Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
LE
CALENDRIER
DE
VÉNUS
PAR
OCTAVE UZANNE
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE
EDOUARD ROUVEYRE
1, rue des Saints-Pères, 1
1880
ÉPÎTRE DÉDICATOIRE
A Bétzy
_a vie, dit-on, est un canevas qui ne vaut pas grand chose, la broderie qu'on y ajoute seule peut avoir quelque prix, et je ne saurais oublier, Madame, sans faire injure à mes sensations passées, les fines et capricieuses arabesques dont vos jolies petites mains de fée ont si délicatement festonné, pendant de longues heures fugitives, cette toile grise, uniforme ou banale qu'enrichissent et agrémentent avec tant d'art voluptueux les ivoirines navettes d'amour._
_Selon Beaumarchais, la passion est le roman du coeur tandis que le plaisir en est l'histoire: vous auriez donc, à ce titre, de doubles droits à mon entière gratitude, aussi bien comme romancière émérite que comme historienne exquise dans les belles lettres de Cythère. Au milieu des archives bouleversées de mes sens je me plais aujourd'hui à rechercher bien des dates que caressent mes souvenirs, et j'aimerais, je l'avoue, ajouter, de concert avec vous, un nouveau chapitre à notre oeuvre si tôt interrompue, mais la nature qui veut que tout finisse, fait clairement appel à ma raison en m'indiquant avec son aimable sagesse, que Cupidon aime à renouveller le feu de ses brandons et que, dans un parterre de beautés infinies, il ne faut pas cueillir toutes les roses sur un même rosier._
_Ne vaut-il pas mieux respirer lentement les doux parfums d'antan, que risquer de briser la cassolette en la surchargeant de plus fraiches senteurs? Vous me savez, du reste, trop indépendant pour jouer le_ Pastor fido _et trop loyal pour feindre un sentiment immuable. Les girouettes ne se fixent que lorsqu'elles sont rouillées et je pivote encore assez bien sous les courants capricieux du désir pour ne pas me convaincre chaque jour davantage que l'inconstance ici bas fait plus de conquêtes que la fidélité n'en conserve.—L'amour, avec son arsenal de soupçons, de craintes, d'inquiétudes, de regrets et d'alarmes ne vaut assurément pas qu'on s'y attache; la volupté y passe comme un rêve, la douleur s'y implante comme un cauchemar. L'homme amoureux suit la femme comme le taureau le sacrificateur, disait Salomon, le sage des sages, aussi, pour protéger son coeur contre une passion exclusive, entretenait-il une légion de près de huit cents femmes, qu'il traitait en esclaves afin de ne pas s'esclaver lui-même à une seule créature._
_Dans l'intimité de nos relations, Madame, le souvenir, dès lors, peut prendre place entre l'estime et l'amitié, deux grands mots en vérité qui effraient les désirs avant la lettre, mais qui, après, protègent la retraite, apaisent les rébellions d'amour-propre, sauvegardent les convenances mondaines et abritent mieux les épaves de la passion que toutes les feuilles de bananier de Paul et Virginie. Lorsque le goût, la curiosité ou le caprice en font tous les frais, les bonnes fortunes sont de joyeuses flambées de paille qui ne laissent point de cendres. Entre nous, la sympathie intellectuelle fut de moitié dans nos accordances amoureuses, aussi bien que l'incendie soit éteint, la part du feu est faite, et il nous reste l'un pour l'autre un sentiment moins perturbateur allumé au même foyer, forgé au même brasier mais assurément mieux trempé et surtout plus tenace._
_Permettez-moi donc, Madame, en mémoire de nos délices d'hier, en témoignage de notre félicité présente, et dans l'espérance de nos douces causeries d'avenir, de vous présenter ces petits écrits boutadeux; lisez-les comme ces chapelets qu'on égrène distraitement sans songer à dire le rosaire; arrêtez-vous aux bons endroits, vous y trouverez comme l'ombre d'heureuses sensations, et si parfois il vous venait à l'idée que je suis plus coloriste que dessinateur, daignez vous rappeler que je ne donne pas la gabatine et qu'au temple de la Divinité des Grâces, où nous fûmes en pèlerinage, les nombreux bas reliefs tracés sur l'autel pourraient vous offrir un curieux démenti._
Trouvez ici, Madame, l'affectueuse expression de ma plus franche amitié.
OCTAVE UZANNE.
Paris, 15 novembre 1879.
LE CALENDRIER DE VÉNUS
Toujours un tas de petits ris,
Un tas de petites sornettes;
Tant de petits charivaris,
Tant de petites façonnettes,
Petits gands, petites mainettes,
Petite touche à barbeter.
COQUILLARD.
A L'ACADÉMIE DES BEAUX ESPRITS
ET DES
RAFFINÉS DU LANGAGE
Le vulgaire parle en fou et censure en impertinent; il ne faut pas s'arrêter à ce qu'il dit, encore moins à ce qu'il pense; il importe de le connaître pour pouvoir s'en délivrer; en sorte que l'on n'en soit jamais ni le compagnon ni l'objet; car toute sottise tient de la nature du vulgaire, et le vulgaire n'est composé que de sots.
BALTAZAR GRACIAN.
Messieurs et doctes Petits-Maîtres,
_n des quarante, mais aussi et surtout un des vôtres, un délicat entre tous, un chiffonnier musqué de la double colline, et de plus, grand donneur de becquée à Vénus, le galant abbé de Bernis, fondait peu de foi en son avenir, lors de son arrivée à la Cour, et c'est ainsi qu'il modulait, si je ne me trompe, l'expression de son incertitude en fixant son petit collet_:
_«Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire._»
_Sans effort cependant, bercé par la main caressante du destin, oeilladant aux Muses, cueillant des bouquets à Chloris, paillardant à loisir de ci de là et friponnant des coeurs, cet Hercule enjoué et mignard, ouaté de graisse et bouffi d'intrigue, put remarquer soudain la fausseté de ses appréhensions, du jour où il se prit amoureusement à filer sa carrière, aux pieds de Pompadour-Omphale, sur la quenouille rouge du cardinalat._
_Si la rieuse fortune de ce badin petit prêtre me revient en mémoire, Messieurs, c'est qu'en me présentant devant vous j'éprouve peut-être moins encore de vanité que de suffisance. Sans faire montre à vos yeux d'un fatalisme oriental qui serait hors de propos, sans mettre en avant le_ «Sequere Deum,» _cette devise des stoïciens, je ne crains pas d'affirmer que par ma naissance, ou plutôt par mes qualités, ces défauts natifs qu'on perfectionne, j'étais appelé à suivre, sans nulle ambition, le sentier fleuri qui me conduit en votre compagnie précieuse et raffinée._
_Veuillez donc croire que si, par un lyrisme touchant et un feint enthousiasme, je me laissais aller à exalter l'honneur qui m'est fait aujourd'hui, je mentirais à ma fierté naturelle, de même qu'en vous jurant fidélité et reconnaissance—deux sentiments dont on ne saurait trop se montrer avare—je perdrais à l'instant le culte de mon indépendance et cesserais d'être—ce que je prise le plus au monde—un épicurien de la vie et un sceptique des succès faciles._
En prenant place parmi vous, je prétends rester moi-même, _c'est-à-dire volontaire, tranchant comme un sabre et ferme comme un roc.—A notre époque où tout flotte, sauf un Drapeau, les hommes à caractère doivent se tremper une énergie plus dure que le pommeau d'une dague, et je ne crois pas que tels êtres soient si communs pour que, me rencontrant dans cette assemblée, vous ne teniez pas à l'honneur de me ranger au premier rang parmi vous.—Du laisser aller de mon allure, de la hardiesse de mes conceptions, de l'originalité téméraire de mes écrits, j'assume l'entière responsabilité et n'abandonne rien au convenu, encore moins aux convenances; aussi puis-je dire que vous devez renoncer dès aujourd'hui à me voir abdiquer la moindre de mes opinions, en faveur d'une majorité dont les verdicts me laisseront toujours froid et insensible._
_J'estime que si les aigles planent haut et contemplent le soleil, c'est qu'ils ont, outre l'envergure des ailes, la farouche acuité de la vue, et que si les lions marchent seuls, superbes et méprisants, ce n'est pas seulement qu'ils se repaissent de leur puissance et nourrissent eux-mêmes leur vitalité, c'est aussi qu'ils sont amoureux au désert comme les penseurs de la solitude._
_Il vous paraîtra sans doute extraordinaire, Messieurs, de voir dans mon langage ces termes incisifs et ces pensées si hautaines; vous vous direz qu'un jouvenceau, qui compte au plus vingt-sept automnes dorés devrait se montrer plus malléable dans sa viripotence, et que, d'ailleurs, un nouvelliste de Cythère, un anecdotier de ruelles, un tisseur de mousseline d'or aurait droit à plus de modestie. Je sais, n'en doutez pas, que vous blâmez sourdement l'école buissonnière que je me permets bien souvent en dehors de mes travaux littéraires et critiques, mais je vous prie de bien examiner, Messieurs, que la jeunesse est le temps où l'on cueille les roses, où l'on biscotte et fanfreluche la mignardise, que je suis plutôt un athénien qu'un spartiate des belles-lettres, et qu'enfin je ne saurais me plier, sans me rebeller, au rôle constant d'annotateur et de biographe, ni planter des croix de Malte sur le temple de Cypris._
_Les philologues, ces nègres blancs de l'érudition, lorsqu'ils se sentent doublés d'un écrivain, aiment surtout à s'affranchir de leur rôle de pionnier silencieux, de même que les hommes d'étude sédentaire se plaisent dans leurs loisirs à se ruer dans la verte campagne embaumée et à fatiguer leurs muscles paralysés dans des courses hâtives et extravagantes. Il n'y a que les Fakirs des langues mortes, Messieurs, il n'y a, j'ose le proclamer, que les pauvres esprits fanatisés par un seul point d'histoire qui puissent consentir à ankyloser leur cerveau, sans désencager et donner le vol au grand air à des idées personnelles ou frivoles; il n'y a enfin que les embaumeurs qui puissent se momifier dans la toilette conservatrice des beaux esprits d'antan; à mon âge, on n'a pas la patience et la quiétude journalière des prisonniers d'État qui fabriquent lentement et minutieusement des cathédrales en liège ou des chapelets de buis dentelés._
Je ne réclame au reste l'indulgence d'aucun, pour ce que des sots à vingt-cinq carats, appelleront des Escapades de jeunesse; _l'indulgence n'atteint pas les forts qui ont le blanc-seing de leur volonté, c'est tout au plus si elle donne un nouveau mandat aux faibles et aux indécis.—Pour moi, si je mets aux fenêtres la fantaisie, ma sultane favorite et rieuse, c'est qu'elle tapisse en rose le temple peuplé de mon imagination, et si je m'affiche en plein jour avec elle, c'est sans divorcer avec mes légitimes études; Tartuffe n'a qu'à jeter son mouchoir comme un voile et Bazile à baisser son chapeau sur ses yeux de faune en détresse._
_Au surplus, puisque je dois ici, à mon grand regret, faire sonner mon Moi, dans une déclaration de principes, en manière de discours, je professerai cyniquement l'égoïsme formidable dans lequel je me plais à clandestiner mes caressantes sensations littéraires, et je ferai franchement parade, sinon du mépris, du moins de l'indifférence profonde que je ressens pour les suffrages de la foule._
_L'Opinion publique étant inconstante comme une femme, banale comme une grisette et prostituée comme une fille au premier vendeur de thériaque, la courtiser est une faiblesse et l'esclaver est une chimère; je me sens donc trop friand de voluptés délicates et trop despote dans mon amour-propre pour prétendre jamais vaniteusement forniquer avec elle.—Le ferai-je, Messieurs, qu'il me faudrait encore confier mes désirs au proxénétisme aveugle et sordide de la Renommée, et cette autre mégère m'écoeure et m'épouvante, depuis que ses cent voix usées par le concubinage du temps et avilies par des aboiements lucratifs, se sont enrouées au diapason de l'unique voix de Jean Hiroux._
_Dans la procréation de mes oeuvres, Messieurs et doctes Petits-Maîtres, je suis—n'allez pas, de grâce, crier au scandale—imitateur d'Onan, aussi bien qu'en amour, je me révèle disciple de talon rouge et petit-fils de Roué.—Onan était en effet un grand désabusé des plaisirs partagés, et j'ai toujours pensé que ce singulier sceptique nihiliste des incubations froid valait mieux que sa réputation de criminel d'Écriture-Sainte; à mes yeux, il se présente comme un sublime rêveur de voluptés impossibles, qui, afin de plus sûrement dégrader son imagination, s'empressait de noyer ses convoitises et d'anéantir ses débauches cérébrales dans les décevantes pollutions de la réalité crue._
_Suis-je bien coupable, en cette manière, d'égoïser dans ma tête les joies solitaires et folles de mes conceptions, et pouvons-nous croire que la majorité des hommes pensent aux enfants qu'ils créent, alors que Dieu, dans sa sagesse, a si noblement masqué le corollaire de l'enfanture sous les plaisirs fugitifs mais piquants de la galanterie ou les ragoûts du libertinage?_
_Vous ne m'accuserez donc plus, entre vous et à voix basse, de chercher de petits ou de grands succès, ni de courir dans la poussière, de l'arène humaine, afin de tirer la Fortune par sa robe aux faux reflets. Douglas Jerrold, un humouriste anglais, disait fort spirituellement que la Fortune avait été représentée aveugle afin de ne pas voir les sots qu'elle enrichissait; si le temple de cette Déesse contient si notable assemblée, il est hors de doute que je puis attendre ses faveurs sur le seuil de ma porte, ce que je ne souhaite aucunement, car les sages ne courent jamais après leur félicité; ils se la donnent, ce qui est plus sur, et j'ai placé en ce qui me concerne toutes mes provisions de bonheur dans le coffre-fort de ma boîte osseuse._
Mais, Messieurs, laissons là ces questions d'intimité confraternelle, ces confidences à huis-clos, pour aborder, puisqu'il le faut, la série de mes revendications personnelles:
Bien que je ne me soucie point des bruits extérieurs, des éclats de presse et des sourdes médisances de la pâle envie, et quoique je n'ignore point, selon un vieil adage français, qu' «à laver la tête d'un nègre on perd sa lessive,» _je ne pourrais et ne devrais laisser passer sous silence les coups d'espadon maladroits, que des pauvres bretteurs sans convictions ont tenté de me porter en pleine poitrine, si ces coups d'estoc avaient pu atteindre autre chose que ma cuirasse d'indifférence._
_Il en est cependant autrement d'une remarque plus générale et que je serais mal fondé prendre en mauvaise part, car je la crois faite loyalement et sans parti pris, avec un ton sobre et une affection quasi-paternelle, par des écrivains bien élevés, d'un esprit judicieux et éclairé; je veux parler de mes déplorables tendances au style précieux, papillotant et maniéré; ainsi que de mes aptitudes spéciales à forger sur l'enclume des dictionnaires anciens les plus imprévus néologismes._
A ce «Cave Canem» _placé si charitablement au début de ma route, je m'efforcerai de répondre avec toute la sympathie que m'inspirent mes bienveillants critiques et la bonne foi à laquelle ils ont droit. Dans ce but, et afin de vous faire prendre patience, je pourrais vous conter, Messieurs, un apologue qui serait mon apologie, mais je préfère abandonner le genre figuré au propre parler, et laisser de côté l'histoire naturaliste et sensualiste du roi des truands_ Fort en Gueule et du prince Fine Bouche, parabole où chacun de vous eût pu trouver des allusions peut-être en dehors de mon sujet, mais toutes en faveur de ma cause.
Si j'invoque en premier lieu ma préciosité, je ne nierai pas avoir été nourri dans le Salon bleu d'Arthénice et m'être complu aux mièvreries galantes de la Guirlande de Julie._—Mais qui me porta, je vous le demande, Messieurs, à courtiser la princesse Aminthe, fille de la Déesse d'Athènes, et à tisonner mes sympathies ardentes pour les Ménage, les Voiture, les Sarasin, les Montreuil, les Conrart et ces Messieurs de Port-Royal?—Qui m'excita à m'amignoter en compagnie de Stratonice, de Félicie, de Doralise ou de Calpurnie? Qui? sinon mes précieux instincts littéraires, et mes propensions amoureuses composer des métaphores assez riches pour capitoner les murailles grises de la réalité attristante et froide._
_Il y a, disait Diderot, des grâces nonchalantes et des nonchalances sans grâce. A ceux qui me reprochent mon afféterie, j'opposerai ma personne et mon tempérament, et mettrai en avant mon naturel, mes goûts, mes sens, mes gestes, ma démarche sans théorie, et l'accent de mes paroles. De l'orteil aux cheveux, tout en moi se tient sans se contredire; je puis_ plaire ou déplaire, _mais je me déclare et me sens incapable d'inspirer de ces sentiments mixtes, tels que de petites passions ou d'anodines amitiés, voire de l'indifférence. Tel que je suis, comme homme, je puis être un allumeur de désirs chez les quelques femmes qui seront frappées par ce qui constitue ma personnalité, de même que, tel qu'il se présente, mon style pourra séduire entièrement quelque rare lecteur qui y sentira le naturel de ma griffe, sans éprouver le besoin d'y apercevoir ma signature au bas de la page._
_Je suis donc aussi naturel dans ma démarche et dans mes amours, que dans mes écrits; aussi peu recherché dans la manière de puiser mes pensées que dans la façon de les exprimer, si j'y mets quelque chose de plus que les autres, c'est que ce quelque chose est en moi: il y a des poules dont les oeufs sont marbrés de vert et de rose, de même qu'il y a des fleurs au parfum, quintessencié dont peu de personnes peuvent subir l'approche, mais qui ravissent les odorats dépravés._
_Eh! Messieurs, tout est là; il est des hommes qui naissent avec un caractère bien tranché; il semblerait qu'ils soient plutôt nés d'eux-mêmes que descendus d'Adam, ils sont au-dessus des tempêtes comme la mer de cristal que saint Jean vit dans le ciel, laquelle n'était agitée par aucun vent. Pour moi, toute ma morale consiste dans la façon de régler mes moeurs selon les préceptes de mon jugement, et j'ai toujours songé que savoir l'art de plaire ne valait pas la sympathique manière de pouvoir plaire sans art. Je ne serai jamais, j'en conviens, le hochet de la foule; «l'esprit du vulgaire, s'écrie un philosophe ancien, est semblable aux rivières dont les eaux soutiennent les choses les plus légères et viles comme la paille, les fruits secs et les noix creuses, tandis que les objets plus précieux et plus pesants comme l'or et les diamants, y sont ensevelis et roulés dans le sable ou la vase.»_
_Qu'on ne dise donc pas que je suis précieux par vanité et par genre, que je mets des grelots à mon style ou que je harnache ma prose comme une mule espagnole, cela serait hyperbolique et faux, autant vaudrait affirmer que si je passe sur la place publique, le chapeau incliné sur l'oreille comme un feutre, le torse cambré, la poitrine en avant, le manteau jeté en draperie sur la courbe de mon bras et ma canne au côté comme une rapière, relevant en retroussis ma cape-pardessus qui traîne à terre, autant vaudrait affirmer, dis-je, que tous mes gestes sont étudiés, toutes mes poses analysées dans un but de recherche, tous mes pas bien mesurés pour ne rien déranger à l'ensemble de ma silhouette, et cependant, Messieurs, j'ai cru remarquer des reproches analogues, lorsque, ainsi équipé, je passe parmi le brouhaha des foules. J'ai pu m'apercevoir que l'oeil béat des simples me regardait singulièrement, pendant que des esprits forts esquissaient,—non pas un sourire que j'aurais clos à l'instant,—mais une sorte de papillotage de l'oeil qui indique la surprise mariée au blâme très légitimement.—Dans ces courses à travers la ville, Messieurs, je suis aussi simplement attifé que ma prose dans mes écrits, ma personne et mon style me reflètent, aussi bien quand je compose, qu'à ces instants où, seul et sans souci je marche dans le dédain des inconnus, l'esprit en avant-garde de mon corps._
_Il me serait facile de démontrer plus amplement le non-sens de ces reproches, je pourrais même dire ici ce que je pense des précieuses et des sacrificateurs de leur temple, mais ceci nous entraînerait bien loin: je me réserve de vous soumettre à ce sujet un travail séparé qui fera bonne justice des sottises qu'on débite journellement sur les habitués de l'Hôtel de Rambouillet, mais je n'oublierai pas, Messieurs, que dans notre civilisation actuelle, et à l'heure présente, je ne suis pas le seul précieux, et que chacun se plaît à reconnaître que le temps que vous me consacrez l'est infiniment plus que moi._
_Vous penserez bien que je ne suis pas semblable à ces orateurs dont la facilité de parler ne provient que d'une impuissance de se taire; et vous me permettrez d'arriver maintenant ma seconde riposte, c'est-à-dire au néologisme dont mes excellents critiques me blâment si tendrement de faire un usage abusif._
_Je suis de ceux qui croient que l'expression rajeunit la pensée, non pas qu'il faille chercher à raviver les choses déjà exprimées, mais au contraire, dans ce sens, qu'un écrivain doit mouler ses pensées dans sa personnalité et les émettre fraîches écloses, avec l'assurance qu'un autre a pu concevoir d'une manière analogue, sans accoucher sous une forme identique.—Il y a donc néologismes et néologismes, comme il y a fagots et fagots: les uns sont importés dans la langue pour interpréter les idées nouvelles, les autres ne sont que des pléonasmes de termes anciens qu'il est inutile de refondre dans une matrice moderne._
_On peut m'accuser d'enfanter les premiers, mais je ferais volontiers la gageure qu'aucun de mes écrits ne contient le plus mince des seconds, car j'_étymologise plus que je ne néologie, _et je ne me montrerai jamais ni assez boutadeux, ni assez mauvais grand-prêtre de la langue, pour me permettre la fantaisie de baptiser les pauvres petits bâtards des piètres écrivassiers d'aujourd'hui_.
_Je professe l'opinion d'un grammairien logique et indépendant, à savoir que le français récent sans la langue ancienne est un arbre sans racines, et je dévore chaque jour les racines de cet arbre géant, Messieurs; je m'en repais comme un Anachorète, je les recherche, et les trouve dans Richelet, dans Ménage, dans Furetière, dans Saint-Evremont, dans J. Leroux et dans Langlet-Dufresnoy, sans espérer les découvrir dans les dictionnaires châtrés de nos Académies patentées. Je les savoure surtout, ces racines profondes de notre terroir, dans le sage et bon Montaigne, dans Rabelais, le grand néologue, dans les auteurs et les poètes satyriques du seizième siècle, dans les épistoliers du dix-septième, dans Molière, dans Balzac ou dans Saumaise, et jusque dans Diderot, Saint-Simon et Voltaire, ce merveilleux écrivain qui a peut-être encore plus ressuscité de mots qu'il n'en a inventés._
_La beauté et le pittoresque de notre langue est dans sa tradition; son sang le plus coloré, son génie, sa verdeur toute gauloise, ce je ne sais quoi de galant et de bravache qui pique et dévergogne la pensée, tout ce sel attique et cette moutarde capiteuse n'ont d'autre provenance qu'une origine de plus de cinq siècles; l'écrivain de nos fours qui néglige ses ancêtres est plus barbare que les premiers Gaulois, il a la sottise d'un guerrier qui ignorerait l'histoire de son drapeau et les héroïques faits d'armes de ses vétérans dans la carrière. Hélas! Messieurs, il faut bien le dire, nombreux sont ceux-là qui négligent les sources salutaires, ils n'apprécient pas la saveur des bonnes cuvées, et ils croient toujours boire la piquette du néologisme en profanant et méconnaissant la rouge boisson des plus vieux crûs._
Il n'y a que les secs, les constipés d'imagination les petits jardiniers d'un vilain style à la Le Nôtre, les hommes de marbre, comme les nommait Grimm, _qui puissent jouer au casse-tête chinois avec les vocables discutés, revus et approuvés par les habitants du Palais-Mazarin.—Pourquoi ne pas vendre aux peintres des couleurs tolérées par l'État, si l'on ne veut pas permettre aux littérateurs de franchir les lourds et ternes in-folios d'académie?_
Le malheur est qu'on a dit et répété sans raison à la suite de l'ennuyeux rhéteur Despréaux, le trop fameux: enfin, Malherbe vint, et je ne ferai injure à personne, même à Malherbe, en affirmant qu'il n'était nullement nécessaire qu'il vînt. Boileau estimait trop Horace pour ne pas méconnaître notre ancienne littérature vivante et vibrante, et pour ma part je fais bon marché de ce classique aligneur de rimes, ne serait-ce qu'en faveur de Ronsard et «ses pipaux rustiques,» ou de Saint-Amant, «ce fou qui décrivait les mers.»
_Au reste, sans me lancer dans cette disgression peut-être trop longue à votre gré, puisque je parle à des croyants et à des fidèles coûtumiers de ma prose, j'aurais pu chevaucher cet aimable paradoxe que,_ si tout ce qui est français moderne ne se comprend pas, tout ce qui, par contre, se comprend est français; _mais il se pourrait que ce sophisme ne vous convaincût pas, Messieurs, et je passerai outre dans mes revendications, en affirmant que toute critique relative au néologisme ne saurait avoir prise sur moi, car je me considère attaché par les entrailles à la langue-mère si chaude et si noble du seizième siècle, comme je le suis par l'esprit aux badinages spirituels et aux railleries profondes du siècle de la Régence._
Je ne veux donc pas prostituer mon langage, et si je néologie, je fais voeu de ne jamais argoter.— _Pour vous prouver combien je suis et veux rester constant dans les principes et les sentiments que je viens de vous exprimer avec le sans-façon et la quiétude d'un esprit indépendant et altier plutôt qu'orgueilleux, je vous présenterai aujourd'hui même, dans la fraîcheur de sa novelleté, la plus récente expression de mon_ Langage amarivaudé et de mon Style minaudier, sans crainte d'effarer mes charmants aristarques qui finiront, si bon leur semble, par ne voir en moi qu'un «grand enfant opiniâtre et incorrigible.»
J'aurais pu, Messieurs, intituler ce dernier volume «Le Cadran de... Cupido,» _mais il est des esprits inquiets qui cherchent la petite bête sans prendre la peine de se regarder par le gros bout de la lorgnette, et comme il existe en plus—et en nombre aussi peu respectable,—des Agnès ou des Arsinoë qui n'eussent pas manqué de s'appesantir sur l'aiguille de ce cadran, jusqu'à offenser la morale, j'ai cru qu'il était de ma dignité de ne pas prêter le dos aux interprétations malveillantes et niaises des impuissants assez malheureux pour avoir oublié sur l'horloge de l'amour l'heure glorieuse de midi._
_Afin de lasser la curiosité des badauds chercheurs de lune en plein jour, et aussi pour mieux me mettre à l'abri du profane vulgaire, j'ai pris et accroché au fronton de mon petit temple ce titre simple et..._ gracieux—(encore un néologisme inventé par Ménage),—ce titre sans fanfare et sans scandale: «Le Calendrier de Vénus.» _Vous n'y trouverez assurément pas les graves dissertations, les lourds chapitres que vous seriez en droit d'attendre d'un homme mûr, adipeux, bardé de grec et de latin et blanchi sous le harnais des sciences stériles, ni même une étude très fouillée et très prolixe sur la fille de Jupiter et de la nymphe Diane, sur celle qu'Énée appelait:_ Dionoea mater.—_Je ne voudrais point être aussi mythologique, parler, hors de saison, de Pline, d'Horace, de Virgile, de Tacite, de Cicéron ou de Sénèque, pour conclure en m'anéantissant dans une érudition sans grâces, lors même que j'invoquerais_ Aglæia, Thalie et Euphrosine.
_Ce livre est issu de l'écume de ma fantaisie et de la volupté de mes sensations personnelles, comme Vénus est sortie de l'écume de l'onde. A ceux qui se voileraient le visage, je dirai que je ne maçonne pas les remparts de mon âme avec la perfidie et les apparences de la chasteté; je vais volontiers me faire couronner à Amathonte, à Cypre, à Idalie et à Gnide, et je le dis loyalement: les myrthes me sont plus agréables que les lauriers, et si, en faune bragart, je cours après les nymphes roses et friponnes, je ne vais pas avec elles me cacher:_ sub antro. _Le soleil peut me voir et Phoebé en pâlir sans que le moindre vermillon ne vienne cardinaliser mes joues.—Je ne permets qu'aux octogénaires de me blâmer et je leur pardonne, comme on pardonne aux goutteux qui blâment la célérité des autres, car, selon l'auteur des_ Questions sur l'Encyclopédie, nous ressemblons presque tous à ce vieux général qui, ayant rencontré de jeunes officiers qui faisaient la petite joie avec des filles, leur dit tout en colère. «Eh! Messieurs, est-ce là l'exemple que je vous donne?»
_J'ajouterai, afin de terminer ce discours trop long à mon gré, et sans aucun doute au vôtre, que je vous crois, Messieurs et Petits-Maîtres, trop raffinés et trop sincèrement dégustateurs pour penser que vous puissiez aujourd'hui espérer de moi un long roman bien cousu, brodé sur le canevas d'une aventure mirifique et idéale.—Le temps n'est plus où Bassompierre buvait dans sa large botte et où les courtisans du dix-septième siècle dévoraient l'_Astrée. _Si j'étais gentilhomme verrier, comme aux beaux jours d'antan, je dédaignerais de souffler ces immenses coupes où s'abreuvent les peuples de Germanie, ces lourds Teutons sans délicatesse, je réserverais mes soins à ces mignonnes cristalleries de Venise, fines comme la dentelle et légères comme un souffle d'amour; c'est dans les petits verres que se versent lentement les liqueurs les plus exquises, c'est dans les grands que le peuple s'enivre.—Les gros romans grisent brutalement comme ces repas de corps des noces de banlieue, où la grossière gaîté tache la nappe et éclabousse la nature.—Loin de nous, Messieurs, ces beuveries écoeurantes, ces crevailles d'insipides Grandgousiers sans estomacs; si nous courons à la lippée, c'est en partie fine, dans des petits soupers choisis et bien conçus, sans calbauder ni faire chatte mitte; qui nous aime nous suive! et dussé-je pour ma part m'inviter moi-même comme Lucullus, cet immense incompris, je n'en aurai pas moins grande joie, et penserai, en flaconnant solitairement, que les plaisirs faciles ne se dissipent que trop vite et qu'hélas! ce qui nous vient par la flûte souvent s'en retourne par le tambourin._
Paris, 25 septembre 1879.
MEMORANDUM D'UN ÉPICURIEN.
FRAGMENTS ET NOTES AU CRAYON
Je m'accagnarde dans Paris,
Parmi les amours et les ris.
BOIS-ROBERT.
e sommeillais encore lorsque Babette m'a remis ce matin la longue épitre de sa maîtresse.
Le soleil filtrait timidement au travers de l'épaisse soie bleue des rideaux, et je berçais avec complaisance ma langueur dans un réveil craintif et caressant. Babette avait les joues fraîches et colorées par les baisers de l'air matinal, elle semblait accorte et bien heureuse de vivre; l'espièglerie se jouait dans ses narines délicates et nerveuses, tandis que le rire, compagnon de son âge, s'était blotti presque respectueusement aux commissures de ses lèvres humides et roses. Sur le seuil de ma chambre, son pli cacheté à la main, elle n'osait approcher de mon lit—: Qu'est-ce, Babette? venez çà; seriez-vous timide, et maître Jean n'était-il point là pour vous annoncer?—Pardonnez, Monsieur, mais, Madame m'a semblé tenir à ce que je vous remisse moi-même cette lettre; peut-être y a-t-il réponse, et j'ai cru...
La soubrette s'avança de trois pas, rougissante comme une pêche duveteuse en août, et baissant ses longs cils sur l'azur de ses yeux.—Je pris paresseusement l'enveloppe parfumée et l'ouvris. Babette alors souleva les tentures pour laisser pénétrer le grand jour; elle eut un mouvement exquis, et se campa comme un page auprès de la fenêtre; sa légère robe de toile emprisonnait ses larges hanches et modelait sa gorge, tandis que, renversée en Bacchante, rose et frisonnante, un bras en l'air, elle retenait les lourds plis du rideau sombre dans ses doigts mignons et effilés de petite lingère.
Je m'affainéantissais et m'étirais, tout alangouri dans la tiédeur des draps; des sensations de moite volupté serpentaient lentement dans mon dos; les oreillers battus et chauds avaient des caresses; l'air de la chambre appelait l'union.—Babette cariatide était toujours là; la lumière mettait des points d'or sur les bandeaux crespelés de sa blonde chevelure. La lettre de la baronne tremblait dans ma main, une lutte était ouverte dans mon esprit: l'artiste admirait, le libertin souriait aux sens, le dandy seul en moi protestait;... une camérière, fi donc! et c'est en vain que mon regard errait sur la lettre de la maîtresse pour s'arrêter toujours à ce torse de Diane, à ce col droit et bien posé sur des épaules aux lignes sculpturales et tentalesques.
Babette!
—Monsieur?
—Approchez je vous prie.
Le rideau qu'elle soutenait retomba, l'obscurité se fit dans la chambre; le dandysme céda aux désirs du libertinage. La lettre d'amour fut sacrifiée à l'amour même.—Babette babilla comme un ange; le plaisir n'a pas d'armoiries lorsque la jeunesse et la beauté sont reines chez la créature. La petite colombe fut tendre; elle me donna mille baisers, autant que Lesbie en prodigua jadis à Catulle, et Lesbie, assurément, ne valait pas Babette, qui, en me quittant respectueusement demanda:
Monsieur n'a-t-il pas de réponse à faire à Madame?
Viens la chercher demain matin, ai-je répondu en reprenant à terre la longue épitre de sa maîtresse dans mes doigts qui avaient encore la fièvre des caresses-données et le tact des beautés senties.
Quand, cyniquement, avec la bravoure de ma franchise, je racontai le surlendemain à la belle baronne, mon aventure avec la petite Babette, lui détaillant la fraîcheur élégante de ce tendron, je vis d'abord sur son visage un mouvement de dépit et comme la sensation d'un violent affront; puis, comme je restais souriant et ironique, elle regarda fixement le bout des branches de son éventail nacré, avec un regard singulier à la fois cruel et doux. Je lui pris la main et, m'approchant davantage à portée de ses lèvres, je me confessai lentement à son oreille, sans me signer dans un acte de contrition inutile et menteur.
Babette! Babette!—répétait ma grande amie, tandis que j'enfonçais et piquais comme autant d'épingles, sur la pelotte charnue de son coeur, les mille petits traits de ma fantaisie galante.—«Ma Babette! une enfant! est-ce possible? exclamait-elle;»...et son oeil suivait dans le vague comme une illusion qui s'envole à tire d'aile.
Jusqu'alors la baronne, devant des confidences de ce genre, conservait une tenue de grande coquette, elle soupirait un «_ingrat!_» plein de caresses et de reproches superficiels; car elle savait qu'en amour; les romans sont plus amusants que l'histoire ancienne, et que les faits divers agrémentent le prosaïsme du journal quotidien. Elle excusait en femme du monde qui sait vivre et aimer, le naturalisme de mes passades; mais, cette fois-ci, il me parut que je heurtais chez elle moins d'insouciance, et je crus lire dans son regard comme un soupçon de féroce jalousie.
Étais-je l'objet de ce sentiment passionné, ou mieux encore, ne se manifestait-il qu'en faveur de Babette? cette dernière pensée se fixa dans mon esprit, évoquant les traits accentués de la tribaderie ancienne et moderne, et les vices les plus mignons du XVIIIe siècle,—Babette avait, je dus alors m'en souvenir, des manières frisques et policées, et elle montrait un certain ragoût dans la servilité de ses plaisirs. Vénus est bonne institutrice dans son temple de Lesbos, me disais-je; mais depuis la divine Sapho, les hommes ne sont plus si grecs dans l'orchestration des joies discrètes, et je jure Dieu sur les mânes du chevalier de Faublas, que mon inconstance à la baronne ne sera pas comme ces épées à deux mains qui décapitent sottement le bourreau sans effleurer les victimes.
Babette, en me revoyant, a beaucoup ri et un peu pleuré devant le tribunal de mon scepticisme; le rire ensoleillait la rosée de ses larmes et ses quenottes blanches mordaient, dans un grincement, l'incarnat de ses lèvres épaisses. Elle relevait, pour étancher les perles humides de ses yeux, un coin de son dernier vêtement, avec un mouvement de pudeur impudique qui était l'aveu même de sa beauté. Sur de tels appas, on pouvait fourrager les grâces, et jamais Boucher ne mit sur les rondeurs satinées d'une gorge deux petites fleurs de pêcher d'un rosé plus fondant, d'un coloris plus effronté que celles qu'on pouvait cueillir sur le sein de la fillette. Je compris que l'adorable soubrette n'était point créée pour se fiancer à un rustre d'anti-chambre; l'amour avait sur elle des droits multiples, et les passions brutales devaient épargner pour quelques temps la délicatesse idéale de ces contours radieux. En éveillant la nature de la friponne, j'avais renversé le pot au lait de la réalité; elle me conta l'histoire de ses sens—car les sens comme les peuples ont leur histoire,—avec l'espièglerie craintive d'un jeune chat; mais l'histoire de ma petite blonde avait à peine un chapitre; c'était le début original du plus curieux roman qui serait à faire, si les modernes Athéniens ne singeaient pas l'austère morale des Spartiates.
O Babette, charmant professeur! comment pourrais-je assez te remercier de m'avoir appris à lire dans la grande grammaire de l'humanité que les femmes qui sont fidèles au masculin ne le sont pas toujours au féminin?—Depuis cette grave leçon, la pauvre baronne est devenue fière comme une déesse. Lorsqu'après une absence prolongée, je la trouve seule sur sa chaise longue, elle prend une allure de reine amoureuse et, d'un ton préfectoral, mitigé par la tristesse railleuse du sourire, elle soupire lentement avec des regrets accentués: «Nous sommes bien triste, mon doux ami; on vous désire, on vous appelle; c'est mal de nous négliger ainsi pour courir après de nouveaux caprices; et cependant, libertin, qu'on se défend d'aimer alors qu'on n'en peut mais, n'avez-vous pas ici ce qu'il vous faut: de l'amour, des caresses et..... même davantage.»
Presque toujours dans l'antichambre, avec ses grands yeux doux, Babette par son silence m'en disait tout autant.
II
Bien charmants ces quelques vers d'un poète du XVIe siècle; c'est l'excuse du Don-Juanisme et la variante du Pâté d'Anguilles:
Les plus délicieux ragoûts
Dont une fois nostre appétit s'éguise,
Si l'adresse ne les déguise,
Nous donnent souvent des dégoûts;
Le changement réveille, pique, anime,
Mêmes chardons dégoûtent le baudet,
Ce qu'un latin par ces trois mots exprime:
Natura diverso gaudet.
Chaque femme n'apporte-t-elle pas l'homme, qui sait et peut en jouir, son contingent de plaisir?—Il n'y a que l'amateur de femmes qui soit logique et indépendant; l'amoureux demeure esclave et sans pratique; il ne sait pas, en donnant à sa maîtresse la crainte de le perdre à d'autres, lui inoculer le désir de le conserver.—L'amour ne vit que d'inquiétudes, de soupçons, d'espérance; il faut y être de sang-froid pour laisser tomber traîtreusement ces sentiments dans un coeur qui vous aime. Un amant fidèle ne sera jamais un passionniste. Pétrarque, en affichant une passion sans espoir pour la belle Laure de Noves, se consolait charnellement dans les bras d'une boulangère à laquelle il laissa mieux que des sonnets, des odes ou des canzones; et Goethe, aussi pervers que Valmont, écrivit ses pages les plus sentimentales sur le dos complaisant d'une maîtresse passagère.—On peut faire du sentiment à la condition de n'en point trop sentir, ou bien encore paraître mourant et platonique à la table de l'amour, en ayant le bon sens de frétailler de ci, de là au banquet des mamoseux plaisirs.
Tous ces pauvres diables qui guitarisent sous des balcons déserts, et qui semblent affamés comme de jeunes lévrons, n'entendent rien à la séduction—à Cythère, on ne prête qu'aux riches; on fait peu l'aumône aux pauvres, on ne traite que les repus;—le grand art, c'est de ne rien demander, mais de se laisser tout faire. Les vrais libertins sont passifs, ils ont le dandysme de leur indifférence; l'imagination est leur propre pourvoyeuse; ils fanfreluchent leurs sensations, et sont recueillis comme des gourmets en dégustant les plaisirs qu'ils éprouvent. Les femmes ne sont jamais les esclaves que de tels hommes; devant eux, elles sentent la puissante rivalité des plaisirs passés ou des joies futures, elles concourent pour prendre place dans un souvenir, et elles déploient toutes les complaisances, toutes les ruses, toutes les habilités qu'elles peuvent inventer, semblables à un Vatel qui s'ingénierait à découvrir des sauces merveilleuses propres flatter le palais blasé d'un royal convive.
Montaigne disait: que sais-je? et Rabelais: peut-être!—Le petit maître amateur et consommateur de femmes est aussi raffiné, il pense comme ces grands maîtres, mais sa devise est plus décourageante; il la laisse tomber avec un souverain mépris, c'est le gant de l'indifférence et de l'impassibilité jeté aux grandes passions ou aux fantaisies vulgaires; cette devise, éperon d'acier de la galanterie suprême, c'est: à quoi bon! ou bien encore: que m'importe!
Toutes les femmes le ramassent ce gant; il provoque à la lutte: que m'importe, c'est une injure à leur beauté: à quoi bon, c'est un défi à leur savoir faire.—Achille n'était vulnérable qu'au talon; les fières amazones veulent connaître le défaut de la cuirasse de ces superbes indolents; elles se croient habiles à l'escrime d'amour; leur vanité est en jeu: que ne feront-elles pas? Elles videront le carquois de Cupidon jusqu' la dernière flèche, mais si elles ont pour partenaire un beau joueur, un homme volontaire et hautain, elles se rendront corps et âme à la discrétion du vainqueur, qui, non moins généreux qu'Alexandre l'égard de Darius, les traînera un jour son char, sans prétendre les esclaver par des chaînes éternelles.
C'est faire trop d'honneur à la nature humaine, disait Saint-Evremont, que de lui donner de l'uniformité.—Ne peut-on pas ajouter: c'est faire trop grande injure aux femmes et à l'amour que de leur accorder de la constance.—Dans un évangile fantaisiste, d'après un galant écrivain, Dieu a dit aux hommes: «Les coteaux sont couverts de vignes, les femmes sont pleines de roses, les oiseaux chantent dans les bois: écoutez, moissonnez, vendangez.» Aux femmes, Dieu a dit: «Laissez cueillir les roses, elles refleuriront sans cesse,» et les femmes ont toujours suivi la parole de Dieu.
L'amoureux fait fleurir les roses, le libertin les effeuille, les distille et s'en parfume à bon escient; celui-là, au printemps de la vie, se laisse asphyxier follement par elles; celui-ci, plus pratique, les conserve et en évoque les exquises senteurs, avant même que la bise soit venue ou que les frimas aient passé sur sa tête d'archiviste des grâces et de mémorialiste de la beauté.
III
Tache sombre, jour néfaste à marquer sur mon coquet calendrier de Cypris.
Je la rencontrai après un étincelant dîner d'amis, elle marchait crânement, comme seules savent marcher les parisiennes, avec une allure gracieuse et caressante; ses souliers mignons me parurent enfermer le divin pied d'une Fanchette, tandis que ses talons Louis XV, cerclés d'or, battaient avec un son mat l'asphalte du trottoir.
Peut-être avais-je le cerveau quelque peu coiffé de Champagne, peut-être aussi la plénitude heureuse de ma digestion me portait-elle dans l'oeil le monocle de l'indulgence; je ne sais trop, mais je me sentais en veine de gaillardise, l'habit faisait valoir la poupée et, nouveau Faust, je cueillis cette Marguerite de carrefour au sortir du cabaret.—Je pris cette fille comme on s'asseoit au café, sinon pour siroter un grog, du moins pour voir défiler les badauds. Sur la contrefaçon de la carte du tendre, le pays galant représente des promenades extérieures où défilent les spécimens des vices les plus divers, pour peu que l'on sache les faire sortir de l'étrange tanière des souvenirs où ils sont blottis.
En entrant dans sa chambre, j'éprouvai le même écoeurement que si je me fusse sali salaudement. La pièce, assez vaste, était tendue d'un vilain papier à fond rouge, semé d'énormes fleurs grises; une tapisserie de vieil hôtel de province. L'armoire à glace à trois corps, en palissandre ciré, se dressait contre la paroi qui faisait face la cheminée de marbre gris, et d'antiques fauteuils en velours nacarat traînaient sur le tapis ponceau râpé, semblable au drap blanchi d'un billard. Au fond, dans l'alcôve, le lit—élevé comme un autel à Vénus Pandemos—un lit étagé par trois matelas et recouvert d'un surtout en fausse guipure, au travers de laquelle apparaissait le blanc douteux des draps mous, chiffonnés, frippés, torchons encore chauds d'une sale cuisine de gargote d'amour.—Tout cela à l'entresol, en pleine rue Lafitte.
Je restais silencieux, pris de honte; le dégoût me serrait à la gorge.
La fille ôta ses gants, retira son chapeau, ouvrit son corsage avec des lenteurs accablées et des nonchalances d'abrutissement. Son corset qui tomba, oppressait sa taille, et marbrait de filets rouges le jaune bilieux de sa peau; ses bas de soie bleue étaient tirés sur des maigreurs déplorables, et le petit pied de Fanchette était déformé et meurtri. Dans cette mise à nu d'un corps sans ressorts voluptueux, il suintait comme d'un mur d'égout une humidité de vice malsain et des larmes visqueuses de débauche.
Elle voulut me passer autour du cou ses bras arrondis, mais je reculai comme au contact froid d'un serpent.—Depuis quelques instants elle me contait l'emploi de ses journées, l'amabilité généreuse des hommes de bourse, avec le cynisme du débraillé et l'argot spécial des virtuoses de la galanterie.—Je la questionnais tristement, sans avoir le courage de jouer les Desgenais vis-à-vis de cette cabotine de l'amour aussi repoussante qu'un ulcère qui se découvre alors qu'on voudrait le cacher. Lorsqu'elle essaya d'oeillader plus tendrement et qu'elle tenta de m'exciter avec la banalité du sourire aux caprioles priapesques, je fis un mouvement vers la porte; l'image gracieuse et folâtre de mes tant gentes maîtresses, tous ces babouins frais et délicats me revinrent en mémoire.—Pousser plus avant cette aventure à bon marché, c'eut été non-seulement me souiller, mais bien mieux faire affront à mes principes et tirer ma poudre aux chauves-souris des sentines.
Que pouvait m'offrir cette gamelle, moi le repus, qui, dans les plus fins soupers n'arrive qu'au dessert? Qu'aurai-je pu trouver d'inédit dans cette prostitution? Les courtisanes ont trop connu d'amants pour avoir appris les délicatesses du libertinage; ce sont les cuisinières des restaurants à bas-prix qui triturent salement un mauvais ordinaire. Elles sont prudes et bégueules pour tout ce qui sort du convenu afin de rentrer dans les convenances personnelles; les grandes routes n'offrent pas d'ombrages, on ne s'égare que dans les sentiers isolés, l'amour est un art en dehors du vulgaire, chacun croit le comprendre, très peu le pratiquent.—Les vrais buveurs soignent eux-mêmes leurs vins, et les cavaliers sérieux dressent leurs cavales; ainsi font les rois de Cythère: ils aiment apprendre à lire à leurs sultanes dans le rarissime manuel des voluptés complexes.
Je me donnai donc la joie de payer le repos d'une nuit à cette infortunée servante de Vénus, sans prendre le temps de récolter les accolades de sa gratitude. En refermant la porte je l'entendis pleurer—le vice a quelquefois fait ses humanités;—ô chimistes-philosophes, qu'y avait-il dans ces larmes de pauvresse?
IV
Dans le Drawing room de Miss Georgina, j'ai relu par deux fois, avec la plus grande attention, cette singulière annonce du New-York times.
Une dame, ayant divorcé deux fois, et ayant constaté par expérience combien ces sortes de séparations sont cruelles, désirerait convoler une troisième fois. Son nouveau mari pourrait lui en faire endurer beaucoup, et être certain qu'elle ne se séparerait pas de lui.
Ecrire aux initiales J. C. W., 31, Wall street, New-York. Il sera répondu par un envoi immédiat de photographie.
La dame qui fait l'objet de cette annonce est grande, forte, et soulève volontiers de lourds fardeaux à bras tendu. Dents éclatantes de blancheur. Complexion tendre.
On demande un gentleman de quelque fortune, élégant, distingué, petit et blond; on le préférerait dans le commerce des huiles minérales.
Ecrire par lettre affranchies.
Miss Georgina, accoudée derrière le fauteuil, pendant cette lecture faite à haute voix, riait de ce joli rire guttural spécial aux anglaises, et dont la fraîcheur et la vibration argentine rappellent le son des clochettes dans l'air pur du matin.
Cela n'est point si ridicule, hasardai-je, en conservant un sérieux très britannique, je vois même toute la poétique future des convenances matrimoniales, dans cette hardie déclaration de la dame New-Yorkaise...., et je répétais en scandant les mots, comme pour bercer un rêve d'avenir: «_Dents éclatantes de blancheur, complexion tendre..... On le préférerait dans le commerce des huiles minérales!_»
What a Pity! soupira Miss Georgina qui ne riait plus,—mais toujours pensif sur le fauteuil et pour énerver cette naïve nature blonde et rose, je lisais de nouveau avec une affectation réelle: un gentleman de quelque fortune, petit et blond! Hélas! Miss, je ne suis ni blond, ni petit; elle est grande, forte et soulève volontiers de lourds fardeaux;... volontiers! C'est l'idéal, et mon Byronisme en tressaille!
Tout le ridicule de ce trivial soliloque dont une française eût haussé les épaules en souriant, produisit un singulier effet sur la sentimentalité positive de Miss Georgina. Elle fit quelques pas dans le salon, réunit deux sièges dos à dos parallèlement; dans un joli mouvement fiévreux, elle releva sa longue chevelure d'or, haussa ses manches, et avec la lenteur d'un gymnaste consommé ou l'adresse puissante d'un clown, je la vis s'élever perpendiculairement, à la seule force des poignets, sur le dossier des chaises, et y exécuter des rétablissements prodigieux, tantôt sur un bras, tantôt sur l'autre, me montrant, dans la complaisance de son rire heureux, ses petites dents blanches et serrées.
Puis, après ce viril enfantillage: «_My Darling_, dit-elle toute frissonnante et l'oeil scintillant de fierté en venant m'embrasser sur le front, votre grande et forte américaine en ferait-elle tout autant?»... C'est peine si, dans mon saisissement, je puis lui répondre: «_I don't think so, my sweet heart._»
Comme je préférais cette démonstration gymnastique à la sentimentalité, aux crises nerveuses, à la tristesse pitoyable de tant d'autres maîtresses!
V
Quel adorable petit conte je découvre dans la Bibliothèque des petits maîtres! c'est une simple nécrologie, chef-d'oeuvre du genre affadi. Je transcris cette littérature au pastel:
«Monsieur l'Abbé de Pouponville était poupon dans tout, il naquit pouponnement dans une coulisse, d'une pouponne de l'Opéra et du célèbre chevalier de Muscoloris, Seigneur de Pomador, Ambrésée et autres lieux. Il était pétri de grâces. Il naquit ce qu'il devait être. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait déjà dans ses gestes enfantins un bon goût exquis; il tettait si gentiment, si mignonnement, que c'était un ravissement pour sa nourrice: toutes les femmes qui le voyaient tetter lui auraient volontiers donné leur sein à sucer, suçotter, caresser; s'il pleurait, c'était avec une grâce infinie; s'il criait, c'était avec une douceur même, une espèce de mélodie cadencée dont le charme délicieux passait jusqu'au coeur. Alors un déluge de pralines et de bonbons de toutes sortes l'inondaient de toutes parts. Il était choyé, caressé, dorlotté, baisé, léché, presqu'étouffé. Dès l'âge de dix ans, ces qualités précieuses commencèrent à se développer.—Quelle vivacité! que d'esprit! que d'agréments! quelle bouche pour sourire et mignarder! quels yeux pour languir et brûler! Sa mère résolut dès lors d'en faire un présent à l'Opéra ou de le jetter dans l'Eglise. Il fit ses études avec une rapidité incroyable. La lecture d'Angola, de Bibi, des Bijoux indiscrets, du Sopha, des Matinées de Cythère et autres livres orthodoxes, lui apprirent autant de Théologie qu'il en faut pour triompher des coeurs dans les ruelles. Aussi fut-il bientôt en possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien un petit collet donne d'accès auprès du sexe.—Avec un rabat de la première faiseuse, un teint miraculeux, des yeux de la plus vive expression et jouant à merveille l'attendrissement, l'air et le ton de l'extrême bonne compagnie, une voix perlée, flûtée, des lèvres d'un incarnat et d'une fraîcheur à faire envie, un assassin placé dans les règles les plus étroites de la mode; quelle vertu ou plutôt quelle fausse pruderie aurait pu se soutenir et résister à des armes pareilles? Enfin, lorsqu'échappé d'un tête-à-tête galant, il montait dans la chaire de vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé.—Un texte, pris des endroits les plus voluptueux des cantiques, annonçait un exorde délicieux suivi d'un discours en deux petites parties aussi lestes que divinement bien tournées. Il était couru de toutes les femmes du bon ton. La morale qu'il leur débitait était celle des poètes et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de spiritualité.
Il peignait tout en mignature, jusqu' l'enfer et au péché. Il nous reste encore quelques sermons de cet apôtre à blonde chevelure; ce sont la vie et la conversion de Madeleine avec ce texte: osculetur me osculo oris sui, qu'il me donne un baiser de sa bouche;—la Samaritaine: introducet me in cubiculum suum, il me fera entrer dans sa chambre;—la femme adultère: amore lingueo, je languis d'amour.—Ces trois sermons sont des petits chefs-d'oeuvre de galanterie exquise. Toutes ses phrases respirent le souffle léger de la volupté; aussi toutes les petites maîtresses s'écriaient au sortir du sermon: ce Pouponville est un prédicateur divin! un organe insinuant, des gestes à ravir! un air mouton, un sourire supérieurement fin, un persiflage décent tel qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions d'un gracieux, d'un exquis à faire pâmer! s'il prêchait plus souvent, il ferait déserter tous les spectacles. Non, je n'ai jamais eu tant de plaisir à l'Opéra qu'aux sermons de cet aimable Pouponville.
C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des belles manières qui les distinguent; la coutume de se faire coëffer double et triple rang de boucles; de se parfumer pour remplir l'auditoire de leur bonne odeur; de prendre un morceau de sucre candi ou de pâte de guimauve au bout de chaque période un peu longue, afin de conforter leur poitrine fatiguée, d'avoir un mouchoir ambré qu'on laisse tomber au moins deux fois par séance pour voir l'empressement des femmes à le ramasser, de promener amoureusement ses regards sur une assemblée brillante de beautés à demi voilées, pour se concilier leur attention.
En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé pour modèle aux élégants de tout genre et aux amateurs des beaux airs et des manières gentilles; aussi avait-il fait une étude sérieuse de ce qu'on appelle bon ton, fatuité, élégance, papillonnage. On voit, par quelques feuilles manuscrites qu'il composait à sa toilette, combien profondément il avait réfléchi sur ces grands objets.
Cependant la prédication lui fut très fatale. Un horrible vent-coulis, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta tout-à coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut à son rabat lui donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade à périr. Il s'évanouit: pour le faire revenir, on eut l'incongruité de lui présenter de l'eau de la Reine qui ne venait pas de chez la Petite Marchande, la seule qui put en avoir de bonne. Ce troisième coup le bouleversa. Enfin, pour comble de malheur, un malotru de médecin, habillé comme aurait pu l'être Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui tâter le pouls. Il ne put digérer ce trait de la dernière maussaderie; le coeur lui souleva: et notre damoiseau rendit son âme mignonne en demandant si l'on avait apporté ses souliers brodés, sa ceinture à glands d'or et la nouvelle façon de mouches, qu'il avait fait demander chez du Lack. On l'ouvrit, on ne lui trouva ni cervelle ni cervelet; une légère quantité d'une substance neigeuse et fondante au moindre trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du cerveau étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité bien au-dessus de celle d'un fil d'araignée. Son coeur, un peu au-dessous de la grandeur ordinaire, avait les deux branches de l'aorte extrêmement étroites: les anatomistes attribuèrent cette contraction la facilité prodigieuse qu'avait notre Adonis à vaporer, s'évanouir, défaillir, périr presqu'à chaque moment. Son sang ressemblait à l'eau rose, et sa chair était tendre et délicate comme la substance des Zéphirs.
Il fut regretté des femmes; les petits maîtres perdirent avec une joie maligne un rival aussi formidable. Un adepte de ses élèves lui fit ériger par reconnaissance un mausolée élégant. C'était une table de toilette richement garnie et très élégamment décorée de bougeoirs, de miroirs, de boîtes, de bijoux, de pâtes, de parfums, de rouge, de blanc, d'éponges, d'eaux de senteurs, etc. On y mit cette épitaphe:
«Ici repose mollement,
Dessous cette tombe mignonne,
L'arbitre du raffinement;
Dont l'air, le coeur, le nom et la personne
Respiraient tous un doux pouponnement.
Il avait l'âme si pouponne
Qu'il pouponna des romans, des chansons,
Et même aussi de fort jolis sermons.»
Ainsi finit cette délicieuse oraison funèbre de Ange Rose-Farfadet, abbé de Pouponville, le mignon des grâces, la perle des petits-maîtres, l'élixir de la galanterie, la coqueluche des femmes et la quintessence de la gentillesse. Je devais exhumer, pour les relire de temps à autre, ces quelques pages malicieuses qui dégagent un parfum capricieux comme une boîte de pastilles à l'ambre.—Que de Pouponville rencontre-t-on aujourd'hui qui ne vont pas à mi-corps du cher petit abbé que nous venons de mettre en lumière.—C'est cet émule des Cléon et des Dorival qui laissa après sa mort ces quelques notes inimitables:
Aujourd'hui j'ai lorgné et relorgné 304 femmes au spectacle; le reste n'en valait pas la peine; encore je n'en ai remarqué aucune qui méritât qu'on fît une démarche. On est malheureux d'avoir le goût si superfin!