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LÉGENDES
POUR LES ENFANTS
ARRANGÉES
PAR PAUL BOITEAU
ET ILLUSTRÉES DE 42 VIGNETTES
PAR BERTALL
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, No. 14
1861
LÉGENDES
POUR LES ENFANTS
PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
Ce volume contient six légendes qui, les unes, sont tirées de la Bibliothèque bleue et, les autres, sont écrites ici pour la première fois.
Ces légendes sont: Le roi Dagobert, Geneviève de Brabant, Robert le Diable, Jean de Paris, Griselidis et le Juif errant.
La première et la dernière de ces légendes sont celles qui ne font pas partie de la Bibliothèque bleue. Toutes les autres y figurent, et à peu près dans l'état où nous les avons reproduites.
La Bibliothèque bleue, qui n'est guère connue aujourd'hui que par le souvenir, a joué un fort grand rôle dans l'histoire des lectures populaires et des amusements de l'enfance. Pendant plus de deux siècles, le dix-septième et le dix-huitième, elle a été une encyclopédie toute spéciale des romans, légendes, fabliaux, chansons et satires de notre pays. La couverture bleue qui était la simple parure des divers ouvrages dont elle était d'abord composée, invariablement reproduite, avait fini par donner un nom de couleur à ces ouvrages et à la Bibliothèque elle-même, et ce n'était là qu'un nouvel attrait pour l'imagination des lecteurs naïfs.
Il y a en effet, et cela se sent surtout lorsqu'on est jeune, un langage particulier dans certains mots qui affectent un air de mystère. Qu'est-ce qu'un conte bleu? Comment une histoire peut-elle être bleue? Voilà ce que l'enfant demande et ce qui l'étonne. Il s'attache à la recherche de ce problème singulier; il regarde le récit qui lui est fait comme un récit d'un ordre surnaturel, et un plaisir étrange assaisonne sa lecture.
Je me souviens des jouissances extraordinaires qui, en mon tout jeune âge, me surprenaient devant ces livres d'une littérature si originale et de toutes manières si bien faite pour émouvoir l'âme et plaire à l'esprit des enfants ou des villageois. Le titre seul, la vue seule d'un conte bleu me ravissait au milieu de je ne sais quel monde qui n'était pas celui des fées, que je distinguais bien, qui était plus humain, plus vrai, un peu moins bruyant, un peu plus triste, et que j'aimais davantage.
Les contes de fées amusent, mais ils ne charment pas; les contes bleus, qui donnent moins de gaieté, remuent le coeur. On entre peu à peu, avec ces récits, dans le domaine de l'histoire. Ce sont des mensonges; mais ces mensonges ont, en quelque sorte, des racines dans la vérité. Il y a des époques peintes, des caractères tracés, et tout un pittoresque naturel dans ces légendes qui n'ont fait défaut à aucun peuple. La vie de nos pères nous apparaît au travers de ces peintures; nous nous la rappelons sans l'avoir connue, et, tout jeunes, nous apprenons à aimer religieusement les hommes d'autrefois.
La Bibliothèque bleue a obtenu un succès incomparable. C'est Jean Oudot, libraire de Troyes, qui dès les premières années du seizième siècle, sous Henri IV, eut l'idée de recueillir et de publier successivement, à l'usage des campagnes, les légendes chevaleresques de la vieille France.
Le moment était merveilleusement choisi. La vie ancienne de la France avait cessé et le travail de transformation commençait qui allait, au dix-septième siècle, réduire et limiter tout à fait, dans les moeurs et dans la langue, la part des vieilles moeurs et du vieux langage. Le moyen âge était enseveli; le monde nouveau naissait. C'était l'heure propice pour les contes qui parlaient des héros de l'âge anéanti.
La Bibliothèque bleue parut; elle était composée de volumes qui, presque tous, étaient des in-quarto, d'un format semblable à celui du Messager de Bâle, ou du Messager de Strasbourg, imprimés sur le même gros papier et revêtus de la même couverture bleu foncé.
En 1665, le fils de Jean Oudot, Nicolas, ayant épousé la fille d'un libraire de Paris, vint s'établir rue de la Harpe, à l'image de Notre-Dame, et, devenu libraire parisien, agrandit le cercle de ses entreprises et de ses affaires. De cette époque datent la plupart des publications qui ont fait la fortune de la Bibliothèque.
Lorsque Nicolas fut mort, la veuve Oudot continua son commerce avec habileté. Elle eut divers successeurs qui, comme elle et comme les fondateurs de la Bibliothèque bleue, vécurent des profits de la popularité qui s'était attachée à ces ouvrages. L'un des principaux de ces successeurs est le libraire Garnier, de Troyes. C'est à Troyes surtout qu'on a continué l'impression des volumes détachés de la Bibliothèque bleue dont, encore aujourd'hui, les campagnes consomment des milliers d'exemplaires.
En 1770, un très-médiocre écrivain nommé Castillon, songea à publier, en un même corps d'ouvrage, ces contes rajeunis par lui; il s'avisa malheureusement d'y ajouter des situations nouvelles et des épisodes nouveaux.
En 1843 M. Le Roux de Lincy, sous le titre de Nouvelle Bibliothèque bleue ou Légendes populaires de la France, a publié, en un volume, Robert le Diable, Richard sans Peur, Jean de Paris, Jean de Calais, Geneviève de Brabant, Jehanne d'Arc et Griselidis. Nous n'avons pas l'intention de critiquer un travail qui nous a été fort utile; mais nous pouvons dire pourquoi nous avons cru ne pas devoir suivre tout à fait la même voie que M. Le Roux de Lincy. Peut-être Richard sans Peur, très-joli conte, cela est vrai, fait-il un peu double emploi avec le conte de Robert le Diable qui, du reste, paraît être l'oeuvre du même auteur? Jean de Calais est bien loin d'avoir la grâce et le vif esprit du récit des aventures de Jean de Paris; c'est d'ailleurs une oeuvre beaucoup plus récente, et d'un style qui n'a point de qualités; enfin la légende de Jehanne d'Arc est assez insignifiante. Nous avons donc écarté d'abord Jehanne d'Arc, Jean de Calais et Richard sans Peur.
«Bien loin d'imiter Castillon, disait M. Le Roux de Lincy, je me suis appliqué à reproduire les textes de l'ancienne Bibliothèque bleue. Il faut respecter cette version admise par le peuple; elle est sacramentelle et nous a conservé la mémoire de nos plus anciennes traditions. En effet, quand on lit le catalogue de Nicolas Oudot, on y retrouve avec plaisir tous ces récits dans lesquels se sont perpétuées les légendes, ou sacrées ou profanes, qui ont été célèbres en Europe pendant le moyen âge. On doit considérer la Bibliothèque bleue comme étant la dernière forme de cette littérature romanesque si nécessaire à bien connaître quand on veut comprendre la vie privée de nos aïeux.»
Pour nous qui ne songions point à imprimer un recueil pour les archéologues et les bibliophiles, mais qui nous adressions aux enfants, nous n'avons pas dû leur présenter ces légendes telles quelles, dans leur appareil archaïque et avec leurs erreurs elles-mêmes. Nous n'avons introduit ni épisodes, ni situations; mais nous avons, sans détruire la physionomie de chaque récit, retranché tout ce qui est tombé en désuétude dans le style; et nous avons fait que rien ne s'y rencontrât qui aujourd'hui même ne se pût écrire.
De cette manière le volume entier a un même aspect et il n'enseignera point aux enfants plusieurs langues.
Nous n'avons d'ailleurs eu que des modifications bien légères à introduire dans ces textes pour les amener à une harmonie suffisante, et, si nous nous sommes permis de faire suivre chaque légende d'une sorte de moralité, à la manière de Perrault, c'est là un caprice qui n'a rien de sacrilége.
La Bibliothèque bleue, entre autres ouvrages, renfermait: L'Histoire des quatre fils Aymon;--Huon de Bordeaux (en deux parties qui se vendent séparément, dit le catalogue);--l'Histoire de Mélusine ancienne;--l'Histoire de Valentin et Orson;--Les conquêtes du roy Charlemagne;--Fortunatus;--le Roman de la belle Hélène;--l'Histoire de Pierre de Provence et de la belle Magdelone;--Le fameux Gargantua.
Nous aurions pu choisir quelqu'une de ces légendes; mais il nous a semblé que celles que nous réimprimions suffisaient, et nous avons voulu donner quelque nouveauté à notre volume. C'est pour cela que nous y avons introduit deux légendes d'une nature et surtout d'une origine différente.
L'histoire de Dagobert et du Juif errant nous appartiennent donc en propre, pour ce qui est du récit. Nous n'avons pas cherché à faire un pastiche du style des autres contes, et nous avons tout uniment écrit les nôtres de la manière qui nous a paru le mieux appropriée aux sujets.
Les petites notices qui précèdent chacune de ces histoires donneront des détails particuliers à ceux qui croiront à propos de les lire. Nous n'avons songé à faire ni un livre d'érudition pure, ni un livre de pure imagination. Notre seul désir a été de donner à lire aux enfants quelques légendes variées qui ont enchanté notre enfance, et notre espoir est qu'ils s'y plairont comme nous.
Si Peau d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême,
a dit le plus habile des conteurs, La Fontaine.
On a banni les démons et les fées, disait, avec l'expression d'un vif regret, Voltaire, et il ajoutait:
Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite[1].
[Note 1:
O l'heureux temps que celui de ces fables,
Des bons démons, des esprits familiers.
Des farfadets, aux mortels secourables!
On écoutait tous ces faits admirables
Dans son château, près d'un large foyer.
Le père et l'oncle, et la mère et la fille;
Et les voisins, et toute la famille,
Ouvraient l'oreille à monsieur l'aumônier,
Qui leur faisait des contes de sorcier.
On a banni les démons et les fées;
Sous la raison les grâces étouffées
Livrent nos coeurs à l'insipidité;
Le raisonner tristement s'accrédite,
On court, hélas! après la vérité:
Ah! croyez-moi, l'erreur a son mérite.]
Nous pourrions recueillir ainsi, en faveur des contes, de fort nombreux et fort éloquents témoignages. L'auteur de Don Quichotte, Cervantes, l'ennemi le plus redoutable qui ait croisé la plume contre l'épée de la chevalerie, fait dire à un cabaretier:
«Est-ce qu'il y a une meilleure lecture au monde? J'ai lu deux ou trois de ces livres, et je puis bien assurer qu'ils m'ont donné la vie; et non-seulement à moi, mais encore à beaucoup d'autres. Car, dans la saison des blés, il vient ici quantité de moissonneurs, les jours de fête, et comme il s'en trouve toujours quelqu'un qui sait lire, nous nous mettons vingt ou trente autour de lui; et nous nous amusons si bien, qu'il ne peut finir de lire, ni nous de l'entendre. Il ne faut point que je mente: quand j'entends parler de ces terribles coups que donnent les chevaliers errants, je meurs d'envie d'aller chercher les aventures, et je ne m'ennuierais pas d'entendre lire les jours et les nuits.»
Ce cabaretier-là ne dit rien qui ne soit l'exacte vérité. Et je citerais tel vigneron des vignes de la Franche-Comté qui n'a qu'un livre pour toute bibliothèque, les Aventures des quatre fils Aymon. Ce livre est même le seul volume du village. Au printemps, l'herbe pousse, le soleil luit dans l'herbe, les fleurs sourient au soleil; cela va bien, on est aux champs; l'été, la vigne fleurit et porte fruit; en automne, c'est la vendange et la pressée. Mais l'hiver, dans les longues veillées, là où il n'y a ni chanvreurs, habiles à dire des histoires, comme dans le Berri, ni colporteurs de passage, le vigneron prend son livre dans la huche; il le lit tout entier; lu, il le recommence, et il le relit tous les hivers. Le village entier assiste à ses lectures. Je vous assure que dans vingt ans, si le volume n'est pas trop déchiré, on le lira encore, sans ennui, avec une joie toujours aussi vive.
Paul Boiteau.
1857, au printemps.
LE ROI DAGOBERT
NOTICE.
Les moines du moyen âge, dans le silence de leurs couvents, ont recueilli la plupart des vieilles légendes et des vieilles chansons qui, avant eux et jusqu'à eux, rappelaient le souvenir des anciens personnages célèbres de cette Gaule franque qui devait devenir la France. Ces légendes et ces chansons, altérées par le temps comme une monnaie par l'usage, ne laissaient guère deviner que quelques-uns des traits de ces rois, de ces guerriers, de ces évêques d'autrefois; mais les moines qui, en ce temps-là, ne savaient pas ce que c'est que la critique, acceptaient cela pour de l'histoire. Ainsi ont été écrites les Grandes chroniques de Saint-Denis; ainsi ont été composées les Gesta Dagoberti ou les Faits et gestes de Dagobert, qui sont les deux principales sources de la présente légende.
Les moines que Dagobert a protégés et enrichis (ceux de Saint-Denis particulièrement), lui ont gardé quelque reconnaissance. Ils ont eu soin de ne pas le traiter plus mal que les chansons ne le traitaient; ils ont même ajouté quelque chose à ces chansons. Par exemple, les miracles qui ont une couleur religieuse et que nous n'avons pas dû négliger.
Nous aurions voulu paraphraser plus largement la chanson populaire; mais il aurait fallu pour cela sortir tout à fait de l'histoire vraisemblable, et nous ne voulions pas faire ce sacrifice à des couplets qui ne datent pas de plus d'un siècle, et qui, privés de leur air, ne sont pas un chef-d'oeuvre d'espièglerie[2].
[Note 2: Il y a comme cela cinq ou six chansons très-fameuses qu'il ne faut pas regarder de trop près si l'on ne veut pas qu'elles perdent leur charme. La chanson du bon roi Dagobert et du grand saint Éloi est peut-être celle qu'il faut se rappeler du plus loin. On ne s'explique même pas bien la fortune de ces couplets que le premier venu a écrits sans rimes ni raison et sans beaucoup d'esprit. Il faut que l'air sur lequel on les chante soit très-ancien et qu'il retentisse depuis quelques centaines d'années, matinal et sonore comme un chant de cor de chasse, dans la mémoire des générations. C'est l'air qui est gai et qui parle un langage; la chanson, sauf votre respect, est assez bête.]
Nous nous en sommes donc tenu, à peu de chose près, au texte des deux ouvrages que nous indiquions tout à l'heure. Si nous avons emprunté un ou deux traits ailleurs, ç'a été pour que le tableau des moeurs du temps, même en une fable historique, eût une couleur plus marquée.
Il eût été facile de se laisser entraîner, si on eût voulu, à propos de saint Éloi ou de saint Ouen, à analyser et à fondre en un même récit toutes les historiettes que les écrivains religieux ont de tout temps composées en leur honneur. C'est par douzaines que se comptent les biographies, latines ou françaises, de ces bienheureux évêques. Nous n'avons pas été séduit par le luxe des merveilleuses actions qui s'y trouvent décrites et nous en avons cru l'exposition trop monotone. On remarquera peut-être dans ce récit un épisode ingénieux dont l'idée première ne nous appartient pas et qui a été mis en scène par un maître en l'art de conter (Alexandre Dumas: Impressions de voyage en Suisse): nous aurions bien voulu lui prendre aussi son style et nous lui offrons ici nos remercîments pour la gracieuse façon qu'il a de permettre aux gens d'entrer dans son pré.
Peut-être doutera-t-on de l'authenticité de quelques-uns des événements que nous disons puisés dans des vieilles chroniques? Nous ne nous opposons pas à ce qu'on en doute, et nous demandons seulement qu'on ait quelque indulgence pour une légende qui est écrite ici pour la première fois.
LE ROI DAGOBERT.
I
La chanson du bon roi Dagobert et du grand saint Éloi.
Tout le monde connaît la chanson du bon roi Dagobert et du grand saint Éloi. Cette chanson rappelle le souvenir d'un roi qui fut un chasseur sans pareil et d'un grand saint qui a fait quelques actions mémorables; il n'y a pas en France d'ancien roi et de saint plus populaires. Le bon roi Dagobert est l'ami des petits enfants, et le grand saint Éloi voit briller son image sur l'enseigne de tôle de tous les maréchaux ferrants des campagnes.
Lorsque le cor de chasse, au fond des bois, entonne l'air joyeux de la chanson, l'imagination se met bien vite en train. Tous les couplets défilent, l'un après l'autre, comme une procession de mascarade. On croit voir le bon roi Dagobert et le grand saint Éloi qui se promènent familièrement; on sourit à l'aspect de la culotte du monarque; on aperçoit bientôt son bel habit vert percé au coude, ses bas qui laissent voir les mollets, sa barbe mal faite, sa perruque ébouriffée, son manteau court, son chapeau mis de travers; on suit le roi lorsqu'il va chasser «dans la plaine d'Anvers» et qu'un lapin lui fait peur; lorsqu'il demande un grand sabre de bois à la place de son grand sabre de fer; lorsqu'il envoie au lavoir ses chiens galeux, et en bien d'autres circonstances que la chanson aurait pu laisser de côté. Mais ces images singulières ne sont pas tout à fait d'accord avec la vérité. Ce bon roi Dagobert, si étourdi, si peu soigneux de sa personne, mangeur si avide, buveur si infatigable, chasseur si effarouché, guerrier si timide, si pacifique ami de saint Éloi, si prompt à la riposte enjouée, ce Dagobert-là ne ressemble guère au véritable Dagobert Ier, fils du cruel Chlother II, petit-fils de la cruelle Frédégonde, roi des Franks de Neustrie, d'Austrasie, de Bourgogne et d'Aquitaine.
Si l'on en croit la chanson, la France n'a jamais eu de roi plus débonnaire; si l'on interroge l'histoire, peu de princes ont été plus terribles. Adieu donc, petite chanson mensongère; va réjouir les échos des forêts; va faire trembler les petits oiseaux dans leurs nids. Voici l'histoire véridique du roi Dagobert.
II
Enfance de Dagobert, fils du roi Chlother et de la reine Berthetrude.
Dagobert, à un an, était un enfant joufflu, déjà très-vif, très-impatient, qui courait à merveille, sans se soucier des chutes, et qui s'occupait beaucoup moins de sa nourrice, de sa mère et de son père que des chiens qu'il rencontrait. Aussitôt qu'il en voyait un, si laid qu'il fût, il le prenait dans ses bras, le couvrait de caresses, et lui parlait un petit langage que le chien comprenait très-bien. Les gens habitués à tirer de tout des pronostics, jugeaient par la qu'il aimerait avec passion l'exercice de la chasse. Mais il suffisait de voir le bambin trépigner, remuer les bras, pousser des cris lorsqu'on avait le malheur de lui refuser quelque chose qu'il convoitait, une grappe de raisin doré ou une galette de blé noir, pour conjecturer que son humeur ne serait pas toujours des plus accommodantes. Il aimait les vêtements éclatants, tels que pouvaient alors les porter les enfants des rois. Il est inutile de dire que Dagobert avait la longue chevelure et le grand pied, le pied formidable, le pied monumental des Mérovingiens. Ce pied était son arme favorite; et ceux qui en avaient pu connaître la solidité et la vivacité ne s'exposaient plus au mécontentement de l'enfant royal.
Chlother II, père de Dagobert, avait d'abord confié l'éducation de son fils à l'Austrasien Arnulph qui était le plus sage des hommes; mais Arnulph, élu évêque de Metz, se retira bientôt de la cour et alla dans son évêché où il vécut dans la pratique de toutes les vertus. L'Église le vénère sous le nom de saint Arnould. Assurément, si Dagobert avait pu suivre jusqu'au bout les leçons d'un tel maître, il ne les aurait jamais oubliées; mais ce fut un très-méchant homme, nommé Sadragésile, qui fut choisi par Chlother pour succéder à Arnulph dans les fonctions de gouverneur du jeune prince. On avait réuni autour de Dagobert une dizaine d'enfants de son âge, les uns fils de quelques officiers du roi, les autres simples petits bergers. Toute cette bande vivait en plein air, dans les cours du palais, qu'elle faisait retentir de ses cris et de ses jeux bruyants. Dagobert s'était lié plus particulièrement avec les petits bergers, qui le respectaient par crainte de son grand pied, et il les employait à battre leurs camarades lorsque ceux-ci s'avisaient de lui déplaire.
En ce temps-là on était beaucoup moins savant qu'aujourd'hui. Les leçons que reçut Dagobert se réduisirent donc à fort peu de chose; il apprit seulement à chanter au lutrin, à lire ses prières, à écrire un peu et à compter à la romaine; mais, quoiqu'il ne fût ni docile ni laborieux, il se faisait remarquer par une intelligence vive et claire. Pour ce qui est des exercices du corps, aucun de ses jeunes compagnons n'avait plus d'agilité et plus de force. Il montait à cheval dès l'âge de quatre ans; à sept ans, il chassait seul; à dix ans, d'un coup d'épieu il tuait net un sanglier. Son embonpoint précoce ne l'empêchait nullement de courir, de sauter les fossés, de monter dans les arbres.
Quand il se promenait dans les villages qui entouraient les métairies royales, il s'arrêtait où bon lui semblait et vivait sans façon sous le toit de chaume du paysan; mais il ne fallait pas que les gens, le voyant si familier, s'oubliassent et lui manquassent de respect. Il se faisait, dans ce cas, prompte justice.
Un jour qu'il avait tendu un piége à un loup et pris la bête, passa par là un grand vaurien qui, voyant la fosse et entendant le loup, voulut le tuer et l'emporter. Il ne savait pas que les trois petits chasseurs qui étaient là étaient Dagobert et deux de ses amis, et, quand il les aurait connus, il ne pensait pas que trois enfants de cet âge pussent l'empêcher d'en faire à sa tête. «Je te défends d'y toucher,» dit Dagobert dès qu'il vit quelle était son intention. «Tiens! le beau donneur d'ordres!» répondit le grand rustre. «Si tu y touches, tu auras affaire à moi.--Voilà qui m'effraye! Est-ce que tes camarades n'ont rien, non plus, à me dire?--Vois ce que tu veux faire.»
Le rustre allait tuer le loup; mais Dagobert, prenant sa petite hache de chasse qui était cachée dans l'herbe, s'élança sur lui et lui porta un coup qui le fit tomber. On accourut aux cris, on reconnut Dagobert, et on fut étonné de voir quel homme il avait mis à la raison. C'était l'un des plus redoutés coureurs de bois, un voleur de grands chemins, que l'on cherchait depuis tantôt un an, et une récompense considérable avait été promise à celui qui parviendrait à se saisir de lui. Dagobert reçut la récompense et fut grandement loué par le roi Chlother.
D'autres fois on le voyait couché sur le fumier avec les poules, prenant dans sa main les petits poulets, leur donnant du grain, du pain trempé, et, lorsqu'ils piaulaient trop, les plaçant dans sa robe. C'était alors le plus doux et le plus gai des enfants.
Cependant Sadragésile ne l'aimait pas: il disait que sa douceur était de la paresse et sa valeur de la férocité.
III
Commencement de l'histoire du grand saint Éloi.
Avec le temps, Dagobert grandissait et se fortifiait; mais laissons-le grandir, et, sans raconter minutieusement tous les détails de son adolescence, parlons tout de suite de saint Éloi qui arriva vers cette époque à la cour du roi Chlother II et qui devait jouer un si grand rôle sous le règne de son fils.
Eligius (c'est le nom en latin de messire Éloi) était un petit paysan du Limousin, né à Cadaillac, à ce qu'on croit, un enfant de la vieille Gaule, plein d'esprit et en même temps d'une fort belle humeur. Sa gentillesse l'avait fait prendre en amitié par un orfévre de Limoges qui l'instruisit dans son métier et lui fit faire des progrès si rapides qu'en peu de temps il n'eut plus rien à lui apprendre.
Ce qui prouve qu'il y a ressource à tout mal et que tel qui a commencé par être d'un naturel présomptueux s'amende à la fin, c'est l'exemple de saint Éloi qui, en sa jeunesse, avait beaucoup d'orgueil. Voici à quelle occasion et de quelle éclatante manière il fut remis dans les voies de la sagesse.
Éloi venait de quitter l'orfévre son maître; mais comme il n'avait pas assez d'argent pour ouvrir une boutique d'orfévrerie, en attendant mieux, il se fit maréchal ferrant.
Jamais on n'avait vu maréchal qui fût digne de dénouer les cordons de ses souliers.
Avec son marteau, sa tenaille et son enclume, il faisait des merveilles incomparables. Les fers qu'il forgeait (et il les forgeait sans les chauffer plus de trois fois) avaient exactement le brillant de l'argent poli et ils étaient d'un dessin plein d'élégance. Les clous qu'il préparait pour clouer ses fers étaient taillés comme des diamants. Un fer à cheval fabriqué et placé par Éloi était un véritable bijou qu'on admirait dans toute l'étendue des divers royaumes des Francs. L'orgueil le saisit lorsqu'il vit que son nom jouissait d'une si grande renommée; il se fit peindre sur sa porte ferrant un cheval et il fit écrire au-dessus de l'enseigne: Eloi, maître sur maître, maître sur tous.
On fut bien étonné un beau matin de voir cette enseigne; peu après on s'en plaignit; les maréchaux ferrants de toute l'Europe murmurèrent; enfin le bruit de ces plaintes et de ces murmures monta jusqu'au ciel. Dieu n'aime pas les gens qui ne savent pas dominer leur orgueil, et il se plaît souvent à les humilier.
Un matin, pendant que saint Éloi achevait un fer, le plus élégant et le plus brillant de tous ceux qu'il avait fabriqués, il vit un jeune homme, vêtu d'un costume d'ouvrier, qui se tenait sur le seuil de sa porte et le regardait travailler. La matinée était belle et fraîche; le soleil éclairait de grandes pièces d'avoine devant la maison de saint Éloi; il y avait encore un peu de rosée dans les touffes d'herbes qui couvraient la chaussée. Tout cela fit que saint Éloi se trouva de bonne humeur et demanda à l'inconnu d'un ton assez aimable ce qu'il voulait de lui. «Je voudrais voir si tu es un maître sans égal, comme le disent ta renommée et ton enseigne.
--A quoi te servira de le savoir?
--A cela que, si je vois que tu es plus habile que moi, je me mettrai à ton école.
--Tu es donc bien habile?
--Je le suis assez pour croire qu'on ne peut l'être davantage.
--Tu n'as donc jamais vu ce que je fais?
--Je viens ici pour te voir à l'oeuvre.
--Alors c'est un défi?
--Sans doute.
--Et combien de fois chaufferas-tu un fer comme celui-ci? Tu sais que je n'ai besoin que de trois chaudes.
--Trois chaudes! c'est deux de trop.
--Pour le coup, mon ami, je crois que tu es un peu fou.
--Eh bien, laisse-moi entrer.»
L'inconnu prend un morceau de fer, le met dans la forge, souffle le feu, tourne et retourne son fer, l'arrose, le retourne encore, le retire, le porte sur l'enclume. C'est un morceau d'argent irisé de veines bleues, de veines jaunes, de veines roses, doux et souple comme une cire; il le prend, et, de la main, du marteau, il le façonne sans le remettre dans la forge. En un instant le fer à cheval est achevé et cambré, ciselé comme un bracelet.
Éloi n'en peut croire ses yeux.
«Il y a, dit-il, quelque sortilége.
--Non; mais je suis, comme tu le vois, passé maître dans le métier.
--Mais ce fer ne peut être solide.
--Examine-le.»
Éloi prit le fer et l'examina; il n'y vit aucun défaut.
«Allons, dit-il, je n'y comprends plus rien, mais sais-tu ferrer la bête?
--Donne-moi un cheval.»
Éloi appela un charretier du voisinage qui amena son cheval, et le voulut, comme c'est la coutume, placer au travail, c'est-à-dire dans l'appareil de bois qui retient le cheval pendant qu'on le ferre.
«A quoi bon? dit le jeune maréchal.
--Comment! à quoi bon? mais l'animal ne se laissera pas faire sans cela.
--Je sais le moyen de le ferrer proprement et promptement.»
Éloi, au comble de l'étonnement, ne savait que dire; son rival s'approcha de la bête, lui prit la jambe gauche de derrière, la coupa d'un coup de couteau sans qu'aucune goutte de sang fût versée, mit le pied coupé dans l'étau, y cloua le fer en une seconde, desserra le pied ferré, le rapprocha de la jambe, le recolla d'un souffle, fit la même opération pour la jambe droite, et la fit encore pour les deux jambes de devant. Tout cela en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
«Tu vois, dit-il en finissant, que je m'en tire bien.
--Oui; mais je connaissais ce moyen-là; seulement....
--Seulement?
--Je préférais la méthode ordinaire.
--Tu avais tort,» ajouta en riant l'inconnu.
Éloi ne pouvant se résoudre à s'avouer vaincu, dit à ce singulier maréchal de passage: «Reste avec moi; je t'apprendrai quelque chose tout de même.»
L'autre consentit. Éloi, l'ayant installé, l'envoya presque aussitôt dans un village voisin sous prétexte de le charger d'un message, et attendit qu'il passât un cheval à ferrer pour faire ce qu'il avait vu faire et soutenir sa renommée.
Cinq minutes après, un cavalier armé de toutes pièces s'arrêta devant la boutique et dit à Éloi de ferrer son cheval, qui s'était déferré d'un pied de derrière. Éloi, au comble de la joie, s'approcha du cheval après avoir affilé son couteau. Le cavalier sourit; mais Eloi ne s'en aperçut pas; il prit la jambe déferrée et la coupa. La bête pousse sur-le-champ des hennissements pleins de douleur, le sang coule à flots, le cavalier s'emporte. Éloi, bien que surpris, ne voulut pas montrer sa honte. «Attendez, dit-il, cela ne sera pas long, et c'est la méthode la meilleure.»
Puis il mit le pied coupé dans l'étau, cloua le fer, et voulut recoller le pied ferré.
Le cheval était en fureur; le sang coulait toujours; déjà l'on voyait que la pauvre bête allait mourir.
«Ah! s'écriait le cavalier en colère, voilà une plaisante enseigne: Eloi, maître sur maître, maître sur tous. Si c'est là ta science, elle ne vaut pas grand chose et te coûtera cher.»
Éloi, désespéré, ne savait à quel saint se vouer, lorsque son nouveau compagnon revint du village où il l'avait envoyé.
«Vois, lui dit-il d'un ton triste, vois la besogne que j'ai faite. Je suis puni pour m'être cru aussi habile que toi.
--Ce n'est rien, répondit l'autre; je vais réparer le mal.»
En un instant, la jambe coupée fut remise en bon état, et le cheval rétabli. Ce que voyant, Éloi avait pris une échelle et un marteau; sur l'échelle il monta jusqu'à son enseigne; avec le marteau, il la brisa en mille pièces et dit: «Je ne suis pas maître sur maître; je ne suis plus qu'un compagnon.»
Le cavalier était à cheval; l'ouvrier inconnu, transfiguré soudainement, jeune, beau, brillant, la tête ceinte d'une auréole, monta en croupe, et dit à Éloi d'une voix qui répandait des parfums dans les airs et chantait comme la douce musique des orgues: «Éloi, tu t'es humilié; je te pardonne. Dieu seul est le maître des maîtres. Marche dans les sentiers de l'Évangile; sois doux et juste; je ne t'abandonnerai pas.»
Éloi voulut se jeter à genoux. L'ange et saint Georges, qui était le cavalier armé de toutes pièces, avaient déjà disparu.
A partir de ce jour, Eloi n'eut plus d'orgueil.
IV
Suite de l'histoire de saint Éloi.
Éloi, devenu orfévre au bout de peu de temps imagina et fabriqua, comme par enchantement, les plus belles parures. Dieu, qui l'avait corrigé, guidait et faisait réussir ses efforts. En même temps qu'il étonnait tout le monde par son habileté, Éloi consacrait une grande part de son temps à des oeuvres de piété et de charité. Dans tous le pays du Limousin on ne parlait que de ses vertus, de sa générosité, de sa patience et aussi de sa douce gaieté qui, plus que tout le reste, consolait les malheureux.
Un officier du roi Chlother II, émerveillé de ce qu'il lui voyait faire, parla de lui et le décida à se rendre dans le nord de la Gaule franque. Il avait alors vingt-neuf ou trente ans. Eloi partit et fut présenté au roi, qui l'employa d'abord à la fabrication de ses monnaies. Chlother eut un jour envie d'un fauteuil d'orfévrerie fine; il fit appeler Éloi et fit peser devant lui une grande quantité d'or à côté duquel on plaça un grand nombre de pierres précieuses. Éloi emporta ces riches matières dans son atelier. Au bout d'un mois il demanda à Chlother la permission de lui montrer ce qu'il avait fait. «Si vite! dit le roi; il paraît que tu ne t'es pas fort appliqué à ton ouvrage et que tu as oublié que c'est pour moi que tu travaillais. Enfin, voyons cela.» Un fauteuil, d'un travail très-ingénieux, est alors dépouillé de son enveloppe; tout le monde pousse des cris d'admiration; le roi est ravi. «Seigneur, dit Éloi, ne ferez-vous point peser le fauteuil, afin de savoir si j'ai employé toute la matière?--Oh! dit Chlother, je vois bien que tu as une bonne conscience et que tu n'as rien gardé pour toi.» Sur un signe d'Eloi, deux ouvriers apportent un second fauteuil aussi beau, si ce n'est plus beau que le premier. «Voilà, dit Eloi, ce que votre serviteur a pu faire avec l'or et les pierreries qui lui restaient.» Les Francs qui étaient là n'en voulaient pas croire leurs yeux; le roi lui prit la main en disant: «Mon ami, à partir de ce jour tu logeras avec moi. Fais venir à Rueil [3] tes outils et tes serviteurs: j'irai de temps en temps m'amuser à voir comment tu t'y prends pour créer toutes ces merveilles.» En effet, à partir de ce jour, Éloi fut l'ami de Chlother II, de sa femme, de son fils Dagobert et généralement de tout le monde.
[Note 3: Rueil est un des plus anciens villages des environs de Paris. Grégoire de Tours en a parlé. On l'appela successivement Rotolajum, Rotolajensis Villa, puis Riolium ou Ruoilum et enfin Ruellium. Les rois de la première race y avaient une grande métairie et des ateliers de toute sorte.]
V
Comment Dagobert aimait la chasse passionnément.
Il n'est pas difficile d'imaginer quelle fut la première jeunesse de Dagobert. La vie des grands personnages du septième siècle ne ressemblait pas beaucoup à la nôtre. Ils passaient la moitié de leur journée à la chasse, accompagnés d'une foule de serviteurs qui leur faisaient comme une armée, et le reste du temps devant leur table, sur laquelle fumaient à la fois les grands quartiers de venaison rôtis et les larges vases pleins de cervoise et d'hydromel. Dagobert, de très-bonne heure, prit goût à ces longs repas et à ces robustes exercices. Il n'était encore qu'un jeune enfant qu'il montait à cheval et suivait son père à la poursuite des daims, des élans, des sangliers et des cerfs qui remplissaient nos forêts.
Avec les années les forces lui vinrent vite et ce fut l'un des plus déterminés chasseurs parmi les Francs. Les plus lointaines retraites de la grande forêt de Cuisy, qu'on appelle aujourd'hui la forêt de Compiègne, retentissaient du matin au soir du bruit qu'il y faisait en chassant. Il avait un bon chien qui se nommait Souillart comme le chien de saint Hubert. Ce chien-là, Dagobert l'estimait grandement parce que c'était l'animal à la fois le plus hardi et le plus sage. Si jamais il y eut bête à laquelle il ne manquât que la parole pour qu'on la pût considérer comme l'égale de l'homme, ce fut bien ce bon chien-là, qui d'avance, le matin, indiquait le temps qu'il allait faire, et par des signes non équivoques disait: «Il fera chaud» ou «Il pleuvra» ou même «il y aura défaut». Pour dire «Il fera chaud,» il tirait la langue longue d'un demi-pied et regardait Dagobert fixement; pour dire: «Il pleuvra,» il se courbait en pliant les jambes et les cachait sous lui; pour dire: «Il y aura défaut,» c'est-à-dire «les chiens perdront la trace du gibier,» il courait dix ou douze fois autour de la chambre en changeant de direction à chaque tour. C'était un ami précieux, d'autant qu'il avait une valeur grande et ne craignait pas le danger.
VI
Comment Dagobert se vengea de Sadragésile.
Sadragésile ne cessait de dire à Chlother que son fils perdait tout son temps à la chasse et qu'il fallait l'empêcher de vivre dans les forêts. Si le gouverneur de Dagobert n'avait eu, en parlant ainsi, que le désir de ramener son élève à l'étude, il ne serait pas trop coupable; mais c'était, de tout point, une fort vilaine et fort méchante personne. Il ne manquait pas d'esprit toutefois, et, né dans un rang peu élevé, il avait su faire vite son chemin. Sadragésile était évêque lorsque le roi lui fit quitter l'Église, ainsi que cela se pratiquait quelquefois en ce temps-là, et lui confia l'éducation de son fils en lui recommandant bien de lui enseigner tout ce qu'il convient que sache un grand prince. Sadragésile, afin d'avoir plus de crédit, s'était fait investir du duché d'Aquitaine. Cette élévation rapide lui avait tourné la tête, et il nourrissait en soi le désir de renverser du trône le roi son maître, ou tout au moins, lorsque l'heure en serait venue, le jeune prince son élève.
Il cachait bien ses secrètes pensées devant le roi, mais il n'épargnait pas à Dagobert les marques de sa haine; il imaginait chaque jour quelque mauvais traitement, sous le prétexte qu'il fallait humilier sa jeunesse orgueilleuse; il le punissait durement dès qu'il le surprenait en péché de paresse ou d'intempérance. Ce personnage à double face accablait le roi Chlother de flatteries continuelles: il vantait son courage, sa générosité, même sa rudesse, et il finissait toujours ses compliments par un soupir. Le roi lui demandait régulièrement quelle était la raison pour laquelle il soupirait, et il disait que c'était parce qu'il ne voyait que trop visiblement l'inutilité de ses soins pour lui assurer un digne successeur. Chlother II aimait assez ce genre de discours et il donnait à Sadragésile maintes preuves de son affection. C'est ce qui le rendit assez osé pour enfermer Dagobert lorsqu'il faisait de beaux temps de chasse. Sa méchanceté alla même jusqu'à blesser le bon chien Souillart pour que Dagobert fût bien malheureux. Celui-ci supportait son mal sans se plaindre haut, parce que l'amitié que Chlother avait pour le duc d'Aquitaine l'intimidait; mais il sentait qu'il ne pourrait pas toujours contenir sa colère.
Un jour que Chlother était allé au loin à la chasse et que Dagobert était resté au logis avec son gouverneur, Sadragésile, voyant le roi parti, accabla Dagobert des plus sanglants reproches, l'appelant méchant garçon et détestable écolier; il lui ordonna de s'accuser à haute voix de toutes ses fautes devant quelques domestiques de la maison royale et lui défendit de s'asseoir sur un siége aussi élevé que le sien. Dagobert, à l'âge qu'il avait alors, n'était plus un adolescent; c'était presque un homme; il sentit son sang bouillir dans ses veines, il se rappela ce qu'il avait enduré de mauvais traitements, il ne put cacher entièrement son émotion. Comme il ne quittait pas son siége, Sadragésile voulut le prendre par un bras; Dagobert se lève, prompt comme l'éclair, menaçant comme la foudre, et, marchant vers Sadragésile, se jette sur lui. Sadragésile, pâle de surprise et de rage, fit un faux pas et tomba. Comme il était grand et fort, il se releva, saisit Dagobert et fut sur le point de le renverser. A ce moment, le bon chien Souillart, qui était accouru au bruit de la voix de son maître, entra dans la salle. Il saute à la gorge du gouverneur. Dagobert, profitant de la diversion faite par son chien, se redresse entre les bras de Sadragésile, le maîtrise à son tour, lui lie les mains derrière le dos, et lui coupe les cheveux et la barbe; c'était la plus grande honte qu'il lui pût faire en ce temps-là. Puis il ordonne qu'on le fouette comme un esclave et se retire.
VII
Où il est question de Chlother II et de son humeur farouche.
Chacun était frappé d'épouvante en songeant à ce que Chlother allait dire lorsqu'il serait de retour. On savait que Sadragésile jouissait de toute sa faveur et on avait tout à redouter de sa colère. Chlother II était en effet un roi sans miséricorde. C'est ici le lieu de rappeler deux traits de son histoire. Quelle ne fut pas sa fureur le jour où il apprit que ses lieutenants avaient été battus du côté de la forêt Noire par le farouche Acrol, roi des Boiares ou Bavarois! Jamais tempête ne se leva plus impétueuse. En un instant les jeux sont suspendus dans la métairie royale à Clichy; la corne appelle cavaliers et fantassins; on part; sur toute la route l'armée remuante et bruyante voit ses rangs se grossir: bientôt l'ennemi est atteint, il est vaincu. Ivre de joie, Chlother oublie Dieu qui lui a permis de vaincre; il n'a qu'une pensée, il veut que le bruit de sa vengeance retentisse à jamais dans la postérité. On amène devant lui trente mille prisonniers; il leur annonce qu'ils méritent la mort et qu'il ne fera grâce qu'à ceux d'entre eux dont la tête ne s'élèvera pas au-dessus de son épée.
Sur un signe du roi, les prisonniers sont amenés un à un devant l'épée terrible, que maintient à sa droite un des principaux leudes. Le chef de l'armée vaincue s'avance le premier; il est d'une taille élevée; sa belle tête attire les yeux; son regard plonge fièrement dans les rangs de ses vainqueurs; il va, d'un bond rapide, se placer à côté de l'épée qui, haute de cinq pieds six pouces, n'atteint guère que ses lèvres: il sourit; un soldat lui tranche la tête et Chlother reste immobile. Un à un, mille prisonniers passent; trois cents vaincus sont décapités. Quand la nuit vint, dix mille prisonniers avaient été mesurés; trois mille vaincus, d'une taille élevée, avaient été frappés de la hache.
Un seul, entre tous, arrivé devant l'épée, s'agenouilla. Chlother, avec un sourire de mépris, accorda la vie à cet homme sans coeur.
Le lendemain, la fête sanglante se prolonge. Dès la première heure du jour, les vingt mille prisonniers qui restaient défilèrent un à un, le front haut, devant Chlother et devant l'épée. Six mille têtes tombèrent, pas un homme ne fut lâche. Voilà quelles étaient, après la victoire, les réjouissances du fils de Frédégonde. On sait aussi quelle est la manière dont il punit Brunehauld, reine d'Austrasie fille, femme, mère, aïeule de tant de rois, du crime d'avoir été la rivale et l'ennemie de Frédégonde sa mère. Brunehauld fuyait devant son armée. On la découvre, on l'arrête, on l'amène devant lui. Ni les soixante-treize ans de cette reine, ni ses cheveux blancs, ni sa faiblesse, ni son courage, ni sa gloire n'obtiennent grâce. Trois jours durant, placée sur un chameau venu d'Asie, on la promène dans son camp au milieu des huées et des outrages. Trois jours entiers la vieille Brunehauld supporte sans murmurer son supplice. Au matin du quatrième jour, Chlother fait amener un cheval fougueux: par son ordre on saisit la malheureuse reine d'Austrasie; on l'attache à la queue du cheval par les cheveux, par un bras et par un pied. Puis, d'un coup de fouet, Chlother chasse le cheval dans la plaine. Il part traînant le fardeau qui l'irrite, et, dans sa course furieuse, il traverse bientôt les champs; il franchit les buissons qui l'arrêtent, il disparaît. C'est ainsi que Brunehauld avait péri. Chlother n'avait cessé de suivre de l'oeil son cadavre ensanglanté que lorsque le cheval avait disparu entièrement. On se rappelait ce tableau terrible, et on tremblait.
VIII
L'asile des saints.
Chlother, étant revenu de la chasse, vit à la porte de sa maison Sadragésile qui, les mains jointes et les yeux mouillés de larmes, demandait justice. Comme on craignait d'être victime de sa malignité, les témoins de son châtiment n'osèrent le démentir lorsqu'il eut raconté, à sa manière, tout ce qui venait de se passer. Chlother, transporté de fureur, déclara qu'il tirerait de son fils une éclatante vengeance, et ordonna à ses gens de le lui amener.
Éloi, qui avait assisté à la punition de Sadragésile et au retour du roi, s'empressa de prévenir Dagobert de ce qui le menaçait, et, le faisant monter sur-le-champ à cheval, il le conjura de se dérober à la colère paternelle. Dagobert, l'ayant remercié, se mit en route précipitamment. C'était à Rueil que tout ce qui vient d'être raconté avait eu lieu. Où aller? de quel côté chercher un asile sûr? Éloi, qui l'aimait beaucoup, courut derrière lui et lui cria de loin le nom de saint Denis. Dagobert songe aussitôt au hameau de Cattuliac qui n'était qu'une petite réunion de chaumières. Là se trouvait une humble chapelle que sainte Geneviève avait fait construire pour honorer le tombeau de saint Denis et de ses compagnons Rustique et Éleuthère, martyrs du temps de l'empereur Domitien. La chapelette tombait en ruine; on y entrait comme dans un bois; les ronces et le lierre couvraient l'autel. Dagobert connaissait cette chapelle.
En peu de temps il eut franchi la rivière à Chatou et, par Argenteuil, tout le long de la Seine, il arriva à Cattuliac. Ceux qui le poursuivaient étaient sur le point de l'atteindre lorsqu'il arrêta son cheval au bas de l'escalier ruiné qui conduisait à la vieille chapelle.
Dagobert n'eut pas plutôt mis le pied sur le sol sacré, qu'il sentit une sérénité délicieuse qui se répandait dans toute sa personne. Je ne sais quel instinct le poussait vers les tombes couvertes de lierre et lui donnait le conseil de se coucher sur ces tombes comme sur un lit de doux repos. Les satellites de Chlother, sur les degrés de l'escalier, voyaient ce spectacle: ils s'élancent; une barrière invisible les arrête; ils veulent pousser des cris de fureur; leur voix s'éteint avant d'arriver à leurs lèvres. Vingt efforts furent inutiles. La même force empêcha ces hommes avides de saisir celui qu'ils étaient venus chercher; ils ne pouvaient s'avancer d'un pas dans le sanctuaire, et tous leurs efforts se brisaient contre une muraille qu'ils n'apercevaient point. Dagobert, couché sur les tombeaux, remerciait Dieu dans son coeur et ne s'occupait pas de ses ennemis. Ceux-ci revinrent à Rueil et racontèrent au roi ce qui leur était arrivé. Dagobert s'endormit d'un doux sommeil.
Comme il dormait, il vit trois hommes s'élever devant lui dans les airs, vêtus de robes resplendissantes, couronnés d'une auréole et tenant à la main de longues palmes vertes. Celui qui était au milieu lui dit: «Jeune homme, sache que nous sommes ceux dont tu as entendu parler, Denis, Rustique et Éleuthère, qui avons souffert le martyre pour l'amour de notre Seigneur Jésus-Christ et avons prêché la foi chrétienne en ce pays. Nos corps gisent dans le sépulcre sur lequel tu t'es couché, et c'est nous qui protégeons ton repos. Vois l'abandon dans lequel on a laissé cette sépulture; regarde en quelle misère est humiliée cette chapelle; si tu veux nous promettre de la restaurer, de l'embellir et de prendre soin de nos tombes, nous te sauverons du péril où tu es tombé, et nous aurons soin de rendre ta vie et ta mort agréables à Dieu.»
Cette vision réveilla Dagobert, qui se promit de ne pas oublier ce que les saints lui avaient dit.
Chlother II, pendant ce temps, s'était mis en route sur le récit des amis de Sadragésile, et il s'approchait avec une grande multitude de cavaliers. Il arrive au pied de l'escalier; il s'élance à son tour: la même force l'arrête. Sa fureur veut éclater en menaces: les menaces meurent dans son gosier. Cependant Dagobert se tenait à genoux au pied des tombes et priait. Chlother recule de quelques pas, appelle à lui les plus braves de ses satellites et ordonne de mettre le feu à la chapelle. Ainsi Chlother Ier avait fait périr son fils Chramm dans les flammes. Mais aucune torche ne s'allume. Chlother saisit un javelot et le lance: le javelot tombe inoffensif aux pieds de Dagobert qui se retourne, voit son père et sourit doucement. A la fin le coeur du roi s'apaisa; il comprit que son fils était placé sous le patronage de saints redoutables, et lui accorda son pardon. Sadragésile fut écarté de Rueil et Dagobert y revint, songeant dès lors à restaurer la chapelle des saints auxquels il devait son salut.
IX
Dagobert sur le champ de bataille.
Délivré d'un mauvais maître, conseillé par Éloi, et sans cesse soutenu par les paroles de saint Denis, Dagobert fit commencer les travaux nécessaires à la restauration de la chapelle, et montra, par toutes ses actions, qu'il avait une âme royale. Chlother détacha de ses États le royaume d'Austrasie et le lui donna, après l'avoir marié à Gomantrude, cousine de sa seconde femme Sichilde. Les noces, faites à Clichy, furent célébrées par tous les poëtes gallo-romains.
Mais Dagobert était tout jeune encore. Il ne tarda pas à prouver qu'il était digne du trône. Les Saxons, le croyant timide, franchirent l'Elbe et le Véser, pour s'emparer de ses meilleures villes de Germanie. Sans hésiter, Dagobert réunit à Metz une petite armée, franchit le Rhin et marche à l'ennemi. Il était à la tête de ses soldats. L'armée austrasienne, trop peu nombreuse, fut forcée à la retraite; mais Dagobert se signala par son indomptable courage: l'épée nue à la main, il enfonçait le poitrail de son cheval dans les rangs les plus épais de l'ennemi et les rompait. Un des soldats saxons, s'approchant de lui pendant qu'il repoussait les attaques de tout un escadron, lui déchargea sur la tête un coup retentissant: l'épée du soldat fendit le casque; la peau fut atteinte, et une boucle de cheveux tomba sous le fer. Dagobert se retourne, fond sur le soldat, le saisit d'une main que la colère faisait forte, le place derrière lui sur son cheval et rentre avec son prisonnier dans les rangs de son armée. En un instant sa colère s'était apaisée: «C'est toi, dit-il au prisonnier, qui auras soin désormais de ma barbe et de ma chevelure.» Et il le retint pour son service.
La boucle de cheveux, envoyée aussitôt à Chlother, l'avertit et du danger où était l'armée d'Austrasie et du courage de son fils. Il accourt, il trouve les deux armées ennemies placées chacune sur une rive du Rhin. A son arrivée, les soldats de Dagobert font retentir les airs de joyeuses clameurs. Berthoald, le chef des Saxons, s'avance et cherche à deviner la cause de cette fête. On lui crie: «C'est que le roi Chlother est avec nous.» Berthoald, pour encourager les Saxons, avait dit que Chlother était mort; il se sentit le coeur mordu par la rage et affecta de rire en regardant ses soldats. Mais Chlother arrive à cheval, il ôte son casque de dessus sa tête; ses cheveux blanchis avant l'âge et ses traits bien connus apparaissent aux yeux des Saxons. Berthoald lui lance de loin une grossière injure. Chlother pousse son cheval dans le fleuve, le traverse, atteint son ennemi et combat. Dagobert le suit à la tête des plus intrépides cavaliers franks; mais déjà Chlother a mis à mort Berthoald, et Dagobert n'a qu'à fondre sur les Saxons pour les mettre en pleine déroute.
X
Dagobert est roi des Franks et bon justicier.
Ce fut sa première victoire. Deux années après, Chlother mourait et lui laissait la Neustrie et la Bourgogne. Haribert, frère de Dagobert, héritait du royaume d'Orléans et de l'Aquitaine. C'était un prince d'un esprit très-simple.
Dagobert, investi du pouvoir, s'occupa tout de suite de l'avancement des travaux entrepris à Saint-Denis, et aussi du soin de visiter ses États et d'y faire fleurir lui-même la justice. Les rois ne savent pas, d'ordinaire, combien ils auraient de facilité, s'ils le voulaient, à gagner le coeur de leurs peuples. Il ne s'agit pour eux que de ne pas se croire d'une autre essence que le reste des hommes, de comprendre qu'ils ont reçu du hasard le rang qu'ils occupent, et que celui qui est né roi doit toute sa vie aux fonctions tutélaires du trône. Il faut qu'il ne plaigne pas sa peine, qu'il aille par les chemins, qu'il voie les choses par ses yeux, qu'il s'assure par soi-même de tout ce que ses émissaires lui racontent, et qu'il écoute parler les plus humbles de ses sujets. Ainsi faisait Dagobert, aidé des conseils de l'évêque Arnoul, de saint Éloi et de saint Ouen, l'ami de saint Éloi. La simplicité sied bien aux chefs des peuples. C'est pour donner un prétexte à leurs goûts de luxe, qu'ils parlent quelquefois de la nécessité où ils sont d'avoir autour d'eux une cour pompeuse. La vérité est que les rois qu'on aime et qui sont vraiment puissants, se passent bien de tous ces colifichets. Dagobert fut d'abord un roi tout simple. Sa force éclatait dans sa colère, lorsqu'il avait à punir un rebelle ou à réprimer les injustices de quelque officier qui avait vexé les populations.
XI
Portrait du roi Dagobert.
Le bon roi Dagobert, qu'il ne faut pas nous figurer sous les traits d'un vieillard à cheveux blancs, était, vers sa trentième année, un haut et gros gaillard plein de la plus florissante santé. Grand cavalier, grand jouteur, grand chasseur, grand nageur, grand buveur, grand mangeur, grand rieur, il avait les joues pleines et richement enluminées, la barbe rouge, les cheveux longs, si longs même qu'ils lui couvraient le dos jusqu'à la ceinture. Sa bouche était large et bordée de deux lèvres épaisses; sa moustache retroussée formait deux panaches sur les coins de cette bouche formidable. Son visage n'était éclairé que par deux petits yeux gris qui ne connaissaient que deux manières de traduire aux gens sa pensée: par d'impétueux éclairs de fureur ou par de longs rires de gaieté.
Quant au costume, les jours de fête, c'était celui des Franks qu'il portait. Et ce costume, un historien du vieux temps, le moine de Saint-Gall, l'a décrit à peu près de cette manière: les ornements des anciens Franks, quand ils se paraient, étaient des brodequins dorés, garnis de courroies longues de trois coudées. Des bandelettes de plusieurs morceaux leur couvraient les jambes. Sous ces brodequins ils portaient des chaussettes et des hauts-de-chausses de lin d'une même couleur, mais d'un travail précieux et varié. Par-dessus les chausses et les bandelettes, les longues courroies des brodequins se croisaient et serraient la jambe de tous côtés. Sur le corps se plaçait une chemise de toile très-fine. Un baudrier soutenait l'épée qui était placée dans un fourreau et entourée d'une lanière et d'une toile très-blanche qu'on fortifiait en la frottant de cire. Le vêtement que les Franks mettaient le dernier, et par-dessus tous les autres, était un manteau blanc ou bleu de saphir, à quatre coins, double, et tellement taillé que, quand on le plaçait sur ses épaules, il tombait par devant et par derrière jusqu'aux pieds, tandis que sur les côtés il s'arrêtait au-dessus du genou. Dans la main droite se portait un bâton de pommier à noeuds symétriques, droit, et garni d'une pomme d'or ciselée avec art et enrichie de pierres précieuses.
J'oublie les bracelets, les colliers, le bonnet et le manteau de fourrure pour l'hiver.
Mais Dagobert, qui aimait ses aises, ne s'affublait de ces vêtements que pour les cérémonies; d'ordinaire il avait de grandes bottes, la braie ou culotte gauloise, et une veste plastronnée de cuir velu; une ceinture de peau de daim, bouclée par devant, et à laquelle s'attachait son épée, retenait cette veste; un chapeau fourré lui couvrait la tête. Ainsi vêtu, il montait à cheval et allait à l'église, à la chasse, à la guerre. Il chantait volontiers, et même sur les grands chemins, à la tête de ses compagnons. Saint Éloi ne le quittait guère. On pense bien que lorsque le roi entonnait sa chanson, les hôteliers, les cabaretiers, les cuisiniers et autres gens sortaient de leurs maisons et lui offraient le vin du seigneur. Dagobert vidait lestement son verre, et continuait son chemin. Il n'avait de gardes ni visibles, ni invisibles, et quelqu'un lui ayant dit qu'il ferait bien de placer sous sa veste de buffle une fine cotte de maille d'acier, il répondit en frappant sur sa poitrine: «Crois-tu donc qu'il y ait un bras assez solide pour traverser cela d'un coup d'épée? Va, mon ami, on ne peut pas me tuer tout entier en un seul jour.»
Si ce n'était pas retarder la marche de cette histoire, il faudrait citer ici quelques-uns des mots de Dagobert. Les mots peignent les hommes. Nous n'en rappellerons qu'un ou deux. On lui apprit un jour qu'un des principaux chefs de bandes franques, retiré dans ses domaines, y faisait de la fausse monnaie. C'était un homme qui devait de l'argent à tout le monde. «Je sais, dit Dagobert à ceux qui lui en parlaient, ce qu'il fabrique là-bas; il ne fait que ce qu'il doit.»
Souvent il avait de belles paroles pour enflammer le courage de ses soldats. Dans un combat d'avant-garde, il se trouva tout à coup environné par un grand nombre d'ennemis; on l'entoure, on l'arrête, on lui montre le long de toutes les collines des flots de soldats, qui descendent et marchent contre lui. «Nous sommes ici, s'écria-t-il d'une voix tonnante, non pour les compter, mais pour les vaincre,» et aussitôt il s'élance sur l'ennemi, qui est vaincu.
Tant il y a que par ses victoires, ses bonnes manières de vivre, sa gaieté et sa sévère justice, il devint promptement populaire.
Le roi Dagobert était surtout cher aux Parisiens auprès desquels il vivait et qu'il visitait souvent.
Il demeurait le plus souvent à Clichy, le pauvre sire, et s'y ennuyait volontiers de temps en temps. Clichy avait alors un nom latin: _Clippiacum_[4]. Je parle de Clichy-la-Garenne, de ce vilain village qui, aujourd'hui, grille au soleil dans une plaine blanche et nue, le long de la Seine, entre Neuilly et Saint-Denis, de Clichy qui est en face d'Asnières et qu'entourent à perte de vue des plantations de betteraves. Dagobert y vivait donc.
[Note 4: Il faut se rappeler que les Franks n'étaient pas installés dans les Gaules depuis plus de cent cinquante ans, et que la langue latine n'était pas encore tout à fait morte.]