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?Monsieur Laby de St-Aumont,
Mazous-Laguian.

OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON.

IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,
Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.

OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME DEUXIÈME.

Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.

1830.

DON JUAN.

Difficile est proprie communia dicere. (HORACE, Epist. ad Pison.)

Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus ni ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et le gingembre aussi nous brûlera la bouche.

(SHAKSPEARE, la Douzième nuit, ou Ce que vous voudrez.)

Chant Neuvième.

1. O Wellington! (ou Vilainton, car la renommée a deux manières de prononcer ces héroïques syllabes; et la France qui, battante ou battue, rira toujours, n'ayant pu dompter votre beau nom, s'est imaginé d'en faire l'occasion d'une pointe ridicule) vous avez obtenu de fortes pensions et de grands éloges: si quelqu'un aujourd'hui osait contester une gloire comme la vôtre, l'humanité se lèverait en masse et ferait retentir le mot: _Nay_[1].

2. Ce n'est pas que je prétende excuser votre conduite à l'égard de Kinnaird, dans l'affaire Marinet[2].--elle fut réellement infâme, et on se gardera bien (comme de quelques autres anecdotes) d'en rappeler les circonstances sur la tombe qui vous attend dans la vieille abbaye de Westminster. Quant au reste, il serait inconvenant de nous y arrêter ici; ce sont des histoires bonnes à conter à table, au moment du thé[3]; et d'ailleurs, bien que vos années offrent déjà une imposante succession de zéros, Votre Grâce est encore un jeune héros[4].

[Note 1: «_Ne faut-il pas lire Ney_?--Question de l'imprimeur.»

(Note de Lord Byron.)

Le poète joue ici sur le mot nay (non), et sur le nom du maréchal Ney. M: de Las-Cases, dans son Mémorial de Sainte-Hélène, rapporte les paroles suivantes de Napoléon: «On m'assure que c'est par Wellington que je suis ici, et je le crois. Cela est digne de celui qui, au mépris d'une capitulation solennelle, a laissé périr Ney, avec lequel il s'était vu souvent sur le champ de bataille.» Il est certain qu'un mot de Wellington eût alors suffi pour sauver la vie de cet infortuné guerrier: mais, loin de le prononcer, Wellington ne songea pas même à démentir le procureur-général qui déclara, à l'ouverture des débats, que la mise en accusation du maréchal Ney avait été sollicitée par l'Europé entière, alors représentée par l'Angleterre]

[Note 2: Marinet était un partisan du gouvernement impérial, qui, aux termes de l'amnistie-Labourdonnaie, avait été proscrit en 1815. Dans l'espoir d'esquiver ses nombreux créanciers, il révéla, en 1817, à lord Kinnaird, ami de Wellington, et alors retiré comme lui à Bruxelles, le secret d'une prétendue conspiration contre la vie du général anglais: il promit en même tems d'en nommer tous les auteurs, si le duc de Wellington, alors à Paris, voulait lui faire accorder un sauf-conduit pour la France. Kinnaird, effrayé, demande et obtient ce sauf-conduit du duc lui-même. Marinet part pour Paris; mais, à peine arrivé, il est saisi et retenu en prison pendant plus d'une année. En vain lord Kinnaird fit-il imprimer les réclamations les plus violentes contre un semblable manque de foi, lord Wellington ne fit aucune réponse à son ancien ami, et laissa lentement instruire un procès contre Marinet, qui finit par être complètement acquitté.]

[Note 3: C'est-à-dire quand les dames sont retirées. De ce nombre sont les anecdotes piquantes racontées par mistress H. Wilson dans ses Mémoires.]

[Note 4: Arthur Wellesley (lord Wellington) est né en 1769, et avait par conséquent, en 1822, près de cinquante-trois ans.]

3. Sans doute l'Angleterre vous doit (et vous paie) beaucoup; mais l'Europe vous doit encore bien davantage. C'est vous qui avez raccommodé la béquille de la légitimité, qui de nos jours était devenue bien chancelante. L'Espagne, la France et la Hollande ont vu et senti la force de vos restaurations, et depuis Waterloo, le monde entier est devenu votre débiteur. (A ce propos, je voudrais que vos poètes missent plus de talent à célébrer cette victoire[5].)

[Note 5: Il semble que Byron ait en vue ici Southey et Walter-Scott, les deux grands admirateurs de Wellington, et qui tous deux ont chanté la bataille de Waterloo.]

4. Oui, vous êtes le premier des coupe-gorges.--Ne vous emportez pas; la phrase est de Shakspeare, et son application n'a rien d'injuste.--La guerre est un métier d'assassin et d'égorgeur, quand la justice n'en purifie pas la cause: c'est au monde, non pas aux maîtres du monde, à décider si vous avez jamais rempli un noble rôle, et pour moi je serais ravi de connaître quels sont ceux qui, sauf vous et les vôtres, ont à se féliciter de Waterloo.

5. Je ne suis pas flatteur.--On vous a rassasié de flatterie: on dit même que vous y prenez goût.--Je n'en suis pas étonné: l'homme dont la vie a été tout assauts et batailles, doit naturellement finir par se lasser de la foudre, et dès-lors, avalant l'éloge plus fréquemment que la satire, il peut aimer à recevoir les félicitations de ses heureuses bévues, et à s'entendre appeler le sauveur des nations non encore sauvées, et le libérateur de l'Europe encore asservie.

6. J'ai fini. Allez maintenant dîner dans la vaisselle plate dont vous a fait présent le prince du Brésil[6]; faites porter à la sentinelle qui garde votre porte[7] une ou deux tranches de vos viandes succulentes: elle a combattu long-tems, mais elle n'a pas toujours trouvé d'aussi bonnes choses à manger. On dit bien aussi que le peuple a tant soit peu faim....--Vous méritez votre ration, on le sait; mais, de grâce, laissez-en tomber quelques miettes en faveur de la nation.

[Note 6: En 1812, après la bataille de Vittoria, gagnée par Wellington.]

[Note 7: «Je fus, à cette époque, placé à un poste, en considération de mes fatigues. On nous occupa à rompre du biscuit et à faire la pâtée aux chiens de lord Wellington. J'étais alors affamé, et je regardai cette occupation comme une bonne fortune, parce que nous pouvions, en cassant les biscuits, satisfaire notre propre appétit,--ce qui ne m'était pas arrivé depuis plusieurs jours. En remplissant cette fonction, l'histoire de l'Enfant prodigue ne me sortit pas de la tête, et, en regardant ces chiens, je ne pouvais m'empêcher de soupirer sur mon humble situation et sur la chute de mes espérances.» (Journal d'un soldat du 71e régiment, durant la guerre d'Espagne.)]

7. Je ne veux pas vous blâmer,--un grand homme comme vous, monseigneur le duc, est au-dessus du blâme; mais les altières habitudes du romain Cincinnatus n'ont aucune espèce de rapport avec l'histoire moderne, et bien qu'en votre qualité d'Irlandais[8] vous soyez amateur de pommes de terre, vous n'étiez pas obligé de prendre leur culture sous votre direction: je puis donc,--sans vous déplaire,--remarquer qu'un demi-million de guinées pour votre ferme Sabine[9] c'est un peu trop cher!

[Note 8: L'Irlande est le pays classique des pommes de terre.]

[Note 9: Allusion à la ferme Sabine de Cincinnatus.]

8. Les grands hommes ont toujours méprisé de grandes récompenses. Épaminondas sauva sa chère Thèbes, et ne laissa pas, en mourant, de quoi payer la dépense de ses funérailles. Georges Washington obtint des actions de grâces et rien de plus, si ce n'est une gloire sans nuages (gloire rarement méritée), pour avoir affranchi son pays. Pitt eut aussi son désintéressement, et s'il est encore aujourd'hui renommé comme un ministre d'état magnanime, c'est pour avoir ruiné sa patrie gratis.

9. Jamais mortel n'eut, excepté Napoléon, une occasion aussi belle; jamais mortel n'en abusa davantage. Vous pouviez affranchir l'Europe avilie de l'unité de ses tyrans; vous pouviez faire retentir votre nom de rivages en rivages. Et maintenant--de quelle sorte est votre gloire? les muses peuvent-elles la chanter? Maintenant, que les premiers et vains transports de la canaille sont apaisés, venez l'apprécier dans les cris de faim de vos compatriotes! Écoutez le monde, et apprenez à maudire vos victoires!

10. Comme ces nouveaux chants traitent d'actions guerrières, c'est à vous qu'une muse sincère daigne dédier des vérités que vous ne trouverez pas dans les gazettes, et qu'il est tems de mettre (sans exiger de gratification) à l'usage de cette tribu mercenaire, grasse du sang et des dettes de la patrie. Oui, vous avez fait de grandes choses; mais, n'ayant pas une ame grande, vous avez laissé les plus-grandes à faire--et perdu le genre humain.

11. La mort--(allez méditer sur le squelette, image de cette chose inconnue qui enveloppe le monde passé, semblable à un soleil couchant, qui peut-être enfante ailleurs une plus radieuse aurore), la mort, dis-je, rit de ce que vous déplorez.--Envisagez cet objet d'une continuelle terreur, dont la pointe menaçante, même alors qu'elle est dans le fourreau, glace toutes les heures de la vie. Remarquez-vous comme sa bouche, sans lèvres et sans souffle, grince encore les dents!

12. Remarquez avec quel rire insultant elle vous regarde! cependant elle fut ce que vous êtes.--Elle ne rit pas d'une oreille à l'autre,--car ses mouvemens ne rencontrent plus la moindre charnelle entrave; la vieille n'entend même plus depuis long-tems, mais elle sourit encore, et toutes les fois qu'elle dépouille un homme de sa peau (manteau rouge, blanc, noir ou basané, plus précieux que n'en vendit jamais tailleur), ses os desséchés tressaillent;

13. Et tel est le rire de la mort.--C'est une triste joie, mais enfin c'est de la joie. Pourquoi donc la vie ne profite-t-elle pas d'un pareil exemple? pourquoi, comme sa supérieure, n'accueille-t-elle pas avec un dédaigneux sourire tous les riens éphémères qui flottent comme des bulles sur un océan bien borné, quand on le compare au déluge éternel qui dévore les rayons et les soleils,--les atomes et les mondes,--les heures et les années?

14. Être ou ne pas être! voilà ce dont il s'agit, dit Shakspeare, qui précisément est aujourd'hui en vogue. Je ne suis pas de la trempe d'Alexandre ou d'Éphestion; jamais je n'eus une passion violente pour les abstractions de la gloire, et je préfère de beaucoup une digestion facile au cancer de Bonaparte[10]. En vain j'arriverais, à travers cinquante victoires, à l'infamie ou à la gloire, qu'ai-je besoin d'un beau nom avec un mauvais estomac?

[Note 10: Martial dit à peu près de même:

Si post fata venit gloria, non propero.]

15. O dura ilia messorum! «ô robustes entrailles des moissonneurs!»--Je traduis ce passage au bénéfice de ceux qui ont l'expérience des indigestions,--fatalité intérieure qui précipite tous les flots du Styx dans un seul petit foie. La sueur du paysan vaut la fortune de son seigneur: que le premier se fatigue pour gagner son pain,--et que l'autre se mette à la torture pour toucher ses rentes, le plus heureux des deux sera toujours celui qui dormira le mieux.

16. Être ou ne pas être? Avant de décider, je voudrais bien savoir ce que c'est que l'existence! Nous rêvons tous à perte de vue, et puis nous croyons que tout le monde doit naturellement voir ce que seuls nous avons vu en songe; mais, pour ma part, je ne me rangerai d'aucun parti, tant qu'ils ne seront pas entièrement d'accord. Quelquefois seulement je me figure que la vie est la mort, plutôt qu'une pure affaire de respiration[11].

[Note 11: C'est-à-dire: Si la seule chose qui distingue la vie de la mort c'est que la vie jouit de la respiration, ce n'était pas la peine de les distinguer.]

17. Que sais-je? était la devise de Montaigne et des premiers philosophes de l'académie. Un de leurs principes favoris était que toutes les connaissances que l'homme pouvait acquérir étaient douteuses. Il n'est rien qui mérite le nom de certitude, voilà ce qu'offre de plus clair la condition humaine; mais nous savons si peu ce que nous faisons dans ce monde, que je doute même si le doute est vraiment l'action de douter.

18. C'est peut-être un voyage agréable de flotter, comme Pirrhon, sur une mer de spéculations; mais que faire, si la voile qui vous conduit fait submerger le bateau? Vos philosophes ne sont pas de fort habiles pilotes, et d'ailleurs on peut enfin se lasser de voguer long-tems dans un abîme de contemplations. Un asile assuré auprès du rivage d'où l'on puisse, en se baissant, recueillir quelques jolies coquilles, voilà ce qui convient le mieux aux baigneurs modérés.

19. «Mais le ciel, comme dit Cassio, est au-dessus de tout,--ne parlons plus de cela,--faisons nos prières[12].» Nous avons des ames à sauver depuis que le faux pas d'Ève et la chute d'Adam ont voué à la tombe tout le genre humain, et, de plus, les poissons, les oiseaux et les quadrupèdes. La chute du moineau est l'effet d'une providence spéciale. Il est vrai que nous ignorons quel a été son crime, mais tout porte à croire qu'il se percha sur l'arbre qui avait pour Ève tant d'attraits.

[Note 12: CASSIO, ivre. «_Le ciel est au-dessus de tout_, et il y a des ames qui seront sauvées et des ames qui ne seront pas sauvées.--Pour ma part, sauf le respect du général, j'espère être sauvé.--IAGO. Et moi aussi, lieutenant.--Cassio. Oui, mais à votre tour. Le lieutenant doit être sauvé avant l'enseigne.--Ne parlons plus de cela; faisons notre devoir: (disant ses prières)--pardonnez-nous nos offenses!...» (Shakspeare, Othello, acte II, scène 3.)]

20. Je vous le demande à vous, dieux immortels! qu'est-ce que la théogonie? à vous, hommes malheureusement trop mortels! qu'est-ce que la philanthropie? à toi, monde présent et passé! qu'est-ce que la cosmogonie? Quelques-uns m'ont accusé de misanthropie, mais je ne sais pas mieux ce qu'ils veulent dire par-là, que l'acajou qui recouvre mon pupitre. Je conçois bien la lycanthropie, car, sans la moindre métamorphose, et à la plus légère occasion, on voit les hommes devenir des loups,

21. Mais moi, le plus doux, le plus indulgent des hommes; moi qui, comme Moïse ou Mélanchton, n'ai jamais rien fait d'excessivement cruel, et qui même (tout en me laissant quelquefois aveugler par l'impulsion de mon coeur ou de mon corps) ai toujours eu une grande tendance à pardonner, pourquoi m'appellent-ils misanthrope? Parce qu'ils me haïssent, non parce que je les hais, et--ici nous ferons une pause.

22. Il est tems de continuer notre bon poème, car j'en maintiens réellement bons, non-seulement le corps, mais encore les réflexions préliminaires. L'un et l'autre pourtant ne sont pas, jusqu'à présent, très-clairs;--mais la vérité finira par s'y révéler dans la plus sublime attitude, et, en attendant, il faut me résigner de bonne grâce à jouir de sa beauté et de son exil.

23. Nous avons laissé notre héros (et j'espère le vôtre, ami lecteur) sur le chemin de la capitale des peuples grossiers qu'a civilisés l'immortel Pierre, et qui jusqu'à présent ont fait briller plutôt leur bravoure que leur finesse d'esprit. Je sais que leur puissant empire est devenu l'objet de grandes flatteries,--de celles de Voltaire lui-même, et c'est pitié. Mais un autocrate absolu est, à mes yeux, non pas un barbare, mais quelque chose de bien au-dessous d'un barbare.

24. Et je ferai la guerre, au moins en paroles (et, si j'en trouve l'occasion,--en action), à tous ceux qui font la guerre à la pensée[13].--Or, de tous les ennemis de l'intelligence, les plus acharnés, sans contredit, sont les tyrans et leurs vils adulateurs. J'ignore qui sortira vainqueur de la lutte, mais j'aurais une telle prescience, que je ne modifierais en rien ma profonde, mortelle et franche haine pour tous ceux qui font peser le despotisme sur les peuples.

[Note 13: Lord Byron a tenu sa promesse.--Il existe une sainte alliance de rois; pourquoi n'en formerait-on pas une de littérateurs? Eux seuls ont besoin de s'entendre d'un bout de l'univers à l'autre; et, du moins, quand la guerre est déclarée par les hommes les plus ineptes à la publicité des pensées (bonnes et dangereuses), tout littérateur devrait regarder comme le plus saint de ses devoirs l'action de relever le gant qu'on lui jette, en accablant de flétrissures celui qui, nouvel Erostrate, et pour se faire un nom, veut incendier le sanctuaire des dieux.

Cette note fut écrite en 1827, sous l'inspiration d'opinions déclamatoires dont je rougis aujourd'hui. Je la laisse toutefois pour mémoire.]

25. Ce n'est pas que je sois l'adulateur du peuple: sans moi, assez de démagogues et de mécréans se chargeraient de renverser tous les clochers pour mettre à leur place quelques plus extravagans édifices de leur façon. S'ils sèment maintenant le scepticisme pour recueillir l'enfer, comme le déclare le dogme un peu sévère des chrétiens, je l'ignore;--je ne souhaite qu'une chose: que les hommes soient libres de la populace comme des rois;--de vous comme de moi.

26. Comme je ne suis d'aucun parti, je vais nécessairement offenser tous les partis.--Peu m'importe. Au moins mes paroles sont-elles plus sincères et mieux senties que si j'avais entrepris de suivre l'impulsion du vent. L'art est peu nécessaire à celui qui ne prétend rien gagner; et quiconque ne veut donner ni recevoir des fers, peut librement se donner carrière. C'est ainsi que j'en userai: jamais je ne joindrai ma voix au cri de chackal des esclaves.

27. Ce mot chackal est d'une parfaite justesse. J'ai entendu ces animaux mugir la nuit au milieu des ruines d'Éphèse, comme le fait cette bande de mercenaires, vils pourvoyeurs du pouvoir, qui rapinent afin d'obtenir leur part dans les épluchures, et qui se chargent de flairer au loin la proie qu'il plaît à leurs maîtres d'attaquer. Encore les pauvres chackals sont-ils moins ignobles en offrant le secours de leur odorat aux courageux lions, que les insectes humains, en consentant à butiner pour des araignées.

28. Levez un seul bras, vous aurez fait disparaître leur toile, et sans toile, leur venin, leurs pattes cesseraient d'être redoutables. Peuples, ou plutôt tous les peuples! écoutez mon conseil:--il faut, sans délai, courir sus: la trame de ces Tarantules s'étendra chaque jour jusqu'à ce que vous fassiez cause commune; mais de vous tous la mouche espagnole et l'abeille attique ont seules jusqu'à présent fait usage de leurs aiguillons pour se rendre libres.

29. Nous avons laissé Don Juan (qui, lors de la dernière tuerie, s'était fait distinguer) en chemin et chargé d'une dépêche dans laquelle on parlait de sang répandu, aussi légèrement que nous parlerions d'eau. Les cadavres amoncelés comme des tas de chaume sur la ville silencieuse amusaient merveilleusement les loisirs de la belle Catherine:--elle considérait une bataille entre deux nations simplement comme un combat de coqs; mais elle tenait beaucoup à ce que les siens soutinssent vigoureusement le choc.

30. Il voyageait dans un kibitka (maudite espèce de voiture sans ressorts qui, dans les chemins durs, vous disloque tous les os), méditant sur la gloire, la chevalerie, les rois, les décorations, et enfin sur tout ce qu'il avait fait.--Il souhaitait en même tems que les chevaux de poste eussent les ailes de Pégase,--ou du moins que les chaises de poste fussent rembourrées de plume, quand elles passaient sur de mauvaises routes.

31. A chaque cahot,--et il y en avait beaucoup,--il regardait avec inquiétude sa petite compagne, comme s'il eût voulu qu'elle se trouvât moins mal que lui sur ces routes pénibles livrées aux ornières, aux cailloux et à la bienveillance de la nature. Cette dernière ne fournit guère les routes de pavés ou les canaux de barques, et dans ces climats Dieu prend la mer, la terre, la pêche et les fermes sous sa direction immédiate.

32. Mais au moins ne paie-t-il aucune redevance, et doit-il sans contredit être regardé comme le premier de ceux que nous nommons _gentilshommes fermiers_[14],--race entièrement usée depuis qu'il n'y a plus de rentes à recueillir. Pour les autres gentilshommes, ils sont actuellement dans un piteux état; et pour les autres fermiers, ils ne peuvent relever Cérès de sa chute,--car la déesse est tombée avec Bonaparte:--quelles bizarres pensées ne nous frappent pas en voyant disparaître en même tems l'avoine et les empereurs[15].

[Note 14: «Les avantages de la paix générale commençaient déjà à paraître illusoires en Angleterre. Le commerce, s'il ne tomba pas entièrement, déclina d'une manière sensible; l'Europe n'avait plus besoin de ces innombrables fournitures militaires qu'elle tirait des provinces anglaises: chaque nation, épuisée par de longs désastres, cherchait à réparer, à force d'industrie et d'activité, les maux de la précédente inertie commerciale. Le prix des denrées, plusieurs fois doublé depuis les vingt dernières années, diminua tout d'un coup, et les fermiers dont les baux, contractés avant la conclusion de la paix, avaient été extrêmement élevés, se virent ruinés par l'effet de cette diminution. Il en résulta qu'un grand nombre de familles, heureuses jusqu'alors, quitta l'Angleterre.» (Histoire d'Angleterre, inédite, année 1816.)]

[Note 15: Les propriétaires qui, en Angleterre, font valoir eux-mêmes leurs terres.]

33. Pour Juan, il arrêtait ses yeux sur l'aimable enfant qu'il avait sauvée du massacre;--et quel trophée comparable à celui-là? vous qui construisez des monumens souillés de sang comme Nadir-Shah[16] ce constipé Sophi qui, après avoir laissé un désert à la place de l'Indoustan, et à peine une tasse de café au Mogol, pour le consoler, fut tué, le malheureux pécheur! parce qu'il ne pouvait plus digérer son dîner[17].

[Note 16: Ou Thamas Kouly-Khan. «Il faisait élever, sous ses yeux, des colonnes et des pyramides de têtes humaines.» (Audiffret, Biog. univers.)]

[Note 17: Il fut tué par suite d'un complot, comme la constipation avait exaspéré son caractère jusqu'à la folie.

(Note de Lord Byron.)]

34. O vous, nous, lui ou elle! souvenez-vous qu'une seule vie sauvée, surtout celle d'une jeune ou jolie créature, fait naître des souvenirs préférables à ceux des plus verts lauriers dont la tige fut engraissée par une terre humaine. En vain obtiendriez-vous tous les éloges qu'on eût jamais dits ou chantés, si votre coeur ne répond pas aux hymnes de la harpe mélodieuse, votre gloire n'est réellement qu'un bruit frivole.

35. Et vous, grands, lumineux et volumineux auteurs! vous, milliers de scribes quotidiens dont les pamphlets, les tomes et les journaux nous éclairent! soit que, payés par le gouvernement, vous nous prouviez que la dette publique ne nous épuise pas;--ou soit que, marchant lourdement et d'un pied grossier sur _les cors du courtisan_[18], vous viviez du produit de votre circulation populaire, en imprimant le demi-récit de la famine qui dévore le royaume.

[Note 18: Citation.]

36. O vous donc, grands auteurs!... mais, à propos de bottes, j'ai oublié ce que je voulais dire, comme cela quelquefois est arrivé à de plus sages que moi.--Je me rappelle seulement que je voulais essayer de calmer l'irritation que l'on rencontre dans les casernes, les palais et les chaumières. Mais sans doute j'aurais perdu mon tems, et cela me console d'avoir oublié mon allocution, bien que la perte en soit inappréciable.

37. Laissons-la donc; sans doute on la retrouvera un jour avec d'autres débris d'un précédent monde; quand ce monde, devenu lui-même précédent, sera englouti sous une nouvelle terre, et déposé sens dessus dessous, froissé, brisé, rompu, rôti, frit, tordu ou submergé, comme tous les mondes antérieurs au nôtre, d'abord tirés, puis replongés dans le chaos, cette enveloppe dont il est impossible de sortir.

38. Ainsi l'a dit Cuvier.--Puis dans les fondemens d'une nouvelle création et sous les débris de nos ossemens l'on retrouvera quelques vieilles organisations mystérieuses détruites, et dès-lors devenues l'objet de conjectures insolubles. C'est ainsi que nous gardons le souvenir des Titans, des géans, et d'autres bons compagnons de la même espèce, hauts de quelque cent pieds (pour ne pas dire mille), comme les mammoths et les ailés crocodiles[19].

[Note 19: Delille a dit, en parlant des savantes recherches de M. Cuvier:

«Souvent, dans le grand livre, à ses yeux sont offerts Les annales du globe et les fastes des mers: Et des corps enterrés dans leur couche profonde Le tombeau le ramène au vieux berceau du monde.» (Les Trois Règnes de la Nature, ch. IV.)

«Ce grand animal à dents hérissées de pointes émoussées, si commun dans l'Amérique septentrionale, et auquel les Anglo-Américains ont transporté mal à propos le nom de mamouth, qui appartient proprement à l'éléphant fossile de Sibérie, n'a aujourd'hui aucun analogue connu, même pour le genre; mais on trouve sous terre, tant en Europe qu'en Amérique, les ossemens de cinq ou six espèces qui lui ressemblent plus ou moins.» (Note de M. Cuvier sur le poème des Trois Règnes.)]

39. Imaginons que, dans ce tems, l'on vienne à déterrer Georges IV; jamais les nouveaux habitans de ce nouvel Orient ne pourront concevoir comment de si grands animaux pouvaient chaque jour souper! (Car les hommes seront alors d'une taille bien inférieure. Le monde a toujours tort de tant multiplier: chaque nouvelle procréation, en divisant trop les substances vitales, avance la dégénération de l'espèce,--et c'est ainsi que nous ne sommes déjà plus aujourd'hui que les magots du vaste tombeau terrestre.)

40. Et comment voudriez-vous--que ces jeunes populations, tout récemment exilées de quelque frais paradis et réduites à labourer, bêcher, suer, fatiguer, planter, moissonner, filer, moudre et semer, jusqu'à ce que tous les arts aient atteint leur dernier point de perfection (surtout ceux de la guerre et des taxes), comment, dis-je, voudriez-vous qu'en découvrant d'aussi imposantes reliques, ils pussent les confondre avec les monstres contemporains de leurs musées?

41. Mais j'ai trop de dispositions à la métaphysique. _Le tems est disjoint_[20], et je le suis comme lui. J'oublie que ce poème est d'un genre tout-à-fait exquis, et je m'égare dans des routes trop rebutantes. Jamais je ne médite ce que j'ai à dire, et cela vraiment est par trop poétique. Il faut savoir pourquoi et dans quel but on écrit: mais, notes ou texte, j'ignore toujours quel mot suivra celui que je trace.

[Note 20: Citation.]

42. Aussi, je m'égare sans cesse dans mes récits ou mes réflexions.--Il est tems à présent de raconter. J'ai laissé Don Juan avec ses chevaux débridés--nous allons le remettre sur les chemins. Je ne donnerai pas de grands détails sur son voyage, nous avons déjà bien assez de tours. Supposez-le donc arrivé à Pétersbourg, et faites-vous une idée de cette agréable capitale de neiges peintes.

43. Supposez-le dans un bel uniforme: habit rouge, revers noirs, un long plumet flottant, comme la voile déchirée par la tempête, sur un chapeau dont les longs bords sont retroussés; de brillantes culottes, sans doute en casimir jaune; des bas blancs unis comme du lait frais et collés sur des jambes dont leur soie fait encore ressortir l'élégance, et la beauté.

44. Supposez-lui l'épée au côté, le chapeau à la main, paré des mains de la jeunesse, de la gloire et d'un tailleur militaire,--puissant enchanteur dont la verge enfante la beauté (quand elle ne nous torture pas comme un geôlier dans nos habillemens), et fait pâlir la nature effrayée de voir l'art surpasser ses oeuvres les plus remarquables.--Voyons-le se présenter comme sur un piédestal; ne dirait-on pas que l'Amour a pris la forme d'un lieutenant d'artillerie?

45. Son bandeau est descendu de ses yeux sur son cou en cravate; ses ailes ont cédé aux épaulettes; son carquois s'est rétréci en fourreau; ses flèches se sont groupées à son côté en glaive élégant et sans perdre leur pointe acérée; son arc enfin est devenu un chapeau à claque; mais tel qu'il est encore, Psyché serait plus clairvoyante que certaines de nos femmes (accoutumées à commettre d'aussi lourdes bévues) si elle ne le prenait pas pour son Cupidon.

46. Les courtisans restèrent frappés de surprise, les dames se parlèrent bas, et l'impératrice sourit. Quant au régnant favori, il fronça le sourcil.--J'ai entièrement oublié quel était celui de ce jour-là: tant, depuis le couronnement isolé de sa présente majesté, se succédaient rapidement les officiers chargés de cette fonction délicate. Mais c'était ordinairement un garçon vigoureux et haut de six pieds, capable de rendre jaloux un Patagon.

47. Juan ne leur ressemblait pas; il était svelte, délicat, frais et sans barbe. Mais, dans l'ensemble de ses formes, et plus encore dans ses yeux, je ne sais quoi semblait présager que, malgré son extérieur séraphique, il réunissait aux proportions d'un ange quelque chose d'un homme. De plus, l'impératrice aimait quelquefois des adolescens, et justement alors elle venait d'inhumer le beau visage de Lanskoï[21].

[Note 21: Lanskoï fut la grande passion de la grande Catherine.

(Note de Lord Byron.)

Lanskoï mourut en 1784, à l'âge de vingt-sept ans, épuisé par trois années de faveur. Il laissa, en mourant, une succession de sept millions de roubles.]

48. Il ne serait donc pas fort étonnant que Yermoloff, Momonoff, Scherbatoff, ou quelqu'autre off ou on craignît alors que sa majesté n'eût le coeur assez large pour y placer une nouvelle flamme. Or, cette pensée était assez pénible pour obscurcir le visage doux ou rebutant de celui qui, suivant le langage de son poste, occupait cette haute position officielle.

49. Ô gentilles dames! si vous voulez pénétrer la signification diplomatique de cette phrase, il faut prier l'Irlandais, marquis de Londonderry, de vous initier dans les parties de discours qu'il cherche à mettre à la mode: peut-être parmi tous ces mots baroquement accouplés à la suite les uns des autres, que personne ne comprend et auxquels tant de gens obéissent, peut-être, dis-je, saisirez-vous un malin non-sens, et c'est là tout ce qu'on peut glaner dans cette moisson maigre et verbeuse.

50. Mais j'espère, au reste, pouvoir satisfaire votre curiosité sans le secours de cette triste et inexplicable bête de proie,--de ce sphinx, dont les énigmes ne seraient jamais résolues si sa conduite ne prenait chaque jour le soin de les expliquer,--de cet hiéroglyphe monstrueux,--de ce repoussant égout de sang et d'eau; pour tout dire en un mot, de ce Castlereagh de plomb!--Ici je vous dirai un conte, mais il ne sera heureusement ni trop long ni trop lourd[22].

[Note 22: Ces deux strophes furent composées avant le suicide de ce personnage.

(Note de Lord Byron.)]

51. Une dame anglaise pressait une Italienne de lui apprendre quelles étaient les fonctions actives et officielles d'un être singulier, dont quelques femmes font le plus haut cas; qui voltige sans cesse autour de certaines dames mariées; que l'on appelle cavalier servante;--et qui enfin, semblable à Pygmalion (je crains, hélas! que cela ne soit trop vrai), sait animer les statues qu'il se plaît à contempler. La dame, ainsi sollicitée, se contenta de répondre: «--Madame, je vous prie de les supposer.»

52. Je vous supplie de même de faire la supposition la plus austère et la plus chaste sur l'emploi de l'impérial favori. C'était une place élevée, et même de fait, sinon de droit, la plus élevée de l'empire. Il est donc permis de penser que le personnage alors en jouissance de ce poste redoutait facilement qu'on ne le supplantât, lorsqu'il suffisait d'une paire d'épaules plus larges que les siennes pour l'obliger aussitôt à lever les talons.

53. Juan, ai-je dit, était un jouvenceau de grande beauté; il avait conservé un air d'adolescence en dépit de la saison hérissée qui, en couvrant un visage de barbe et de favoris, lui enlève la grâce Parissienne qui renversa Troie et fonda les doctors-commons.--A ce propos, j'ai compulsé les Annales du divorce, et j'y ai vu que la ville d'Ilion offrait le premier exemple de dommages-intérêts exigés en pareille matière.

54. Catherine, qui s'arrangeait de tout (à l'exception de son mari retourné à sa place éternelle), et qui passait pour admirer singulièrement ces gigantesques messieurs (effroi de nos petites-maîtresses), avait cependant une certaine touche de sentiment. L'homme qu'elle adora le plus fut Lanskoï, dont la perte lui avait tant coûté de regrets et de pleurs. Il n'était cependant qu'un grenadier fort ordinaire.

55. O toi, teterrima causa de toutes les _belli_[23]!--toi, porte de la vie et de la mort!--toi, objet non encore décrit, par où nous entrons et nous sortons tous!--On me permettra bien de m'arrêter ici, en songeant comment toutes les âmes sont obligées de plonger dans ta fontaine perpétuelle.--J'ignore comment l'homme est autrefois tombé, puisque l'arbre de la science s'est dépouillé de ses premiers fruits; mais comment, depuis ce tems, il tombe et se relève; c'est ce que tu as irrévocablement déterminé.

[Note 23:

_Nam fuit ante Helenam cunnus teterrima belli
Causa_............................
(HORAT. Satir. lib. I, s. 3.)]

56. Quelques-uns t'ont surnommé la pire cause de la guerre; moi, je soutiens que tu en es la meilleure: car, après tout, n'est-ce pas de toi que nous venons, et à toi que nous allons? Pourquoi donc, en allant à toi, nous ferions-nous scrupule de battre une muraille ou de ravager un monde? On convient que tu pourrais repeupler tous les mondes, grands ou petits; et bien plus, avec ou sans toi, ô mer de la terre aride de la vie, tout ne cesserait-il pas d'être?

57. Catherine, qui était le grand épitome de cette grande cause de guerre, de paix, ou de ce qu'il vous plaira (c'est la cause de tout ce qui est; ainsi, vous n'avez qu'à choisir); Catherine, dis-je, fut vraiment ravie en voyant le beau messager qui portait sur son panache l'annonce d'une victoire; et telle fut l'attention qu'elle mit à le voir s'agenouiller, qu'elle oublia de rompre le sceau de la dépêche.

58. Mais, rappelant tout d'un coup l'impératrice, sans éloigner entièrement la femme (c'est-à-dire les trois quarts au moins de ce grand tout), elle ouvrit la lettre et la parcourut d'un air qui suspendit les idées de la cour, attentive à chaque nuance d'expression qui glissait sur l'impérial visage: enfin, un sourire vint mettre le tems au beau pour toute la journée. Sa face, quoiqu'un peu large, était noble, ses yeux beaux et sa bouche gracieuse.

59. Sa joie était grande, ou plutôt ses joies. D'abord, une ville prise--et trente mille hommes égorgés. L'orgueil et le triomphe se peignaient dans ses traits comme sur les eaux un rayon du soleil levant des Indes. Pour un moment, elle sentit soulagée sa soif de conquêtes;--ainsi les déserts de l'Arabie s'abreuvent-ils d'une pluie d'été: mais c'est en vain!--La rosée n'étanche pas les sables arides, et le sang humecte seulement la main des ambitieux.

60. Sa seconde joie fut plus idéale. Elle donna un sourire aux vers de ce fou de Suwarow, qui avait fait, dans un couplet russe assez mauvais, toute la gazette des milliers d'hommes qu'il avait tués. Sa troisième joie fut assez féminine pour apaiser, en quelque sorte, le frisson qui parcourt nos veines naturellement, quand les êtres appelés souverains applaudissent au meurtre, et que les généraux en font un sujet de plaisanterie.

61. Elle laissa paraître dans tout leur cours les deux premiers sentimens; la joie brilla d'abord dans ses yeux, puis sur ses lèvres, et tous les courtisans, comme les fleurs arrosées après une longue sécheresse, prirent aussitôt un aspect plus serein.--Mais quand le lieutenant agenouillé attira à son tour les bienveillans regards de sa majesté (elle qui regardait tout aussi volontiers sur la jeunesse que sur les dépêches), tout le monde rentra aussitôt dans l'indécision..-..'....

62. Catherine avait bien dans la figure quelque chose de large, de gras et même de féroce, quand elle était en colère; cependant elle plaisait, et ceux qui aiment les fruits roses, mûrs et succulens, pouvaient éprouver des désirs à son aspect, surtout tant qu'ils jouissaient d'une santé vigoureuse. Au reste, elle était toujours disposée à payer de retour le bien qu'on lui voulait; mais en revanche elle exigeait, avec la dernière rigueur, le montant des billets de Cupidon, et elle ne souffrait pas qu'on sollicitât, au jour d'échéance, le plus léger rabais.

63. Il est vrai qu'avec elle les rabais, bien que souvent très-justes, ne paraissaient pas rigoureusement nécessaires: on dit qu'elle était belle, et que, malgré sa cruauté, elle avait le regard tendre et en usait toujours fort bien avec ses favoris. Quand une fois vous aviez parcouru les compartimens de son boudoir, la fortune, comme dit Gilles, était en bon train de _vous bouffir_[24]. Elle songeait bien à réduire toutes les nations en veuvage, mais elle n'en aimait pas moins l'homme en qualité d'individu.

[Note 24: Sir Gilles Overreach.--«Sa fortune le bouffit; il est dur; il est marié.»--(Voyez le Théâtre de Ph. Massinger, Nouveau moyen de payer de vieilles dettes.)

(Note de Lord Byron.)]

64. Étrange chose que l'homme! étrange chose que la femme! quel tourbillon que sa tête, quel abîme obscur et dangereux que tout le reste de sa personne! Épouse, veuve, vierge ou mère, elle aura toujours l'esprit aussi mobile que le vent: tout ce qu'elle a pu dire ou faire n'expliquera jamais ce qu'elle dira ou fera par la suite.--C'est une créature depuis bien long-tems éprouvée et toujours aussi inexplicable.

65. Oh! Catherine! (car c'est à toi qu'il est juste d'adresser, en fait d'amour ou de guerre, toutes les interjections en oh! et en ah!) combien diffèrent souvent entre eux les objets d'une seule pensée! Il faut maintenant couper la tienne en diverses sections. Dans la première, ton imagination reproduit la prise d'Ismaïl; dans la seconde, tu vois une nouvelle fournée de chevaliers, et la troisième enfin t'offre les traits de celui qui apporta la dépêche!

66. Shakspeare nous parle du héraut Mercure, qui s'élevait vers une montagne baisant le ciel; sa majesté russe, tout en regardant le jeune héraut incliné devant elle, rêvait à quelque chose de pareil. La montagne, il est vrai, était un peu haute pour un simple lieutenant; mais quoi! les roches du Simplon se sont elles-mêmes inclinées devant le génie, et les baisers, quand c'est la jeunesse et la santé qui les donnent, ne sont-ils pas toujours des _baisers célestes_[25]?

[Note 25:

_The herald Mercury
New lighted on a Heaven-Kissing hill._

M.A.P., après avoir platement travesti cette octave, accuse, dans ses notes, Lord Byron de platitude.--Traduttore, traditore, dit le proverbe italien.]

67. Sa majesté baissa les yeux, le jouvenceau leva les siens,--et c'est ainsi qu'ils se prirent d'amour;--elle, pour sa figure, ses grâces, son je ne sais quoi; car la coupe de Cupidon enivre dès le premier coup: c'est une espèce de laudanum dont on prend la quintessence sans avoir besoin de l'approcher de ses lèvres. En amour, l'oeil suffit pour aspirer et tarir toutes les sources de la vie (excepté les larmes).

68. Lui, d'un autre côté, ressentit sinon de l'amour, du moins une autre passion non moins impérieuse, celle de l'amour-propre. Assez volontiers, quand une créature élevée au-dessus de nous; une cantatrice, une danseuse à la mode, une duchesse, princesse ou impératrice, daigne (c'est l'expression de Pope) se prendre d'une grande passion, fût-elle même inconsidérée, pour un être qu'elle a distingué dans la foule, ce choix donne à croire à celui qui en est l'objet qu'il a tout autant de mérite qu'un autre.

69. Juan était d'ailleurs à cet âge heureux où toutes les femmes sont également belles, où l'on s'engage en aveugle et avec un courage comparable à celui de Daniel dans la fosse aux lions. De même que Phébus produit le crépuscule en se plongeant tantôt dans le sein de l'onde amère, tantôt dans celui de Thétis, ainsi le plus voisin océan est-il toujours celui qui amortit les feux de notre jeune soleil.

70. Et Catherine (nous devons lui rendre cette justice), quoique cruelle et hautaine, était une créature dont la tendresse éphémère présentait quelque chose d'extrêmement flatteur. Chacun de ses amans devenait une sorte de roi taillé sur un seul patron amoureux. Il avait tous les droits d'un mari, sauf l'anneau; et, comme c'est là le point le plus désagréable de l'union conjugale, il s'ensuivait que le fruit avait perdu son épine et conservé tout son miel.

71. Ajoutons à cela ses formes parfaitement conservées, ses yeux bleus ou gris,--ces derniers, quand ils sont animés, valent tout autant ou mieux que les autres, comme l'attestent les plus graves exemples. Napoléon et Marie (la reine d'Écosse) donnent à cette couleur un lustre transcendant; Pallas elle-même, trop sage pour regarder sous un prisme noir ou bleu, se charge pleinement de la justifier.

72. Son doux sourire et sa figure imposante, son embonpoint, sa condescendance impériale, la préférence qu'elle donnait à un adolescent sur des hommes bien autrement vigoureux (et que Messaline n'aurait pas autrefois manqué de pensionner), son air de vie, de santé appétissante, et d'autres avantages encore qu'il est inutile de dire,--tout cela, ou seulement quelque chose de cela, suffisait pour rendre bien fier un jouvenceau.

73. Et il n'en faut pas davantage: car l'amour n'est que vanité et égoïsme dans son origine et dans ses fins,--lorsqu'il n'est pas un véritable délire, un esprit de vertige qui nous porte à associer notre sort à celui d'une beauté passagère, bien que cette passion ne lui survive jamais.--Voilà pourquoi plusieurs philosophes païens avaient fait de l'amour le principe de l'univers.

74. Mais, indépendamment de l'amour platonique, de l'amour divin, de l'amour sentimental et du chaste amour conjugal (ici je me vois forcé d'employer, pour ma rime, le mot _colombe_[26], je définis la rime un vieux bateau à vapeur, qui fait marcher les vers en dépit de la raison: pour cette dernière, elle songe toujours moins à satisfaire l'oreille que l'esprit); indépendamment, dis-je, de tous ces genres d'amour, il y a de plus, en nous, une certaine chose appelée les sens.

[Note 26: Dove, nécessaire pour rimer avec love.]

75. Des mouvemens, des impulsions, qui nous entraînent hors du cercle aride de nos jouissances ordinaires pour nous rapprocher de quelque déesse (et dans le premier âge toutes les femmes sont des déesses). Oh! quel charme dans ces premiers momens! N'est-ce pas une étrange fièvre que celle qui précède la langueur de nos sensations? n'est-ce pas une singulière opération que celle d'envelopper dans un corps une ame immortelle?

76. La plus noble espèce d'amour est l'amour platonique; c'est par lui qu'il faut commencer ou finir. Nous placerons immédiatement au-dessous l'amour canonique, parce que c'est celui du clergé. La troisième espèce à mentionner dans notre histoire est en vogue chez toutes les nations chrétiennes; c'est celui dont les chastes matrones écoutent la voix quand elles joignent à leurs autres liens ceux d'un mariage simulé.

77. Bien, nous ferons trève d'analyse;--c'est à notre histoire à se justifier. La souveraine fut séduite, et Juan se sentit flatté d'avoir éveillé son amour ou sa luxure.--Je ne saurais biffer les mots que j'ai une fois écrits, et d'ailleurs ces deux passions sont tellement inhérentes à la poussière humaine, qu'en prononçant le nom de l'une on risque fort de réveiller le souvenir de l'autre. En tout cas, la sublime impératrice de Russie n'eut pas d'autres sentimens que ceux de la grisette la plus vulgaire.

78. Toute la cour n'était plus qu'un chuchotement prolongé, et toutes les lèvres étaient penchées vers toutes les oreilles. Les plus vieilles dames, en recevant la confidence du jour, ajoutaient quelques nouvelles sinuosités aux rides de leurs fronts; les plus jeunes échangeaient entre elles force oeillades et laissaient percer les plus malins sourires, et cependant des larmes de jalousie obscurcissaient les yeux de l'armée de rivaux qui encombraient les appartemens.

79. Les ambassadeurs de toutes les puissances s'enquirent du nom du nouvel adolescent, qui promettait d'arriver en quelques heures au faîte des honneurs. Déjà l'on voyait tomber dans son cabinet la pluie argentine des roubles, les dons d'un certain nombre de rubans et de plusieurs milliers de paysans.

80. Catherine était généreuse; c'est la vertu de toutes les dames de son caractère. L'amour, qui sait si bien ouvrir le coeur et tous les chemins qui, de près ou de loin, de haut ou de bas, y conduisent, l'amour--(il faut pourtant convenir qu'elle avait une maudite passion pour la guerre et qu'elle n'était pas la plus accomplie des épouses, à moins que Clytemnestre n'ait mérité le même éloge; mais peut-être était-il plus juste de se défaire de l'un, que de traîner tous les deux une vie misérable),

81. L'amour portait Catherine à faire la fortune de tous ses favoris. Telle n'avait pas été notre semi-vierge Élisabeth, dont l'avarice répugnait à tous les déboursemens, si l'on peut s'en rapporter à ces insignes menteurs d'historiens. Bien que le chagrin d'avoir fait mourir un amant ait abrégé sa vieillesse, elle n'en a pas moins déshonoré son sexe et son rang par son système d'avarice et de coquetterie indécise.

82. Mais, après le lever, quand les courtisans furent congédiés, les ambassadeurs de toutes les nations se pressèrent en foule autour de notre jeune ami pour lui exprimer leurs félicitations. Maintes jolies dames aussi coururent lui présenter leur soyeuse toilette; car elles aiment à fonder leurs espérances sur les beaux hommes, sur ceux surtout qui peuvent conduire à de hautes places.

83. Juan, qui, sans trop savoir comment, se trouvait l'objet de l'attention générale, répondit à tous les complimens avec une gracieuse inclination, comme s'il fût né pour jouer le rôle de ministre. Malgré sa modestie, la nature avait écrit sur son front serein le mot gentilhomme. Il parlait peu, mais à propos, et l'écharpe des Grâces semblait servir de bannière à tous ses mouvemens.

84. Un ordre de sa majesté avait recommandé, au soin spécial des premiers officiers de l'empire, notre jeune lieutenant. Tout le monde lui voulait du bien (le jouvenceau ne devrait pas oublier que tout le monde aurait fait le même accueil au premier étourneau): il n'y eut pas jusqu'à miss Protasoff qui ne l'assurât de son dévouement. On surnommait cette dernière, à cause de son mystérieux emploi, l'_Éprouveuse_[27], mais c'est un terme qu'il est impossible à ma muse d'interpréter.

[Note 27: Ce mot est en français dans le texte.]

85. Ce fut donc avec elle que Don Juan, suivant la nature de ses devoirs, se retira:--et moi je vais l'imiter, jusqu'à ce que Pégase se décide à quitter de nouveau la terre. Nous venons justement de nous arrêter sur une montagne baisant le ciel; déjà je sens quo les idées poétiques m'abandonnent et que toutes les rêveries fantastiques tournent, comme les ailes d'un moulin, autour de ma tête. C'est, pour mes nerfs et mon cerveau, un avis d'achever paisiblement ma route sur quelque côte moins ardue.

Chant Dixième.

1. Newton, ayant été distrait de ses méditations par la chute d'une pomme, dut à ce léger hasard,--on le dit du moins (car je ne veux pas garantir les motifs de l'opinion ou des calculs d'un philosophe), la découverte du mouvement le plus naturel qu'exécute la terre, et que l'on nomme gravitation. C'est donc, depuis Adam, le seul homme qui ait eu raison de s'en prendre à une chute[28] ou à une pomme.

[Note 28: Il y a, je crois, ici un jeu de mots sur fall, chute, qui se prend aussi pour torrent.]

2. Si cela est vrai, l'homme est tombé par une pomme, et par une pomme s'est relevé. Nul doute que la découverte faite par sir Isaac Newton d'une route circulaire au travers d'étoiles, jusqu'alors non frayée, ne doive compenser, à nos yeux, tous les maux de l'humanité. Dès-lors, en effet, l'homme immortel s'est passionné pour tous les genres de mécaniques, et, grâces aux machines à vapeur, il ne peut guère tarder à s'envoler dans la lune.

3. Mais pourquoi cet exorde?--Parce que, justement à cette heure, et comme je prenais ce chétif morceau de papier, mon coeur s'est enflé d'une glorieuse flamme, et mon esprit s'est permis une intérieure cabriole. Bien que fort loin de me comparer à ceux qui, à l'aide des lunettes ou de la vapeur, franchissent la distance des astres ou bravent les vents contraires, je vais essayer, avec le secours de la poésie, d'aller tout aussi loin qu'eux.

4. Déjà j'ai vogué et je vogue encore contre le vent: quant aux étoiles, mon télescope est, je l'avoue, tant soit peu terne; mais enfin j'ai su esquiver les rivages vulgaires, et, laissant la terre bien au-delà de ma vue, j'ai tenté d'effleurer l'océan de l'éternité. Le rugissement des brisans n'a pas épouvanté mon esquif frêle et léger, mais toutefois capable de supporter la mer; et j'ai franchi des abîmes où se sont engloutis des vaisseaux et plus d'une _barque_[29].

[Note 29: Allusion aux poèmes des lakistes, et surtout à ceux de Wordsworth. (Voyez le ch. III de Don Juan.)]

5. Nous laissâmes notre héros Juan dans la fleur, mais non dans les expansions du favoritisme: loin de mes muses (car j'en ai plusieurs sous la main) l'intention de le suivre au-delà de la salle de réception! Il suffit que la fortune l'ait trouvé brillant de jeunesse, de force, de beauté, de tous les dons, en un mot, qui peuvent rogner pour un tems les ailes du plaisir.

6. Mais ces ailes renaissent bientôt et s'échappent de leur nid. «Oh! dit le Psalmiste, que n'ai-je les ailes de la colombe pour m'envoler et trouver le repos[30]!» Et qui, se rappelant les jours de jeunesse et d'amour,--en dépit même d'une tête chauve, d'une poitrine ruinée, d'une imagination incapable d'errer au-delà de la sphère d'un languissant regard,--ne désirerait plutôt soupirer encore comme son fils que tousser comme son grand-père?

[Note 30: «_Formido mortis cecidit super me... et dixi: Quis dabit mihi pennas sicut columboe, et volabo et requiescam._»--(Psalm. LIV.)]

7. Les soupirs s'arrêtent, et les ruisseaux de larmes (des veuves elles-mêmes) se réduisent enfin, comme l'Arno durant l'été, à un sillon assez étroit pour faire honte aux flots jaunes et profonds qui menaçaient, en hiver, d'inonder les campagnes. Telle est la différence qu'apportent quelques mois. Vous regardiez le chagrin comme un fertile champ qu'on ne laisse jamais en friche; vous aviez raison: seulement la charrue y change de mains, et les ouvriers la quittent alternativement pour aller sur une autre terre semer quelques plaisirs.

8. Mais la toux arrive quand s'arrêtent les soupirs,--ou même avant que les soupirs ne s'apaisent; car souvent les uns amènent l'autre avant que le front, tel que la surface d'un lac, ne soit sillonné d'une seule ride et que le soleil de la vie ait franchi la dixième heure. Une rougeur étique, et prompte comme la naissance d'un jour d'été, s'étend sur des joues dont la céleste pureté semble démentir l'argile qui les forme; cependant mille autres créatures désirent, aiment, espèrent, meurent:--combien ne sont-elles pas plus heureuses!

9. Pour Juan, il n'était pas destiné à mourir sitôt. Nous l'avons laissé dans le foyer de toute la gloire qu'on peut attendre de la faveur de la lune ou du caprice des dames:--gloire peut-être éphémère; mais qui s'avisera de mépriser le mois de juin parce que décembre au souffle glacé, doit venir plus tard? Il est bien plus sage de sourire aux rayons du soleil, pour se munir de feux contre les jours d'hiver.

10. Il avait d'ailleurs certaines qualités essentielles que les dames d'un moyen âge apprécient mieux encore que les jeunes demoiselles; car les premières connaissent le fond des choses, tandis que les tendres poulettes ne savent de l'amour que ce qu'on en chante en vers, ou ce que l'on en rêve (l'imagination est une grande trompeuse) à ces heures nocturnes que choisit l'amour pour descendre des cieux.--On juge volontiers les femmes d'après le nombre des soleils ou des années; mais il serait plus juste, je pense, d'estimer ces chères créatures d'après celui des lunes.

11. Pourquoi cela? parce qu'elle est chaste et inconstante.--Je n'y vois pas d'autre raison, en dépit de ce que les gens soupçonneux et toujours prêts à accuser les autres viendraient à alléguer contre moi,--ce qui, du reste, ne ferait honneur ni à leur caractère ni à leur goût, comme l'a dit, avec autant de malice qu'eux, mon ami Jeffery; mais je lui pardonne, et j'ai l'espoir qu'il me pardonnera aussi:--autrement, je l'en excuse encore.

12. Une fois réconciliés, d'anciens amis ne devraient plus jamais se désunir[31]:--il y va de leur honneur, et je ne vois même rien qui puisse justifier un retour à la haine. Pour moi, en pareil cas, je l'évite à l'égal de l'ail; et, étendît-elle à l'infini ses cent bras et jambes[32], j'essaierais encore de la devancer. Que d'anciennes amantes, que de nouvelles épouses nous vouent une haine mortelle,--des ennemis convertis doivent refuser de se liguer avec elles.

[Note 31: Jeffery, l'un des meilleurs critiques de la Revue d'Edimbourg, avait long-tems encouru et mérité la haine vigoureuse de Byron, par le fameux article publié contre les Heures d'oisiveté; mais quand parut le Childe Harold, il fut l'un des premiers à reconnaître les beautés de cet ouvrage. Depuis ce tems, Byron ne cessa de parler avec affection de Jeffery, quoiqu'il ne l'eût jamais vu.]

[Note 32: C'est l'expression anglaise. Her hundred arms and legs.--Cette strophe rappelle la pensée de M. de Châteaubriant: «Le grand esprit a quelquefois rendu amer le souvenir des bienfaits, et toujours doux celui des persécutions. On aime facilement son ennemi, surtout s'il nous a donné occasion de vertu ou de renommée.»]

13. Leur désertion serait la plus odieuse de toutes;--car un renégat, l'éhonté Southey lui-même, ce mensonge incarné, rougirait de faire une seconde fois cause commune avec les _reformados_[33], desquels il s'est détaché pour occuper le chenil[34] de Lauréat. Et quant aux gens honnêtes, Écossais, Italiens, et de l'Islande aux Barbades, ils ne pirouettent pas au moindre souffle de vent, et ne saisissent pas, pour dauber sur vous, l'instant où vous cessez d'être en faveur.

[Note 33: Réformateurs, ou plutôt réformés. Le baron de Bradwardine, dans Waverley, peut me servir d'autorité pour l'expression.

(Note de Lord Byron.)

Byron désigne ici les membres de l'Association constitutionnelle pour la défense des moeurs, fondée sous le règne de la reine Anne, et toujours demeurée sous l'influence spéciale des torys exagérés.]

[Note 34: Le texte porte: The Laureate's sty, le renc à porc du Lauréat; mais l'expression renc, bien que très-française, et généralement usitée dans les provinces, est peu connue à Paris, et j'ai cru devoir la remplacer par celle de chenil.--Toutes les éditions faites par le libraire Ladvocat de la première traduction, portent la loge de Laurent au lieu de la loge de Lauréat. Cette faute rend la phrase inintelligible.]

14. Le légiste et le critique[35] ne scrutent que les plus sales côtés de la vie et de la littérature: rien ne demeure inaperçu, mais tout n'est pas redit par ceux qui balayent ces deux vallées de disputes. Tandis que le commun des hommes vieillit dans l'ignorance, le résumé du légiste est comme le scalpel du chirurgien; il dissèque le fond des sujets et ne s'arrête pas même au résidu de la digestion.

[Note 35: Byron fait ici allusion, en même tems, aux querelles que lui ont suscitées les avocats lors de la rupture de son mariage, et aux critiques des Heures d'oisiveté.]

15. Le légiste, armé d'une verge, ressemble à un moral balayeur de cheminée; ils ne peuvent, ni l'un ni l'autre, esquiver toutes les taches; et la suie qu'ils éveillent sans cesse autour d'eux[36] résiste à tous les changement de chemise. Ainsi, les habits de l'un, les habitudes de l'autre retiennent également une sale empreinte de ramoneur; du moins peut-on le dire de vingt-neuf sur trente.--Quant à vous, je l'avouerai avec franchise, vous portez votre robe comme César portait sa toge.

[Note 36: Ne faut-il pas lire poursuites?--Question de l'imprimeur.

(Note de Lord Byron.)

Il y a ici un jeu de mots. Soot (suie), suit (procès, poursuite).]

16. Voilà donc; cher Jeffery, jadis mon très-redouté adversaire (autant toutefois que des rimes et des critiques peuvent blesser des poupées de notre espèce), voilà donc toutes nos anciennes querelles terminées. Buvons ici _a auld lang syne_[37]! Je ne vous connais pas; peut-être ne vous ai-je même jamais vu;--mais vous avez en tout agi très-noblement, et j'ai le plus grand plaisir à le confesser.

[Note 37: Mot à mot: Aux lieux autrefois vus; c'est un toast cher aux Écossais.]

17. Et quand j'emploie la phrase auld lang syne, ce n'est pas à vous que je l'adresse (à mon grand regret, car, excepté W. Scott, il n'est personne dans votre ville hautaine avec lequel je trinquerais aussi volontiers qu'avec vous); c'est à tout ce qu'il vous plaira.--On peut croire que c'est un souvenir d'écolier: je ne cherche pas à faire de la magnanimité ou de l'esprit; je suis, d'ailleurs, à moitié Écossais par la naissance; je le suis entièrement par mon éducation, et mon coeur suit l'impulsion de ma tête.--

18. Maintenant, de dire comment auld lang syne évoque devant moi l'Écosse, en masse et dans tous ses détails; les plaids écossais, les _snoods_[38] écossais, les montagnes bleues, les eaux claires, la Dée, le Don, le mur noir du pont de Balgounie[39] mes premiers souvenirs, en un mot, tous les doux songes de ce qui me faisait alors rêver, enveloppés, comme les fils de Banquo[40], dans leurs manteaux funéraires.--D'expliquer ces illusions enfantines qui ramènent sous mes yeux ma douce enfance, je ne m'en soucie pas;--c'est un effet de auld lang syne.

[Note 38: Snood, ruban, ceinture, écharpe.]