Opening the book…

Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME SIXIÈME.

Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.

1830.

MANFRED,

POÈME DRAMATIQUE.

There are more things in heaven and earth, Horatio, Than are dreamt of in your philosophy.

Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que n'en rêva jamais votre philosophie.

PERSONNAGES DU DRAME.

MANFRED.
UN CHASSEUR DE CHAMOIS.
L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
MANUEL.
HERMAN.
LA NYMPHE DES ALPES.
ARIMANE.
NÉMÉSIS.
LES DESTINÉES.
ESPRITS, etc., etc.

La scène se passe au milieu des Hautes-Alpes, partie dans le château de Manfred, partie sur les montagnes.

MANFRED.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Galerie gothique.--Minuit.)

MANFRED, seul.

Il faut remplir d'huile ma lampe; et toutefois, elle ne brûlera pas aussi long-tems que je dois veiller. Mon sommeil--si je dors--n'est pas le sommeil, mais le prolongement de ces pensées auxquelles je ne puis échapper. Mon cœur veille incessamment; et si mes paupières s'abaissent, c'est pour reporter mes regards au dedans de moi. Et je vis! et je supporte l'aspect et l'image des autres hommes! La douleur devait être l'école de la science: souffrir, c'est savoir. Ceux qui savent le plus, ceux-là doivent plus profondément gémir sur une fatale vérité: «l'arbre de la science n'est pas l'arbre de vie.» J'ai essayé de tout, philosophie, science, recherche des secrets de la nature, sagesse du monde: car il y a en moi, une puissance qui me rend maître de tout, et je n'ai trouvé qu'incertitude. J'ai cru à la bonté des hommes, moi-même je me suis montré bon à la race humaine, et quel fruit en ai-je retiré? Quel fruit ai-je retiré d'avoir déjoué les efforts de mes ennemis, d'en avoir fait tomber quelques-uns, à mes pieds? Le bien, le mal, la vie, la puissance, les passions, tout ce qui anime les autres êtres, tout a été pour moi comme la pluie tombant sur le sable, depuis cette heure qui n'a pas de nom.--Aussi n'ai-je désormais plus de craintes; la malédiction qui pèse sur moi m'a rendu inaccessible aux terreurs du vulgaire; ni les désirs, ni l'espérance, ni l'amour mystérieux d'un objet terrestre ne feront jamais palpiter mon cœur.--Maintenant, à ma tâche.

Agens mystérieux! esprits de l'infini univers! vous que j'ai cherchés dans la lumière et dans les ténèbres.--Vous qui habitez dans une essence plus subtile, qui vivez sur les cimes inaccessibles des monts, ou descendez dans les profondes cavernes de la terre et de l'océan;--par les lettres de ce charme qui me donne tout pouvoir sur vous, je vous appelle:--levez-vous et paraissez!--

(Une pause.)

Ils ne viennent pas encore!--Or donc, par la voix de celui qui est le premier parmi vous,--par ce signe qui vous fait trembler,--par le nom de celui qui ne peut mourir,--levez-vous! paraissez! paraissez!--

(Une pause.)

Puisqu'il en est ainsi--esprits de la terre et de l'air, vous ne me résisterez pas plus long-tems. J'emploierai, pour vous vaincre, un moyen plus puissant que ceux auxquels j'avais eu recours. Par ce charme terrible descendu d'une planète maudite, ruine fumante d'un monde qui n'est plus, enfer errant dans l'immensité de l'éternel espace; par l'effroyable malédiction qui appelle mon ame, par la pensée qui est en moi et autour de moi, esprits, je vous somme de paraître.--Paraissez!

(Une étoile se montre, dans l'obscurité, à l'extrémité de la galerie. Elle est immobile. Une voix se fait entendre et chante:)

PREMIER ESPRIT.

Mortel, soumis à ton ordre, j'ai quitté ma demeure dans les nuages où s'élève mon pavillon formé des vapeurs du crépuscule, et qui dore d'azur et de vermillon le soleil couchant d'un jour d'été. Bien que tu formes des vœux défendus, j'ai accouru ici, monté sur le rayon d'une étoile, tant étaient insurmontables tes conjurations. Mortel, puissent tes vœux être exaucés!

VOIX DU SECOND ESPRIT.

Le Mont-Blanc est le roi des montagnes. Depuis long-tems elles l'ont couronné d'un diadême de neige sur son trône de rochers, et l'ont revêtu d'une robe de nuages. Les forêts qui l'entourent sont attachées à sa ceinture. Dans sa main est l'avalanche dont la masse n'attend que mes ordres pour se précipiter avec le fracas du tonnerre. Chaque jour se meut le froid glacier qui jamais ne se repose, et c'est encore moi qui lui dis: «Hâte-toi ou arrête ta marche.» Je suis l'esprit de la montagne; je puis la faire fléchir et la remuer jusque dans ses fondemens.--Mais toi, que me veux-tu?

VOIX DU TROISIÈME ESPRIT.

Dans les profondeurs azurées des eaux, où ne pénètrent ni l'agitation des vagues ni le souffle des vents; là où vit le serpent de mer, où la Sirène suspend des coquilles à sa verte chevelure, le bruit de tes conjurations s'est fait entendre, semblable à la tempête qui gronde à la surface des flots. L'écho de mes paisibles salles de corail en a retenti. Qu'exiges-tu de l'esprit des eaux?

QUATRIÈME ESPRIT.

Là où le tremblement de terre sommeille sur un lit de feu, où s'élèvent en bouillonnant des lacs de bitume, où les racines des Andes pénètrent aussi profondément dans la terre que leurs cimes s'élèvent dans les cieux, vaincu par la force de tes évocations, j'ai abandonné les sombres retraites où je pris naissance et j'accours à tes ordres. Que ta volonté soit ma loi.

CINQUIÈME ESPRIT.

Je cours à cheval sur les vents; c'est moi qui suscite les orages: j'ai devancé de quelques pas la tempête toute brûlante encore des feux de la foudre; et pour te joindre plus vite, j'ai volé au travers d'un ouragan par deçà les mers et ses rivages. Chemin faisant, j'ai rencontré une flotte que poussait un vent favorable; la nuit ne finira pas qu'elle n'ait été engloutie toute entière.

SIXIÈME ESPRIT.

Les ténèbres de la nuit sont ma demeure. Pourquoi, par tes tortures magiques, me forcer au supplice du grand jour?

SEPTIÈME ESPRIT.

Avant la création de la terre, l'astre de tes destinées m'avait été confié. Quel monde, de tous ceux qui gravitent autour d'un soleil, fut jamais plus frais et plus beau? Abandonnée à elle-même et conservant dans sa course un ordre régulier, jamais étoile plus brillante ne sillonna l'espace. Mais l'heure arriva:--ce ne fut plus dès-lors qu'une masse errante de feu; comète vagabonde, maudite et funeste à l'univers, roulant par sa propre force hors de tout cercle et sans lois pour la guider, éclatante difformité d'en haut, monstre au milieu de nos régions célestes. Et toi, né sous son influence, ver méprisable que je dédaigne et auquel j'obéis, tu m'as su contraindre, par un pouvoir qui ne t'a été confié passagèrement que pour qu'un jour tu m'appartiennes tout entier, à descendre vers toi, à me joindre à ces faibles esprits qui tremblent en ta présence, et qui sont forcés de répondre à un être tel que toi. Parle vite: que veux-tu, enfant de boue?

LES SEPT ESPRITS.

La terre, l'océan, l'air, la nuit, les montagnes, les vents, ton étoile, tout est à tes ordres, enfant de boue! Leurs esprits sont là, attendant tes demandes.--Que veux-tu de nous, fils des hommes?--dis.

MANFRED.

L'oubli.--

LE PREMIER ESPRIT.

De quoi?--de qui?--et pourquoi?

MANFRED.

L'oubli de ce qui est en moi. Lisez-y; vous savez ce que je désire, et ce que ma langue ne saurait exprimer.

L'ESPRIT.

Nous ne pouvons t'accorder que ce qui se trouve en notre puissance. Demande-nous des sujets, un royaume, l'empire du monde, du monde entier ou de quelques-unes de ses parties: demande-nous un signe qui commande aux élémens qui sont soumis à chacun de nous, et tes désirs seront aussitôt accomplis.

MANFRED.

L'oubli, l'oubli de moi-même.--Ne sauriez-vous, dans ces régions secrètes que vous soumettez avec tant d'empressement à mes ordres, ne sauriez-vous donc découvrir ce que je cherche?

L'ESPRIT.

Notre essence s'y refuse, et notre science ne va pas jusque là. Mais tu peux mourir.

MANFRED.

La mort me l'accordera-t-elle?

L'ESPRIT.

Immortels, nous n'oublions rien; éternels, le passé nous est présent aussi bien que l'avenir. Tu as ta réponse.

MANFRED.

Vous moquez-vous?--Le pouvoir qui vous a fait descendre ici vous livre à moi. Esclaves, ne vous jouez pas de mes volontés! Le souffle, l'esprit, l'étincelle de Prométhée, cette lumière de mon être a l'éclat, la pénétration et la vivacité des vôtres; et quoique enfermée dans l'argile, elle ne vous le cédera en rien. Répondez! ou vous connaîtrez qui je suis.

L'ESPRIT.

Ce que nous avons dit, nous le répétons: tes propres paroles renferment elles-mêmes notre réponse.

MANFRED.

Qu'est-ce à dire?

L'ESPRIT.

Oui, si, comme tu l'assures, ton essence est semblable à la nôtre; nous avons satisfait ta curiosité en déclarant ici que nous n'avons rien à démêler avec ce que, vous autres mortels, appelez la mort.

MANFRED.

Ainsi, vainement je vous aurai conjurés: vous êtes impuissans à me secourir, ou vous vous refusez à le faire!

L'ESPRIT.

Parle; nous mettons à tes pieds tout ce que nous possédons: tout est à toi. Songes-y bien avant de nous renvoyer. Demande encore:--royaume, puissance, force, prolongation de tes jours.

MANFRED.

Maudits! qu'ai-je à faire de nouveaux jours? Les miens ont été trop longs déjà:--hors d'ici!--fuyez!

L'ESPRIT.

Un instant encore; nous ne voudrions pas te quitter sans t'avoir été utiles. Cherche;--n'est-il donc pas quelque don qui pourrait avoir du prix à tes yeux?

MANFRED.

Aucun;--cependant, encore un moment.--Avant de nous séparer, je voudrais vous contempler face à face. J'entends vos voix, dont les accens mélancoliques et doux semblent une musique sur les ondes. Je vois la clarté fixe d'une large et brillante étoile; mais rien de plus. Montrez-vous à moi, l'un de vous, ou tous ensemble, tels que vous êtes, et dans la forme que vous avez coutume de revêtir.

L'ESPRIT.

Notre forme est celle des élémens dont nous sommes l'ame et le principe; mais désigne celle qui te plaira le plus, et sur-le-champ elle se découvrira à tes regards.

MANFRED.

Choisissez vous-mêmes, car, pour moi, il n'y a rien de beau ni de hideux sur la terre. Que le plus habile de vous prenne la figure qui lui conviendra le mieux.--Allons!

LE SEPTIÈME ESPRIT, apparaissant sous la figure d'une belle femme.

Regarde!

MANFRED.

Dieu! est-ce bien toi? N'est-ce pas un songe insensé ou une cruelle tromperie? Je puis donc encore goûter le bonheur, te presser dans mes bras!--Nous pourrons encore.... (La figure disparaît.) Mon cœur est brisé! (Manfred tombe sans connaissance.)

UNE VOIX prononce le charme suivant.

Lorsque la lune argente les vagues, que le ver luisant brille dans l'herbe, que le feu follet s'agite autour des tombeaux et la flamme sur les marécages; lorsque les étoiles sillonnent le ciel de leurs traînées lumineuses, que les hiboux gémissent en se répondant, que les feuilles des arbres de la colline demeurent silencieuses et immobiles, mon ame pèse sur la tienne de tout son poids, armée d'un signe et d'un pouvoir redoutable.

Si profond que soit ton sommeil, encore ton esprit, ne reposera-t-il point. Il est des ombres qui ne pourront s'évanouir, des pensées qui t'assailliront sans relâche. Une puissance inconnue te défend d'être jamais seul. Condamné à demeurer éternellement enfermé dans un charme qui t'enveloppe comme un linceul, qui t'entoure comme un nuage, tu ne me verras pas marcher à tes côtés et tu me sentiras; tes yeux croiront m'apercevoir comme une chose qui, bien qu'invisible, doit être près de toi, et s'y trouvait l'instant d'auparavant. Alors, dans cette secrète horreur, tu promèneras tes regards autour de toi, me cherchant dans ton ombre, et, surpris de ne m'y point découvrir, tu reconnaîtras la puissance que tu dois cacher. Les chants et les paroles magiques ont imprimé sur ton front un baptême de malédiction; l'esprit de l'air t'a enlacé de ses lacs; du souffle des vents sort une voix qui ferme ton cœur à la joie; la nuit n'a plus pour toi ni repos ni silence, et le jour ne te montre son éclatant soleil que pour te faire désirer qu'il s'éclipse aussitôt.

De tes larmes trompeuses j'ai distillé un poison capable de donner la mort; j'ai extrait de ton cœur le plus noir de ton sang; j'ai arraché à ton sourire le serpent qui s'y dressait comme du milieu de la fougère; j'ai enlevé à tes lèvres le charme qui rendait leurs blessures mortelles, et tous ces poisons ont été essayés avec les poisons les plus connus, et j'ai trouvé que les tiens étaient les plus dangereux. Entends-tu! par ton cœur glacé et ton sourire de serpent, par les impénétrables abîmes de tes ruses, par ces regards menteurs et l'hypocrisie d'une ame inaccessible, par l'habileté de cet art qui voile la méchanceté de ton cœur, par la joie que tu puises dans les maux des autres hommes, par ta fraternité avec Caïn, entends, je te condamne à trouver ton enfer en toi-même.

Voilà que je brise sur ta tête le vase d'où vont découler les tourmens. Plus de repos, ni dans le sommeil, ni dans la mort. La mort, tu la verras sans cesse sous tes pas, tu l'appelleras, et ce sera pour la redouter aussitôt. Vois! le charme agit: déjà une chaîne t'enveloppe de ses anneaux silencieux. Ma parole a pénétré dans ta tête et dans ton cœur qu'elle a flétris en les touchant!

SCÈNE II.

(Le mont Jungfrau.--Le matin.)

MANFRED, seul, sur les rochers.

Les esprits que j'avais soulevés m'abandonnent;--mes enchantemens, fruit de longues et patientes études, me trompent,--et le remède qui devait me soulager s'est changé, pour moi, en un poison cuisant. Loin de moi tout secours surhumain; la puissance sur le passé m'a été refusée; et pour l'avenir, tant que le même passé n'aura pas été enseveli dans les ténèbres, il est hors de mes recherches. O terre! ô ma mère! et toi, douce fraîcheur du matin! vous, montagnes! pourquoi vous montrez-vous si belles? il m'est interdit de vous aimer. Soleil! œil brillant de la nature, qui répands tes rayons sur tous les corps, qui les pénètres de joie,--tu ne resplendis plus sur mon cœur. Vous, rochers! à la pointe desquels je m'arrête, contemplant, à une infinie distance, les pins gigantesques qui bordent le torrent, et qui ne me paraissent, d'ici, que de chétifs arbrisseaux, lorsqu'un saut, un pas, le plus léger mouvement, un souffle même, précipiterait mon corps sur ce lit de pierres, lit d'un éternel repos,--d'où vient que je balance? je sens l'impulsion--et je ne m'y abandonne pas; je contemple le péril, sans vouloir m'en arracher. Ma tête chancelle--et mon pied est ferme. Il y a en moi un pouvoir qui me retient et me condamne à l'affreuse fatalité de vivre,--si c'est vivre, que porter en soi l'aride et déserte solitude de son esprit, d'être soi-même le sépulcre de son ame. Déjà j'ai cessé de justifier mes actions à mes propres yeux, et ceci est le dernier symptôme du mal.--Oui, ministre ailé, qui franchis les nues (un aigle passe dans les airs), dont le vol hardi s'élève dans les cieux; oui, tu peux fondre sur moi, et m'enlever dans tes serres;--je deviendrai ta proie, et de ma chair tu nourriras tes aiglons. Mais tu disparais dans ces régions où mon œil ne saurait le suivre, tandis que tes regards perçans découvrent tout ce qui t'entoure dans les airs ou sur la terre.--Quelle beauté ravissante! Qu'il est beau ce monde visible! qu'il est glorieux en lui-même et dans l'action qui l'a produit! Mais nous, qui nous proclamons ses maîtres! nous, moitié poussière, moitié dieux, inhabiles à pénétrer plus profondément sous notre terre, ou à planer dans les cieux, nous voyons les élémens de notre double essence dans une lutte perpétuelle, nous respirons le souffle de l'orgueil et de la bassesse; en proie, tour à tour, à nos vils besoins et à nos superbes désirs, jusqu'à ce que notre nature mortelle prenant le dessus, l'homme devienne--ce qu'il craint de s'avouer à lui-même, ce qu'ils tremblent de s'apprendre les uns aux autres. Silence! (On entend au loin la flûte d'un berger.) J'entends les sons simples et sans art de la flûte des montagnes. Ce qu'on raconte de la vie des patriarches n'est point ici une vaine fable pastorale; le chalumeau marie ses modulations inégales au bruit des clochettes du troupeau bondissant. Mon ame voudrait s'enivrer de ces échos.--Oh! que ne suis-je l'invisible esprit d'une douce mélodie, une voix vivante, une harmonie animée, une joie incorporelle--qui naît et s'évanouit avec le souffle divin qui l'a créée!

(Un chasseur de chamois arrive du bas de la montagne.)

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Le chamois a quitté ce sentier: ses pieds agiles l'ont dérobé à ma poursuite. A peine si ma chasse d'aujourd'hui me dédommagera de ces courses où j'ai failli me rompre le cou.--Quel est cet homme? Il n'est pas des nôtres, et pourtant le voilà perché à une hauteur où n'est jamais parvenu aucun de nos montagnards, et que nos meilleurs chasseurs pourraient seuls atteindre. Autant que je le puis voir d'ici, ses habits sont riches, son aspect mâle, et ses regards fiers comme le regard d'un paysan libre:--Approchons-nous plus près.

MANFRED, n'apercevant pas le chasseur.

Vivre ainsi!--blanchir sous les angoisses, comme ces pins dépouillés, ruines d'un seul hiver, sans écorce, sans branches, tronc pourri sur une racine maudite, qui ne le soutient que pour présenter une image de mort; vivre ainsi, toujours ainsi, et se rappeler d'autres journées! Maintenant, mon front est sillonné de rides qu'y ont gravées, non les ans, mais des instans, des heures.--Ces heures de tortures où j'ai survécu à moi-même!--Cimes glacées, avalanches qu'un souffle fait rouler du haut des montagnes, détachez-vous, écrasez-moi! Souvent j'ai contemplé vos effroyables chutes; mais vous passiez à mes côtés, pour aller engloutir des êtres qui ne demandaient qu'à vivre; vos ravages s'exercent sur les jeunes et verdoyantes forêts, sur la cabane ou le hameau de l'innocent villageois.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Les brouillards commencent à s'élever du fond de la vallée: si je ne l'engage à descendre, il pourra bien perdre en même tems son chemin et la vie.

MANFRED.

Les brouillards montent et paraissent suspendus aux glaciers; les nuages roulent sous mes pieds, blancs et sulfureux, semblables à l'écume qui jaillit des lacs de l'enfer, dont chaque vague vient se briser sur un rivage où les damnés sont amoncelés comme des pierres.--La tête me tourne.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Il faut s'approcher de lui doucement; ma vue inattendue le ferait sauter. On dirait déjà qu'il chancelle.

MANFRED.

Des montagnes se sont écroulées, déchirant les nues, et de leur choc ont ébranlé les monts où elles étaient adossées; elles ont rempli les vertes vallées de leurs débris, interrompu brusquement le cours des rivières, dont les eaux s'élançaient en humides tourbillons, et forcé les sources qui les alimentaient à se creuser un nouveau canal.--Ainsi, ainsi s'abîma le vieux mont Rosenberg.--Que ne me suis-je, alors, trouvé sous ses ruines!

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Camarade! prenez garde à vous! un pas de plus et vous êtes perdu. Pour l'amour de celui qui vous a créé, éloignez-vous du bord de l'abîme.

MANFRED, sans l'entendre.

Sépulture digne de moi! sous sa masse énorme mes os eussent reposé en paix, au lieu de rester épars sur les rochers, roulés çà et là par le vent--comme bientôt--bientôt dans leur chute.--Adieu, cieux entr'ouverts! ne me regardez pas d'un œil de réprobation,--ce n'est point pour moi que vous devriez vous ouvrir.--Et toi, terre, reprends tes atômes!

(Au moment où Manfred va se précipiter du rocher, le Chasseur de Chamois le saisit subitement et le retient avec force.)

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Holà! insensé!--Si tu es fatigué de la vie, ne souille pas nos honnêtes vallées de ton sang coupable.--Viens ici,--tu ne me quitteras pas.

MANFRED.

Mon cœur se soulève:--ne me serre pas ainsi.--Je n'ai plus la moindre force;--les montagnes tournent autour de moi;--mes yeux se ferment.--Qui es-tu?

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Tu le sauras plus tard.--Sortons d'ici.--Les nuages se chargent et deviennent plus épais.--Par ici.--Maintenant, appuie-toi sur moi,--mets ton pied là,--là, prends ce bâton, et accroche-toi un instant à cette branche que tu vois.--Maintenant, donne-moi la main et ne quitte pas ma ceinture,--doucement,--bien.--

Avant une heure, nous serons arrivés au chalet.--Avance: nous trouverons bientôt un sentier plus sûr, quelque chose comme un sentier, creusé depuis l'hiver dernier par le torrent.--A merveille! c'est bravement marcher; tu aurais pu être un de nos chasseurs.--Suis-moi.

(Pendant qu'ils descendent avec peine à travers les rochers, le rideau se baisse.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Une chaumière des Alpes de Berne.)

MANFRED et le CHASSEUR DE CHAMOIS.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Non, non,--reste encore,--tu n'es pas en état de partir de quelques heures au moins. Ton esprit et ton corps se refusent un secours réciproque. Quand tu te trouveras mieux, je te conduirai.--Mais où allons-nous?

MANFRED.

Il n'importe: je connais parfaitement ma route, et n'ai désormais plus besoin de guide.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Tes habits, ta démarche annoncent un homme de haut lignage; sans doute un de ces nombreux seigneurs dont les rochers fortifiés dominent nos humbles vallons.--Quel est le château qui te reconnaît pour maître? Pour moi, je n'en connais guère que les enceintes extérieures. Mes affaires m'y conduisent rarement; et c'est alors pour m'asseoir aux vastes foyers de vos vieilles salles, devisant avec vos vassaux. Mais les sentiers qui mènent de nos montagnes aux portes de vos châteaux, je les connais depuis mon enfance.--Dis-moi, quel est le tien?

MANFRED.

Assez.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

C'est bien, pardonne à ma curiosité. Mais, au nom du ciel, montre-toi de meilleure compagnie. Tiens, goûte mon vin: il est vieux, et plus d'une fois il m'a réchauffé le sang dans nos glaciers; il pourra aussi réchauffer le tien.--Allons, fais-moi raison.

MANFRED.

Loin de moi! loin de moi! il y a du sang sur les bords! ne le verrai-je jamais disparaître?... la terre ne boira-t-elle jamais ce sang?

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

A qui en as-tu? tu es hors de sens.

MANFRED.

Du sang, te dis-je,--mon propre sang! la pure source qui coula dans les veines de mes pères et dans les miennes, alors que nous étions jeunes, que nous avions un cœur, que nous nous aimions comme jamais nous n'eussions dû nous aimer, et ce sang fut versé! mais il s'élève de la terre et va teindre les nuages qui me ferment l'accès des cieux, des cieux où tu n'es pas,--dont je suis éternellement repoussé.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Homme aux étranges paroles! quel crime, t'égarant l'esprit, te poursuit ainsi de vains fantômes? Mais si grandes que soient tes craintes et les souffrances que tu endures, sache qu'il est pour toi un recours puissant,--les consolations de l'église et la patience, ce don du ciel.--

MANFRED.

La patience, toujours la patience! Laisse-moi:--ce mot a été inventé pour les bêtes de somme et non pour les oiseaux de proie. Répète-le aux créatures faites de ta même poussière; pour moi, je suis d'un autre ordre.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Le ciel en soit loué! je ne changerais pas avec toi, m'offrît-on l'impérissable gloire de notre Guillaume Tell. Mais quelque violent que soit ton mal, il faut le supporter, et toutes tes plaintes ne te seront d'aucun secours.

MANFRED.

Ne le supporté-je pas?--Regarde-moi,--je vis.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Ta vie est une convulsion, et non la vie d'un homme en santé.

MANFRED.

Je te le dis, homme! j'ai vécu beaucoup d'années, beaucoup de longues années qui ne sont rien comparées à celles qui me restent encore; à des siècles--des siècles--l'espace et l'éternité--la conscience de l'existence et une soif brûlante de la mort, soif que rien n'apaisera.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Pourtant, à peine si ton front annonce l'âge mûr. Je serais de beaucoup ton aîné.

MANFRED.

Penses-tu donc que l'existence dépende du tems? sans doute elle en dépend, mais nos actions en sont les époques. Les miennes ont rendu pour moi les jours et les nuits impérissables, éternels, innombrables comme les innombrables atômes des sables de la mer. Elles ont fait de ma vie un désert froid et aride, où se brisent les vagues déchaînées, mais où rien ne séjourne, rien, si ce n'est les cadavres, les débris du naufrage, les roches et les algues amères.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Hélas! il est fou--encore ne puis-je l'abandonner à lui-même.

MANFRED.

Plût au ciel que je le fusse! les visions qui viennent m'assaillir ne seraient alors qu'un rêve désordonné.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Que vois-tu ou que penses-tu voir?

MANFRED.

Moi et toi,--toi, paysan des Alpes,--tes humbles vertus, ton toit hospitalier, ton esprit patient, ton ame pieuse, libre et fière; ton respect pour toi-même, fondé sur des pensées d'innocence; tes jours de santé et tes nuits de sommeil; tes travaux ennoblis par le danger et que ne suit aucun remords; ton espérance d'une vieillesse tranquille, la paix du tombeau; une croix et une guirlande de fleurs qui s'élèveront sur l'herbe sous laquelle tu reposeras, et pour épitaphe l'amour et le souvenir de tes petits-enfans:--c'est-là ce que je vois--et si ensuite je reporte mes regards sur moi--mais il suffit--déjà mon ame était brûlée!

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Et changerais-tu ton sort avec le mien?

MANFRED.

Non, mon ami, je ne voudrais pas te faire un aussi funeste présent; je ne voudrais infliger ma destinée à aucun être vivant: moi seul je puis la supporter--si affreuse qu'elle soit--moi, vivant, je puis soutenir ce qu'aucun homme ne serait capable de supposer, même en rêve, sans en mourir d'effroi.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Quoi, si pitoyable pour les maux de tes semblables, et le crime aurait noirci ton cœur! Ne parle pas de la sorte. Je ne croirai jamais qu'un homme qui nourrit des sentimens aussi généreux, ait pu assouvir sa vengeance dans le sang de ses ennemis.

MANFRED.

Oh! non, non, non! les maux que j'ai causés n'ont atteint que ceux qui m'avaient aimé, ceux que j'ai le plus aimés. Je n'ai jamais écrasé un ennemi, que dans une juste et légitime défense.--Ce sont mes embrassemens qui ont été funestes.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Que le ciel te fasse paix! Soulage ton ame par la pénitence; je dirai des prières pour toi.

MANFRED.

Elles seront inutiles. Toutefois, je te sais gré de ta commisération. Je m'en vais--il est tems,--adieu!--Tiens, prends cet or et mes remerciemens--n'ajoute rien--c'est un juste salaire--ne me suis pas... je connais le chemin, et je suis hors des pas dangereux de la montagne.--Encore une fois, reste ici; je te l'ordonne. (Manfred sort.)

SCÈNE II.

(Une vallée basse dans les Alpes.--Une cataracte.)

MANFRED arrive.

Il n'est pas encore midi--les rayons de l'arc-en-ciel[a1] se courbent en arceaux sur le torrent qu'ils colorent de tous les feux du ciel; la colonne d'eau, tombant perpendiculairement du haut des rochers, se déroule comme une nappe d'argent et jette çà et là ses traînées d'écume bouillonnante. On dirait, agitant sa longue queue, le coursier dont il est parlé dans l'Apocalypse, ce pâle et gigantesque coursier, monté par la mort. Mes yeux seuls, en ce moment, contemplent ce tableau ravissant. Seul dans cette douce solitude, je partage avec l'esprit de la vallée l'hommage que lui rendent ses eaux.--Évoquons-le.

(Manfred prend un peu d'eau dans le creux de sa main et la jette en l'air en murmurant son évocation. Un instant après, la nymphe des Alpes se montre sous l'arc-en-ciel jeté sur le torrent.)

Esprit ravissant! avec ta chevelure de lumière, tes yeux brillans de gloire, avec ces formes que revêtissent les filles de la terre, lorsque, dépouillant leurs charmes terrestres, elles s'élèvent à des formes surhumaines, à l'essence des purs élémens. Les couleurs de la jeunesse--vermeilles comme les joues d'un enfant endormi, bercé sur le sein palpitant de sa mère--vermeilles comme les teintes d'une rose que les derniers feux du jour déposent sur la neige vierge des hauts glaciers, comme si la terre rougissait des embrassemens du ciel;--ces couleurs teignent ton céleste aspect et éclipsent l'éclat de l'arc-en-ciel qui couronne ton front. Esprit ravissant! à travers la sérénité de tes traits où se montre le calme d'une ame qui proclame elle-même son immortalité, je lis que tu pardonneras à un fils de la terre, que daignent parfois visiter les génies mystérieux, que tu lui pardonneras d'avoir osé t'évoquer--t'appeler à lui, et d'arrêter sur toi ses regards.

LA NYMPHE.

Enfant de la terre! je te connais et je connais les pouvoirs qui sont à tes mains. Je te connais pour un homme aux pensées profondes, aux actions mauvaises ou bonnes, extrême dans le bien comme dans le mal, voué aux angoisses par ton astre fatal. J'attendais que tu m'appellasses à toi.--Que demandes-tu?

MANFRED.

Admirer ta beauté--et rien au-delà. La vue de la terre avait troublé mon esprit: j'allai me réfugier dans ses mystères et je pénétrai jusqu'aux retraites cachées de ceux qui la gouvernent; mais hélas! aucun n'a pu exaucer mes vœux. Je leur demandais ce qu'il était au-dessus de leur puissance de m'accorder: aujourd'hui j'ai cessé de les importuner.

LA NYMPHE.

Quelle est donc cette demande qui est au-dessus de la puissance des êtres les plus puissans de ceux qui dirigent le monde invisible?

MANFRED.

Une prière.--Mais pourquoi la ferais-je de nouveau? ne sera-ce pas en vain?

LA NYMPHE.

Je ne sais, parle toujours.

MANFRED.

Eh bien! je parlerai. Qu'importe une torture de plus! tu vas connaître mes souffrances. Dès ma plus tendre jeunesse, mon esprit ne sympathisait point avec les ames de mes semblables et je ne contemplais point la terre avec les yeux des hommes. Leur ambition n'était pas la mienne: le but de leur existence n'était non plus le mien. Mes joies, mes peines, mes passions, mon esprit, tout me rendit étranger à eux. Bien que revêtu de la même forme, je ne me sentis pas attiré vers la chair respirante, et refusai de me mêler à toutes les créatures d'argile qui m'entouraient, toutes,--non, il était une parmi elles,--mais attendons.

J'ai dit que je n'avais aucun rapport avec les hommes, aucun avec les humaines pensées. Loin de là; mes joies étaient la solitude, respirer l'air léger des montagnes couvertes de glace, gravir les cimes où les oiseaux n'osent bâtir leur nid, où l'aile des insectes eux-mêmes n'a jamais effleuré un granit dépouillé de verdure; c'était de me plonger dans le torrent, de m'abandonner au tourbillon formé par le brisement des vagues dans les rivières, ou aux flots de l'océan, essayant ainsi mes jeunes forces. J'aimais, durant la nuit, suivre la marche de la lune, les étoiles et leur riche développement, fixer mes yeux sur les feux de la foudre jusqu'à ce qu'ils en fussent éblouis, ou contempler la chute des feuilles pendant les soirées d'automne, alors que les vents font entendre leurs gémissemens. Tels étaient mes passe-tems--toujours seul; et si un de ces êtres, au nombre desquels j'avais honte de me compter, venait à se rencontrer sur mon chemin, je me sentais aussitôt dégradé et ne me retrouvais plus qu'une misérable créature d'argile. Dans mes courses solitaires, je descendis aux caveaux de la mort, espérant surprendre la cause dans son effet; j'arrachai à ces ossemens blanchis, à ces crânes, à ces cendres amoncelées, les raisonnemens les plus réprouvés. C'est alors que durant de longues années, je passai les nuits dans l'étude des sciences qui ne s'enseignent plus et qui ne furent enseignées qu'au tems jadis. Le tems, le travail, des épreuves terribles et cette soumission non moins terrible qui nous donne tout pouvoir sur l'air et sur les esprits qui peuplent l'air, la terre, l'espace et le monde infini, rendirent mes yeux familiers avec l'éternité, comme avaient fait, avant moi, les mages, comme avait fait celui qui, à Gadara, évoqua de leurs retraites humides Eros et Anteros[a2], ainsi qu'aujourd'hui, je t'appelle à moi; la soif de la science s'accrut avec la science, aussi bien que la puissance et l'ivresse de l'intelligence la plus éclatante; jusqu'à ce que...

LA NYMPHE.

Poursuis.

MANFRED.

Hélas! je me perds en d'inutiles paroles, me complaisant à rappeler ces vains attributs, plus j'approche du moment où il me faut découvrir la plaie profonde de mon cœur.--Mais plus de détour. Je ne t'ai nommé ni père, ni mère, ni maîtresse, ni ami, ni aucun être, avec lesquels j'eusse resserré les liens de l'humanité: si ces êtres existèrent pour moi, ils ne me furent pas ce qu'ils sont pour les autres. Mais il en était un...

LA NYMPHE.

Va, ne crains pas de t'accuser.

MANFRED.

Elle me ressemblait de tous traits--ses yeux, sa chevelure, son visage, tout, jusqu'au son de sa voix, disaient-ils, était semblable aux miens, mais adoucis, mais tempérés par la beauté. Comme moi, elle avait ces pensées solitaires et errantes, cette ardeur pour les sciences secrètes et un esprit capable de comprendre l'univers. Mais, plus que moi, elle avait la douce puissance des larmes, du sourire, et de la pitié--puissance qui m'était déniée; elle avait la tendresse--que jamais je ne ressentis que pour elle seule, et l'humilité--qui toujours me fut inconnue. Ses fautes furent les miennes.--Ses vertus n'appartiennent qu'à elle. Je l'aimai et c'est moi qui la mis au tombeau!

LA NYMPHE.

Quoi! de ta propre main?

MANFRED.

Non de ma main;--mais mon cœur brisa son cœur--ce cœur qui s'attacha au mien et qui en fut desséché. Si j'ai versé du sang, ce n'a pas été le sien.--Et pourtant ce pur sang a coulé,--je l'ai vu et je n'ai pu l'étancher.

LA NYMPHE.

Et c'est pour un pareil--pour un être de cette race que tu méprises, et au-dessus de laquelle tu veux t'élever, pour te mêler à nous et à notre race, que tu mets en oubli les précieux dons de nos sciences, que tu te rejettes dans les basses et lâches passions de l'humanité! loin de moi!

MANFRED.

Fille de l'air! je le dis: depuis cette heure fatale--mais les paroles ne sont que des paroles.--Contemple-moi dans mon sommeil, dans mes veilles.--Viens t'asseoir à mes côtés! tu verras ma solitude, ma solitude peuplée par les furies;--tu me verras, durant la nuit jusqu'au retour du jour, grincer des dents, et me maudire encore jusqu'au coucher du soleil.--J'ai demandé, comme une bénédiction, de devenir insensé, et la folie m'a été refusée. J'ai affronté la mort,--mais dans la lutte des élémens les vagues me soutenaient au lieu de m'engloutir et j'ai dû traverser, sain et sauf, les plus affreux dangers. Sans doute que la main glacée d'un impitoyable génie me tenait suspendu par un cheveu, mais par un cheveu qu'aucun effort ne pouvait rompre. Vainement, je plongeai mon âme--jadis une source inépuisable de création--dans toutes les rêveries enfantées par l'imagination; toujours, toujours semblable au reflux de la vague, elle était repoussée dans le gouffre profond de mes pensées. Vainement je me mêlai à l'humaine espèce--je cherchais l'oubli de mes maux là où il ne se peut trouver. Dès-lors, tout ce que j'avais appris, mes sciences, mes longues recherches dans les secrets d'un art surnaturel, ne devinrent plus que des connaissances mortelles, et je vécus dans le désespoir--et je vis--et je vivrai toujours!

LA NYMPHE.

Peut-être puis-je venir à ton aide.

MANFRED.

Pour avoir cette puissance, il te faudrait réveiller les morts, ou me laisser descendre parmi eux.--Fais-le--de quelque manière que ce soit, à quelque heure que tu choisisses.--Si c'est avec de nouvelles tortures--au moins seront-elles les dernières.

LA NYMPHE.

Non; tel n'est point mon pouvoir. Mais veux-tu me jurer obéissance, jurer de te soumettre à ma volonté? tes vœux seront peut-être exaucés.

MANFRED.

Jurer! obéir! Et à qui? aux esprits que je conjure! Moi, devenir l'esclave de ceux qui m'ont servi!--jamais!

LA NYMPHE.

Est-ce tout? n'as-tu pas de plus douce réponse? Réfléchis encore avant de repousser ma demande.

MANFRED.

J'ai dit.

LA NYMPHE.

Assez!... Je puis donc me retirer... parle!

MANFRED.

Retire-toi! (La nymphe disparaît.)

MANFRED, seul.

Nous, jouet du tems et de nos propres terreurs! Les jours nous emportent et fuient eux-mêmes loin de nous. Et pourtant nous vivons, accablés sous le poids de notre vie et redoutant sans cesse la mort.--Aussi long-tems que pèse sur nous ce joug détesté, ce joug qui oppresse notre cœur--que font seuls palpiter les angoisses ou des plaisirs menteurs;--aussi long-tems que durent ces jours de passé et d'avenir (car il n'est pas de présent pour la vie), qui pourrait dire s'il en est un, un seul où l'ame n'ait cessé d'appeler la mort et dont elle n'ait fui aussitôt l'approche, de même que l'on tremble de se plonger dans une onde glacée, bien que le frisson ne doive se faire sentir qu'un moment? Toutefois mes sciences me laissent encore une ressource.--Je puis évoquer les morts et savoir d'eux ce que nous avons un jour à craindre. Rien que le néant du tombeau, diront-ils--et s'ils ne répondaient pas!--Mais le prophète sortit de la tombe pour répondre à la sorcière d'Eudor; le monarque de Sparte connut ses destinées de l'esprit ressuscité de la vierge Byzantine. Il avait immolé celle qu'il aimait, dans l'ignorance du crime qu'il commettait, et il mourut sans avoir obtenu son pardon. En vain il adressa des prières à Jupiter phrygien; en vain les magiciens d'Arcadie évoquèrent l'ombre irritée et la supplièrent de dépouiller sa colère ou de fixer un terme à sa vengeance;--il n'obtint qu'une réponse vague et obscure, mais qui bientôt s'expliqua pour lui[a3].

Si jamais je n'étais venu au monde, ce que j'aime vivrait encore; si jamais je n'avais aimé, ce que j'aime vivrait encore dans tout l'éclat de sa beauté, de son bonheur, et répandant la joie sur les autres. Qu'est-elle devenue? qu'est-elle aujourd'hui?--la victime expiatoire de mes péchés,--quelque chose que je n'ose imaginer,--ou du néant. Dans peu d'heures, je connaîtrai ce que j'appréhende et brûle de connaître. Jusqu'ici, je n'avais jamais frémi d'arrêter mes regards sur un esprit, mauvais ou bon,--et voilà que je tremble et qu'un étrange frisson vient saisir mon cœur. Mais l'action ne manquera pas à ce que j'abhorre le plus; je saurai braver toutes craintes mortelles.--La nuit approche. (Il sort.)

SCÈNE III.

(Le sommet du mont Jungfrau.)

Entre LA PREMIÈRE DESTINÉE.

La lune se lève, large, ronde, éclatante. Ici, sur les neiges que n'a jamais foulées le pied d'un vulgaire mortel, nous marchons de nuit, sans laisser la moindre trace de nos pas; sur cette mer sauvage, sur l'océan resplendissant des montagnes glacées, nous effleurons les brisans raboteux qui semblent l'écume des flots agités par la tempête, que le froid aurait subitement saisie,--image morte de l'abîme des eaux. Ce pinacle fantastique,--ouvrage de quelque tremblement de terre,--où s'arrêtent les nuages pour se reposer des fatigues de leur course, a été consacré à nos ébats, à nos veilles; c'est ici que je dois attendre mes soeurs, pour nous acheminer ensemble vers le palais d'Arimane, car, cette nuit, se célébrera notre grande fête.--Chose étrange qu'elles n'arrivent point!

UNE VOIX, au dehors, chantant.

L'usurpateur captif, jeté en bas du trône, languissait enseveli dans la torpeur, oublié et solitaire. J'ai secoué son sommeil, brisé sa chaîne, je lui ai rendu ses troupes, et voilà encore une fois le tyran debout. Le sang d'un million d'hommes, la ruine d'une nation seront le prix de mes peines--puis sa fuite, et de rechef le désespoir!

SECONDE VOIX, au dehors.

Le vaisseau volait, le vaisseau volait vite; mais je n'ai pas laissé une voile, je n'ai pas laissé un mât. Il ne reste plus une planche de ses flancs ou du pont, pas un pauvre diable pour pleurer sur le naufrage. Si!--il en est un que j'ai sauvé, le prenant aux cheveux pendant qu'il nageait, et celui-là était digne de ma pitié,--un traître à terre, un pirate sur mer.--Il acquittera sa dette par de nouveaux crimes.

LA PREMIÈRE DESTINÉE, répondant.

La cité reposait, plongée dans le sommeil; au matin, elle s'est éveillée pour pleurer sur elle-même. Soudainement, sans bruit, la noire peste avait passé sur ses tours. Des milliers d'hommes ont péri, des milliers périront.--Le vivant fuit l'approche du malade qu'il chérissait; mais il fuit en vain: rien ne le sauvera de l'atteinte mortelle. La tristesse, les angoisses, le mal, la terreur enveloppent toute une population.--Heureux sont les morts qui échappent à cette scène de désolation! Et cette œuvre d'une nuit--cette ruine d'un royaume--ce travail de mes mains, combien de fois, dans les siècles, ne l'ai-je pas renouvelé! combien ne le renouvellerai-je pas encore!

(Entrent la seconde et la troisième Destinée.)

LES TROIS DESTINÉES.

Nos mains tiennent enfermés les cœurs des hommes, et leurs tombeaux sont nos marche-pieds. Ces esclaves ne reçoivent de nous le souffle de l'ame que pour nous le rendre aussitôt.

LA PREMIÈRE DESTINÉE.

Bien-venues!--Où est Némésis?

LA SECONDE DESTINÉE.

Occupée à quelque grand travail; mais j'ignore lequel, car moi-même j'ai les mains pleines.

LA TROISIÈME DESTINÉE.

Vois; elle vient.

(Entre Némésis.)

LA PREMIÈRE DESTINÉE.

Dis, où as-tu été? Mes sœurs et toi, vous arrivez tard, cette nuit-ci.

NÉMÉSIS.

Relever des trônes abattus; marier entre eux des insensés; rétablir des dynasties; venger des hommes de leurs ennemis, puis les faire repentir de leur vengeance; frapper les sages de folie: tel vient d'être mon travail. J'ai tiré de la poussière les nouveaux oracles qui doivent aujourd'hui régir le monde, car les anciens avaient passé de mode, et les mortels osaient déjà les peser à leur propre valeur, mettre les rois dans la balance et parler de liberté, ce fruit à jamais défendu... Partons! l'heure est sonnée... montons sur nos nuages. (Elles sortent.)

SCÈNE IV.

(Palais d'Arimane.--Arimane, entouré des Esprits, est assis sur un globe de feu qui lui sert de trône.)

HYMNE DES ESPRITS.

Salut à notre maître!--Prince de la terre et de l'air!--qui marche sur les nues et sur les eaux,--qui tient dans sa main le sceptre des élémens, et les fait, à sa volonté, rentrer dans le chaos! Il souffle--et la tempête bouleverse la mer; il parle--et la nue répond à sa voix par le tonnerre; il regarde,--à son regard, s'enfuient les rayons du soleil; il se meut,--un tremblement remue la terre jusque dans ses fondemens. Sous ses pas jaillissent les volcans; son ombre projette la peste; les comètes annoncent sa marche à travers les cieux enflammés, et sa colère réduit en cendres les planètes; c'est à lui que la guerre offre chaque jour son holocauste, la mort son tribut. Il est la vie, avec toutes ses agonies; il est l'ame de tout ce qui respire.

(Entrent les Destinées et Némésis.)

PREMIÈRE DESTINÉE.

Gloire à Arimane! son pouvoir s'accroît de plus en plus sur la terre.--Mes deux sœurs ont exécuté ses ordres; et moi aussi, j'ai rempli mon devoir.

SECONDE DESTINÉE.

Gloire à Arimane! Nous qui courbons la tête des hommes, nous venons nous courber devant son trône!

TROISIÈME DESTINÉE.

Gloire à Arimane! nous n'attendons qu'un clin-d'œil pour obéir.

NÉMÉSIS.

Souverain des souverains! nous sommes à toi, et tous les êtres mortels, plus ou moins, sont à nous. Étendre notre puissance, c'est étendre la tienne, et nos soins, nos veilles y sont incessamment consacrés. Tes derniers commandemens ont été remplis en tout point.

(Entre Manfred.)

UN ESPRIT.

Qui se montre ici? Un mortel!--Toi, fatale et hardie créature, prosterne-toi et adore!

SECOND ESPRIT.

Je connais ce mortel.--Un magicien puissant, possesseur d'une science redoutée.

TROISIÈME ESPRIT.

Prosterne-toi et adore, esclave! Quoi, ne connais-tu pas ton maître et le nôtre?--Tremble et obéis!

TOUS LES ESPRITS.

Humilie-toi, humilie ta damnée matière, enfant de la Terre! ou crains notre courroux.

MANFRED.

Je sais tout; et encore voyez-vous que je ne fléchis pas le genou.

QUATRIÈME ESPRIT.

On saura t'y contraindre.

MANFRED.

Ai-je donc besoin de vos leçons?--Que de nuits là-bas, couché sur le sable aride, je me suis prosterné la face contre terre, et j'ai couvert ma tête de cendres, comprenant toute l'étendue de mon humiliation, m'abaissant devant mon inutile désespoir, et fléchissant sous ma propre misère!

CINQUIÈME ESPRIT.

Seras-tu si hardi que de refuser à Arimane, assis sur son trône, ce que lui accorde l'univers entier qui ne l'a jamais contemplé dans la terreur de son éclat? A genoux! te dis-je.

MANFRED.

Commandez-lui d'abord de s'agenouiller devant l'être qui est au-dessus de lui, devant l'Infini Éternel,--le Créateur qui ne l'avait pas fait pour être adoré:--qu'il se prosterne, et nous nous prosternerons ensemble.

LES ESPRITS.

Faut-il écraser ce ver de terre? le déchirer en morceaux?

PREMIÈRE DESTINÉE.

Hors d'ici! Retirez-vous! cet homme m'appartient. Prince des pouvoirs invisibles! cet homme ne sort pas d'une race vulgaire; son aspect et sa présence en ces lieux le démontrent assez. Ses tourmens ont été de même nature que les nôtres, éternels. Ses connaissances, sa force et sa puissance, autant que le comporte l'argile qui recouvre l'essence éthérée, se sont élevées plus haut que tout ce que la matière a encore produit. Dévoré d'une soif de science que ressentirent rarement d'autres mortels, il apprit à connaître ce que nous connaissons ici--que le savoir n'est pas le bonheur, que la science n'est autre chose que l'échange d'une ignorance contre une autre espèce d'ignorance. Bien plus--les passions, attributs de la terre et du ciel, dont aucune puissance, aucun être, aucun cœur n'est exempt, depuis le ver misérable jusqu'aux plus nobles créatures, les passions ont traversé son cœur, et si cruellement, que moi, impitoyable, je comprends qu'il soit devenu un objet de pitié. Encore une fois, cet homme m'est soumis et t'appartiendra un jour.--Mais que cela soit, ou non, il n'est dans nos régions aucun esprit doué d'une ame égale à la sienne, aucun qui ait pouvoir sur son ame.

NÉMÉSIS.

Que vient-il donc faire ici?

PREMIÈRE DESTINÉE.

Lui-même répondra.

MANFRED.

Ce que je sais, ce que je puis, quel pouvoir m'amène parmi vous, vous le savez; mais il est un pouvoir supérieur au mien, dont j'attends la réponse pour m'arracher enfin à mes doutes.

NÉMÉSIS.

Quelles nouvelles lumières demandes-tu?

MANFRED.

Ce n'est pas toi qui me les peux donner. Appelle ici les morts,--je leur réserve mes questions.

NÉMÉSIS.

Grand Arimane, ta volonté est-elle que les vœux de ce mortel soient exaucés?

ARIMANE.

Oui.

NÉMÉSIS.

Quel fantôme faut-il évoquer?

MANFRED.

Quelqu'un qui ne fut pas renfermé dans la tombe.--Appelle Astarté.

NÉMÉSIS.

Ombre ou esprit! quoi que tu sois, que tu conserves tout ou partie de la forme que tu reçus à ta naissance, de cette forme de terre rendue à la terre, reparais au jour. Revêts-toi de ce que tu avais revêtu; porte ce même cœur, ce même corps arraché à la pâture des vers. Parais! parais! parais! celui qui t'envoya te rappelle aujourd'hui.

(Le fantôme d'Astarté s'élève et se tient au milieu de la foule.)

MANFRED.

Serait-ce là la mort? La couleur rougit encore sa joue; mais je ne vois que trop bien que ce n'est pas une couleur vivante; c'est plutôt la teinte d'une étrange maladie, semblable au rouge dont l'automne colore les feuilles mourantes. Est-ce bien elle? Oh! Dieu! elle que je frémirais d'envisager.--Astarté--Non, je ne puis lui parler!--mais commande-lui de parler.--Qu'elle me pardonne ou qu'elle me condamne.

NÉMÉSIS.

Par la puissance qui a brisé la tombe qui t'enfermait, parle à celui qui t'a parlé, ou à ceux qui t'ont mandée ici.

MANFRED.

Elle garde le silence, et, dans ce silence, est toute ma réponse.

NÉMÉSIS.

Là s'arrête mon pouvoir. Prince de l'air! toi seul peux lui ordonner de délier sa voix.

ARIMANE.

Esprit! obéis à ce spectre.

NÉMÉSIS.

Toujours un obstiné silence! Sans doute qu'elle obéit à d'autres puissances que les nôtres. Mortel! vaine sera ton enquête, et nous sommes joués aussi bien que toi.

MANFRED..

Entends-moi!--entends-moi!--Astarté! ma bien-aimée! réponds-moi: j'ai tant souffert!--je souffre tant!--Abaisse tes yeux sur moi! Le tombeau ne t'a pas plus changée que je ne suis changé pour toi. Tu m'aimas trop, trop je t'aimai: nous n'étions pas faits pour nous torturer ainsi l'un l'autre, bien que ce fût un affreux péché que de nous aimer comme nous fîmes. Dis que tu ne me maudis point,--que je dois porter la peine pour nous deux,--que tu seras reçue au nombre des bénis, et que moi, je mourrai. Depuis que tu m'as quitté, les obstacles les plus odieux conspirent pour me rattacher à l'existence,--à une vie qui me fait frissonner si l'immortalité m'assure un avenir semblable au passé. Plus de repos. Je ne sais ni ce que je demande ni ce que je cherche. Je n'ai d'autre sentiment que le sentiment de ce que tu es et de ce que je suis, et je ne voudrais plus qu'entendre encore une fois, avant la mort, le son de ta voix qui jadis était pour moi une si douce musique!--Parle-moi! Je t'ai appelée dans le silence de la nuit; j'ai effrayé les oiseaux endormis sous le feuillage; j'ai réveillé les loups des montagnes; j'ai fait retentir du vain écho de ton nom les cavernes profondes, et tout, dans la nature, me répondait--tout, les hommes et les esprits,--et seule, tu es restée muette. Parle-moi! j'ai suivi la marche des étoiles, cherchant en vain dans le ciel la trace de tes pas. Parle-moi! j'ai erré sur la terre, et n'ai rien trouvé qui te ressemblât.--Parle-moi! vois ces ennemis qui nous entourent--ils ont pitié de mes maux! Leur aspect ne m'épouvante pas, car je ne sens ici que ta présence seule.--Parle-moi! si tu es irritée, que tes paroles soient des paroles de colère--mais que je t'entende encore une fois--une fois de plus--une seule fois!--

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Manfred!

MANFRED.

Dis, dis--toute ma vie est dans ta voix.--C'est bien ta propre voix!

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Manfred! demain finiront tes maux terrestres. Adieu!

MANFRED.

Un mot de plus.--M'as-tu pardonné?

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Adieu!

MANFRED.

Dis, nous retrouverons-nous un jour?

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Adieu!

MANFRED.

Par grâce, un mot! dis que tu m'aimes!

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Manfred! (L'esprit d'Astarté disparaît.)

NÉMÉSIS.

Elle est partie, partie sans retour. Ses paroles seront accomplies. Retourne à la terre.

UN ESPRIT.

Il est tombé dans une affreuse convulsion,--sort réservé aux mortels qui veulent pénétrer dans des mystères au-dessus de leur nature humaine.

UN AUTRE ESPRIT.

Pourtant, voyez comme il sait se maîtriser et soumettre ses tortures à sa propre volonté. S'il eût été des nôtres, c'était, n'en doutez pas, un terrible esprit.

NÉMÉSIS.

As-tu quelque autre question à adresser à notre puissant maître, ou à nous, ses adorateurs?

MANFRED.

Aucune.

NÉMÉSIS.

Ainsi donc, adieu pour un tems.

MANFRED.

Ah! nous nous reverrons! mais en quel lieu? sur la terre? N'importe où; à ton plaisir. Je me sépare ton débiteur pour la grâce que tu viens de m'accorder. Au revoir, vous tous! (Manfred sort; la toile tombe.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Une salle dans le château de Manfred.)

MANFRED et HERMAN.

MANFRED.

Quelle heure est-il?

HERMAN.

Dans une heure le soleil sera couché. Nous aurons une soirée délicieuse.

MANFRED.

Dis-moi, tout est-il disposé dans la tour, ainsi que je l'ai ordonné?

HERMAN.

Seigneur, tout est prêt. Voici la clef et le coffre.

MANFRED.

Bien, laisse-moi. (Herman sort.)

MANFRED, seul.

Il y a en moi un calme--une sérénité que je ne puis m'expliquer, et que je n'avais pas encore goûtés depuis que j'ai fait l'épreuve de la vie. Si je ne savais que la philosophie est la plus grande de nos vanités, le mot le plus vide que le jargon de nos écoles ait jamais fait vibrer à nos oreilles, je croirais, en vérité, avoir découvert le grand secret si cherché, avoir trouvé dans mon ame la pierre philosophale. Cela ne durera pas; mais encore est-il bon d'avoir connu un si doux état, ne fût-ce qu'une seule fois en ma vie. Une sensation nouvelle s'est révélée à moi; elle a élargi le domaine de mes pensées. Je veux en prendre note sur mes tablettes, et constater l'existence d'un semblable sentiment.--Qu'est-ce?

(Herman rentre.)

HERMAN.

Seigneur, l'abbé de Saint-Maurice demande à vous être présenté.

(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Paix au comte Manfred!

MANFRED.

Merci, saint père! sois le bien-venu dans ces murs; ta présence les honore et répand sa bénédiction sur ceux qui les habitent.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Comte, plaise au ciel qu'il en soit ainsi! mais je voudrais conférer seul avec toi.

MANFRED.

Sors, Herman. Que me veut mon respectable hôte?

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Je parlerai sans détour.--Mon âge, mon zèle, l'habit que je porte et mes bonnes intentions m'en donnent le privilège. Nous sommes proches voisins, comte Manfred, et quoique nous nous fréquentions peu, j'ai cru, en cette qualité, pouvoir me présenter ici. D'étranges rumeurs, outrageantes à notre sainte fois, se mêlent à ton nom; à ce noble nom illustré depuis tant de siècles. Puisse celui qui le porte le transmettre dans toute sa pureté.

MANFRED.

Poursuis,--j'écoute.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

On rapporte que tu te livres à l'étude des mystères qui ont été interdits aux recherches de l'homme. On rapporte aussi que tu communiques avec les habitans des sombres retraites, avec ces esprits malins et déchus, qui marchent dans la vallée couverte des ombres de la mort. Je n'ignore pas que tu échanges rarement tes idées avec les autres hommes, comme toi créés par Dieu, et que tu vis dans l'isolement, comme un anachorète.--Plût au ciel que ta solitude fût aussi sainte.

MANFRED.

Et qui sont ceux qui parlent de la sorte?

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Tous nos frères--les paysans épouvantés--tes propres vassaux, eux-mêmes, qui ne te regardent que d'un œil inquiet. Ta vie est en danger.

MANFRED.

Qu'ils la prennent donc!

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Je suis venu pour te sauver, et non pour aider à ta perte.--Je ne chercherai même point à pénétrer dans le secret de ton ame. Mais s'il y a quelque vérité dans ce qu'ils disent, fais pénitence, il en est tems encore. Implore la divine miséricorde. Viens te réconcilier avec la véritable Église, et l'Église te réconciliera avec le ciel.

MANFRED.

J'entends; mais voici ma réponse: Ce que je fus, ce que je suis, reste un mystère entre le ciel et moi.--Je ne choisirai point un mortel pour médiateur. Ai-je manqué à vos décrets? Prouvez-le, et qu'on me punisse.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Mon fils, je ne t'ai point parlé de peines, mais de repentir et de pardon.--Je laisse la pénitence à ton choix.--Pour le pardon, nos institutions saintes et une foi robuste nous ont donné le pouvoir de détourner les hommes du sentier du vice, et de les ramener à des sentimens meilleurs, à des espérances élevées; le reste appartient au ciel: «Toute vengeance est dans mes mains,» a dit le Seigneur. Et c'est en toute humilité que son serviteur répète un mot terrible.

MANFRED.

Vieillard! il n'est aucune puissance chez vos prêtres, aucun charme dans la prière, ni dans les diverses formes de purification auxquelles nous soumet la pénitence, ni dans l'humilité, ni dans le jeûne, ni dans les souffrances corporelles, ni, ce qui est plus puissant que tout cela, dans ces tortures intimes d'un profond désespoir, remords sans la crainte de l'enfer et capable à lui seul de faire un enfer du paradis; non, il n'est rien qui puisse arracher à un esprit, jeté hors de ses limites, la conscience de ses propres fautes, la conscience de ses maux, de ses supplices et de cette vengeance qu'il exerce sur lui-même. Ne me parle pas des tourmens éternels; ils n'égaleront pas la justice que s'inflige celui qui a pu lui-même se condamner.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Bien, mon fils. Mais tes souffrances se dissiperont, et il leur succédera une douce espérance qui te fera envisager avec calme et certitude le séjour sacré, ouvert à tous les hommes qui l'ont désormais pris pour but, quelque grandes qu'aient été leurs erreurs sur cette terre. Mais aussi, faut-il qu'ils sentent la nécessité de s'en faire absoudre.--Continue.--Tout ce que notre Église peut apprendre te sera enseigné, tous les péchés que nous pourrons remettre te seront remis.

MANFRED.

Mourant de sa propre main, pour éviter les tourmens d'une mort publique que lui préparait un sénat jadis son esclave, le sixième empereur de Rome vit s'approcher de lui un soldat qui, pour témoigner sa pitié, voulait officieusement étancher, avec sa robe, le sang qui coulait de la gorge du malheureux prince. Celui-ci le repoussa, et lui dit--il conservait encore de l'empire dans son regard mourant--: «Il est trop tard;--est-ce là ta fidélité?»

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Eh bien?

MANFRED.

Eh bien! je répondrai avec le Romain--: «Il est trop tard.»

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Il ne saurait jamais l'être pour te réconcilier avec ton ame, et ton ame avec le ciel. N'as-tu aucune espérance? Chose étrange en vérité--que ceux qui désespèrent d'en haut se créent ici bas quelque vaine illusion, et qu'ils s'accrochent à cette frêle branche comme les hommes qui se noient.

MANFRED.

Oui--mon père! j'ai eu de ces illusions terrestres. Dès ma jeunesse, je ressentais la noble ambition d'agir sur l'esprit de mes semblables, envieux d'éclairer les peuples, et de m'élever--je ne sus jamais où--peut-être pour retomber bientôt; mais tomber comme la cataracte de la montagne, qui, précipitée de sa plus grande hauteur, fait jaillir des colonnes humides qu'elle élève jusqu'au ciel en nuages pluvieux, et descend ensuite dans l'abîme où elle séjourne, fatiguée de sa première énergie.--Mais ce tems est passé, ma pensée s'était méprise.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Et pourquoi cela?

MANFRED.