Opening the book…

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OEUVRES COMPLÈTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME PREMIER.

PARIS

DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,

RUE SAINT-LOUIS, Nº 46,

ET RUE RICHELIEU, Nº 47 bis.

1830.

Lord Byron

Préface des Éditeurs.

Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans la littérature la même place que l'on assignait, dans le siècle dernier, à Voltaire et à J. J. Rousseau. Ces deux écrivains, d'un génie si divers, mais d'un talent peut-être égal, ont été traduits dans toutes les langues de l'Europe, sans que l'empressement des lecteurs ait rien perdu de son activité. La récente réimpression de l'auteur de WAVERLEY, dans deux éditions rivales, devait être naturellement suivie de celle de Byron, et désormais les oeuvres de ces grands littérateurs seront, pour ainsi dire, inséparables.

Sans prétendre rabaisser, au profit de la nôtre, le mérite d'une traduction publiée il y a plusieurs années, et dont le prix d'ailleurs est fort élevé, nous ne craignons pas de dire que celle-ci est digne, en tous points, de figurer à côté du travail de l'heureux traducteur de Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr P. Paris qui déjà a fait passer dans une traduction de DON JUAN la verve admirable et la capricieuse malice de ce poème original, comme ayant bien voulu se charger d'accomplir cette grande tâche, c'en est assez, sans doute, pour justifier notre assertion. Toutefois le mérite de la traduction ne recommande pas seul notre édition, et nous avons fait tous nos efforts pour qu'elle fût aussi correcte et aussi soigneusement imprimée que possible. Ajoutons qu'elle est aussi la plus complète, puisqu'elle doit contenir, outre les pièces inédites promises par MM. Galignani[1], les MÉMOIRES DE LORD BYRON, confiés par l'illustre auteur à son ami Thomas Moore, et dont la publication a déjà rempli en partie l'attente générale[2].

[Note 1: M. Galignani, éditeurs célèbres par leur belle collection des poètes modernes de la Grande-Bretagne, préparent une édition originale des oeuvres du poète anglais: c'est dans cette édition que doivent entrer les pièces inédites dont il est ici question.]

[Note 2: Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont attendus incessamment.]

Ce n'est pas sans de mûres réflexions que nous avons adopté pour notre édition l'ordre dans lequel sont placés les divers ouvrages de Byron, et si nous avons commencé par le DON JUAN, c'est que ce poème nous a paru le mieux fait pour donner une idée complète du prodigieux génie de son auteur. Scènes pathétiques et bouffonnes, détails grotesques, réflexions morales, caractères passionnés, critiques piquantes et tableaux satiriques, tout se réunit dans ce poème extraordinaire, pour en faire un sujet continuel d'étude et de surprise.

Après ce que nous avons dit, il serait superflu de faire ici l'éloge des nombreuses productions d'un poète dont le nom est inscrit parmi les plus grands noms. Cette tâche, d'ailleurs, est réservée au jeune écrivain qui s'est plu à tracer l'histoire d'une vie aussi glorieuse qu'elle fut de courte durée. Usant avec délicatesse et talent du droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de judicieux commentaires, les véritables beautés des défauts qui parfois déparent son modèle, et souvent il a rétabli avec bonheur certains passages qui, avant lui, n'avaient été qu'imparfaitement compris.

Terminons par dire que lord Byron, si dédaigneux des honneurs, est peut-être le seul grand poète qui n'ait pas cru, du moins en apparence, à son immortalité. Sans doute son incrédulité ne fut pas, dans cette circonstance, d'accord avec son amour-propre. Que de poésie et quel sentiment d'ironie raffinée renferment ces deux strophes si belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de M. Paris, n'ont presque rien perdu de leur beauté.--Citons-les comme un spécimen de son talent comme écrivain et de sa fidélité comme traducteur.

218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l'action de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes, s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes écrivent, parlent, déclament, que les héros massacrent, que les poètes consument ce qu'ils appellent leur «lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire encore.

219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte, Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides, dans la ferme espérance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle déroberait à tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant vous ou moi quelque espérance sur un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de poussière.

What is the end of fame? 'tis but to fill
A certain portion of uncertain paper:
Some liken it to climbing up a hill
Whose summit, like all hills, is lost in vapour;
For this men write, speak, preach, and heroes kill,
And bards burn what they call their «midnight taper,»
To have, when the original is dust,
A name, a wretched picture, and worse bust.

What are the hopes of man? Old Egypt's king
Cheops erected the first pyramid
And largest, thinking it was just the thing
To keep his memory whole, and mummy hid,
But somebody or other rummaging,
Burglariously broke his coffin's lid:
Let not a monument give you or me hopes
Since not a pinch of dust remains of Cheops.

DON JUAN, C. I.

VIE DE BYRON.

Il est certains hommes qui jouissent du dangereux privilége de pouvoir tenir leur imagination presque toujours distraite des intérêts de la vie privée, et qui, dévorés de passions, trouvent partout de nouveaux alimens à l'activité naturelle de leur ame. Génies indépendans, ils ne savent pas transiger avec les nécessités de l'état social; toute espèce d'entrave ou d'injustice les révolte. Surtout, ils sont tourmentés du désir de pénétrer les profonds mystères de la nature humaine; et, ne pouvant se contenter des joies de l'ambition, de la richesse ou de l'amour-propre, ils demandent à l'univers entier des jouissances plus solides, ou des croyances métaphysiques plus satisfaisantes. Mais, comme si la voix de la raison se joignait à celle de toutes les religions positives, pour nous interdire la recherche des vérités d'un ordre élevé, il est rare qu'ils ne retirent pas de leurs sublimes contemplations de plus grands doutes et de plus vives inquiétudes.

De tels hommes seraient bien à plaindre s'ils n'avaient aucun moyen de soulager leur coeur de toutes les pensées qui l'oppressent: mais le talent de peindre avec vérité leurs sentimens est, pour ainsi dire, la conséquence de leur caractère; et si leur passage sur la terre est ordinairement douloureux, du moins naissent-ils pour recueillir l'admiration et faire les délices de leurs semblables.

Si jamais quelqu'un avait reçu en partage le génie poétique, c'était sans doute l'auteur de Childe Harold et de Don Juan. Non-seulement Byron était né poète, il vécut encore en poète: jamais il ne contempla l'univers qu'à travers le radieux prisme de la poésie; et tandis que les esprits les plus heureusement nés laissent souvent flétrir dans les intérêts mesquins de la société leurs plus fraîches inspirations, Lord Byron alla jusqu'à sacrifier à sa vocation (et qui maintenant oserait le lui reprocher?) tous les liens de famille et de patrie. Ainsi, la vie la plus orageuse et la plus indépendante alimentant sans cesse le feu divin qui l'embrasait, il en résulta que, pour donner à la poésie le plus sublime essor, il n'eut besoin que de recueillir les sensations que tout ce qui l'environnait semblait, comme à l'envi, lui offrir.

Il faut remonter au-delà des Normands pour arriver à la source de l'illustration des Byron. Déjà puissante dans le XIIe siècle, cette famille est originaire de la province du Périgord[3]. En France, ses branches diverses s'éteignirent vers le milieu du XIIIe siècle dans la personne d'une fille qui, en épousant un Gontaut, transporta dans cette dernière maison l'héritage et le surnom des Byron. Mais une autre branche avait suivi la fortune de Guillaume-le-Bâtard, et, dès les premiers tems de la conquête, on la trouve en possession de vastes domaines dans le duché de Lancastre et dans les comtés d'York, de Nottingham et de Derby: on les voit sur les champs de bataille de Créci, de Poitiers, de Bosworth; et, à l'époque des guerres civiles, on les compte parmi les plus ardens défenseurs de la cause royale. Notre poète aimait à rappeler la gloire de ses premiers ancêtres; son respect pour leur mémoire est même consigné dans les premières stances des _Heures de loisirs_[4].

[Note 3: Une circonstance singulière, c'est que les ancêtres maternels de Byron sont également originaires du Périgord: et, bien plus, c'est que les ruines du château de Gourdon ou Gordon subsistent encore aujourd'hui près de celles du château de Byron.]

[Note 4: Il avait à peine quinze ans quand elles furent composées.]

L'élévation des Byron à la pairie date de 1652. William, cinquième Lord Byron, ayant, en 1765, à la suite d'une querelle, tué M. Chaworth, l'un de ses proches parens, fut enfermé à la Tour de Londres, et peu de tems après déclaré, dans la chambre haute, coupable d'homicide; mais ayant réclamé son privilége de pair, le jugement n'intervint pas. Il était si loin de rougir d'avoir tué ce M. Chaworth, spadassin de profession, qu'il porta toujours une sorte de culte à l'épée dont il s'était servi pour le frapper. C'était, au reste, un de ces hommes singuliers plus communs en Angleterre que dans aucun autre pays. Il consuma les longues années de sa vieillesse dans le château de Newstead, ancienne abbaye de chanoines réguliers de saint Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la principale résidence des Byron; et c'est là qu'ayant pris en horreur tous les hommes (particulièrement tous les membres de sa famille), son occupation favorite était d'apprivoiser plusieurs grillots: il était parvenu à les habituer à recevoir ses caresses ou ses châtimens; quand leur familiarité devenait excessive, il les fouettait avec des brins de paille réunis. William mourut en 1798, sans laisser ou ressentir, en quittant la vie, le moindre regret.

Il n'avait pas d'enfans, et son frère, le célèbre commodore Byron, malheureux dans sa famille comme dans ses voyages, n'avait laissé qu'un fils, dont les intrigues galantes avaient été le scandale des trois royaumes. John Byron épousa d'abord lady Carmarthen, quand la publicité de ses coupables liaisons avec cette dame eut amené un divorce entre elle et son premier mari. Après sa mort[5], il avait aimé, enlevé et épousé miss Catherine Gordon, riche héritière du duché d'Aberdeen, et descendue en ligne droite du roi d'Écosse, Jacques II. Mais en quelques années il eut dévoré le patrimoine de sa nouvelle femme: obligé de quitter l'Angleterre, il était mort à Valenciennes en 1791, n'ayant plus conservé, depuis sa fuite, les moindres rapports avec sa femme et le fils unique qu'il avait eu d'elle.

[Note 5: Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui épousa, par la suite, sir H. Leigh.]

Ce dernier était notre poète. Georges Byron Gordon naquit le 22 janvier 1788, à Londres suivant les uns, à Marlodge, près d'Aberdeen, suivant les autres, et enfin à Douvres suivant M. Dallas. C'est aux Anglais qu'il appartient de rechercher le lieu qui peut réellement se glorifier d'avoir vu naître Lord Byron. Nous remarquerons seulement qu'on ne doit pas s'étonner de lire dans les écrivains de l'antiquité que plusieurs villes se soient disputé l'honneur d'avoir été la patrie d'Homère, puisque la même incertitude enveloppe, à nos yeux, le berceau du plus illustre barde contemporain.

Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus important de mentionner, c'est que les premières années du jeune Gordon se passèrent dans une campagne située à quelques milles d'Aberdeen. Demeuré la seule consolation de sa mère, il en devint bientôt l'idole; et, grâce à de nombreux signes d'une constitution délicate, madame Gordon, au lieu de lui faire apprendre à lire, le laissa jusqu'à neuf ans gravir à son gré, du matin au soir, les monts neigeux, hérissés et pittoresques, qui font de l'Écosse le pays le plus inspirateur de l'Europe. Bien qu'il eût un léger défaut de conformation dans l'un de ses pieds, c'était le plus infatigable, le plus agile de tous les enfans de son âge; et sa mère, en le voyant chaque soir revenir les habits en lambeaux et les membres déchirés, ne pouvait s'empêcher, comme la mère de Duguesclin et de Henri IV, de se plaindre au ciel de lui avoir donné un si méchant et si remuant enfant. «Ah! mon fils, s'écriait-elle dans sa douleur, vous serez bien un jour un vrai Byron!»

Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, Lord Byron fit ses premières études (celles peut-être qui ont sur le reste de la vie la plus ineffaçable influence) au milieu des montagnards de l'Écosse. Chaque jour sa jeune imagination ruminait des chants mélancoliques, de vieux et héroïques récits, et des superstitions pleines de poésie. On respire d'ailleurs, sur les montagnes, je ne sais quel air de liberté, dont il serait également impossible d'expliquer la raison, ou de contester l'influence. Dans la suite, Byron se rappela toujours, avec délices, les montagnes de l'Écosse; il est peu de ses poèmes dans lesquels il ne se soit plu à chanter quelque montagne, et les plus belles stances des Heures de loisir sont adressées aux rochers de Loch-na-Garr.

Quand la santé de Gordon, ainsi fortifiée par une première éducation généreuse, eut cessé d'inspirer des alarmes à sa mère, on lui fit suivre les leçons des pédagogues d'Aberdeen. Il se fit alors plus remarquer par son caractère indomptable que par une profonde aptitude aux exercices classiques.

En 1798, quand, par la mort du vieux Lord Byron, ses droits à la pairie eurent été définitivement reconnus, le censeur de l'école d'Aberdeen avait effacé de la liste des collégiens son ancien nom de Georgius Byron Gordon pour y substituer celui de Dominus de Byron. Georges avait alors dix ans, et précisément la veille, il avait reçu (non sans résistance) le fouet, à l'occasion de la faute d'un autre écolier. L'un de ses amis, étonné, et peut-être jaloux de ce nouveau titre, lui en demanda la raison. «Elle ne vient pas de moi, répondit fièrement Byron; le hasard a voulu que je fusse fouetté hier pour ce qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui le titre de Lord pour ce qu'un autre a cessé de faire. Je n'ai rien dont je puisse le remercier; je ne lui avais rien demandé.»

Quelque tems après, le comte de Carlisle, époux d'Isabelle, soeur du défunt Lord Byron, et désigné, en cette qualité, pour servir de tuteur à son jeune neveu, l'appela à Londres auprès de lui, afin de le mettre en état, disait-il, de recevoir une éducation vraiment libérale et digne de son rang. À douze ans, Byron fut envoyé à Harrow, pension située à dix milles de Londres, où sont, en général, élevés les enfans de la haute société anglaise. Dans cette pension, son esprit reçut de nouveaux développemens; tour à tour on le vit se livrer aux plus violens exercices, à la gaîté la plus franche, à la plus profonde tristesse: quelquefois ardent à l'étude, ordinairement distrait de tous les travaux universitaires; lisant Ossian et négligeant les classiques; dédaignant de faire les moindres efforts pour obtenir les palmes de collége; toujours fier, dédaigneux et inquiet; objet de la haine de la plupart de ses maîtres, et, comme à Aberdeen, de l'admiration de ses condisciples.

Un jour, à sa voix, les élèves de Harrow se révoltèrent. Dans leur rage, ils voulaient mettre le feu à leurs salles d'étude: Byron les apaisa comme il les avait d'abord enflammés, avec quelques mots. Montrant les noms de leurs pères écrits sur les murailles, il leur demanda s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers vestiges. Tous les enfans se turent, et le mouvement fut arrêté.

Chaque année il allait passer le tems des vacances dans le château de Newstead-Abbey, devenu mille fois plus célèbre pour avoir été la résidence d'un poète que pour avoir vu les exploits des meilleurs chevaliers du moyen âge. On peut en lire la magnifique description dans le quinzième chant de Don Juan.--C'est alors qu'il vit Maria Chaworth, et que, pour la première fois, il devint amoureux. Les deux familles de Chaworth et de Byron étaient alliées; mais, depuis la mort de l'un des oncles de Maria, tué, comme nous l'avons dit, par le dernier Lord Byron, elles avaient cessé de se voir. En dépit de tous les calculs de famille, le jeune Byron trouva moyen de déclarer son naissant amour à la belle Maria. Celle-ci, plus âgée que lui de quelques années, n'attacha pas d'abord un grand prix à la passion d'un enfant de quinze ans; elle le désola: elle fit pis encore, elle le trompa. Long-tems son adroite coquetterie, sans renoncer à de plus vulgaires conquêtes, eût voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin, cessant de dissimuler, elle disparut un jour avec l'un des plus ridicules dandys des trois royaumes. Byron la regretta comme jadis Gallus avait regretté Lycoris, et les larmes qu'il répandit révélèrent l'ardente sensibilité de son ame; mais cette première passion eut sur toute sa vie la plus heureuse influence. C'est à miss Chaworth qu'il n'hésita pas d'attribuer son génie poétique, et du moins elle lui donna, la première, le désir de bégayer des vers. Depuis ce tems le nom de Maria eut toujours sur son imagination un pouvoir presque magique.

De Harrow il fut envoyé à Cambridge pour y finir ses études. On a beaucoup parlé d'un jeune ours qu'il y avait choisi pour son ami et son compagnon de chambre; Byron eut, toute sa vie, une grande tendresse pour les animaux: en Italie, il traînait après lui plusieurs singes, un boule-dogue, un mâtin anglais, deux chats, trois paons et quelques poules. Il n'est donc pas surprenant qu'il essayât, à Cambridge, d'apprivoiser un ours, tâche difficile, et par cela même attrayante pour lui. À ceux de ses condisciples qui, jaloux peut-être de l'intérêt presque exclusif qu'il portait à ce grossier animal, lui demandèrent ce qu'il prétendait en faire, Lord Byron avait répondu: «Un docteur de l'université de Cambridge.» Ce mot fit fortune, et plus tard on y trouva la preuve de son caractère misanthrope: on n'aurait dû y voir qu'une saillie de gaîté satirique. Quand il quitta Cambridge, il y laissa son ours, de l'éducation duquel il désespérait sans doute.

À dix-neuf ans, il disait adieu au collége, sans avoir été revêtu d'un seul degré universitaire; mais il s'était déjà créé des titres plus honorables. Les souvenirs religieux des montagnes écossaises et des hauts faits d'armes de ses ancêtres, les regrets et les transports d'un premier amour; Ossian et les poètes classiques; telles furent les premières inspirations de Byron. Les Heures d'oisiveté, livrées à l'impression six mois après sa sortie de Cambridge, firent d'abord une vive sensation. Un jeune homme, possesseur d'un beau nom et d'une grande fortune, déjà maître de ses actions, et qui cependant dévouait les plus beaux jours de sa vie au culte des muses; bien plus, dans le volume qu'il publiait, des vers charmans, des idées nobles et grandes, des preuves nombreuses de sensibilité, de délicatesse et de goût, voilà ce qui d'abord excita une véritable admiration: mais le premier des oracles périodiques de l'opinion, la Revue d'Édimbourg, avait encore gardé le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire plus accablante n'avait peut-être rempli les colonnes d'une gazette; celles dont l'auteur des Martyrs était l'objet en France, justement à la même époque, sont des modèles d'urbanité quand on les compare à ce fameux article. Bientôt (tant il est facile aux critiques de frapper de ridicule les poésies graves!) le public parut rougir d'avoir admiré ce que la Grand'mère d'Édimbourg avait dénigré. Les Heures d'oisiveté devinrent le sujet de toutes les plaisanteries de bon ton; on alla jusqu'à refuser à l'auteur la moindre étincelle d'imagination, et le comte de Carlisle se joignit même à la foule des aveugles dépréciateurs du beau génie de son jeune parent.

Cependant Byron attendait, à Newstead, l'instant de sa majorité, en s'abandonnant à toutes les violentes passions de son âge. Lui-même nous apprend que chaque jour de nouvelles et séduisantes maîtresses se disputaient son coeur, et qu'une foule d'amis, attirés auprès de son inexpérience par l'appât des voluptés, ou d'autres motifs moins excusables, ne cessaient de faire retentir les échos de la vieille abbaye d'accens de joie oubliés depuis long-tems.

Mais, tout en s'abandonnant avec une espèce de fureur aux plaisirs des sens, Byron n'était pas leur esclave. Il semblait, dans ces jours de délire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, afin d'apprécier lui-même la nature du bonheur qu'il était possible d'en attendre: il en eut donc bientôt reconnu tout le vide. Les tendres coquetteries de ses indignes maîtresses n'effleuraient plus son coeur; ses anciens amis, impatiens du fier et mâle génie d'un homme auquel ils se comparaient jadis, devinrent moins nombreux de jour en jour. Enfin, après l'expérience d'une année, l'être qu'il chérissait le plus était un grand chien de Terre-Neuve, avec lequel il se baignait ordinairement. Souvent, pour éprouver son intelligente sollicitude, il disparaissait quelque tems sous les flots, et le chien, à la grande joie de son maître, ne manquait pas de se précipiter à sa recherche et de le ramener sur le rivage. Byron fit graver, en 1808, une inscription sur la pierre qui recouvrait ses os; elle finit par ces mots: «Ce monument indique la demeure d'un ami; je n'en ai encore connu qu'un seul, et c'est ici qu'il repose.»

On raconte aussi que, dans le même tems, Byron fit arranger et monter en coupe un crâne d'une énorme capacité; il appartenait à l'un des moines qui jadis avaient habité Newstead. Dans les jours de réceptions bachiques, le crâne faisait le tour de la table, et, comme aux festins d'Anacréon et d'Horace, chacun des convives, ne trouvant plus qu'un aiguillon d'enjouement dans ces souvenirs de la mort, se livrait à l'envi aux plus folles saillies. Byron fit même, sur cette coupe, des vers qui rappellent la grâce philosophique du chantre du Falerne et de Lydie.

Mais l'article de la Revue d'Édimbourg vint bien autrement aiguillonner sa muse, et le généreux désir de se venger lui fit oublier la promesse qu'il avait faite, en publiant les Heures d'oisiveté, de ne plus rien livrer à l'impression. Toute la république littéraire avait méconnu son génie! tous les prétendus oracles du goût, les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery, avaient affecté de ne voir en lui qu'un méprisable rival: il saura les désabuser. Dès ce jour, il renonce aux éloges, aux flatteries d'indignes Aristarques; il dédaigne l'approbation de cette Angleterre, qui ne rappelle à son coeur que ses propres égaremens ou les injustices des autres, et quand il aura dignement relevé le gant qu'on lui a jeté, il ira, loin de sa patrie, chercher des inspirations plus grandes encore.

Les Bardes anglais et les Reviseurs écossais firent toute la sensation que Lord Byron en avait espérée: les journaux, épouvantés, n'osèrent même rentrer en lice contre un si rude jouteur. Le lendemain de la publication de cette satire, le poète, ayant atteint sa majorité, vint prendre sa place dans la chambre des pairs. À peine eut-il prononcé, à haute voix, le serment d'usage devant la balle de laine qui sert de siége au chancelier, que celui-ci (Lord Eldon) vint à lui, et, d'un air riant, lui tendit cordialement la main; mais Byron ne répondit à ces avances qu'en s'inclinant légèrement et en posant l'extrémité de deux doigts dans la large main du chancelier: puis il chercha des yeux les bancs de l'opposition, et alla nonchalamment s'y étendre. Comme il sortait quelques minutes après, l'un de ses amis lui demanda pourquoi il avait si mal répondu aux avances de Lord Eldon. «Si je lui avais serré la main, répondit-il, il m'aurait cru de son parti; je ne veux rien avoir à démêler ni avec lui ni avec l'autre côté de la chambre: j'ai pris mon siége, et maintenant je vais voyager en pays étranger.»

Il s'éloigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, après avoir mis quelque ordre dans ses affaires, acquitté complètement ses nombreuses dettes, fait un testament, appelé sa mère à Newstead et l'avoir embrassée. Un ancien ami de collége, John Cam Hobhouse, déjà connu par plusieurs ouvrages de poésie et de politique, mais devenu, depuis, plus célèbre par le courage et la franchise de son opposition parlementaire, offrit à Lord Byron de l'accompagner dans ses voyages; et, sans en avoir précisément arrêté le plan, les deux amis mirent à la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur suite consistait en deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait instamment sollicité la faveur d'abandonner sa femme pour suivre la fortune de Lord Byron. C'était un personnage qui rappelait assez bien le Sganarelle du Don Juan de Molière; présomptueux, craintif et superstitieux à l'excès; aimant tendrement son maître, et redoutant toute espèce de fatigues ou de dangers.

Nos deux poètes débarquèrent à Lisbonne, visitèrent avec empressement Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus délicieux de l'Europe, et le château de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits du patriotisme et du caractère des Portugais, ils s'empressèrent d'arriver à Séville. C'est là que Byron dépouilla ses premières impressions sauvages. Le ciel de l'Andalousie, les cris de liberté qui, de toutes parts, y retentissaient, les scènes pittoresques d'une nature ravissante, et, plus que tout cela encore, les grâces et la beauté des dames de Séville, eurent bientôt fait évanouir ses sermens de haine à la société, de calme et de continence philosophiques. Son départ de Séville fit même verser des larmes d'amour, que l'incertitude de son retour eut sans doute bientôt taries. À Cadix, de nouveaux liens aussi tendres et aussi passagers l'attendaient encore.

Il est peu de personnes (même celles qui n'ont jamais lu ses vers) qui n'aient vu, et par conséquent admiré quelques portraits de Lord Byron: ils rappellent, en général, l'expression de ses traits. Cette expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en même tems que le Childe Harold, le Corsaire et le Don Juan ouvraient aux littérateurs un autre magnifique horizon poétique. Le dessin qui précède cette édition reproduit exactement la tête de Lord Byron à vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose de leur grâce et de leur pureté, mais sa physionomie n'en fut pas altérée; comme celle de tous les hommes de génie, elle était indépendante des formes matérielles; elle exprimait l'habitude des passions et des pensées sublimes, le dédain et presque l'ignorance des tracasseries vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses formes: en un mot, elle était l'image fidèle de son ame.

Le 16 août, le vaisseau qui devait transporter en Grèce nos deux voyageurs mit à la voile de Gibraltar et mouilla successivement à Cagliari en Sardaigne, à Girgenti en Sicile, à Malte; et enfin, le 29 septembre, à Prévesa sur la côte d'Albanie.

Leur plan était enfin arrêté avec précision: ils devaient traverser la Grèce et la Morée, passer l'hiver à Athènes, et, de là, se rendre à Constantinople; mais, pour avoir les moyens de voyager en sûreté, il leur fallait capter la bienveillance du redoutable visir qui gouvernait alors toutes ces contrées. Aly-Pacha, surnommé le Bonaparte musulman, assiégeait alors son ennemi, Ibrahim, dans le château de Bérat en Illyrie. Byron se rendit à Tépalène, quartier-général du visir, et éloigné de deux journées de Bérat. Aly, de son côté, ayant appris l'arrivée, dans ses états, d'un seigneur anglais, avait ordonné que toutes les commodités de voyage lui fussent gratuitement prodiguées. Lui-même le reçut avec la plus haute distinction. Ses petites mains blanches, ses petites oreilles et sa chevelure bouclée attiraient surtout l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes irrécusables d'une haute naissance et d'une éducation distinguée. À chaque heure de la journée il envoyait à nos voyageurs des fruits, des confitures et des sorbets, et, quand ils demandèrent à prendre congé, Sa Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les recommandant spécialement à son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur de la Morée.

L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais, mélange de maraudeurs chrétiens et musulmans, firent une vive impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de Childe Harold il a tracé une peinture détaillée de la beauté et de la gracieuse démarche des femmes; du courage, de l'hospitalité et du caractère vindicatif des hommes.--De retour à Prévesa, ils ne tardèrent pas à s'embarquer, dans l'espoir d'aborder à Patras sur la côte de la Morée; mais, par suite de l'ignorance des matelots turcs, leur bâtiment, emporté par le vent, alla échouer sur les rochers de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au généreux secours des villageois albanais qui habitaient derrière ces rochers. Pendant la crise, «Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme; les Grecs invoquaient tous les saints, et les Musulmans Alla. Le capitaine fondait en larmes, en nous disant de nous recommander à Dieu. Les mâts étaient fendus, la grande vergue en pièces; le vent redoublait de force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre chance (comme le disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les flots.» (Lettre de Lord Byron à sa mère.) Tel fut l'événement qui, sans doute, fournit plus tard au poète les terribles couleurs du deuxième chant de Don Juan.

De Souli, nos voyageurs revinrent encore à Prévesa, et, renonçant au trajet de mer, se dirigèrent vers Patras, à travers les forêts de l'Acarnanie et de l'Étolie: ils firent une halte de quelques jours à Missolonghi et à Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie de la Grèce, et s'arrêtèrent le reste de l'hiver à Athènes, comme ils en avaient formé, depuis long-tems, le projet.

Ce n'était pas assez qu'Athènes expiât sous le cimeterre des barbares son ancienne gloire; des étrangers, et surtout des Anglais, venaient à l'envi disputer aux rivages de Grèce les débris de statues, de colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore, sa richesse. Les monumens ont en eux-mêmes peu de valeur: transportez sous le ciel de la Grèce les arceaux et les ogives de nos châteaux gothiques, l'ame les considérera sans émotion, sans enthousiasme. On a donc de la peine à comprendre la rage qui porte les Anglais à encombrer leur île des monumens enlevés à la religion des autres peuples; et certes, il est déplorable que le gouvernement applaudisse à de pareilles profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions, statues, tous les débris des siècles passés viennent chaque jour se presser dans les tristes galeries britanniques. Cependant une seule inscription, échappée aux outrages du tems, rappelle aux Grecs, mieux que toutes les déclamations modernes, quelle a été et quelle doit être leur patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir regardé les vols de l'Écossais Elgin comme le plus grand des outrages. Il appartenait à Lord Byron et à M. de Châteaubriand de se rendre les échos de l'exécration à laquelle ils vouèrent les spoliateurs du Parthenon. Mais Byron ne se contenta pas de flétrir, dans le Childe Harold et dans la Malédiction de Minerve, la conduite de Lord Elgin; il alla lui-même, au péril de sa vie, effacer le nom du moderne Verrès, inscrit sur le frontispice du temple d'Érichtée, et il le remplaça par ces deux lignes:

Quod non fecerunt Gothi
Hoc fecerunt Scoti.

De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reçu de son gouvernement d'énormes sommes pour prix de la dépouille des temples d'Athènes.--Nos voyageurs s'éloignèrent de la Grèce au commencement du printems. Avant de gagner Constantinople, ils visitèrent les ruines d'Éphèse. Le 15 avril 1809, la frégate la Salsette, qui les transportait, jeta l'ancre sur les côtes de la Troade, non loin des fameux tombeaux que l'on aime à croire ceux des héros grecs morts au siége d'Ilion. Comme ils attendaient le firman du Grand-Seigneur à l'embouchure des Dardanelles, et justement à quelques centaines de pas du château d'Abydos, il prit envie à Byron de vérifier par lui-même si les savans avaient eu raison de révoquer en doute le récit des tendres traversées de Léandre. Dans le dernier siècle, notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait aussi, après de longues dissertations, reconnu que l'histoire d'Héro et Léandre était nécessairement une fable, attendu l'impossibilité du trajet de l'Hellespont à la nage. La tentative de Byron fit évanouir tout d'un coup l'autorité de tant de doctes recherches. Un lieutenant de la frégate (M. Ekenhead) offrit de partager la gloire et les dangers de cette épreuve: les deux nageurs partirent en même tems et firent le trajet en une heure et quelques minutes. Ekenhead eut à peine atteint le rivage de Sestos, qu'il se hâta de regagner, sur une barque, l'autre bord, où le rappelaient ses fonctions; mais Lord Byron, épuisé de fatigue et grelottant de fièvre, se traîna, demi-nu, dans une cabane voisine, et reçut l'hospitalité d'un pauvre pêcheur turc, qui, pendant cinq jours, lui prodigua les soins les plus assidus. À peine revenu sur le rivage d'Abydos, Byron envoya au pêcheur, par l'un des hommes de sa suite, un assortiment de filets, un fusil de chasse, une paire de pistolets et douze pièces de soie pour sa femme. Surpris de ce présent, le pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser l'Hellespont, afin de remercier sa seigneurie. Hélas! à peine éloigné de son rivage, une rafale s'éleva, fit submerger sa barque et l'engloutit dans les flots. Qu'on juge du désespoir de Lord Byron! Il s'empressa d'aller lui-même consoler la veuve; la pria de le regarder à l'avenir comme son ami, et lui laissa une bourse de cinquante dollars. Cette anecdote est peu connue; elle honore trop le caractère de Lord Byron pour que lui-même pensât jamais à la divulguer: mais les officiers alors employés sur la Salsette en ont tous attesté l'exacte vérité.

À Constantinople, il se sépara de Cam Hobhouse, qui brûlait déjà de revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret: son projet était de retourner en Grèce, et voulant, dans cette seconde excursion, s'arrêter à loisir dans les lieux les plus poétiques de cette terre de poésie, la société d'un ami, tel que Hobhouse lui-même, dérangeait, jusqu'à un certain point, son plan de rêverie. Il écrivit Childe Harold en Grèce; il en composa même un grand nombre de strophes sur le Parnasse. C'était, il faut l'avouer, une heureuse et grande idée que celle d'aller puiser des inspirations à une pareille source, et quand on songe, en lisant Childe Harold, que ces vers ont été tracés sur les sommets sacrés de l'Hélicon, je ne sais quelle vénération religieuse se joint naturellement à l'admiration que produit une aussi magnifique création.

Il choisit Athènes pour sa principale résidence. C'est là qu'une jeune Grecque devint éperdument éprise de lui: elle était belle; elle ne tarda pas à toucher son coeur. Mais les jours du Ramasan arrivèrent, et, pendant ce carême, tout commerce entre les deux sexes était puni de mort. Une aussi longue interruption parut un siècle à Lord Byron: dans son impatience, il avait formé un plan de rendez-vous, et l'avait fait parvenir à sa maîtresse; la trame fut découverte, et la jeune fille condamnée à être sur-le-champ enfermée dans un sac et jetée à la mer. Byron n'était prévenu de rien, quand un soir, en côtoyant à cheval le rivage de la mer avec deux Albanais qu'il avait pris à son service, il voit plusieurs soldats s'avancer de son côté. Il apprend qu'ils ont la mission de noyer une femme; dès-lors il ne pouvait plus hésiter: au risque de s'attirer une mauvaise affaire, il court à l'officier du détachement, parvient à l'intimider, et se fait remettre l'infortunée, dans laquelle il reconnaît son amante. Grâce à son intervention, et à une forte somme d'argent, le magistrat consentit à rétracter son arrêt, mais la jeune fille fut obligée de quitter Athènes, et, quelques mois après, elle mourut de regrets et à la suite d'une fièvre lente. Tel fut l'événement qui offrit à Lord Byron la première inspiration du Giaour.

Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'éloigna d'Athènes, et résolut de parcourir le Péloponèse. Il n'emmena pas avec lui Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la bière et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en Angleterre. Pour Byron, à peine arrivé à Patras, il fut saisi d'une fièvre violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un médecin ignorant était chargé de le soigner, et les deux Albanais dont nous avons déjà parlé s'étaient engagés, par serment, à couper la tête au tremblant Esculape, s'il n'opérait pas avant quinze jours une cure complète. Or, ils n'étaient pas hommes à se parjurer; aussi, quand Byron recouvra la santé, le médecin se livra-t-il aux plus extravagantes démonstrations de joie.

Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-même en Angleterre. On peut lire dans le Childe Harold le récit touchant de la douleur des deux braves Albanais en se séparant de lui. Le 2 juillet 1811, après deux années de pélerinage, Byron débarqua au port de Falmouth. Il était dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pénibles impressions ou des illusions funestes. À peine arrivé à Londres, un courrier parti de Newstead lui apprend que sa mère est à l'extrémité. Byron quitte tout pour accourir auprès d'elle; mais il était trop tard, et il ne put recueillir son dernier soupir.

Le besoin de combattre sa profonde mélancolie le ramena à Londres. Il était d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire composée, pendant les derniers jours de sa traversée maritime, sur le modèle de l'Art poétique d'Horace. Il avait aussi terminé les deux premiers chants de Childe Harold; mais il voyait d'avance tous les reviseurs plaisanter sur la tournure romanesque de ses idées, et il tremblait de publier ce chef-d'oeuvre de la littérature contemporaine. Un ami, parvint à le détromper: «Votre imitation d'Horace, lui dit courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous, tandis que Childe Harold est un ouvrage délicieux, admirable, enchanteur.--Vous vous trompez, répondit Byron; mais tels qu'ils sont, je vous abandonne mes vers: s'ils ont du succès, que le profit vous en revienne.» Ainsi furent publiés les deux premiers chants de Childe Harold.

Ce Roman (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande pas à l'attention de nos classiques par une régularité symétrique; vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, à quelques pieds d'un rivage toujours varié, et constamment enrichi des plus ravissantes beautés. Sous vos yeux se succèdent le Portugal, devenu la proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour gaulois; la Troade, sépulcre des anciens héros; Constantinople, calme séjour du despotisme; l'Albanie, déjà préludant à secouer les chaînes du croissant; la Grèce, enfin, dont toutes nos ames ont plus d'une fois rêvé les doux rivages; la Grèce, dont les malheureux enfans fléchissent sans murmurer sous le bâton barbare, tandis qu'ils pleurent de rage en voyant s'écrouler, à la voix de Lord Elgin, les colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur pénétrante! et partout quel sentiment exquis de la beauté! quel dédain pour les favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la liberté!

Le Pélerinage de Childe Harold (dont plusieurs de nos littérateurs n'ont jamais essayé de lire même la traduction française) fit proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des poètes vivans: il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables rendirent hommage à l'évidente supériorité de son génie: mais, en se déclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils n'oublièrent pas de relever dans ses vers les propositions impies, déistes, athéistes et séditieuses, cortége ordinaire des ouvrages qui n'ont pas été composés sous l'influence immédiate d'une secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations ne l'empêchèrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la justice qu'il n'était en droit d'attendre que de la postérité.

Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa première entrée dans le monde. Les dames, bien que jalouses de la préférence donnée sur elles, par Childe Harold, aux beautés de l'Orient et de l'Espagne, caressaient l'espoir de ramener le jeune poète à de plus tendres sentimens: elles l'accueillirent donc avec émotion et coquetterie. Byron n'était pas de ces hommes dont la prestigieuse réputation ne supporte pas l'épreuve de l'intimité: vu de près, il parut grandir encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie, également faite pour exprimer l'enthousiasme, le dédain, l'amour ou la haine. Mais le caractère de ses pensées comportait une dignité sérieuse dont il lui était presque impossible de se dépouiller: si quelquefois il se livrait à une bruyante gaîté, ces éclats étaient rapidement remplacés par une teinte de tristesse importune. Il tombait fréquemment dans une grande préoccupation mélancolique, et même, au milieu des cercles les plus avides de recueillir ses moindres paroles, il semblait faiblement combattre ce penchant à la distraction. Lui arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitôt une conversation d'autant plus étonnante, qu'il cherchait moins à exciter l'étonnement: les saillies les plus vives se pressaient sur ses lèvres; ses yeux, dit-on, lançaient des éclairs, et nul homme ne se vantait d'avoir pu l'écouter sans émotion, sans une sorte de respect. Il n'en était pas ainsi des femmes qui, ne rougissant pas auprès de lui de leur infériorité intellectuelle, laissaient ordinairement parler en sa présence leur imagination ravie.

Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue durée: pour le prolonger, il eût fallu faire preuve d'affectation, et ce défaut général de la société anglaise était justement celui dont Lord Byron était le moins susceptible; il eût fallu caresser l'amour-propre des automates qui se pressaient autour de lui, et Byron ne savait jamais dissimuler ses impressions dédaigneuses. D'abord les dandys, espèce de fats qui, dans la grande société anglaise, forme une majorité compacte (comme en France nos merveilleux et nos petits-maîtres), briguèrent long-tems sa bienveillance, en composant sur son extérieur leur maintien et leur costume. Une foule de fades et languissantes beautés essayèrent à l'envi sur son coeur la puissance de leurs charmes; Byron accueillit du même silence les grimaces des uns et les vaporeuses oeillades des autres. Dès-lors une cabale sourde se ligua contre lui; un plan de calomnie fut organisé, et le succès dépassa bientôt toutes les espérances que ses auteurs en avaient pu concevoir.

Fatigué des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland, une course vers ces lacs devenus célèbres par les mélancoliques et monotones élucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey. Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les poètes lakistes se montrèrent humiliés de l'indépendance de ses opinions, et furieux des épigrammes dont il accablait leur politique bigoterie. L'apparition presque simultanée du Giaour, de la Fiancée d'Abydos, du Corsaire et de Lara, leur offrait une occasion d'attaquer ses principes et de noircir sa vie. «Qui peut, s'écrièrent-ils, fournir à Lord Byron les couleurs dont il se sert pour peindre tous ces héros dévorés de passions et de remords? qui l'initia aux mystères des plus horribles angoisses de la vie? qui lui apprit à revêtir de formes séduisantes les plus odieux scélérats? Ah! sans doute, la source de son génie est empoisonnée; elle n'a pu naître que de la perversité de son caractère. Rien dans sa conduite, il est vrai, ne justifie d'injurieux soupçons; mais l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines? Qui sait si quelque crime secret ne trouble pas le repos de sa vie? Trop de rapports sensibles existent entre Childe Harold, Conrad et lui pour que l'on puisse encore douter de l'identité de l'auteur et de ses personnages. Et quel insensé pourrait envier un talent qu'il faudrait acheter à pareil prix?...»

Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infâmes soupçons: cependant, il suivait avec assez d'assiduité les séances de la chambre des Lords. Toujours étranger aux ambitieuses intrigues qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il prononça à la chambre haute trois discours assez remarquables, dans lesquels il peignit de couleurs énergiques la détresse des ouvriers et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilité de ses efforts refroidit bientôt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il servirait plus efficacement la cause de la justice et de la liberté, du haut de la tribune poétique que s'était élevée son génie. Il acheta, à la même époque, une action au théâtre de Drury-Lane, et quelques jours après il fut nommé directeur du jury chargé d'y recevoir les ouvrages dramatiques.

La mobilité de son imagination, sa passion pour les voyages, et les souvenirs de plusieurs beautés qu'il avait peintes dans le Giaour et le Corsaire, tout aurait dû le détourner du mariage, et surtout de l'idée d'en former les redoutables noeuds avec une Anglaise: il n'en fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Noël, fut celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle était belle; mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un caractère inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le malheur du plus pacifique des époux; à plus forte raison celui de Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord songeait à demander sa main, et quand on lui rappela les défauts de Byron, dans les cercles de bas bleus (blue stockings), dont elle était l'un des ornemens, elle répondit qu'elle espérait ramener son époux à force de douceur, de leçons et d'exemples. Le mariage fut célébré le 2 janvier 1815.

Bien que formé sous de funestes auspices, il eût peut-être été fortuné sans l'intervention, presque toujours fâcheuse, d'une belle-mère. Les Milbank conservaient dans leur famille la tradition du vieil esprit d'austérité et d'intolérance qui distinguait les puritains; aussi l'honorable miss Milbank avait-elle consenti avec répugnance à l'union de sa fille avec Byron. Elle ne tarda pas à devenir une mortelle ennemie: la lune de miel même ne fut pas exempte d'orage. Byron eût voulu en passer le cours loin du tumulte de Londres; il craignait les folles dépenses, et surtout les insipides distractions du grand monde: il fut obligé de renoncer à son projet. Partout recherchés avec empressement, recevant à leur tour avec grandeur, la dot de la nouvelle lady fut bientôt dissipée en prodigalités, et Byron prévit de nouveaux embarras pécuniaires. D'un autre côté, son amour de l'étude et des méditations solitaires s'accommodait mal de visites fréquentes et de la présence continuelle d'une épouse soupçonneuse; parfois il accueillait avec fatigue les tendres expansions de lady Byron, et cette femme altière, se croyant alors dédaignée, revenait prêter une crédule oreille aux suggestions de sa mère et d'une ancienne nourrice. Ce n'était pas tout: plusieurs espions féminins venaient nourrir les défiances de ces trois femmes et suivaient sans relâche toutes les démarches de Lord Byron. Dans un secrétaire que lady Byron fit enfoncer, on avait trouvé des lettres amoureuses: par malheur, le nom de l'ancienne maîtresse n'y était pas tracé; il fallut recourir aux conjectures. Une actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est soupçonnée: sur-le-champ elle est reconnue pour l'indigne cause des froideurs conjugales de Byron. Des pieux salons de la famille Milbank, la nouvelle se fut bientôt répandue dans tous ceux de la capitale, et (voyez la retenue de la haute société anglaise!) quand la pauvre Mardyne reparut sur le théâtre, les dames se couvrirent modestement de leurs éventails ou de leurs mouchoirs; les jeunes dandys sifflèrent, et l'actrice fut obligée de se retirer, en protestant de son innocence. Il fut prouvé, plus tard, qu'elle n'avait jamais dit un seul mot, ni même vu une seule fois Lord Byron.

Lady Byron avait un caractère fort excentrique. Elle s'imagina un autre jour que la froideur de son mari pour ses charmes et surtout pour ses conseils dénotait un certain dérangement de sensorium commune. Par ses ordres, plusieurs inconnus pénétrèrent dans le cabinet d'étude de Byron (il composait alors le Siége de Corinthe); on l'accabla de questions inintelligibles pour lui, et auxquelles sa fierté lui permit à peine de faire quelques réponses. Plus tard, il apprit qu'il avait reçu la visite de docteurs en médecine, chargés d'examiner ses droits au séjour de Bedlam. Il est inutile de dire que ces docteurs ne répondirent pas à l'attente de lady Byron.

Il semblait que la naissance d'une fille, arrivée le 10 décembre 1815, dût mettre un terme à la soucieuse mésintelligence des deux époux; mais, dans le même tems, de nombreux créanciers ayant demandé la garantie de leurs créances, Byron se vit forcé de vendre les somptueuses propriétés qu'il avait, en se mariant, achetées à Londres, à la sollicitation de lady Byron. Les poursuites judiciaires cessèrent: mais, sous prétexte de les prévenir, ils se décidèrent, d'assez bonne grâce, à vivre, pendant deux ou trois mois, éloignés l'un de l'autre. Lady Byron retourna donc chez son père; et quelques jours après, à l'instigation de sa famille, elle écrivit à Lord Byron que jamais elle ne consentirait à le revoir.

Tel est le récit exact de cette séparation, qui a fourni matière à tant d'invectives et de calomnies contre la conduite de notre grand poète. Si le public devint le confident de ses ennuis domestiques, il faut en accuser les indiscrétions ridicules de lady Byron. Écoutons Byron lui-même:

«Il existe dans le mariage une foule de causes inappréciables de dégoûts mutuels et de griefs, dont nos plus intimes amis, ou nos plus proches parens, ne sauraient estimer la juste valeur. Les époux seuls peuvent s'en former une véritable idée; eux seuls ont le droit d'en parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux à l'égard de sa femme; tant qu'il ne commet aucune action préjudiciable à la communauté, de quel droit vient-on le blâmer, s'il juge à propos de vivre éloigné d'une femme qu'il connaît mieux, sans doute, que ceux qui prennent sa défense? N'est-il pas absurde de vouloir contraindre deux individus qui se détestent à rester unis, quand ils soupirent tous deux après l'instant de leur séparation? Telle est du moins l'intention de ceux qui, se targuant d'une ancienne liaison, interviennent dans les débats domestiques.»

Quoi qu'il en soit, la séparation de Lord et de lady Byron fit revivre tous les anciens contes dont les précieuses de Londres (les bas bleus) avaient les premières répandu le bruit: tous les écrits périodiques, à l'exception d'un seul (l'Examinateur), les répétèrent à l'envi: une mistress Lee composa un roman dont le héros (Lord Byron) était, sous le nom de Glenarvon, accusé de plusieurs assassinats. On alla jusqu'à imprimer qu'étranger à tous les sentimens de bienveillance et d'humanité il n'était pas même susceptible d'être captivé par les attraits ou les vertus d'une femme; et les stances ravissantes qu'il avait adressées à Thirza, à Maria, à Janthé, ne lui avaient été inspirées que par son attachement pour un ours et le chien de Terre-Neuve dont il avait composé l'épitaphe. Il ne paraissait plus à Drury-Lane sans être accueilli par des huées; les dames le désignaient du doigt, les enfans poursuivaient sa voiture quand il se rendait à la chambre des pairs, et sa vertueuse femme écoutait avec une merveilleuse sérénité le récit des calomnies dont il était abreuvé.

Cependant, cet homme était Lord Byron, le chantre de Childe Harold et du Giaour! celui qui avait défendu de toutes ses forces les catholiques d'Irlande et les chrétiens de l'Orient! Ah! si, pour l'honneur de la France, un aussi puissant génie, une aussi grande ame, eût reçu le jour dans son sein, lui eût-on décerné les mêmes récompenses? Les clameurs de misérables et ridicules coteries auraient-elles ainsi aveuglé l'opinion publique? Nous avons l'orgueil d'en douter.

Il ne faut pas s'étonner si, depuis ce moment, Byron conserva contre l'Angleterre une haine profonde: elle n'était plus digne de ses hommages. Pour comble de disgrâces, il se vit obligé de vendre l'abbaye de Newstead, demeure de ses ancêtres, afin de restituer aux Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule le retenait en Angleterre; quand il s'en fut dépouillé, il s'éloigna une seconde fois d'une ingrate patrie, avec la résolution de n'y jamais revenir.

Quelques jours avant son départ, une jeune dame, que ses talens n'avaient pu tirer de la misère, se présente chez lui, et le prie d'honorer de sa protection un recueil de vers qui formait son unique ressource. Elle était belle, ses parens étaient éloignés, et ceux qui d'abord l'avaient encouragée à se dévouer au culte des muses lui avaient retiré leur protection, avant d'avoir pu apprécier si réellement elle en était digne. Byron l'écouta avec attention. Quand elle eut fini de parler: «Puissiez-vous, madame, répondit-il en lui présentant un billet plié, être plus heureuse que moi; puissent vos talens, vos vertus et votre beauté désarmer l'envie! Voici ma souscription. Mais tous deux nous sommes jeunes, et le monde est pervers; je ne veux donc pas avoir l'air de m'intéresser à vos succès: ce serait vous faire plus de tort que de bien.» La jeune dame prit alors congé de lui, et sa surprise fut grande, en rentrant chez elle, de voir que le poète lui avait remis un bon de cinquante louis sur son banquier. Avant qu'elle songeât à publier ce trait de générosité, Byron touchait au rivage de la France.

C'était au printems de 1816. Il emmenait avec lui une bibliothèque composée de poètes grecs, latins et italiens; l'assortiment d'animaux dont nous avons déjà parlé, et le bon et fidèle Fletcher, dont la destinée, assez conforme à celle de son maître, était d'abandonner, de maudire et de regretter sans cesse sa patrie, sa femme et ses enfans. Lord Byron traversa rapidement la France: sa première halte fut le champ de Waterloo. Il parcourut plusieurs fois cette plaine désormais célèbre, et qui lui rendait les impressions de Salamine et de Marathon. Après avoir visité successivement Bruxelles, Coblentz et Bâle, il s'arrêta, pendant l'été, à la campagne Diodati, sur les bords du lac de Genève.

Depuis son départ d'Angleterre, la violence des tourmens intérieurs avait influé sur sa santé: mais Clarence et les rochers de Meillerie, en rappelant à son coeur les sublimes rêveries de Rousseau; les montagnes du Jura, en l'attendrissant à la pensée de sa chère Écosse; l'aspect du lac de Genève enfin, tout contribuait à calmer ses ennuis et à ranimer ses forces physiques. Tous les soirs, comme si le lac eût pu verser dans son ame la tranquillité de sa limpide surface, il aimait à voguer sur les flots, dans un frêle bateau. Ces courses n'étaient pas sans danger: quelquefois l'onde s'agitait subitement avec violence, et notre poète, un jour, fut sur le point de périr à l'endroit même où Saint-Preux avait caressé l'idée de précipiter dans les flots madame de Volmar. C'est ainsi que, dans la nature, tout, jusqu'aux élémens, semblait destiné à nourrir son ame de grandes et poétiques inspirations.

Il retrouva, dans les environs de Genève, ses anciens amis; Cam Hobhouse, Monk Lewis, auteur du plus fantastique des romans, et Shelley, dont les habitudes austères et les opinions indépendantes lui plaisaient, jusque dans leur exagération. Mais, de toutes les personnes dont il cultiva la société, nulle ne l'intéressa plus que madame de Staël, alors retirée à Coppet: c'était, en effet, deux ames dignes de s'entendre. On se rappelle la prédilection de Corinne pour la littérature, les opinions et les lois de l'Angleterre; elle semblait remercier chaque citoyen de Londres de la naissance de Shakspeare et de la chute de Napoléon. En ce moment, comme elle avait au nombre de ses hôtes plusieurs Anglaises, de celles dont Byron avait flétri les doctes prétentions, il était naturel qu'elle fût encore la dupe des calomnies débitées contre l'auteur de Childe Harold. Quand on annonçait la visite de Byron, ces dames quittaient le salon, et frémissaient à l'idée de regarder en face un semblable monstre. Pour madame de Staël, à peine l'eut-elle entendu, qu'elle déposa ses anciens préjugés. Un jour, après avoir lu les stances que Byron avait adressées à sa femme en quittant l'Angleterre, elle s'écria: «Mesdames, je ne sais quel est le coupable, mais je me consolerais d'avoir été malheureuse comme lady Byron, si j'avais inspiré à mon époux de semblables adieux.» En effet, pour ceux qui ne sont pas dépourvus de sensibilité, ces vers seront toujours, à défaut d'autres Mémoires, la condamnation de lady Byron.