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MARGOT LA RAVAUDEUSE,

PAR MR. DE M**.

A HAMBOURG.

M. D. C. C. C.

Voici enfin cette Margot la Ravaudeuse, dont le Général de la Pousse,[1] sollicité par le Corps des Catins & de leurs infames Supôts, voulut faire un crime d'Etat à son Auteur. Comme on ne l'accusoit pas moins que d'avoir attaqué dans cet Ouvrage, la Religion, le Gouvernement & le Souverain, il s'est déterminé à le mettre au jour, craignant que son silence ne déposât contre lui, & qu'on ne le crût réellement coupable. Le Public jugera qui a tort ou raison.

[1] Le Lieutenant de Police.

MARGOT LA RAVAUDEUSE.

Ce n'est point par vanité, encore moins par modestie, que j'expose au grand jour les rôles divers que j'ai joués pendant ma jeunesse. Mon principal but est de mortifier, s'il se peut, l'amour-propre de celles qui ont fait leur petite fortune par des voies semblables aux miennes, & de donner au Public un témoignage éclatant de ma reconnoissance, en avouant que je tiens tout ce que je posséde de ses bienfaits & de sa générosité.

Je suis née dans la rue saint Paul, & c'est à l'union clandestine d'un honnête Soldat aux Gardes & d'une Ravaudeuse que je suis redevable de mon existence. Ma mere, naturellement fainéante, m'instruisit de bonne heure dans l'art de ressertir & rapetasser proprement des chausses, afin de se débarrasser le plutôt qu'il lui seroit possible du soin de la profession sur moi. J'avois atteint ma treiziéme année, lorsqu'elle crut pouvoir me céder son tonneau[2] & ses pratiques, aux conditions pourtant de lui rendre chaque jour un compte exact de mon gain. Je répondis si parfaitement à ses espérances, qu'en moins de rien je devins la perle des ravaudeuses du quartier. Je ne bornois pas mes talens à la seule chaussure, je savois aussi très-bien raccommoder les vieilles culottes & y remettre des fonds; mais ce qui ajoutoit à mon habileté, & me rendoit le plus recommandable, c'étoit une phisionomie charmante dont la nature m'avoit gratifiée. Il n'y avoit personne des environs qui ne voulût être ravaudé de ma façon. Mon tonneau étoit le rendez-vous de tous les laquais de la rue St. Antoine. Ce fut en si bonne compagnie que je pris les premiéres teintures de la belle éducation & du savoir vivre, que j'ai beaucoup perfectionnés depuis, dans les différens états où je me suis trouvée. Ma Parentéle m'avoit transmis par le sang & par ses bons exemples un si grand panchant pour les plaisirs libidineux, que je mourois d'envie de marcher sur ses traces, & d'expérimenter les douceurs de la copulation. Mr. Tranche-montagne (c'étoit mon pere), ma mere & moi nous occupions au quatriéme étage, une seule chambre meublée de deux chaises de paille, de quelques plats de terre à moitié rompus, d'une vieille armoire, & d'un grand vilain grabat sans rideaux & sans impérial, où nous reposions tous trois.

[2] La plupart des raccommodeuses de bas à Paris, sont dans des tonneaux.

A mesure que je grandissois, je dormois d'un sommeil plus interrompu, & devenois plus attentive aux actions de mes compagnons de couche. Quelquefois ils se trémoussoient d'une maniére si vigoureuse, que l'élasticité du chalit me forçoit à suivre tous leurs mouvemens. Alors ils poussoient de gros soupirs en articulant à voix basse les mots les plus tendres que la passion leur suggérât. Cela me mettoit dans une agitation insupportable. Un feu dévorant me consumoit: j'étouffois; j'étois hors de moi-même. J'aurois volontiers battu ma mere, tant je lui enviois les délices qu'elle goutoit. Que pouvois-je faire en pareille conjoncture, sinon de recourir à la récréation des solitaires? Heureuse encore dans un besoin aussi pressant de n'avoir pas la crampe au bout des doigts. Mais, helas! en comparaison du réel & du solide, la pauvre ressource! & qu'on peut bien l'appeller un jeu d'enfant! Je m'épuisois, je m'énervois en vain; je n'en étois que plus ardente, plus furieuse. Je pâmois de rage, d'amour & de désirs: j'avois, en un mot, tous les Dieux de Lampsaque dans le corps. Le joli tempérament pour une fille de quatorze ans! mais, comme l'on dit, les bons chiens chassent de race.

Il est aisé de juger qu'impatiente & tourmentée de l'aiguillon de la chair, ainsi que je l'étois, je songeai sérieusement à faire choix de quelque bon ami, qui pût éteindre, ou du moins apaiser la soif insupportable qui me desséchoit.

Parmi la nombreuse valetaille dont je recevois incessanment les hommages, un Palefrenier jeune, robuste & bien découplé, me parut être digne de mes attentions. Il me troussa un compliment à la Palefreniére, & me jura qu'il n'étrilloit jamais ses chevaux sans songer à moi. A quoi je répondis que je ne rapetassois jamais une culotte, que l'image de Mr. Pierrot (c'étoit son nom) ne me trotât dans la cervelle. Nous nous dimes très-sérieusement une infinité d'autres gentillesses de ce genre, dont je ne me rappelle pas assez l'élégante tournure pour les répéter au Lecteur. Il suffit qu'il sache que Pierrot & moi nous fumes bientôt d'accord, & que peu de jours après nous scellames notre liaison du grand sceau de Cythére, dans un petit cabaret borgne vers la Rapée. Le lieu du sacrifice étoit garni d'une table étayée de deux trétaux pourris, & d'une demi douzaine de chaises disloquées. Les murs étoient remplis de quantité de ces hiéroglifes licencieux, que d'aimables débauchés en belle humeur crayonnent ordinairement avec du charbon. Notre festin répondoit au mieux à la simplicité du sanctuaire. Une pinte de vin à huit sols, pour deux de fromage, & autant de pain; le tout bien calculé, montoit à la somme de douze. Nous officiames néanmoins d'aussi grand coeur, que si nous eussions été à un louis par tête chez Duparc.[3] On ne doit pas en être surpris. Les mêts les plus grossiers, assaisonnés par l'amour, sont toujours délicieux.

[3] Traiteur de l'Hôtel de Ville.

Enfin, nous en vinmes à la conclusion. L'embarras fut d'abord de nous arranger; car il n'étoit pas prudent de se fier ni à la table, ni aux chaises. Nous primes donc le parti de rester debout. Pierrot me colla contre le mur. Ah! puissant Dieu des jardins! je fus effrayée à l'aspect de ce qu'il me montra. Quelles secousses! quels assauts! la paroi ébranlée gémissoit sous ses prodigieux efforts. Je souffrois mort & passion. Cependant de mon côté je m'évertuois de toutes mes forces, ne voulant pas avoir à me reprocher que le pauvre garçon eût supporté seul la fatigue d'un travail si pénible. Quoi qu'il en soit, malgré notre patience & notre courage mutuels, nous n'avions fait encore que de bien médiocres progrès, & je commençois à désespérer que nous pussions couronner l'oeuvre, lorsque Pierrot s'avisa de mouiller de sa salive la foudroyante machine. O nature! nature, que tes secrets sont admirables! Le reduit des voluptés s'entrouvrit; il y pénétra: que dirai-je de plus? Je fus bien & dûment déflorée. Depuis ce tems-là je dormis beaucoup mieux. Mille songes flatteurs présidoient à mon repos. Monsieur & Madame Tranche-montagne avoient beau faire craquer le lit dans leurs joyeux ébats, je ne les entendois plus. Notre innocent commerce dura environ un an. J'adorois Pierrot, Pierrot m'adoroit. C'étoit un garçon parfait, auquel on ne pouvoit reprocher aucun vice, sinon, qu'il étoit gueux, joueur & ivrogne. Or, comme entr'amis tous biens doivent être communs, & que le riche doit assister le pauvre, j'étois le plus souvent obligée de fournir à ses dépenses. On dit proverbialement, qu'un Palefrenier mangeroit son étrille, quand même il auroit affaire à la Reine. Celui-ci, tout au contraire, pour ménager la sienne, me mangea mon fonds de boutique & mon tonneau. Il y avoit déjà long-tems que ma mere s'appercevoit du dépérissement de mes affaires, & qu'elle m'en faisoit d'austéres réprimandes. La renommée lui apprit bientôt que j'avois mis le comble à mon dérangement. La bonne maman dissimula; mais un beau matin que je dormois d'un sommeil létargique, elle s'arma de l'ame d'un balai neuf; & m'ayant traitreusement passé la chemise par-dessus la tête, elle me mit les fesses tout en sang avant que je pusse me débarrasser. Quelle humiliation pour une grande fille comme moi, de se voir ainsi flageller! J'en étois si outrée, que je résolus sur le champ de m'émanciper, & d'aller tenter fortune où je pourrois. L'esprit plein de mon projet, je profitai de l'instant que ma mere étoit dehors: je me vêtis à la hâte de mes atours des Dimanches, & dis un éternel adieu au domicile de Madame Tranche-montagne. J'enfilai au hazard le chemin de la Grêve, & cotoyant la riviére jusqu'au Pont-Royal, j'entrai dans les Thuileries. Je fis d'abord presque le tour du Jardin sans songer à ce que je faisois. Enfin, un peu revenue de mes premiers transports, je m'assis sur la terrasse des Capucins. Il y avoit un demi quart d'heure que j'y rêvois au parti que je prendrois, lorsqu'une petite Dame, vêtue assez proprement, & d'un maintien décent, vint se mettre à côté de moi. Nous nous saluames réciproquement, & liames conversation par les lieux communs ordinaires de gens qui ont envie de jaser, quoiqu'ils n'aient rien à se dire. Ah! mon Dieu, Mademoiselle, ne sentez-vous pas qu'il fait bien chaud? Excessivement chaud, Madame. Heureusement il fait un peu d'air. Oui, Madame, il en fait un peu. Oh! Mademoiselle, que de monde il y aura demain à Saint-Cloud si ce tems-ci continue! Assurément, Madame, il y aura beaucoup de monde. Mais, Mademoiselle, plus je vous considére, & plus je crois vous connoître. N'ai-je point eu le plaisir de vous voir en Bretagne? Non, Madame, je ne suis jamais sortie de Paris. En vérité, Mademoiselle, vous ressemblez si parfaitement à une jeune personne que j'ai connue à Nantes que l'on vous prendroit l'une pour l'autre. Au reste, la ressemblance ne vous fait aucun tort: c'est une des plus aimables filles qu'on puisse voir. Vous êtes bien obligeante, Madame, je sais que je ne suis point aimable; & c'est un effet de votre bonté. Après tout, que me serviroit-il de l'être? En prononçant ces derniers mots, il m'échappa un soupir, & je ne pus m'empêcher de laisser tomber quelques larmes. Eh! quoi, ma chere Enfant, me dit-elle d'un ton affectueux, en me pressant la main, vous pleurez? qu'avez-vous donc qui vous chagrine? vous est-il arrivé quelque disgrace? Parlez, ma petite Poule; ne craignez pas de m'ouvrir votre coeur: comptez entiérement sur la tendresse du mien, & soyez sûre que je suis prête à vous servir en tout ce qui dépendra de moi. Allons, mon Ange, allons au bout de la terrasse, nous déjeûnerons chez Madame La Croix[4]. Là, vous me ferez part du sujet de votre affliction: peut-être vous serai-je plus utile que vous ne pensez. Je me fis d'autant moins prier, que j'étois encore à jeun; & je la suivis, ne doutant pas que le Ciel ne l'eut envoyée pour m'aider de ses sages conseils, & m'arracher au danger de rester sur le pavé. Après m'être muni l'estomac de deux tasses de café au lait & d'un couple de petits pains, je lui avouai ingénûment mon origine & ma profession; mais pour le reste, je ne fus pas si sincére. Je crus qu'il étoit plus prudent de mettre le tort du côté de ma mere que du mien. Je la peignis le plus à son desavantage qu'il me fut possible, afin de justifier la résolution que j'avois prise de la quitter. Vierge Marie! s'écria cette charitable Inconnue, quel meurtre c'eût été qu'une aussi charmante Enfant que vous fût demeurée dans une condition si basse, exposée toute l'année à l'air, souffrant le chaud, le froid, accroupie dans un demi-tonneau, & condamnée à raccommoder les chausses de toute sorte de peuple! Non, ma petite Reine, vous n'étiez pas faite pour un semblable métier: car il est inutile de vous le cacher; quand on est belle, comme vous l'êtes, il n'est rien à quoi l'on ne puisse aspirer: & je répondrois bien qu'avant peu, si vous étiez fille à vous laisser diriger... Ah! ma bonne Dame, m'écriai-je, parlez, que faut-il que je fasse? aidez-moi de vos avis: je me jette entre vos bras. Eh bien, reprit-elle, nous vivrons ensemble. J'ai quatre Pensionnaires, vous serez la cinquiéme. Quoi! Madame, répondis-je précipitanment, avez-vous déjà oublié que, dans la misére où je suis, il me seroit impossible de vous payer le premier sou de ma pension? Que cela ne vous inquiéte point, repliqua-t'elle; tout ce que je vous demande à présent, c'est de la docilité, & de vous laisser conduire: du reste, je vous associerai à un petit négoce que nous faisons, & je me flatte, s'il plait à Dieu, qu'avant la fin du mois, vous serez non-seulement en état de me satisfaire, mais encore de fournir amplement à votre entretien. Peu s'en fallut que dans les transports de ma reconnoissance, je ne me jettasse à ses pieds pour les arroser de mes larmes. Il me tardoit d'être agrégée à cette bienheureuse société. Grace à ma bonne étoile, mon impatience ne dura guères. Midi sonna, & nous sortimes par la porte des Feuillants. Un vénérable fiacre qui se trouva là, nous reçut dans sa noble voiture; & ayant gagné les boulevards au grand petit trot de ses modestes bêtes, nous conduisit à une maison isolée vis-à-vis la rue Montmartre.

[4] Elle tenoit le Café des Tuileries.

Cela faisoit une espéce d'hermitage entre cour & jardin, dont le coup d'oeil agréable me prévint si favorablement pour les personnes qui l'habitoient, que je bénis in petto la maniére scandaleuse dont j'avois été éveillée le matin, puisqu'elle étoit l'occasion de ma bonne rencontre. Je fus introduite dans une salle basse, assez proprement meublée. Mes compagnes s'y rendirent bientôt. Leur ajustement coquet & galant, quoique négligé, leur air délibéré, l'assurance de leur maintien, m'interdit d'abord au point que je n'osois lever les yeux, & ne faisois que bégayer en voulant répondre à leurs civilités. Ma bienfaitrice soupçonnant que la simplicité de mes habits pouvoit être la cause de mon embarras, me promit qu'elle me feroit incessanment changer de décoration, & que je ne serois pas moins parée que ces Demoiselles. Je m'étois trouvée, en effet, fort humiliée de me voir couverte d'un petit chifon de grisette parmi des personnes qui faisoient leur deshabillé des plus belles étoffes des Indes & de France. Mais une chose qui piquoit ma curiosité & ne m'inquiétoit pas peu, c'étoit de savoir la nature du négoce auquel j'allois être associée. Le luxe de mes compagnes m'étonnoit. Je ne concevois pas comment elles pouvoient soutenir de semblables dépenses. J'étois si bouchée, ou plutôt si neuve encore, qu'il ne me vint jamais en pensée de deviner ce qui tomboit de soi-même sous les sens. Cependant, tandis que je me creusois l'imagination à développer cette prétendue énigme, on servit le potage, & nous nous mimes à table. Quoique la chére ne fût pas mauvaise, l'appétit & la bonne humeur des convives y servit d'épices & en rehaussa les apprêts. Nous officiames toutes de maniére à faire perdre aux subalternes l'espérance de notre desserte. Aussi, de peur d'étouffer, nous avions de tems en tems la précaution de détremper les vivres. Tout alloit au mieux jusques-là. Mais deux de nos Demoiselles ayant outrepassé les bornes de la tempérance, & les fumées bachiques leur ayant tout-à-coup offusqué le chef, l'une assena sur le mufle de la seconde un coup de poing, auquel celle-ci riposta d'un coup d'assiéte. Dans l'instant la table, les plats, les ragouts & les sausses furent éparpillées par terre. Voilà la guerre déclarée. Mes deux Héroïnes s'élancent l'une sur l'autre avec une fureur égale. Mouchoirs de cou, escoffions, manchettes, tout en une minute, est en lambeaux. Alors la maîtresse s'étant avancée pour interposer son autorité, on lui colle par mégarde une apostrophe sur l'oeil. Comme elle ne s'attendoit pas à être caressée de la sorte, & que d'ailleurs ce n'étoit pas son défaut d'être endurante, il ne fut plus question de paix. Elle donna sur le champ des preuves de son savoir suprême dans l'art héroïque du Pugilat. Cependant les deux autres qui avoient gardé la neutralité jusqu'à ce moment, crurent ne devoir pas demeurer oisives plus long-tems; de façon que l'affaire s'engagea de plus belle & devint générale. Dès le commencement je m'étois retranchée toute tremblante dans un coin de la salle, d'où je ne branlai pas tant que dura le chamaillis. C'étoit un spectacle effrayant, & burlesque tout à la fois, de voir ces cinq créatures échevelées culbutant & roulant les unes sur les autres, se mordant, s'égratignant, jouant des pieds & des poings, vomissant toutes les horreurs imaginables, & montrant scandaleusement leur grosse & menue marchandise. La bataille n'avoit pas l'air de finir sitôt, si un Grison qui avoit vieilli sous le harnois, ne se fût avisé d'annoncer un Baron Allemand. On sait en quelle considération ces Messieurs-là, & sur-tout les Milords, sont auprès des filles du monde. Au seul mot de Baron, tout acte d'hostilité cesse. Les combattantes se séparent. Chacune raccommode à la hâte les débris de son ajustement. On s'essuie, on se frotte; & ces phisionomies auparavant méconnoissables & hideuses à voir, reprennent à l'instant même leur douceur & leur sérénité naturelle. La maîtresse sort précipitanment pour amuser Mr le Baron, & les Demoiselles volent à leur chambre, afin de se mettre en état de le recevoir d'une façon décente.

Le Lecteur plus éclairé que moi, a deviné il y a long-tems que je n'étois pas dans une maison des mieux réglées de Paris. Ainsi, sans le lui répéter, il saura seulement que notre hôtesse étoit une des plus achalandées du métier & s'appelloit Madame Florence. Quand elle eût appris que Monsieur le Baron n'avoit été annoncé que pour faire cesser les voies de fait, elle revint me trouver d'un air content & satisfait: ça, Mignonne, me dit-elle en me donnant un baiser sur le front, n'allez pas mal penser de nous au sujet du petit démêlé dont vous venez d'être témoin. Ce sont de petites vivacités qu'un rien occasionne & que la moindre chose apaise. On n'est pas toujours maître des premiers mouvemens. Et puis chacun est plus ou moins sensible; cela est naturel. Marchez sur un ver, il se remuera. Au reste, si vous connoissiez ces Demoiselles, vous seriez charmée de la douceur de leur caractére: ce sont les meilleurs coeurs du monde. Leur colére est un feu de paille aussi-tôt éteint qu'allumé. Tout est oublié dans la minute. Pour moi, Dieu merci, je ne sais ce que c'est que rancune, & je n'ai pas plus de fiel qu'une colombe. Malheur à qui me veut du mal; car je n'en veux à personne. Mais laissons ce propos, & parlons de vous.

Il n'y a qui que ce soit, ma chere fille, qui ne convienne qu'on fait une fort triste figure en ce monde lorsqu'on n'est pas riche. Point d'argent, dit le Proverbe, point de Suisse. On peut bien dire aussi, point d'argent, point de plaisir, point d'agrément dans la vie. Or, comme il est tout simple d'aimer ses aises & le bien-être, ce qu'on ne sauroit se procurer sans argent, vous conviendrez, je crois, que l'on est bien dupe de refuser d'en gagner quand on est à même de le faire: sur-tout si les moyens que l'on emploie pour cela ne nuisent pas à la société; car alors ce seroit un mal; & Dieu nous en garde: oui, certes, mon enfant, Dieu nous en garde. Mais j'ai la conscience nette à cet égard, & je défie qu'on me reproche jamais d'avoir fait tort à autrui d'une obole. Item; on n'est pas ici parmi des Arabes: on a une ame à sauver. Le principal est d'aller droit: du reste, il n'est pas défendu de gagner sa vie de façon ou d'autre: le métier n'y fait rien; l'essentiel est qu'il soit bon. Je vous disois donc que l'on est bien dupe de négliger de se tirer du pair quand on le peut. Eh! qui peut mieux s'en tirer que vous avec les ressources que la Nature vous a données? Vous a-t'elle fait belle pour l'être en pure perte? Que de Demoiselles du monde[5] je connois, qui, douées de bien moins d'appas que vous, ont trouvé le secret de se faire de bonnes rentes! Il est vrai, sans vanité, que je n'ai pas nui à leur fortune, quoiqu'elles ne m'en aient pas plus d'obligation: mais, Dieu convertisse les ingrats. Il ne faut pas que cela nous dégoute de faire plaisir. Ah! ma bonne Dame, lui dis-je avec précipitation, j'espére que vous ne vous plaindrez jamais de mon ingratitude. Ne répondons de rien, repliqua-t'elle; toutes m'ont tenu le même langage, & toutes l'ont oublié. Les honneurs changent les moeurs. Si vous saviez combien il y a de Demoiselles à l'Opera dont j'ai ébauché l'éducation, & qui ne font pas semblant de me connoître aujourd'hui, vous seriez forcée d'avouer que la reconnoissance est une vertu que l'on ne pratique guères dans le siécle où nous sommes. Quoiqu'il en soit, il est toujours beau d'obliger. A propos, petit Chat[6], jolie comme vous êtes, n'avez-vous jamais obligé personne? Qui, moi, Madame, lui répondis-je d'un ton hipocrite? & qui aurois-je pu obliger dans la triste condition où j'ai été jusqu'à présent? Vous ne m'entendez pas, reprit-elle: il faut vous parler plus intelligiblement. Avez-vous encore votre pucelage? A cette question inattendue, le rouge me monta au visage, & je fus un peu décontenancée. Je vois bien, dit-elle, que vous ne l'avez plus. N'importe, nous avons des pommades miraculeuses; nous vous en referons un tout neuf. Il est pourtant bon que je sache par moi-même l'état des choses: c'est une cérémonie qui ne doit pas vous faire de peine. Toutes les Demoiselles qui se destinent au monde, subissent indispensablement un semblable examen. Vous sentez bien que le Marchand est obligé de connoître sa marchandise. En me prêchant ainsi, Madame Florence m'avoit déja troussée au-dessus des hanches. Je fus virée & revirée de tout sens: rien n'échappa à ses regards experts. Bon, dit-elle, je suis contente. Le dommage que l'on a fait ici n'est pas si grand qu'il ne soit facile à réparer. Vous avez, grace à Dieu, un des beaux corps que l'on puisse voir, & dont vous pourrez tirer de gros avantages un jour à venir. Cependant il ne suffit pas d'être belle; on doit être encore attentive sur soi: un des devoirs indispensables de notre profession, c'est de ne point épargner l'éponge. Il y a apparence que vous n'en connoissez pas trop l'usage: venez, que je vous le montre, tandis que nous en avons le tems. Aussi-tôt elle m'introduisit dans une petite garde-robe; & m'ayant fait mettre à califourchon sur un bidet, elle m'y donna la premiére leçon de propreté. Nous employames le reste de la journée en une infinité d'autres minucies peu essentielles à narrer. Le lendemain, on me métamorphosa de la tête aux pieds, selon la promesse qui m'en avoit été faite. J'avois une robe d'un tafetas couleur de rose, ornée de falbalas, avec un jupon de mousseline, & une montre de pinchbeck à la ceinture. Je me trouvois d'un éclat ravissant en ce nouvel accoutrement, & sensible pour la premiére fois aux aiguillons flatteurs de la vanité, je me regardois avec une sorte de complaisance, de respect & d'admiration.

[5] C'est le terme lénitif pour signifier Catin.

[6] Mot de douceur consacré parmi le petit monde.

Il faut rendre justice à Madame Florence: c'étoit un des plus grands génies d'ordre & de détail qu'il y eût alors parmi les Abbesses de Cythère. Elle pourvoyoit à tout. Outre les Pensionnaires qu'elle entretenoit toujours à la maison, afin de n'être point prise au dépourvu, quand on vouloit être servi promptement, elle avoit aussi des corps de réserve en ville pour les cas extraordinaires & les parties de conséquence. Ce n'est pas tout: on trouvoit encore chez elle un magazin de robes de toutes sortes de couleurs & de tailles, qu'elle louoit aux nouvelles & pauvres Prosélites telles que moi; ce qui ajoutoit considérablement à ses honoraires.

Madame Florence, de crainte que je ne perdisse mon étalage, avoit fait avertir dès la veille quelques-uns de ses meilleurs chalands, de la bonne trouvaille qu'elle avoit faite. Au moyen d'une si sage précaution, nous ne languimes pas dans l'expectative. Monsieur le Président de ... plus ponctuel à se trouver à de pareilles assignations qu'aux audiences de sept heures, arriva justement comme je venois de finir ma toilette. Je vis une maniére d'homme de stature médiocre, vêtu de noir, étayé sur deux jambes gréles, droit, roide & engoncé, ayant sur la tête, qui ne tournoit qu'avec le corps, une perruque artistement maronnée, surchargée de poudre à la maréchale, dont l'abondante superfluité enfarinoit les trois quarts de son habit; ajoutez à cela qu'il exhaloit une odeur d'ambre & de musc à faire évanouir les gens les plus aguéris aux parfums.

«Ah! pour le coup, Florence, s'écria-t'il en jettant les yeux sur moi, voilà ce qui s'appelle du beau, du délicieux, du divin. Franchement, tu t'es surpassée aujourd'hui. Je te le dis au sérieux, Mademoiselle est adorable: oui, cent piques au-dessus du portrait que tu m'en as fait. Sur mon honneur, c'est un Ange. Je te parle vrai: foi de Magistrat, j'en suis émerveillé. Mais, vois donc le bel oeil; il faut que je le baise: je n'y saurois tenir.»

Madame Florence, jugeant au train que prenoient les choses, que la présence d'un tiers devenoit inutile, se retira secrétement & nous laissa seuls. Aussi-tôt Mr. le Président, sans déroger à la majesté de son état, m'étendit sur le canapé, & s'étant récréé quelques momens à considérer & palper mes appas les plus secrets, il me mit dans une attitude toute opposée à celle que j'étois habituée de tenir avec Pierrot. On m'avoit recommandé d'être complaisante: je ne le fus que trop. Le traître me fit ce que les libertins se font entre eux. Je perdis mon autre pucelage. Les contorsions que j'avois faites dans cette anti-naturelle opération, jointes à quelques cris qui m'étoient échappés malgré moi, firent comprendre à Mr. le Président que je n'avois nullement partagé ses plaisirs. Aussi, pour me récompenser & me faire oublier mes souffrances, il me glissa deux louis dans la main. «Ceci, dit-il, est de surérogation; n'en parlez point à la Florence; je lui payerai en outre ses épices & les vôtres. Adieu, petite Reine, que je baise auparavant cette charmante fossette: ça, j'espére que nous nous reverrons l'un de ces jours. Oui, nous nous reverrons; je suis trop content de vous & de vos bonnes maniéres.»

En même-tems il sortit à petits pas précipités, faisant siffler le plancher de la pointe de l'escarpin sans plier le genou. Ce qui venoit de m'arriver, m'étonnoit au point que je ne savois que penser. Je crus, ou que Mr. le Président s'étoit mépris, ou que c'étoit l'usage chez les gens d'un certain ordre de s'y prendre de cette façon. Si c'est la mode, me disois-je à moi-même, il faudra bien tâcher de m'y conformer. Je ne suis pas plus délicate qu'une autre. Les premiers essais en tout genre, sont un peu rudes; mais il n'est rien à quoi l'on ne puisse s'habituer à la longue. Je me suis bien habituée au tracas de Pierrot: & cependant ce n'a pas été sans peine dans les commencemens. J'étois occupée à ce soliloque intéressant, lorsque la Florence rentra. «Eh bien! petite mere, me dit-elle en se frottant les mains, n'est-il pas vrai que Mr. le Président est un aimable homme? Vous a-t'il donné quelque chose?» Non, madame, répondis-je. «Tenez, reprit-elle, voilà un louis d'or qu'il m'a chargé de vous remettre. J'espére que ce ne sera pas la seule marque que vous éprouverez de sa générosité; car il m'a paru extrêmement satisfait de vous. Au reste, ma chere Enfant, il ne faut pas croire que toutes nos pratiques soient aussi bonnes, & paient si grassement. Dans toute sorte de négoce il y a gain & perte: le bon recompense le mauvais: n'est pas marchand qui toujours gagne. On doit prendre les bénéfices avec les charges. Vraiment notre métier seroit un Pérou sans les fausses passades. Mais, patience; les assemblées du Clergé commenceront bientôt; je me flatte que vous verrez rouler l'argent ici. Vanité à part, ma maison n'est pas mal famée. Si j'avois autant de mille livres de rente que j'ai reçu chez moi de Prélats & d'Abbés de conséquence, je serois en état de faire la figure d'une Reine. Après tout, j'aurois tort de me plaindre. J'ai, Dieu merci, de quoi vivre, & je pourrois me passer de travailler; mais qui n'est bon que pour soi, n'est bon à rien. D'ailleurs, il faut une occupation dans la vie. L'oisiveté, dit-on, est mere de tous vices. Si chacun étoit occupé, personne ne songeroit à mal faire.»

Tandis que Madame Florence étoit en train de me débiter ces sentencieux & ennuyeux propos, je ne cessois de bâiller. Elle s'en apperçut enfin, & m'envoya à ma chambre, me recommandant, sur toute chose, la cérémonie du bidet. Je ne puis m'empêcher de dire ici, par maniére d'apostille, que les honnêtes femmes nous ont bien de l'obligation. Non-seulement elles nous sont redevables d'un meuble si utile & si nécessaire, mais encore d'un nombre prodigieux d'autres découvertes charmantes pour les commodités de la vie, & d'un gout exquis dans l'art de rehausser les charmes de la Nature, & d'en réparer ou dérober aux yeux les imperfections. C'est nous qui leur avons appris le secret de multiplier les graces, de les combiner à l'infini par les différentes façons de nous parer; & sur-tout par l'air aisé de nos démarches, de notre port, de notre maintien. Nous sommes en tout les objets de leur attention & de leur étude. C'est de nous qu'elles reçoivent les modes & tous ces petits riens charlatans, dont on est enchanté & qu'on ne sauroit définir. En un mot, on a beau nous décrier: les femmes de bien ne sont aimables qu'autant qu'elles savent nous copier, que leur vertu prend l'odeur du péché, & qu'elles ont le jeu & les maniéres un peu catins. Puisse cette digression tourner à la gloire de notre Corps, & forcer l'envieuse prétention à nous rendre la justice que nous méritons & à nous faire réparation d'honneur! Je reprends mon histoire.

Madame Florence, qui venoit de se déclarer si éloquenment contre l'oisiveté, ne me laissa pas le tems d'entretenir de mauvaises pensées. Elle reparut tout-à-coup. «Petit coeur, me dit-elle, d'un ton affectueux, ce n'étoit pas mon dessein de vous importuner sitôt: mais vos compagnes sont toutes occupées avec une bande de plumets étourdis que je me serois fait conscience de vous faire connoître, d'autant plus que ce sont de mauvaises paies, & que mon intention n'est pas de vous employer gratuitement. Il y a là-bas un Soufermier de mes amis. C'est une vieille pratique qui m'apporte exactement ses deux louis par semaine. Je voudrois bien ne le pas desobliger. Qu'en pensez-vous, Maman? deux louis ne sont point à mépriser, sur-tout quand ils coûtent si peu à gagner.» Pas si peu que vous croyez, Madame, lui répondis-je; si vous aviez éprouvé ce que j'ai souffert & ce que je souffre encore. (car je me sentois toute excoriée) «Oh! interrompit-elle, tout le monde n'est pas aussi redoutable que Mr. le Président. Celui que je vous propose s'en tient au simple badinage & rien de plus. Je vous garantis que ses caresses ne sont ni longues ni fatigantes: d'ici là son affaire est faite.»

Madame Florence, enfin ayant obtenu mon consentement, me présenta la plus assommante figure de maltôtier qu'il soit possible de voir. Qu'on se peigne une tête quarrée adhérente à des épaules de porte-faix, des yeux hagards & féroces ombragés d'un sourcil fauve, un petit front silloné, un large & triple menton, un ventre en poire, soutenu sur deux grosses jambes arquées, terminées par deux pieds plats en forme de patte d'oie. Toutes ces parties réunies ensemble, & chacune exactement en sa place, composoient ce mignon de finance. J'avois été si surprise à l'aspect d'un semblable automate, que je ne m'étois point apperçue de la disparition de notre mere Prieure. «Eh bien! me dit le Soufermier d'un ton brutal, sommes-nous ici pour demeurer les bras croisés? Vous voilà plantée comme un échalas. Allons, allons, morbleu, approchez: je n'ai pas le loisir de rester en contemplation. On m'attend à notre assemblée. Expédions. Où sont vos mains? Prenez ceci. Que vous êtes gauche! Serrez les doigts. Remuez le poignet. Comme cela. Un peu plus fort. Arrêtez. Plus vîte. Dou-ce-ment. Voilà qui est bien.» Cet agréable exercice étant achevé, il me jette un couple de louis & se sauve de la même ardeur que quelqu'un qui fuit ses créanciers.

Quand je fais réflexion aux épreuves cruelles & bizarres où se trouve reduite une fille du monde, je ne saurois m'imaginer qu'il y ait de condition plus rebutante & plus misérable. Je n'en excepte point celle de Forçat ni de Courtisan. En effet, qu'y a-t'il de plus insupportable que d'être obligée d'essuyer les caprices du premier venu; que de sourire à un faquin que nous méprisons dans l'ame; de caresser l'objet de l'aversion universelle; de nous prêter incessanment à des gouts aussi singuliers que monstrueux; en un mot, d'être éternellement couvertes du masque de l'artifice & de la dissimulation, de rire, de chanter, de boire, de nous livrer à toute sorte d'excès & de débauche, le plus souvent à contre-coeur & avec une répugnance extrême? Que ceux qui se figurent notre vie, un tissu de plaisirs & d'agrémens, nous connoissent mal! Ces Esclaves rampans & méprisables qui vivent à la Cour des Grands, qui ne s'y maintiennent que par mille bassesses honteuses, par les plus lâches complaisances & un déguisement éternel, ne souffrent pas la moitié des amertumes & des mortifications inséparables de notre état. Je ne fais pas difficulté de dire que si nos peines pouvoient nous être méritoires & nous tenir lieu de pénitence en ce monde, il n'y en a guères de nous qui ne fût digne d'occuper une place dans le Martirologe, & ne pût être canonisée. Comme un vil interêt est le mobile & la fin de notre prostitution, aussi les mépris les plus accablans, les avanies, les outrages en sont presque toujours le juste salaire. Il faut avoir été Catin pour concevoir toutes les horreurs du métier. Je ne saurois, sans frémir, me rappeller la dureté du noviciat que j'ai fait: & cependant combien en est-il qui ont plus pâti que moi! telle que l'on voit aujourd'hui triomphante dans un équipage doré, orné des plus charmantes peintures & verni par Martin; telle, dis-je, qui, traînant par-tout avec elle un luxe révoltant, affiche insolenment le gout pervers & crapuleux de son bienfaiteur. Qui croiroit qu'elle fut autrefois le rebut des laquais? que cette même personne fut le triste objet des incartades & de la brutalité de la plus vile canaille; en un mot, qu'elle porte peut-être encore les marques des coups qu'elle en a reçus? Je le repéte, tout agréable, tout attrayant que paroisse notre état, il n'en est ni de plus humiliant, ni de plus cruel.

On ne sauroit s'imaginer, sans l'avoir expérimenté, à quel excès les hommes portent la débauche dans le délire de leurs passions. J'en ai connu nombre qui mettoient toute leur volupté à battre ou être battus, de façon qu'après que j'avois souffleté, rossé, étrillé, j'étois souvent obligée de subir la même peine à mon tour. Il doit paroître, sans doute, bien étonnant qu'il se trouve des filles assez patientes pour soutenir un pareil genre de vie; mais que ne font point faire le gout du libertinage, l'avarice, la paresse & l'espoir d'un avenir heureux!

Pendant environ quatre mois que je demeurai chez Madame Florence, je puis me vanter d'avoir fait un cours complet dans la profession de fille du monde, & que lorsque je sortis de cette excellente école, j'avois assez d'aquis pour le disputer à tous les luxurieux anciens & modernes, dans l'art profond de varier les plaisirs, & dans la pratique de toutes les possibilités phisiques en matiére de paillardise.

Une petite avanture qui mit ma patience à bout, me fit prendre la résolution de travailler pour mon compte, & de vivre en mon particulier. Voici ce que c'est. Nous eumes un jour la visite d'une escouade de Mousquetaires, aussi pétulans que peu pécunieux. Las de sacrifier au nourrisson de Siléne, il leur avoit pris fantaisie de rendre leurs hommages à Vénus. Malheureusement, nous n'étions alors que deux à la maison; & pour surcroit de disgrace, ma compagne prenoit depuis quelque tems une tisane réfrigérative, qui la mettoit hors d'état d'être d'aucune utilité à ces Messieurs. De façon que je me trouvai seule contre tous. Je leur fis vainement mes respectueuses représentations sur l'impossibilité de fournir aux besoins de tant de monde: il fallut, bon gré, malgré, me prêter à ce qu'ils voulurent. Enfin, je souffris trente assauts dans l'espace de deux heures. Que de Dévotes auroient voulu être en ma place, & se voir forcées d'essuyer des maniéres si brutales pour le salut de leur ame! Quant à moi, chétive pécheresse, j'avoue que loin d'avoir pris la chose en patience, & d'avoir chrétiennement béni mes assaillans, je ne cessai de vomir contr'eux toutes les imprécations imaginables tant que la scéne dura. Au fond, trop est trop. Je fus, pour ainsi dire, si gorgée de plaisirs que j'en eus une espéce d'indigestion.

Après cette rude épreuve, Madame Florence vit bien qu'elle tâcheroit en vain de me retenir. Elle consentit donc à notre séparation, aux conditions néanmoins de me représenter à son domicile toutefois & quand le bien du service l'exigeroit. Nous nous quittames pénétrées d'estime & d'affection l'une pour l'autre. J'achetai quelques chiffons de meubles, dont je garnis un petit appartement, rue d'Argenteuil, croyant par-là me soustraire à la jurisdiction des Commissaires. Mais que sert la prudence humaine quand le sort se déclare contre nous! L'envieuse calomnie vint ruiner la paix de ma solitude, & renverser mes projets au moment que je m'y attendois le moins.

Parmi les débauchés honteux que je recevois discrétement chez moi, il s'en trouva un qui dans sa mauvaise humeur, voulut me rendre responsable de certaine indisposition critique qui lui étoit survenue tout-à-coup. Je reçus ses reproches avec hauteur. Il le prit d'un ton plus haut, & me traita d'une façon si scandaleuse, que deux ou trois vieilles Catins du voisinage, jalouses de mes petits succès, furent flétrir ma réputation à la Police, & firent si bien, qu'une belle soirée je fus enlevée & conduite à Bicêtre. La premiére cérémonie qu'il m'y fallut essuyer, fut d'être examinée & patinée par quatre ou cinq Carabins de Saint-Côme, lesquels concluant, d'une voix unanime, que j'avois le sang vicié, me condamnerent, sans appel, à faire quarantaine hic & nunc. Après avoir été dûment préparée, c'est-à-dire, saignée, purgée & baignée, je fus ointe de cette graisse efficace où sont enveloppés mille petits corps globuleux, qui par leur action & leur pesanteur, divisent & raréfient la limphe, & lui rendent sa fluidité naturelle.

On ne doit pas être surpris que les termes de l'Art me soient si familiers. Je n'ai eu que trop le tems de les apprendre pendant plus d'un mois que j'ai été entre les mains des dégraisseurs. Au reste, nous autres filles du monde, de quoi ne sommes-nous pas capables de parler tenant notre éducation du Public? Est-il quelque profession, quelque métier dans la vie dont nous n'ayons incessanment occasion d'entendre discourir? Le Guerrier, le Robin, le Financier, le Philosophe, l'Homme d'Eglise, tous ces Etres divers recherchent également notre commerce. Chacun d'eux nous parle le jargon de son état. Comment, avec tant de moyens de devenir savantes, seroit-il possible que nous ne le devinssions pas?

Pendant mon séjour à Bicêtre, j'ai eu l'honneur de faire connoissance avec plusieurs Demoiselles que je ne nommerai point, de peur de déplaire aux premiers du Royaume, dont elles sont devenues les Idoles. Il est des personnes qu'on doit respecter, même jusque dans la dépravation de leurs gouts. Ce n'est point à nous qu'il appartient de contrôler la conduite des Grands. S'ils préférent de méprisables & infames créatures à ce qui mériteroit les adorations de quiconque a le sentiment délicat, c'est leur affaire.

Quand je me vis hors de la Piscine de Mr. saint Côme, l'impatience me prit de sortir de captivité. J'écrivis à tous mes prétendus amis dans les termes les plus pressans, pour les engager à solliciter mon élargissement. Mes lettres ne parvinrent pas jusqu'à eux, ou plutôt ils ne firent pas semblant de les avoir reçues. J'étois désespérée de l'abandon où chacun me laissoit, lorsque je me ressouvins du Président qui m'avoit dépucellée par la voie prohibée. J'implorai son assistance: ce ne fut pas en vain. Quatre jours après que je lui eus fait tenir ma requête, on m'annonça que j'étois libre. Je me sentis tellement pénétrée de joie & de reconnoissance pour le service que me rendoit ce généreux Magistrat, que je lui aurois sacrifié encore vingt autres pucellages plus bizarres, s'il les eut exigés.

J'avois plus lieu que jamais, en rentrant dans le monde, de présumer de mes appas. Il sembloit que le minéral qui m'avoit roulé dans les veines, m'eut donné un nouvel être. J'étois devenue belle à ravir. Cependant le principal me manquoit; je veux dire, l'entregent & les maniéres, le secret ineffable de faire valoir les agrémens de la nature par le secours de l'Art. Je croyois sottement qu'il suffisoit d'avoir du teint, des traits, de la figure pour plaire. Ignorante encore, & sans nulle expérience du manége, du charlatanisme des femmes du bel air, je me reposois sur mon joli minois, du soin de me faire rechercher, & d'avoir des adorateurs: mais, loin d'attirer les moindres regards vers moi, j'avois la mortification de me voir effacer par des visages usés de débauches & tout couverts de blanc de ceruse & de rouge. Enfin, ne voulant pas courir le risque de retomber dans le triste état d'où je venois de sortir, je fus contrainte pour subsister, de servir de modéle aux Peintres.

Pendant à peu près six mois que j'exerçai cette belle profession, j'eus l'honneur d'être l'objet des études & des récréations de tous les Appelles & Barbouilleurs de Paris. Il n'est guères de sujets profanes & sacrés qu'ils n'aient épuisés sur moi. Tantôt je représentois une Madelaine pénitente, tantôt une Pasiphaé. Aujourd'hui j'étois sainte, demain catin, selon le caprice de ces Messieurs, ou l'exigence des cas. Quoique j'eusse un des plus beaux corps & des mieux articulés qu'il fut possible de voir, une jeune Lavandiére, connue alors sous le nom de Marguerite, maintenant sous celui de Mademoiselle Joly, m'éclipsa tout-à-coup, & m'enleva mes chalands. La raison de cela, c'est qu'on me savoit par coeur, & que Marguerite, ne me cédant rien du côté des perfections corporelles, avoit sur moi le mérite de la nouveauté. Néanmoins on ne tira pas de ses charmes tout le parti qu'on avoit lieu d'en espérer. Elle étoit d'une si grande vivacité, qu'il n'étoit presque pas possible de lui faire garder une attitude. Il falloit, pour ainsi parler, la saisir au vol. Voici un de ses traits d'étourderie qui la caractérise parfaitement. Mr. T... la peignoit un jour en chaste Susanne, c'est-à-dire, en état de pure nature. Il fut obligé de la quitter un instant. Sur ces entrefaites une procession des Carmes Billetes vint à passer. Cette folle oubliant son personnage actuel, courut étaler au balcon ses appas obscénes. La populace, plus scandalisée que les Révérends, de l'indécence d'un semblable procédé, la salua d'une grêle de pierres. Cette avanture pensa attirer de fâcheuses affaires à Mr. T... On vouloit le prendre à parti. Heureusement il en fut quitte pour l'excommunication.

Cependant, le crédit que Marguerite aqueroit journellement dans notre métier commun, me fit prêter l'oreille aux propositions d'un Mousquetaire gris, dont je devins la Pensionnaire, à raison de cent francs par mois. Nous établimes nos foyers dans la rue du Chantre. Mr. de Mez... (c'étoit mon bienfaiteur) m'aimoit à l'adoration: je l'aimois de même; ce que l'on doit regarder comme un phénoméne chez une fille entretenue, d'autant que l'aversion la plus insurmontable est la recompense ordinaire des Entreteneurs. Quoiqu'il en soit, je ne lui avois pas voué une fidélité si scrupuleuse, que je ne m'en tinsse qu'à lui seul. Un jeune garçon Perruquier, & un Mitron à larges épaules étoient alternativement ses substituts. Le premier, sous prétexte de me friser, avoit le privilége d'entrer familiérement dans ma chambre quand il vouloit. Le second, à titre de mon Pourvoyeur de pain, s'étoit aquis le même droit, sans que Mr. de Mez... en conçut le moindre ombrage. Tout jusques-là sembloit concourir à ma félicité. Si la fortune ne me fournissoit qu'un honnête nécessaire, l'amour me donnoit au-delà de mes besoins libidineux. J'avois lieu d'être contente de ma condition; je l'étois en effet, lorsqu'un maudit Qui pro quo bouleversa notre petit ménage. La Cour étant allée à Fontaine-bleau, Mr. de Mez... avoit été du détachement, & devoit rester à son quartier tout le tems du voyage. Mon Hôtesse, se fiant sur son absence, me pria de lui prêter ma chambre pour un particulier & sa femme, qui ne comptoient s'arrêter que deux ou trois jours à Paris. Je ne fis nulle difficulté de lui accorder ce qu'elle souhaitoit, & nous convinmes de coucher ensemble, pendant que ces Etrangers occuperoient mon lit. Les bonnes gens vinrent en prendre possession le même soir, espérant s'y dédommager des mauvaises nuits qu'ils avoient essuyées dans la route.

Mr. de Mez... pressé, selon les apparences, du désir de copulation, arriva justement à l'heure que tout le monde dormoit. Il avoit un passe-partout de la maison & une clef de ma chambre. Il entre à petit bruit: mais de quel étonnement son ame ne fut-elle pas saisie, quand un ronflement en basse-contre, vint frapper son oreille! Cependant il approche de mon lit, frissonnant de crainte & de rage: il tâtonne & sent deux têtes sous sa main. Alors le démon de jalousie, l'esprit de vengeance s'emparant de ses sens, il tombe à grands coups de canne sur le couple endormi, & casse un bras au pauvre diable d'époux, qui tâchoit de garantir sa moitié d'un traitement si brutal. Il est aisé de penser qu'une semblable scéne ne se passa point dans le silence. Bientôt toute la maison & le voisinage furent éveillés aux hurlemens de ces infortunés conjoints. On crie de toute part au meurtre, à l'assassin. Le Guet arrive, & Mr. de Mez... reconnoissant trop tard sa méprise, est arrêté & conduit à l'Hôtel. Comme c'étoit à mon occasion qu'on avoit fait ce beau vacarme, je ne crus pas qu'il fût prudent d'attendre quelle en seroit l'issue. Je mis à la hâte un petit jupon avec un pet-en-l'air, & à la faveur du charivari, je me réfugiai furtivement chez un Chanoine de saint Nicolas, domicilié sous le même toit.

Il y avoit long-tems que le saint homme me convoitoit. Dieu sait s'il fut fâché de trouver une si belle occasion de satisfaire le lubrique appétit qui le dévoroit. Il me reçut d'une façon toute chrétienne; & après m'avoir fait avaler un verre de ratafiat confortatif, dont il eut aussi la sage précaution de se mettre un coup sur la conscience, le maître paillard m'introduisit charitablement dans sa couche canoniale. Certes, ce n'est pas sans raison que l'on exalte les talens de ces mangeurs de potage à l'eau bénite. Les gens du monde ne sont que des mirmidons auprès d'eux. Le bon Prêtre fit pendant toute la nuit & fort avant dans la journée des miracles de nature. Lorsqu'énervé, outré de fatigue, il sembloit prêt à succomber sous le plaisir, aussi-tôt son imagination luxurieuse, inépuisable en ressources, lui prêtoit de nouvelles forces. Chaque partie de mon corps étoit pour lui un objet d'adoration, de culte & de sacrifice. Jamais Arétin ni Clinchtel[7] avec tout leur savoir ne furent capables d'inventer la moitié des attitudes & des postures qu'il me fit tenir; & jamais les mistéres de l'Amour ne furent célébrés de meilleure grace, ni de tant de maniéres différentes.

[7] Peintre fort célébre autrefois à Paris pour les obscénités.

Je gagnai si bien l'intimité de Mr. le Chanoine dans cette occasion, qu'il m'offrit de manger avec moi les deniers de la Prébende, qui, à la vérité, n'étoit pas grand'chose; mais les circonstances embarrassantes où je me trouvois alors, ne me permettant pas de faire la rencherie, j'acceptai son offre de très-grand coeur.

Le soir même, entre chien & loup, il me prêta une vieille culotte, où avoient reposé dix ans ses deux respectables témoins; & m'ayant enharnachée d'une crasseuse soutanelle d'aussi ancienne date, d'un petit manteau de voile en filigrane, & d'un paroli[8] au menton, nous sortimes paisiblement, sans que personne nous dit mot. Le diable, en effet, ne m'auroit pas reconnue sous ce travestissement burlesque. J'étois si défigurée, que je ressemblois moins à une fille qu'à un de ces pauvres Ibernois grêlés, qui tirent leur subsistance quotidienne de leurs messes. On ne devineroit pas où mon nouveau maître me conduisit. Dans la rue Champ-fleuri, au cinquiéme étage, chez une nommée Madame Thomas, crieuse de vieux chapeaux. Cette honnête personne avoit été quelques années auparavant gouvernante du Chanoine. Elle s'en étoit séparée pour épouser un porteur d'eau du quartier; lequel avoit passé de cette vie à l'autre peu de tems après les épousailles: & comme il n'avoit assigné de préciput à la susdite Madame Thomas, que sur les brouillards de la riviére, son unique domaine, elle s'étoit enrôlée par besoin dans le Corps des Revendeuses de vieilles nippes. Enfin, ce fut à la garde de cette vénérable Bourgeoise que mon Prêtre me confia, en attendant qu'il m'eût trouvé un logement convenable.

[8] Rabat.

Madame Thomas étoit une grosse camuson, chargée de viande. Néanmoins, à travers son excessif embonpoint, on découvroit des traits qui faisoient soupçonner qu'elle n'avoit pas été, en son tems, d'une figure indifférente. Aussi la bonne Maman entretenoit-elle encore un commerce clandestin avec un Frere Quêteur de l'Ordre Séraphique de saint François, qui venoit sacrifier à ses gros appas, lorsque l'aiguillon de la chair le tourmentoit.

C'est une chose inconcevable que les moyens bizarres dont la fortune se sert pour opérer ses miracles, & conduire les mortels où il lui plait. S'imagineroit-on jamais que ce seroit chez une crieuse de vieux chapeaux que cette Divinité fantasque dût me tendre une main bienfaisante? Rien n'est pourtant plus vrai. La protection du Frere Alexis m'a tirée de la poussiére, & a été la premiére source de l'état d'opulence dont je jouis aujourd'hui. Mais ce qu'il y a de plus étonnant dans les combinaisons du sort, & ce qui confond l'entendement humain, c'est que souvent les voies du bonheur ne nous sont ouvertes que par les plus fatals événemens. On roue de coups de bâton un pauvre étranger, qui se croit en sûreté dans ma chambre: on lui casse un bras. De crainte qu'on ne me veuille rendre responsable de cette tragique avanture, je me sauve chez mon voisin le Chanoine, qui me méne en secret chez Madame Thomas: ce n'est pas tout; pour comble de disgraces, j'apprends le lendemain que le Prébendier lui-même avoit été écrasé & enseveli sous les ruines de son Eglise;[9] & par cette mort imprévue me voilà reduite, sans aucune apparence de ressource, à la merci de ma nouvelle Hôtesse.

[9] Il y a quinze ou seize ans que ce malheur est arrivé. Plusieurs Chanoines eurent le même sort.

Le sentiment effrayant de ma situation présente m'arracha des larmes, que Madame Thomas crut que je donnois au défunt. Nous pleurames toutes deux de compagnie quelques minutes: après quoi, la bonne femme, naturellement ennemie des longues afflictions, essaya de me consoler, & y réussit mieux par ses propos burlesques, que n'auroit fait un Docteur avec tout le pathétique de sa morale chrétienne. «Allons, Mademoiselle, me disoit-elle, il faut se faire une raison: quand nous pleurerons jusqu'au jugement, il n'en sera ni plus ni moins. La volonté de Dieu soit faite. Au bout du compte, ce n'est pas nous qui l'avons tué. C'est bien sa faute s'il est mort: & oui, vraiment. Que diable avoit-il besoin aujourd'hui d'aller à Matines, lui qui dans le courant de l'année n'y alloit pas quatre fois? A-t'on jamais plus mal pris son tems pour être dévot? Demandez-moi si l'on n'auroit pas bien chanté les Matines sans lui. Les Chantres ne sont-ils pas payés pour cela? Ah! comme dit ma commere Michaut, la mort est bien traîtresse! c'est justement lorsque nous y pensons le moins qu'elle nous accroche. Qui auroit dit hier au pauvre défunt: Monsieur le Chanoine, nous avons une bonne oie pour demain, mais on vous en ratisse; vous n'en tâterez point. Il lui auroit donné le démenti, & auroit juré sa foi qu'il en mangeroit sa part. Voilà pourtant comme on se trompe tous les jours. C'est, en vérité, grand dommage; car c'est une oie à servir à la table de la Reine: ça, ça tenons-nous le coeur gai, aussi-bien tout le chagrin du monde ne payeroit pas un sou de dettes. Entre nous soit dit, vous ne perdez pas grand'chose. C'étoit un Engeoleur de filles qui leur promettoit plus de beurre que de pain; & puis le Drôle ne se faisoit pas conscience de les planter là pour reverdir quand il en étoit regoulé. Il avoit aussi le défaut d'être un peu sujet à son ventre: il s'enivroit fréquenment, & devoit à tout son voisinage. Tenez, que serviroit-il de vous cacher la vérité maintenant qu'il n'est plus? ma foi, il ne valoit pas les quatre fers d'un chien.»

Madame Thomas me convainquit par cette oraison funébre de son ancien Maître, que nos domestiques sont des espions & des censeurs de notre conduite, d'autant plus dangereux, qu'ils n'ont pas d'ordinaire assez de discernement pour appercevoir nos bonnes qualités, & qu'ils ont toujours trop de malice pour ne pas découvrir nos foiblesses & nos imperfections. Elle me tint un langage bien différent au sujet du Frere Alexis. Il est vrai qu'il étoit d'une tournure à mériter les éloges de toute connoisseuse. Je dis ceci en passant, parce que j'eus la fantaisie d'expérimenter son savoir-faire, & que j'ai souvent regretté que tant de mérite fût en quelque façon anéanti sous l'humble haillon d'un pauvre Récolet.

J'aurois dû, afin d'éviter le reproche que l'on pourroit me faire, d'écrire sans ordre & de déplacer les choses, laisser arriver le Frapart chez Madame Thomas, avant de m'étendre sur son chapitre. Mais le mal n'est pas si grand; faisons-le entrer, tandis que la bonne Femme est occupée à trousser l'oie dont elle veut le régaler. On saura donc que je vis un grand coquin des mieux découplés, nerveux, membru, barbu, ayant le teint frais & vermeil, des yeux vifs & perçans, pleins d'un feu, dont les étincelles simpatiques faisoient sentir plus bas que le coeur, des démangeaisons qu'on ne soulage pas avec les ongles.

Madame Thomas le mit d'abord au fait de mon histoire. Il avoit appris, chemin faisant, la triste avanture du Chanoine, & s'en étoit consolé ainsi que nous, comme font les gens raisonnables, d'un malheur auquel il n'y a point de reméde. Le Drôle ne bornoit pas ses talens au seul métier de Quêteur. Il avoit trouvé le secret d'être utile à la société, & encore plus à son Couvent, par les services qu'il rendoit à l'un & l'autre sexe. Personne ne savoit mieux que lui, ménager de douces entrevues, rompre des obstacles, éluder la vigilance des Argus, tromper des maris jaloux, émanciper de jeunes pupilles, & affranchir de timides tourterelles de l'empire tirannique des pere & mere. En un mot, le Frere Alexis étoit le Roi des Proxénetes, & conséquenment fort accrédité parmi le monde galant.

Après les premiéres courtoisies de part & d'autre, Madame Thomas nous laissa ensemble pour aller faire cuire au four la principale piéce de notre festin. A peine étoit-elle descendue un étage, que le Moine, sans cérémonie, m'appuie un coup de bec sur la bouche, & me renverse sur le lit.

Quoique je trouvasse le procédé aussi brusque qu'étrange, le besoin que je prévoyois avoir de lui, & la curiosité de voir ce qu'il cachoit sous sa robe, ne me fit faire de résistance que ce qu'il en fallait pour l'enflammer davantage, & ne point passer dans son esprit pour une abandonnée des rues. Dès qu'il m'eut postée à sa guise, il releva sa jaquette au-dessus de ses hanches, & tira d'un grand caleçon de cuir gras, le plus beau, le plus superbe morceau... enfin, une machine plutôt faite pour meubler une culotte royale, que la dégoutante & crasseuse braguette d'un chétif fantassin de la milice de saint François. Ah! Madame Thomas, que de femmes auroient voulu être en votre place, & crier de vieux chapeaux à pareil prix! La Reine des Amours elle-même, l'adorable Cythérée auroit sacrifié Mars & Adonis pour avoir la jouissance d'un meuble si précieux. Je crus que Priape & toutes ses dépendances m'entroient dans le corps. La douleur aiguë que l'intromission de ce monstre, à jamais vénérable, me causa, m'auroit arraché les hauts cris, si je n'avois appréhendé de donner l'alarme au voisinage. Néanmoins, le mal fut bientôt oublié par les délicieuses agonies où il me plongea. Que ne puis-je exprimer les ravissantes convulsions, les charmantes syncopes, les douces extases que j'ai éprouvées alors! Mais notre imagination est toujours trop foible pour peindre ce que nous sentons si fortement. Doit-on en être surpris, puisque l'ame, en ces délectables instans, est en quelque maniére anéantie, & que nous n'existons plus que par les sens?