Produced by Rénald Lévesque
LES DERNIERS
IROQUOIS
PAR
ÉMILE CHEVALIER
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUGER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1876
A M. PHILARÈTE CHASLES
Témoignage de haute admiration pour ses magnifiques et profondes études sur les hommes et les choses de l'Amérique septentrionale.
H. ÉMILE CHRVALIER.
Château de Maulnes, septembre 1882.
CHAPITRE PREMIER
LA VEUVE INDIENNE ET SES MARIS
La nuit est noire, profonde: rares sont les étoiles qui, comme des diamants fixés à un dais de velours bleu foncé, scintillent ça et là dans l'immensité des cieux. Pas un rayon de lune pour éclairer l'espace.
Cependant des bruits étranges, des chants bizarres s'élèvent du mont Baker, limite septentrionale de la chaîne des Cascades, dans la Nouvelle-Calédonie.
Cette chaîne, composée de collines reliées par les pics Baker, Rainier[1] Sainte-Hélène, Hood, Jefferson et Jackson, ourle le littoral du Pacifique, à quelque vingt lieues des côtes, et se déploie presque parallèlement à elles, comme un arc, dont les monts Saint-Hélène et Jefferson formeraient les sommets, le mont Hood le point d'appui pour ajuster la flèche.
Situées au 122° de longitude, les Cascades s'étendent du 49° latitude N. au 43° S. Le Rio-Columbia les coupe en deux parties à peu près égales. On peut leur assigner comme bornes, en haut, la baie Bellingham, dans le golfe de Géorgie, vis à vis de l'île Vancouver, et en bas la rivière Smiths, oui se verse dans l'Océan. Ces bornes ne sont toutefois pas définitives, car après avoir semblé se perdre dans les vallées spacieuses, les Cascades reparaissent plus robustes, plus sourcilleuses que jamais et projettent d'un côté leur tête chenue jusque sous le pôle, tandis que, par le mont Shasté, elles descendent jusqu'en Californie, baigner leurs pieds aux ondes du Sacramento.
Plusieurs des pics qui, de même que des sentinelles géantes, les dominent de distance en distance, sont volcaniques et sujets à des éruptions fréquentes: de ce nombre, le Baker, haut de 10,700 pieds anglais.
[Note 1: C'est l'orthographe exacte du nom que, par erreur, j'ai quelquefois appelé Ramer dans mes précédents ouvrages.]
Tout d'un coup, les sons qui montaient à sa base cessèrent. Il se fit un silence solennel, à peine troublé par le frémissement des feuillages au souffle de la brise.
On eût dit que la solitude était complète, dans ces régions incultes et lointaines.
Mais, soudain, une flamme claire, pétillante, jaillit à travers les ténèbres: elle embrasse un étroit horizon. Au même instant, les chants recommencent, et, dans le cercle de feu, on voit, comme sur le rideau d'une lanterne magique, s'agiter des personnages aux proportions effrayantes.
Le regard est attiré et repoussé tout à la fois.
Assiste-t-on à une scène de ce monde ou à quelque mystérieuse fantasmagorie telle qu'il ne s'en montre que dans les hallucinations d'un esprit en délire?
Quoi qu'il en soit, le chant hausse. C'est une sorte d'antienne cadencée, soutenue par l'accompagnement monotone de plusieurs tambourins.
Dans cette musique grave et douce, bien qu'inharmonique, au milieu de cette nuit sombre, sans écho, il y a quelque chose d'indicible qui attriste le coeur et le refroidit. Si nous étions en Europe, au Moyen Age, je croirais à une lugubre cérémonie religieuse accomplie par des fanatiques. Mais, au fond de l'Amérique septentrionale!...
Examinons d'ailleurs: simple torche en paraissant, la flamme s'est développée; elle a grandi; elle s'est élargie; elle a gagné en intensité, et la voici qui s'évanouit: on ne distingue plus que des lueurs rouges, enfouies sous des tourbillons de fumée blanchâtre; des craquements se font entendre; une pénétrante senteur de résine sature l'air; et, subitement, un éclair sillonne les vapeurs, comme la foudre sillonne les nuées, des torrents de lumière se précipitent de toutes parts.
Le tableau se présente à nous mieux accentué qu'en plein jour.
Au premier plan, vers le faîte d'une éminence, un bûcher; sur ce bûcher deux corps humains; tout à l'entour une bande d'Indiens, sans armes et sans autres habillements que la kalaquarté, ou jupon court en filaments d'écorce de cèdre; à droite, attaché à un pin, un autre Indien vêtu en trappeur du Nord-Ouest; sur la gauche une petite troupe de chevaux broutant le gazon, et, par derrière, le Baker dont les flancs abrupts se confondent avec l'obscurité, après avoir dessiné un instant, sous les réverbérations du brasier, leurs crêtes rugueuses, hérissées de pins séculaires.
La plupart des sauvages dansaient, en nasillant leur psalmodie, devant le bûcher; quelques-uns gesticulaient et se livraient à des contorsions fantastiques; ceux-ci frappaient avec de petits bâtons sur des co-lu-de-sos, instruments assez semblables à nos tambours de basque, et ceux-la attisaient le feu.
Déjà, de ses langues dévorantes, il ronge le bûcher entier, quand une des formes humaines, étendues à son sommet, se lève brusquement en poussant un cri de douleur.
Un moment elle reste debout, ceinte par les flammes comme par une radieuse auréole. Une peau de buffle, dont elle était enveloppée, tombe à ses pieds, et, alors, on découvre que cette peau cachait une femme, jeune, belle, pleine de séductions.
Nulle couverte, nulle tunique de chasse ne dérobe ses merveilleux attraits. A l'exception de la kalaquarté, elle est dans l'état de nature, et l'on se sent saisi d'admiration à l'aspect de tant de charmes réunis sur une même personne.
Cependant, comme ceux qui l'environnent, le sang de la race rouge coule dans ses veines. Mais, ainsi que le captif, elle n'appartient pas à la même tribu, car ses traits nobles et réguliers ne sont pas déformés comme les leurs par ce morceau de bois ou d'os, logé entre la lèvre inférieure et les gencives, qui leur vaut le nom de Grosses-Babines.
Sans la brune couleur de sa carnation et sans la légère saillie de ses pommettes, on la prendrait aisément pour une des suaves créations de l'Albane, tant son buste est délicatement modelé.
Elle a une chevelure abondante, dont les boucles soyeuses, aussi noires que l'ébène, aussi brillantes que les reflets du raisin mur, tombent en grappes pressées sur un col ciselé au tour. Dans le cadre de cette chevelure, ressortent les linéaments d'un visage où la fierté habituelle de l'expression le dispute à une mélancolie passagère. Si les lignes de sa figure manquent jusqu'à un certain point de symétrie; si elles sont un peu dures, il s'échappe de ses grands yeux bruns un rayon de sensibilité qui va droit au coeur.
La richesse de sa taille porte le trouble dans les sens. Elle rappelle les meilleurs modèles de l'antiquité. Une Européenne envierait ses mains menues et longues; leurs attaches sont souples, ainsi que celles de sa jambe, fine, nerveuse, qui annonce l'agilité jointe à la vigueur.
Au cri de souffrance lâché par cette superbe créature, répondit un cri d'angoisse.
Il fut proféré par l'Indien lié à l'arbre dont nous avons parlé.
Le malheureux fit une puissante mais vaine tentative pour briser ses entraves.
La femme et lui s'échangèrent un profond regard, regard d'anxiété, de consolation, d'espérance et d'amour, puis, elle se jeta à bas du bûcher.
Alors, elle opéra un mouvement pour voler vers lui. Mais, des mains rudes, lourdes comme le métal, s'abattirent sur ses épaules et la retournèrent brusquement vers le feu.
--Que ma soeur remplisse son devoir comme il convient à l'épouse d'un grand chef, dit un des sauvages en faisant un signe à ses compagnons.
Les voix de ceux-ci montèrent sur un diapason plus aigu.
Ramenée au brasier, qui épanchait déjà une chaleur intolérable, la jeune femme adressa encore un coup d'oeil à son compagnon d'infortunes pour l'engager à la résignation, et, s'armant de courage, elle avança ses bras nus à travers les flammes, afin de maintenir, dans une attitude allongée, le corps resté sur les troncs de pins brûlants.
Ce corps était celui d'un homme mort. L'action du feu en contractait les nerfs, qui se recoquillaient et ramassaient les membres en boule.
En grésillant, il dégageait une odeur infecte, laquelle, ajoutée aux torrents de fumée et à l'ardeur de la combustion, faillit suffoquer l'Indienne. Elle fléchit sur ses genoux, chancela et retira vivement ses mains.
Aussitôt le Peau-Rouge, qui se tenait derrière elle, la frappa d'un bâton garni d'épines:
--Ma soeur est faible; mais ma soeur honorera jusqu'à la fin son illustre époux, dit-il en ricanant.
La victime de cette brutalité exhala un soupir, qui se perdit dans le sinistre concert que les Grosses-Babines exécutaient autour d'elle.
Cependant, le captif exaspéré redoublait d'efforts pour rompre ses liens. Des hurlements rauques sortaient de sa poitrine. Ses traits altérés, ses veines gonflées, la sueur qui ruisselait sur ses épaules, attestaient la violence de son émotion. Peut-être serait-il parvenu à se délivrer, mais un des assistants lui asséna sur le crâne un coup de tomahawk; un flot de sang jaillit; il fut pris d'un frémissement général, qui dura quelques secondes; ses muscles se détendirent, sa tête pencha sur le côté, et il demeura immobile, comme privé de vie.
Pendant ce temps, la pauvre femme, ranimée par une cruelle fustigation, avait été reconduite au bûcher, où, malgré ses plaintes déchirantes, malgré ses résistances, quatre bourreaux l'obligeaient à poursuivre sa terrible opération. Et pendant ce temps aussi les Grosses-Babines continuaient leur scène infernale. De leurs poitrines bondissaient non plus des chants, mais des beuglements assourdissants; de leurs tambourins frappés à tour de bras, ils tiraient des notes inimaginables, qui retentissaient à plusieurs milles à la ronde; et au milieu de ce hourvari ils se démenaient comme une légion de démons.
C'était un spectacle hideux, capable de glacer de terreur les plus hardis.
Il se prolongea au-delà d'une heure; et, durant ce long intervalle, l'Indienne fut contrainte de veiller à ce que le cadavre conservât une position convenable.
La crémation finie, notre misérable héroïne avait les doigts calcinés jusqu'aux os, le visage et les mains labourés par des cicatrices profondes.
Son martyre n'était pourtant pas terminé.
De sa main mutilée, il lui fallut recueillir, parmi les charbons incandescents, les cendres du défunt, et les serrer dans un sac de peau de vison, orné de broderies, qu'on avait préparé à cet effet.
Cette nouvelle tâche remplie et le sac suspendu à son cou par une lanière de cuir, la squaw, épuisée, s'évanouit. Ce que voyant les Grosses-Babines, ils suspendirent leur brouhaha; plusieurs creusèrent un grand trou, y enterrèrent soigneusement les restes du bûcher, et un de leurs sorciers s'occupa à rappeler l'Indienne au sentiment. Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure, tel était le nom de cette Indienne. Elle avait reçu le jour sur les bords du Saint-Laurent, à Caughnawagha, petit village situé à trois lieues environ de Montréal, dans le Bas-Canada.
C'est là que se sont réfugiés les derniers débris de la nation iroquoise, jadis une des plus nombreuses et des plus vaillantes qui existassent sur le continent américain.
Le sang de Ni-a-pa-ah était pur de tout mélange. Par sa mère, la fameuse Vipère-Grise, elle descendait de la Chaudière-Noire, ce chef sanguinaire qui, vers la fin du XVIIe siècle, dévasta si impitoyablement nos colonies de la Nouvelle-France.
Un an avant le drame que nous venons d'esquisser, Ni-a-pa-ah avait épousé Nar-go-tou-ké, la Poudre, brave sagamo iroquois, non moins illustre qu'elle par ses aïeux. Cette union était heureuse, et tout semblait faire prévoir que la félicité lui tresserait longtemps des couronnes parfumées, car les deux conjoints s'aimaient tendrement, lorsque leur quiétude fut à jamais troublée par un coup du sort.
Nar-go-tou-ké était ambitieux. Élevé près d'une grande ville, il avait reçu quelque instruction, et, quoique l'ennemi des blancs, il ne répugnait point aux plaisirs que procure la civilisation.
Une fois marié, son penchant pour ces plaisirs augmenta. Mais il était pauvre, comme la plupart, de ses compatriotes, plus riches en traditions glorieuses qu'en biens personnels. Pour lui, c'eût été s'abaisser que de demander la fortune aux moyens que nous employons ordinairement.
Après avoir médité, il résolut de s'enfoncer dans le désert et d'y entreprendre, pour son compte, la traite des pelleteries.
Nar-go-tou-ké communiqua ce dessein à sa jeune femme. Ni-a-pa-ah ne voyait que par les yeux de son mari. Elle l'encouragea même dans ses projets, car elle désirait vivement visiter le pays de leurs ancêtres, les Grands-Lacs, célèbres par les nombreux exploits guerriers des Iroquois.
Ils partirent donc, malgré les prédictions redoutables de la Vipère-Grise, qui leur déclara que le malheur les attendait au-delà des sources de Laduanna[2].
[Note 2: C'est ainsi que les Iroquois appellent le Saint-Laurent.]
Pour ne, pas être en butte aux agressions de la Compagnie de la haie d'Hudson, qui possédait le monopole exclusif de la traite et des chasses, depuis le lac Supérieur jusqu'au-delà du Rio-Columba, et de la baie York jusqu'au Pacifique, Nar-go-tou-ké décida d'aller s'établir sur la rivière Tacoutche ou Fraser, aujourd'hui si renommée pour ses mines d'or.
La rivière Tacoutche se déploie entre les 49° et 50° de latitude nord.
Elle pouvait, à cette époque, passer pour la limite des territoires sur lesquels la Compagnie de la baie d'Hudson exerçait un empire absolu, puisque cette compagnie avait droit de vie et de mort sur tous les habitants.
Une factorerie, le fort Langley, établi sur le bord méridional, à huit ou dix milles de l'embouchure du cours d'eau, lui appartenait.
C'était un comptoir important pour traiter avec les insulaires de Quadra ou Vancouver et les tribus indigènes cantonnées dans l'intérieur des terres, à l'est des montagnes Rocheuses.
Après un long et périlleux voyage, qui dura plus de neuf mois, Nar-go-tou-ké et sa femme arrivèrent au fort Langley. L'intention du chef iroquois était de se fixer sur la rive septentrionale de la Tacoutche, afin de ne pas s'exposer à la malveillance des agents de la Compagnie; et d'avoir près de son campement un débouché pour les pelleteries qu'il amasserait.
Au poste[3] Langley, il fut parfaitement accueilli par le chef facteur, sir William King, qui non-seulement l'engagea fort à planter sa tente de l'autre côté de la rivière, mais promit de lui acheter ses peaux et de lui fournir les provisions dont il aurait besoin. Il ajouta même qu'il l'aiderait de toute son autorité, si les trappeurs blancs ou les sauvages de la Nouvelle-Calédonie cherchaient à l'inquiéter.
[Note 3: Les établissements pour la traite sont nommés fort, factorerie ou poste. Voir la Huronne.]
Venues d'un des agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, généralement trop jaloux de leurs privilèges pour en abandonner la moindre part sans gros bénéfices, ces promesses étaient brillantes et généreuses à l'excès. Elles devaient avoir un motif caché. Nar-go-tou-ké s'en douta sans le deviner.
Mais il n'échappa point à Ni-a-pa-ah. Elle était femme et découvrit tout de suite la profonde impression que ses charmes avaient produite sur le chef facteur.
Craignant, avec une juste raison, les conséquences de cette impression, elle essaya d'entraîner son mari dans une autre contrée. Malheureusement, Nar-go-tou-ké fut aveugle ou se crut assez fort pour lutter contre le commandant du poste.
Il dressa donc son wigwam sur la rive septentrionale du Fraser, en face du fort Langley.
Pendant quelques semaines, les relations entre les gens de la factorerie et les nouveaux venus furent pacifiques et amicales en apparence. Mais bientôt le chef blanc fit à Ni-a-pa-ah des propositions insultantes qui furent repoussées comme elles le méritaient. La passion de celui-ci s'accrut de tous les dédains qu'il reçut. Voulant la satisfaire quoi qu'il en coûtât, il s'introduisit dans la tente de Nar-go-tou-ké, en son absence, et essaya de faire subir à sa femme le dernier des outrages.
Ni-a-pa-ah se défendit avec une énergie qui trompa l'attente du scélérat.
Il la quitta, la rage dans le coeur, et en jurant de se venger.
Cela ne lui était pas difficile; mais les vices ont peur de la lumière, et notre homme n'osa pas se confier à ses subordonnés pour le crime qu'il méditait.
Il s'adressa à Li-li-pu-i, le Renard-Argenté, chef d'un parti d'Indiens Grosses-Babines.
Li-li-pu-i ne demandait pas mieux que d'enlever la belle Ni-a-pa-ah. Il la connaissait, s'en était épris et la convoitait, depuis le moment où il l'avait vue pour la première fois. Mais, allié à là Compagnie de la baie d'Hudson, il n'avait pas voulu s'attirer la colère des Anglais, en s'emparant des deux Iroquois qui paraissaient être sous leur protection spéciale.
Sir William King ignorait cet intéressant détail. Il chargea Li-li-pu-i du rapt, et promit que, s'il réussissait, il lui donnerait une livre de poudre et une bouteille d'eau-de-feu.
Le sagamo accepta. Nar-go-tou-ké et sa femme, surpris au sein de leur sommeil, furent garrottés et entraînés vers les loges des Grosses-Babines, sur les premières rampes du mont Baker.
Li-li-pu-i s'était engagé à faire périr Nar-go-tou-ké et à conduire Ni-a-pa-ah au chef facteur, dans une hutte de chasse que ce dernier possédait à vingt milles environ du fort Langley, près de _l'ienhus_[4] de ses alliés.
[Note 4: Village. Voir la Tête-Plate, les Nez-Percés.]
Toutefois, en route, Li-li-pu-i changea d'idée. Les attraits de l'Iroquoise lui tournèrent la tête. Au lieu de la mener à son rival, il prit la détermination de l'épouser.
Cette détermination fut aussitôt mise à exécution.
Avec la pointe de son couteau, Li-li-pu-i marqua Ni-a-pa-ah sur l'épaule, d'une figure de fer de flèche émoussé, signe de la servitude dans la Nouvelle-Calédonie tout aussi bien que dans la Colombie, et la petite fille de la Chaudière-Noire devint dès lors la femme esclave d'un Grosse-Babine.
Je laisse à penser quel fut le désespoir de Nar-go-tou-ké, témoin impuissant de la cérémonie. Sa douleur ne saurait être comparée qu'à celle de la désolée Ni-a-pa-ah. Mais la noble Iroquoise était bien résolue à se tuer plutôt que de se laisser souiller par son odieux ravisseur.
Un accident survenu à Li-li-pu-i, le soir même de son mariage, prévint cette funeste résolution.
Comme ils approchaient du village des Indiens, le cheval du chef s'emporta, et, après une course effrénée dans la montagne, il s'abattit sur son maître.
Quand on releva Li-li-pu-i, il avait cessé de vivre. Suivant les usages des Grosses-Babines, le corps devait être brûlé sur un bûcher au milieu de la nuit suivante, et sa veuve devait prendre à l'incinération une part aussi active que dangereuse.
On sait comment Ni-a-pa-ah s'acquitta de cette horrible tâche.
Lorsqu'elle eut recouvré ses sens, elle était enfermée et gardée à vue dans la cabane d'un de ses ennemis. A son cou pendait le sac qui contenait les cendres de Li-li-pu-i. Ce sac, si elle fût restée parmi les Grosses-Babines, elle eût, d'après la coutume, été condamnée à le porter ainsi pendant trois ans, avec défense de se laver ou d'apporter aucun soin à sa toilette. Le terme du deuil expiré, les parents du défunt se seraient livrés à de grandes réjouissances, et, après avoir déposé dans un coffret d'écorce de cèdre et fixé à une longue perche les restes du trépassé, dépouillant Ni-a-pa-ah de ses vêtements, ils l'auraient enduite de colle de poisson liquide et roulée sur un tas de duvet de cygne; le tout accompagné de danses, festins et tabagies. Enfin, la pauvre femme, ramenée en grande pompe chez elle, aurait joui de la permission de se remarier, si toutefois, comme le dit un voyageur, «elle se fût senti assez de courage pour s'aventurer à courir de nouveau le risque de brûler vive ou d'endurer tous ces tourments.»
Mais Ni-a-pa-ah eut le bonheur d'échapper à ce surcroît d'afflictions.
Nar-go-tou-ké n'avait été qu'étourdi par le coup de tomahawk. Resté esclave chez les Grosses-Babines, il parvint à leur arracher sa femme lorsqu'elle fut guérie de ses plaies, quoique hideusement défigurée et incapable de se servir désormais de ses mains.
Ils prirent la fuite, retraversèrent les steppes immenses qu'ils avaient franchis naguère bercés par des illusions si enivrantes, et retournèrent à Caughnawagha, au commencement de 1817.
--Ah! dit la Vipère-Grise, en remarquant le triste état de sa fille, Athahuata[5] m'avait prévenue que cette expédition serait fatale à ma famille, Athahuata ne trompe pas ceux qui ont foi en lui. Pourquoi mon fils ne m'a-t-il pas écoutée?
[Note 5: Divinité des sorciers Iroquois.]
Sans lui répondre, Nar-go-tou-ké abaissa un regard sombre et douloureux sur Ni-a-pa-ah; puis, relevant les yeux et étendant la main dans la direction de Montréal, qu'on apercevait dans le lointain, il s'écria:
--Là sont les destructeurs de ma race; là sont ceux qui ont fait pleurer celle qui est la joie et les délices de mon existence; là, Nar-go-tou-ké détruira ses ennemis; il fera pleurer à leurs femmes tous les pleurs de leurs yeux.
--Que mon fils prenne garde, qu'il prenne bien garde! dit la Vipère-Grise d'un accent prophétique. Athaënsie[6] est irrité contre lui. Les Habits-Rouges[7] lui seront fatals: ils tueront jusqu'au dernier des Iroquois!
[Note 6: Divinité du mal.]
[Note 7: Les indiens nomment les Anglais Habits-Rouges ou Kingsors, corruption de King Georges (Roi Georges).]
CHAPITRE II
MONTRÉAL
Trois cent vingt-sept ans se sont écoulés depuis que l'illustre Jacques Cartier foula, pour la première fois, le sol sur lequel s'élève aujourd'hui la ville de Montréal. Qui eût osé prédire alors au pilote malouin que, bientôt, ces terres incultes, occupées par des bois inextricables, des landes marécageuses et par la chétive bourgade indienne connue sous le nom de Hochelaga, fructifieraient aux rayons vivificateurs de l'industrie et verraient surgir de leur sein une des opulentes cités du Nouveau-Monde? Qui eût osé le prédire à M. de Maisonneuve, quand, un siècle plus tard à peine, il vint asseoir dans ces plaines les bases de la métropole actuelle du Canada? Aux deux intrépides aventuriers ne pourrions-nous appliquer le cri d'enthousiasme échappé à M. F.-X, Garneau eu parlant du premier?
«S'il était permis, aujourd'hui, à Jacques Cartier de sortir du tombeau pour contempler le vaste pays qu'il a livré, couvert de forêts et de hordes barbares, à l'entreprise et à la civilisation européenne, quel spectacle plus digne pourrait exciter dans son coeur l'orgueil d'un fondateur d'empire, le noble orgueil de ces hommes privilégiés dont le nom grandit, chaque jour avec les conséquences de leurs grandes actions. L'Amérique a cela de particulier qu'elle a été trouvée et qu'elle s'est faite ce qu'elle est, moins par les armes que par les travaux les plus productifs, et que c'est en séchant les larmes des malheureux que la persécution ou la misère chassait d'Europe, qu'elle assurait son bonheur et sa prospérité[8].»
[Note 8: Garneau, Histoire du Canada, t. 1, p. 21.]
Au mois de septembre 1535, Cartier, qui avait précédemment reconnu les bords du Saint-Laurent jusqu'au confluent de la rivière Saint-Charles avec ce fleuve, désire poursuivre ses explorations. Il remet à la voile, et, après une navigation de treize jours sur le grand fleuve, il débarque à Hochelaga, village algonquin situé à soixante lieues plus haut.
«Hochelaga, dit M. Garneau, se composait d'une cinquantaine de maisons en bois, de cinquante pas de long sur douze ou quinze de large, couvertes d'écorces cousues ensemble avec beaucoup de soin. Chaque maison contenait plusieurs chambres distribuées autour d'une grande salle carrée où la famille se tenait habituellement et faisait son ordinaire. Le village lui-même était entouré d'une triple enceinte circulaire palissadée, percée d'une seule porte fermant à barre. Des galeries régnaient en plusieurs endroits en haut de cette enceinte, et au-dessus de la porte, avec des échelles pour y monter et des amas de pierres déposées au pied pour la défense. Dans le milieu de la bourgade se trouvait une grande place[9].»
[Note 9: Garneau, Histoire du Canada, t. I, p. 23.]
Voilà le berceau de Montréal.
Les années fuient sur le cadran des âges, insensiblement, et malgré l'incurie si déplorable du gouvernement français, le Canada se peuple, Champlain commence la ville de Québec; des établissements se forment à Sillery, à Trois-Rivières[10], des missionnaires catholiques, la croix d'une main, la houe ou l'arquebuse de l'autre, se répandent partout, convertissant les Indiens, défrichant les terres, érigeant des fermes et des maisons d'éducation.
[Note 10: Voir la Huronne.]
Mais c'est en 1640 seulement que la richesse du site de Hochelaga attire l'attention. Ce site est une île longue de neuf lieues sur deux et demie de large environ. Une compagnie de négociants français se la fait concéder et y envoie un de ses membres, Paul de Chomedy, sieur de Maisonneuve, gentilhomme champenois, avec ordre d'y implanter une colonie.
«Il partit pour le Canada le coeur plein de joie. En arrivant, le gouverneur voulut en vain le fixer dans l'Ile d'Orléans[11], pour ne pas être exposé aux attaques des Iroquois; il ne voulut pas se laisser intimider par les dangers et alla, en 1617, jeter les fondements de la ville de Montréal. Il éleva une bourgade palissadée à l'abri des attaques des Indiens, qu'il nomma Ville-Marie, et se mit à réunir des sauvages chrétiens ou qui voulaient le devenir, autour de lui, pour les civiliser et leur enseigner l'art de cultiver la terre. Ainsi Montréal devint à la fois une école de civilisation, de morale et d'industrie, destination noble qui fut inaugurée avec toute la pompe de l'Église.»
[Note 11: Située à une demi-lieue au-dessous de Québec.]
La colonie de Ville-Marie[12] s'accrut lentement d'abord; ses premiers pas furent incertains, arrêtés par mille obstacles. En 1664, elle ne comptait que 884 familles. Néanmoins on pouvait prévoir la rapidité de son extension future, car déjà son enceinte dépassait celle de Québec, ville qui, quoique fondée trente-quatre ans plus tôt, n'avait à la même époque que 888 habitants.
[Note 12: Le clergé catholique s'entête à n'appeler Montréal que par ce nom.]
De ce moment jusqu'à nos jours, la population de Montréal suivit incessamment une marche ascendante.
Aujourd'hui le chiffre de cette population peut être porté à 100,000 âmes, taudis que Québec, que beaucoup de nos géographes s'obstinent à citer uniquement comme la seule ville importante du Canada, n'en a guère plus de 50,000.
Nous ne saurions mieux comparer l'île de Montréal qu'à un bicorne dont la ville figurerait l'aigrette. Au nord, elle est arrosée par la rivière des Prairies, branche de l'Outaouais (ou Ottawa), et au sud par le Saint-Laurent qui, devant la ville, a plus de deux milles de large.
Adossé à la montagne d'où elle tire son nom. Montréal (Mont-Royal) offre à la vue une sorte de parallélogramme avec ses trois cents rues coupées à angle droit.
La principale voie passagère, la rue Notre-Dame, s'étend du nord à l'est sur un espace de plus d'un mille. Elle est le centre du commerce de détail, le rendez-vous du monde élégant. Des magasins fort coquets, et quelques-uns fort riches aussi, la bordent des deux côtés. Elle est partagée parla place d'Armes sur laquelle on a construit, il y a une trentaine d'années, la cathédrale Notre-Dame, basilique dans le genre néo-gothique, mais prétentieuse, mince, étriquée, une sorte de monument en carton-pierre, bien qu'on le considère comme le temple le plus vaste de l'Amérique septentrionale. Au-delà on remarque aussi le nouveau Palais de Justice, dont la façade a une grande mine, niais dont la distribution intérieure laisse beaucoup à désirer: son portique appartient au style grec. Il se dresse en face de la place Jacques Cartier, sur laquelle, par un contre-sens risible, ou plutôt par une dérision amère, les Anglais ont élevé une colonne et une statue à l'amiral Nelson!
Parallèlement à la rue Notre-Dame, s'élance la rue Saint-Paul, plus étroite, moins élégante, mais non moins animée. La partie septentrionale est envahie par les petits négociants en nouveautés, mercerie et quincaillerie; la partie méridionale par les gros importateurs, dont les immenses magasins descendent jusqu'à la rue des Communes, laquelle longe les quais.
Bâtis en belle pierre de taille à douze ou quinze pieds du niveau du Saint-Laurent, ces quais se déploient devant la ville comme un inébranlable rempart. Pendant la bonne saison, les oisifs et les curieux s'y rassemblent. Peu de promenades présentent, à notre avis, autant d'agréments que celle-là.
En se dirigeant vers le sud, le regard franchit des paysages aussi séduisants que variés, après avoir passé par-dessus le magnifique pont tubulaire Victoria, le plus beau au monde, construit dernièrement par le célèbre ingénieur anglais Stevenson.
Qu'il s'arrête sur les nombreux navires de toutes les nations, voiliers ou vapeurs, goélettes ou trois-mâts, canots d'écorce ou vaisseaux de guerre, mouillés dans les bassins, qu'il ondule avec les eaux diaphanes du roi des fleuves, qu'il vague mollement à travers les quinconces de l'île Sainte-Hélène qui, telle qu'une corbeille de verdure, émerge de l'onde vis à vis de la ville, ou qu'avide et amoureux des champs, il saute à l'autre rive du Saint-Laurent, l'oeil trouve cent sujets de plaisir, d'instruction, de rêverie, de délices.
C'est un spectacle enchanteur pour l'artiste nonchalant, insoucieux, et pour le spéculateur alerte, farci de chiffres.
Entendez le sifflement des steamers! suivez ce double panache de fumée qui se balance au faîte de leurs noires cheminées; voyez-vous dans cette atmosphère imprégnée d'odeurs résineuses et aquatiques, ou bien comptez ces boucauts de sucre, ces _quarts_[13] de farine, ces barriques de tabac, ces caisses, ces ballots de toutes sortes amoncelés sur les quais!
[Note 13: Les Canadiens-Français nomment ainsi les barils de farine, provisions, etc.]
Partout l'activité, partout le travail intelligent, partout l'abondance.
Des hommes, des chevaux, des cabs, des cabrouets se pressent, se froissent se heurtent. On dirait de l'entrepôt général du trafic du globe.
Mais laissons la rue des Commissaires où nous ramèneront vraisemblablement les incidents de notre récit. En examinant Montréal à vol d'oiseau, nous voyons la ville s'étager en amphithéâtre dans les plis d'un terrain fortement tourmenté.
Les quartiers limitrophes du fleuve sont exclusivement consacrés aux affaires. La majeure partie de la population y est anglaise. Plus loin, en escaladant les premières rues de la montagne, nous rencontrons les rues Craig, Vitré, de la Gauchetière, Dorchester, et la grande rue Sainte-Catherine; plus loin encore, la rue Sherbrooke. Toutes observent un parallélisme remarquable.
Les premières sont habitées par des Canadiens français, la dernière par l'aristocratie anglaise.
Perdue sous des allées d'arbres touffus, la rue Sherbrooke ressemble vraiment à l'avenue d'un Eden. Là on n'entend ni tumulte, ni grincement criard. Le chant des oiseaux, les soupirs d'une romance, les frémissements d'une harpe, le chuchotement d'un piano viennent caresser vos oreilles.
Là, point de luxueux magasins pour fasciner vos yeux, mais des cottages gracieux, des villas pimpantes, des manoirs féodaux en miniature, de vertes pelouses, des jardins émaillés de fleurs pour séduire votre imagination. Là, point de mouvement, point de passants qui vous coudoient, mais le murmure harmonieux du feuillage, des amants solitaires lentement pressés l'un contre l'autre, des apparitions enchanteresses qui vous ravissent le coeur.
Elle n'est point régulière, la rue Sherbrooke, elle n'est point dallée, pas même pavée, mais ses méandres sont si mystérieux, sa poussière est si molle, son gazon si doux, ses ombrages si frais... Ah! oui, c'est bien dans la rue Sherbrooke qu'on aime à aimer!
Et quel merveilleux panorama se déroule à vos pieds, se masse sur votre tête! C'est Montréal, la vigilante, qui chauffe ses fourneaux, ouvre ses chantiers, charge et décharge ses cargaisons, décore ses édifices, agite ses milliers de bras, comme ses milliers de têtes! C'est une montagne dont les sommets altiers déchirent la nue; ce sont de gras coteaux, des bois plus verts que l'émeraude, des vergers où se veloutent et se dorent les fruits savoureux, des parterres embaumés et diaprés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
L'extrémité septentrionale de la rue Sherbrooke aboutit à la rue Saint-Denis, grande artère qui s'appuie perpendiculairement sur la rue Notre Dame, divise toute la ville du haut en bas et court s'épanouir dans la prairie.
Elle forme la limite du faubourg Québec.
Dans ce faubourg, un des plus populeux de Montréal, essaiment des Canadiens-Français artisans, détailleurs ou débitants de boissons pour la plupart. Jadis ses hôtes étaient gens enrichis par la traite des pelleteries. On peut s'en convaincre aisément à l'apparence des maisons que les désastreux incendies de 1852 ont épargnées[14].
[Note 14: Après ces incendies successifs, plus de vingt mille habitants se trouvèrent sans logements.]
Mais, à mesure que la race anglaise s'est agglomérée dans la ville, elle y a usurpé le sceptre de la fortune[15], et soit qu'elle ne voulût pas s'allier à la race française, soit que ses goûts la portassent à se hausser, elle a déserté les bords du fleuve pour charger de ses palais les gradins de la montagne. On connaît l'histoire des moutons de Panurge: petit à petit, les conquis ont imité les conquérants, et, à présent, sauf de rares exceptions, il est peu de Canadiens-Français, rentiers ou dignitaires, qui oseraient avouer un domicile dans le faubourg Québec.
[Note 15: Chose triste à dire, mais trop facile à comprendre, partout où les populations protestante et catholique se trouvent en présence, on voit la première prospérer, acquérir des richesses, l'autre décroître, s'appauvrir.]
Cette migration n'a, du reste, rien qui doive surprendre. Les circonstances ont pu les provoquer. Au fur et à mesure que la ville a élargi sa ceinture, les fabriques, les usines se sont multipliées. Par conséquent, les rives du fleuve ont acquis une importance relative qu'elles n'avaient pas auparavant. On a vendu les terrains occupés par les maisons de plaisance pour y faire des manufactures, et les premiers se sont réfugiés autre part. Puis, fait digne d'attention, comme beaucoup de cités américaines, Montréal tend à remonter le cours du fleuve qui baigne ses murs. Il n'y a pas longtemps, les vaisseaux ne jetaient point l'ancre plus haut que la place de la Douane. Par l'ouverture du canal Lachine[16], on leur a facilité un mouillage jusqu'au bout de l'île, pour ainsi dire. Dans quelques années probablement, quand les docks projetés par M. Young seront exécutés, le port de Montréal s'étendra de la rue Bonsecours, à l'entrée du faubourg Québec, jusqu'à la pointe Saint-Charles, tête du pont Victoria.
[Note 16: Pour l'étymologie de ce nom, voir la Huronne.]
Alors, les quartiers sous-jacents se dépeupleront au profit des quartiers nouveaux qui s'installeront en amont. Cela s'explique facilement: quand une colonie se fixe près d'un cours d'eau, elle défriche les terres en s'acheminant vers la source. S'il survient d'autres membres à la colonie, ils ne planteront pas leurs tentes au-dessous des précédents parce que les pouvoirs d'eau ont été utilisés d'une façon ou d'une autre par le drainage des campagnes ou le jeu des machines, mais ils s'établissent au-dessus où rien ne les gêne et ne les embarrasse.
Les terres inférieures étant ainsi les premières mises en culture acquièrent un prix que n'ont pas les terres supérieures, laissées vierges et improductives. Il résulte de là que les manufacturiers, fabricants et entrepreneurs s'échelonnent graduellement devant une ville, en refoulant son cours d'eau, sûrs qu'ils sont d'acheter meilleur marché les emplacements nécessaires à l'établissement de leurs usines ou entrepôts et d'obtenir des forces motrices plus considérables.
Mais ces entrepreneurs, fabricants et manufacturiers sont les avant-coureurs du commerce. Celui-ci ne peut pas plus vivre sans eux, qu'ils ne peuvent vivre sans lui. Autour des usines se groupent promptement les magasins; car, pour éviter les frais de transport, le consommateur se rapproche constamment du producteur. Bientôt les terrains enserrés par la manufacture montent: ils doublent, ils triplent de valeur. Non-seulement le propriétaire ou directeur comprend qu'il aurait avantage à vendre son emplacement et à transférer plus haut ses ateliers, mais il s'aperçoit de l'impossibilité pour lui d'augmenter ses moyens de production par un agrandissement de local, à cause de la cherté excessive des lots avoisinants.
Il déloge; les chantiers l'accompagnent. La navigation, forcée de déposer ou prendre son fret près de ces chantiers, la navigation bon gré mal gré suit leurs mouvements. Le cours d'eau est-il trop peu profond, on le creuse; est-il semé de rochers, on le drague; est-il hérissé de récifs, de cataractes, on perce un canal, comme celui de Lachine au pied des rapides du Sault Saint-Louis ou Caughnawagha.
Et toujours, toujours la ville va refluant vers la source. Se serait-il pas possible de découvrir dans ce phénomène la preuve de notre marche ascensionnelle aussi bien que la preuve de notre penchant à remonter des effets aux causes?
Quant à la cité, elle subit autant de métamorphoses que de progressions. La manufacture est supplantée par le magasin, qui sera supplante à son tour par la maison bourgeoise, et peut-être en dernier lieu par la ferme. Montréal nous en présente un exemple frappant. Il y a un siècle, les comptoirs du commerce ne dépassaient pas la rue des Commissaires. La rue des Communes, qui s'annexe à elle, n'existait même pas. Mais là où prend pied le quartier Sainte-Anne, des moulins, des scieries, des fonderies, des forges fonctionnaient du matin au soir. Maintenant forges, fonderies, moulins immigrent, et des stores, des warehouses leur succèdent partout. Le négoce s'enfuit à tire d'ailes du marché Bonsecours vers les rues Saint-Paul, Notre-Dame, Saint-Jacques, et se précipite dans la rue Mac-Gill.
Avant vingt ans, il aura, nous en avons la conviction, déserté ses vieux foyers et inondé le quartier Sainte-Anne. Ses révolutions passées sont un critérium pour préciser ses révolutions à venir. L'abaissement lent mais continu du prix des loyers dans le faubourg Québec et leur élévation inusitée du côté du faubourg Saint-Antoine suffisent déjà à démontrer d'une façon concluante la justesse de cette assertion. L'achèvement du pont Victoria et l'établissement à la pointe Saint-Charles d'une gare centrale pour la compagnie du chemin de fer du Grand-Tronc, n'ont fait que bâter le transfert du centre commercial au quartier Sainte-Anne ou Griffinton, ce bourbier infect, cette léproserie où grouille une population irlandaise, sordide, déguenillée, fanatique, prête à tous les crimes, la honte et l'effroi de la métropole canadienne, comme les Cinq-Points de New-York, la Cité de Londres ou de Paris, le Ghetto de Rome, furent longtemps la honte et l'effroi des nobles capitales qui recelaient ces clapiers dans leur sein.
Le Griffinton, une fois assaini, purgé des bandes de misérables qui rendent son séjour dangereux autant que dégoûtant, Montréal, avec ses maisons bien bâties, ses grand édifices publics, civils ou religieux, ses rues régulières parfaitement aérées, ses nombreux instituts, son riche musée de géologie, son jardin botanique, son magnifique port, ses prodigieuses ressources maritimes, industrielles et agricoles, et les splendides campagnes qui se déploient à ses portes, Montréal prendra définitivement rang parmi les villes les plus favorisées et les plus agréables des deux hémisphères.
CHAPITRE III
LES DERNIER IROQUOIS
Quoique Montréal ne possédât pas, en 1837, la moitié de la population et des embellissements dont elle s'enorgueillit, à juste titre, aujourd'hui, c'était déjà, par son vaste négoce et son esprit d'entreprise, une des cités les plus importantes de l'Amérique septentrionale. Cette métropole, qui compte près de cent mille âmes dans son enceinte, n'en avait guère alors que quarante à quarante-cinq[17]. Mais ils étaient doués d'une activité, d'une intelligence commerciale, et d'un amour de l'indépendance qui, dès cette époque, faisaient de leur ville le foyer du libéralisme canadien. Tandis que la capitale politique de la colonie, Québec, demeurait immobile dans son corset de remparts et de préjugés religieux; tandis que ses plus nobles famille françaises acceptaient presque toutes sans murmurer le joug de la domination anglaise, et que beaucoup courtisaient leurs maîtres, adulaient Son Excellence le gouverneur général, les Montréalais ou Montréalistes, comme on les appelle dans le pays, protestaient ouvertement contre toutes les exactions du pouvoir, lui faisaient une opposition énergique, et aspiraient les uns à l'indépendance, les autres à l'annexion aux États-Unis, une certaine, mais faible minorité, à un retour sous l'administration française.
[Note 17: La population des deux Canadas dépasse actuellement deux millions d'habitants. Il n'est guère de peuples qui se soient accrus aussi rapidement. Comme on le concevra aisément, les Anglo-Saxons ont pris plus de développement que les Franco-Canadiens, depuis la conquête du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les premiers ne comptaient pas plus de sept à huit mille âmes dans le paya qu'ils occupaient sous le nom de Haut-Canada, à l'ouest de Montréal. De récentes statistiques nous montrent leur progression vraiment fabuleuse:
1814.................... 95,000
1824.................... 151,097
1829.................... 198,440
1832.................... 261,066
1834.................... 320,693
1836.................... 372,502
1842.................... 486,055
1848.................... 723,292
1852.................... 952,054
1855.................... 1,003,121
1860.................... 1,060,305
Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'échelle suivante:
Lors de la conquête, soixante mille Français à peine l'habitaient. A partir du premier recensement anglais on trouve:
1825.................... 423,630
1827.................... 471,876
1831.................... 511,920
1844.................... 690,782
1882.................... 890,661
1888.................... 930,207
1860.................... 1,000,044
M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada accompagne ces chiffres d'observations très-judicieuses.
«Si, dit-il, l'on considère que cet accroissement est presque entièrement dû à la multiplication par le seul effet des naissances de 60,000 Français, on le trouvera certainement remarquable. Quelques centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes, ont originairement peuplé les vastes territoires qui composaient la Nouvelle-France. A la conquête, un grand nombre de familles se sont embarquées pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas été ajouté aux familles françaises de la colonie. Quelques individus isolés, aussitôt repartis qu'arrivés, ont, pour bien dire, à peine visité la Nouvelle-France, passée sous la domination de l'Angleterre. Malgré le nombre considérable de Français et de Belges qui émigrent en Amérique, il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de ces deux pays. Loin de gagner par l'immigration, la race française a, au contraire, constamment perdu par une émigration qui s'est faite dès l'origine et n'a cessé de se faire vers les États-Unis, les plaines de l'ouest et jusqu'à la Louisiane et au Texas... Bien plus, une émigration plus formidable s'est faite depuis quelques années. Des ouvriers par bandes, des familles de cultivateurs par essaims ont laissé le Canada, etc...!»
Les dilapidations insensées du trésor public, la corruption effroyable des hommes politiques, l'augmentation constante des impôts, la lourdeur de la dette coloniale, qui pèse de près de deux cents francs sur chaque tête d'individu, sont les principaux motifs de cette émigration. Quant à la fécondité des Canadiens, elle peut passer pour proverbiale. Les» familles de douze ou quinze enfant» sont communes. J'ai connu des femmes qui avaient donné le jour à vingt-cinq, et une à trente et un!]
Les motifs de leur désaffection étaient divers. Pour les Franco-Canadiens, c'était principalement cette vieille inimitié de race que le temps n'a malheureusement pas effacée. D'ailleurs, peuple conquis, il n'eut, guère été naturel qu'ils supportassent sans se plaindre leurs conquérants.
Pour les Anglo-Canadiens, la vue de l'égalité et de la liberté qui régnait aux États-Unis, comparées à l'oligarchie aristocratique et tyrannique du gouvernement colonial, pouvait être un sujet d'envie. Quoi qu'il en soit, le mécontentement avait atteint ses limites extrêmes. Et les mécontents formulèrent, en 1834, leurs griefs dans un factum célèbre, sous le titre Les quatre-vingt-douze rédigées, en grande partie, sous la direction de M. Louis-Joseph Papineau, le tribun du parti libéral à l'Assemblée législative [18].
[Note 18: Pour plus amples détails, qu'il m'est impossible de donner ici, voir la Huronne.]
Ce document fut envoyé à Londres. Mais, loin de faire droit à ses instantes réclamations, quoiqu'elles fussent appuyées par lord John Russell, O'Connell et plusieurs membres éminents de la chambre des communes anglaise, le cabinet de Saint-James ferma l'oreille.
Des troubles, bientôt réprimés, éclatèrent, au commencement de 1837, à Montréal et dans les environs.
Alors, le ministère anglais se décida à nommer des commissaires pour s'enquérir des affaires du Canada. Au lieu de pacifier les esprits par quelques concessions, la commission les irrita davantage en provoquant des arrestations.
A la fin d'avril de cette année, plusieurs Montréalais furent incarcérés, et l'exécutif fit lancer une foule de warrants, ou mandats d'amener, contre différents individus des campagnes avoisinantes, soupçonnés d'être hostiles à la Grande-Bretagne.
Parmi les suspects se trouvait un Indien habitant le village de Caughnawagha.
Ainsi que nous l'avons dit, le village de Caughnawagha ou du Sault Saint-Louis s'élève à trois lieues environ de Montréal, sur la rive méridionale du Saint-Laurent.
Là, comme les Hurons à Lorette, près de Québec[19], se sont réfugiés les derniers rejetons des Iroquois. Cette peuplade, jadis si florissante, qui s'intitulait superbement les Six Nations, et qui, plus d'une fois, fit fléchir nos armes, est à présent réduite à une centaine de familles du métis, végétant dans la misère et la dégradation. A peine leur reste-t-il le souvenir de ce que furent leurs ancêtres à peine savent-ils qu'il n'y a pas deux siècles ils possédaient toutes les régions à l'est et à l'ouest des Grands-Lacs, que le nom seul de leur race faisait trembler les autres Peaux-Rouges et jusqu'aux blancs établis sur les bords du Saint-Laurent et de l'Hudson.
[Note 19: Voir la Huronne.]
Alors ils se recrutaient des Oneidas, Onondagas, Cayugas, Senecas, plus tard des Tuscarocas, six en tout; mais si puissants, mais si vaillants, qu'on les appelait les HOMMES, pour les distinguer des Delawares, les FEMMES, leurs courageux et infortunés adversaires.
Et cependant ils étaient braves, eux aussi, les Delawares ou Lenni-Lenapes, c'est-à-dire peuple sans mélange, comme ils se qualifiaient.
Que sont-ils devenus? Hélas! notre ambition les a anéantis. Vainqueurs et vaincus, Delawares et Iroquois, n'ont plus sur cette terre un seul représentant pur d'alliance étrangère. Les échos de l'Amérique n'entendent plus leur cri de guerre, ne redisent plus leurs glorieux exploits. Ils sont ensevelis au cénotaphe de l'histoire. Comme sur une tombe, leur nom reste, mais pour désigner quelques divisions territoriales du Canada et des États-Unis.
Qui croirait, en parcourant le chétif hameau de Caughnawagha, en rencontrant ces Bois-Brûlés[20] couverts d'habillements déguenillés comme nos mendiants européens, abrutis par l'ivrognerie et la fainéantise, que ce sont là les petits-fils--bâtards il est vrai--des Iroquois! Qui le croirait à la vue de leurs sales et chétives cahutes eu boue, tristement éparpillées sur une plage fertile, mais infécondée vis à vis, et à deux pas d'une grande ville éblouissante de luxe, toute palpitante d'industrie!
[Note 20: On appelle ainsi les métis nés d'une peau blanche et d'une mère indienne.]
Pénible spectacle! navrant contraste! Voilà ce que, sur tout le continent américain, notre civilisation a fait des propriétaires légitimes du sol. Une civilisation généreuse, charitable pourtant que la nôtre, et qui ne prétend marcher qu'armée du code de la légalité! Quelle thèse pour le philosophe! Que de réflexions sur l'incertitude de ce que nous regardons comme le droit, de ce que nous jugeons sacro-saint!
Jamais je n'ai traversé la désolée bourgade de Caughnawagha sans que mon coeur ne se serrât douloureusement et que des larmes ne montassent à mes paupières. Au milieu du désert, l'Indien avive en moi le sentiment de la puissance humaine: il me fait plaisir; quoique déjà dégénéré, quoique déjà il se soit inoculé la plupart des vices qui déshonorent les blancs, il conserve pour moi encore quelque prestige; je le vois libre, alerte, hardi dans le danger, et j'oublie volontiers sa malpropreté habituelle, sa paresse imprévoyante, sa duplicité, pour admirer sa patience à toute épreuve, son amour de l'indépendance, sa pénétration, son adresse, sa résistance aux fatigues, aux luttes du corps, ses admirables talents oratoires, son inflexible stoïcisme dans les tortures, sa sérénité devant la mort.
A l'état demi-policé, il est hideux, hideux comme tous les monstres, parce que le Peau-Rouge n'a pas été,--je le dis hautement,--créé pour l'organisation sociale des Visages-Pâles. Nos missionnaires se sont trompés, ils ont été dupés de leur zèle, pour ne pas dire plus. Chez nous, près de nous, l'Indien s'étiole, s'avilit, se suicide lentement. C'est une plante exotique qui ne peut vivre dans notre atmosphère. Nous était-il permis, sous un prétexte politique, religieux on autre, de le traiter comme nous l'avons traité? Est-il permis aux Anglais de poursuivre cette oeuvre meurtrière? Problèmes redoutables, questions difficiles que je me suis souvent posés, mais pour la solution desquels je ne me crois pas assez autorisé.
Quoi qu'il en soit, en 1837, le village de Caughnawagha n'était ni mieux, ni plus mal construit qu'il ne l'est maintenant. C'était une réunion de cabanes, avec des toits de chaume ou de planches, d'un aspect repoussant. On les avait groupées près d'une chapelle où un prêtre catholique essayait, chaque dimanche, par des instructions dans leur langue, d'attacher les Iroquois à la religion du Christ.
A l'exception d'un petit jardin attenant au presbytère et de deux ou trois lopins de terre semés de maïs, nulle trace de culture autour des huttes. Mais ça et là des flaques d'eau noirâtre où barbotaient quelques pourceaux éthiques et des nichées d'enfants dégoûtants au possible.
Pourtant, au centre du village, on remarquait une maisonnette relativement assez élégante, mais qui, par les matériaux dont elle était composée, sinon par sa forme, affectait le type du wigwam indien.
Des peaux de buffle la recouvraient entièrement. Et, au lieu d'être ouverte à tous les vents ou d'avoir une méchante porte de bois comme les autres, elle se fermait au moyen d'un rideau en cuir d'orignal, orné de broderies en _rassade_[21], représentant un castor et un grand aigle à tête chauve.
[Note 21: Las Indiens appellent rassade les grains de verroterie enfilés dans des piquants de porc-épic.]
Ces figures étaient le totem on écusson d'un chef. Le castor est (avec la tortue) l'emblème des Iroquois et des Canadiens qui le leur ont emprunté; l'aigle à tête chauve est un des symboles du pouvoir chez les Peaux-Rouges.
La hutte appartenait en effet à un sagamo. Sa femme, son fils et lui étaient considérés par les habitants du village comme les derniers Iroquois qui n'eussent pas dans leurs veines une seule goutte de sang mêlé.
C'était Nar-go-tou-ké, la Poudre, Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure, sa femme, et Co-lo-mo-o, le Petit-Aigle, leur fils unique.
Nar-go-tou-ké portait gaillardement ses cinquante années. Malgré les malheurs qui avaient abreuvé sa jeunesse, et malgré les tribulations nombreuses qui avaient assailli son âge mûr, il se tenait droit, vert et ferme comme un chêne robuste que l'ouragan a pu agiter sans le courber jamais.
Ni-a-pa-ah, au contraire, avait profondément ressenti les coups de l'infortune. Elle n'était qu'à l'été de la vie, et déjà une caducité précoce, ployait sa taille en deux. Ses cheveux si noirs, si abondants autrefois, avaient tombé et blanchi. Un inextricable réseau de rides sillonnait en tous sens son visage osseux; de larges coutures jaunâtres tranchaient sur le ton généralement bistré de sa peau et ne rappelaient que trop les atroces tortures auxquelles la pauvre squaw avait été soumise sur le mont Baker.
Ses mains brûlées n'offraient plus que des moignons informes dont elle était incapable de faire usage, même pour prendre ses aliments. De ses charmes flétris, il ne lui restait que les yeux,--ces yeux si éloquents dont le rayonnement sympathique reflétait tant d'amour et de mélancolie.
Son amour, elle l'épanchait tout entier, maintenant, sur Co-lo-mo-o, l'enfant qu'elle avait eu de Nar-go-tou-ké, un an après leur rentrée de la Nouvelle-Calédonie au Canada.
Né en 1818, le Petit-Aigle avait donc alors vingt ans passés. Beau et vaillant jeune homme s'il en fut. Il tenait de race. Taille élevée, bien prise, membres vigoureux, muscles d'acier, coeur intrépide, comme son père, il avait les traits délicats, le regard séduisant de sa mère.
Rompu à tous les exercices corporels, chasseur sans rival, pêcheur des plus habiles, Co-lo-mo-o excellait à tirer de l'arc ou du fusil, à dompter un cheval, à conduire un bateau. Nar-go-tou-ké l'avait fait instruire par le pasteur du village, et le Petit-Aigle avait appris, du digne missionnaire, le français, l'anglais, le calcul, un peu de dessin et de musique. Ostensiblement, il pratiquait la religion catholique; on l'avait baptisé sous le nom de Paul. Son s'était flatté un instant de le convertir entièrement et de le faire entrer dans les ordres. Il s'efforça de lui persuader qu'il était appelé, par une faveur divine, à aller prêcher la foi aux Peaux-Rouges de la baie d'Hudson. Mais le jeune homme avait hérité de sa grand'mère, la fameuse Vipère-Grise, un invincible penchant pour les superstitions indiennes, et les tentatives du bon abbé pour en triompher furent sans résultat.
Eût-il réussi, que les goûts de Co-lo-mo-o l'auraient tourné vers une autre profession.
Jamais, du reste, Nar-go-tou-ké n'aurait consenti à laisser son fils embrasser la carrière ecclésiastique. N'espérait-il point que par lui la race iroquoise revivrait un jour et finirait par reconquérir les territoires dont l'avaient spoliée les Visages-Pâles?
Cette espérance, le Petit-Aigle la caressait aussi. Il était heureux et fier de la proclamer.
Les Indiens de Caughnawagha obéissaient à Nar-go-tou-ké. Cependant, ils ne se montraient pas respectueux et soumis à lui, comme le sont à leurs chefs les Peaux-Rouges du désert américain. Une portion même méconnaissait son autorité et s'était attachée à un sagamo de rang inférieur, qui travaillait à la ruine de Nar-go-tou-ké. L'origine de cette haine remontait au mariage de Nar-go-tou-ké avec Ni-a-pa-ah. L'autre sagamo briguait alors la main de la jeune fille. Furieux d'avoir été repoussé, il complota depuis ce jour la perte de son rival; avec la ténacité d'un sauvage, il attendit patiemment que le moment des représailles fût venu. Il se fit des amis, des partisans, et, tandis que Nar-go-tou-ké et les siens se joignaient aux Canadiens-Français pour secouer le despotisme anglais, il se vendit aux agents de la Grande-Bretagne.
On le nommait Mu-us-lu-lu, le Serpent-Noir.
Dès le mois de mars 1837, Mu-us-lu-lu avait déposé au parquet de Montréal une dénonciation en forme contre Nar-go-tou-ké. Le missionnaire de Caughnawagha eut vent de cette dénonciation; sans rien dire à celui qui en était l'objet, car il redoutait la violence de son caractère, il chercha à le sauver, par affection pour Co-lo-mo-o. Une démarche près du grand connétable[22] suffit à faire suspendre l'exécution d'un mandat d'arrestation qui avait déjà été dressé contre Nar-go-tou-ké. Ignorant tout, le sagamo, ennemi naturel des Anglais, et le coeur ulcéré par les souffrances que les Grosses-Babines avaient fait endurer à sa femme, le sagamo continua de se concerter avec les chefs des libéraux canadiens pour révolutionner le pays. L'abbé ne lui ménagea pas les avis indirects, les conseils officieux. Mais Nar-go-tou-ké ne comprit rien ou ne voulut rien comprendre.
[Note 22: Un des principaux chefs de la police.]
Plus que jamais il se mêlait aux conspirateurs, surtout depuis l'apparition au Canada d'une bande de trappeurs, conduite par un certain Poignet-d'Acier, homme d'une force herculéenne dont on racontait les prodiges et que maints vieillards prétendaient avoir vu notaire à Montréal, sons le nom de Villefranche, quelque vingt ans auparavant.
Ce Poignet-d'Acier faisait le désespoir de la police provinciale. Elle avait mis sa tête à un haut prix, vingt mille livres sterling; mais nul ne savait où le prendre, quoiqu'on le trouvât partout.