pour vous; et je ne m'étonne pas que vous perdiez courage. Cependant, ce volume peut être confié au tems:--c'est sur le tems qu'il vous faut compter. J'ai relu le livre avec attention depuis la publication, et je pense qu'un jour il sera préféré à mes autres écrits. Je dis cela sans colère contre les critiques ou la critique, quelle qu'elle puisse être (car je ne l'ai pas vue); et rien de ce qui a paru ou peut paraître dans la Revue de Jeffrey, ne me fera oublier qu'il a tenu bon pour moi pendant dix ans, sans autre motif que sa bonne volonté.

»J'apprends que Moore est en ville; rappelez-moi à lui, et croyez-moi

»Tout à vous sincèrement,

N. B.

»_P. S._ Si vous le jugez nécessaire, vous pouvez m'envoyer la Revue d'Édimbourg. S'il y a quelque passage qui demande une réponse, je répondrai, mais modérément et techniquement, c'est-à-dire en n'ayant égard qu'aux principes posés par la critique, et sans allusions offensives, soit à la personne, soit au mérite littéraire du critique.»

LETTRE CCCCXCIII.

A M. MOORE.

Pise, 17 mai 1822.

«J'apprends que vous êtes à Londres. Vous aurez su de Douglas Kinnaird (qui me dit que vous avez dîné avec lui) tout ce que vous aurez désiré savoir de mes affaires. J'ai dernièrement perdu ma petite fille Allégra par suite d'une fièvre, ce qui a été pour moi un coup sérieux.

»Je ne vous ai pas écrit dernièrement, ne sachant pas exactement où vous étiez. Douglas Kinnaird a refusé d'envoyer mon cartel à M. Southey.--Pourquoi? Il vous l'expliquera lui-même. »................................................[5]

N. B.

[Note 5: Ici suit la répétition des détails de la querelle racontée plus haut à Walter-Scott. (Note de Moore.)]

LETTRE CCCCXCIV.

A M. MURRAY.

Montenero[6], 26 mai 1822, près Leghorn.

[Note 6: Colline à trois ou quatre milles de Leghorn, très-fréquentée, comme lieu de résidence, durant les mois d'été. (Note de Moore.)]

«Le corps est embarqué, je ne sais pas dans quel vaisseau: je n'ai pu entrer dans les détails, mais la comtesse Guiccioli a eu la bonté de donner les ordres nécessaires à M. Dunn, qui a surveillé l'embarquement, et qui vous écrira. Je désire que la sépulture ait lieu dans l'église d'Harrow.

»Il y a un endroit dans le cimetière, près du sentier, au sommet de l'éminence qui regarde Windsor, et une tombe sous un arbre immense (elle porte le nom de Peachie ou Peachey), où j'avais coutume de demeurer assis durant des heures entières quand j'étais enfant: c'était mon endroit favori. Mais comme je désire consacrer quelques phrases à la mémoire d'Allégra, il vaut mieux faire déposer le corps dans l'église. Près de la porte, à la gauche quand on entre, il y a un monument qui porte ces mots:

Quand le deuil pleure sur la poussière sacrée de la vertu, Nos larmes nous vont bien, et notre douleur est juste; Telles furent les larmes de celle dont la reconnaissance paie Ce dernier et mélancolique tribut de son amour et de sa louange.

»Je me rappelle ces vers (après dix-sept ans), non qu'ils soient remarquables par eux-mêmes, mais parce que de ma place, dans la galerie, j'avais presque toujours les yeux tournés vers ce monument. Je désirerais qu'Allégra fût enterrée le plus près de là qu'il sera possible, et qu'on plaçât dans le mur une table de marbre avec ces mots:--

EN MÉMOIRE

D'ALLÉGRA,

FILLE DE G. G. LORD BYRON,

MORTE A BAGNA CAVALLO,

EN ITALIE, LE XX AVRIL MDCCCXXII,

A L'AGE DE CINQ ANS ET TROIS MOIS..

«J'IRAI A ELLE, MAIS ELLE NE REVIENDRA PAS A MOI.»

(2e Samuel, XII, 23.)

«Je désire que les funérailles soient aussi secrètes que la décence le comportera; et j'espère que Henry Drury lira l'office des morts sur ma fille. S'il refuse, l'office sera célébré par le ministre de service. Je ne crois pas avoir besoin de rien ajouter.

»Depuis que je suis ici, j'ai été invité par les Américains à venir à bord de leur escadre, où j'ai été accueilli avec toute la bienveillance que je pouvais désirer, et avec plus de cérémonie que je n'en aime. J'ai trouvé leurs navires plus beaux que les nôtres de la même classe, et bien montés en hommes et en officiers. Il y avait alors à bord beaucoup de bourgeois américains et quelques dames. Comme je prenais congé de la compagnie, une dame américaine me demanda une rose que je portais, afin, dit-elle, d'envoyer en Amérique quelque chose de moi comme souvenir. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je répondis convenablement au compliment. Le capitaine Chauncey me montra une fort jolie édition américaine de mes poèmes, et m'offrit le passage aux États-Unis, si je voulais y aller. Le commodore Jones ne fut pas moins poli ni moins prévenant. J'ai depuis reçu la lettre ci-incluse, qui me prie de poser pour mon portrait en faveur de quelques Américains. Il est singulier que, la même année où lady Noël interdit par testament à ma fille de voir le portrait de son père avant plusieurs années, les individus d'une nation qui n'est pas connue pour aimer les Anglais en particulier ni pour flatter les hommes en général, me prient de poser pour «ma portraiture», comme dit le baron Bradwardine. J'apprends aussi que je reçois de grands honneurs littéraires en Allemagne. Goëthe, me dit-on, est mon patron et protecteur avoué. A Leipzik, cette année, le grand prix proposé a été une traduction de deux chants de Childe Harold. Je ne suis pas sûr que ce soit à Leipzik, mais M. Rowcroft est mon autorité;--c'est un jeune américain, qui est fort instruit en littérature allemande, et qui connaît Goëthe particulièrement.

»Goëthe et les Allemands sont surtout charmés de Don Juan, qu'ils jugent une oeuvre d'art. Je l'avais déjà entendu dire par le baron Lutzerode. On a fait de nombreuses traductions de plusieurs de mes ouvrages, et Goëthe a fait un parallèle entre Faust et Manfred.

»Tout cela est une espèce de compensation pour la brutalité, que vous autres, Anglais, avez déployée cette année à un si haut degré. ......................................................

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CCCCXCV.

A M. MURRAY.

Montenero, près Leghorn, 29 mai 1822.

«Je vous renvoie les épreuves. Votre imprimeur a fait une drôle de bévue:--«pauvre comme un _rat_»--au lieu de «pauvre comme un _avare_[7].» L'expression peut sembler étrange; mais ce n'est qu'une traduction du _semper avarus eget_[8]. Vous joindrez le Mystère et vous publierez aussitôt que vous pourrez. Je ne me soucie pas de «votre saison opportune» ni des approbations ou improbations des bas-bleus. Tout ce que vous avez à considérer sur ce sujet est un point de commerce, et si je le règle suivant vos désirs (même en courant moi seul tous les risques et périls), vous me permettrez de choisir le tems et le mode de la publication. Quant au volume dernièrement publié, l'attaque présente, contre lui ou plutôt contre moi, peut lui nuire pour un tems, mais il a en lui un principe vital de durée, comme vous le verrez un jour. Je vous ai écrit il y a quelques jours sur un autre sujet.

»Tout à vous,

N. B.

[Note 7: Poor as a mouse, au lieu de poor as a miser.]

[Note 8: L'avare est toujours pauvre. (Notes du Trad.)]

»_P. S._ Ayez la bonté de m'envoyer la Dédicace de Sardanapale à Goëthe. Je la mettrai devant Werner, à moins que vous ne préfériez que j'en mette une autre, où je dise que la première avait été omise par l'éditeur.

»Sur le faux-titre du présent volume, mettez:

»Publié pour l'auteur par John Murray.»

LETTRE CCCCXCVI.

A M. MURRAY.

Montenero, Leghorn, 16 juin 1822.

«Je vous renvoie la seconde épreuve de Werner, et j'attends le reste. Quant aux vers sur le Pô, peut-être vous ferez bien de les glisser paisiblement dans une seconde édition (si vous allez jusque-là, bien entendu) plutôt que de les insérer dans la première; car quoiqu'ils aient été reconnus pour bons et que je désire ne pas les perdre, je ne veux pas qu'ils attirent immédiatement l'observation, à cause des relations de parenté de la dame à qui ils sont adressés avec les premières familles de la Romagne et des Marches.

»Le défenseur de Caïn peut être ou ne pas être, comme vous l'appelez «un novice en littérature.» Toujours est-il, à mon avis, que vous et moi lui avons une grande obligation. J'ai lu l'article de la Revue d'Édimbourg dans le Magazine de Galignani, et je n'ai pas encore décidé si je dois ou non répondre; car, si je réponds, il me sera difficile de ne pas «amuser les Philistins» en renversant une ou deux maisons: attendu que, une fois en besogne, il faut dire tout ce qui vient au bout de ma plume ou bien la rejeter loin de moi. Je n'ai pas l'hypocrisie de prétendre à l'impartialité, ni un caractère (comme on dit) à m'abstenir toujours de dire ce qui déplaira à l'auditeur ou au lecteur. Que veut-on dire par le mot d'oeuvre travaillée? Vous savez bien que j'ai tout écrit aussi vite que j'ai pu tracer des caractères sur le papier, que tout a été imprimé d'après les manuscrits originaux et que je n'ai jamais rien revu que dans les épreuves; voyez les dates et les manuscrits. Toutes les fautes viennent de la négligence, et non du travail. On disait la même chose de Lara, que je composai en me déshabillant à mon retour des bals et des mascarades dans l'an de bombance 1814.

Tout à vous.»

LETTRE CCCCXCVII.

A M. MOORE.

Montenero, Villa Dupoy, près Leghorn, 8 juin 1822.

«Je vous ai écrit deux fois par l'intermédiaire de Murray, et sur un sujet assez usé,--la perte de la pauvre petite Allégra, morte d'une fièvre; je ne dirai sur ce point rien de plus,--sinon qu'il n'y a d'autre ressource que le tems.

»Il y a peu de jours, mon ancien et tendre ami, lord Clare, est revenu de Genève, afin de me voir avant de retourner en Angleterre. Comme je l'ai toujours aimé (depuis l'âge de treize ans, à Harrow) plus que tout autre individu (masculin) de ce monde, j'ai à peine besoin de dire quel plaisir mélancolique j'eus à ne le voir que pour un jour; car il était obligé de reprendre son voyage sur-le-champ. ...........................

»J'ai lu le dernier article de Jeffrey dans une fidèle citation de l'impartial Galignani. Je présume que le fin mot de ceci, c'est que Jeffrey désire me provoquer à répondre. Mais je ne veux pas, car je lui suis encore redevable pour sa bienveillance passée. En vérité, je suppose que l'occasion présente de cette nouvelle attaque contre moi était irrésistible; je ne puis le blâmer, connaissant ce que c'est que la nature humaine. Je ne ferai qu'une remarque;--que veut-il dire par l'expression d'oeuvre travaillée? Tout le volume a été composé avec la plus grande rapidité, au milieu des évolutions, révolutions, persécutions et proscriptions de tous ceux qui m'intéressaient en Italie. On disait la même chose de Lara, qui, vous savez, fut écrite au milieu des bals et des folies, et au retour des mascarades et des _routs_[9], dans l'été des souverains. De tout ce que j'ai jamais écrit, ces derniers ouvrages sont peut-être les plus négligemment composés; et les fautes, quelles qu'elles soient, sont dues à l'incurie, et non au travail. Je ne prétends pas que ce soit un mérite, mais c'est un fait.

»Tout à vous à jamais et de coeur,

N. B.

»_P. S._ Vous voyez le grand avantage de ma nouvelle signature:--elle peut être prise pour Nota bene ou pour Noël Byron; et, par conséquent, elle m'épargnera beaucoup de répétitions, soit dans les livres ou dans les lettres que j'écrirai. Depuis que je suis ici, j'ai été invité à bord de l'escadre américaine, et traité avec tous les honneurs et toutes les cérémonies possibles. On m'a prié de poser pour mon portrait; et, à l'instant où je m'en allais, une dame américaine me prit une rose (qui m'avait été donnée le matin même par une fort jolie dame italienne), parce que, disait-elle, «elle était résolue à envoyer ou emporter en Amérique quelque souvenir qui vînt de moi.» Toutefois, ces hommages américains ne naissent peut-être pas tant de l'admiration de ma poésie que de mon dédain pour les Anglais,--en quoi j'ai la satisfaction de cadrer avec les citoyens des États-Unis. J'aimerais mieux toutefois recevoir un coup-d'oeil d'un Américain, qu'une tabatière d'un empereur.»

[Note 9: Mot anglais (qu'on prononce raout) adopté maintenant dans la société française, pour désigner les réunions extrêmement nombreuses. (Note du Trad.)]

LETTRE CCCCXCVIII.

A M. ELLICE.

Montenero, Leghorn, 12 juin 1822.

MON CHER ELLICE,

«Il y a long-tems que je ne vous ai écrit, mais je n'ai pas oublié votre bonté, et je viens aujourd'hui la mettre à contribution,--non pas trop, à ce que j'espère;--mais ne vous alarmez point, ce n'est pas un prêt, mais une information que je vais solliciter. Vu l'étendue de vos relations, personne ne peut avoir de meilleures occasions pour connaître l'état réel de l'Amérique du Sud,--je veux dire du pays de Bolivar. J'ai depuis plusieurs années le projet d'un établissement transatlantique; et ce que je désirerais de vous, ce seraient quelques renseignemens sur la meilleure voie à suivre, et quelques lettres de recommandation, au cas que je m'embarquasse pour Angustura. On me dit que les terres dans ce pays se vendent à très-bon marché; mais quoique je n'aie pas de grands fonds disponibles à consacrer à de tels achats, cependant mon revenu actuel est suffisant, dans quelque pays que ce soit (hormis l'Angleterre), pour fournir à tous les besoins nécessaires de la vie, et même à un abondant superflu. La guerre est maintenant terminée là-bas; et comme je n'y vais pas pour spéculer, mais pour m'y établir sans aucune autre vue que celle de l'indépendance, et de la jouissance commune des droits civils, je présume que mon arrivée ne serait pas vue avec déplaisir.

»Tout ce que je vous demande, c'est de ne point me _dé_courager ou _en_courager, mais de me donner tous les renseignemens que vous jugerez utiles et convenables. Je ne m'adresse pas sur ce point à mes autres amis, qui ne feraient que jeter des obstacles dans ma route, et me solliciteraient de revenir en Angleterre: ce que je ne ferai jamais, à moins d'y être contraint par une cause insurmontable. J'ai une grande quantité de meubles, de livres, etc., etc., que j'embarquerais aisément à Leghorn; mais je désire «regarder avant de sauter» sur l'Atlantique. Est-il vrai que pour quelques milliers de dollars on puisse avoir une vaste étendue de terres? Je parle de l'Amérique du Sud, songez bien. J'ai lu quelques ouvrages publiés sur ce sujet, mais ils m'ont paru entachés de violence et d'esprit de parti. Ayez la bonté de m'adresser ici votre réponse, et croyez-moi toujours et sincèrement votre, etc,[10].»

[Note 10: La réponse de M. Ellice dissuada vivement Lord Byron de son dessein. L'entière désorganisation du pays et de ses institutions, qui ne permettra peut-être pas à la Colombie de recouvrer, même avant plusieurs siècles, le degré d'industrie et de prospérité dont elle jouissait sous les Espagnols, rendait ce pays, dans l'opinion de M. Ellice, l'un des derniers où un homme désireux de la paix et du repos, ou même de sa sécurité personnelle et de la sûreté de ses propriétés, dût aller chercher un asile. Tant que Bolivar vivrait et maintiendrait son autorité, on pouvait, disait M. Ellice, mettre toute confiance dans son intégrité et sa fermeté; mais, à sa mort, s'ouvrirait une ère nouvelle de combats et de désordres. (Note de Moore.)]

A cette époque, Lord Byron posa pour faire faire son portrait par M. West, artiste américain, qui a lui-même donné, dans un de nos ouvrages périodiques, les détails suivans sur le noble poète:--

«Au jour convenu, j'arrivai à deux heures, et commençai son portrait. Je le trouvai un modèle incommode. Il parla tout le tems, et me fit une multitude de questions sur l'Amérique;--me demanda jusqu'à quel point j'aimais l'Italie, quelle opinion j'avais des Italiens, etc. Quand il devint silencieux, il fut alors un modèle plus commode qu'auparavant, car il prit une contenance qui ne lui était point propre, comme s'il eût songé toutefois à un frontispice pour Childe Harold. Au bout d'environ une heure, notre première séance fut terminée, et je retournai à Leghorn, pouvant à peine me persuader que ce fût là ce hautain misantrope dont le caractère avait toujours paru si enveloppé de ténèbres et de mystère, car je ne me rappelle pas avoir jamais vu de manières plus douces et plus attrayantes.

»Je revins le lendemain, et j'eus une autre séance d'une heure, durant laquelle il sembla inquiet de savoir ce que deviendrait mon oeuvre. Tandis que je peignais, la fenêtre d'où la lumière me venait s'obscurcit soudain, et j'entendis une voix s'écrier: È troppo bello! Je me retournai, et je vis une belle femme qui se baissait pour regarder, le sol extérieur étant de niveau avec le bas de la fenêtre. Ses longs cheveux d'or tombaient sur son visage et ses épaules; son teint était superbe, et son sourire complétait la tête la plus romantique que j'eusse jamais vue, rehaussée surtout comme elle l'était par l'éclat du soleil qui brillait par derrière. Lord Byron invita cette dame à entrer, et me la présenta en me disant que c'était la comtesse Guiccioli. Il semblait passionnément amoureux d'elle, et je fus charmé de la présence de la comtesse, car l'air de plaisir que Lord Byron prit alors auprès d'elle le rendait un meilleur modèle.

»Le lendemain, je fus content de voir que le progrès que j'avais fait dans la ressemblance avait fait plaisir: car, lorsque nous fûmes seuls, il me dit qu'il avait une faveur particulière à me demander,--la lui accorderais-je? Je dis que je serais heureux de l'obliger, et il m'engagea à la tâche flatteuse de peindre pour lui le portrait de la comtesse Guiccioli. Je commençai ce second portrait, le matin suivant; et, depuis, ils posèrent alternativement. Il me raconta toute l'histoire de sa liaison avec la comtesse, et me dit qu'il espérait que ce serait pour la vie; qu'en tout cas, ce ne serait pas sa faute s'il en était autrement. Ses autres attachemens s'étaient brisés sans faute de sa part.

»J'étais alors devenu assez familier avec lui pour répondre à la question qu'il m'adressa sur l'opinion que j'avais de lui avant de l'avoir vu. Il rit beaucoup de l'idée que je m'étais formée de lui, et dit: «Eh bien! vous me trouvez comme tout le monde, n'est-ce pas?» Il me répéta souvent depuis: «Ainsi, vous m'aviez cru un tout autre homme, n'est-ce pas?» Je me souviens de lui avoir dit un jour que nonobstant sa vivacité, je croyais exacte au moins une de mes conjectures sur lui, car je pensais toujours qu'il n'était pas un homme heureux. Il eût hâte de savoir quelle raison j'avais pour penser ainsi, et je lui demandai s'il n'avait jamais observé que les petits enfans, après un accès de chagrin, avaient par intervalles une espèce de manière convulsive et tremblante de tirer une longue aspiration. Toutes les fois que j'avais observé ce phénomène chez une personne, quel que fût son âge, j'avais toujours trouvé que la cause en était le chagrin. Il me dit que l'idée était nouvelle pour lui, et qu'il en profiterait.

»Lord Byron, avec toute sa société, quitta Villa Rossa (nom de sa maison) au bout de quelques jours, pour emballer ses affaires dans sa maison de Pise. Il me dit qu'il resterait quelques jours dans cette ville, et me pria, si j'avais encore quelque chose à faire aux portraits, d'y venir, et d'y rester avec lui. Il semblait embarrassé de savoir où il irait, et se préparait, je crois, à s'embarquer pour l'Amérique. Je restai avec lui à Pise pendant peu de jours, car il était si tracassé par la police, et le tems était si chaud, que je doutai de pouvoir donner un dernier coup aux portraits; et partant un matin avant qu'il ne fût levé, je lui écrivis de Leghorn un mot d'excuse. Somme toute, je le quittai avec l'intime conviction qu'il possédait un excellent coeur, qu'on avait méconnu partout à cause d'une légèreté de moeurs qu'il s'était complu, par une vanité bizarre, à opposer à celles des autres.»

LETTRE CCCCXCIX.

A M. MURRAY.

Pise, 6 juillet 1822.

«Je vous renvoie la seconde épreuve. J'ai adouci le passage que Gifford avait blâmé, et changé le nom de Michel en celui de Raphaël, ange de plus douces inclinations. A propos, n'oubliez pas de changer Michel en Raphaël dans toute la scène, car je n'ai eu le tems de faire ce changement que dans la liste des dramatis personoe; et raturez tous ces passages crayonnés, pour éviter d'intriguer les imprimeurs. J'ai donné la Vision de Quevedo Redivivus à John Hunt, ce qui vous tirera d'embarras. Il la publiera à ses risques et périls, vu que c'est à son vif désir. Donnez-lui la copie corrigée que M. Kinnaird avait, attendu qu'elle est mitigée en partie, et la préface aussi.»

LETTRE D.

A M. MURRAY.

Pise, 8 juillet 1822.

«Je vous ai renvoyé la semaine dernière le paquet des épreuves. Vous ferez bien peut-être de ne pas publier dans le même volume les Vers sur le Pô, et la traduction de l'épisode de Françoise de Rimini.

»J'ai cédé à M. John Hunt la Vision du Jugement, que vous voudrez bien lui remettre; plus le chant de Pulci, texte et traduction, et tous mes morceaux de prose: car M. Leigh Hunt est arrivé ici, et songe à commencer un ouvrage périodique, auquel je contribuerai. Je ne vous propose pas d'en être l'éditeur, parce que je sais que vous n'êtes pas bons amis; mais tout ce que vous avez, excepté le volume actuellement sous presse et le manuscrit acheté à M. Moore, peut être donné dans ce but.

»Quant à ce que vous dites de votre «manque de mémoire,» je ne puis que remarquer que vous avez inséré la note de Marino Faliero malgré ma révocation positive, et que vous avez omis la Dédicace de Sardanapale à Goëthe (placez-la à la tète du volume sous presse); ce sont deux fautes qui ne m'ont point été agréables, et je ne voudrais pas que de pareilles négligences se renouvelassent à l'avenir, attendu qu'on peut les éviter avec un peu de soin, ou un simple memorandum dans votre portefeuille.

»Il n'est pas impossible que j'aie trois ou quatre chants de Don Juan prêts pour l'automne, ou un peu plus tard, vu que j'ai obtenu de ma souveraine la permission de continuer le poème,--pourvu toutefois qu'il soit plus décent et plus sentimental dans la continuation que dans le début. Vous verrez bientôt comment ces conditions ont été remplies. Répondez-moi quand il vous plaira.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE DI.

A M. MOORE.

Pise, 12 juillet 1822.

«Je vous ai écrit dernièrement, mais non en réponse à votre dernière lettre d'il y a environ quinze jours. Je désire savoir (et je vous prie de me répondre sur ce point) ce que sont devenues les stances à Wellington (destinées à ouvrir un chant de Don Juan), que je vous ai envoyées il y a plusieurs mois. Si elles sont tombées dans les mains de Murray, lui et les torys les supprimeront, attendu que ces vers apprécient ce héros à sa juste valeur. Expliquez-vous, je vous prie, sur ce point, vu que je n'ai point de copie, et que je vous ai envoyé le manuscrit original; et si vous avez encore ces vers, renvoyez-les moi, ou du moins donnez m'en une copie correcte........................... .....................................................................

»J'ai souscrit à Leghorn pour deux cents couronnes toscanes, en faveur de votre comité irlandais; c'est environ mille francs: je ne sais si c'est plus ou moins. Comme sir C. S***, qui reçoit par an treize mille livres sterling du trésor public, n'a pu prélever que mille livres tournois sur son énorme salaire, on attribuerait à ostentation à un simple particulier de prétendre le surpasser; et par conséquent, je ne vous ai envoyé que la somme susdite, comme vous verrez par le reçu ci-inclus[11].

[Note 11: «Reçu de M. Henri Dunn la somme de deux cents couronnes toscanes (pour le compte du très-honorable Lord Noël Byron), à l'effet d'assister les pauvres irlandais.

THOMAS HALL.

Leghorn, 9 juillet 1822. Couronnes toscanes, 200.»]

»Leigh Hunt est ici après un voyage de huit mois, durant lesquels il a, je présume, accompli le périple du Carthaginois Hannon, et avec autant de célérité. Il est en train de fonder un journal, auquel j'ai promis de contribuer; et dans le premier numéro, la Vision du jugement, par Quevedo Redivivus, paraîtra probablement avec d'autres articles.

»Pouvez-vous nous donner quelque chose? Hunt semble enthousiasmé de l'entreprise, mais (entre nous) je ne le suis pas. Je ne veux pas néanmoins le décourager en lui disant mon sentiment, car il est bilieux et mal portant: Répondez, je vous prie, sur-le-champ à cette lettre-ci.

»Envoyez à Hunt, pour lui donner une bonne excitation, tout ce qu'il vous plaira de votre prose,--ou de vos productions lyriques.

»Votre comité de mangeurs de pommes de terre n'a-t-il pas fait une bévue! Votre avertissement dit que M. L. Callaghan (drôle de nom pour un banquier) a disposé des fonds en Irlande «sans l'autorité du comité.» Je suppose que cela finira par un cartel de Callaghan au comité, dont le président, sans doute, porte des pistolets dans sa poche.

»Quand vous aurez un instant où vous n'ayez pas à chanter, à coqueter ou riboter avec vos Hiberniens[12] de l'un et l'autre sexe, écrivez-moi une ligne. Je doute que Paris soit un bon endroit pour la composition de votre nouvelle poésie.»

[Note 12: Irlandais.--L'Irlande se nommait autrefois Hibernie. (Note du Trad.)]

LETTRE DII.

A M. MOORE.

Pise, 8 août 1822.

«Vous aurez maintenant appris que Shelley et un autre gentleman (le capitaine Williams) se sont noyés, il y a environ un mois (il y a eu un mois hier), par un coup de vent, à la hauteur du golfe de Spezia. Ainsi, voilà encore un homme trépassé, que la malveillance, l'ignorance et la brutalité du monde avaient méconnu. On lui rendra peut-être justice, aujourd'hui qu'il n'en sera pas plus heureux.

»Je n'ai pas vu l'ouvrage que vous mentionnez[13], n'en ai entendu parler que par hasard, et n'ai nulle envie de le voir. Le prix en est, comme je l'ai vu dans des prospectus, de quatorze schelings, ce qui serait beaucoup trop payer pour un libelle sur soi-même. Quelqu'un me dit dans une lettre que c'est l'ouvrage d'un docteur Watkins, qui fait dans la biographie et le libelle. ................................................

[Note 13: Livre qui venait de paraître sous le titre de Mémoires du très-honorable Lord Byron. (Note de Moore.)]

»Si vous pensez que j'aie quelque chose à faire à propos du livre de Watkins, je ne répugnerais pas beaucoup à publier aujourd'hui mes Mémoires, en cas que cette publication fût nécessaire pour contrecarrer le faussaire. Mais en ce cas, j'aimerais à surveiller moi-même l'impression. Faites-moi savoir ce que vous pensez, ou dites-moi s'il ne vaut pas mieux ne pas publier ces Mémoires,--du moins la seconde partie qui touche de près des intérêts encore vivans.

»J'ai écrit trois nouveaux chants de Don Juan, et je suis sur le point d'en commencer un autre (le neuvième). La raison pour laquelle je réclame les stances que je vous avais envoyées, est que ces chants contenant une description détaillée (comme celle de la tempête dans le chant second) du siége et de l'assaut d'Ismaïl, avec force sarcasmes sur ces bouchers en gros, et sur votre soldatesque mercenaire, c'est une bonne occasion d'orner le poème de.....[14] Avec de telles choses et de tels hommes, il est nécessaire, dans la lutte actuelle de la philosophie et de la tyrannie, de jeter au loin le fourreau. Je sais que c'est une redoutable querelle; mais le combat doit être engagé, et il sera peut-être, utile au genre humain, quel qu'en puisse être le résultat pour l'individu qui se risque........................................ .....................................................

»Tout à vous, etc.»

[Note 14: Suppression de Moore.]

LETTRE DIII.

A M. MOORE.

Pise, 27 août 1822.

«Je vous fatigue, en vous occupant «d'une si frivole bagatelle;» mais il faut avouer que je serais charmé de m'informer par votre intermède si ma souscription irlandaise est parvenue de Leghorn au comité de Paris. Mes raisons, comme celles de Vellum, «sont au nombre de trois.» Premièrement, je révoque en doute l'exactitude de tous les quêteurs, ou correspondans d'une caisse de bienfaisance; secondement, je soupçonne que ledit comité, composé de torys, a été capable de ne pas admettre dans sa liste le nom d'un adversaire politique; et troisièmement, j'ai le pressentiment que je serai un jour plaisanté par les scribes du gouvernement pour avoir professé l'amour de l'Irlande, et ne m'être pas joint aux autres pour la secourir dans sa détresse.

»Ce n'est pas, comme vous pourriez le penser, que je sois ambitieux de voir mon nom dans les journaux, vu que je puis avoir cette satisfaction gratis, tel jour de la semaine que ce soit. Tout ce que je désire, c'est de savoir si le révérend Thomas Hall a remis ou non ma souscription (200 scudi de Toscane, ou environ mille francs) au comité de Paris.

»L'autre jour, à Viareggio, je jugeai à propos de nager jusqu'à mon schooner (le Bolivar) qui tenait le large, puis de renager de là au rivage,--environ trois milles ou plus en tout. Comme c'était à midi, sous un soleil brûlant, il en est résulté que j'ai eu un accès de fièvre, et que toute ma peau s'en est allée, après avoir présenté l'effet d'un vaste vésicatoire, soulevé par l'action combinée du soleil et de la mer. J'ai souffert beaucoup, ne pouvant me coucher ni sur le dos ni sur le côté, car mes épaules et mes bras avaient été également saint-barthélemisés. Mais c'est fini;--j'ai recouvré une nouvelle peau, et je suis aussi brillant qu'un serpent dans sa nouvelle robe.

»Nous avons brûlé les corps de Shelley et de Williams sur le bord de la mer, pour les mettre à même d'être transportés et régulièrement enterrés. Vous ne pourrez vous figurer quel effet étrange produit cette combustion funéraire, sur un rivage isolé, avec les montagnes par derrière et la mer par devant, et la singulière apparence que le sel et l'encens donnaient à la flamme. Tout le corps de Shelley a été consumé, excepté son coeur, qui est maintenant conservé dans l'esprit-de-vin.

»Votre vieille connaissance Londonderry est paisiblement mort à North Cray! et le vertueux de Witt fut mis en pièces par la populace! Quel heureux coquin l'Irlandais a été dans sa vie et à sa fin[15].

[Note 15: Il est évident que les détails de l'événement n'étaient pas encore parvenus à Lord Byron. (Note de Moore.)]

»Leigh Hunt est en train de suer des articles pour son nouveau journal; lui et moi, nous vous trouvons tant soit peu gredin de ne pas y contribuer. Voulez-vous devenir un des co-propriétaires? Je vous prie de réfléchir deux fois avant de répondre négativement ................... ................... ..................................................

»Tout à vous, etc.

»Ce *** Galignani a environ dix mensonges dans un paragraphe. Ce n'est pas une Bible qu'on a trouvée dans la poche de Shelley, mais les poésies de John Keats. Toutefois, ce n'eût pas été chose étrange, car il était grand admirateur de l'Écriture comme composition littéraire. Je n'ai pas envoyé mon buste à l'académie de New-Yorck; mais j'ai posé pour me faire peindre par le jeune West, artiste américain, que quelques membres de cette académie avaient prié de faire mon portrait,--pour l'académie, je crois.

»J'ai pensé, et je pense encore à l'Amérique du Sud, mais j'hésite entre elle et la Grèce. Je serais allé, depuis long-tems, dans l'une ou l'autre de ces contrées, sans ma liaison avec la comtesse Guiccioli; car l'amour, dans ce tems, est peu compatible avec la gloire. Elle aurait été charmée de me suivre; mais je ne veux pas l'exposer à un long voyage, et à une résidence dans un pays non encore assis, où je prendrai probablement un parti quelconque.»

Peu de tems après avoir écrit les lettres ci-dessus, Lord Byron se retira à Gênes, où il avait pris une maison, nommée la Villa Saluzzo, à Albaro, l'un des faubourgs de cette ville. Depuis l'époque de sa malheureuse querelle avec le sergent-major, sa tranquillité, à Pise, avait été considérablement détruite, tant par les enquêtes judiciaires qui suivirent cet événement, que par les sinistres rumeurs et les nombreux soupçons qui en naquirent. Quoique le blessé se fût rétabli; tous ses amis jurèrent de se venger avec le poignard; et la sensation qui résulta de l'affaire et de ses diverses conséquences fut douloureuse et alarmante,--surtout pour Mme Guiccioli, d'après la situation où se trouvait sa famille par suite des événemens politiques. De plus, tandis que l'impression de cette affaire était encore récente, il survint une autre circonstance, qui, comparativement peu importante, eut cependant le funeste effet d'attirer encore l'attention des Toscans sur leurs nouveaux visiteurs. Durant la courte visite de Lord Byron à Leghorn, un domestique suisse de sa maison s'étant querellé, je ne sais à quelle occasion, avec le frère de Mme Guiccioli, tira son couteau contre le jeune comte, et le blessa légèrement à la joue. Cette querelle, survenue si tôt après l'autre, excita aussi tant de curiosité et de bavardage, que le gouvernement toscan, dans son horreur extrême pour la moindre apparence de bruit, se crut appelé à intervenir; et conséquemment, ordre fut donné que, dans quatre jours, les deux comtes Gamba, père et fils, partiraient de la Toscane. Cette décision fut extrêmement désagréable et irritante pour Lord Byron; une des conditions du divorce de la Guiccioli étant que cette dame habiterait dorénavant sous le même toit que son père. Après avoir balancé entre divers projets,--pensant tantôt à Genève, tantôt, comme nous l'avons vu, à l'Amérique du Sud,--il se décida enfin, pour le moment, à transférer sa résidence à Gênes.

Son genre de vie, durant son séjour à Pise, n'avait différé que fort peu--(sauf la nouvelle espèce de société où l'avaient engagé ses relations avec les amis de Shelley)--de la routine habituelle et monotone, suivant laquelle, chose si singulière pour un homme d'un caractère si remuant, le cours quotidien de son existence coulait depuis plusieurs années. Il déjeunait ordinairement à deux heures; et à trois, ou même à quatre, lorsque les jours devinrent plus longs, les personnes qui avaient l'habitude de l'accompagner dans ses promenades équestres, venaient le voir. Ce n'était quelquefois qu'après une partie de billard qu'il sortait,--d'abord en carrosse, afin d'éviter les spectateurs,--jusqu'aux portes de la ville, où ses chevaux l'attendaient. La route qu'il choisit d'abord pour ces promenades fut dans la direction de la forêt de pins qui regarde la mer; mais ayant trouvé un endroit plus convenable pour le tir du pistolet, sur le chemin qui mène de la Porta alla Spiaggia à l'est de la ville, il prit tous les jours cette direction durant le reste de son séjour. Une fois arrivés à une ferme, dans le jardin de laquelle ils avaient la permission d'élever leur but, ses amis et lui descendaient de cheval; et après avoir consacré environ une demi-heure à essayer leur adresse au pistolet, ils s'en retournaient à la ville, un peu avant le coucher du soleil.

«Lord Byron, dit un ami qui était quelquefois présent à cet exercice, était le meilleur tireur. Shelley, Williams et Trelawney tiraient souvent d'aussi bons coups que lui,--mais ils n'étaient pas aussi sûrs. Lui, quoique sa main tremblât violemment, ne manquait jamais, car il calculait l'effet de cette oscillation, et ne comptait que sur son coup-d'oeil. Une fois, après avoir démoli son but, il dressa une canne mince, dont la couleur, à-peu-près la même que celle du gravier où elle était plantée, aurait fort bien pu le tromper, et il la partagea à vingt pas avec sa balle. Grande était sa joie après un bon coup, grande sa vexation après un échec;--et quand nous le revoyions à son retour, sa froide salutation ou son joyeux rire nous racontaient le succès de la journée.»

Pour la première fois, depuis son arrivée en Italie, il se trouva tenté de donner de grands dîners. Ses hôtes étaient, outre le comte Gamba et Shelley, M. Williams, le capitaine Medwin, M. Taafé et M. Trelawney;--et «jamais, comme son ami Shelley le disait, Byron ne se montra mieux à son avantage que dans ces occasions. A-la-fois poli et cordial, plein d'une gaîté liante et d'une bonne humeur parfaite, il ne se laissait jamais entraîner à une hilarité disgracieuse, et cependant conservait son animation durant toute la soirée.» Aux environs de minuit, ses convives le quittaient généralement, à l'exception du capitaine Medwin, qui avait coutume de rester, à ce que je vois, à parler et à boire avec son noble hôte jusqu'au matin; et c'est aux confidences insouciantes et à demi trompeuses de ces séances nocturnes, confidences négligemment écoutées et confusément retracées au souvenir, que nous devons le volume dont le capitaine Medwin a favorisé le monde, peu de tems après la mort du noble poète.

Au sujet de cette liaison et de toutes celles formées par Lord Byron, non-seulement à l'époque dont nous parlons, mais durant sa vie entière, il serait difficile d'avancer rien de plus judicieux, rien qui prouve mieux une véritable connaissance du caractère de Byron, que les remarques suivantes d'une femme qui l'a étudié de tout son coeur,--qui a appris à le regarder avec les yeux de la raison comme avec ceux de l'affection, et dont le solide amour était fondé sur la base la plus sûre pour lui et pour elle,--sur le talent de le comprendre[16].

«[17]A Pise, nous continuâmes encore avec plus de rigueur à vivre loin de la société. Mais comme il y avait à Pise beaucoup d'Anglais, Byron ne put s'excuser de faire connaissance avec divers amis de Shelley, et entre autres avec M. Medwin. Ils le suivaient dans ses courses à cheval, dînaient avec lui, et certes s'estimaient heureux de l'intimité apparente que leur accordait un homme si supérieur. Mais aucun d'eux ne fut admis dans son amitié qu'il n'accordait pas aisément. Il avait de l'affection pour Shelley, et beaucoup d'estime pour son caractère et pour son talent, mais il n'était pas son ami dans toute l'étendue du sens qu'on doit donner au mot amitié. Quelquefois il parlait de ses amis et de l'amitié, comme de l'amour et de tout autre noble sentiment de l'ame, de manière à faire naître des doutes sur ses véritables sentimens et sur la bonté de son coeur. L'impression du moment dictait ses discours; et d'ailleurs il aimait à paraître un personnage bizarre;--et quelquefois même pis que cela,--surtout à ceux à qui il supposait l'intention d'étudier et de découvrir son caractère. Mais la ruse ne pouvait tromper qu'un esprit inférieur et un observateur superficiel. Il fallait examiner ses actions pour sentir toute la contradiction qu'il mettait entre elles et ses discours; il fallait le voir dans certains momens où, par une émotion imprévue et plus forte que sa volonté, son ame s'abandonnait entièrement à elle-même;--il fallait le voir alors pour découvrir les trésors de sensibilité et de bonté qui étaient dans cette ame magnanime.

[Note 16: «Mon pauvre Zimmermann, qui te comprendra maintenant?» Telles furent les touchantes paroles adressées à Zimmermann par sa femme mourante, et ce peu de mots renferme tout ce qu'un homme d'une sensibilité maladive doit attendre de la tendresse et de l'abnégation tolérante de la femme avec laquelle il est uni. (Note de Moore.)]

[Note 17: In Pisa abbiamo continuato anche più rigorosamente a vivere lontano dalla società. Essendosi però in Pisa molti Inglesi, egli non potè scusarsi dal fare la conoscenza di varii amici di Shelley, fra i quali uno fu M. Medwin. Essi lo seguitavano al passaggio, pranzavano con lui, e certamente si tenevano felici della apparente intimità che loro accordavà un uomo così superiore. Ma nessuno di loro fu ammesso mai a porta della sua amicizia, che egli non era facile a accordare. Per Shelley, egli aveva dell' affezione, e molta stima pel suo carattere e pel suo talento, ma non era suo amico nell' estensione del senso che si deve dare alla parola amicizia. Talvolta parlando egli de' suoi amici, e dell' amicizia, come pure dell' amore, e di ogni altro nobile sentimento dell' anima, potevano i suoi discorsi far nascere dei dubbii sui veri suoi sentimenti, e sulla bontà del suo cuore. Una impressione momentanea regolava i suoi discorsi; e di più egli amava anche a rappresentare un personnaggio bizarro, e qualche volta anche peggio,--specialmente con quelli che egli pensava volessero studiare e fare delle scoperte sul suo carattere. Ma nell'inganno non poteva cadere che una piccola mente, e un osservatore superficiale. Bisognava esaminare le sue azioni per sentire tutta la contradizzione che era fra di esse e i suoi discorsi; bisognava vederlo in certi momenti in cui per una emozione improvvisa e più forte della sua volontà, la sua anima si abbandonava interamente a se stessa, bisognava vederlo allora per scoprire i tesori di sensibilità e di bontà che erano in quella nobile anima.

Fra le tante volte che io l'ho veduto in simili circostanze, ne ricorderò una che risguarda i suoi sentimenti di amicizia. Pochi giorni prima di lasciare Pisa, eravamo verso sera insieme seduti nel giardino del palazzo Lanfranchi. Una dolce malinconia era sparsa sul suo viso. Egli riandava col pensiero gli avvenimenti della sua vita, e faceva il confronto colla attuale sua situazione, e quella che avrebbe potuta essere se la sua affezione per me non lo avesse fatto restare in Italia; e diceva cose che avrebbero resa per me la terra un paradiso, si già sino d'allora il pressentimento di perdere tanta felicità non mi avesse tormentata. In questo mentre, un domestico annonciò M. Hobhouse. La leggiera tinta di malinconia sparsa sul viso di Byron fece luogo subitamente alla più viva gioja; ma essa fu così forte che gli tolse quasi le forze. Un pallore commovente ricoperse il suo volto, et nell'abbracciare il suo amico, i suoi occhi erano pieni di lacrime di contento. E l'emozione fu così forte, che egli fu obligato di sedersi, sentendosi mancare le forze.