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ARISTOPHANE
EUGÈNE TALBOT
TRADUCTION NOUVELLE
PRÉFACE DE SULLY PRUDHOMME
TOME SECOND
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XCVII
LES OISEAUX
(L'AN 415 AVANT J.-C.)
Deux citoyens, Pisthétéros (Fidèle ami) et Evelpide (Bon espoir), dégoûtés de la vie que l'on mène à Athènes, se déterminent à bâtir une ville aérienne, Néphélocokkygia (Nuéecoucouville). Tous les hommes veulent y venir habiter, mais le poète, enlevant le sceptre aux dieux qui ne savent plus maintenir l'ordre sur la terre, chasse impitoyablement de la cité nouvelle les prêtres, les devins, les philosophes, les poètes, les législateurs, les avocats. On crée des divinités à l'image des oiseaux, à qui appartient désormais l'empire du monde, et les anciens dieux, bloqués dans l'Olympe, où n'arrive plus l'odeur des offrandes, sont forcés d'entrer en composition avec Pisthétéros.
PERSONNAGES DU DRAME
EVELPIDÈS.
PISTHÉTÆROS.
LE ROITELET, serviteur de la huppe.
LA HUPPE.
CHOEUR D'OISEAUX.
LE PHOENIKOPTÈRE.
HÉRAUTS.
UN PRÊTRE.
UN POÈTE.
UN DISEUR D'ORACLES.
LE ROSSIGNOL.
PROKNÈ.
MÉTÔN, géomètre.
UN INSPECTEUR.
UN VENDEUR DE DÉCRETS.
MESSAGERS.
IRIS.
UN PARRICIDE.
KINÉSIAS, poète dithyrambique.
UN SYKOPHANTE.
PROMÈTHEUS.
POSÉIDÔN.
UN TRIBALLE.
HÈRAKLÈS.
UN ESCLAVE DE PISTHÉTÆROS.
XANTHIAS. } esclaves,
MANODOROS ou MANÈS } personnages muets.
La scène se passe dans un endroit sauvage, rocailleux, au fond d'une forêt.
LES OISEAUX
EVELPIDÈS, au geai.
Est-ce tout droit que tu me dis d'aller, du côté où l'on voit cet arbre?
PISTHÉTÆROS, tenant une corneille.
La peste te crève! La voilà qui me croasse de revenir en arrière!
EVELPIDÈS.
Pourquoi, malheureux, sautillons-nous de haut en bas? Nous nous tuons à chercher ainsi notre route de côté et d'autre.
PISTHÉTÆROS.
Je me suis fié, pour mon malheur, à cette corneille, qui m'a fait parcourir deux mille stades de chemin.
EVELPIDÈS.
Et moi je me suis fié, pour mon infortune, à ce geai, qui m'a rongé les ongles des doigts.
PISTHÉTÆROS.
En quel endroit de la terre sommes-nous? je n'en sais rien.
EVELPIDÈS.
D'ici, retrouverais-tu ta patrie, toi?
PISTHÉTÆROS.
Non, de par Zeus! pas plus qu'Exèkestidès.
EVELPIDÈS.
Malheur!
PISTHÉTÆROS.
Allons, mon ami, suis cette route.
EVELPIDÈS.
Certes, il nous a joué un vilain tour, cet oiseleur du marché à la volaille, ce fou de Philokratès, en me disant que ces deux guides seuls, parmi les oiseaux, nous diraient où est Tèreus, la huppe, changé en oiseau. Il nous a vendu une obole ce geai, fils de Tharrélidès, et trois oboles cette corneille qui, l'un et l'autre, ne savent rien que mordre. Eh bien! qu'as-tu, maintenant, à ouvrir le bec? Est-ce que tu vas encore nous mener de façon à tomber des rochers? Ici, il n'y a pas de route.
PISTHÉTÆROS.
Et ici, de par Zeus! pas le moindre sentier.
EVELPIDÈS.
La corneille ne dit donc rien au sujet de la route? Pas de croassements?
PISTHÉTÆROS.
Pas plus maintenant que tout à l'heure.
EVELPIDÈS.
Enfin, que dit-elle de la route?
PISTHÉTÆROS.
Que veux-tu qu'elle dise, sinon qu'en les rongeant, elle me mangera les doigts?
EVELPIDÈS.
N'est-il pas étrange, assurément, que, avec notre désir d'aller aux corbeaux et nos préparatifs achevés, nous ne puissions ensuite trouver la route? En effet, ô vous, hommes qui assistez à cet entretien, nous sommes malades du mal contraire à celui de Sakas. N'étant pas citoyen, il veut l'être à toute force, et nous qui sommes d'une tribu et d'une famille honorables, citoyens comme nos concitoyens, sans en être chassés par personne, nous prenons des deux pieds notre vol loin de notre patrie, non point par haine pour cette ville qui n'est pas seulement grande et heureusement douée par la nature, mais ouverte à tous pour y dépenser leur avoir. En effet, les cigales ne chantent qu'un ou deux mois sur les jeunes figuiers, tandis que les Athéniens chantent toute leur vie l'air des procès. Voilà pourquoi nous avons entrepris ce voyage, et comment, pourvus d'une corbeille, d'une cruche et de myrte, nous errons tous deux à la recherche d'un lieu tranquille, où nous puissions nous établir et séjourner. Nous nous dirigeons du côté de Tèreus la huppe, pour le prier de nous dire si, dans la région où il a porté son vol, il a vu quelque part cette sorte de ville.
PISTHÉTÆROS.
Holà! hé!
EVELPIDÈS.
Qu'est-ce donc?
PISTHÉTÆROS.
Depuis longtemps la corneille m'indique quelque chose là-haut.
EVELPIDÈS.
Et ce geai aussi ouvre le bec comme pour me montrer quelque chose. Il n'est pas possible qu'il n'y ait pas par là des oiseaux. Nous le saurons tout de suite en faisant du bruit.
PISTHÉTÆROS.
Alors, sais-tu ce qu'il faut faire? Heurte ta jambe contre cette roche.
EVELPIDÈS.
Et toi ta tête; ce sera un double bruit.
PISTHÉTÆROS.
Alors, toi, une pierre; prends et frappe.
EVELPIDÈS.
Très bien, si cela te plaît. Esclave, esclave!
PISTHÉTÆROS.
Que dis-tu? Au lieu de la Huppe, tu appelles: «Esclave!» En place d'«Esclave!» il te fallait crier: «Epopoï!»
EVELPIDÈS.
Epopoï! Veux-tu que je frappe encore une fois? Epopoï!
LE ROITELET.
Quels sont ces gens? Qui est-ce qui crie en appelant mon maître?
EVELPIDÈS.
Apollôn sauveur, quelle ouverture de bec!
LE ROITELET.
Malheur à moi! ce sont deux oiseleurs!
EVELPIDÈS.
Voilà un être affreux et d'une vilaine conversation!
LE ROITELET.
Allez tous deux à la malheure!
EVELPIDÈS.
Mais nous ne sommes pas des hommes!
LE ROITELET.
Qu'êtes-vous donc?
EVELPIDÈS.
Je suis le Peureux, oiseau de Libyè.
LE ROITELET.
Des contes!
EVELPIDÈS.
Regarde plutôt à mes pieds.
LE ROITELET.
Et l'autre? Quel oiseau est-ce? Tu ne parles pas?
PISTHÉTÆROS.
Je suis l'Emmerdé, oiseau du Phasis.
EVELPIDÈS.
Et toi, quel animal es-tu, au nom des dieux?
LE ROITELET.
Je suis un oiseau esclave.
EVELPIDÈS.
Tu as été vaincu par quelque coq?
LE ROITELET.
Non pas; mais lorsque mon maître est devenu huppe, il demanda que, moi aussi, je devinsse oiseau, afin d'avoir un compagnon et un serviteur.
EVELPIDÈS.
Est-ce qu'un oiseau a besoin d'un serviteur?
LE ROITELET.
Lui, du moins, je le crois, parce que jadis il était homme. Tantôt il veut manger des anchois de Phalèron; je cours lui chercher des anchois dans une écuelle; tantôt il désire de la purée: il lui faut une cuillère et une marmite; je cours chercher la cuillère.
EVELPIDÈS.
C'est un coureur que cet oiseau. Sais-tu ce qu'il te faut faire, Roitelet? Appelle-nous ton maître.
LE ROITELET.
Mais, de par Zeus! il vient de s'endormir, après avoir mangé des baies de myrte et quelques moucherons.
EVELPIDÈS.
Malgré cela, éveille-le!
LE ROITELET.
Je suis sûr qu'il va se mettre en colère; mais, pour vous plaire, je l'éveillerai. (Il sort.)
PISTHÉTÆROS, au Roitelet qui s'en va.
Puisses-tu périr de malemort, toi qui as failli me tuer.
EVELPIDÈS.
Ah! malheureux que je suis! mon geai s'est envolé de frayeur.
PISTHÉTÆROS.
Tu es bien le plus lâche des animaux: ta frayeur a fait partir le geai.
EVELPIDÈS.
Dis-moi, toi-même n'as-tu pas fait partir la corneille, en tombant?
PISTHÉTÆROS.
Non pas, de par Zeus!
EVELPIDÈS.
Où est-elle alors?
PISTHÉTÆROS.
Elle s'est envolée.
EVELPIDÈS.
Et tu ne l'as pas fait partir! O mon bon, comme tu es brave!
LA HUPPE.
Ouvre l'huis, pour que je sorte.
EVELPIDÈS.
Par Hèraklès! quel est cet animal? Quel plumage! Quel appendice de triple aigrette!
LA HUPPE.
Quelles sont ces gens qui me cherchent?
EVELPIDÈS.
Les douze dieux semblent t'avoir mis en piteux état.
LA HUPPE.
Ne vous riez pas de moi en voyant mon plumage! Car, ô étrangers, autrefois j'étais homme.
EVELPIDÈS.
Nous ne rions pas de toi.
LA HUPPE.
Mais de quoi?
EVELPIDÈS.
Ton bec nous paraît risible.
LA HUPPE.
C'est pourtant comme cela que Sophoklès me traite indignement dans ses tragédies, moi Tèreus.
EVELPIDÈS.
Tu es donc Tèreus? Simple oiseau ou paon?
LA HUPPE.
Oiseau.
EVELPIDÈS.
Où sont donc tes plumes?
LA HUPPE.
Elles sont tombées.
EVELPIDÈS.
Est-ce par suite de quelque maladie?
LA HUPPE.
Non; mais, en hiver, tous les oiseaux muent, et nous reprenons ensuite d'autres plumes. Mais vous deux, dites-moi, qui êtes-vous?
EVELPIDÈS.
Nous? Des mortels.
LA HUPPE.
De quel pays?
EVELPIDÈS.
De celui où sont les belles trières.
LA HUPPE.
Êtes-vous hèliastes?
EVELPIDÈS.
Absolument le contraire: antihèliastes.
LA HUPPE.
On sème donc là-bas de cette graine?
EVELPIDÈS.
Tu n'en recueillerais pas beaucoup en cherchant dans nos champs.
LA HUPPE.
Quelles pressantes affaires vous ont fait venir ici?
EVELPIDÈS.
Le désir de converser avec toi.
LA HUPPE.
Et pourquoi?
EVELPIDÈS.
Parce que, d'abord, tu as été homme comme nous, jadis; parce que tu as dû de l'argent, comme nous, jadis; parce que tu aimais à ne pas le rendre, comme nous, jadis. Puis, ayant changé ta nature en celle d'oiseau, tu as promené ton vol circulaire sur la terre et sur la mer. Et c'est la raison pour laquelle tu as l'intelligence de l'homme mêlée à celle de l'oiseau. Aussi sommes-nous venus ici tous deux vers toi te prier de nous dire s'il y a quelque cité de laine épaisse, comme une couverture moelleuse où l'on goûte le repos.
LA HUPPE.
Alors tu cherches une ville plus grande que celle des fils de Kranaos?
EVELPIDÈS.
Pas plus grande, mais qui nous convienne mieux.
LA HUPPE.
Il est clair que tu cherches un gouvernement aristocratique.
EVELPIDÈS.
Moi? Pas du tout: je déteste même le fils de Skellios.
LA HUPPE.
Quelle ville habiteriez-vous donc le plus volontiers?
EVELPIDÈS.
Celle où la plus grande affaire serait d'entendre à ma porte, dès le matin, quelque ami me dire: «Au nom de Zeus Olympien, présente-toi chez moi de bonne heure, toi et tes enfants, au sortir du bain: je dois donner un repas de noces; n'y manque pas surtout; autrement, ne mets jamais les pieds chez moi, quand je serai dans le malheur.»
LA HUPPE.
De par Zeus! tu as la passion des grandes infortunes! Et toi?
PISTHÉTÆROS.
J'ai une passion semblable, moi.
LA HUPPE.
Et laquelle?
PISTHÉTÆROS.
Celle d'une cité où, en me rencontrant, le père d'un joli garçon me dise d'un ton de reproche, comme offensé par moi: «Vraiment, Stilbonidès, en voilà une belle conduite! Tu rencontres mon fils revenant du bain et du gymnase, et pas un baiser, pas une parole, pas une caresse, pas un attouchement de toi, l'ami du père!»
LA HUPPE.
Mon pauvre homme, pour quelles tristes choses tu te passionnes! Eh bien, il y a une ville heureuse, telle que vous le dites, sur les côtes de la mer Erythræa.
EVELPIDÈS.
Malheur! Ne nous parle pas d'une ville maritime: un beau matin on y verrait aborder la Salaminienne amenant un huissier. As-tu une ville hellénique à nous proposer?
LA HUPPE.
Pourquoi n'iriez-vous pas habiter Lépréon, en Élis?
EVELPIDÈS.
Par les dieux! sans l'avoir vue, j'ai en horreur Lépréon, à cause de Mélanthios.
LA HUPPE.
Il y a encore dans la Lokris la ville des Opontiens; vous pourriez y habiter.
EVELPIDÈS.
Mais moi je ne voudrais pas être Opontien, pour un talent d'or. Et quelle est la vie qu'on mène chez les oiseaux? Tu dois le savoir parfaitement.
LA HUPPE.
Pas désagréable à vivre: premièrement il faut s'y passer de bourse.
EVELPIDÈS.
Vous avez ainsi retiré de la vie une grande source de fraudes.
LA HUPPE.
Notre nourriture, cueillie dans les jardins, est le sésame blanc, le myrte, les pavots et la menthe.
EVELPIDÈS.
Mais alors vous êtes en quête d'une vie de nouveaux mariés.
PISTHÉTÆROS.
Hé! hé! J'entrevois un grand dessein pour la race des oiseaux: elle deviendrait puissante, si vous m'obéissiez.
LA HUPPE.
Et comment t'obéirions-nous?
PISTHÉTÆROS.
Comment vous m'obéiriez? Tout d'abord ne voltigez pas n'importe où, bec ouvert: c'est une habitude malséante. Chez nous quand il y a des gens volages, on dit: «Quel est cet oiseau?» Et Téléas répond: «C'est un homme sans équilibre, un oiseau qui vole, un être inconsidéré, qui ne saurait jamais rester en place.»
LA HUPPE.
Par Dionysos! tes railleries portent juste. Que pourrions-nous donc faire?
PISTHÉTÆROS.
Bâtissez une ville.
LA HUPPE.
Et quelle ville bâtirions-nous, nous autres oiseaux?
PISTHÉTÆROS.
Vrai? Oh! la sotte parole lâchée! Regarde en bas.
LA HUPPE.
Je regarde.
PISTHÉTÆROS.
Tourne le cou.
LA HUPPE.
De par Zeus! quelle jouissance, si je me déboîte la tête!
PISTHÉTÆROS.
As-tu vu quelque chose?
LA HUPPE.
Oui, les nuages et le ciel.
PISTHÉTÆROS.
Eh bien! n'est-ce pas le pôle des oiseaux?
LA HUPPE.
Le pôle? Comment cela?
PISTHÉTÆROS.
Comme qui dirait le lieu. Attendu que cela tourne et traverse tout, on l'appelle pôle. Une fois bâti et fortifié par vous, on l'appellera police. Alors vous régnerez sur les hommes, ainsi que sur les sauterelles; et les dieux, vous les ferez mourir de faim comme les Mèliens.
LA HUPPE.
De quelle manière?
PISTHÉTÆROS.
L'air est entre le ciel et la terre; et de même que, quand nous voulons aller à Delphoe, nous demandons passage aux Boeotiens, ainsi, quand les hommes sacrifieront aux dieux, si les dieux ne nous paient pas tribut, votre ville, étrangère pour eux, et l'espace empêcheront de monter la fumée des cuisses.
LA HUPPE.
Iou! Iou! Par la Terre, les filets, les nuées, les rets, je n'ai jamais entendu dessein mieux imaginé. Aussi suis-je tout prêt à bâtir la ville avec toi, si le projet a l'approbation des autres oiseaux.
PISTHÉTÆROS.
Qui donc leur exposera l'affaire?
LA HUPPE.
Toi. Jadis ils étaient barbares; mais moi je leur ai enseigné le langage, depuis mon long séjour avec eux.
PISTHÉTÆROS.
Comment les convoqueras-tu?
LA HUPPE.
Aisément. Je vais entrer tout de suite dans le taillis, éveiller ma chère Aèdôn, et nous leur ferons appel. Dès qu'ils auront entendu notre voix, ils voleront ici à tire-d'ailes.
PISTHÉTÆROS.
O toi, le plus aimable des oiseaux, ne tarde pas davantage. Je t'en prie, entre au plus vite dans le taillis, et éveille Aèdôn.
LA HUPPE.
Allons, ma compagne, cesse de sommeiller; fais jaillir de ta bouche divine les notes des hymnes sacrés; gémis sur mon fils et le tien, le déplorable Itys, en gazouillements harmonieux, sortis de ton bec agile. Ta voix pure monte à travers le smilax couronné de feuillage, jusqu'au trône de Zeus où Phoebos à la chevelure d'or répond à tes élégies par le son de sa lyre d'ivoire et préside aux danses des dieux; et de leurs bouches immortelles s'élance le concert plaintif des bienheureuses divinités. (On entend le son d'une flûte.)
PISTHÉTÆROS.
O Zeus souverain! quelle voix charmante pour un si petit oiseau! Quelle douceur de miel répandue sur le taillis entier!
EVELPIDÈS.
Holà!
PISTHÉTÆROS.
Qu'y a-t-il? Te tairas-tu?
EVELPIDÈS.
Pourquoi?
PISTHÉTÆROS.
La Huppe prépare de nouveaux chants.
LA HUPPE, dans le taillis.
Epopopopopopopopopopoï! Io, Io! Venez, venez, venez, venez, venez ici, ô mes compagnons ailés; vous qui paissez les sillons fertiles des laboureurs, tribus innombrables de mangeurs d'orge, famille des cueilleurs de graines, au vol rapide, au gosier mélodieux; vous qui, dans la plaine labourée, gazouillez, autour de la glèbe, cette chanson d'une voix légère: «Tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio;» et vous aussi qui dans les jardins, sous les feuillages du lierre, faites entendre vos accents; et vous qui, sur les montagnes, becquetez les olives sauvages et les arbouses, hâtez-vous de voler vers mes chansons.--Trioto, trioto, totobrix!--Et vous, vous encore qui, dans les vallons marécageux, dévorez les cousins à la trompe aiguë, qui habitez les terrains humides de rosée et les prairies aimables de Marathôn, francolin au plumage émaillé de mille couleurs, troupe d'alcyons volant sur les flots gonflés de la mer, venez apprendre la nouvelle. Nous rassemblons ici toutes les tribus des oiseaux au long cou. Un vieillard habile est venu, avec des idées neuves et de neuves entreprises. Venez tous à cette conférence, ici, ici, ici, ici.--Torotorotorotorotix. Kikkabau, kikkabau. Torotorotorotorolililix.
PISTHÉTÆROS.
Vois-tu quelque oiseau?
EVELPIDÈS.
Non, par Apollôn! pas un; et pourtant je suis là bouche béante à regarder le ciel.
PISTHÉTÆROS.
Ce n'était guère la peine, ce semble, que la Huppe allât couver dans le taillis, à la façon du pluvier.
LE PHOENIKOPTÈRE.
Torotix, torotix.
PISTHÉTÆROS.
Mais, mon bon, on s'avance, c'est quelque oiseau qui arrive.
EVELPIDÈS.
Oui, de par Zeus! un oiseau. Quel est-il? N'est-ce pas un paon?
PISTHÉTÆROS.
La Huppe nous le dira. Quel est cet oiseau?
LA HUPPE.
Ce n'est pas un de ces oiseaux ordinaires comme vous en voyez tous les jours, mais un oiseau de marais.
PISTHÉTÆROS.
Oh! oh! il est beau, et d'un rouge phoenikien.
LA HUPPE.
Sans doute; aussi l'appelle-t-on Phoenikoptère.
EVELPIDÈS.
Ohé! dis donc, toi!
PISTHÉTÆROS.
Qu'as-tu à crier?
EVELPIDÈS.
Un autre oiseau que voici.
PISTHÉTÆROS.
Par Zeus! c'en est effectivement un autre; il doit être étranger. Quel peut être ce singulier prophète, cet oiseau de montagnes?
LA HUPPE.
Son nom est le Mède.
PISTHÉTÆROS.
Le Mède! Oh! souverain Hèraklès! Comment, s'il est Mède, a-t-il pu, sans chameau, voler ici?
EVELPIDÈS.
En voici un autre qui a pris une aigrette.
PISTHÉTÆROS.
Quel prodige est-ce là? Tu n'es donc pas la seule huppe, et il y en a une autre.
LA HUPPE.
Mais celle-ci est née de Philoklès, par la huppe; et moi, je suis le grand-père de cette dernière: c'est comme si tu disais: «Hipponikos issu de Kallias, et Kallias d'Hipponikos.»
PISTHÉTÆROS.
Kallias est donc un oiseau? Comme il mue!
EVELPIDÈS.
C'est qu'étant généreux, il est plumé par les sykophantes, et les femelles lui arrachent aussi des plumes.
PISTHÉTÆROS.
O Poséidôn! voici un autre oiseau de couleurs nuancées: comment l'appelle-t-on?
LA HUPPE.
Lui? Le katophagas!
PISTHÉTÆROS.
Il y a donc d'autres katophagas que Kléonymos?
EVELPIDÈS.
Comment alors se fait-il, si ce n'est pas Kléonymos, qu'il ait perdu son aigrette?
PISTHÉTÆROS.
Mais cependant que signifie cette affluence d'oiseaux à aigrettes? Viennent-ils pour le diaulos?
LA HUPPE.
Ils font comme les Kariens, mon bon, qui habitent les aigrettes de la terre, pour cause de sûreté.
PISTHÉTÆROS.
O Poséidôn, ne vois-tu pas quelle terrible agglomération d'oiseaux?
EVELPIDÈS.
Souverain Apollôn, quelle nuée! Iou! Iou! Leurs ailes étendues ne laissent plus voir l'entrée.
PISTHÉTÆROS.
Voici la perdrix, et cet autre, de par Zeus! c'est le francolin; puis le pénélops, et celui-ci l'alcyon.
EVELPIDÈS.
Et quel est celui qui vient derrière?
PISTHÉTÆROS.
Celui-ci? Le kèrylos.
EVELPIDÈS.
Ce kèrylos est donc un oiseau?
PISTHÉTÆROS.
Est-ce qu'il n'y a pas Sporgilos? Voici la chouette.
EVELPIDÈS.
Que dis-tu? Qui a donc amené une chouette à Athènes?
PISTHÉTÆROS.
A la suite pie, tourterelle, alouette, éléas, hypothymis, colombe, nertos, épervier, ramier, coucou, rouget, kéblépyris, porphyris, kerkhné, plongeon, pie-grièche, orfraie, pivert.
EVELPIDÈS.
Iou! Iou! Que d'oiseaux!
PISTHÉTÆROS.
Iou! Iou! Que de merles! Comme ils gazouillent, comme ils arrivent à grands cris!
EVELPIDÈS.
Est-ce qu'ils nous menacent? Oh! là, là! Ils ouvrent le bec, ils nous regardent, toi et moi.
PISTHÉTÆROS.
Cela me paraît être ainsi.
LE CHOEUR.
Popopopopopop! Où est celui qui m'a appelé? Dans quel endroit se tient-il?
LA HUPPE.
Je suis ici depuis longtemps, et je ne lâche pas mes amis.
LE CHOEUR.
Tititititititititi! Quelle bonne idée as-tu à me communiquer?
LA HUPPE.
D'un intérêt commun, sûre, juste, agréable, utile. Deux hommes d'un jugement délié sont venus ici me trouver.
LE CHOEUR.
Où? Comment? Que dis-tu?
LA HUPPE.
Je dis que, de chez les hommes, deux vieillards sont venus me parler d'une affaire prodigieuse.
LE CHOEUR.
Oh! quelle faute! C'est la plus grosse depuis que je suis né! Que dis-tu?
LA HUPPE.
Que mes paroles ne t'effraient pas.
LE CHOEUR.
Qu'as-tu fait?
LA HUPPE.
J'ai accueilli deux hommes qui désirent vivement notre alliance.
LE CHOEUR.
Et tu as fait cela?
LA HUPPE.
Je l'ai fait, et je m'en réjouis.
LE CHOEUR.
Et ils sont maintenant chez nous?
LA HUPPE.
Comme je suis chez vous moi-même?
LE CHOEUR.
Ea! Ea! Trahison! Sacrilège! Un ami, nourri avec nous des produits de nos campagnes, a violé nos antiques lois, violé les serments des oiseaux. Il m'a attiré dans un piège, il m'a jeté en proie à une race impie qui, depuis qu'elle existe, m'a déclaré la guerre. Nous aurons, plus tard, une explication avec cet oiseau; mais il faut commencer par le châtiment de ces deux vieillards et les mettre en pièces.
PISTHÉTÆROS.
C'en est fait de nous!
EVELPIDÈS.
C'est pourtant toi seul qui es la cause de tous les maux qui nous arrivent. Pourquoi m'as-tu amené ici?
PISTHÉTÆROS.
Afin de t'avoir pour compagnon.
EVELPIDÈS.
Pour me faire pleurer de grands malheurs.
PISTHÉTÆROS.
En vérité, tu radotes absolument. Comment pleureras-tu donc, quand une fois tu auras les deux yeux arrachés?
LE CHOEUR.
Io! Io! En avant, attaque, élance-toi sur l'ennemi, verse le sang, déploie tes ailes de toutes parts, enveloppe-le. Il faut qu'ils gémissent tous les deux et qu'ils servent de pâture à notre bec. Il n'y a ni montagne ombragée, ni nuage aérien, ni mer chenue, qui les dérobe à ma poursuite. Hâtons-nous de les plumer et de les déchirer. Où est le taxiarkhe? Qu'il lance l'aile droite!
EVELPIDÈS.
Nous y voilà! Où fuirai-je, infortuné?
PISTHÉTÆROS.
Eh! l'ami! Tu ne tiens pas bon?
EVELPIDÈS.
Pour être écharpé par ce monde-là?
PISTHÉTÆROS.
Et comment te figures-tu leur échapper?
EVELPIDÈS.
Je ne sais pas trop comment.
PISTHÉTÆROS.
Moi, je te dirai qu'il faut combattre de pied ferme et prendre les marmites.
EVELPIDÈS.
A quoi ces marmites nous serviront-elles?
PISTHÉTÆROS.
La chouette ne nous attaquera pas.
EVELPIDÈS.
Mais ces oiseaux armés de serres crochues?
PISTHÉTÆROS.
Empoigne la broche et brandis-la devant toi.
EVELPIDÈS.
Et mes yeux?
PISTHÉTÆROS.
Couvre-les avec ce vinaigrier ou avec ce plat.
EVELPIDÈS.
O homme de génie, quelle bonne invention, quel stratagème! Tu l'emportes sur Nikias, en fait de machines.
LE CHOEUR.
Eleleleu! En avant, bec baissé: pas de délai! tire, déchire, frappe, écorche, et casse d'abord la marmite.
LA HUPPE.
Mais, dites-moi, vous les plus cruels de tous les animaux, pourquoi voulez-vous mettre à mal ces deux hommes qui ne vous ont rien fait, et déchirer des gens de la parenté et de la tribu de ma femme?
LE CHOEUR.
Devons-nous les épargner plus que des loups? De quels autres plus grands ennemis tirerions-nous vengeance?
LA HUPPE.
Mais s'ils sont vos ennemis de race, ils sont vos amis de coeur, et c'est pour vous donner un conseil utile qu'ils viennent vers vous.
LE CHOEUR.
Quel conseil utile pourraient nous donner, quelle parole nous faire entendre, ceux qui furent les ennemis de nos pères?
LA HUPPE.
Mais, certes, c'est de leurs ennemis que les sages apprennent le plus. La prudence sauve tout. D'un ami on n'a rien à apprendre; un ennemi vous y contraint. Et d'abord les cités ont appris de leurs ennemis, et non de leurs amis, à bâtir des murailles élevées, à construire des vaisseaux longs: et cette science sauve nos enfants, notre ménage, notre avoir.
LE CHOEUR.
Eh bien! écoutons leurs paroles, c'est notre avis: nous y trouvons avantage; on peut entendre quelque sage conseil de la bouche même de ses ennemis.
PISTHÉTÆROS.
Ils ont l'air de se relâcher de leur colère. Retire ta jambe en arrière.
LA HUPPE.
C'est justice, et vous m'en devez de la reconnaissance.
LE CHOEUR.
Non, jamais jusqu'ici, en aucune affaire, nous ne t'avons été opposés.
PISTHÉTÆROS.
Plus pacifique est leur conduite envers nous. La marmite et les deux plats, pose-les à terre. La lance ou plutôt la broche en main, promenons-nous à l'intérieur du camp, l'oeil sur la marmite, et de près, car il ne faut pas fuir.
EVELPIDÈS.
A merveille; mais, si nous mourons, en quel endroit de la terre serons-nous enterrés?
PISTHÉTÆROS.
Le Kéramique nous recevra. Pour être enterrés aux frais de l'État, nous dirons aux stratèges que c'est en combattant contre les ennemis que nous sommes morts à Ornéæ.
LE CHOEUR.
Que chacun reprenne son rang à la même place; déposez votre courage et votre colère, comme un hoplite, et informons-nous quelles sont ces gens, d'où ils viennent, et dans quelle intention. Ohé! la Huppe, je t'appelle.
LA HUPPE.
Tu m'appelles, et que veux-tu savoir?
LE CHOEUR.
Qui sont ces hommes? D'où viennent-ils?
LA HUPPE.
Deux étrangers de la sage Hellas.
LE CHOEUR.
Quelle aventure les a conduits chez les Oiseaux?
LA HUPPE.
Le goût de notre genre de vie, le désir d'habiter et de rester toujours avec toi.
LE CHOEUR.
Que dis-tu? Et quels sont leurs propos?
LA HUPPE.
Incroyables, inouïs.
LE CHOEUR.
Voient-ils quel avantage peut résulter de leur séjour auprès de moi, et qui les engage à demeurer ici pour avoir de quoi vaincre leur ennemi ou rendre service à leurs amis?
LA HUPPE.
Ils parlent d'une grande félicité, indicible, incroyable; que tout est à toi ici, là, partout, et ils s'efforcent de le prouver.
LE CHOEUR.
Sont-ils fous?
LA HUPPE.
On ne peut dire combien ils sont sensés.
LE CHOEUR.
Quoi! Ils ont leur bon sens?
LA HUPPE.
Les plus fins renards: subtilité, astuce, rouerie, fleur de ruse de la tête aux pieds.
LE CHOEUR.
Qu'ils me parlent, qu'ils me parlent, fais-les venir. Car d'entendre d'eux les choses que tu me dis, j'en ai des ailes au dos.
LA HUPPE.
Allons, toi et toi, reprenez cette armure, et suspendez-la, avec espoir de la bonne chance, dans l'âtre, près de la crémaillère. Quant à toi, expose à ceux-ci les projets en vue desquels je les ai réunis, parle.
PISTHÉTÆROS.
Non, par Apollôn! je n'en ferai rien, à moins qu'ils ne conviennent avec moi d'une convention pareille à celle que fit avec sa femme ce singe de fabricant d'épées, de ne point me mordre, de ne point m'arracher les testicules, de ne pas me fouiller...
LE CHOEUR.
Le... Mais non, pas du tout.
PISTHÉTÆROS.
Non, je veux dire les deux yeux.
LE CHOEUR.
Je te le promets.
PISTHÉTÆROS.
Jure-le-moi à l'instant.
LE CHOEUR.
Je le jure, à condition que j'aurai les suffrages de tous les juges et de tous les spectateurs.
PISTHÉTÆROS.
Convenu.
LE CHOEUR.
Et, si je manque de parole, de ne l'emporter que d'une voix.
LE HÉRAUT.
Écoutez, peuples! Que les hoplites reprennent leurs armes sur-le-champ, qu'ils retournent chez eux et qu'ils voient ce que nous aurons inscrit sur les tableaux.
LE CHOEUR.
Rusé toujours et partout, tel est le caractère essentiel de l'homme. Parle-moi, cependant. Peut-être as-tu par devers toi quelque avis utile que tu négliges de me dire, ou quelque moyen d'étendre ma puissance, qui a échappé à mon manque de pénétration. Toi, dis-moi ce que tu veux faire dans notre intérêt mutuel; car si tu réussis à me procurer quelque avantage, le profit en sera commun. Et, d'abord, pour quel motif es-tu venu? quelle a été ton intention? Dis-le hardiment; nous ne romprons point la trêve avant de t'avoir entendu.
PISTHÉTÆROS.
De par Zeus! j'en brûle d'envie: j'ai un discours en pâte, que rien ne m'empêche de pétrir. Esclave, apporte une couronne. De l'eau à verser sur les mains! Qu'on me l'apporte vite.
EVELPIDÈS.
Est-ce que nous allons nous mettre à table, ou quelque chose comme cela?
PISTHÉTÆROS.
Non, de par Zeus! mais j'essaie de dire quelque chose de grand, de succulent, qui remue l'âme de ceux qui sont là: tant je souffre pour vous qui, jadis, ayant été rois...
LA HUPPE.
Nous, rois? Et de qui?
PISTHÉTÆROS.
Vous! De tout ce qui existe; de moi, d'abord, de celui-ci et de Zeus lui-même; car vous êtes plus anciens et plus vieux que Kronos, que les Titans et que la Terre.
LA HUPPE.
Que la Terre?
PISTHÉTÆROS.
Oui, par Apollôn!
LA HUPPE.
De par Zeus! je ne m'en doutais pas.
PISTHÉTÆROS.
C'est que tu es un ignorant, un insouciant, et que tu n'as jamais feuilleté Æsopos, qui dit que l'alouette naquit avant tous les autres oiseaux, avant la Terre même; ensuite que son père mourut de maladie; que la Terre n'existait pas encore; qu'il resta cinq jours sans sépulture; et qu'elle, dans cet embarras, ensevelit son père dans sa tête.
EVELPIDÈS.
Ainsi, le père de l'alouette est maintenant enseveli à Képhalè?
PISTHÉTÆROS.
Eh bien! si les oiseaux ont précédé la Terre, précédé les dieux, leur ancienneté ne légitime-t-elle pas leur royauté?
EVELPIDÈS.
Oui, par Apollôn! Il faut donc absolument que tu aiguises ton bec en vue de l'avenir.
LA HUPPE.
Zeus ne se pressera pas de céder le sceptre au pivert.
PISTHÉTÆROS.
Que ce ne soient pas les dieux, mais les oiseaux qui, jadis, aient régné sur les hommes, on en a beaucoup de preuves. Et tout d'abord je vous citerai le coq qui, le premier, a été chef et souverain de tous les Perses, avant Daréios et Mégabyzos: aussi l'appelle-t-on l'oiseau persan, à cause de cette antique souveraineté.
EVELPIDÈS.
C'est donc pour cela qu'aujourd'hui même, il marche comme le Grand Roi, la tête couronnée, seul entre les oiseaux, de la tiare droite.
PISTHÉTÆROS.
Il avait alors tant de vigueur, de grandeur et de puissance, qu'aujourd'hui encore, par un effet de son ancienne force, dès qu'il fait entendre son chant matinal, tous courent à l'ouvrage, forgerons, potiers, corroyeurs, cordonniers, baigneurs, boulangers, armuriers, tourneurs de lyres et de boucliers: ils se chaussent et vont au travail quand la nuit dure encore.
EVELPIDÈS.
Tu peux m'interroger là-dessus. Il est cause que j'ai eu le malheur de perdre une læna en laine de Phrygia. Invité à un banquet qui se donnait à la ville pour le dixième jour après la naissance d'un enfant, je bois et je m'endors. Alors, avant que les autres se soient assis à table, le coq chante, et moi, croyant qu'il est jour, je sors pour me rendre à Alimos; bientôt, à peine me suis-je glissé hors des murs, qu'un voleur d'habits me frappe d'un coup de bâton dans le dos; je tombe, je veux crier, mais il m'avait subtilisé mon manteau.
PISTHÉTÆROS.
Le milan était alors chef et roi des Hellènes.
LA HUPPE.
Des Hellènes?
PISTHÉTÆROS.
Et c'est lui qui, le premier, leur apprit, lorsqu'il était roi, à s'incliner devant les milans.
EVELPIDÈS.
Par Dionysos! un jour que je m'étais incliné de la sorte en voyant un milan, je m'étendis, la bouche ouverte, et j'avalai une obole! Voilà comment je rapportai à la maison mon sac vide.
PISTHÉTÆROS.
A leur tour, l'Ægyptos et la Phoenikè tout entière ont eu pour roi le coucou, et quand le coucou criait: «Coucou!» alors tous les Phoenikiens moissonnaient le blé et l'orge dans les champs.
EVELPIDÈS.
Et de là sans doute le proverbe authentique: «Coucou! Les circoncis aux champs!»
PISTHÉTÆROS.
Telle était la force de leur pouvoir, que, dans toutes les villes des Hellènes où il y avait un roi, Agamemnôn ou Ménélaos, un oiseau siégeait sur les sceptres, et partageait les présents offerts au prince.
EVELPIDÈS.
Eh bien! j'ignorais cela, moi: aussi l'étonnement me prenait quand un Priamos paraissait, dans les tragédies, portant un oiseau qui se dressait pour observer si Lysikratès recevrait quelque présent.
PISTHÉTÆROS.
Mais voici le plus fort de tout: Zeus, qui règne aujourd'hui, est représenté ayant un aigle sur la tête, en sa qualité de roi; sa fille porte une chouette, et Apollôn, comme serviteur, un épervier.
EVELPIDÈS.
Par Dèmètèr! tu dis vrai. Pourquoi ont-ils ces attributs?
PISTHÉTÆROS.
Afin que, dans les sacrifices, lorsqu'on dépose entre leurs mains, suivant le rit prescrit, les entrailles des victimes, les oiseaux en aient leur part, même avant Zeus. Pas un homme alors ne jurait par un dieu, mais tous juraient par les oiseaux. Lampôn, aujourd'hui même encore, jure par l'oie quand il fait quelque friponnerie, tellement tout le monde alors vous tenait pour grands et pour saints, tandis qu'on vous traite maintenant d'esclaves, de niais, de Manès; on vous jette des pierres comme à des fous, et, jusque dans les lieux sacrés, il n'y a pas un oiseleur qui ne vous tende lacets, pièges, gluaux, barreaux, réseaux, filets, rets. Une fois pris, ils vous vendent en masse: les acheteurs vous tâtent. Encore, s'ils se contentaient d'agir de la sorte, en vous faisant rôtir et servir, mais ils râpent du fromage, qu'ils mêlent à de l'huile, du silphion et du vinaigre, ils écrasent le tout où ils versent un assaisonnement doux et gras, puis ils vous arrosent de cette sauce bouillante ainsi que des charognes.
LE CHOEUR.
Homme, tu viens de nous tenir un bien triste, bien triste langage. Combien je déplore la lâcheté de mes pères, qui ne m'ont pas transmis les honneurs légués par leurs ancêtres! Enfin la divinité et la bonne chance te font venir à moi comme un sauveur. Aussi je te confie mes petits et moi-même en toute sécurité. Mais que faut-il faire? Dis-le-nous maintenant: car la vie sera sans prix pour nous, si nous ne recouvrons pas, de quelque manière, notre souveraineté.
PISTHÉTÆROS.
Et d'abord mon avis est qu'il y ait une ville des oiseaux, et que tout l'espace circulaire et intermédiaire soit clos de grosses briques cuites comme à Babylôn.
LA HUPPE.
O Kébryôn! ô Porphyriôn! quel redoutable rempart!
PISTHÉTÆROS.
Ensuite, quand le mur sera élevé, on redemandera l'empire à Zeus; et, s'il dit qu'il ne veut pas, s'il ne revient pas tout de suite sur sa décision, il faut lui déclarer la guerre sainte et défendre aux dieux de traverser, en vrais libertins, votre domaine, pour descendre coucher avec des Alkmènès, des Alopès, des Sémélès: s'ils y viennent, mettez le scellé sur leurs instruments de plaisir, afin qu'ils n'en aient plus la jouissance. Pour les hommes, je vous engage à leur dépêcher un autre oiseau, qui leur enjoigne de la part des oiseaux, rois du monde, de sacrifier désormais aux oiseaux et ensuite aux dieux, puis d'adjoindre convenablement à chaque divinité l'oiseau qui aura le plus de rapport avec elle. Sacrifie-t-on à Aphroditè, il faut offrir du froment à la piette. Si on offre une brebis à Poséidôn, il faut donner du froment au canard. Si l'on sacrifie à Hèraklès, il faut sacrifier à la mouette des gâteaux miellés. Si l'on immole un bélier à Zeus, roi des dieux, le roitelet, en sa qualité de roi des oiseaux, devra recevoir, avant Zeus même, le sacrifice d'un moucheron mâle.
EVELPIDÈS.
Je suis ravi de ce sacrifice d'un moucheron. Qu'il tonne maintenant, le pauvre Zeus!
LA HUPPE.
Mais comment les hommes nous prendront-ils pour des dieux, et non pour des geais, nous qui volons et qui avons des ailes?
PISTHÉTÆROS.
Tu extravagues. Hé! de par Zeus! Hermès, tout dieu qu'il est, vole et porte des ailes, ainsi qu'un grand nombre d'autres dieux. Et d'abord la Victoire prend son vol avec des ailes d'or; et, de par Zeus! l'Amour en fait autant. Et Homèros prétend qu'Iris ressemble à une timide colombe.
LA HUPPE.
Et Zeus tonnant ne lance-t-il pas sur nous la foudre ailée?
PISTHÉTÆROS.
Si donc les hommes, par ignorance, vous comptent pour rien et ne croient qu'aux dieux de l'Olympos, il faut alors lancer une nuée de moineaux et d'oiseaux granivores qui pillent toutes les semences de leurs campagnes, et que Dèmètèr leur mesure le froment, quand ils seront dans la misère.
EVELPIDÈS.
Elle ne voudra pas, de par Zeus! mais tu la verras alléguer des prétextes.
PISTHÉTÆROS.
En outre, que les corbeaux fondant sur les attelages qui labourent la terre, et sur les troupeaux, leur crèvent les yeux, en manière de preuve, et qu'ensuite le médecin Apollôn les guérisse; on le paie pour cela.
EVELPIDÈS.
Oh! non, pas avant que j'aie vendu mes deux petits boeufs.
PISTHÉTÆROS.
Mais si les hommes vous regardent toi comme dieu, toi comme la vie, toi comme la Terre, toi comme Kronos, toi comme Poséidôn, tous les biens leur arriveront.
LA HUPPE.
De ces biens dis-m'en un seul.
PISTHÉTÆROS.
Premièrement les sauterelles ne rongeront plus les vignes en fleurs: un bataillon de chouettes et de crécerelles les dévorera. Les moucherons et les kinips ne mangeront plus les figues: tout cela sera nettoyé par une troupe de grives.
LA HUPPE.
Et pour les enrichir, que ferons-nous? Car chez eux c'est une passion violente.
PISTHÉTÆROS.
A ceux qui vous consulteront, on donnera les meilleures mines; on indiquera au devin les marchés avantageux, et il ne périra plus un seul marin.
LA HUPPE.
Comment n'en périra-t-il plus?
PISTHÉTÆROS.
Toujours l'oiseau, consulté sur la navigation, répondra: «Aujourd'hui, ne mets pas à la voile, il y aura tempête. Aujourd'hui, mets à la voile, il y aura profit.»
EVELPIDÈS.
J'achète un bateau et je navigue: je ne veux plus rester chez vous.
PISTHÉTÆROS.
Ils indiqueront aux hommes les trésors enfouis par leurs pères; ils savent où est l'argent. Aussi dit-on partout: «Personne ne sait où gît mon trésor, si ce n'est peut-être quelque oiseau.»
EVELPIDÈS.
Je frète un bateau, j'achète une pioche, et je déterre les vases pleins d'or.
LA HUPPE.
Mais comment leur donner la santé, qui est chez les dieux?
PISTHÉTÆROS.
S'ils sont heureux, n'est-ce pas la meilleure santé? Sache-le, un homme malheureux ne se porte jamais bien.
LA HUPPE.
Comment parviendront-ils à la vieillesse? car elle est aussi dans l'Olympos; ou faudra-t-il qu'ils meurent enfants?
PISTHÉTÆROS.
Mais, par Zeus! les oiseaux ajouteront trois cents ans à leur vie.
LA HUPPE.
Pris sur qui?
PISTHÉTÆROS.
Sur qui? Sur eux-mêmes. Ne sais-tu pas que la corneille babillarde vit cinq âges d'hommes?
EVELPIDÈS.
Ah! ah! Comme voilà pour nous de bien meilleurs rois que Zeus!
PISTHÉTÆROS.
Bien meilleurs, n'est-ce pas? Et d'abord nous n'avons pas besoin de leur bâtir des temples de marbre, ni de les fermer avec des portes d'or: ils habiteront sous l'épaisseur des bois, sous les yeuses; puis les vénérables parmi les oiseaux auront pour temple un olivier. Sans aller à Delphoe ou auprès d'Ammôn, nous leur offrirons ici des sacrifices. Debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, nous leur présenterons une poignée d'orge ou de blé et nous les prierons, les mains étendues, de nous donner une part de leurs biens, et nous les aurons aussitôt en échange de quelques grains de froment.
LE CHOEUR.
O vieillard, qui m'es devenu si cher, après m'avoir été si odieux, il n'est plus possible que je m'écarte désormais volontairement de tes avis. Confiant dans tes paroles, j'ai menacé, j'ai juré que si, lié avec moi par des promesses loyales, sincères, sacrées, tu marches contre les dieux, unis toi et moi par la même pensée, les dieux n'useront pas longtemps le sceptre qui est à moi. Oui, tout ce qu'il faut exécuter par la force, nous nous en chargeons; tout ce qui dépend du conseil et de la délibération repose sur toi.
LA HUPPE.
Non, de par Zeus! ce n'est plus pour nous le moment de sommeiller, ni de temporiser à la façon de Nikias; mais il faut agir au plus vite. Et d'abord entrez dans mon nid, sur ma paille, sur les feuilles sèches que voici, et dites-moi votre nom.
PISTHÉTÆROS.
C'est chose facile: mon nom est Pisthétæros.
LA HUPPE.
Et lui?
EVELPIDÈS.
Evelpidès, du dême de Krios.
LA HUPPE.
Bonne chance à tous les deux!
PISTHÉTÆROS.
Nous acceptons l'augure.
LA HUPPE.
Entrez donc.
PISTHÉTÆROS.
Allons. Toi, sers-nous de guide.
LA HUPPE.
Allez.
PISTHÉTÆROS.
Hé! hé! l'ami! reviens vite sur tes pas. Voyons, voyons, dis-nous un peu. Comment, moi et mon compagnon, vivrons-nous avec vous la gent ailée, étant tous deux sans ailes?
LA HUPPE.
Facilement.
PISTHÉTÆROS.
Vois maintenant comme dans les fables æsopiques il est dit que le renard fit un jour imprudemment société avec l'aigle.
LA HUPPE.
Ne crains rien. Vous mangerez d'une certaine racine qui vous donnera des ailes à tous les deux.
PISTHÉTÆROS.
Entrons donc. Tiens, Xanthias et toi, Manodoros, prenez notre bagage.
LE CHOEUR.
Holà, toi! Je t'appelle, je t'appelle!
LA HUPPE.
Pourquoi m'appelles-tu?
LE CHOEUR.
Emmène ces gens faire un bon dîner avec toi; mais le rossignol aux doux chants, dont la voix égale celle des Muses, laisse-le ici près de nous, en nous quittant, afin que nous en soyons charmés.
PISTHÉTÆROS.
Oh! de par Zeus! cède à leurs désirs. Fais sortir l'aimable oiseau des joncs à ombelles.
EVELPIDÈS.
Fais-le sortir, au nom des dieux, afin que nous voyions l'oiseau chanteur.
LA HUPPE.
Puisqu'il vous plaît ainsi, je dois le faire. Sors, Proknè, et montre-toi à nos hôtes. (Proknè paraît.)
PISTHÉTÆROS.
O Zeus vénéré, quelle jolie petite personne ailée! Quelle délicatesse, quel éclat!
EVELPIDÈS.
Sais-tu que je la cajolerais avec plaisir?
PISTHÉTÆROS.
Quelle riche parure d'or! On dirait d'une vierge.
EVELPIDÈS.
Je serais tout à fait en humeur de lui donner des baisers.
PISTHÉTÆROS.
Mais, mon pauvre garçon, elle a un bec long de deux broches.
EVELPIDÈS.
Eh bien, de par Zeus! il n'y a qu'à enlever l'écaillé qui lui couvre la tête, et à lui donner ensuite de bons baisers.
LA HUPPE.
Allons-nous-en.
PISTHÉTÆROS.
Guide-nous, et à la Bonne Fortune!
PARABASE ou CHOEUR.
O aimée, ô charmante, ô la plus chérie de toute la gent ailée, compagne de mes chants, rossignole, nourrie avec moi, tu es venue, tu es venue, on te voit, tu m'apportes ton chant suave. Allons, toi qui modules sur la flûte harmonieuse des accents printaniers, prélude à mes anapestes. (On entend le son d'une flûte.)
Voyons, humains, aveugles de nature, êtres semblables à des feuilles, créatures de rien, pétris de boue, pareils à des ombres, inintelligents, privés d'ailes, éphémères, infortunés mortels, qu'on prendrait pour des songes, prêtez l'oreille à nous, qui sommes immortels, durant toujours, aériens, exempts de vieillesse, occupés de pensées impérissables. Quand vous aurez appris parfaitement de nous les phénomènes d'en haut, la nature des oiseaux, la genèse des dieux et des fleuves, de l'Érébos et du Khaos, votre science parfaite vous permettra de dire adieu de ma part à Prodikos pour le reste.
Le Khaos, la Nuit, le noir Érébos et le vaste Tartaros existaient au commencement: il n'y avait ni terre, ni air, ni ciel. Dans le sein infini de l'Érébos, la Nuit aux ailes noires enfante d'abord un oeuf sans germe, d'où, après des révolutions d'années, naquit le gracieux Érôs au dos brillant de deux ailes d'or, semblable aux tourbillons roulés par le vent. Érôs, uni au Khaos ailé et ténébreux, dans le vaste Tartaros, engendra notre race, et la produisit tout d'abord à la lumière. Ainsi, à l'origine, la race des immortels n'existait pas encore, avant qu'Érôs eût tout uni. Les éléments une fois unis les uns aux autres, parut le Ciel, l'Océan, la Terre et les dieux bienheureux, race éternelle. Voilà comment nous sommes les plus anciens de tous les bienheureux: que nous sommes fils d'Érôs, mille preuves l'attestent. Nous avons des ailes et nous sommes avec ceux qui aiment. Nombre de beaux garçons, qui avaient juré le contraire, au déclin de leur jeunesse, ont éprouvé notre puissance, et se sont prêtés à des amants qui offraient l'un une caille, l'autre un porphyrion, celui-ci une oie, celui-là un oiseau persique. Les mortels, c'est de nous, oiseaux, qu'ils reçoivent les plus grands services. D'abord nous leur indiquons les saisons, printemps, hiver, automne: semer, lorsque la grue, sonnant de la trompette, émigré vers la Libyè et avertit le nocher de suspendre le gouvernail et de dormir; elle conseille à Orestès de se tisser une læna, afin qu'il n'aille pas, parce qu'il grelotte, dépouiller autrui. Le milan, à son tour, par sa venue, annonce une autre saison, c'est-à-dire le moment de tondre la toison printanière des brebis; puis l'hirondelle, quand il faut vendre la læna et acheter un vêtement de toile. Nous sommes pour vous Ammôn, Delphoe, Dôdônè, Phoebos Apollôn. Vous commencez par aller vers les oiseaux pour régler toutes choses, commerce, vivres, choix d'un époux; vous regardez comme oiseau tout ce qui sert à la divination: une parole est pour vous un oiseau; un éternuement, vous l'appelez oiseau; une rencontre, oiseau; une voix, oiseau; un esclave, oiseau; un âne, oiseau. N'est-il pas évident que nous sommes pour vous un prophétique Apollôn?
Si donc vous nous croyez des dieux, vous pouvez user de nous comme de Muses prophétiques, brises, saisons, hiver, été, moyenne chaleur: nous n'irons pas nous asseoir là-haut majestueusement, au milieu des nuages, comme Zeus; mais, présents, nous vous donnerons à vous-mêmes, à vos enfants et aux enfants de vos enfants, richesse, bonheur, santé, paix, jeunesse, rire, choeurs de danse, festins, et le lait des oiseaux: si bien que vous serez écrasés sous les biens, tant vous serez riches tous.
Muse bocagère--tio tio tio tio tio tio tiotinx--aux accords variés, toi avec qui, moi, dans les bois ou sur les sommets montagneux,--tio, tio, tio, tiotinx,--assis sous un frêne à la chevelure feuillue,--tio, tio, tio, tiotinx,--de mon gosier flexible je tire des chants religieux en l'honneur de Pan, mêlés aux danses consacrées à la Mère qui règne sur les montagnes,--to to to to to to to to totinx,--et là, Phrynikhos, comme une abeille, cueille le fruit de ses chants parfumés d'ambroisie et ne cesse d'en apporter les doux accents,--tio tio tio tiotinx.
Si quelqu'un de vous, spectateurs, désire mener désormais une vie agréable avec les oiseaux, qu'il vienne vers nous. En effet, ce qui est ici honteux ou interdit par la loi, tout cela est beau chez nous autres oiseaux. Si la loi proclame honteux ici de battre son père, il est beau chez nous, ici, de courir sus à son père et de le frapper en disant: «Dresse ton éperon, si tu combats.» S'il y a chez vous un esclave fugitif marqué d'un fer chaud, on l'appellera chez nous un francolin aux plumes bigarrées. S'il se trouve chez vous un Phrygien, tel que Spintharos, ce sera ici un Phrygilos de la race de Philèmôn. Si c'est un esclave de Karia comme Exèkestidès, qu'il choisisse parmi nous ses aïeux, et on verra paraître des confrères. Si le fils de Pisias veut livrer les portes aux infâmes, qu'il devienne perdrix, oiselet de son père: chez nous il n'y a pas de honte à fuir comme une perdrix.
C'est ainsi que les cygnes--tio tio tio tio tio tio tiotinx--mêlent ensemble leur voix et battent des ailes pour chanter Apollôn,--tio tio tio tiotinx,--posés sur la rive de l'Hèbros,--tio tio tio tiotinx;--leur voix a traversé les nuages éthérés: l'étonnement a saisi les diverses tribus des bêtes sauvages; les flots se calment sous une sérénité sans brise,--totototototototototinx;--tout l'Olympos en retentit; la surprise saisit les divinités souveraines; filles de l'Olympos, les Kharites et les Muses répètent la mélodie,--tio tio tio tiotinx.
Rien n'est meilleur ni plus agréable que d'avoir des ailes. Et d'abord si l'un de vous, spectateurs, était ailé, et qu'il fût tourmenté par la faim devant les choeurs tragiques, il n'aurait qu'à s'envoler chez lui, y dîner, et, rassasié, revoler vers nous. Si parmi vous un Patroklidès quelconque se sentait pressé de besoin, il ne salirait pas son manteau, mais il s'envolerait, puis, après avoir pété et repris haleine, il reprendrait son vol. S'il se trouvait chez nous quelque amant, et qu'il aperçût le mari de sa maîtresse au banc des conseillers, il partirait d'entre vous en déployant ses ailes, cajolerait la femme et reviendrait ensuite à sa place. Ainsi, avoir des ailes, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus précieux? Et, de fait, Diitréphès, qui n'a que des ailes d'osier, a été élu phylarkhe, puis hipparkhe: sorti de rien, il s'est élevé très haut, et il est aujourd'hui un hippalektryôn aux plumes jaunes.
PISTHÉTÆROS.
Voilà qui est fait. Par Zeus! je n'ai jamais vu d'affaire plus plaisante.
EVELPIDÈS.
De quoi ris-tu?
PISTHÉTÆROS.
De tes bouts d'aile. Sais-tu à quoi tu ressembles absolument avec ton plumage? A une oie grossièrement ébauchée.
EVELPIDÈS.
Et toi à un merle, dont la tête a été plumée.
PISTHÉTÆROS.
C'est nous qui nous sommes imposé ces ressemblances, et, pour parler avec Æskhylos, non pas à l'aide des plumes d'autrui, mais avec les nôtres.
EVELPIDÈS.
Voyons, que faut-il faire?
PISTHÉTÆROS.
Il faut d'abord donner à notre ville un nom grand, magnifique, et ensuite sacrifier aux dieux.
EVELPIDÈS.
C'est aussi mon avis.
LA HUPPE.
Voyons, quel nom donnerons-nous à la ville?
PISTHÉTÆROS.
Voulez-vous que ce grand nom soit emprunté à Lakédæmôn? Lui donnerons-nous le nom de Sparte?
EVELPIDÈS.
Par Hèraklès! moi donner le nom de Sparte à ma cité! Je ne voudrais pas du tout, même pour mon grabat, avoir de la sparterie.
PISTHÉTÆROS.
Alors, quel nom lui donnerons-nous?
EVELPIDÈS.
Un terme emprunté aux nuages et aux régions éthérées, quelque chose de bien ronflant.
PISTHÉTÆROS.
Veux-tu Néphélokokkygia?
EVELPIDÈS.
Iou! Iou! Le beau nom vraiment, le grand nom que tu as trouvé là! Est-ce que c'est la Néphélokokkygia où sont les biens immenses de Théagénès et tous ceux d'Æskhinès?
PISTHÉTÆROS.
C'est plutôt la plaine de Phlégra, où les dieux écrasèrent de leurs traits la révolte des Fils de la Terre.
EVELPIDÈS.
Chose brillante que cette ville! Mais quel dieu en sera le patron? Pour qui tisserons-nous le péplos?
PISTHÉTÆROS.
Pourquoi ne choisissons-nous pas Athèna Polias?
EVELPIDÈS.
Oh! comme ce serait une ville bien policée que celle où une déesse, née femme, se dresserait armée de pied en cap, et où Klisthénès manierait la navette!
PISTHÉTÆROS.
Et qui gardera le rempart pélasgique?
LA HUPPE.
Un oiseau, l'un des nôtres, de race persique, qu'on proclame partout le plus brave de tous, le poussin d'Arès.
EVELPIDÈS.
O noble poussin, que voilà donc un dieu bien fait pour habiter sur des rochers!
PISTHÉTÆROS.
Or çà, maintenant, toi, va-t'en dans les airs te mettre au service de ceux qui construisent les murs; porte des moellons, mets-toi tout nu et gâche du mortier, monte l'auge, tombe de l'échelle, pose des sentinelles, entretiens le feu constamment, fais la ronde, une clochette à la main, et endors-toi ici: envoie ensuite un héraut vers les dieux, là-haut, et un autre de là-haut vers les hommes, en has, et de là reviens vers moi.
EVELPIDÈS.
Et toi, qui restes ici, pleure auprès de moi.
PISTHÉTÆROS.
Va, mon bon, où je t'envoie; car sans toi rien de ce que je dis ne s'exécutera. Pour moi, je vais offrir un sacrifice aux nouvelles divinités, et appeler un prêtre qui préside à la cérémonie. Enfant, enfant, apporte la corbeille et le bassin.
LE PRÊTRE.
Je fais ce que tu fais, je veux ce que tu veux: je t'engage à adresser aux dieux de grandes et solennelles prières et à immoler une victime en signe de reconnaissance. Va, va, va; fais retentir l'hymne pythien, et que Khæris accompagne nos chants!
PISTHÉTÆROS, au joueur de flûte.
Toi, cesse de souffler. Par Hèraklès! qu'est-ce que cela? De par Zeus! j'ai vu bien des prodiges; mais je n'avais pas encore vu de corbeau muselé. Prêtre, fais ton office: sacrifie aux nouveaux dieux.
LE PRÊTRE.
Je le fais. Mais où est celui qui tient la corbeille? Invoquez la Hèstia des oiseaux, le milan protecteur du Foyer, les oiseaux, olympiens et olympiennes, dieux et déesses, toutes et tous.
PISTHÉTÆROS.
O Épervier de Sounion, salut, prince pélasgique.
LE PRÊTRE.
Salut encore au Cygne pythien et dèlien, à Lèto, mère des cailles, à Artémis Chardonneret.
PISTHÉTÆROS.
Il n'y a plus d'Artémis Kolænis, mais Artémis Chardonneret.
LE PRÊTRE.
Et Sabazios Pinson, et l'Autruche, mère vénérée des hommes!...
PISTHÉTÆROS.
Souveraine Kybélè, Autruche, mère de Kléokritos!
LE PRÊTRE.
Donne aux Néphélokokkygiens santé et prospérité, ainsi qu'aux citoyens de Khios.
PISTHÉTÆROS.
Je suis heureux de voir des citoyens de Khios établis partout.
LE PRÊTRE.
Aux héros, aux oiseaux, aux enfants des héros, au porphyrion, au pélican, au pélékinos, au flexis, au tétras, au paon, à la hulotte, à la sarcelle, à l'élasa, au héron, au plongeon, au bec-figue, à la mésange!
PISTHÉTÆROS.
Finis, ou va-t'en aux corbeaux, finis ton appel! Iou! Iou! A quel sacrifice, malheureux, invites-tu les aigles de mer et les vautours? Ne vois-tu pas qu'un seul milan s'envolerait en emportant tout cela? Loin de nous, toi et tes bandelettes! Je ferai bien moi-même et sans plus ce sacrifice.
LE PRÊTRE.
Il faut encore que, pour l'aspersion, j'entonne un nouvel hymne sacré, et que j'invoque les Bienheureux, ou du moins l'un d'eux, si toutefois vous avez là quelque mets convenable. Car vos offrandes présentes ne sont guère que des poils et des cornes.
PISTHÉTÆROS.
Adressons nos sacrifices et nos prières aux dieux ailés.
UN POÈTE.
Néphélokokkygia la bienheureuse, célèbre-la, Muse, dans tes chants mélodieux!
PISTHÉTÆROS.
Quel est cet être? D'où vient-il? Dis-moi, qui es-tu?
LE POÈTE.
Je suis un chanteur d'hymnes, aux sons doux comme le miel, un zélé serviteur des Muses, selon Homèros.
PISTHÉTÆROS.
Au fait, tu es un esclave et tu as les cheveux longs!
LE POÈTE.
Non pas, mais nous tous, poètes, nous sommes, selon Homèros, les zélés serviteurs des Muses.
PISTHÉTÆROS.
Il n'est donc pas étonnant que tu aies un manteau troué. Mais pourquoi donc, ô poète, as-tu la malechance de venir ici?
LE POÈTE.
J'ai fait des vers pour votre Néphélokokkygia, nombre de beaux dithyrambes et de parthénies dans le goût de Simonidès.
PISTHÉTÆROS.
Et quand les as-tu faits? depuis combien de temps?
LE POÈTE.
Il y a longtemps, longtemps, que je chante cette cité.
PISTHÉTÆROS.
Mais je célèbre à l'instant même son dixième jour, et je viens de la nommer comme on fait pour les petits enfants.
LE POÈTE.
La parole des Muses est rapide; elle vole comme les coursiers. Et toi, vénérable fondateur d'Ætna, toi de qui le nom rappelle les sacrifices sacrés, fais-nous tel don que tu voudrais pour ta personne; que ta bienveillance nous l'accorde.
PISTHÉTÆROS.
Ce maudit poète va nous donner de la tablature, si nous ne lui octroyons quelque chose qui nous en débarrasse. Holà! toi qui as une casaque par-dessus ta tunique, quitte-la et fais-en présent à ce poète habile. Prends cette casaque: tu m'as l'air tout transi.
LE POÈTE.
Ma Muse chérie reçoit volontiers ce présent; mais toi, prête-moi une oreille attentive à ce chant pindarique.
PISTHÉTÆROS.
Cet homme ne nous délivrera pas de lui!
LE POÈTE.
Parmi les Skythes nomades erre Stratôn, qui n'a pas même un léger tissu pour se vêtir: il s'en va sans gloire, sans casaque et sans tunique. Tu comprends ce que je dis?
PISTHÉTÆROS.
Je comprends que tu veux recevoir la tunique. Dépouille-toi; il faut rendre service au poète. Prends et va-t'en.
LE POÈTE.
Je m'en vais, et, en m'en allant, je composerai ces vers pour honorer la ville: «Dieu au trône d'or, célèbre la cité frissonnante et glacée: j'ai parcouru des plaine neigeuses et fécondes. Tra la la la!»
PISTHÉTÆROS.
Mais, de par Zeus! te voilà maintenant à l'abri du froid, avec la tunique que tu as reçue. Par Zeus! je ne pensais pas que ce maudit homme eût si promptement entendu parler de notre ville. Reprends l'aspersoir et fais le tour de l'autel.
LE PRÊTRE.
Faites silence!
UN DISEUR D'ORACLES.
Ne touche pas au bouc.
PISTHÉTÆROS.
Qui es-tu?
LE DISEUR D'ORACLES.
Qui? Un diseur d'oracles.
PISTHÉTÆROS.
Va-t'en gémir.
LE DISEUR D'ORACLES.
Malheureux! ne traite pas légèrement les choses divines. Il y a un oracle de Bakis, qui concerne directement Néphélokokkygia.
PISTHÉTÆROS.
Pourquoi, alors, n'as-tu pas énoncé cet oracle avant que j'eusse bâti la ville?
LE DISEUR D'ORACLES.
Le ciel m'en empêchait.
PISTHÉTÆROS.
Mais il n'y a rien de tel que d'entendre les paroles mêmes.
LE DISEUR D'ORACLES.
«Quand les loups et les vieilles corneilles habiteront ensemble l'espace qui sépare Korinthos de Sikyôn...»
PISTHÉTÆROS.
Qu'est-ce que les Korinthiens ont de commun avec moi?
LE DISEUR D'ORACLES.
Par ces mots, Bakis désigne l'air. «... Que d'abord on immole à Pandôra un bélier à la toison blanche; et que celui qui, le premier, sera le prophète de vraies paroles, on lui donne un manteau propre et des chaussures neuves.»
PISTHÉTÆROS.
Y a-t-il aussi les chaussures?
LE DISEUR D'ORACLES.
Prends le papyrus. «Qu'on lui donne aussi une fiole et une large part des entrailles.»
PISTHÉTÆROS.
Y a-t-il aussi le don des entrailles?
LE DISEUR D'ORACLES.
Prends le papyrus. «Et si tu fais, jeune homme, ce que je te prescris, tu seras aigle dans les nuées; mais si tu ne le fais pas, tu ne seras ni tourterelle, ni aigle, ni pivert.»
PISTHÉTÆROS.
Y a-t-il encore cela?
LE DISEUR D'ORACLES.
Prends le papyrus.
PISTHÉTÆROS.
Cet oracle, assurément, ne ressemble en rien à celui que j'ai écrit sous la dictée d'Apollôn: «Si un charlatan vient, sans être appelé, gêner les sacrificateurs et réclamer une part des entrailles, il faut, à l'instant même, lui caresser les côtes.»
LE DISEUR D'ORACLES.
Tu divagues, je crois.
PISTHÉTÆROS.
Prends le papyrus. «Et ne le ménage pas, fût-ce un aigle dans les nuées, fût-ce Lampôn ou le grand Diopithès.»
LE DISEUR D'ORACLES.
Y a-t-il cela?
PISTHÉTÆROS.
Prends le papyrus et va-t'en aux corbeaux!
LE DISEUR D'ORACLES.
Malheur à moi!
PISTHÉTÆROS.
Cours tout de suite ailleurs débiter tes oracles.
MÉTÔN.
Je viens auprès de vous.
PISTHÉTÆROS.
Autre fâcheux! Que viens-tu faire ici? Quel est ton dessein? l'idée de ton voyage? ta démarche de porteur de kothurne?
MÉTÔN.
Je veux toiser l'air et vous le partager en rues.
PISTHÉTÆROS.
Au nom des dieux, quel homme es-tu?
MÉTÔN.
Qui je suis? Métôn, que connaissent la Hellas et Kolônos.
PISTHÉTÆROS.
Dis-moi, qu'est-ce que tu as avec toi?
MÉTÔN.
Des mesures de l'air. Sache, en effet, tout d'abord, que l'air dans son entier est absolument semblable à un four. A l'aide de cette règle courbe, tombant d'en haut, et en y ajustant le compas... Comprends-tu?
PISTHÉTÆROS.
Je n'y comprends rien.
MÉTÔN.